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Crimee, Italie, Mexique

Les lettres que le général Vanson écrivit à ses parents et à son frère avec une touchante régularité, durant le cours de sa longue carrière, ont été conservées par ceux-ci, puis, la mort faisant son œuvre, sont revenues à leur auteur. Le général étant mort à son tour, sa veuve les a réunies et classées avec un soin pieux et, connaissant les sentiments de bienveillante amitié dont le général nous honorait depuis de longues années, nous en a confié le précieux dépôt.

L'intérêt que nous avons pris à la lecture de cette correspondance nous a paru pouvoir être partagé et, avec l'autorisation de M""* la générale Vanson, nous en avons entrepris la publication. Nous croyons fermement ne point avoir été aveuglé par la respectueuse affection, par la vénération que nous gardons au souvenir du regretté général ; les lecteurs prononceront, et si parmi eux il en est quelques-uns qui ne l'aient pas personnellement connu, ceux-ci le trouveront tout entier dans ces lettres, toutes pleines de verve et de finesse où, sous le conteur des mille épisodes gais ou tragiques de la vie au bivouac ou des jours et des lendemains de bataille, on sent battre le cœur d'un des plus vaillants officiers de la vieille

armée. Tous, nous en avons la confiance, suivront avec un intérêt croissant les étapes de guerre de l'admirable officier du corps d'état-major, observant sans cesse et notant non seulement en soldat, mais en érudit et en philosophe.

Nous bornerons cette publication à la période qui s'étend de 1854a 1867, pour ne donner que le tableau ensoleillé de la jeunesse d'un officier du second Empire avant que le désastre soit venu en assombrir la maturité. On pourra suivre le cours de cette vie aventureuse pour ainsi dire semaine par semaine, à travers les boueuses tranchées de Sébastopol, les nuits glaciales de Balaklava, les plaines de la Lombardie, les Terres Chaudes du Mexique.

Mais auparavant, nous croyons devoir au lecteur un aperçu de la vie et de la carrière du général; toutes deux furent bien remplies et notre tâche est complexe car, malgré la puissante unité de son œuvre, il y avait plusieurs hommes en lui.

Ce que fut à la guerre l'officier d'état-major, ses lettres le montreront de reste et tout commentaire ne saurait qu'affaiblir l'intérêt qui se dégage d'un récit vécu. Mais il nous faudra rappeler les services éminents qu'il rendit plus tard à l'armée lorsqu'aprés la paix, et en un temps particulièrement critique, il fut appelé à l'état-major général; pour faire apparaître Térudit et l'artiste, nous aurons à essayer de raconter brièvement sa vie laborieuse dont le cou-

resr^'-rfr'rr.'*:

ronnement fut une œuvre digne de lui et qui lui survivra. Quant à son caractère, tout entier fait d'honneur et de droiture, à l'incomparable dignité de sa vie, chaque ligne de sa correspondance en est un témoignage qui frappera tous les yeux.

Vanson naquit à Luné ville le 19 août 1825 et fit ses premières études dans sa ville natale, puis à Nancy.

Dès sa première jeunesse, sa vocation véritable se révéla par une aptitude et un goût des plus vifs pour le dessin et l'histoire militaire. Il voulut néanmoins aborder l'étude des mathématiques, en vue de l'École polytechnique. M 'ayant pas atteint, à la limite d'âge, le but qu'il s'était proposé, il pouvait profiter de la latitude alors laissée aux candidats malheureux de s'engager dans un corps de troupe pour se présenter de nouveau aux écoles militaires jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans. C'était une porte ouverte à la persévérance et Vanson n'en manquait pas.

Il s'engagea donc au 39* de ligne à Nancy, en mai 1846, mais ce régiment ayant été envoyé en garnison à Péronne où les moyens de continuer ses études étaient nuls, le jeune fantassin demanda et obtint de passer sapeur au y régiment du génie à Metz : « Je m'y trouve très bien jusqu'à présent, écrivait-il en septembre 1849. Les travaux dont est chargée ma compagnie (les mines) sont assez intéressants, peu

pénibles et pas du tout dangereux (pour moi du moins); car vous pensez que je suis trop conscrit

pour qu'on me confie un poste un peu important

Mon métier à moi consiste à tourner le treuil, ou à rouler la brouette, ou bien à apporter les outils ou les matériaux aux vrais mineurs. »

Un mois après, Vanson avait la joie d'annoncer à ses parents qu'il était reçu à Saint-Cyr, où il entra le 7 novembre « en carrosse à deux chevaux, ni plus ni moins qu'un général inspecteur ou M. le Président de la République ».

