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CHAPITRE XII

DE l'administration DES BANQUES d'ÉMISSION

Une question importante aussi, à propos des banques d'émission, est celle de savoir comment elles doivent être administrées, et par qui d'abord doit être nommé celui qui est chargé de la direction générale, qu'il s'appelle gouverneur ou autrement. Le fait admis en Europe, excepté en Angleterre, est qu'il soit nommé par le gouvernement, et pris le plus souvent parmi les hauts fonctionnaires de l'Etat. Il y a pourtant à cela plusieurs inconvénients. D'abord il est à craindre que la personne ainsi nommée n'ait pas vis-à-vis du pouvoir toute l'indépendance nécessaire , lorsqu'il faudra lui résister. Ensuite elle ne sera pas toujours choisie pour sa compétence spéciale. Ce seront des considérations politiques qui présideront à sa nomination ; on voudra récompenser des services autres que des services financiers. Bien que le gouverneur ou directeur ne soit pas chargé à lui seul de résoudre toutes les questions, qu'il soit assisté d'un conseil, composé généralement de gens spéciaux, cependant il a l'initiative des propositions et la responsabihté directe de ])eaucoup de choses. C'est lui notamment qui nomme les employés, et quant aux propositions à faire, s'il manque de compétence pour les bien

juger et les bien préparer, les décisions peuvent en souffrir. Il ne faut pas perdre de vue que le conseil est composé d'hommes malheureusement trop occupés d'autres affaires, et qui n'ont pas les loisirs suffisants pour étudier les quCvStions qu'on leur soumet. Ils sont obligés dans beaucoup de cas de s'en rapporter à la direction. Cette objection est sérieuse et on peut dire qu'elle a été souvent justifiée par les nominations qu'a faites le gouvernement.

En Angleterre, pour éviter les mauvais choix influencés par la politique, on a donné au conseil des directeurs, board of directors, le droit de désigner eux-mêmes le gouverneur et le sous-gouverneur de la banque principale; ils les prennent parmi eux et afin que tous les membres puissent arriver successivement à ces fonctions éminentes, au moins les hommes distingués , la nomination n'est faite que pour deux ans. Il y a peut-être là un abus du principe électif. S'il est bon d'échapper à Finfluence du gouvernement qui peut faire de mauvais choix, il est utile aussi qu'il y ait une certaine tradition dans l'administration d'une banque privilégiée, il faut que l'homme qui la dirige en connaisse bien tous les rouages, or c'est à peine si en deux ans il a le temps de les étudier. Je sais bien qu'avant d'être gouverneur il a été deux ans sous-gouverneur, qu'en cette qualité il a déjà pris part à la direction, et qu'enfin avant d'être même sous-gouverneur il a été longtemps dans le conseil, où il a pu faire un premier apprentis-

sage . Malgré cela , le sentiment général chez nos voisins est que cette fonction est trop mobile et qu'on gagnerait à lui donner plus de fixité. Cette thèse a été soutenue notamment avec beaucoup de bonnes raisons par M. Walter Bagehot, dans son ouvrage Tlie Money Market. Il voudrait que la nomination du gouverneur de la banque, sans cesser d'être à l'élection, car " il n'y a pas un homme d'Etat anglais, dit-il, qui voudrait répondre de la nomination faite par le gouvernement » , eut lieu à vie. De cette façon on aurait le bénéfice de la désignation d'un homme compétent, avec la continuité dans l'exercice de la fonction, ce qui est aussi un grand avantage.

On peut dire encore en faveur du principe électif, même pour des administrations qui doivent rester dans la dépendance de l'Etat, qu'il n'est pas nécessaire que le gouvernement nomme le directeur, parce que cette dépendance subsiste. On a l'exemple en France des Compagnies de chemins de fer. L'Etat leur a conféré un monopole, il leur impose des tarifs; de plus, il gai'antit un minimum d'intérêt pour le résultat de leur exploitation. Il est donc utile qu'il ait un contrôle direct sur l'administration; cependant , il leur laisse le soin de choisir elles-mêmes leurs directeurs , et elles les prennent généralement parmi les hommes les plus distingués, les plus compétents, et en dehors de toute influence politique. S'ensuit-il que l'État ait abandonné ainsi son droit de contrôle et de surveillance? Nullement. Il l'exerce par d'autres voies, et il lui en reste encore

assez pour que les Compagnies de chemins de fer, indépendantes dans une certaine mesure , comme elles doivent l'être, ne puissent pas échapper complètement à sa tutelle. Pourquoi ne ferait-on pas de même pour les banques d'émission? Quand le gouverneur et le sous-gouverneur ne seraient pas nommés par le gouvernement, l'indépendance de ces banques ne serait pas absolue pour cela.

