‹ CreuznachChapitre 6 sur 103 · LARGES · texte numérisé non relu

LARGES

Point de monument à l'horizon, aucune cheminée de fabrique ne fumait dans l'espace; seuls deux petits elochers simples, comme ceux d’un village, montaient dans le ciel bleu.

Cette vue de Creuznach à vol d'oiseau me disait assez que ce n’était n1 la cité des arts, ni la cité de l'industrie.

Vers le milieu de l'ile se dresse un vieux souvenir du moyen-âge, c'est le pont qui relie les deux parties de la ville, en traversant l’île. [l fut construit par Simon IIT, comte de Sponheim, dès les premières années du x siècle. Ce qui frappe en lui, ce ne sont pas ses huit arches en plein cintre qui laissent passer les deux bras de la rivière et l'ile elle-même, ce sont les antiques constructions qui le surmontent et lui servent de parapet. Au moyen-âge les ponts, comme une véritable rue, portaient de chaque côté, une rangée de maisons. Fidèle au passé, le pont de Creuznach n'avait pas voulu, jusquà la fin du siècle dernier, se dépouiller de sa parure ; mais un jour cette petite Nahe, qui roule si gracieusement et avee un si doux murmure, son mince filet d’eau, se gonfla de colère et montant à l'assaut du vieux pont, lui

enleva la plupart de ses compagnons séculaires et le:

laissa tel que vous le voyez aujourd'hui.

Drapé dans sa vétusté et ses souvenirs, le pont de Creuznach a encore grand air, et 1l jette sur le paysage qu'il décore un reflet d'imprévu et d'originalité.

Les hautes montagnes qui encaissent la Nahe dans le Val des Salines, s'abaissent peu à peu, à mesure qu’elles s'approchent de la ville qu'elles contournent et enferment dans un cirque immense. Derrière Creuznach ce ne sont plus que des collines sans nom, qui n'ar-

rétent plus le regard. Une trouée lumineuse apparait

LA

dans le fond du tableau, laissant voir le plus charmant décor que le génie d’un paysagiste puisse enfanter. Les horizons, murés jusqu'alors par des montagnes, des forêts, des rochers, s’élargissent tout à coup et une plaine énorme se déroule sans limite vers le Rhin. Et l'été, cet inimitable artiste, jetait sur cette immensité toutes ses magnificences. Avec quel art infini il habille ces prairies, ces champs, ces coteaux; quelle suavité et quelle variété de tons il répand sur toutes ces verdures, dont il étale sous nos yeux les milles nuances, sans se répéter jamais! Et comme 1l sait, par d’heureux contrastes, rehausser toutes ces teintes et avec quelle habileté la monotonie de la ligne ou de la couleur est évitée! Voyez-le, mouchetant de ces charmants pompons roses, ces immenses champs de trèfles qui se déroulent sans fin. Voyez-le, brodant la sombre trame des prairies de ces mille fleurs qui semblent réfléter dans leurs corolles embaumées les resplendissantes couleurs de l’arc-en-ciel. Regardez, le prodigue, comme 1l sème sur ces plaines l'or des maïs, des seigles et des froments. Et sur ces champs tout chargés des richesses de l'agriculture, de coquets villages, de gracieuses maisons laissent, à travers les arbres, deviner leur silhouette. Et quand l'œil va se fatiguer de la ligne droite, le terrain se prend à onduler, puis il se soulève tout à coup pour former, à mi-chemin de Creuznach au Rhin, une belle chaine de collines qui étalent du Nord- Est à l'Est leur sereine verdure.

Et au fond de l'horizon, par delà le Rhin, les hauts sommets du Niederwald, du Johannisberg et du Taunus se profilent sur le ciel. Et ce paysage, noyé dans Îa lumière tendre du matin, se déroulant autour de moi comme un décor magique, avait quelque chose de si

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