‹ Crimee, Italie, MexiqueChapitre 15 sur 15 · TP^T · texte numérisé non relu

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par un chef mexicain. Je veux parler de la prise du général Ortéaga, le grand chef des guérillas du Michoacan, par le colonel Mendez. Celui-ci n'y a pas été par quatre chemins et Ta fait fusiller avec deux ou trois autres des principaux chefs. Quant à une trentaine de colonels, lieutenants-colonels et commandants ou soi-disant tels, qu'il a pinces du même coup de filet, on ne sait encore ce qu'il en a fait. Du reste, l'empereur vient de rendre un décret qui est d'une sévérité draconienne, et le vent n'est pas à la douceur. Les anciens prétendent que c'est le seul moyen d'en finir, mais, en tout cas, il est permis de trouver que c'est une guerre désagréable. Il est aussi très malheureux que les dissidents aient toujours en leur pouvoir les trois ou quatre compagnies belges, qu'ils ont prises à Tacambaro, car .il est à craindre qu'ils ne se vengent sur ces malheureux.

Le colonel Boyer part dans une quinzaine de jours, mais

il reviendra et reprendra sa position de chef de cabinet du maréchal; je ne perds donc pas complètement l'aide qu'il m'avait prêtée lors de la formation du tableau d'avancement. J'ai vu hier les dessins d'un de nos camarades de l'état -major qui est ici depuis le commencement. Ils sont réellement très jolis et très intéressants, et je voudrais bien que vous puissiez les voir. Il y a de tout : paysages et figures, et ni les uns ni les autres ne sont indignes d'un artiste de profession. C'est plus qu'un talent d'amateur. Pour mon petit compte, je me bats les flancs, mais je n'arrive pas à grand chose de bon

Mexico, le 8 novembre 1865.

Nous voici presque en hiver ; ce pays est un peu celui de la désillusion !

Je me croyais enfin arrivé à l'été, et j'avais fait sortir

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mes pantalons de coutil ; mais, après quinze jours de beau temps, le froid est venu et tous les soirs nous grelottons. J'ai déjà deux chemises l'une sur l'autre comme en Grimée et nous n'allons plus diner qu'avec nos pelisses à la hussarde et nos cabans. Toutefois, rassurez-vous, il ne gèle point encore. Seulement, comme il n'y a de feu nulle part et que depuis bientôt un an je suis accoutumé à la chaleur, je me donne le genre, comme les camarades, d'être aussi frileux qu'un bourgeois de l'équateur

Je vous ai promis de vous parler des fêtes de la Toussaint* Les cérémonies religieuses m'ont paru peu remarquables, comme pompe, le jour même de la fête; mais, le jour des Morts, il y a réellement une grande affluence dans les églises pendant toute la journée. Dans l'après-midi, on vient y prier en famille à voix demi-haute, ce qui produit un bourdonnement général et assez fort. Je n'avais jamais vu les Mexicains avoir l'air de prier d'aussi bon cœur, bien que leur piété soit fort démonstrative, même dans les circonstances ordinaires. On visite les cimetières comme en France : j'en ai vu deux qui sont à l'intérieur de la ville ou à peu près. Ce sont naturellement ceux de la classe riche ; on les nomme, m'a-t-on dit, panthéonSj pour les distinguer des cimetières ordinaires établis sur le modèle de ceux de France. Ces panthéons se composent au contraire d'une grande cour carrée et dallée, environnée de portiques. Sous ces portiques sont de grands murs blancs, tout couverts de plaques de même dimension, mais plus ou moins ornées et qui sont rangées sur cinq ou six de hauteur. Chacune de ces plaques indique l'emplacement d'un tombeau. Ceux-ci figurent donc des espèces de tiroirs immobiles et scellés dans le mur.

Pour orner ces tombeaux, on fait brûler des cierges ou des bougies, placés sur des chandeliers de métal fixés aux côtés de

la plaque, et on suspend autour de la plaque même des guirlandes ou des couronnes de jais. Quelquefois, pour celles du bas, on fait des espèces de petits reposoirs, près desquels se tiennent les domestiques de la famille (autant, je suppose, pour garder les objets placés là — précaution sage dans ce pays-ci — que par étiquette). La photographie d'un enfant était suspendue à la plaque qui portait son nom. Pendant que la foule plus ou moins civilisée fait le tour des portiques, au centre de la cour, en plein soleil, on retrouve, comme toujours, les Indiens mangeant, buvant et dormant en famille. Mais ce n'est pas là le côté le plus étrange de l'octave des Morts à Mexico. Ce qu'on ne voit qu'ici, j'imagine, c'est une foire qui encombre toute la grande place du palais et qui est composée d'une espèce de grand cirque, au centre de la place, de deux ou trois grandes baraques (qui resteront un mois, dit-on), et enfin d'une infinité de petites boutiques de marchands. Figurezvous que dans ces boutiques on ne vend exclusivement que des objets funèbres ou plutôt des jouets funèbres (car cela ne peut être fait que pour les enfants) fabriqués en carton, en bois, en chocolat, en sucre, surtout en sucre, des masses de têtes de morts, quelques-unes presque aussi grosses que nature et en sucre, des piles de tibias, etc., des squelettes, des cercueils, des boutiques tout entières de petits cercueils, etc. Je vous fais grâce du reste de cette pacotille peu joyeuse, et dont la monotonie funèbre n'est rompue que par des tables, sur lesquelles sont étalées des friandises ou des liqueurs de dernière qualité. Avec cela, une foule énorme. Le grand cirque du milieu est une institution spéciale : on n'y voit pas tourner en rond des chevaux, mais bien les merveilleux et merveilleuses de la ville qui payent cent sous (une piastre) le droit de s'y promener les uns devant les autres. Cela dure trois jours. On assure que la recette sert à des charités ; sans cela, en effet, l'idée serait assez bouffonne, et l'industriel qui aurait eu l'adresse

d'habituer à son profit ses compatriotes à ce petit manège pourrait passer pour un homme assez ingénieux. Je vous dirai, à ma première lettre, ce qu'on voit dans les baraques, quand je les connaîtrai à fond ; elles sont à très bon marché, et je suppose qu'elles n'ont rien de bien original

Mexico, le 28 novembre 1865.

Si je ne suis pas en France pour le i^'^ janvier 1867, ce

qui n'est guère à espérer jusqu'à présent, je compte bien en tout cas y être avant le i^"^ janvier 1868. Car de deux choses Tune: ou l'expédition finira, et, entre nous, ce n'est guère probable ; ou bien, après avoir passé ici deux ans et demi, je trouverai probablement un moyen honnête de m'en aller, suffisamment renseigné sur les mœurs et coutumes de ce pays qui décidément est loin de valoir la France, même aux yeux d'un homme ordinairement amoureux de l'étranger comme moi. Tout le monde cependant n'est pas de cet avis, car il nous arrive plusieurs familles. Outre le général Osmont, qui revient avec femme et enfants, le capitaine Magnan, fils du maréchal, rentré en France, il y a six ou sept mois, rentre aujourd'hui à Mexico, également avec femme et enfant. Tout cela va composer à la maréchale un petit entourage, au milieu duquel je lui souhaite, de loin, tout le plaisir possible, reconnaissant que je suis, pour ma part, et heureux de la tranquillité parfaite dans laquelle ces dames veulent bien laisser la garnison. Cependant, notre chef ne nous oublie pas et il vient de nous suggérer, par les moyens persuasifs, l'idée de fonder un cercle, où nous nous amuserons entre nous à prendre des consommations et à jouer au billard. Le local est très beau et