Cependant l'usage contraire a prévalu. On en donne pour raison que ces établissements, ayant le droit de battre monnaie avec leurs billets, exercent en quelque sorte un droit régalien et qu'ils doivent être à ce titre placés sous la surveillance directe de l'Etat. On peut répondre que cette surveillance n'a pas empêché l'abus du papier-monnaie, elle l'a plutôt favorisé; car c'est presque toujours pour n'avoir pas assez résisté aux demandes du gouvernement, pour l'avoir trop aidé, qu'on a eu recours au papier-monnaie. Une raison meilleure, c'est que dans lespaystrèscentralisés, comme le nôtre, par exemple, où l'on a sans cesse les yeux sur l'Etat pour invoquer sa protection, c'est ajouter au crédit d'un établissement privilégié que de lui donner un directeur nommé par le gouvernement. Il semble dès lors que ses destinées sont lices à celles de l'Etat et qu'il ne peut pas succomber plus que ce dernier. Mais la raison vraie, c'est que le gouvernement veut pouvoir disposer de cette haute fonction pour en récompenser ses serviteurs. Au moins devrait-il se préoccuper davantage de la compétence de la personne qu'il désigne, et

mettre plus souvent, comme disent les Anglais, a riglit mail in a r'ujlit place.

Ce qui est aussi délicat que le choix d'un bon gouverneur, c'est celui du conseil qui doit être placé à côté de lui et qui, en définitive, statue sur les principales questions. Par qui doit être nommé ce conseil et comment doit -il être composé? On admet généralement qu'il soit nommé par les actionnaires dont il représente particulièrement les intérêts. Le point embarrassant est de savoir où on doit le prendre, dans quelle classe de la société. En Belgique il y a incompatibilité absolue entre les fonctions de banquier et celles d'administrateur de la banque nationale d'émission. De même en Hollande. En Angleterre, non en vertu de la loi, mais d'après l'usage, les banquiers ne peuvent pas non plus faire partie du board of directors de la banque principale. Seulement dans ce pays, on donne au mot banquier un sens beaucoup plus restreint que sur le continent. C'est le banquier des anciens temps, celui qui reçoit l'argent de ses clients et est chargé de payer pour eux. Il n'a pas de dépôts exigibles à vue, et ne fait pas l'escompte du papier. Il ne se livre pas surtout aux grandes opérations de change. Les Rothschild de Londres ne sont pas à proprement parler

des banquiers, ils sont les premiers de ce qu'on

appelle la liill-brokers ^ c'est-à-dire de ceux qui font des opérations de change et d'escompte. Aussi ne sont-ils pas exclus de la direction de la Banque d'Angleterre. Cette exclusion s'applique également, et à plus forte raison, aux directeurs et administrateurs du Joint- stock' s bauks ^ que l'on peut comparer à nos grands établissements de crédit; il n'y a aucun administrateur de ces banques qui puisse figurer dans le conseil de la Banque d'Angleterre. Les personnes qui y figurent sont, ou de grands commerçants retirés des affaires, ou d'autres qui, bien qu'en activité, ont assez de loisirs pour s'occuper des fonctions qui leur sont confiées.

En Prusse , l'organisation est toute différente ; la banque principale est presque entièrement dans les mains de l'État. H y a d'abord un conseil de surveillance dit Curatorium , qui est composé du président du conseil d'État , du ministre de la justice , de celui des finances, du président du commerce et d'un autre membre nommé par le gouvernement. Ensuite il y a un conseil de directeurs , composé d'un président et de cinq membres, qui sont tous nommés par le roi, aujourd'hui l'empereur ^ Ce sont eux qui administrent réellement la Banque. On les prend généralement, soit dans la haute administration financière du pays , soit parmi les hommes distingués qui ont fait leur carrière

* Nous supposons que depuis que la banque de Prusse a été Iransformée en banque de l'empire, il n'y a rien de changé dans la façon dont elle doit être administrée.