Je suis déjà habillé de pied en cap, ajoutait-il, et je commence à m'installer. Il paraît que les choses se passent très tranquillement cette année. Jusqu'à présent j'en ai été quitte pour dire au moins deux cents fois mon nom. Par contre, j'ai été accueilli par un feu roulant de compliments et d'exclamations sur mon grand talent de dessinateur, ce qui m'avait fort dérouté, je vous jure; je devais cette réputation au bavardage d'un camarade du régiment, mais heureusement un ami m'a tiré de ce mauvais pas

J'ai pour sergent-major le fils du général Herbillon, et n'ai qu'à me louer de lui. Il est bien pour tout le monde, mais en particulier pour quelques-uns de nous, avec lesquels il sympathise par position. C'est aussi un candidat malheureux à l'École polytechnique et un vieux troupier , puisqu'il a vingtcinq ans sonnés.

Cette catégorie est encore moins rare ici que je ne le croyais ; tous les jours je découvre de nouveaux compagnons d'infortune, et dans ma seule escouade, qui se compose du caporal et de sept élèves, nous sommes cinq dans ce cas.

Nous avons cru pouvoir céder à la tentation de

LETTRES DU GÉNÉJIAI- VANSON IX

reproduire quelques lettres du saint-cyrien, choisies dans la volumineuse liasse de celles qu'il data de l'École. Les anciens qui y ont passé deux années de leur jeunesse, à cette époque déjà lointaine, donneront peut-être à cette brève évocation du passé un souvenir teinté de mélancolie ; ceux qui, moins âgés, l'ont connue vingt ans après s'y retrouveront chez eux, car il semble que rien n'y eût changé, et, si les inslantanés dont on fait maintenant un si copieux usage avaient été connus dans ces temps reculés, on ne pourrait vraiment, en les comparant, distinguer la cour Wagram, les corridors et les études aux différentes heures du jour en 1849, ^^ ce que nous les avons connus en 1869.

En reproduisant ces quelques extraits, nous avons surtout voulu montrer que le dessinateur et le collectionneur d'estampiss militaires, qui devait un jour fonder le Musée historique de l'armée, et en être le premier directeur, commençait une carrière que la mort seule devait interrompre, — la continuait devrions-nous dire, car, déjà à Lunéville, il avait reconnu et compulsé tout ce qu'il pouvait subsister de documents militaires dans les archives et la bibliothèque de cette ancienne garnison de cavalerie ; bien des années après, il devait se souvenir de ses premières trouvailles en publiant le Manuscrit des Carabiniers.

Au moment où, comme nous venons de le voir, il

commençait à s'habituer à la vie de l'École, un incendie vint à éclater au château de Luné ville; à cette nouvelle, son angoisse fut des plus vives et bien telle qu'on pouvait l'attendre de lui :

J'attends bien ardemment des nouvelles du malheur qui est arrivé à notre pauvre Lunéville. Cela m'a bien peiné, et je ne puis me faire à cette idée que toute la partie du château qui n'est pas caserne est brûlée. Que reste-t-il des murs, de la charpente de l'édifice ? Qu'a-t-on pu sauver de la salle des trophées ?

S'il est permis de s'inquiéter d'un petit malheur dans

un grand, je voudrais bien savoir où étaient placés les trophées de la gendarmerie (*) et s'ils sont tom perdus. Je regretterais bien de ne pas en avoir pris tout ce que j'aurais pu à mon dernier voyage à Lunéville, car ils renfermaient des détails curieux qu'on ne peut sûrement trouver que là. Malheureusement je n'avais ni crayon, ni papier. Si vous pouvez m'en apprendre quelque chose, vous me ferez grand plaisir.