situé dans la rue des Plateros, la plus animée de Mexico. Seulement, les balcons sont un peu trop élevés au-dessus du niveau de la rue, pour qu'on puisse s'y beaucoup amuser à regarder les passants : ce qui a toujours été un de mes faibles, quand je suis désœuvré. Grâce à la pauvreté de notre état-major général, provisoirement désorganisé en l'absence de nos deux chefs, tous deux en route, l'un pour s'en aller, l'autre pour revenir, je me suis trouvé à la dernière séance de la commission d'organisation, pour représenter, par ordre, l'état-major général. Malheureusement, il était trop tard pour faire une protestation, même tardive, contre la manière très peu courtoise dont on a traité dans les règlements les militaires non français, en faveur desquels on n'a admis aucun privilège pour l'entrée au cercle. C'est-à-dire qu'ils entreront comme tous les bourgeois de Mexico, ou qu'ils n'entreront jamais, pas plus que ceux-ci; car l'alternative en est encore là. La cotisation des capitaines est de deux piastres (environ lo fr.) par mois. Ledit cercle doit s'ouvrir le i^' décembre, mais, comme les abonnements aux journaux ne sont pas encore faits, il ne pourra présenter, pour moi, aucun agrément réel avant le mois de mars, et je continuerai tout bêtement à me promener devant la catliédrale avec mon ami Mieulet, jusqu'à ce que sommeil s'ensuive.

Pourquoi n'est-ce pas toujours comme ce mois-ci, où notre promenade favorite était égayée par l'espèce de foire dont j'ai parlé dans ma dernière lettre ? Le funèbre commerce, sur lequel je crois avoir surtout insisté, n'a pas duré plus longtemps que l'octave des Morts, et il a été remplacé par trois grandes baraques, où l'on jouit pour un réal (12 sous, prix infiniment modique pour ce pays-ci, où la dernière place à l'Opéra coûte 17 réaux) d'un spectacle des plus variés. Par une combinaison, qui n'est pas trop bête, les quatre représentations successives de la soirée sont différentes, de sorte que les paresseux, ou les gens qui s'y trouvent bien, se laissent facilement aller à rester

à une deuxième séance, total : 2 réaux. La seule idée originale de ce genre de spectacle, c'est d'y faire chanter le grand opéra par des marionnettes, doublées d'amateurs de la ville ; les chanteurs d'opéra, en chair et en os, étant souvent assez grotesques comme gestes, et ces marionnettes étant très habilement manœuvrées, on pourrait avec de la bonne volonté se figurer voir une scène d'opéra par le gros bout d'une lorgnette. Cependant, l'orchestre est réduit à sa plus simple expression, mais, comme il ne s'agit que d'accompagner des solos ou au plus des quatuors, peut-être suffit-il.

Mexico, le 9 décembre 1865.

Grâce à Dieu, depuis quelque temps, je suis assez chargé, ce qui me procure l'avantage de voir passer mes journées un peu plus vite. Mes soirées mêmes ont, comme je vous l'ai dit, été un peu plus animées depuis la Toussaint, en raison de l'espèce de foire de la place de la cathédrale, dont quelques débris subsistent encore jusqu'au 12 de ce mois.

Le 12 décembre est le jour de la grande fête de Notre-Dame de Guadalupe, dont l'église est à quelques kilomètres de Mexico. C'est la solennité religieuse la plus populaire de l'année. L'empereur doit y aller en grande pompe avec toute sa cour entendre la messe, et en outre on dit que des multitudes d'Indiens y affluent des environs. Je tâcherai de voir, sinon tout, au moins une partie de la fête et de vous en parler.

Malheureusement, si ce peuple -ci est étrange, il n'est pas beau ni propre et les grandes foules ici ne sont guère pittoresques. Toujours des chemises et des pantalons déchirés et des chapeaux de paille qui laissent passer les cheveux de leurs

propriétaires. En outre, tous ces gens-là, au lieu d*exécuter des danses ou autres cérémonies, se bornent à s'asseoir ou à se coucher par terre, en consommant force liquides et force ratatouilles, toutes plus infectes au goût les unes que les autres. De sorte que l'ensemble de toutes ces odeurs est quelquefois capable de troubler le cœur le plus intrépide. Et dire qu'il n'y a pas de rivières pour les débarbouiller en grand ! Il est réellement bien heureux que Mexico soit situé à une pareille hauteur, car avec la malpropreté des hommes et des choses, on ne pourrait l'habiter, si la ville était environnée d'un air moins pur et moins vif. Les soirées et les matinées continuent à être fraîches ; mais, à part les temps où le Norte souffle, il est facile de se garantir du froid dans la rue ; et même ce froid lui-même vous rappelle la patrie d'une façon qui n'est pas désagréable. Car le rêve de beaucoup d'entre nous dans ce pays ici est de se retrouver dans une chambre bien confortable, devant un feu de cheminée bien flambant, avec de la neige dans la rue. C'est ainsi que l'homme n'est jamais content.

Notre chef d'état-major, le général Osmont, est enfin débarqué avec sa femme et ses enfants, après une traversée de soixante-dix jours. Le lieutenant-colonel Bonneau du Martray, qui sera notre sous-chef, est avec lui ; mais il ne seront guère à Mexico avant une douzaine de jours. Quelques jours auparavant arrivera ici un chef d'escadron d'état-major, et enfin le fils du maréchal Magnan est déjà arrivé ces jours-ci, également avec femme et enfant. Nous voilà donc très nombreux et, ce qui sera moins avantageux, très serrés dans nos bureaux, car le général prend presque toute la maison pour lui et sa famille et nous allons être sept à huit les uns sur les autres, dans une seule grande pièce qui n'est pas gaie.

Vous aurez su par les journaux l'affaire des mille zouaves à

la Martinique. C'est très malheureux, d'autant plus qu'il faudra faire probablement quelques exemples et qu'ils ont déjà eu là une quinzaine de tués. Tout ce qu'on peut alléguer comme circonstance atténuante en leur faveur, c'est que réellement la position d'un millier d'hommes de cette espèce, qu'on empile sur le pont d'un navire pendant un mois, sans qu'ils puissent bouger, pour les débarquer ensuite au milieu d'un paradis comme la Martinique, sans leur laisser autrement la Uberté d'en profiter qu'en le regardant du haut des murs d'un fort, car plus de la moitié n'auraient pas pu avoir même une per • mission de quelques heures, est réellement une position exceptionnelle. Maintenant, vous savez qu'une fois le premier coup de fusil tiré dans les affaires de ce genre, il y a de fort braves gens qui perdent la tête. Quoi qu'il en soit, le maréchal doit et veut sévir. Il a fait désarmer ici tous ces détachements à leur arrivée et les a fait conduire entre deux haies de cavaliers à un grand édifice arrangé en prison, où ils attendent le résultat de l'enquête faite sur la révolte dont ils se sont rendus coupables. Ces désarmements ont été assez dramatiques. Le dernier s'est fait de nuit, au clair de lune, après une marche forcée. Les zouaves n'ont pas soufflé mot, on aurait entendu voler une mouche

Mexico, 28 décembre 1865.

