‹ CreuznachChapitre 7 sur 103 · SAUT · texte numérisé non relu

SAUT

joyeux que le regard ne savait s’en détacher. Tout riait, tout chantait sous le ciel bleu et la nature toute entière semblait s'associer à cette fête des yeux. Dans l'air plein de parfums, un monde d'insectes étincelait comme une poussière d’or et de diamant. Et dans les buissons et dans les haies et dans les vignes et dans la verte coupole des arbres, un orchestre invisible faisait entendre de joyeux accents. C’étaient les pinsons, les fauvettes, les rossignols et tous les chantres ailés de la forêt qui gazouillaient sous la feuillée, emplissant l'air de leur folle gaieté. Et sur ce babil ravissant, de petits troubadours emplumés brodaient leurs ballades d’amour et les merles égrenaient, comme des éclats de rire, leurs notes cristallines.

Et sur cette nature toute frémissante de vie, sur ce panorama se déroulant toujours magnifique jusqu'en ses perspectives les plus lointaines, le soleil qui montait lentement dans l’azur, versait ses rayons d'or comme une bénédiction.

Creuznach se compose aujourd’hui de deux villes, l’une est le séjour des étrangers, c’est la cité des bains, c'est la ville neuve, c’est Creuznach la belle; l’autre dont les origines se perdent dans les profondeurs de l'histoire n'a d'autre cachet que celui de toutes les petites villes du monde. Un peu triste, un peu maussade, ellen'exerce aucune attraction sur ceux qui la parcourent et ne leur laissent pas, quand ils la quittent, le désir de la revoir encore.

Des rues longues, tortueuses, étroites se croisant et s’entrecroisant de tous côtés, des places resserrées, des ruelles étranglées et sombres, partout des encoignures et des tournants, des maisons qui ne vous disent rien, des magasins que l'on souhaiterait plus vivants et plus actifs, voilà tout Creuznach. Une paix mélancolique s'étend sur cette vieille ville qui vous apparait calme et tranquille comme le palais de la Belle au bois dormant.

Des pigeons au plumage chatoyant s'abattent à chaque instant à vos pieds, cherchant entre les pavés des grains que des mains amies ne leur marchandent point.

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Tout le monde sourit à ces jolis hôtes des rues qui voltigent en paix comme des oiseaux sacrés. Les tramways ne sillonnent pas encore Creuznach, la traction n'y revêt pas ces allures rapides. C'est à peine si le sabot des chevaux trouble le silence de la ville.

Comme dans les temps primitifs se sont les bœufs qui traînent les lourds chariots. Mais quels beaux bœufs ! Vous les diriez sculptés par quelque maître antique. Tous revêtus d'une robe rousse, le front orné de longues cornes recourbées, ils s'avancent graves et majestueux, vous regardant de leurs grands yeux doux et mélancoliques.

Et les paisibles bourgeois fumant sur leur porte la grande pipe allemande, suivent d’un œil sympathique l'étranger errant de rue en rue, cherchant une diversion au monotone spectacle qui se déroule devant lur.

En parcourant cette ville endormie dans le passé, on se demande ce qui a pu briser sa vitalité, ce qui a pu s'opposer à son essor et à son expansion. C’est sa position géographique qui a perdu Creuznach. La vallée de la Nahe dont elle constitue un des points importants est une voie militaire qui va du Rhin aux frontières de la France. Pour arriver au grand fleuve allemand, ou pour envahir les Gaules, les armées ont souvent, à travers les âges, suivi la Nahe etrencontrant Creuznach, lui ont fait lourdement sentir les charges et les calamités de la guerre. Creuznach qui porte une croix dans ses armes et dans son nom, est d'origine francque. Les documents du 1x° siècle en parlent comme d'un village, chef-lieu du comté de Sponheim. Attiré par la beauté des sites et les plaisirs de la chasse, Louis-le-Débonnaire y résida souvent. Du haut de son château, bâti sur les

ruines d’un castel que le romain Claude Drusus avait élevé douze ans avant Jésus-Christ, Louis pouvait voir ces plaines fertiles qui se déroulent vers le Rhin à l'Est de Creuznach. C'est dans ces champs que les Trévires, soulevés contre la domination romaine, conduits par Teutor, se mesurèrent avec les maitres du monde commandés par Sextilius Félix et furent écrasés dans une bataille gigantesque. Mais un jour la fortune trahit Rome et ses légions se retirèrent devant le flot victorieux des Allemani. La marée des barbares montait toujours et, vers la fin du v° siècle, Clovis à la tête de ses Frances, se jette sur les Allemani et les efface du monde.

Creuznach qui n'avait été, sous la domination romaine et à l’époque des Allemani qu'une petite bourgade à peine signalée, prit plus d'importance sous les Rois Frances; elle commençait à devenir quelque chose, à faire parler d'elle, quand en 893, les Normands la détruisirent et n'y laissèrent que des cendres et des cadavres.

