‹ Credo du sire de JoinvilleChapitre 2 sur 2 · TRADUCTION · texte numérisé non relu

TRADUCTION

Au nom et en l'honneur du Père et du Fils et du Saint-Esprit, vous pouvez voir un Dieu tout-puissant cy après peint, et les articles de notre foi écrits par lettres et par images, autant que l'on peut peindre selon l'humanité de Jésus-Christ, et selon la nôtre ; car main d'homme ne peut peindre et la divinité , et la Trinité, et le Saint-Esprit. C'est une si grande chose , comme saint Paul et les autres Saints le témoignent , que les yeux ne peuvent la voir, les oreilles l'ouïr et la langue la raconter, à cause des péchés et des impuretés dont nous sommes chargés en cette vie, et qui nous empêchent de contempler la clarté souveraine.

Or disons donc que la foi est une vertu qui fait croire fermement ce qu'homme ne croit ni ne sait que par ouï-dire. Ainsi que nous croyons nos pères et nos mères qui disent que nous sommes leurs fils, et cependant nous n'en avons pas d'autre assurance , ainsi nous devons croire , plus fermement que nulle autre chose terrestre, les points et les articles qui nous sont témoignés et enseignés de la bouche du Tout-Puissant, par tous les Saints de l'Ancien et du Nouveau Testament.

Relativement au besoin de croire ce que l'on ne voit pas , le roi Louis 1 (que Dieu absolve) me répéta une haute parole que

1 Voici une des premières preuves que cet ouvrage est de Johrville. Il fait intervenir ainsi souvent le roi Louis dans ses récits, et il cite des conversations

le comte de Montfort, celui qui fut père de madame de Nesle, avoit dite aux Briois 1 : ceux du pays accoururent à lui, et lui dirent qu'il allât voir le corps de Notre Seigneur qui étoit venu en chair et en sang : et il leur dit : u Allez le voir, vous qui ne le croyez, car, en droit de moi, je le crois bien dessous le pain et dessous le vin , comme sainte Église me l'enseigne. » Et ils lui demandèrent ce qu'il y perdroit s'il le venoit voir, et il leur dit que s'il le voyoit face à face et alors le croyoit , il n'en auroit pas de guerredon 2; et il dit que s'il croyoit ce que Dieu et les Saints lui enseignoient, il attendoit plus grand guerredon et plus grande couronne au ciel , que de toutes autres bonnes œuvres qu'il pouvoit faire en cette mortelle vie.

de ce prince. Le fait dont il est question est rapporté , mais avec moins d'étendue, au commencement de l'Histoire de saint Louis, par Joinville. Voyez Collection Petitot, 1819, page 181. Je joindrai ici un fragment original relatif au même sujet; c'est celui qu'on trouve dans le manuscrit français n° 2016 (supplément français), et dont j'ai déjà parlé :

« Le saint roy me conta que pluseurs gent des Aubijeois vindrent au conte de Montfort qui lors gardoit la terre des Aubijois pour le roy, et li distrent que il venist veoir le cors Notre Seigneur qui estoit devenu en sanc et en char entre les mains au prestre, et leur dist: « Allez le veoir, vous qui ne le créez. Car je le crois fermement aussi comme sainte Esglise nous raconte le sacrement de l'autel; et savez-vous que je y gaignerai, fist le conte , de ce que je le croy en cette mortel vie , aussi comme sainte Esglise le nous enseigne; je en aurai une corone es ciez plus que les angrès qui le veoient face a face : par quoi il convient que il le croient. » F0 26.

1 Albigeois. Briois est peut-être là pour Bijois.

2 Récompense.

Or croyons donc que deux choses sont convenables pour nous sauver : c'est à savoir : faire bonnes œuvres et fermement croire.

Pour faire bonnes œuvres, le roi Louis m'apprit que je ne devois faire ni dire chose, que je ne l'osasse bien faire et dire si tout le monde le savoit, et il me dit que cela suffisoit à l'honneur du corps et au salut de l'âme T.

« Il faut croire fermement, me dit le roi Louis, car l'ennemi s'efforce, autant qu'il peut, de nous éloigner de ferme croyance ; » et il m'enseigna (le roi) que quand l'ennemi m'en verr oit quelque tentation sur le sacrement de l'autel ou sur quelqu'autre point de la foi, je devois dire: «Ennemi ne te vaut, parce que jamais à l'aide de Dieu tu ne m'éloigneras de la foi chrétienne, quand même tu me ferois tous les membres trancher 2. » Et le roi me dit que c'étoit là la ferme croyance, la-

1 Voici un passage à peu près semblable qu'on lit dans le manuscrit précité de la vie de saint Louis (Bibliothèque du roi, n° 2016, supplément français): « Le roi Loys me demanda si je voulois estre honorez en ce siècle et avoir paradis à la mort, et je li dis : « Oyl; » et il me dist : « Donques vous gardez que vous ne faites ne ne dites à vostre escient nulle riens que se tout le monde le savoit que vous ne peussiez congnoistre je ai ce fait, je ai ce dit. » F0 n,R°.