Il faut réellement consulter ici son calendrier pour se persuader qu'on est au mois de décembre et que nous venons de traverser la fête de Noël. Noël avec un soleil comme cela me parait un contresens. Du reste, même à part la température, la solennité religieuse ne me semble pas être ici ce qu'elle est

en France. On vend bien, huit' jours auparavant, dans une multitude de petites boutiques en plein vent, toutes sortes de petites figures de bois, de carton, de cire ou de sucre, représentant des enfants Jésus, des Saintes Vierges, des mages, etc., enfin tous les acteurs de la crèche, de façon à pouvoir fabriquer dans chaque maison un petit Bethléem, dont on vend également les décors, c'est-à-dire, des grottes, des crèches grossie- . rement fabriquées en carton peint ; mais la grande différence c'est la grand'messe du jour de Noël, qui, à mon grand étonnement, était, à la cathédrale, des plus ordinaires, comme pompe et comme assistance. Du reste, l'archevêque ne se montre que très rarement à la cathédrale.

La cérémonie religieuse que j'avais vue le 12 décembre à Notre-Dame de Guadalupe était tout autre. Je crois vous avoir dit, dans ma dernière lettre, que la fête de Notre-Dame de Guadalupe était la solennité religieuse la plus populaire de la contrée. Ce qui la rend très curieuse, c'est en effet la foule d'Indiens, ou plutôt de familles indiennes, qui vient bivouaquer autour de l'égUse pendant deux ou trois jours. Je te réponds qu'on en voit là qui ne paraissent pas avoir retiré de la présence des Européens au Mexique la moindre notion de civilisation, sauf cependant le catholicisme. Encore est-ce un catholicisme d'un genre bien particulier. On n'a pas idée de ces. têtes-là. C'est un peuple resté ou revenu à l'état d'enfance, lequel se complique chez lui de l'abrutissement résultant de la misère, ainsi que de l'oppression et de l'exploitation, dont il n'a pas cessé d'être l'objet. Il doit être inférieur aux tribus sauvages qui n'ont au milieu d'elles que des missionnaires, parce que celles-là au moins possèdent un vrai clergé pour les instruire et personne pour les opprimer et les réduire à la misère de l'Indien du Mexique.

L'empereur Maximilien a décrété que la fête de Guadalupe serait à l'avenir une des trois fêtes nationales du Mexique ; et.

cette année, pour commencer, il s'y est rendu avec toute sa cour, sauf cependant l'impératrice, qui voyageait à cette époque dans le Yucatan.

J'y suis allé de mon côté ; et comme c'est une fête populaire, à laquelle le beau monde non officiel ne va guère^ j'ai pu, grâce à mon uniforme, m'introduire dans l'église, bien qu'elle ne soit pas grande. La cérémonie religieuse n'avait rien d'extraordinaire, bien que l'archevêque officiât et que le clergé fût nombreux ; mais ce qui m'a paru excellent, c'était la musique. L'église de Guadalupe, qui a un chapitre à part, est très riche et elle entretient une chapelle permanente, qui passe en effet pour très bonne. Outre les orgues, il y a tout un orchestre de violons, dont un soliste très fort, et les morceaux, s'ils n'étaient pas tous d'un goût bien pur, m'ont paru du moins, à moi profane, très bien exécutés. Le chant des enfants de chœur t'aurait cependant plu probablement davantage. Comme effet d'orgue, il y a un chant d'oiseaux, imitant le ramage d'une foule de petits oiseaux, qui est ce que j'ai encore entendu de plus joli dans ce genre. Un usage des églises mexicaines, qui est aussi d'un effet assez heureux, c'est la substitution, à la clochette unique qui sonne l'élévation chez nous, d'une sorte de carillon composé d'une vingtaine deV clochettes argentines plus ou moins grosses. Quant je dis carillon, le mot n'est pas juste, tout cela semble plutôt sonner en volée pendant l'élévation.

Mexico, 28 janvier 1866.

On vient de nous ouvrir encore une fois l'espoir de

remuer un peu : je ne sais si cela réussira aussi peu que les

précédentes. Enfin, on nous a avertis de nous tenir prêts à suivre le maréchal, et, comme on ne nous en avait jamais encore tant dit, les conjectures vont leur train, car nous ne savons pas dans quelle direction nous marcherons. On devait d'abord faire une expédition dans le Guerrero, c'est-à-dire au sud de Mexico, mais la saison parait maintenant bien avancée pour descendre en terre chaude, parce qu'on n'aurait plus que quelques semaines de bonnes. On pense donc plutôt que le maréchal veut se rapprocher du nord et des troupes qu'il a mises en mouvement à la nouvelle du coup de main des flibustiers américains sur Bagdad. Comme il n'y a pas ici de télégraphe électrique, si ce n'est de Vera-Cruz à Mexico et à une petite distance au delà, il est assez nécessaire que le grand chef se rapproche des colonnes qu'il fait mouvoir. Nous marcherions donc dans ce cas vers le nord. Cependant il ne serait pas impossible non plus que nous appuyions à l'ouest vers le Michoacan, car dans cet aimable pays on n'a que l'embarras du choix et il y a partout des gens à battre.

Du reste, nous sommes dans un moment où toutes sortes de canards circulent. La situation n'ayant guère marché depuis un an, on s'évertue à trouver du nouveau. Hier encore, on parlait sérieusement de s'occuper enfin de l'organisation des troupes mexicaines et l'affaire me touchait naturellement de près; aujourd'hui, comme tu le vois, c'est autre chose.

Tel que tu me connais, j'ai été peut-être sur le point de remplacer le chef du cabinet de l'empereur. Le titulaire, qui est un ancien camarade de Crimée, actuellement chef d'escadron et en congé en France, m'avait tâté pour cela ; mais, comme les appointements seuls m'auraient plu et tout le reste beaucoup déplu, j'ai décliné l'invitation ; et il est probable du reste que j'ai bien fait, car un autre, qui avait été moins difficile, a dû céder la place au fils du feu maréchal Magnan, qui vient de nous revenir avec sa femme et que le maréchal a désigné. On m'a parlé

encore d'autre chose, en cas d'organisation de l'armée, mais c'est très éventuel et j'ai posé net deux conditions: rester purement officier français, sans m'affiibler même temporairement d'aucun grade mexicain quel qu'il soit, et ne pas m'engager pour plus de deux ans ; car, hélas ! nous commençons maintenant à n'espérer guère rentrer avant ce terme. J'ai peutêtre tort de parler de ceci, car il n'y a rien que des propositions qui m'ont été faites très gracieusement par le général Brincourt, dont l'aide de camp est mon camarade de promotion et qui serait, dit-on, chargé de commander une division. Dans ce cas, il penserait à me prendre pour chef d'état-major, ce qui me pousserait pour mon grade de chef d'escadron ; mais tout cela est maintenant tout à fait en l'air, et en tout cas il faut attendre des instructions de France.

Il n'y a donc absolument rien de fait et je n'en parlerais pas, si la chose n'était pas une espèce de politesse à mon endroit, à laquelle je dois être sensible.

Je serais bien content de voir un peu de pays, car je suis entouré de gens qui ont vu les quatre coins du Mexique, et ce n'est pas la peine de rester longtemps ici pour ne voir toujours que les mêmes paysages. Je désire donc dater ma prochaine lettre d'un autre point que de Mexico, mais je n'y compte pas beaucoup

Mexico, le 9 février 1866.