L'ADMINISTIIATION DES BANQUES. 291

dans les affaires. Les actionnaires ne sont représentés que par un comité central de quinze membres, qui sont ciioisispar eux et parmi lesquels se trouvent quelques banquiers.

En Autriche, l'administration de la Banque privilégiée est confiée à un gouverneur nommé par l'empereur et à un conseil d'administration composé de douze membres qui sont tous choisis par les actionnaires. Ceux-ci peuvent les prendre où ils veulent. Dans la direction actuelle, il y a trois banquiers seulement contre six négociants en activité et trois retirés des affaires. Les actionnaires nomment de plus un comité de douze membres pris parmi eux et qui doit assister aux délibérations du conseil de direction , lorsqu'il s'agit d'élever le taux de l'escompte.

En France, notre principal établissement financier est administré par un gouverneur et deux sous-gouverneurs que l'Etat nomme, et par un conseil de quinze membres, dit conseil de régence, qui est désigné par les actionnaires. Les statuts portent qu'il devra v avoir au moins dans le conseil trois receveurs généraux et cinq commerçants; pour les sept autres places on peut les donner à qui l'on veut. Mais il est arrivé, avec le temps, que les banquiers les ont occupées exclusivement; ils ne s'en sont pas tenus là, ils ont encore empiété sur la part réservée aux commerçants, en faisant considérer comme tels des personnes qui sont à proprement parler plutôt des banquiers. Ainsi, on voit figurer en ce moment, dans le conseil de régence et à titre de commerçants , le président et un

administrateur d'une grande société de crédit. Il en résulte que les banquiers, qu on tient en suspicion partout en Europe et qu'on n'admet que par exception et en petit nombre comme administrateurs des banques d'émission, sont prépondérants à la Banque de France.

Les motifs de la suspicion à l'égard des banquiers sont faciles à comprendre : on les considère comme les rivaux des établissements qu'ils seraient appelés à diriger; en effet, si on examine la situation qui peut leur être faite, on trouve qu'elle est quelquefois assez délicate. Voilà, par exemple, un banquier ou directeur d'un établissement de crédit qui a engagé imprudemment les fonds qui lui sont confiés. Si le capital vient à être cher, on peut les lui redemander. — Supposez que l'un ou l'autre fasse partie du conseil d'une banque privilégiée, de la Banque de France ou de celle d'Angleterre, dont les agissements ont une certaine influence sur le taux de l'argent, il aura grand intérêt à ce qu'elle n'élève pas son escompte et ne restreigne pas ses opérations. Cependant il se peut que des mesures restrictives soient nécessaires pour empêcher une crise. Dans une autre circonstance, s'il a des fonds à placer, ce sera l'élévation du taux de l'escompte qui lui sera favorable, il aura une tendance naturelle à y pousser et à la maintenir le plus longtemps possible.

Maintenant, le banquier, par cela seul qu'il dispose de beaucoup de capitaux, est un peu spéculateur à Bourse sur les fonds publics; il désire tantôt la hausse.

tantôt la baisse. Or le taux de rescompte à la banque privilégiée et les avances plus ou moins larges qu'elle peut faire aux porteurs de titres , exercent encore une certaine influence sur les cours des fonds publics Quelle sera la situation du banquier, administrateur de la banque d'émission? Est-il présumable qu'il se dégage assez de son intérêt pour n'envisager que celui du public? Avec la meilleure foi du monde, il peut se tromper; et croire que ce qui lui est favorable l'est aussi au public. C'est ainsi que nous nous abusons tous en prenant, sans nous en douter, nos intérêts pour règle de nos opinions. Donner à un banquier le droit de fixer le taux de l'escompte à l'établissement privilégié, c'est donner à des commerçants le droit d'établir, pour ainsi dire officiellement, le prix de la marchandise qu'ils ont à vendre. On adressait autrefois ce reproche aux protectionnistes à cause des tarifs à l'abri desquels ils écartaient la concurrence. Il arrive encore que des négociants ou fabricants se réunissent en syndicat pour fixer plus ou moins arbitrairement les prix auxquels ils veulent vendre leurs marchandises ; on se récrie toujours contre ces espèces de coalitions, et on trouve que c'est un abus des grandes situations industrielles et commerciales ; mais au moins ces négociants ou ces fabricants usent de leur liberté et n'ont pas de monopole légal.