2 «Ennemi, ne te vaut; » ces mots sont plus expressifs que ceux-ci : « Vat'en, ennemi de nature humaine.» V. Petitot, p. 178. On lit le même passage dans le manuscrit 2016. Là, ce passage est ainsi conçu : « Et disoit que l'ennemi est si soutilz, que quand les gens se meurent, il se travaille tant comme il peut que il les puisse faire morir en aucune doutance des poins de la foy ; car il voit que les bonnes œuvres que lomme a faites ne li peut tollir, et veoit que il l'a perdu se il meurt en vray foy; et pour ce se doit

quelle croyance Dieu a de son nom honorée , car de Christ , nous sommes appelés chrétiens ; laquelle Dieu a fait prophétiser et témoigner aux créans et aux mécréans (et oncques aucune loi ne fut ainsi), comme il dit en un livre: « A.ux Saints -, aux sages , aux rois , Dieu fit porter son témoignage , et à gens de diverses lois, comme nul n'en peut douter I. »

Vous qui regardez ce présent livre, trouverez le Credo en lettres vermeilles, et les prophéties par œuvres et par paroles en lettres noires.

Frère Henri le Tyois 2 qui moult fut grand clerc, dit que nul ne pourroit être sauvé s'il ne savoit son Credo 3; et moi pour engager les gens à croire ce de quoi ils ne se pouvoient contenter,

garder, et en tel manière deffendre de cest agait que en die à l'enemi quand il envoie telle temptacion : « Va t'en, doit on dire à l'enemi, tu ne me tempteras ja a ce que je ne croie fermement tous les articles de la foy : mes se tu me fesoies tous les membres tranchier, si veil je vivre et morir en cesti points, et qui ainsi le fait, il vaint l'enemi de son baston et de ses espées dont l'enemi le vouloit occire. » F° 22 , v°.

1 M. Paris est convaincu que Joinville rappelle ici quatre vers d'un poëme contemporain , et qu'il les aurait cités plus correctement de la manière suivante :

As Sains , as sages , as rois Fist son tesmoing Diex porter; As gens de diverses lois Si que nus n'en peut doubter.

2 Tyois ou l'Allemand ; en italien , Tedesco; en bas latin, Theotiscus.

3 Le mot Credo est textuellement rapporté Histoire de saint Louis, Petitot, page 178.

je fis d'abord faire cette œuvre en Acre 1 après que les frères du roi en furent partis , et avant que le roi allât fortifier la ville de Césarée , en Palestine ; et les premières lettres disent :

Je crois en Dieu, le Père tout-puissant , le créateur du ciel

et de la terre.

Vous pouvez voir sa grande puissance en la création du monde que vous voyez cy après peinte; car il n'est nul qui pût faire la plus petite de toutes ces créatures : créateur , c'est celui qui fait de rien quelque chose 2 , il n'est nul qui le puisse faire, excepté celui seulement qui fit le ciel et la terre, le soleil et la lune, et tout ce qu'il y a et haut et bas. Nous pouvons voir sa grande puissance par les anges qui sont peints cy après, qu'il précipita du ciel en enfer, et qu'il fit, de si beaux et de si glorieux qu'ils étaient, si laids et si hideux.

Il n'y a aucune prophétie sur cette première page, parce qu'elle traite du commencement du monde que fit celui qui est commencement, et durera sans fin.

Et en Jésus-Christ, son Fils, Notre-Seigneur.

En la seconde page du Credo cy après , sont les prophéties

1 Voyez la cité d'Acre, moult ênforciée de grans murailles et grosses tours. Hist. de saint Louis } ibid., page 372.

2 Ici, comme dans tous les manuscrits, les rubriques ont été placées après le texte de la copie. Si le même scribe avait fait le texte et les rubriques il aurait mis à la rubrique de ce paragraphe , au lieu de creator, le creerre dou ciel et de la terre ; creerre, pour créateur, est une expression ancienne très-élégante.

de l'avènement du Fils de Dieu; c'est à savoir que trois anges vinrent loger chez Abraham : au milieu d'eux , Abraham connut par la volonté de Dieu, le Fils de Dieu; et comme il sut que c'étoit lui qui le devoit racheter des peines de l'enfer, il l'adora.

Moïse le vit et le connut aussi au buisson qui sembloit ardent, et qui nWdb/£ pas; et en cela fut signifiée la virginité du corps de la benoite Vierge Marie , là où il descendit pour nous sauver : et ces deux sont les prophéties de l'œuvre et de la toison, aussi là où la rosée du ciel descendoit, de merveilleuse manière, par la volonté de Dieu.

Qui est conçu du Saint-Esprit,

La prophétie de la parole est d'Isaïe le prophète que vous voyez peint cy après, et qui prophétisa que la Vierge concevroit.

Né de la Vierge Marie,

La prophétie de Daniel le prophète sur la nativité , qui est peinte cy dessus , dit aux Juifs que quand le Saint des Saints viendroit, leur onction faudroit ; et ce fut vérité, car quand Dieu vint en terre , ils n'avoient ni roi , ni évêques enoints , et n'avoient pour roi que l'empereur de Rome qui étoit payen et non pas de leur loi ni de leur croyance; ils n'avoient nul évêque enoint , et ceux qui vouloient posséder les évêchés , les achetoient par année.

Qui souffrit sous Ponce-Pilate.

Et que souffrit-il, le beau sire! il souffrit d'être vendu, battu , frappé de verges; on lui fit porter sa croix; et de combien de viletés et de vilenies on l'accabla , avant qu'il fût crucifié! Toutes il les endura débonnairement pour l'amour de nous et pour nous délivrer des mains de l'ennemi.