Tout était à refaire. Les habitants se mirent courageusement à l'œuvre et déjà la petite cité sortait de ses ruines, quand, en 1183, un incendie formidable la détruisit en grande partie. Avec une ténacité digne d'une meilleure fortune, les gens de Creuznach rebâtirent encore une fois leur chère ville et, encore une fois, le sort toujours contraire, paralysa leurs efforts. En 1349, la peste décima la population et, cinquante ans plus tard, Creuznach s’effondrait encore une fois dans les flammes. Plus grands que leur fortune, toujours héroïques dans le malheur, les habitants relevèrent encore leur ville, mais le destin n’était pas apaisé. Des dissensions politiques et religieuses, des luttesintestines, les batailles, les guerres, les siéges qui marquèrent la fin du moyen-âge, arrê-

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tèrent la prospérité renaissante de Creuznach et l'ère moderne trouva la petite ville pauvre-et désolée. Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire, a-t-on dit, Creuznach a malheureusement une histoire, une histoire pleine de larmes et de sang. |

Vint la guerre de trente anset, en 1620, les Espagnols commandés par Spinosa mirent le siège devant Creuznach et lemportèrent d'assaut. En 1651, Gustave- Adolphe avecses Suédois, s'empare de la ville. En 1653, les Impériaux commandés par Gallas, y pénètrent à leur tour. En 1639, c’est la vaillante armée de Bernard de Saxe Weimar qui devient maîtresse de la ville. En 1641 les Espagnols s’en emparent de nouveau et, en 1644, ce sont les Français qui y pénètrent en vainqueurs.

Six sièges en vingt-quatre ans et l’on sait ce que cest quun siège au moyen âge. L’incendie et le pillage étaient le couronnement obligé de ces grands drames militaires. |

Mais ce n'est pas tout! À la fin du xvu° siècle éclata l’effroyable guerre de la succession d’Augsbourg et les armées françaises, commandées par Philippe d'Orléans, envahirent le Palatinat et s'y livrèrent à des actes de brigandage et de dévastation que deux siècles n’ont su faire oublier à la nation allemande.

Les années 1689 et 1690 furent terribles pour Creuznach et ses environs. Les soldats de Louis XIV ravagèrent la ville et lui firent subir les vexations les plus humiliantes, ils détruisirent ses plus beaux monuments et ils éventrèrent tous ces châteaux-forts qui depuis des siècles, dominaient si fièrement le Rhin et la Nahe. A chaque instant leurs ruines lamentables se dressent vers le ciel et semblent lui crier vengeance. En 1735 les

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armées françaises reparurent dans la vallée de la Nahe et Creuznach put s'apercevoir que la sauvagerie des soldats de Louis XV égalait celle des soldats de Louis XIV. En 1795 les Français franchirent encore une fois le Rhin et reparurent devant Creuznach sous le commandement de Jourdan. Pendant douze jours et douze nuits la malheureuse ville fut livrée à un pillage dont les contemporains nous ont transmis les navrants détails.

Quel tissu de malheurs et de catastrophes! Et pourtant, comme le phénix, Creuznach renaissait toujours de ses cendres. Elle avait foi en de meilleurs jours, et ces jours sont venus. L’aurore du bonheur a lui pour elle. Depuis 1815, elle appartient à la Prusse; soixante-dix ans de paix et d’une sage administration ont préparé à cette ville, si malheureuse dans le passé, une ère de prospérité dont nous saluons avec joie les premiers développements. Quand j'eus lu cette sombre histoire, Creuznach que j'avais trouvé jusqu'alors si froid et si vulgaire, m'apparut sous un aspect plus sympathique. Quand on connaît ce passé plein de feu et de sang, ces luttes acharnées contre les hommes et la nature, luttes toujours renaissantes, et, toujours soutenues avec la même vaillance et la même énergie, la modeste petite ville s'illumine d’un reflet glorieux. Et alors ces montagnes, couronnées de ruines historiques, ce pont, vieux témoin de la vie de Creuznach, ces petites rues, dont pas une pierre n’est pure de sang humain, palpitent et s'animent autour de vous.

Tout murmure à vos oreilles les noms maudits de Gustave-Adolphe, de Spinosa, de Gallas, de Saxe-Weimar, de Turenne, de Jourdan. Tout se dresse comme un souvenir tragique et votre imagination frappée vous

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retrace, comme dans un panorama, cette sanglante épopée qui se déroule à travers les âges dans les murs de Creuznach et la laisse après tant de siècles ce que vous la voyez aujourd'hui.