Les exemples abondent -des cas où-cette situation des banquiers, administrateurs des banques d'émission, est très-délicate. En voici un autre : Un pays a le change contre lui, il est obligé d'exporter du nu-

méraire; son intérêt serait d'élever le taux de l'escompte au plus vite pour corriger l'état du change et arrêter l'exportation; mais ce sont des banquiers administrateurs de la banque privilégiée qui font cette exportation, et il en résulte pour eux d'assez beaux profits. Il faudra qu'ils soient bien désintéressés s'ils ne diffèrent pas, autant qu'ils le pourront, l'adoption de mesures dont la conséquence serait de mettre fin à leurs opérations. Ils sont dans la position d'un homme qui, en présence d'une disette, aurait un certain approvisionnement de blé à vendre et à qui on demanderait de laisser entrer le blé étranger ; il y restera le plus possible.

Voici encore la question du double étalon monétaire qui agite en ce moment plusieurs pays en Europe. Admettons l'utihté d'un seul étalon. Les banquiers font généralement le trafic des métaux précieux. Quand il y a deux étalons dans un pays avec un rapport fixe de valeur, ils se livrent à des arbitrages à coup sûr. Si un des deux métaux tombe au-dessous de la valeur légale, ils l'achètent, le font monnayer et le mettent en circulation pour cette valeur. De là un bénéfice plus ou moins considérable, sans aucun risque à courir. L'opération se fait tantôt avec l'or, tantôt avec l'argent. C'était avec l'or, il y a quelques années, à cause de la prime dont jouissait l'argent, c'est aujourd'hui avec ce dernier métal. Et l'effet de cette spéculation avantageuse pour ceux qui la font, est toujours de livrer au public le métal le plus déprécié relativement, c'est-à-dire de prélever un bénéfice

sur les intérêts du pays. Quand la spéculation a lieu librement, on peut le regretter, mais on n'a rien à dire : c'est une conséquence fâcheuse de la loi qui a établi le double étalon monétaire — ce qui est déplorable, c'est qu'elle soit encouragée [par un établissement public dont ceux qui en profitent sont administrateurs.

Lors de l'enquête monétaire qui eut lieu en 1870, la Banque de France fut appelée, comme beaucoup • de corporations financières, à donner son avis sur le double étalon. La grande majorité des chambres de commerce et des receveurs généraux s'étaient déjà prononcés pour l'étalon d'or unique. La Banque de France se déclara, elle, pour les deux. S'il n'y avait point eu de banquiers dans son conseil, ou s'ils n'y avaient été qu'en minorité, on aurait pu croire que cette opinion était désintéressée, et elle aurait eu beaucoup de poids. Elle a été suspecte par le seul fait de la prépondérance des banquiers dans le conseil de la Banque.

Mais, dira-t-on, la Banque de France, dont le conseil est ainsi composé en majorité de banquiers, est parfaitement administrée, et elle jouit du premier crédit qui existe dans le monde. Gela est vrai, et je ne veux pas diminuer la part qui en revient aux administrateurs; pourtant le grand^'succès de cet établissement est dû aussi à d'autres causes. Jl est dû principalement à la richesse du pays, à l'importance de son stock métalhque, et aussi à la fidélité scrupuleuse avec laquelle nos commerçants savent remplir leurs

engagements — Le conseil de régence lui-même n'a pas été sans commettre quelques fautes. — On peut se rappeler qu'en 1857, il avait perdu la tête, au point d'aller demander, contre toute raison, le cours forcé à l'empereur. En 1863 et 1864 encore, il fallut Je presser beaucoup pour lui faire prendre les précautions nécessaires en vue de la crise, et élever suffisamment le taux de l'escompte. La crise eût été assurément moins grave, si cette élévation avait eu lieu deux ou trois mois plus tôt. Des personnes autres que des banquiers auraient peut-être commis les mêmes fautes, au moins n'auraient- elles pas été suspectes de se laisser influencer par un intérêt particulier; ce qu'on pourra toujours dire lorsqu'il s'agit d'hommes pour qui les variations du taux de l'escompte sont des questions capitales.

Est-ce à dire maintenant qu'il ne faille point de banquiers dans le conseil des banques d'émission ? Non , assurément. — On est allé trop loin en Belgique et en Angleterre, en les excluant complètement. Ils ont une expérience des affaires, une connaissance des lois du change qui ne peuvent être que très -utiles aux banques privilégiées. On pourrait, comme en Autriche, en admettre trois ou quatre dans un conseil de douze; mais leur livrer la direction entière de ces établissements, comme en France, c'est un abus qui produira certainement un jour ou l'autre de mauvais résultats. Le vice de la situation sera plus fort que la vertu des hommes pour le combattre.