La prophétie de l'œuvre de ce fait fut de Joseph, fils de Jacob. Vous orrez cy après comment Judas, son frère, le vendit pour trente pièces d'argent , autant qu'en reçut Judas le traître , pour vendre Jésus-Christ.

Par beaucoup de choses, Joseph signifie Jésus-Christ; exactement la robe de Joseph signifie la chair de Jésus-Christ. Son père qui le chérissoit lui avoit fait cette robe d'une seule pièce, comme on fait les gants de laine. Par cette robe est signifiée la chair de Jésus-Christ qui vint seulement de la Vierge , mais nos chairs sont d'homme et de femme, c'est-à-dire de deux pièces.

Les frères de Joseph , quand ils l'eurent vendu , découpèrent sa robe, l'ensanglantèrent, la portèrent à leur père, et lui firent entendre que de cruelles bêtes l'avoient dévoré.

La robe de Joseph est la benoite chair de Jésus-Christ qui fut découpée, quand on le battit, sur la demande des félons Juifs qui dévoient être ses frères, et ces très-cruelles bêtes dévorèrent Jésus-Christ; ce fut par la jalousie que les félons concevoient de lui. Ainsi vous pouvez voir que

l'histoire de Joseph qui est ici peinte, est la prophétie de l'œuvre.

La prophétie de la parole est ce que dit le roi David, et qui est peint cy après : « Les félons forgeront sur mon dos , et me démontreront leur félonie. »

Et fut crucifié et mort.

La prophétie de l'œuvre relativement à la croix est d'Isaac, que vous voyez peint cy après, et qui fut obéissant à son père jusqu'à la mort. A la mort fut livré Notre-Seigneur Jésus- Christ par les félons Juifs , et à une aussi honteuse mort que celle de la croix, où ils pendoient alors les larrons. Aussi comme on met à présent les larrons aux fourches , ils le firent pendre sur la croix entre deux larrons, pour faire entendre au peuple que , par son méfait , Jésus-Christ avoit mérité la mort.

Jérémie dit : « O vous qui passez par la voie ! regardez s'il est douleur qui se compare à la mienne ! » On ne compare donc nulle douleur à celle de Jésus-Christ, et ce fut lui qui eut le plus à souffrir dans ce monde, et ce qui accroissoit sa douleur, c'est qu'il étoit tout-puissant et pouvoit la diminuer; et pourtant il la supportoit patiemment.

La prophétie de l'œuvre fut signifiée en Egypte par le sang de l'agneau; on en marquoit les entrées des maisons et le front des gens avec une lettre que les Juifs appellent thau, qui ressemble à la croix; et les Juifs faisoient cela parce

que les Anges du Seigneur tuoient les aînés des maisons de ceux qui n'étoient pas marqués de ce seing. Cela signifie que tous ceux qui ne sont pas signés du signe de la croix et du sang de Jésus-Christ seront damnés. Telle est la prophétie de l'œuvre.

La prophétie de la parole est que Dieu dit, au Psautier, que le Fils de Dieu seroit semblant à un oiseau que l'on appelle, Pélican, qui se tue, et perce ses côtes pour ranimer ses poussins.

La reine de Saba vint voir le roi Salomon , et connut le fût de la croix qui étoit en Jérusalem, et le dit à Salomon en prophétisant; et cependant la reine n'étoit pas du peuple d'Israël qui croyoit en INotre-Seigneur.

Caïphe, qui étoit alors souverain évéque, quand Dieu fut crucifié, prophétisa qu'il convenoit qu'un homme mourût pour sauver le peuple; et cependant Caïphe étoit un des souverains ennemis de Jésus-Christ, et Jésus-Christ lui fit dire la vérité.

Habacuc le prophète qui est peint cy après , prophétisa mille ans auparavant, et dit aussi, comme s'il eût vu Jésus- Christ mourir et crier en la croix : « Sire , fait-il, j'entendis ta « voix, et je m'épouvantai, et je vet ébahis I. » Ceux qui ont entendement s'en doivent épouvanter et ébahir, quand les créatures qui n'ont point entendement en furent ébahies. Car le

1 Audivi, et conturbatus est venter meus; à voce contremuerunt labia mea. Habacuc, cap. III, v. 16.

( io )

soleil en perdit sa clarté, et l'on ne vit goutte précisément à l'heure de None, par tout le monde : la courtine du Temple se déchira, les roches des montagnes se fendirent, la terre s'entr'ouvrit 1 , et jeta dehors les morts qui furent vus en Jérusalem.

Alors il y avoit en Jérusalem un riche homme qui avoit cent chevaliers sous ses ordres; il étoit appelé centurion. Il prophétisa quand il vit ces merveilles, et dit: «Vraiment celuilà étoit le vrai Fils de Dieu. »

Et fut enseveli.

La prophétie de l'œuvre de ce qu'il fut mis au sépulcre , est de Jonas que vous voyez ici peint, et qui fut mis au ventre de la baleine. Car autant de temps que Jonas fut au ventre de la baleine, autant de temps le Fils de Dieu fut au sépulcre.

La prophétie de la parole, Dieu la dit lui-même aux Juifs qui le requéroient de leur faire quelque signe. Et il leur dit qu'il ne leur feroit aucun signe que de Jonas le prophète, et, leur dit-il , autant de temps que Jonas fut au ventre de la baleine, autant de temps lui, Jésus, seroit au sépulcre; et entendez sûrement que ce ne fut pas la divinité qui mourut en la croix, mais l'humanité qu'il prit en la Vierge , pour délivrer notre humanité des peines de l'enfer.