Vous avez pu voir par le début de ma lettre que j'étais toujours à Mexico, bien qu'en vous écrivant la dernière je me sois cru, comme tout le monde, à la veille de partir. Les nouvelles apportées par le courrier anglais ont motivé le contre-

ordre ; peut-être celles que va apporter à son tour le courrier français nous feront-elles repartir. Il s'agit toujours de l'attitude des États-Unis, quoiqu'il soit bien probable qu'ils se borneront à nous ennuyer tant qu41s pourront, en n'empêchant pas et même probablement en favorisant le passage des flibustiers.

Je suis donc resté Gros-Jean comme devant, dans mon service des affaires mexicaines. Je vous ai parlé aussi de projets qui étaient en l'air et de combinaisons, dans lesquelles un général m'offrait une place. Je m'applaudis fort d'avoir toujours été réservé dans tout ceci, car cela- change t©us les quinze jours et, avec la mobilité des circonstances et celle des caractères de nos gros bonnets, on ne sait jamais sur quoi compter. Quelle drôle de boutique ! En tout cas, je suis bien résolu, quand cela reviendra sur l'eau, à ne pas démordre de mes premières conditions: rester exclusivement officier d'état-major français et rentrer en France, au plus tard, en iSéS.

Une fois cela posé, je les laisse libres de se débrouiller, en me conservant à moi-même la latitude de me décider en connaissance de cause. Comme la chose ne me tente guère, en dépit des avantages qu'on promet, j'espère être dans de bonnes conditions pour choisir de sang-froid, si toutefois j'ai réellement quelque chose à choisir

Mexico, le 26 février 1866.

Le même paquebot nous a apporté un diplomate chargé pour l'empereur Maximilien d'une mission qui paraît assez délicate, puisque Sa Majesté n'a pu encore, depuis huit jours, se décider à le recevoir. Cette arrivée et le discours de l'empereur à l'ou-

verture des Chambres ont jeté la panique dans la population française de Mexico, et même dans une certaine portion de la société mexicaine, qui se demande, et peut-être non sans raison, ce qui va se passer, quand le corps expéditionnaire sera parti. Par là-dessus est arrivée la mort subite de M. Langlois, envoyé ici pour faire le sauvetage des finances du Mexique et qui travaillait à cette œuvre difficile' depuis trois ou quatre mois. On dit son plan complètement rédigé; mais le délicat est, comme toujours, l'application ; et de plus les financiers sont encore plus rares ici que les généraux : j'entends les bons, car pour les autres on les remue à la pelle.

Je conçois donc l'embarras dé ce pauvre empereur, si le nôtre est décidément déterminé à rappeler ses troupes et, entre nous, il n'aurait pas tort, à moins, comme l'a dit très bien M. Saint- Marc Girardin, dans les Débats, de se charger de tout ici, questions intérieures et questions extérieures. Or, je ne suppose pas qu'après quatre années de présence ici la France soit d'humeur à commencer la réorganisation du Mexique à ses frais et dépens. Cet article des Z)^^^^5 et un autre plus viiàthi Revue des Deux-Mondes OUI été signalés ici comme des symptômes de la situation. Ils ne nous ont rien appris de neuf, mais nous n'avons point été fâchés, au moins en majorité, d'y retrouver l'é cho de nos conversations quotidiennes et la question du Mexique attaquée vigoureusement au point de vue français, sans tomber cependant dans les absurdes déclamations républicaines et anti-militaires que nous sert tous les ans l'opposition.

Toutefois, la liquidation sera difficile, et nous ne sommes point encore tous partis ; en outre, on peut avouer que cette terminaison de l'expédition, si elle est sage, ne sera pas brillante. Ceux de nos camarades qui sont ici depuis le commencement ont du mal à se résigner à finir comme cela et conservent encore ce que nous autres, derniers arrivés, appelons des illusions. Ce qu'il y a de plus clair pour moi là-dedans,

c'est que pour arrêter, au profit de la race latine, le développement des États-Unis, il aurait fallu profiter hardiment de la guerre, en soutenant carrément les confédérés, et cela avec l'alliance de l'Angleterre et de l'Espagne, qui sont les deux puissances européennes les plus intéressées à la question. Mais, si personne ne veut nous aider dans cette grande entreprise, il ne serait pas sage, surtout maintenant, de la prendre seuls à notre charge ; et il faut faire ce qu'on a fait, avec beaucoup moins de raison, à propos de la Pologne, quand l'Angleterre et l'Autriche ont boudé, c'est-à-dire rentrer nos cornes et rester chez nous.

Voilà pour la question extérieure ; quant à la question intérieure, malgré les énormes dépenses de l'expédition, on a lésiné sur les moyens en personnel, tant au point de vue militaire qu'au point de vue administratif, car tout était à faire. Il eût fallu ici 20 000 hommes de plus, de manière à tenir complètement le pays, en occupant toutes les grandes villes d'une manière permanente, sans se servir pour cela des troupes mexicaines, qu'on aurait eu alors la possibilité et le temps d'organiser derrière ce rideau de troupes européennes, tandis qu'elles sont toujours dans le plus mauvais état^ parce que, dès qu'on peut trouver un homme à qui confier un fusil, on le fait marcher sans prendre le moindre des soins qu'on prend ailleurs pour en faire un soldat.

On ne nous a pas fait de place au tableau d'avancement en France. Les aides de camp des maréchaux Canrobert et Mac- Mahon ont bien voulu me dire que leurs patrons espéraient que ce serait plus avantageux pour nous, qui pouvions être nommés ici. Mais c'est une couleur qui prouve que les absents ont toujours tort

Mexico, le 9 mars 1866.

Je VOUS écris toujours de Mexico, bien qu'on recommence à me dire de me tenir prêt. Ces avis continuels n'ont pas laissé de m'agacer un peu, mais maintenant j'y suis habitué et prends la chose philosophiquement, sans me réjouir ni me tourmenter. Ce qui peut rendre cependant la chose plus probable, c'est l'arrivée de trois capitaines, dont un laissé à l'état-major général et qui m'est donné comme adjoint, avec recommandation de le mettre au courant le plus tôt possible. C'est déjà à peu près fait. C'est un des anciens camarades de La Veuve, en Chine, et c'est, je crois, le plus agréable des trois nouveaux débarqués ; il se nomme d'Hendecourt. Par contre il est probable que mon Autrichien va me quitter. Il s'ennuie au bureau et préfère avec raison prendre le commandement d'un escadron de son régiment de hulans. Son espoir était de voir le maréchal expéditionner) ce qui lui aurait permis de l'accompagner et peut-être d'avoir notre Légion d'honneur, qu'on n'a pas encore donnée à un seul Autrichien et dont ils seraient, à ce qu'il parait, très friands. Mais Son Excellence ne se décidant pas et surtout n'ayant pas, puisqu'il ne s'agit plus des Américains, une occasion de marcher en personne qu'on puisse prévoir, il perd patience et va problement s'en aller.

Quant à moi, je ne prévois pas non plus du tout de quel côté on m'enverrait, et, à vrai dire, je n'ai guère de préférence. Ce que j'aurais désiré, c'est une petite expédition avec l'étatmajor général ; mais, quant à aller faire le métier de bureau sur un point ou un autre du Mexique, cela me touche peu, et je n'y vois que l'avantage de faire la route, ce qui est plus agréable que de griffonner perpétuellement le papier.