Sans doute, les administrateurs qui sont aujour-

d'hiii dans le conseil de ré(]fence sont honorables, intelli{3;ents , et parfaitement désintéressés ; peut-on répondre que ceux qui viendront après eux le sei'ont également? Il est toujours fâcheux de mettre des hommes dans une situation où leurs intérêts peuvent se trouver en lutte avec leurs devoirs. Les banques d'émission pagineraient aussi en influence morale, si on était bien sûr qu'elles n'agiront jamais en vue d'intérêts particuliers; et l'influence morale pour des établissements de ce genre, c'est le premier élément du crédit.

La première conclusion à tirer de ce livre, est que les nations, comme les individus, doivent se renfermer autant que possible dans la limite de leurs ressources disponibles, même pour faire des dépenses d'amélioration ; elles ne peuvent pas spéculer indéfiniment sur le crédit. Sans doute les nations, par cela seul qu'elles ont plus de durée que les individus, ont davantage la faculté d'engager l'avenir; mais il y a une limite à cet engagement, et c'est cette limite qu'il faut savoir reconnaître et respecter, sous peine d'être exposé à des troubles financiers et de perdre en un moment et d'avance tout le fruit des améliorations qu'on aurait pu faire. Il semble qu'on ait tout dit quand on a parlé de travaux utiles et déclaré que ces travaux devant s'accomplir au sein du pays, y laisseront toujours l'argent qu'ils auront absorbé. Cette théorie ne se soutient pas. — Quand on examine les faits avec attention et qu'on voit les conséquences qu'entraîne Texagération des dépenses même utiles, on est frappé de résultats tout contraires. — Sous le second Empire, un homme qui a joué un rôle assez considérable ', et qui professait en économie politique

* M. de Persigny.

à peu près la même doctrine qu'en politique, celle de l'absolu, conseillait d'emprunter toujours pour faire des travaux utiles. " A la différence des fjénërations d hommes qui se succèdent, disait-il, les générat'ons de capitaux s'additionnent. » Cela est vrai, à condition, non-seulement que ces capitaux seront bien employés, mais encore qu'ils seront parfaitement libres, résultant d'épargnes, et ne seront pas pris là où ils rendent peut-être plus de services. Autrement, loin de s'additionner, ils se détruisent.

Déjà sous ce même second Empire, malgré l'importance des économies qui avaient lieu chaque année, on put s'apercevoir que cette maxime était loin d'être vraie. On a plus d'une fois éprouvé des embarras sérieux, pour avoir dépassé la mesure dans les dépenses extraordinaires. Nous en avons cité comme exemples les crises de 1857 et 1864. Je ne veux pas revenir sur les détails que j'ai donnés ailleurs, pour montrer comment ces crises étaient nées et quelles en ont été les conséquences. On comprend que du moment qu'on engage l'avenir pour une somme d'intérêts supérieure à celle que peuvent fournir en revenu et pendant assez longtemps les améliorations qui ont eu lieu; il y a des embarras inévitables; ces embarras se traduisent par la cherté du capital, par l'absence de ressources pour les besoins les plus urgents. On aura plus de chemins de fer, plus de canaux, plus de ports en bon état. C'est à merveille ; mais on aura moins d'argent pour entretenir la production des choses les pins

nécessaires à la vie. On manquera de blé, de viande, de fer, d'étoffes, etc. , et on payera toutes ces choses d'autant plus cher, qu'on ira les chercher ailleurs. Il ne faut pas croire que c'est toujours en faisant des dépenses inutiles qu'on se ruine. Contre un individu qui perdra sa fortune en bâtissant un château, il y en aura neuf qui auront le même sort en faisant des améliorations industrielles et agricoles. Seulement, ils les auront faites sans compter avec leurs ressources, en s'engageant au delà de ce qui est prudent. Un beau jour, pressés par des engagements qu'ils ne pourront pas remplir, ils verront passer à d'autres le fruit de leurs améliorations. Les sociétés ne sont pas expropriées aussi facilement que les individus ; elles gardent en général les améliorations qu'elles ont faites, mais elles en perdent le profit par les embarras financiers qu'elles éprouvent et qui arrêtent le progrès, pour un temps plus ou moins long.

