‹ CreuznachChapitre 20 sur 103 · D QU · texte numérisé non relu

D QU

On comprend quelle devait être l’importance de l'eau dans les forteresses toujours prêtes à se défendre contre un investissement, et 1l n’est pas surprenant que les seigneurs d'Ébernburg, voulant doter leur château d’une source inépuisable, aient creusé à travers le roc et la montagne ce magnifique puits qui fait encore l’étonnement des visiteurs.

Tandis que vous vous promenez au milieu de ces ruines, des pierres brisées, chargées d'inscriptions, se présentent à vos regards. Je lisais sur l’une d’entre elles : « Je n’attaque personne, mais que Dieu me donne la force de résister aux coups quon me portera. » Les tristes débris qui vous entourent de toutes parts, vous disent assez que Dieu n’a pas exaucé cette muette prière.

Et quand vos yeux, lassés de ce spectacle lamentable, chercheront des horizons plus riants, la nature déroulera tout autour de vous, comme le cadre brillant du vieux château, le magnifique panorama des vallées de l’Alsenz et de la Nahe.

Quel contraste entre ces ruines où tout vous parle de luttes, de haines et de carnages et ce paysage d’une si sereine beauté !

L'Ebernburg est situé sur le territoire de la Bavière, la Nahe trace à ses pieds la limite entre ce pays et la Prusse. Creuznach et Munster am Stein sont sur le sol prussien, vous traversez la Nahe et les armoiries et les couleurs bavaroises ornent l’autre extrémité du pont.

Vous ne serez jamais seul dans la vieille forteresse, vous y trouverez toujours de nombreux visiteurs. Les uns y viennent pour admirer le paysage, d’autres y sont attirés par de grands souvenirs, d'autres y viennent savourer le vin exquis qui croit sur le flanc de la

LE RG ES montagne et qu'une blonde germaine leur verse à pleins verres. | Puisse l’Ebernburg rester encore longtemps debout, rappelant à tous ce qu'il en a coûté de sang et de ruines pour fonder cette liberté religieuse dont nous jouissons aujourd'hui. Qu'il reste là à jamais, redisant jusqu’en ces jours lointains où d’autres hommes auront inventé d’autres dieux, ce que les viriles générations du xvi° siècle ont souffert pour l'émancipation de l'esprit humain.

ALTBAUMBURG

Quand vous aurez franchi le pont jeté sur la Nahe, au pied de l’Ébernburg, et que pas à pas vous avancerez dans cette douce vallée de l’Alzens, regardez à votre gauche bien loin, bien loin, presqu’à l'horizon. Sur la hauteur boisée, de longues murailles se laissent deviner, à travers les arbres. Ce sont les ruines d’Althbaumburg. C'est tout ce qui reste d’un château-fort qui eut, au temps de la féodalité, ses jours de gloire et de renommée. Plein de splendeur autrefois quand, s’étalant en pleine lumière, 1l dominait le paysage de sa masse colossale, il abrite aujourd'hui son néant derrière un fouillis d'arbres que la nature, amie des ruines, a jeté autour de lui. |

Amoindri par la perspective et l’ombre de la forêt qui l'enveloppe, le vieux burg attire à peine le regard, il faut le chercher, lui qui était jadis l'âme et la vie de cette contrée. |

Quand la féodalité posa-t-elle, au sommet du mont, cette redoutable sentinelle? Nul ne le sait, mais il y a bien longtemps sans doute, puisque l’histoire et la

NO ÎrREZ

légende en ont perdu le souvenir. Les plus vieilles chroniques que nous possédions, nous parlent déjà de ce château ; c’est elles qui nous ont appris qu'Althbaumburg, appelé Baumburg aux jours de sa jeunesse, fut le berceau de la puissante famille des Raugraves, descendant comme les Wildgraves, des Nahegaugraves.

En 1140, quand mourut le Gaugrave Émich VI, ses deux fils Conrad et Émich, se partagèrent l'héritage paternel. Conrad prit le titre de Wildgrave (comes Sylvestris) et Émich, qui reçut pour sa part Baumburg, prit le titre de Raugrave. Ce fut le premier des Raugraves de Baumburg.