Quelques jours après il était rassuré, du moins en ce qui faisait l'objet de sa plus grande inquiétude.

Je n'avais pu encore me figurer que le désastre fût

aussi complet à Lunéville. C'est une perte immense pour la ville. Y a-t-il eu parmi les travailleurs des blessures graves ? M. L...,. a eu une excellente idée de se dépêcher de copier

I . La gendarmerie de France fut envoyée en garnison à Lunéville en 1762. En 1763, les quatre compagnies appartenant au roi ou grande gendarmerie furent établies aux environs de Versailles ; les six autres compagnies ou petite gendarmerie furent données comme garde d'honneur au roi Stanislas ; de là naquit l'usage de désigner ces compagnies sous le nom de Gendarmerie de Lunéville. (Général Susake, Histoire de la cavalerie française.)

les trophées, comme je me le rnppelle en effet maîntcnant, et je serai très content si je puis en profiter.

Malgré la régie que nous nous sommes imposée de mettre impitoyablement de côté toutes les lettres du saint-cyrien relatives au régime intérieur de l'École, les suivantes nous ont paru pouvoir justifier une exception :

Les anciens sont menés très durement. Quant à nous, nous continuons à être (vu notre âge encore tendre) les enfants gâtés de l'autorité

Ce qui est peut-être plus, étonnant et ce que je vous dis pour vous faire plaisir, c'est que, moi aussi, je passe pour un peu fanatique et que j'ai déjà eu la satisfaction d'être complimenté par mes chefs pour la façon distinguée dont je fais mon lit, et Dieu sait si un lit à Saint -Cyr est facile à faire. Il y a trois couvertures de laine blanche, avec une manière de plier différente pour chacune. En outre, il faut rabattre le drap juste de la longueur d'une baguette de fusil et faire avec le traversin, qui est de plumes, un parallélipipède allongé, avec des angles et des arêtes aussi nets que ceux d'une pierre de taille

Je crains que vous ne me trouviez un peu fat avec mon

lit, c'est que vous ne pouvez vous imaginer quelle importance on attache ici, au moins dans les compagnies (car à l'École la partie militaire et la partie scientifique sont deux choses bien distinctes), à ces détails que je me permets de trouver un peu puérils.

Vous ne vous imagineriez pas non plus quelle misère c'est pour ceux qui ne réussissent pas dans toutes ces petites choses, ceux qu'on appelle ici les cosaques. J'ai fait un camarade, le fils d'un commandant du génie, mon voisin sur les rangs, le meilleur garçon, mais le plus grand cosaque que je connaisse ; et il est réellement très malheureux, au point de

Vouloir s*en aller. Je me suis déjà applaudi bien des fois d'avoir passé auparavant par un régiment, car j'aurais été infailliblement dans cette catégorie.

Les beaux tableaux, dont parle Iç Dictionnaire de la conversation, décorent toujours la chapelle ; quant à la Cour Verte et aux salles d'Esther et d'Athalie, j'en ai demandé inutilement des nouvelles. Personne n'a encore pu me renseigner là-dessus. Les cours ont changé de noms et portent maintenant des noms de victoires, leurs noms de l'Empire. Il y a la cour d'Austerlitz, la cour de Marengo, la cour de Wagram, la cour de Rivoli. La nôtre est celle de Wagram.

Saint-Cyr, le 6 janvier 1850.

C'est aujourd'hui jour de fête. Si vous aviez vu l'École, il y a quelques jours, vous ne la reconnaîtriez plus. Il y a sortie

générale Tout le monde rit, tout le monde chante; on

cire ses bottes avec fanatisme, on astique son sabre avec délice. La discipline elle-même, dans la personne des terribles gradés, s'est relâchée de sa sévérité : le caporal daigne condescendre à plaisanter agréablement ses hommes sur leur joie; le sergent sourit à leurs figures épanouies. Moi-même, probablement à défont de pouvoir me coiffer sur l'oreille, car mon képi est à son clou d'ordonnance, j'écris ma lettre encore plus de travers que d'habitude. Enfin, c'est la première sortie de la promotion, une sortie galette !