Indépendamment des exemples déjà cités à l'appui de cette théorie, il y en a en ce moment deux autres très -frappants. A la fin de 1873, l'Allemagne , et particulièrement l'Autriche , ont éprouvé une crise effroyable. Il en a été de même aux États-Unis. Qu'avait fait l'Allemagne pour en arriver là? Elle avait reçu notre indemnité, elle s'en était grisée, et elle avait cru qu'elle pouvait tout faire avec une pareille rançon. De là toutes sortes d'entreprises qui dépassèrent bien vite ses ressources disponibles. Alors le prix des choses monta extraordinairement, elle ne put plus vendre au dehors, et

elle fut obligée d'acheter. Elle eut le change contre elle et elle nous rendit, à nous particulièrement, dès l'année 1874, plus que l'équivalent des espèces métalliques que nous lui avions envoyées. L'Autriche n'avait point reçu d'indemnité, mais elle avait eu la manie des sociétés de crédit et de finance. Il fallait donner un aliment aux capitaux qu'attiraient ces sociétés ; on organisa aussi toute espèce d'entreprises et quand les ressources disponibles furent absorbées, on eut recours aux emprunts. Le mouvement commercial et industriel devint tout à fait factice , il fut soutenu exclusivement par la spéculation, jusqu'au jour où celle-ci, à bout de moyens, laissa tomber l'échafaudage. Les ruines furent immenses. La crise éclata au mois de septembre 1873, au moment de l'exposition universelle qui avait lieu à Vienne, — et les effets s'en font sentir encore aujourd'hui. — Après deux ans de liquidation , l'Autriche ne peut pas retrouver l'équilibre pour ses affaires industrielles et commerciales.

Ce qui vient de se passer aux États-Unis est peutêtre encore plus significatif ; car il semble que dansée pays il y ait des immunités pour toutes les audaces. Après la guerre de sécession, voulant donner une diversion puissante aux esprits et obéissant d'ailleurs à la fougue qui les entraîne généralement, les Américains du Nord se livrèrent avec exagération aux travaux publics. Ils firent notamment de 1865 à 1873, 48 mille kilomètres de chemins de fer, soit 6 mille par an; en en calculant le prix moyen à 150 ou IGO

mille francs le kilomètre, c'est une dépense de plus de 8 milliards, soit d'un milliard par an. — On s'émerveillait autrefois chez nous, avant la guerre de 1870, que nous puissions dépenser chaque année, et depuis près de 15 ans, 400 millions pour notre réseau ferré. A ce moment, nous n'avions pas les grandes charges d'aujourd'hui. Et voilà que les Américains, au lendemain d'une guerre qui a porté leur dette à 16 milliards, dette qui existait à peine auparavant, dépensent un milliard par an, en chemins de fer seulement, sans compter d'autres entreprises qui avaient lieu en même temps, et absorbaient également beaucoup de capitaux. Si une pareille chose avait pu s'accomplir, même au delà de l'Atlantique, sans amener d'embarras financiers, c'était à ne plus rien comprendre aux lois de l'économie politique ; il fallait reconnaître qu'elles n'étaient point faites pour les Etats-Unis, et tout au plus bonnes pour le continent européen. Mais le résultat ne tarda pas à prouver qu'en Amérique aussi, il y a une limite à l'exagération des dépenses.

Tout à coup, en 1873, presque à la même époque où la crise sévissait en Allemagne, un immense cataclysme financier éclata aux États-Unis et particulièrement à New-York. Les marchandises portées à un prix excessif, comme il arrive toujours à la suite de spéculations, ne trouvèrent plus d'acheteurs. La consommation se ralentit dans des proportions énormes, les impôts ne rendirent presque plus et les faillites furent très-nombreuses. On en a estimé le montant pour 1873 à 223 miUions de dollars ou 1170 millions

de francs. Toute Tannée 1874 s'en est ressentie; c'est à ce point, que le grand courant d'émigration, qui se portait vers ce pays depuis longtemps, s'est ralenti considérablement. Il a baissé de plus de moitié ces deux dernières années; on a même vu des émigrants revenir chercher sur notre vieux sol de l'Europe des moyens d'existence qu'ils ne trouvaient plus dans le nouveau moode. Il y a là un enseignement précieux pour ceux qui croient qu'on peut tout se permettre en fait de travaux publics. Avec plus de prudence et un emploi plus mesuré de leurs ressources, les Américains n'auraient certainement pas éprouvé la crise de 1873 qui les retardera dans le progrès de leur richesse. Ils viennent de décider qu'ils aboliront dans trois ans le cours forcé des cjreenbacks et reprendront les payements en espèces. Il est douteux qu'ils puissent le faire, vu la grande quantité de papier- monnaie qu'ils ont encore en circulation , et le peu d'importance relative de leur stock métallique. Ils n'y arriveront, dans tous les cas, que s'ils mettent plus de réserve que parle passé dans l'emploi de leurs capitaux.