1 Joinville a oublié ici cette belle image d'Habacuc : Dédit abyssus vocem suam. Hab. cap. III, v. io.

Les paroles sur l'enfer brisé , Dieu , longtemps avant qu'il vînt en terre, les dit à Job : « Job , dit Dieu, sauras-tu prendre le diable à l'hameçon, si comme je ferai?» Vous savez que quand le pêcheur veut prendre le poisson à l'hameçon, il couvre le fer des appâts; le poisson croit manger les appâts, le fer le prend. Or, voyons que pour prendre le diable aussi comme à l'hameçon, Dieu couvrit sa divinité de notre humanité, et comme le diable cuida que c'étoit un homme, il pourchassa sa mort pour remplir l'enfer; et maintenant la divinité le prit (le diable) et elle descendit en enfer.

Il descendit en enfer.

La prophétie des portes d'enfer que Dieu brisa , et d'où il tira ses amis qui y étoient, vous la pouvez entendre comme prophétie de l'œuvre, par Samson le fort, qui ouvrit par force la bouche du lion , et en tira des rayons de miel. Par ces rayons qui sont choses douces et profitables, seroient signifiés les Saints et les prodomes que Dieu tira d'enfer, lesquels avoient mené en leur temps vies douces et profitables.

Pour ce, prophétisa Osée le prophète, qui dit: «O Mort! je serai ta mort; et toi, Enfer, je mordrai en toi *.» Car, ainsi que celui qui mord en la pomme , en emporte une partie et laisse l'autre , ainsi Dieu emporta d'enfer les bons et laissa les méchants.

1 Ero mors tua, o Mors ; morsus tuus ero, Inferne. Os. cap. XIII, v. 14.

Et au troisième jour ressuscita de mort.

Au troisième jour, vraiment, notre sire ressuscita de mort à vie, pour tenir à ses apôtres et à ses disciples, sa promesse de la résurrection que nous devons croire fermement.

La prophétie par œuvre de la résurrection de Notre-Seigneur, vous la pouvez voir par le lion qui ressuscite son lioncel, au troisième jour. A sa résurrection, un prodome doit prendre exemple, car le troisième jour que l'on tombe en péché , on s'en doit ressusciter le plus tôt qu'on peut. Il est moult fou celui qui, en péché, s'endort; et pour ce, les Saints disent que ce n'est pas merveille que prodome faille, mais que c'est merveille, quand il ne se relève pas bientôt de l'ordure où il gît. Que le péché soit ordure , ainsi le témoigne le payen qui dit que si le péché étoit aumône, il ne le feroit pas, car il est trop vile chose.

La prophétie de la parole fut révélée par David qui, en la personne du Fils de Dieu , dit : « Ma chair refleurira par ta volonté. »

De sa résurrection je vous dirai ce que j'en ouïs à la prison, le dimanche après que nous fûmes pris, et qu'on eut mis dans un pavillon les riches hommes et les chevaliers portant bannières également *.

1 L'amiral nous mena, le jeune fils et moi, dedans le pavillon où estoient les barons de France, et plus de dix mille personnes avecques eulx. Petitôt, p. 287.

Nous ouïmes un grand cri de gens; nous demandâmes ce que c'était, et on nous dit que c'étoient nos gens que l'on mettoit en un grand parc clos de murs de terre. Ceux qui ne vouloient pas renier, on les ocioit; ceux qui renioient, on les laissoit dans cette grande peur de mort où nous étions. Alors vinrent à nous jusques à treize ou quatorze du conseil du soudan, très-richement appareillés de draps d'or et de soie, et ils nous firent demander, de parle soudan, par un frère de l'hôpital qui savoit le sarazinois, si nous voulions être délivrés , et nous dîmes que <y/(oui), et cela pouvoient-ils bien savoir *; et ils nous demandèrent si nous donnerions quelquesuns des châteaux du Temple on de l'Hôpital pour notre délivrance , et le bon comte Pierre de Bretagne leur répondit que cela ne pouvoit pas être, parce qu'on faisoit jurer sur les Saints, par les châtelains, quand on les mettoit dans les châteaux , qu'ils ne les rendroient pas pour délivrance de corps d'hommes. Ils nous demandèrent après si nous leur donnerions pour notre délivrance aucun des châteaux que les barons tenoient au royaume de Jérusalem; et le comte de Bretagne dit que nenni, parce que les châteaux n'étoient pas du fief du roi de France. Quand ils ouïrent cela, ils nous dirent que puisque nous ne voulions faire ni l'un, ni l'autre, ils s'en iroient , et nous amèneroient ceux qui joueroient à

1 On remarquera ici ce genre de plaisanterie doux, naturel, et naissant du sujet, cette sorte d'observation rapide, familière à Join ville.

nous des épées ; et le comte de Bretagne leur dit que facile chose étoit de occire celui qu'on tient en sa prison.

Quand ils s'en furent allés, une grande foison de jeunes gens sarasins entrèrent au clos où on nous tenoit pris.