Il y aura juste demain deux mois (dont un de trente et un jours, ce qui est bien à remarquer) que je suis entré, et j'avoue que je commence, malgré le stoïcisme dont je me parais de bonne foi, dans ma dernière lettre, à apprécier grandement une sortie.

Comment Vanson allait-il employer cette journée de liberté? Ceux qui l'ont connu le savent d'avance :

J'ai visité ce matin le musée du Luxembourg et je suis retourné au Louvre. Tout en bouquinant aux échoppes qui bor-

dent l'entrée du musée, j'ai fait une rencontre. C'était B ,

de Nancy, qui bouquinait de son côté ; il m'a annoncé qu'il avait fait, comme à Metz, une foule de bonnes fortunes en vieux dessins et m'en a promis un ou deux. Ensuite il m'a montré au musée, dans les salles des esquisses, une espèce de petite gouache très curieuse, qui est perdue dans un coin et qui représente le défilé des gardes suisses sous Louis XV : sapeurs, musique, artillerie, tout compris, même les aumôniers, qui sont des capucins et qui emboîtent le pas derrière les grenadiers.

Puisque je suis à vous parler dessin, je vous dirai que notre cours de paysage est déjà terminé à mon grand regret

Comme il s'agissait d'enlever une note trimestrielle aussi bonne que possible, je me suis lancé et j'ai montré au professeur des bonshonimes que j'avais faits à l'infirmerie, car au bataillon il a'y faut pas songer. Il m'en a fait compliment et a aussitôt été les colporter dans toute l'étude, où se trouvaient un capitaine du génie, professeur de fortification, et un capitaine d'état-major, professeur de topographie. Mais je ne sais pas s'il m'a augmenté ma note. Dimanche il m'a annoncé qu'au bout de trois mois de lavis, nous aurions à copier de petits soldats A la plume ; ce en quoi j'espère mieux réussir. . .

. Cependant une distraction, « une de celles qui font* époque dans la vie de TÉcole », était réservée à quelques élèves des deux promotions; Vanson était du nombre des élus :

Je ne* vous ai encore rien dit du bal du Président, qui était fort beau.

Nous étions accompagnés par un lieutenant. A 9 heures nous avons trouvé le général, qui nous attendait pour présenter sa députation au Président, mais, comme ledit Président

présentait lui-même la grande-duchesse de Bade, il nous a donné congé. Vous pensez sans doute que l'École avait en moi un triste représentant comme danseur ; et cette pensée m'aurait peut-être arrêté, si on m'avait offert d'y aller au lieu de mettre tout simplement à l'ordre : « Les élèves Vanson et de Saint-Mars iront ce soir au bal de la Présidence. Ils se trouveront à 3 heures en grande tenue dans la salle n° i pour l'inspection du capitaine de service. » Saint-Mars, c'est le nom de mon collègue, et heureusement il était aussi peu danseur que moi, de sorte que nous nous sommes contentés d'observer, ce qui d'ailleurs n'avait aucun inconvénient, vu la cohue dont je vous ai parlé. Il était même très difficile de passer. Nous ne nous sommes pas tout à fait contentés d'observer, surtout au buffet qui était abondant, mais pas très brillant. .

Tous les officiers, et Dieu sait s'il y en avait, ne pouvaient pas voir un saint-cyrien sans Temmener au susdit buffet, car il paraît que l'École s'est fait une réputation colossale dans ce genre aux Tuileries. Du reste, j'ai vu aussi l'Ecole polytechnique donner avec beaucoup d'ardeur ; et il existait une louable émulation entre ces deux corps d'élite, comme on dit dans les rapports. Seulement les salons de l'Elysée sont trop étroits et il y avait, au commencement, encombrement. Je dis au commencement, car nous sommes restés les derniers comme les hôtes de* la maison. Le bal a pris fin à 3 heures et demie, après quoi les domestiques du Président, qui ont une tournure tout à fait princière et, à ce qu'on dit, la livrée de l'Empereur, nous ont servi une espèce de souper ou de collation ; puis on nous a menés à nos chambres, qui étaient des chambres contiguës et semblables à celles des officiers du bataillon de garde.