Les seigneurs de cette maison ne tardèrent pas à acquérir une grande puissance et en 1214 ils bâtirent sur la colline d’Appelbach un nouveau château, Nahebaumburg et à partir de ce moment, leur ancienne demeure prit le nom d'Althbaumburg (le vieux Baumburg).

Au xiv° siècle l'étoile des Raugraves pälit, et le xv° vit s'étendre la splendeur de cette famille. Leur château se ruina, comme leur fortune, et, en 1462, il était déjà bien délabré sans doute, puisque le prince Philippe permit à Sweikard de Sikingen de prendre les pierres des murs écroulés de Baumburg pour l'agrandissement de l'Ébernburg. On ne sait pas très bien quand le château fut complètement détruit, mais il est probable que ce fut en 1525, pendant la guerre des paysans. En tout cas, on lit dans une chronique de 1681 « qu'il n’y en a rien de plus debout, que les vieilles murailles ».

Et les vieilles murailles sont toujours là, droites et lières, comme en 1681. Le temps n’a su mordre sur ces constructions énormes, qu'on dirait faites pour l’éter-

nité, et les hommes eux-mêmes ont cessé de dévaster cette ruine, quand elle n’eut plus rien à leur donner.

Ce qui reste d’Althbaumburg mérite pourtant d’être visité. On peut arriver au château en laissant l’'Ébernburg à droite, traversant à gauche le pont de l’Alsenz, puis en suivant jusqu'au village d’Althbaumburg le chemin qui court le long de la rivière.

Derrière le village vous trouverez un sentier qui vous conduit à travers la forêt jusqu'au sommet de la montagne. Mais cette route est maussade, rien n’y est fait pour le plaisir des yeux ; un rideau d'arbres vous cache sans cesse le paysage, et rien ne vous distrait des fatigues de cette montée raide et incommode.

Il est un autre chemin bien plus long sans doute à parcourir, mais il vous promène à travers tant de surprises et d'imprévus charmants, il vous conduit au but avec tant de coquetterie, qu'il vous fait oublier ses longueurs.

Vous traversez la Nahe et vous débarquez au pied du Rhingrafenstein, flambant au soleil comme un porphyre d'Égypte. Vous êtes là dans le Huttenthal, délicieuse vallée où Ulrich de Hutten vint si souvent se consoler des hommes quand, aux jours de la persécution, 1l était l’hôte de François de Sikingen, au château d'Ébernburg. Peut-être dans la forêt, quelque arbre séculaire l’a-t-1l vu passer. Le peuple, qui garde le souvenir de tout ce qui est grand, a donné le nom de ce penseur au modeste vallon où il aimait tant à se promener.

Arrêtez-vous un instant sous le dais de verdure qui borde la Nahe, la Prusse et la Bavière viennent s’y confondre. Une table se dresse sur la limite des deux pays, sa moitié, colorée de noir et de blanc, est encore sur le

Ar Ms

territoire prussien, et déjà l’autre moitié, teinte de bleu et de blanc, est sur la terre bavaroise. 4

Le chemin qui doit vous mener vers Althbaumburg, s'ouvre devant vous plein de flânerie ; sous une fraiche voûte de feuillage, il vous conduit bientôt au fond d'un cône, qu'on prendrait volontiers pour un cratère éteint, si l’on ne savait que la contrée ne présente rien de volcanique. | |

Des rochers, des montagnes hérissés d'une opulente végétation, vous enserrent de tous côtés, murant les horizons. Ce petit coin est d’une sauvagerie alpestre. Et du milieu de toute cette verdure, le Rhingrafenstein émerge, dressant au soleil ses fauves parois et sa tête couronnée encore des débris de sa forteresse. Le sentier grimpe à travers l’entonnoir qui est’ bientôt franchi et vous débouchez dans une petite gorge mignonne, formée par le rapprochement de hautes montagnes, tapissées d’un chaos d'arbres qui répandent sur votre tête une ombre délicieuse.