Ils avoient les épées à la main. Je cuidai vraiment qu'ils venoient nous occire, mais ils n'en faisoient rien ; au contraire, Dieu nous envoya entr'eux notre confort; car ils amenèrent un petit homme aussi vieil par semblant, comme homme puisse l'être, et le tenoient par semblant, ces jeunes gens , pour fou ; et ils dirent au comte de Bretagne qu'il le fit entendre , parce que c'étoit un des plus prodomes de leur loi. Alors le vieux petit homme s'appuya sur sa béquille (il avoit la barbe et les tresses chenues), et il dit au comte qu'il avoit entendu que les chrétiens croyoient en un Dieu qui avoit été pris pour eux, battu pour eux , mort pour eux , et au troisième jour étoit ressuscité : et tout cela le comte le lui octroya. Et alors redit le vieux homme : « Que donc vous ne devez pas vous plaindre si vous avez été pris pour lui , battus pour lui , navrés pour lui , car ainsi il avoit été pour vous : vous n'avez pas encore souffert la mort pour lui comme il l'a fait pour vous. » Et après, il nous dit « que si notre Dieu avoit eu pouvoir de se ressusciter, et donc il auroit bien pouvoir de nous délivrer quand il lui plairoit. » Et vraiment je crois encore que Dieu nous l'envoya, car peu de temps après qu'il s'en fut allé, le conseil du soudan revint, et nous dit que nous envoyassions quatre de nous , parler au roi , lequel par la grâce que Dieu lui avoit

donnée, avoit su pourchasser notre délivrance à tous; et sachez que c'étoit vrai; car aussi sagement le roi l'avoit pourchassée par la grâce de Dieu , que s'il avoit eu avec lui tout le conseil de la chrétienté r.

77 monta aux deux.

La prophétie de l'œuvre est le ravissement d'Élie que vous

1 Le manuscrit n° 2016 rapporte ce fait en ces termes, î° 170: « En fist lever l'un des plus riches homes qui la feust, et nous mena en un autre paveillon. Moult de chevaliers et d'autres gens tenoient les Sarrasins pris, en une court qui estoit close de mur de terre. De ce clos ou il les a voient mis les faisoient traire l'un après l'autre et leur demandoient : te weulz-tu renoier. Ceulz qui ne se vouloient renoier, on les fesoit mètre d'une part et coper les testes. Et ceulz qui se renoioient , d'autre part. En ce point nous envoya le soudanc son conseil pour parler a nous. Et demandèrent a cui il diroient ce que le soudanc nous mandoit. Et nous leur deismes que il le deissent au bon conte Perron de Bretaigne. Il avoit gens illec et qui sar voient le sarrazinois et le francois, que l'on appelé Drugemens, qui enromancoient le sarrazinois au conte Perron. Et furent les paroles teles : Sire , le soudanc nous envoie à vous pour savoir se vous vourriés estre délivrés. Le conte respondi : Oyl. — Et que vous donriés au soudanc pour vostre délivrance?— Ce que nous pourrions faire et soufrir par reson, fist le conte. Et donriés-vous, firent-il, pour vostre délivrance, nulz des chastiaus aus barons d'outremer? Le conte respondi que il n'i avoit pooir. Car en les tenoit de l'empereor d'Alemaingne qui lors vivoit. Il demandèrent se nous renderions nulz des chastiaus du Temple ou de l'Ospital pour nostre délivrance ? Et le conte respondi que ce ne pooit estre. Que quant l'en i metoit les chastelains en leur fesoit jurer sur sains que pour délivrance de cors de homme il ne renderoient nulz des chastiaus. Et il nous respondirent que il leur sem-

voyez cy dessus peint, et qui monta aux cieux par la volonté de Notre-Seigneur, et demeurera jusqu'à la venue de Tantechrist, et alors notre sire l'enverra pour conforter le peuple, pour qu'ils ne croient ni en l'antechrist, ni en ses œuvres.

La prophétie de la parole est ce que Dieu même dit à ses apôtres, quand il leur dit : « Je monterai vers mon Père et le vôtre, et celui des anges;» qui dessus sont peints; et il leur dit aussi quand il montoit, qu'il reviendroit au jour du jugement.

La prophétie de l'œuvre de cette journée, que notre humanité fut assise à la dextre de Dieu le Père, fut la robe de Joseph que vous voyez cy peinte. La robe de Joseph présentée

bloit que nous n'avions talent d'estre délivrez, et que il s'en iroient, et nous envoieroient ceulz qui joueroient à nous des espées aussi comme il avoient fait aus autres, et s'en alerent.

« Maintenant que il s'en furent alez, se feri en nostre paveillon un grant tourbe de gent, de joenes Sarrazins, les espées çaintes, et amenoient avec eulz un home de grant vieillesce tout chanu. Lequel nous fist demander se c'estoit voir que nous créions en un Dieu qui avoit esté pris pour nous , navré et mort pour nous et au tiers jour ressuscité. Et nous respondimes : Oyl. Et lors nous dit que nous ne devions pas desconforter , se nous avions soufertes ces persecucions pour li. Car encore, dit-il, n'estes vous pas mort pour li, ainsi comme il fu mort pour vous. Et se il ot pooir de li ressusciter, soiés certein que il vous délivrera quant li plera. Lors s'en ala et touz les autres joenes gens après li. Dont je fu moult lie. Car je cuidoie certeinnement que il nous feussent venu les testes trancher. Et ne taya gueres après quant les gens le soudanc vindrent, qui nous distrent que le roy avoit pourchacié nostre délivrance.