J'oubliais de vous dire que le général Brincourt rentre en

France, la combinaison dans laquelle il devait jouer le rôle principal tombant dans Teau. Je l'en félicite de tout mon cœur et j'y trouve l'avantage d'être complètement délié et de rester très disposé à rentrer en France l'année prochaine.

La décision de l'empereur, l'arrivée de M. Saillard, qu'on dit avoir apporté à Sa Majesté Maximilien une petite phrase très nette concluant au départ des troupes françaises, la mort de M. Langlois au moment où il allait prendre la direction des finances, tout cela a naturellement beaucoup agité Mexico. Un incident très malheureux est venu renchérir sur le tout.

Le nouveau roi des Belges avait fait notifier son avènement en envoyant ici un général belge suivi de deux officiers. Ces messieurs s'en retournaient en diligence, il y a quelques jours, accompagnés d'un officier d'ordonnance de l'empereur Maximilien, lorsque la diligence a été attaquée à une quinzaine de lieues de Mexico par douze à quinze hommes. Les Belges ont fait feu ; les assaillants ont fini par lâcher pied, mais non sans avoir fait feu à leur tour. Un des officiers belges a été tué raide, l'autre est blessé, le général seul n'a rien eu. Un chef de bataillon de la légion belge qui l'accompagnait également a été éraflé par cinq balles.

Vous voyez que tout cela compose une vilaine histoire, peu propre à faire bon effet en Europe, dans la patrie de l'impératrice en particulier. On fait escorter ordinairement les gros personnages, et nos escortes à nous-mêmes, lorsqu'elles né se composent que de deux ou trois hommes placés sur la diligence, ne sont point attaquées. Mais l'entourage de l'empereur n'en avait pas demandé, et l'état-major général, qui les commande, ignorait même le départ du général belge. Nous aurons peutêtre, ceci peut vous le faire pressentir, du mal à nous en aller aussi vite qu'on le voudrait en France ; mais il est cependant fort probable que pas mal de monde rçntrera d'ici à un an, en commençant le mouvement après la prochaine saison

des pluies. Quant à la légion étrangère, on va la réorganiser ; mais pour toutes ces questionsJà on perd naturellement beaucoup de temps à correspondre entre Paris et Mexico. Le bataillon du commandant Vilmette n'est pas encore arrivé. Il est attendu à Vera-Cruz à la fin de mars ou au commencement d'avril, et sera probablement dirigé assez lestement sur San- Luis-Potosi, où aura lieu l'organisation. Le cabinet militaire de l'empereur, dans lequel je crois vous avoir dit qu'on m'avait proposé d'entrer, est dissous par économie. Donc j'ai bien fait : le capitaine Magnan, que le maréchal y avait mis, a reçu de l'empereur un billet autographe et une épée d'honneur (w). Le grand confident actuel de Maximilien est un de nos compatriotes, le capitaine Pierron, qui est de la Meurthe. Il devient grand-vi:(ir de la situation. C'est un brave garçon, très travailleur, et qui mange avec nous quand il a le temps.

Mexico, 9 avriL

Actuellement, il s'agit d'autre chose, qui m'occupe pas

mal aussi, car la situation change tous les jours, sans s'améliorer beaucoup.

On en est maintenant aux expédients pour tâcher de faire marcher le gouvernement impérial, tout en l'abandonnant afin de rentrer enfin chez nous.

L'un des moyens est d'augmenter la légion étrangère et d'organiser la division des troupes européennes : françaises, autrichiennes et belges, que devait commander le général Brincourt.

Celui-ci, vis-à-vis duquel je vous avais dit un mot de ma position imprévue, est parti de Mexico récemment pour aller en congé en France, lorsque le vent a tourné brusquement, et

on lui a télégraphié pour lui proposer de revenir. La question était assez intéressante pour moi, car à deux occasions, avant de partir, le général m'avait demandé : « Cela tient -il toujours ? » Et, comme je n'aime pas à me dédire vis-à-vis des gens qui me plaisent, j'avais répondu : « Oui, mon général. » J'ai donc été passablement soulagé d'apprendre qu'il partait définitivement et que je reprenais ma liberté d'action et de détermination. La situation est telle que j'aimerais en effet beaucoup mieux servir sous ses ordres ailleurs qu'ici, ou au moins dans une affaire emmanchée plus raisonnablement. Quant aux avantages qui m'étaient promis, j'en fais bon marché, le vent n'étant pas à l'avancement ni aux récompenses pour le quart d'heure : il faut se contenter de marcher avec son siècle et les militaires d'à-présent doivent se borner à désirer voir l'exposition universelle et pacifique de 1867.

Mais le général Brincourt parti est remplacé par le général Neigre ; et la chose va s'organiser tout de même. Je suis depuis hier le secrétaire de la commission d'organisation ; et peut-être ma spécialité me forcera-t-elle à coopérer, dans hs commencements, à cette œuvre assez délicate de la fusion sous un chef français de troupes de nationalités distinctes et qui ne s'adorent pas précisément. Dans les conditions actuelles, la chose ne me répugne pas trop, parce qu'elle ne m'engage absolument à rien et qu'elle pourra m'occuper pendant quelque temps d'une manière, en somme, assez intéressante pour quelqu'un qui a mes goûts. Mais je suis bien aise de n'avoir aucune responsabilité, parce que je me doute d'avance qu'on s'écartera souvent de mes idées personnelles. On attend un chef d'escadron d'étatmajor qui arrive de l'intérieur et qui sera probablement le chef d'état-major de cette division. Quant aux capitaines, je ne connais pas encore d'amateurs, et c'est ce qui me fait penser qu'on pourra bien m'y employer d'office provisoirement

Je rouvre ma lettre avec bien du plaisir pour vous dire que, malgré les prévisions que je vous expriniais, je viens d'être surpris très agréablement en apprenant que j'étais nommé officier de l'ordre de Guadalupe, à l'occasion du lo avril, anniversaire de l'acceptation du trône par l'empereur Maximilien. Je suis de service aujourd'hui, et en cette qualité je déjeune au quartier général chez le général. Il a eu la gracieuseté de m'envoyer annoncer cette bonne nouvelle par sa petite-fille, une enfant de sept ans, qui venait suivant l'usage me chercher pour déjeuner. Je n'y comptais pas du tout et je désire que cela vous fasse plaisir. Ce sont, m'a-t-il dit, les affaires mexicaines qui me valent cela.

Mexico, le 9 mai 1866.

Le dernier courrier américain nous a apporté la déclaration du Moniteur, portant que nous rentrerions en France en trois colonnes : la première en automne, cette année, les deux autres au printemps et à l'automne de 1867. Cette nouvelle a été reçue avec plaisir dans le corps expéditionnaire, et moins gaiement par les Français fixés au Mexique ; mais, comme je n'ai point l'avantage de les connaître et qu'ils ne m'ont jamais paru plus désireux de faire ma connaissance que moi la leur, je me sens le cœur très sec à l'endroit de leurs mécomptes.

Ils n'avaient qu'à rester chez nous ou à aller en Algérie, où au moins ils n'auraient pas travaillé pour eux tout seuls. Seulement, je serais tout disposé à leur accorder de se rembarquer avec nous, s'ils le désirent.