De temps en temps au fond d'une perspective ouverte entre des massifs verdoyants, le Rhingrafenstein découpe vigoureusement sur le ciel sa masse imposante,

Les montagnes s’écartent et le sentier traverse gaiment une petite clairière, qui n'a l’air de rien, ce n'est qu'une pelouse veloutée d'un frais gazon, tout étoilé de blanches marguerites, encadrée de frênes, d'ormes, de platanes, et pourtant elle est charmante à voir dans sa simplicité.

Les montagnes se rapprochent et le chemin rentre dans la forêt, tantôt courant en plein soleil, tantôt serpentant sous un dôme de verdure et vous montez toujours sur cette route, pleine de vie et de lumière, au milieu

des grands arbres qui vous entourent de tous côtés, comme de noires murailles.

À certaines heures le bois est recueilli comme un sanctuaire, à d'autres moments il est plein d'animation et de gaieté, il est tout bourdonnant de cliquetis d'insectes et de chants d'oiseaux. Lutiné par la brise, le feuillage fredonne autour de vous. Au loin les rossignols s’appellent etserépondent. Du fond deleur nid les coucous crient malicieusement aux passants « cou-cou, cou-cou ». Invisibles dans les profondeurs de la feuillée les bouvreuils, les merles, les pinsons, les fauvettes exécutent avec un entrain. endiablé, les plus joyeux morceaux de leur inépuisable répertoire.

Chaque arbre, comme un salut de bienvenue, vous adresse une mélodie, la forêt est un orchestre.

À chaque instant de soudaines échappées s'ouvrent sur le ciel bleu, et vous laissent voir une succession de paysages et de sites splendides. C’est le Rhingrafenstein avec ses bastions dévastés, plus loin, la Gans et le Rothenfels encadrant la Nahe, plus loin encore, la ville de Creuznach et tout au fond de l'horizon, fuyant et s’évanouissant dans la brume, les hautes montagnes du Rhin.

À chaque tournant de la route, le paysage se renouvelle, tous les horizons changent, tous les points de vue se transforment, tous les effets de lumière sont différents.

À votre droite, la vallée de l’Alsenz apparaît à son tour, ajoutant à la grâce et à la beauté des perspectives. Et nulle part les noires cheminées d'usine ne viennent en gâter la poésie. Tout à coup, la forêt cesse, et le vieux burg se dresse devant vous avec la soudaineté d’une apparition. L'eflet est saisissant.

ST

Dernier vestige d’un monde évanoui, le colosse féodal apparait au sommet d’une montagne que l’abime entoure de tous côtés.

Un précipice large et profond, vous sépare du burg ; un pont de pierre, qui a bien souvent résonné sous le pas des hommes d'armes, en franchit une partie, vous traversez le reste sur quelques planches qui remplacent le pont-levis disparu depuis longtemps.

Ce qui reste de la façade principale du château, permet à l'imagination de la reconstruire telle qu'elle fût autrefois, dans toute sa force et dans toute sa grandeur. La partie droite est la mieux conservée, la gauche est éventrée ; un seul des murs de la tour qui la défendait, a résisté aux efforts du temps et des hommes. Il monte à pic dans le ciel, cachant sous des draperies de lierres et de mousses dorées, ses assises de granit. Cette tour autrefois si redoutable, n’est plus qu'un mélancolique décor dans ce riant paysage.

L’enceinte du château est partout intacte ; elle n’a pas les zigzags froids et durs, les angles précis et les arêtes vives d’une citadelle de Vauban, ce n’est qu’une épaisse muraille, affectant une forme ovalaire. Sa base se perd dans un fouillis inextricable d’arbustes, de buissons et de broussailles revêches et hargneux.

On dirait que la solitude enclot et défend le vieux burg contre l’homme.

Et sur ces murailles que les catapultes et les balistes ont ébréchées, sur ces murs que tant de guerriers ont teint de leur sang, toute la végétation des ruines, les ronces, les saxifrages, les pariétaires, et toutes les plantes qui aiment à ronger le ciment et le granit, tracent leurs capricieuses arabesques, comme si la nature voulait

AO

effacer, sous les fleurs et la verdure, les traces de la fureur des hommes.