Maintenant, ce qui doit ressortir encore de ce livre, c'est que les deux moyens qu'on emploie le plus souvent pour couvrir les déficit et se procurer des ressources extraordinaires, l'emprunt au dehors et l'émission du papier-monnaie , sont également fâcheux .

Quand on emprunte au dehors, on prend généralement rengagement de payer les intérêts à un change B.xe sur les places où l'emprunt a été contracté ; or quelque bon usage que l'on fasse de celui-ci, il ne donnera jamais immédiatement de quoi payer les intérêts, il faudra prendre sur le capital et exporter des espèces; on aura le change contre soi; et si ce change est à 3 ou 4 pour 100 de perte, il peut être plus défavorable encore; c'est autant d'ajouté à l'intérêt de la dette, de sorte que celle-ci reviendra à 10 ou 12 pour 100 et plus. Supposez que cela dure quelques années, il faudra que les entreprises auxquelles on aura consacré les produits de l'emprunt soient bien fécondes pour fournir un jour une compensation suffisante. En attendant, le gouvernement se met dans une situation déplorable. 11 ne peut payer qu'en empruntant; il creuse un abîme dans lequel il s'enfonce de plus en plus. Nous n'avons pas besoin de citer des exemples à l'appui de cette thèse; ils sont dans l'esprit de tout le monde. Pourquoi l'Autriche, l'Italie et la Russie, sans parler d'autres pays plus obérés encore, ne peuvent-ils pas reprendre les payements en espèces? Parce que leurs dettes au dehors sont trop nombreuses , et qu'elles ont constamment le change défavorable; le plus clair de leurs revenus passe à combler cette différence du change, il n'y a plus d'espèces métalliques à l'intérieur et les affaires souffrent.

Non-seulement on emprunte au dehors , mais on émet aussi du papier-monnaie qui se déprécie. On

pouvait lire dernièrement dans un rapport du ministre des finances d'Italie, qu'en 1877 ce royaume aurait absorbé un milliard de papier-monnaie, pour couvrir ses déficit budgétaires. Avant de pouvoir rembourser cette somme, que d'épargnes il faudra faire! Il semble qu'en émettant du papier qui ne coûte rien, on emploie le procédé le plus économique; c'est au contraire le plus coûteux. Par suite de l'émission de son papier, l'Italie a le change contre elle, son commerce est paralysé, et ses impôts ne rendent pas ce qu'ils devraient rendre. Combien il lui en eût moins coûté, si elle avait pu emprunter chez elle les sommes dont elle avait besoin et garder sa circulation métallique ! Elle aurait eu plus à payer comme intérêts, mais l'argent serait resté à l'intérieur et son commerce eût été débarrassé d'une grande entrave. L'Autriche, la Russie, les États-Unis, sont dans la même situation. Et quoi qu'on en puisse dire, leurs affaires souffrent aussi de n'avoir pour instruments d'échange que du papier-monnaie.

La France seule fait exception. Il y a là^ je l'ai démontré, un trompe l'œil qui égarera beaucoup d'esprits. Notre pays a traversé les circonstances les plus graves avec un papier-monnaie immense et qui ne s'est pas déprécié; aujourd'hui il paraît embarrassé de ses réserves métaUiques, et leur préfère volontiers le billet au porteur. Quel argument pour les partisans du papier-monnaie! C'est à ce point que beaucoup de personnes parlent déjà en France de ne plus reprendre les payements en espèces On ne réflé-