à Jacob, son père, dépecée et ensanglantée; et aussi fut la chair de Jésus-Christ à Dieu le Père; et que fit Jacob, il déchira sa robe! et en icelle mémoire, nous pouvons dire que Dieu le Père se déchira la sienne. Par la robe de Notre-Seigneur , nous pouvons entendre la loi des Juifs; car aussi comme la robe de Jacob étoit plus près de lui que nul de ses autres vêtements, ainsi la loi des Juifs étoit alors plus près de Notre-Seigneur que nulle des autres lois qui existoient alors. Et après que les Juifs eurent crucifié son Fils, il les déchira de lui. En la manière que les hommes bien courroucés déchirent leur robe à deux mains, et en jettent une pièce ça, et l'autre là; par mautalent, notre sire déchira les Juifs d' entour de lui, il en a jeté les pièces de par le monde, une partie çà, et l'autre là; pour moult d'autres péchés qui furent en la vieille loi , les Juifs furent mis en captivité , et alors notre sire donnoit terme de leur délivrance de cent ans au delà. Or il y a de ça mille deux cent quatre-vingt-sept ans (or a jà mil ce mi et sept) qu'ils sont en captivité en diverses régions , sans nul terme certain de leur délivrance, et comme il n'y a de leur délivrance ni terme, ni mesure, par cela il appert bien qu'ils ont péché outre mesure r.

1 Voici une date positive; nous avons fait remarquer dans l'avant-propos, ce qu'il y avait à observer relativement à cette précieuse date. Ainsi ces réflexions ont été écrites il y a 55o ans, avec l'orthographe de l'époque.

En examinant attentivement les faits hautement reconnus par l'histoire , on

Et sied à la droite du Père tout-puissant.

La prophétie de la parole que dit David : « Mon sire dit à mon seigneur : Sied s à ma droite jusqu'à ce que je mette tes ennemis sous ton pied. »

Or nous voyons que si nous connoissions bien comment nous sommes dessous le pied de Jésus-Christ, et quel est le grand pouvoir qu'il a sur nous, nous ne ferions jamais mal: mais les affaires de ce monde ne nous le laissent pas si bien connoître comme besoin seroit à nous. Au jour où il viendra du ciel pour juger les vivants et les morts, alors nous connoîtrons sa grande puissance clairement et apertement, car il n'y aura ni Saint ni Sainte qui ne tremble à sa venue.

Job avoit bien au cœur cette venue et cette journée, car bien qu'il fût le plus grand ami que Dieu eût de son temps sur la terre, cependant il redoutoit tant cette journée, qu'il dit à Dieu : « Sire, où me cacherai-je au jour du jugement, que je ne voie luire ta face ? »

Et viendra au jour du jugement juger les morts et les vivants.

La prophétie de l'œuvre est le jugement que vous voyez cy après peint, que Salomon fit des deux femmes qui vous signifient la vieille loi et la nouvelle. Un droit jugement est noble

peut se convaincre que beaucoup de faits ne sont pas fondés sur une autorité plus authentique.

chose, et honorable et profitable; car Salomon dit que justice et droit jugement plaisent plus à Notre Seigneur qu'une offrande ou autre don : et pour cela je vous en toucherai un petit, pour enseigner ceux à qui justice appartient, et nous disons que l'épée qui tranche de deux parts signifie la droite justice. Ce que l'épée tranche aussi bien devers celui qui la tient comme devers les autres, nous donne à entendre que nous devons faire droite justice , aussi bien de nous comme d'autrui , et aussi de nos amis comme de nos ennemis ; et sachez, princes, que si ainsi vous faites, vous serez aimés et redoutés du peuple, comme la Bible dit que Salomon fut loué et redouté du peuple, à cause du droit jugement qu'il fit aux deux femmes.

Je crois au Saint-Esprit , et aussi crois en sainte Église.

Au Saint-Esprit nous devons croire , car par lui nous viennent tous les biens , c'est-à-dire la grâce du Tout-Puissant.

La prophétie de l'œuvre sur le jour de Pentecôte est d'Élie le prophète, à qui Dieu envoya le feu du ciel qui serépandoit sur les sacrifices; ce fut signifiance que Dieu enverroit le Saint-Esprit à ses apôtres, en semblant de feu, le jour de la Pentecôte.

La prophétie de la parole est de Joël , qui dit comme celui qui parloit pour Dieu le Père , et dit : « Je répandrai mon esprit sur mes serviteurs. »

Et au pardon des péchés qui nous est fait par les sacrements de sainte Eglise,

Nous devons croire la sainte Église de Rome; nous devons croire aux commandements que les apôtres et les prélats de sainte Église nous adressent, et accomplir les pénitences qu'ils nous enjoignent.

Nous devons croire aux communs sacrements de sainte Église qui, cy après, sont peints; c'est à savoir au baptême, au sacrement de l'autel, au mariage, au pardon des péchés, et aux autres saints sacrements que sainte Église nous commande de croire; et aussi comme je vous ai dit devant, si fermement nous y devons croire que rien de terrestre ni d'avantageux ne puisse nous en dégager, ni abondance, ni pestilence.