Chez les Mexicains, je ne vous dirai pas l'effet produit, puisque je ne les connais pas. Seulement, puisque la majorité est contente de se voir bientôt débarrassée de nous et que la mino-

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rite, qui a de l'argent et pas d'ambition, s'effraie un peu des chances de révolution que lui laisse notre départ, mais alors qu'ils se décident une bonne fois à appuyer l'empereur Maximîlien et à se mettre en mesure de défendre, eux-mêmes, leur peau ou au moins leur bourse ! La France aura passé six ans ici, dépensé beaucoup, beaucoup d'argent, et un certain nombre, toujours trop grand, de soldats, pour améliorer l'état de choses au Mexique ; il me semble qu'elle aura largement payé comme cela l'idée malheureuse qu'elle a eue de se mêler d'une affaire qui la regardait si peu.

En tout cas, il ne servirait à rien de continuer sur le pied actuel, car il faudrait, pour que l'expédition pût avoir un grand et sérieux résultat, être décidé à rester ici longtemps et surtout à contrecarrer, coûte que coûte, l'influence américaine et à la vaincre. Ce serait alors une grande chose, mais on me paraît en France beaucoup trop pressé de réduire l'armée et de faire de l'industrie, pour s'engager dans une pareille aventure.

En attendant, on pousse à l'organisation des troupes étrangères qui resteront ici, on va également essayer de créer quelques forces composées de soldats mexicains et d'ofiiciers français. Je ne sais encore ce que cela donnera.

Nous recevrons par le prochain courrier les instructions du ministre au sujet de la formation de notre légion étrangère. Le commandant Vi^mette, que cela doit intéresser, arrivera dans quelques jours à Mexico avec son bataillon et sera ainsi tout de suite renseigné

Ici, les orages ont commencé et il en fait en ce moment

ui si violent que je vois à peine clair pour vous écrire. Je viens d'être envoyé baragouiner avec le ministre de la guerre et il était temps de rentrer. Les pauvres gens sont bien dans le pétrin, ils n'ont plus d'argent. L'empereur vend une partie de ses chevaux. Quelle drôle de situation ! Je ne serai pas encore fâché plus tard d'avoir vu cela, quoique l'aventure, en

somme, ne puisse pas finir d'une façon avantageuse ni bien flatteuse pour nous. Décidément, nous ne sommes pas assez renseignés en France pour nous lancer dans ces grandes et • lointaines entreprises. Cela ne me parait pas être notre partie ; peut-être cela viendra-t-il plus tard !

Mexico, le 28 mai 1866.

Il y a quinze jours, on reparlait encore de partir dix

jours après l'accouchement de la maréchale, qu'on attend de jour en jour. En attendant, les bruits de départ s'éteignent peu à peu. Nous voilà dans la saison chaude et dans la saison des pluies. Jusqu'à présent, elles ne sont pas encore bien fréquentes, toutefois, on continue toujours à se préoccuper des chances d'inondations, et on commence les travaux d'une digue circulaire autour de Mexico. Une maison est retenue à Tambaga pour loger l'état-major général, si la ville devient inhabitable ; nous ne risquons donc rien. Je pense du reste qu'on en sera quitte pour la peur, tout .en pataugeant un peu plus qu'à l'ordinaire.

Ce n'est pas du reste seulement au propre qu'on patauge ici, c'est encore plus au figuré. Depuis que le départ des troupes françaises est annoncé officiellement, on se bat naturellement les flancs pour organiser quelque chose qui puisse nous remplacer. Comme je le pense, depuis que je suis débarqué ici, on a attendu bien tard et on ne trouve plus d'amateurs dans le corps expéditionnaire pour rester au Mexique. On espère qu'on trouvera plus de bonne volonté et naturellement aussi plus d'illusions dans les troupes qui s'ennuient dans les petites garnisons de France. Je ne sais cependant si cela produira un gros contingent.

On voudrait laisser ici de 20 000 à 25 000 hommes de troupes organisées à l'européenne, parce qu'on espère qu'en joignant à cet effectif une vingtaine de mille Mexicains, les moins mauvais possibles, l'empereur pourrait se soutenir. "Les 20000 à 25000 hommes en question comprendraient 8 000 à 9 000 A ustro- Belges, 6 000 à 7 000 hommes du régiment étranger, et le reste de troupes composées par parties égales de Français et de Mexicains, sous le nom de cazadores de Mexico.

La division auxiliaire étrangère, que devait commander le généra' Brincourt et que commande le général Neigre (tu te rappelles que j'étais secrétaire de la commission d'organisation) fonctionne tant bien que mal depuis le i" mai. On vient d'y adjoindre, afin d'assurer leur solde, une compagnie de gendarmerie mexicaine, composée en gra'ide partie d'anciens soldats français et commandée par un Français, le colonel Lafon, qui était en France lieutenant-colonel de la gendarmerie de la Garde

Tous ces essais me donnent assez de travail, ce dont je ne me plains pas. Mais cela a failli m'en donner trop. Le ministère de la guerre du Mexique, composé uniquement de Mexicains, travaille d'une manière pitoyable ; or il s'agit de réorganiser l'armée mexicaine sur un nouveau plan, et en la réduisant de 3 5 000 hommes, qu'elle compte actuellement (quels hommes !) à 20 000 hommes, qui seront encore trop chers pour les finances de l'empire.

Cette réduction est une affaire assez délicate : car no 1 seulement il s'agissait de choisir les 20 000 meilleurs, mais encore il serait utile d'empêcher que les 1 5 000 autres, ainsi mis sur le pavé, ne passent à l'ennemi avec armes, je n'ose pas ajouter : et bagages, car ils n'en ont guère. L'empereur a donc été tout d'un coup saisi de l'idée d'introduire « l'élément français » dans son ministère ; seulement, il veut conserver la

direction de ce ministère au général mexicain qui Toccupe actuellement et se borner à lui adjoindre un sous-secrétaire d'État français, chargé de le diriger, de le surveiller et de faire le gros de la besogne. Figure-toi qu'on avait été jusqu'à songer à moi pour cela ; c'est, à ce qu'il paraît, le général Osmont qui avait mis mon nom en avant. L'empereur Maximilien, lui, avait jeté les yeux sur le chef d'escadron d'état-major Billot, récemment rentré de Chihuahua à l'état-major général. Seulement, la chose s'est faite si maladroitement que, pendant que l'empereur demandait Billot verbalement au maréchal, il me demandait également pour plus de sûreté et par écrit au même maréchal. De sorte que je n'ai eu qu'à faire le mort et je me suis dépêtré assez facilement ; le commandant était fort irrésolu, et finalement a refusé, mais après avoir beaucoup bataillé, et un peu influencé, je crois, par mon attitude. Mes explications ne sont peut-être pas très claires, mais ce qui s'est passé, dans cette délicate négociation, ne l'était guère plus. Ce n'est pas un Français qu'il faudrait dans ce ministère, c'est une vingtaine au moins : un seul aurait une grande responsabilité et serait paralysé.