chit pas que la situation chez nous a été toute différente de ce qu'elle est ailleurs. Le papier-monnaie n'a point été émis pour suppléer à la richesse qui manquait ni même aux métaux précieux qui s'en allaient; il a tout simplement fourni momentanément un instrument de circulation, lorsque les autres se cachaient par peur. Ce papier reposait sur un fond solide, chacun le savait, et c'est là ce qui a fait sa force. On s'en est servi aussi, il est vrai, comme en Italie, comme en Autriche et ailleurs pour se procurer des ressources extraordinaires, mais la garantie était tout autre. L'Autriche, l'Italie, la Russie ne pourraient rembourser leurs billets qu'en faisant des emprunts au dehors, c'est-à-dire qu'en creusant un trou pour en boucher un autre. La France pourrait rembourser les siens dès demain sans rien demander à personne, et si elle ne le fait pas, c'est par d'autres considérations que par l'absence de ressources nécessaires. Elle n'a pas même eu besoin longtemps des capitaux qu'elle avait empruntés à l'étranger, pour le payement de son indemnité de 5 milHards. Elle a déjà repris possession de la presque totalité des rentes qu'elle avait aliénées à cet effet. Par conséquent, la situation de la France est tout à fait exceptionnelle, et les arguments qu'on chercherait à en tirer en faveur du papiermonnaie ne reposeraient sur rien de sérieux. Par le fait de sa richesse et de l'importance de son stock métallique , notre pays a une circulation fiduciaire qui, malgré son étendue et le cours forcé, ressemble

plutôt aux billets des banque de dépôt d'autrefois qu'au papier-monnaie proprement dit.

Cela ne veut pas dire que, même chez nous, il n'y ait pas trop de billets au porteur. On en éprouve les inconvénients, sinon par la dépréciation directe comme ailleurs, au moins par l'élévation des prix qui est aussi une des conséquences et une dépréciation indirecte. Et à ce titre il serait fort à désirer que l'on pût reprendre, le plus tôt possible, le payement en espèces. Quand il aura lieu, ouïe papier diminuera, ou l'excédant de numéraire s'en ira. Il n'y aura plus de hausse factice due à la trop grande abondance de l'instrument d'échange.

Une raison encore pour que l'extension de la circulation fiduciaire soit un danger, même dans les pays riches comme la France , c'est qu'elle sert d'encouragement à la spéculation. Celle-ci, entraînée par les facilités qu'elle trouve, en arrive bien vite à sortir des bornes et à se livrer à toutes sortes d'exagérations. Alors les embarras commencent, les ressources disponibles se raréfient , le prix de l'arpcnt s'élève et une crise devient inévitable. On peut même dire que plus les pays sont riches, plus les crises sont fréquentes. Il y en a rarement en Italie, en Russie et même en Autriche; il y en a sou-

vent en Angleterre, aux États-Unis et en France. Le papier-monnaie n'est donc jamais un bon moyen pour se procurer des ressources extraordinaires. C'est Lin instrument de circulation commode et à l'aide duquel on peut, dans une certaine mesure, escompter l'avenir. Il ne faut pas en abuser et s'en servir pour couvrir des déficit et des embarras financiers.

Et ce que nous disons du papier-monnaie sous forme de billets au porteur s'applique é^oalement à un autre instrument d'échange qu'on appelle le chèque. S'il a de grands avantages, il a aussi des inconvénients comparables, sinon supérieurs à ceux du billet de banque. Il est généralement garanti par une réserve moins forte. Partout en Europe où le billet de banque circule avec cours forcé et subit une dépréciation, excepté en France, la réserve métallique pour le rembourser est encore au minimum de 25 ou 30 pour 100. Celle destinée à rembourser les chèques en Angleterre et aux Etats n'est souvent pas de plus de 10 pour 100. M. Bagehot, dans son livre Tlie inoney)nar/,et^ nous montre même qu'en 1873 les joinl-stock banks de Londres avaient 30 millions de livres sterling de dépôts avec 2 millions seulement de réserve, ce qui équivalait à G et demi pour 100. Il y a là, il ne faut pas se le dissimuler, un danger considérable, et quelque solide que soit le crédit de l'An- .oleterre, la base en est quelquefois si étroite , que la moindre secousse suffit pour l'ébranler; ce pays ne résiste pas aux crises aussi bien que le nôtre, et cela tout simplement parce qu'il engage trop l'avenir. Il

est donc prudent de n'agir qu'avec des ressources parfaitement disponibles , même pour des travaux d'amélioration; on va un peu moins vite vers le pro-' grès, mais on y va plus sûrement et on ne risque pas de rencontrer en route de ces catastrophes financières, qui arrêtent tout et entraînent des ruines immenses.

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