Tout est morne derrière ces remparts morts et vos pas n'éveillent qu'un écho mortuaire dans ces lieux qu'une vie si intense animait autrefois. Des murs écroulés et des ruines informes, voilà tout ce qui rappelle ces puissants Raugraves de Baumburg, dont le souvenir s'éteint jour à Jour comme leur château s’en va pierre à pierre.

Au milieu de ces débris vous reconnaïtrez pourtant encore ce qui fut la chapelle. Ses murs, sa porte d'entrée sont debout et dans le fond du sanctuaire éventré, vous voyez s'élevant sur trois marches un modeste autel de pierre surmonté d'une grande croix.

Sur ces murs brunis par les siècles, la nature comme un gracieux correctif, a tissé des draperies de lierres, partout elle a mis comme un sourire des mousses dorées et des fleurs.

Aux jours de sa force le château a refoulé la forêt, la forêt s’est vengée. Elle a envahi la cour d'honneur et les cours d'armes de ce logis de guerre. Partout elle étale ses verts feuillages, jetant une note gaie sur cette tristesse, répandant la vie sur toute cette mort, faisant un cadre joyeux à cette sombre ruine que personne ne lui dispute. |

Voilà ce que le temps et les hommes ont fait de cette demeure historique, sur laquelle une longue lignée de Raugraves avait jeté un si glorieux reflet.

Mais la plume est impuissante à décrire les sentiments qui s'éveillent en vous à la vue de cette ruine mélancolique endormie dans la solitude de la forêt. Dans le cadre immuable, que la nature en son éternelle jeunesse, a jeté autour de lui, au milieu de ces rocs et de ces

AO

montagnes qui semblent une dérision à tout ce qui change et passe, le vieux burg vous raconte la longue histoire de l'humanité depuis les temps féodaux jusqu’à la guerre des paysans.

IL vous redit tout ce qu'il a vu, tout ce qu'il a bravé, tout ce qu'il a défendu en ces siècles troublés. Votre imagination reconstituée toutes les scènes qu'il a encadrées, toutes les luttes qui se sont déroulées autour de lui depuis le temps où la féodalité l'érigeait comme une menace jusqu au Jour où le peuple le renversait aux premiers accents de la liberté.

Althbaumburg n'est pas seulement une grande ruine cest aussi une grande page d'histoire.

LA LÉGENDE D'ALTBAUMBURG

En Allemagne chaque ruine a sa légende faite d’héroisme ou de poésie, mais celle qui plane sur Altbaumburg est sinistre comme un crime; je vais vous la dire telle qu'on me l’a contée.

Dans la cour d'honneur du château qu'entouraient comme une gloire les statues des Raugraves, s’éparouit pendant des siècles un lys merveilleux ; sur sa sombre verdure se détachaient deux fleurs immortelles comme Jui. Au loin le [ys d’Althbaumburg était connu, un respect superstitieux s’attachait à lui et de toutes parts on accourait le visiter au milieu des marques d’une vénération profonde. |

Les plus vieux habitants du pays racontaient aux enfants émerveillés, qu'ils avaient toujours connu le lys tel qu'ils le voyaient ; ses feuilles d’un vert émeraude ne jaunissaient pas à l'approche de l'hiver et ces deux fleurs étincelantes, comme la neige, ne se flétrissaient jamais. Le temps passait sans effleurer son éternelle jeunesse, comme les abeilles et les papillons passaient sans caresser de leur vol ses deux fleurs parfumées.

Plus d’une fois une main sacrilège s'était levée sur lui, mais en vain on coupait les fleurs, en vain on mutilait, on arrachait le lys, le Îys reverdissait aussitôt dans tout son éclat, ses fleurs s’épanouissaient dans toute leur fraicheur.

Et les enfants devenus des hommes et les hommes devenus des vieillards racontaient à leur tour cette légende à travers les générations qui se succédaient autour du Îys miraculeux.