Sans ces vicissitudes Creuznach éût été beau; dans ce nid de verdure que la nature a si coquettement tressé autour de lui, il vout eût montré avec orgueil les œuvres de ses artistes, de ses peintres, de ses sculpteurs, de ses architectes. Il vous eût fait admirer ce beau château de Sponheim, qui ornait le Schlossberg; ce n'est plus aujourd'hui qu'une ruine désolée. Il vous eût montré le palais de Simmern, ce n’est plus qu'un souvenir. Îl vous eût montré, près du pont, sa cathédrale gothique dont la splendeur eût enorgueilli une capitale. Vous n'en retrouverez plus que le chœur adossé à l’église protestante, bâtie elle-même sur les fondations de la cathédrale. Il y a quelques années, ce beau chœur gothique, qui datait du xiv° siècle, a été restauré et consacré au Culte anglican. J'y pénétrai un soir, quelques jeunes anglaises s’y livraient aux pratiques de leur culte maussade. Et tandis que leurs chants monotones retentissaient sous les voütes nues et dévastées de ce temple autrefois si brillant, les vieux Rheingrafen, bardés de fer comme en un jour de combat, les mains jointes, agenouillés sur les débris de leurs tombeaux, semblaient, perdus dans une muette contemplation, joindre leurs prières à celles qui montaient vers le ciel.

Ce lugubre passé est clos sans retour. Une administration virile et intelligente a ouvert aux habitants de Creuznach de nouveaux et larges horizons. Le commerce, l'industrie, une station balnéaire, voilà les éléments d’une vie nouvelle, voilà les sources d’une pros-

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périté qui se développera bien vite entre les mains de cette vaillante et honnête population.

La culture de la vigne forme une des branches importantes du commerce; sous le doux climat de la vallée de la Nahe, les vignobles fournissent une quantité énorme de magnifiques raisins blancs ou bleus. Un vin exquis est le produit de chaque récolte. Les vins de la Nahe parmi lesquels je citerai : le Kauzenberger, le Winzenheimer, le Roxheimer, le Northeimer, le Schloss-Bockdheimer, l'Ebernburger, l’Althbamberger, sont peu connus à l'étranger; cela tient à ce qu’on les consomme sous le nom de vin du Rhin. Une partie des vins de la Nahe sont d’ailleurs mélangés à certains vins du Rhin, les premiers ont la force, les seconds, le bouquet. Ils se complètent admirablement. Les vins de la Nahe sont plus riches en alcool que les vins du Rhin. Quelques fabriques de vins mousseux existent aussi à Creuznach. Des tanneries, des fabriques de tabac, des verreries représentent l'élément industriel de Creuznach.

Aï-je besoin de dire que depuis 1857, époque de la construction du chemin de fer Rhin- Nahe reliant Creuznach à la France et au Rhin, le mouvement commercüal et industriel de cette ville se développe de plus en plus. | |

Et à mesure qu'il s'accroît la physionomie de Creuznach se transforme et s’embellit. D'année en année la petite ville devient moins maussade, ses rues s'élargissent, ses vieilles constructions font place peu à peu à de belles maisons modernes et de brillants magasins étalent aux yeux des passants toutes les richesses de l'art et de l'industrie. Ceux qui veulent voir encore le vieux Creuznach dans tout son parfum de moyen-âge,

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doivent se hâter, bientôt une ville fraiche et coquette l’aura remplacée sur les bords de la Nahe.

Les étrangers se promènent peu dans les rues de la vieille cité, peut-être ont-ils tort, car les vialles villes réservent bien des surprises aux penseurs et aux archéologues qui savent les étudier. |

Ne quittez pas Creuznach sans aller au cimetière. Que ce mot ne vous effraye pas.

Au milieu de cette nature douce et riante, la mort elle-même n’a su rester sévère. Le champ de l'éternel repos n’a rien de triste, vous n'y verrez aucun attribut lugubre. Ceux qui ont vécu, dorment leur dernier sommeil dans un beau parc aux élégants feuillages, aux grandes allées pleines d'ombre. Les tombes disparaissent sous les fleurs, un petit jardin orne chacune d'elles, un nom gravé sur une plaque de marbre rappelle celui qui n'est plus au souvenir des passants. Point d'emblème ridicule, pas d'inscription pompeuse. La fraicheur des verdures et des fleurs qui parent les tombeaux, dit assez combien est restée chère aux vivants la mémoire de ceux qui reposent là.

Quelques monumentsartistiques appellent vos regards. Un grand nombre de soldats allemands blessés pendant la guerre de 1870 sont venus mourir à Creuznach; ils dorment ensemble dans une tombe que la reconnaissance publique leur a ouverte.

Une statue en marbre blanc, œuvre magistrale des frères Cauer la surmonte; c’est Germania bénissant ses enfants et leur donnant l’immortalité. Non loin de ces soldats morts en combattant la France, une autre tombe réunit ceux qui au commencement. de ce siècle ont versé leur sang pour Elle.

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