Cependant le temps passait à l'École et, grâce à un travail soutenu et à son goût toujours plus vif pour le dessin, le saint-cyrien ne le trouvait pas trop long,

il était d'ailleurs encouragé par des notes brillantes qui le classèrent dés le début dans les premiers de sa promotion.

Saint-Cyr, 9 avril 1850.

On vient enfin de publier le classement, et le rang que j'y occupe est beaucoup meilleur que je ne Tespérais ; je ne puis résister au plaisir de vous l'annoncer tout de suite. Je suis dix-huitième. On peut certainement être encore mieux placé, mais je vous avoue que je voudrais bien pouvoir m'en tenir à ce numéro-là. Enfin, je vais tâcher de ne pas trop dégringoler dorénavant et même d'avancer, si, comme on le dit, il faut toujours viser plus haut que le but.

Quant aux punitions, j'ai été assez heureux pour ne pas en attraper jusqu'à présent, à l'exception de quatre jours de consigne, que m'a donnés le lieutenant, qui faisait la première étude de dessin. Comme on m'avait déjà donné un crayon et un paillasson gris, mais pas de modèle, je m'étais empressé, d'après ma louable habitude, de commencer un petit soldat qui fumait sa pipe, sur le coin dudit paillasson. Je croyais du reste être parfaitement dans mon droit et je fus très désagréablement surpris, quand le lieutenant vint me dire que j'avais quatre jours de consigne, en me faisant comprendre la bonté qu'il avait de ne pas m'envoyer à la salle de police pour avoir fait des caricatures ci l'étude. Je suis très vexé de la chose et même un peu de la qualification de caricature appliquée à mon œuvre. Mais je me tiens pour averti. C'est jusqu'à présent la première et la dernière de mes punitions.

Je dois mentionner une circonstance atténuante en faveur du lieutenant, que mon voisin me suggéra. C'est qu'il a la vue assez basse et que mon malheureux troupier avait à peu près ses moustaches et une pose qui lui est habituelle. Comme il n'est pas très joli garçon, il a pu se croire daguerréotype

On retrouve toujours Tamateur fanatique de tableaux militaires au récit qu'il fait de ses sorties :

J'ai vu les tableaux du général Lejeune qui m'ont fait un grand plaisir, puisque j'y suis retourné deux fois. Quoique tout le monde s'accorde à dire qu'ils ne sont pas irréprochables comme peinture, ils sont très intéressants comme détails et à cause de celui qui les a faits et qui a joué un rôle personnel dans presque tous les épisodes.

Il y a des scènes de la gueire d'Espagne qui sont d'un effet saisissant, quoique tournant peut-être un peu au mélodrame; mais enfin c'est la première fois que je crois avoir vu des guérillas réellement et fidèlement représentées. S'il faut en croire le livret, le général Lejeune les a vues d'assez près pour s'en souvenir. Il est très malheureux, suivant moi, que ces tableauxlà ne soient pas à Versailles. Ce serait leur véritable place, tant à cause de leur sujet qu'à cause de leur auteur ; et ils y remplaceraient bien avantageusement une foulé de productions insignifiantes (comme histoire et quelquefois comme peinture) qu'on y rencontre

J'ai été fort sensible à ce que vous m'apprenez du château de Lunéville et en particulier des fameux trophées. Quant aux Gardes lorraines, je serai diablement content si je les retrouve à Nancy (')

I. Rien ne fut perdu : quarante-deux ans, en effet, après avoir exprimé la crainte de ne plus les revoir, le général publiait dans le Carnet de la Sabrelache un important historique de l'infanterie lorraine sous Louis XV, contenant une étude sur le régiment des Gardes lorraines ; la documentation amassée pendant sa jeunesse pouvait enfin être utilisée grâce aux loistrs de la retraite.

« L'histoire de la Lorraine militaire reste cependant à écrire » constatait avec regret l'auteur de ce travail dans son avant-propos ; le temps lui manqua sans doute pour l'entreprendre et c'est à nous de le regretter, car mieux que personne, par son origine même et son érudition spéciale, il était préparé; à une telle étude.

Saint-Cyr, le 8 janvier 185 1.