Depuis quand était-il là? Nul ne le savait. Que signifiait-11? Nul n'avait pénétré le mystère qui l’entourait. Bien des fois, disait-on, des hommes habiles entre tous dans l’art des plantes étaient venus le visiter, mais tous se signant avec un respect mêlé de terreur, s’en étaient allés silencieux. Mais le lys n'était pas le seul mystère que renfermât le château d’Althaumburg, il en était encore un autre qui préoccupait peut-être plus vivement les esprits. Tous les soirs quand venait le crépuscule, on voyait descendre d’une des tours dela forteresse un grand vieillard; son allure militaire, la noblesse de ses traits, tout en lui trahissait un gentilhomme. C'était, disait-on, un ancien Raugrave d’Althbaumburg. Jamais regard humain n'avait contemplé visage plus desséché par le temps, plus ravagé par la souffrance. On eût dit une ombre inquiète sortie du tombeau des Raugraves.

Et le vieillard s’avancait rapide vers le lys, s’agenouillait au pied de la plante miraculeuse, l’arrosait de ses larmes, couvrait les deux fleurs de baisers, en poussant des sanglots et des cris inarticulés.

Les premières étoiles qui s’allumaient dans le ciel, mettaient fin à cette scène déchirante, le vieux comte se retirait alors, semblant s’arracher à regret de ces lieux où

sa douleur s'exhalait si cruelle et au moment de franchir la porte de la tour, se retournait une fois encore pour Jeter au lys un dernier regard.

Et tous les soirs au moment où la nature se calme avant de s'endormir, cette vision fantastique renaissait dans la grande paix du crépuscule.

Jamais un seul jour le vieux Raugrave n'avait manqué de visiter le lys et chaque soir la lugubre scène que nous avons racontée se reproduisait immuable.

Si l’on en croyait les plus vieux habitants du village, un lien mystérieux unissait le lys au vieillard. Un grand crime, dont la tradition s'était perdue, avait il y a bien des siècles, ensanglanté le château d'Altbaumburg. La vengeance céleste s'était appesantie sur le Raugrave assassin et ce vieux gentilhomme qui venait tous les soirs s'agenouiller et pleurer auprès du [ys n'était qu'un grand coupable trainant à travers les âges sa faute et son châtiment. Effacé de la mémoire des hommes, son crime vivait dans celle de Dieu et la mort qu'il invoquait depuis : des siècles, comme une délivrance, l’abandonnait à cette longue expiation. |

Voilà ce qui se disait tout bas. Bien des fois pour éclaircir ce mystère, on avait fouillé les archives du chàteau, mais les archives n'avaient rien révélé. Le Raugrave apparaissait comme une énigme vivante; seul il aurait pu l'expliquer, mais la fatalité implacable [ui avait ôté tout moyen de communiquer avec les vivants, 1l était sourd, il était muet et sa main si habile autrefois à

manier l'épée, n'avait jamais tenu la plume.

En ce temps là, le comte Maximilien était Raugrave

d’Althaumburg. C'était un vaillant soldat aux Jours des batailles, mais l'épée remise au foureau, il n'avait plus d'autre ambition que celle de faire le bonheur de ses sujets. La comtesse Marie, sa femme, partageait ses sentiments généreux.

Dans ces siècles où le peuple était pauvre et sans droit, c'était miracle de voir un seigneur aimer ses vassaux, vivre au milieu d'eux aux jours de paix comme aux jours de guerre, prendre sa part de leurs joies et de leurs malheurs et consacrer à l'amélioration du sort de ces déshérités sa puissance et sa fortune. Ce miracle Maximilien et la comtesse Marie l'avaient accompli et la reconnaissance populaire, cette récompense des grands cœurs, revêtait autour d'eux les formes les plus touchantes. Dans le ravonnement sympathique qui entourait la famille d’Altbaumburg, le vieux Raugrave lui-même semblait moins odieux et les prières du peuple appelant sur Maximilien les bénédictions du ciel, imploraient aussi le pardon du mystérieux vieillard.