Le général Osmont, en me montrant la lettre de l'empereur, m'a dit en riant qu'on me donnerait une copie de ce document flatteur. On ne sait toujours pas si le général Brincourt revient ; son aide de camp, mon ami Tordeux, en a grand peur. Pour moi, dans la position actuelle des affaires, je me dégagerai facilement et je compte bien rentrer au printemps prochain. Cette fin d'expédition sera assez triste, mais il faut en prendre son parti, c'est une affaire ma iquée. La question est de sauvegarder les intérêts, et aussi la peau, de nos compatriotes, qui font leurs petites affaires ici ; du moins c'est là que la placent la plupart des officiers ici. Quant à l'empire, on s'en préoccupe généralement assez peu. Tu vois que je te parle de tout cela assez catégoriquement ; je ne voudrais donc pas, en

raison de ma présence à Tétat-major* du maréchal, que ces appréciations, quelle que soit 'eur valeur, soient ébruitées. Pour nous autres, petits bonnets, la situation est assez intéressante et à Mexico ne présente aucun danger. . .

Vous me demandez de quel endroit est Pierron, qui, par parenthèse, est assez travaillé dans ce moment-ci, car tout gros bonnet a ses ennemis. Je ne sais pas au juste le nom du village où il est né, mais c'est aux environs de Château-Salins. Le pauvre gafçon est abîmé de travail ; il m'a fait prier l'autre jour d'examiner avec lui le budget de la guerre, mais j'ai à peine eu le temps d'y jeter les yeux, bien que je lui eusse rendu ce service avec plaisir, dans la mesure de mes capacités et de ma connaissance de la matière. Le grand mal de cette expédition sera d'avoir voulu trop faire avec trop peu de chose : on semble avoir toujours reculé devant les nécessités de la situation. On aime à se faire illusion, parce que l'opinion publique en France marchandait tous les moyens, et cependant on a dépensé beaucoup, mais en se décidant toujours trop tard ; maintenant encore, on marchande trop pour que l'organisation réussisse

La Soledad, 22 juin 1866.

Je suis tout étonné de ne pas dater, comme à l'ordinaire, ma lettre de Mexico. C'est qu'après nous avoir bernés de l'espoir, tant de fois déçu depuis un an, de nous promener un peu, on nous a fait filer à l'improviste, lundi dernier, au moment où personne n'y croyait plus.

Nous en sommes du reste à nous demander le motif de notre excursion. Nous sommes aujourd'hui à notre cinquième jour de marche, et nous ne savons pas encore où le maréchal, qui

doit venir en poste, nous rejoindra ; probablement demain ou après à San-Juan-déi-Rio. L'opinion générale est qu'il veut faire une tournée du côté de San-Luis-Potosi pour juger par ses yeux de la situation de ce pays-là et peut--être causer avec le général Douay, qui doit le remplacer dans le commandement du corps expéditionnaire. Quant à des combats, il n'y faut pas songer, parce qu'il n'y a pas de bande qui ose attendre un maréchal.

Nous arriverons dans trois marches à Queretaro, où nous devons, à ce que l'on écrit, prendre deux bataillons de zouaves, qui, avec quatre ou cinq escadrons de cavalerie, constit leront notre colonne.

Pour le quart d'heure et jusqu'à demain, nous ne voyagerons qu'avec nos bagages, en nous faisant escorter au besoin par les postes français de la route, qui est du reste actuellement la plus sûre du Mexique.

Le général Osmont est resté à Mexico, et nous ne sommes ici que le sous-chef d'état-major, lieutenant-colonel du Martray, et quatre capitaines d'état-major, que voici par ordre d'ancienneté: Vanson, Vosseur, Magnan et Mieulet, ce dernier, qui est le compagnon de voyage avec lequel je suis venu de France, est chargé de la topographie. Nous avons en outre deux interprètes, dont l'un est un Français, nommé Sarrazin, ancien officier de l'armée libérale, et l'autre un M. de Becker, e^-officier russe des hussards de la Garde, qui a fait la campagne du Maroc avec les Espagnols, puis celle-ci avec le général mexicain Marquez, le premier qui se soit rallié à nous. Cet interprète vient de se. marier, il y a quinze jours, avec une Mexicaine de Mexico, de sorte que l'expédition manque d'à-propos pour lui ; mais il est néanmoins gentil et cause d'une façon assez intéressante.

Nous avons jusqu'à présent été favorisés par le temps, en ce sens que nous n'avons pas reçu d'orage. La chaleur est très

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supportable. Seulement, dès le second jour, nous avions tous la figure cuite ; actuellement, nous changeons de peau et sommes aussi colorés que des Apaches. Le pays est assez varié, quoique jamais très beau ; mais il est souvent fort passable. Ce qui le dépare, c'est l'aspect de misère et de ruine qu'ont les habitants et les habitations. Les uns et les autres sont du reste fort clairse;Tiés. Nous n'avons encore traversé que des villages plus ou moins gros : ces villages se composent invariablement d'une grande église sur une grande place. Il n'est ordinairement pas possible devoir l'intérieur, par.e qu'elle n'est ouverte que le matin. Quelquefois, il y a une mairie, où des hommes en chemise et en chapeau de paille montent la garde avec de mauvais fusils. Après cela, vient la partie utile à notre point de vue. Ce sont les auberges, avec d'immenses cours entourées de .hangars servant d'écurie. C'est très commode. Les chambres n'ont souvent que quatre murs, mais cela vaut toujours beaucoup mieux qu'une tente. Le reste se compose de huttes plus ou moins misérables.

Nous partons au petit jour, c'est-à-dire environ une demi ■ heure avant le lever du soleil ; nous faisons une grand'halte, après avoir fait de cinq à six lieues, c'est-à-dire au moins les deux tiers du chemin. Cette halte dure environ trois quarts d'heure, le temps nécessaire pour se grouper, préparer le déjeuner (trois ou quatre plats et le café) et le manger : le tout en plein. air, au bord d'une onde plus ou moins pure, ou quelquefois, quand cela se trouve, sous le portique d'une petite auberge ou d'une ferme {hacienda). Nos cuisiniers sont deux zouaves assez pittoresques : ils ont une vague ressemblance avec Robert Macaire et Bertrand (Bertrand surtout), qui me donne quelques inquiétudes à l'endroit de l'anse du panier. Heureusement que ce n'est pas moi qui suis chargé de leur direction. Ce départ m'a forcé à abandonner brusquement les affaires mexicaines et l'organisation de l'armée ; mais il est de principe

de n'abandonner jamais son tour à marcher, et j'étais le premier à partir. Aussi le général Osmont, que cela contrariait d'abord, a fini par trouver que j'avais raison. Nous avons eu l'ordre de nous préparer pour une absence de deux mois.

San-Luis de la Paz, le 29 juin 1866.

Nous sommes arrivés à San-Luis de la Paz hier, après avoir marché tous les jours depuis notre départ de Mexico. Nous faisons séjour aujourd'hui et ne savons encore si nous répartirons demain. Car maintenant que nous sommes rentrés sur la ligne télégraphique, nous attendons des ordres de Mexico même. Le maréchal ne s'était pas encore- mis en route à la date d'hier. On pensait qu'il quitterait Mexico après l'arrivée du courrier anglais, mais ce n'était point sûr. Nous, ne sommes donc pas encore fixés sur ce que nous allons faire. Irons-nous tout droit à San-Luis-Potosi, ou ferons-nous un crochet à droite dans la montagne, partie plus pittoresque et moins connue ? Je n'en sais rien, mais pour ce qui- nous concerne plus particulièrement, j^suis pour la première hypothèse. Dans ce cas, ce serait un détachement seulement que nous enverrions sur notre flanc droit. Nous avons trouvé ici un bataillon de zouaves, qui roule déjà depuis quelque temps de ce côté-ci, et tout le monde est d'accord pour penser que nous n'arriverons pas, tant que nous serons si nombreux, à trouver des Mexicains assez aimables pour nous attendre. D'ailleurs, si le maréchal ne vient pas, nous autres officiers de l'état-major général, devons nous attendre à faire demi-tour d'un jour à l'autre pour rentrer à Mexico : nous y aurons en tout cas gagné de voir un peu àt pays.