Il y a eu mercredi sortie générale pour les deux divisions, je suis sorti avec mon recrue

Nous sommes allés à l'exposition, dont les salles de dessin ne sont pas encore ouvertes. Vous savez l'effet que tait une grande réunion de tableaux à la première vue ; j'ai parcouru deux fois toutes les galeries sans être bien vivement impressionné. Il n'y a du reste, ceci dit pour mon goût particulier, pas le moindre tableau de bataille. H. Vernet n'a exposé qu'un portrait du Président que je connaissais pour l'avoir vu chez lui. Je n*ai vu encore, comme je vous le disais, ni les aquarelles, ni les pastels, ni les dessins.

La meilleure partie de ma journée est celle que j'ai passée de l'Elysée aux Invalides en compagnie d'une quarantaine de Vieux de la Vieille. C'était une réunion semblable à celle que j'avais vue, il y a deux ans, mais plus complète. J'y complais beaucoup et c'est ce qui me faisait tenir autant à ma sortie. II y avait deux mamelucks, dont un véritable Egyptien, des trompettes de chasseurs de la Garde en grande tenue ou tenue de ville, des officiers d'infanterie, de lanciers, de gardes d'honneur, etc.

J'ai eu beaucoup de plaisir, mêlé de beaucoup de regrets de ne pouvoir me daguerréotyper dans la tête tous ces uniformes à la fois. Il y a pas mal de détails qui s'écartent beaucoup de ceux qu'on trouve ordinairement dans les dessins, d'autres qui m'étaient complètement inconnus ; une variété infinie de schakos, pompons, plumets, cordons et sabres. Je me suis dépêché en rentrant de prendre quelques notes, mais tout cela s'oublie vite ou plutôt se confond aisément

Quoique la lettre suivante ne se rapporte pas directement à notre sujet, nous n'hésitons pas à la mettre sous les yeux du lecteur; notre but en ce moment

LETTRES DE CAMPAGNES b

XVUI LETTRES DU GÉNÉRAL VANSON

étant de lui faire connaître l'homme tout entier, nous ne pouvions passer sous silence les sentiments chrétiens qui furent ceux de toute sa vie. Cette lettre est adressée à son frère au moment où celui-ci allait recevoir l'ordination.

Saint-Cyr, 20 janvier 185 1.

Mon cher Victor,

Il est 6 heures du matin et du milieu de deux cents plumes qui courent sur le papier, je me transporte de mon mieux au miheu de la famille, pour laquelle va s'écouler un bien grand jour : je visite successivement le séminaire et la maison du foubourg, j'y trouve partout tout le monde éveillé et le cœur ému par l'attente de l'instant solennel de ton ordination

Je comprends encore mieux par l'isolement où je me sens aujourd'hui tout ce que vous éprouverez de regret à ne pas voir tout le monde dans la petite chapelle du séminaire. Mais comme tu le dis bien, notre mère te suivra des yeux sur la terre comme elle nous suit tous et ses prières sont bien plus puissantes que les nôtres. Quelque peu de valeur qu'aient les miennes, tu peux être sûr qu'elles ne te manqueront pas

Les deux années d'École terminées, le moment était venu de choisir son arme ; Vanson hésita longtemps à concourir pour Tétat-major : son extrême modestie, jointe à une sorte de timidité ou plutôt de défiance de soi-même, lui faisait craindre de n'y pas réussir.

Mon goût constant pour le dessin a été une des raisons qui m'ont déterminé à me faire miUtaire, afin d'avoir des loisirs et des spectacles me permettant de satisfaire mes goûts. Vous savez comme moi que comme agrément cela me suffit presque

complètement et que je ne pense pas même à d'autres distractions. Dans Tétat-major, j'aurais beaucoup moins de loisir et serais forcé de remplacer souvent ce dessin-là par un autre qui m'est antipathique et pour lequel je suis lent et maladroit.

Enfin, vous connaissez aussi mon antipathie pour toutes les relations en dehors de l'intimité. Je ne me dissimule pas la gaucherie que j'y apporterai toujours ; je crois donc que sous ce rapport je ferais un officier d'état-major très peu distingué.