Notre sire nous a donné les sacrements dessus dits, par lesquels nous serons rois couronnés au royaume du ciel, ce qui jamais ne nous Jaudra; et de cela, David dit et prophétisa comme s'il eût été de la loi chrétienne, et il dit : « Dieu, sire, que te rendrai-je pour tous les biens que tu m'as faits? »

La prophétie de l'œuvre sur les nouvelles grâces est de Jacob , à qui on amena ses deux fils , pour qu'il leur donnât sa bénédiction. On plaça l'aîné devers la main droite de Jacob, et le puîné devers la gauche : le prodome croisa ses bras, et mit sa main droite sur le puîné, et la gauche sur l'aîné, et ce fut signifiance et prophétie que Dieu ôteroit sa bénédiction de la loi des Juifs qui fut faite avant la nôtre,

et mettroit sa bénédiction sur notre loi chrétienne; et cela appert tout clair, car ils n'ont ni rois ni évêques enoints, et nous les avons.

Et aussi je crois la résurrection de la chair.

En la résurrection de la chair nous devons croire fermement, car tous ceux-là qui n'y croient sont fors (hors) de la foi. Si les morts ne ressuscitoient, Dieu ne seroit pas en cet endroit droicturier x. Et cela vous le pouvez voir tout clair par les Saints et les Saintes qui furent, dont les corps souffrirent tant de tourments pour l'amour de Notre-Seigneur, que si Dieu ne rendoit le guerredon aux corps qui ont souffert ces tourments, ces corps auront fait marnais service 2. Actuellement revoyons d'autre part le contraire ; c'est-à-dire du corps des pécheurs que Dieu a soufferts tout à leur aise en ce monde. Que de prospérités Dieu leur avoit prêtées ! et ils ont guerroyé contre Notre-Seigneur. Là, la balance de Notre-Seigneur ne seroit pas droite , si les corps de ces pécheurs ne ressuscitoient pas pour attendre le jugement, et la justice que Dieu leur a appareillée en enfer; mais comme il le témoigne de sa bouche,

1 Voici une nouvelle preuve que Joinville a composé ce Credo. Le chevalier prodome qui est bon catholique romain, mais qui n'est pas prêtre, introduit des expressions un peu familières. Cette expression, d'ailleurs, que nous devrions garder, est charmante et pleine de grâce.

2 Bon et excellent sénéchal! il prend ses images dans la langue militaire, et il va continuer ainsi quelque temps.

Dieu punira leurs méchancetés sur leurs âmes et sur leurs corps dans l'autre siècle, parce que Dieu ne fit aucune vengeance d'eux en ce siècle. C'est donc un bonheur que la résurrection des morts qui mourront dans les œuvres de Dieu, comme dit saint Jean en l'Apocalypse, car leurs joies et leurs bienheuretés leur doubleront en corps et en âmes, et aux mauvais , dessus dits , redoubleront les peines et les malheuretés en corps et en âmes.

Et à ceux-ci prophétise Sophonias que vous voyez peint cy après : il dit que cette journée sera pour eux dure et de misère et de pleurs, et encore de captivité à ceux qui iront en enfer ï .

Et dit saint Augustin , que vous voyez peint cy après : «Que vaut à l'homme, s'il conquiert le monde à tort, que maintenant il lui faudra conquérir enfer et la mort qui toujours lui durera ? »

Et en la vie perdurable. Amen.

Nous devons croire fermement que les Saints et les Saintes qui sont trépassés, et les prodomes et les prodefarnes qui vivent actuellement, auront vie et joie perdurable ès cieux , là sus amont , et seront à la table de Notre-Seigneur , laquelle joie vous verrez peinte cy après un petit, selon que l'Apocalypse le devise.

1 Joinville a traduit ici énergiquement , mais en l'abrégeant, ce passage si admirable du chap. Ier, v. 1 5 , de la prophétie de Sophonias : Dies irœ 9 dies illa , dies tribulationis et angustiœ , dies calamitatis et miseriez , dies tenebrarum et caliginis , dies nubilœ et turbinis.

Vous pouvez voir la prophétie de l'œuvre par les cinq sages, et les cinq folles que vous voyez cy devant peintes, qui signifient les cinq sens de l'homme. Par les cinq sens du preudonie, nous entendons les cinq sages vierges, par lesquelles les Saints et les preudomes sont signifiés , parce qu'ils gardent leurs cinq sens et leurs vies nettement; et parce qu'ils les gardent nettement en ce siècle , leur lumière n'est pas éteinte par péché; et parce qu'ils verront toujours leurs lampes allumées, ce qui nous peut faire entendre nette vie, la porte du paradis leur sera ouverte , et ils entreront aux noces du Fils de Dieu, ce qui nous est signifié par l'agneau : et alors seront les noces pleines, et seront closes les portes du paradis, où jamais nul n'entrera. Au contraire Dieu dira à tous les autres , aussi comme les époux disent aux vierges folles, parce qu'elles avoient leurs lumières éteintes , il leur dira, quand elles hacheront à la porte : «Je ne vous connois. » « Je ne vous connois,» fera Dieu à tous les mauvais. Hé Dieu , comme ce mot est cruel ! car ils ne trouveront hostel où ils se puissent héberger, fors qu'en enfer seulement : car tout est ars et brûlé , terre et mers, et toute autre créature terrienne , fors que les bons et les mauvais. Alors il n'y aura que ces deux manières de gens , les bons qui ne pourront empirer, les mauvais qui jamais n'amenderont. Dieu ne laissera que deux ostiaux (hôtels) : l'un sera la douloureuse porte d'enfer, dont Dieu nous garde par sa grâce , et si nous-mêmes nous nous en gardons , nous ferons sagement; l'autre, la porte du paradis; si nous travail-

Ions à l'habiter, nous ferons plus sagement, et que Dieu nous l'octroie par la prière de sa douce mère !