C'était l'été, le jour approchait de sa fin éclairant de ses dernières splendeurs les hauts sommets d’Althbaumburg. Au loin l’angelus tintait, et dans les bois environnants la forteresse, les oiseaux exécutaient avec des joies de fanfare une musique de triomphe. Assis dans la cour d'honneur, Maximilien et la comtesse Marie regardaient la vallée de l’Alsenz se déroulant à leurs pieds dans toute sa richesse et dans toute sa joie, quand tout-à-coup la haute taille du vieux Raugrave se dessina sur les marches de la tour etau même moment apparut aux yeux du comte et de la comtesse, un jeune homme d’une

beauté surhumaine, revêtu de l’habit des pélerins.

D'où venait-il? On ne le sut jamais. Mais étendant la main vers le vieillard qui s’avançait vers le lys, il dit: « L'heure du pardon a sonné pour votre ancêtre, » votre charité a racheté son crime et les prières du peu- » ple qui implorent depuis si longtemps la fin de ses » souffrances vont être exaucées. »

Quel était donc, dit Maximilien, le crime du Raugrave notre ancêtre? Îl y a bien des siècles, répondit le pélerin, par un beau jour d'avril, dans la chapelle de ce chäteau, Willigis archevêque de Mayence bénissait l'union de Guillaume d’Althaumburg avec la belle Gisèle la fille du comte d’Arstein du Lahngau. Jamais sous ses voûtes séculaires le burg n'avait vu se dérouler cortège plus fastueux. Guillaume était un gentilhomme accompli et l’un des plus braves chevaliers de l'empire; tout ce que l’Allemagne comptait de plus illustre se pressait, en ce jour, autour de lui et dans ce gage d'amitié et d'estime, chacun voyait un présage de bonheur. |

Et tandis que le printemps mettant la nature en fête allumait partout de gais rayons de soleil, semait de tous côtés des fleurs et des parfums, l'amour ce printemps de l’homme, chantait dans le cœur des deux fiancés.

Mais les beaux rêves de Gisèle et de Guillaume s'envolèrent bien vite au bruit des clairons qui sonnaient l’appel aux armes. Jérusalem implorait le secours des chrétiens, les seigneurs allemands se préparaient à la croisade, l'Empereur partait avec eux, la place du Raugrave d’Althbaumburg était au milieu des croisés.

La voix de l'honneur et du devoir parlait plus haut que celle de l'amour, Jérusalem l’emporta sur Gisèle et Guillaume partit.

Ce fut de cette cour où 1l avait réuni ses hommes d'armes, qu'il s'en alla pour la terre sainte, c’est ici qu'il pressa pour la dernière fois sur son cœur la femme qu'il : avait tant aimée. .

Les croisés partirent au milieu des bénédictions et des vœux de toute la population accourue sur leur passage. Aux larmes de Gisèle, Guillaume souriait comme à une caresse. La petite troupe descendit lentement le chemin qui mène au village. Gisèle restée sur les remparts la regardait s'éloigner et quand elle se fut évanouie dans le lointain, 1l lui sembla que son bonheur s’en était allé avec elle.

Au moment où la forteresse allait disparaitre derrière les montagnes, Guillaume se retournant une dernière fois, promena ses regards sur tout ce paysage fleuri, parfumé d'amour, plein de souvenirs heureux et l’emporta comme un talisman dans un coin de sa mémoire.

Guillaume était parti, les mois passèrent et les ans faits de mois passèrent aussi ; triste dans ce grand chàteau désert Gisèle attendait.

Un jour un chevalier de Sonneck, ancien prétendant à sa main, parut à Altbaumburg; la longue absence de Guillaume avait ravivé dans son cœur des espérances autrefois déçues. Que se passa-t-il dans l’entrevue qu'il eut avec la belle chatelaine ? Nul ne le sut. Bien des fois le chevalier revint, toujours l'accueil lui fut gracieux, mais jamais plus 1l ne revit, comme la première fois Gisèle seul à seul, toujours un page assistait à l’entretien et depuis, comme son ombre, ce page la suivait partout. En vain le chevalier de Sonneck imagina-t-il toutes les ruses, tous les stratagèmes, le page était toujours comme une sauvegarde aux côtés de Gisèle.