Dans l'infanterie le service est beaucoup plus simple, j'apporterais un commencement d'expérience ou au moins des idées un peu plus mûres que plusieurs de mes camarades d'École. Je commanderais comme tout le monde, et j'espère que , je ferais toujours mon service aussi régulièrement que je l'ai fait jusqu'ici. Je ne crois pas qu'il faille davantage pour avoir de bonnes notes.

Toutes ces considérations valent-elles une épaulette de capitaine acquise sept ou huit ans plus tôt (les choses étant renversées pour le grade suivant) ?

Pour vous égayer un peu, je vous dirai qu'on m'a proposé très sérieusement d'aller former les troupes du Maroc. La proposition venait du fils d'un ami du général Walzin Esterhazy, qui les forme dans ce moment-ci, et qui a, à ce qu'il paraît, besoin d'officiers d'ordonnance. Me voyez-vous un des principaux officiers de l'empereur du Maroc et faisant manœuvrer à la française des régiments de Marocains ? Ce ne serait pas le côté pittoresque qui manquerait.

Il se décida enfin et entra avec le n° i6 à l'École d'état-major.

Le général nous a reçus ce matin après l'inspection ; cela a tout à fait l'air des réceptions de théâtre ; on se range tout autour du salon, puis il passe avec les officiers, vous fait un salut auquel vous ripostez par un autre salut et vous dit

quelques mots en souriant d'un air très aimable. La cérémonie faite, il nous a annoncé que madame la générale serait chez elle samedi prochain et qu'il espérait que nous viendrions tous faire les honneurs de ses salons, après quoi nouveau salut et nous sommes partis.

De tout ça il résulte que demain, sans tarder, il faut que je me décide à aborder le maître de dimse

Mais nous devons à la vérité d'avouer que la chorégraphie n'était point son fait et là il ne devait rester qu'un très médiocre élève. Le dessin toujours, et la constante recherche d'estampes militaires tenaient dans ses préoccupations une bien plus grande place que les plaisirs mondains. A Paris, il pouvait se livrer à sa passion, les tentations étaient fréquentes et les bouquinistes n'avaient pas de clients plus fidèles :

Vous me demandez si j'ai fait des trouvailles chez les étalagistes ; mais les vrais étalagistes ne se voient pas le soir ; je parlais seulement des grands magasins éclairés des boulevards.

En outre, la démolition des échoppes de la place du Carrousel a dispersé tous les étalagistes qui y étaient établis depuis un temps immémorial.

J'ai fait dernièrement une bonne trouvaille, c'est une quarantaine d'uniformes russes, prussiens et autrichiens de 1815, gravés et coloriés à l'époque. C'est un peu commun, mais beaucoup mieux fait que mes dessins de légions départementales que vous connaissez

J'ai reçu une lettre de mon ami F..., qui est pour le

moment détaché à cinq lieues de Constantine avec sa compagnie. Il m'écrit qu'il a un peu de fièvre, mais qu'il est content d'être en campagne et qu'il travaille à une collection d'uniformes africains pour moi. Lui, pour le moment, est en va-

reuse et en sabots, avec des bas de laine par-dessus son pantalon, un gilet et une grande barbe. Si les autres sont à Tunisson, ce sera curieux.

A rÉcole les cours ne sont pas très intéressants ; le professeur de dessin en second est tout jeune et très aimable, il a été dessinateur du duc de Bordeaux. J'ai fait connaissance avec lui à propos de mes bonshommes, et nous nous sommes un peu promenés ensemble ; si le général ne s'obstinait pas à fourrer son nez partout, j'espérerais bien faire un peu d'aquarelle au dessin Il m'avait demandé' deux ou trois croquis

de mes différentes tenues pour un ouvrage auquel il travaille et qui est la description de l'École. Je lui ai donné deux petits costumes qu'il désirait ; il s'en est dit content, et j'espère bien quelque chose en échange

J'ai trouvé dernièrement une collection assez nombreuse de bonshommes de l'Empire, semblables au carabinier que je vous ai montré ; je ne m'en suis pas encore rassasié, et j'en mange un peu tous les jours.