Nous trouvons qu'il fut un preudome en la vieille loi qui avoit nom Jacob , à qui Dieu apparut. Du moment que Jacob le vit, il l'embrassa, et tant le tint embrassé, que Dieu lui changea son nom, et lui mit nom Israël; et la glose de Jacob vaut autant comme combattant, lutteur, et signifie que lespreudomes, en ce siècle, doivent être combattants ou lutteurs ; tout preudome doit combattre contre l'ennemi et contre les mauvais délits de la chair. Car ,par chevalerie doit être conquis le royaume des cieux : c'est pourquoi Job dit que la vie du preudome est chevalerie sur la terre. Tous preudomes doivent être lutteurs, ils doivent tenir Dieu à deux bras, sans partir de lui, jusqu'à ce qu'il leur ait donné la bénédiction, et changé leur nom, ainsi qu'il fit à Jacob , à qui il mit nom Israël, qui veut dire celui qui voit Dieu. A ce mot, nous pouvons entendre que nul n'est sûr d'avoir bénédiction de Dieu, parfaitement, jusqu'en l'autre siècle, là où nous verrons Dieu face à face r.

Et, pour cela, il faut que nous tenions à deux bras Dieu joint en nous , tant que nous serons en cette mortelle vie, afin que les ennemis ne puissent se mettre entre lui et nous. Les deux bras dont nous devons tenir Dieu embrassé, sont ferme foi et bonnes œuvres. L'une et les autres réunies sont néces-

1 Joinville dit ici précisément les paroles que le grand Condé prononçait avant de mourir, et que Bossuet rapporte dans l'oraison funèbre de ce prince.

saires, si nous voulons retenir Dieu ; car les unes ne valent rien sans l'autre. Cela vous pouvez le voir par les diables qui croient fermement tous les articles de notre foi, et rien ne leur vaut, parce qu'ils ne font aucunes bonnes œuvres : nous pouvons voir le contraire dans les Sarasins et dans les B. . qui, par le fait , accomplissent de grandes pénitences, et rien ne leur vaut, car il est écrit que ceux qui ne croiront pas, seront damnés.

Or, vous pouvez voir qu'il convient d'avoir ensemble ferme foi et bonnes œuvres ; pour nous ôter de l'une ou des autres, les ennemis nous combattent tous les jours , et ils nous attaqueront encore plus qu'ils ne font maintenant, au dernier jour, c'est-à-dire au jour de la mort , dans lequel Dieu et sa mère, et les Saints et les Saintes nous veuillent aider. Au jour dernier, le félon verra qu'il ne peut nous enlever les biens que nous aurons faits, il verra qu'il ne pourra nous faire du mal , parce que tout le pouvoir du corps nous aura failli. Alors il nous assaillira d'autre part , et se travaillera et fera son pouvoir pour nous mettre en quelque tentation contre la foi , ou en autre manière, afin de nous faire mourir en quelque mauvaise volonté dont Dieu nous garde. Et alors seront convenables les livres aux images des points de notre foi , jusqu'au moment de la mort.

1 L'expression qu'emploie ici Joinville est bannie à jamais de notre langage. Par force, il a fallu la respecter dans le fac-similé du manuscrit. Du reste , l'auteur entend par ce mot , qui était alors en usage dans les récits de l'histoire, les hérétiques, dont la secte, la plus fameuse de son temps, avait pris son nom des Bulgares, chez lesquels elle était née.

(26) ^fé

Et pour que 1 ennemi n opère aucune mauvaise avision , de-

vantle malade, faisons lire le livre (le romant)1 qui devise et enseigne les points de notre foi , de manière que par les yeux et par les oreilles, on mette le cœur du malade si plein de la vraie connoissance , que l'ennemi, ni là, ni ailleurs, ne puisse mettre au malade rien du sien , duquel Dieu nous garde à cette journée de la mort, et ailleurs.

Je vous ai devisé au mieux que je sais2, comment nous devons tenir Dieu embrassé à deux bras , c'est à savoir : en bras de ferme foi , et en bras de bonnes œuvres. Car ils sont en grand péril ceux que l'ennemi peut éloigner de lui. Dieu menace de les férir de son glaive , et les menace de les frapper de ses sagettes (flèches), dont n'ont rien à craindre les amis qui à lui sont joints , et qui le tiennent embrassé. Or, ne l'abandonnons pas, et nous ferons sagement , et joignons-nous à lui jusqu'à ce qu'il nous ait donné sa bénédiction , et qu'il nous ait changé le nom de Jacob , qui veut dire lutteur ou combattant, en celui d'Israël qui veut dire celui qui voit Dieu. Lequel Dieu nous garde , et nous octroie de le voir face à face à la sauveté des âmes et des corps , et cela puisse-t-il nous octroyer à la prière de sa douce mère, de monseigneur saint Michel, de tous les Saints et de toutes les Saintes. Amen.

1 C'est à son livre , à son Credo, que Joinville fait allusion.

2 II y a maintenant une sorte de résumé des principales exhortations contenues dans le Credo.

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