Quand le pauvre chevalier dut s’avouer l'inutilité de ses efforts, son amour deux fois repoussé devint de la haine et l'idée de la vengeance s’éveilla en lui.

Quelques mois après il avait rejoint le Raugrave d’Altbaumburg sous les murs de Jérusalem.

Il fut reçu comme un frère par Guillaume auquel il parlait sans cesse de ses chers absents: la patrie et Gisèle. Mais dans ces longs entretiens il sut avec une rare perfidie éveiller d’abord l'attention du Comte sur le page d'Altbaumburg, puis peu à peu le lui montrant toujours aux côtés de Gisèle, il fit naître adroitement l’inquiétude, puis le doute dans l'esprit ombrageux de Guillaume. Aucune accusation ne sortit de sa bouche et pourtant le mal était fait, le piège tendu, les victimes désignées.

La guerre avec ses diversions puissantes ne put arracher Guillaume aux craintes qui l’obsédèrent bientôt. Comme une vision diabolique le page traversait son bonheur et le souvenir de Gisèle toujours présente à son esprit ne faisait qu'aviver des doutes chaque jour plus poignants.

Un soir dans les derniers rayons du crépuscule, on vit un moine gravir d'un pas rapide le chemin escarpé qui mène du village au château d’Altbaumburg. Sa figure cuivrée par le soleil, montrait qu'il avait vu d’autres cieux. Les hommes d'armes le laissèrent passer, car la pieuse Gisèle recevait souvent des gens d'église. [Il se dirigea sans hésitation vers l'escalier qui menait à la

chambre de la comtesse, le monta prompt comme l'éclair, la clef était à la serrure, il entra.

Assise devant la fenêtre, Gisèle souriait à son jeune page, lui lisant comme tous les soirs Îles récits des combats héroïques livrés aux infidéles par les croisés. Elle honorait le souvenir du cher absent en écoutant les exploits de ses compagnons d’armes et sur ses lèvres innocentes le nom de Guillaume venait bien souvent.

La figure bouleversée, immobile au seuil de l’appartement, le moine regarda un instant cette scène paisible, puis bondissant tout-à-coup sur le page 1l lui plongea trois fois sa dague dans la poitrine et au moment où Gisèle éperdue se levait, le fer sanglant la clouait au mur.

Aux cris poussés par les victimes, les serviteurs et les hommes d'armes accoururent, mais la mort avait déjà fait son œuvre et quand on voulut saisir l’assassin, le moine dépouillant sa robe d'emprunt laissa voir le Raugrave Guillaume d’Althbaumburg revenu de Jérusalem pour punir ceux qu'ils croyaient coupables.

La nuit même au milieu de la consternation générale, dans une fosse creusée à la hâte, on jeta sans prières et sans honneur les corps de Gisèle et de son page.

Lelendemain, aux premières lueurs du jour, Guillaume vint s'assurer que ses ordres avaient été exécutés. Mais quelle ne fut pas sa surprise en voyant s'épanouir sur la tombe de ses victimes un lys portant comme un symbole d'innocence deux fleurs immaculées.

IL arracha ce qu'il croyait n'être qu'un hommage affectueux placé là par une main amie ; mais le [vs arraché repoussa aussitôt. Furieux, le Raugrave le frappa de son

épée, vains eftorts, le Lys renaissait sans cesse épanouissant ses deux fleurs au soleil.

C'était la main cachée de Dieu qui manifestait aux yeux de tous l'innocence de Gisèle et de son page, et Guillaume comprenant l'étendue de son crime voulut se percer de son épée. Mais la mort ne voulait pas de lui, il lui fallut vivre et porter pendant des siècles le lourd fardeau de ses remords et de son désespoir.