A leur sortie de l'École les élèves, promus lieutenants d'état-major, devaient faire successivement deux années de stage dans l'infanterie, deux ans dans la cavalerie et un an dans l'artillerie ; il s'agissait pour Vanson de choisir le régiment d'infanterie dans lequel il devrait accomplir ce stage et son penchant l'attirait vers l'Afrique.

Vous me demandez si j'ai quelques renseignements sur l'Afrique; je n'en ai pas encore, mais quels qu'ils soient, je ne crois pas qu'ils changent beaucoup mes idées : mon désir étant de me donner un peu de mouvement après la vie de marmotte que je mène ici. Or, vous connaissez assez mon caractère pour savoir que j'ai trop d'aversion et trop peu de dispositions pour ce qu'on appelle les plaisirs du monde, pour y trouver

XXIt LETTRES DU GÉNÉRAL VANSON

une distraction suffisante, en supposant, ce qui est loin d'être prouvé, que ma garnison me les offre.

Je n'ai pas besoin devons dire que je suis souvent bien tenté par ce troisième parti, qui consisterait à passer tout simplement mes deux années avec vous à Nancy, c'est-à-dire aussi agréablement que je puis le désirer ; mais je suis aussi persuadé que si je me laissais- aller à ce désir bien naturel, je ne deviendrais bon à rien du tout.

Je ne mets ni amour-propre, ni zèle dans mon service à rÉcole, parce quç le régime et les occupations me sont antipathiques ; mais je désire être moins médiocre ailleurs, et, puisque je ne puis rentrer dans la catégorie des gens aimables qui sont à leur place dans un salon, je veux tâcher de me trouver aussi une destination.

Le service d'infanterie en garnison est peu de chose ; il est plus intéressant en Afrique ; et en outre on m'assure que je pourrai, sans trop de frais, continuer à monter à cheval, ce qui m'est presque indispensable. Du reste, l'Afrique n'a plus rien d'effrayant et la rapidité actuelle des communications fait qu'on y est aussi près de Nancy qu'on l'était autrefois à Bordeaux. Voilà plus d'un an que je pense à ce que je vous écris ; je vous en ai déjà parlé, et je ne crois pas me tromper beaucoup.

Mais on commençait à penser à l'éventualité d'une guerre avec la Russie, nous sommes en novembre

Pour parler de choses plus sérieuses, la possibilité d'un remue-ménage quelconque commence à inquiéter les Africains, qui hésitent un peu. On va former dix nouveaux bataillons de chasseurs à pied et porter les vingt bataillons à dix compagnies au lieu de huit.

Cette nouvelle, qui est positive quoique encore non officielle, fera peut-être croire à des intentions guerroyantes;

mais la chose était, je crois, projetée depuis longtemps, et elle doit se faire au moyen de la suppression d'une compagnie par régiment d'infanterie. En somme, il est impossible de prévoir maintenant les places vacantes en Afrique et dans le Midi, excepté du moins pour les premiers de ma promotion.

En attendant que tout cela se débrouille et s'arrange pour le mieux (c'est au moins ce à quoi je tends bien sincèrement par mon choix), M. Bour fait dimanche mon portrait (').

Enfin Vanson obtint d'être placé au 20* de ligne en garnison à Sétif ; il ne devait pas d'ailleurs aller jusque-là : au moment où il rejoignit son régiment celui-ci était déjà à Bougie, prêt à s'embarquer pour Gallipoli. C'est là que nous conduira lui-même le nouveau lieutenant d'état-major, le capitaine nous entraînera à sa suite en Italie, puis au Mexique.

A son retour de cette dernière campagne, Vanson, placé d'abord à l'état-major de la i'* division d'infanterie de la Garde impériale, passa avec le grade de chef d'escadron, en 1869, au Dépôt de la guerre où sa place était. marquée par la vaste érudition qu'on lui connaissait déjà.

Entre temps, il avait plusieurs fois été chargé de missions : en 1868 dans l'Allemagne du Nord et à Berlin, l'année suivante aux manœuvres du XP corps d'armée, missions auxquelles il était d'ailleurs particulièrement préparé par les fréquents voyages au delà du Rhin qu'il effectua pour son instruction person-

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