En vain répandit-t-il à profusion les bienfaits sur tous ceux qui l'entouraient, sur tous ses vasseaux, le sang si pur qu'il avait versé criait toujours vengeance et la malédiction du peuple poursuivait l'assassin. Objet d'horreur et de haine, le Raugrave se déroba aux yeux de tous au fond de son château, mais chaque soir dans cette lumière du crépuscule qui avait éclairé son crime, il venait s’agenouiller sur la tombe de Gisèle. ;

Les années s’écoulèrent, tous ceux qu'il avait connus s’en allaient de ce monde, les générations se succédaient, pour lui seul la mort ne vint pas. Le souvenir de son crime se perdait peu à peu dans les profondeurs du passé, on finit même par ne plus bien savoir quelle faute avait commise ce vieillard devenu pour tous un sujet d’étonnement. Et alors seulement les hommes pris de pitié demandèrent à Dieu le pardon du Raugrave et dans sa miséricorde Dieu lui a pardonné.

Le pélerin s'était tà ; Maximilien et la comtesse Marie tournant leurs regards vers la tombe de Gisèle, virent dans les rayons dorés du soleil couchant, sous les débris du lys effondré, le Raugrave Guillaume dormant son dernier sommeil. |

Le pélerin avait disparu.

Quelques jours après, dans cette chapelle du château dont les grands murs se dressent encore au milieu de la ruine, le Raugrave Maximilien fit enterrer les restes de Gisèle auprès de ceux de Guillaume, unissant ainsi dans la mort, ceux qu'en un jour de bonheur, l’archevêèque Willigis avait unis dans la vie. A leurs pieds dort le page fidèle,

ET ere Es DL

SPITZABERG

Il est près d’Althbaumburg un mont que peu de personnes connaissent, c'est Spitzherg. Quand à travers les broussailles qui l’encombrent vous serez péniblement arrivé à son sommet, vous dominerez au loin la vallée de lAlzens et l’un des plus beaux panoramas des environs de Creuznach réjouira vos yeux. Jusqu'à l'horizon vaporeux, le paysage, sur des plans harmonieusement étagés, déroule comme une mer de verdure des forêts et des prairies d’une beauté plantureuse. Sur cette immensité les champs de trèfle déployent leurs ondes roses et les champs de blé, de maïs, de colzas luisent comme des ilots d’or. Au milieu de ces sites riants l'Alzens promène ses détours; avant de se perdre dans la Nahe, elle vagabonde une dernière fois à travers la campagne, se tordant en mille replis pour allonger sa route, comme si elle s'en allait à regret vers sa fin. De tous côtés des bouquets d'arbres profilent dans les airs leur fine silhouette et dans les vapeurs bleuâtres qui noient les lointains, le village d’Hochstete apparaît dans une paix mélancolique. Des collines fleuries, des montagnes pittoresques

encadrent au loin ce frais paysage, le laissant se dérouler pendant plus de vingt lieues en un panorama charmant, |

Devant vous la première ligne des montagnes se déchire tout à coup et cette trouée lumineuse vous laisse voir Stalberg dans les profondeurs de l’espace.

À droite le Rothenfels comme un rideau de granit arrête un moment vos regards, mais avancez de quelques pas et l'horizon s’élargissant vons voyez fuir dans des perspectives décroissantes et le val des Salines et la Nahe et Creuznach et dans un fond de brume violette s’évanouir les grands monts du Rhin. Devant vous Lemberg dresse sa cime et à votre gauche Donnersberg, solitaire dans le ciel, domine le paysage. Et servant de lointaine bordure à ce magnifique tableau, l'Hunsrück et l’'Hochwald déroulent à perte de vue leurs longues chaînes au fond de l'horizon. |

Spitzhberg domine l'Althbaumburg et vous voyez à votre droite, presque à vos pieds la vieille forteresse étalant ses ruines dorées par le temps, confusément perdues dans la végétation qui les enveloppe de toutes parts.

Des hauteurs de Spitzberg la vallée de l’Alzens vous apparaît dans toute sa riante beauté, elle dessine en traits si fins, si délicats le damier fertile de ses champs, de ses vignobles, de ses moissons, elle déroule avec tant de grâce sa belle nappe lumineuse qu’on s'étonne de voir la Société pour l'embellissement des environs de Creuznach rester insensible à tant de charmes.

Page 1