Me voilà sans savoir quand je recevrai vos lettres : elles vont courir après nous, mais ne nous rattraperont peut-être qu'à Mexico ; plus de journaux, pas plus question de l'Europe, dans tous ces endroits-ci, que si elle n'existait pas. Du reste, beau ternps et assez bonne route, grande variété de gîtes, tantôt la tente, tantôt une chambre dans une hacienda, ou dans une maison de gros bourg, où nous nous installons à trois ou quatre. Je me porte comme le Pont-Neuf et mange quatre fois comme à Mexico

San-Luis-Potosi, le 16 juillet 1866.

Je t'écris de San-Luis-Potosi, ville assez jolie et assez importante, où nous sommes arrivés il y a quelques jours. On nous a prévenus aujourd'hui de nous tenir prêts à partir aussitôt après l'arrivée du maréchal, c'est-à-dire demain ou après-demain. Nous ne demandons pas mieux que de repartir, car, aussitôt le premier jour de la station passé, on recommence à s'ennuyer ni plus ni moins qu'à Mexico. Seulement, ce que tout le monde regrettera, ce sera de partir sans avoir reçu son courrier de France. Car vos lettres ne suivant celles du maréchal, qui voyage par l'extraordinaire, que d'environ quarantehuit heures, ne nous trouveront très probablement plus ici. Elles vont donc courir après nous dans la direction de Monterey, que nous semblions devoir prendre ; or, le pire de l'affaire, c'est qu'à partir de Matehuala (environ moitié chemin d'ici à Monterey), la correspondance n'est plus sûre du tout : le pays est désert et de petites guérillas d'une dizaine d'hommes réussissent souvent à enlever les ourriers.

Le voyage m'a assez intéressé, quoique la route que nous

avons suivie ne soit ni la plus intéressante ni la plus belle du Mexique.

En ma qualité de capitaine le'plus ancien, je suis plus spécialement affecté au service des troupes qui composent la colonne. Cette mesure n'était pas, je crois, bien nécessaire ; elle me vaut le titre pompeux de chef d'état-major de la brigade mixte et l'honneur d'avoir un planton qui se morfond devant ma maison ou devant ma tente; mais au reste elle a peu d'importance.

Que te dirai-je du pays ? Je suis tenté de trouver qu'il est à la fois varié et monotone, et puis toujours cette misère des habitants qui gâte tout ! Du reste, le maréchal marche très vite ; et, en arrivant à l'étape, on n'a pas grande envie de chercher si par hasard il y a quoi que ce soit de curieux à voir. Je dois à mon titre de cheminer assez souvent à la tête des chasseurs d'Afrique, où les gros bonnets, en vrais cavaliers qu'ils sont, pratiquent une grande philosophie à l'endroit de tout ce qui ne touche pas directement leurs chevaux, la partie ultra-sensible pour les touristes de notre espèce. Règle générale : quand les chevaux se portent bien et que le mulet qui porte le déjeuner n'arrive pas en retard ou ne casse pas sa boutique en route, tout le monde est content, au moins suffisamment. Dans le cas contraire, l'horizon politique se rembrunit beaucoup, et le plan des opérations est amèrement critiqué. C'est ici que nous avons appris le commencement des hostilités en Europe. La conséquence naturelle, c'est qu'on n'a plus chez nous qu'un œil pour le Mexique ; et encore ce n'est pas le bon. Les plus sages font semblant de croire qu'on ne peut être à deux endroits à la fois; mais ils pestent intérieurement, comme les camarades, d'avoir choisi précisément le plus mauvais des deux. Les zouaves voyagent en blouse grise et en chapeau de paille, ce qui, avec les accessoires de leur invention et quelques perroquets

par-ci par-là, constitue une tenue d'un effet d'ensemble assez original. Quant aux chasseurs d'Afrique, ils sont aussi corrects qu'à l'ordinaire. Ils portent, comme nous tous, le couvrenuque de coton blanc recouvraht toute la coiffure et tombant sur le cou. Quelques officiers ont des sombreros mexicains à grands bords.

Nous venons enfin de recevoir tout notre courrier et nous partons demain pour Matehuala, petite ville située à cinq jours de marche vers le nord ; nous redescendrons ensuite probablement par Mexico, par une route différente de celle que nous venons de suivre, ce qui sera plus intéressant. Le but de notre marche paraît être presque uniquement de venir sonner le ralliement de ce côté-ci, car l'opinion commence à se répandre que nous pourrions bien rentrer tous l'hiver prochain. Tout le monde le désire, car si on se décide en somme à ne pas persévérer encore plusieurs années dans la grosse affaire qu'on a entreprise ici, le meilleur parti paraît être de se décider tout de suite et de s'en aller.

C'est surtout dans les choses de ce genre que les demi-partis sont dangereux à tous les points de vue. Malheureusement, nous sommes si loin de France que les ordres qu'on en reçoit sont souvent bien inopportuns, ou au moins bien en retard sur la situation. Nous sommes privés de journaux juste au moment où ils deviennent le plus intéressants. Cependant, un hasard heureux m'a procuré aujourd'hui la lettre de l'empereur relative aux affaires d'Allemagne. Il est permis d'y voir poindre

beaucoup de choses

Je me réjouis d'avoir le récit des fêtes de juillet. Voilà encore une occasion pour Sa Majesté de parler à l'Europe^ et cela pas bien loin des pays rhénans

MatehuaU, le 26 juillet 1866.

Je viçns de recevoir Tordre de me porter à quelques lieues d'ici avec toute notre colonne, sauf une compagnie de zouaves montés, pour nous établir plus à l'aise dans un grand village abandonné. Le maréchal doit nous rejoindre d'ici à quarantehuit heures ; et il est assez probable que nos exploits se borneront là et que nous nous remettrons très incessamment en marche pour Mexico, en commençant ainsi le mouvement de concentration générale qui doit précéder l'embarquement successif des troupes.

Nous comptons donc être de retour en France plus rapidement encore que nous ne le pensions, il y a deux mois ; peutêtre s'exagère-t-on un peu, ici, la proximité de ce mouvement, mais il est cependant très raisonnable, si on est décidé à abandonner cette entreprise du Mexique, de presser la solution le plus possible. Lanterner serait dangereux, à tous les points de vue.

Pour nous, cette petite promenade dans ou vers le nord nous aura intéressés. On commence à remarquer ici quelque différence avec la province de Mexico. Enfin, nous avons beaucoup de chances pour rentrer par une route différente de celle que nous avons suivie, de sorte que nous aurons vu réellement assez de pays, eu égard au temps que nous aurons mis à notre tournée.

Las Bocas, le 4 août 1866.

On nous prévient que le maréchal va faire partir un courrier extraordinaire, qui pourra peut-être arriver à temps pour le paquebot français du 1 5 août.

Je me dépêche de profiter de cet avis, qui n'était destiné qu'aux chefs de corps, pour glisser dans le paquet ce petit mot, afin de parer de mon mieux au cas, où, comme on le dit, le courrier parti de Matehuala, et qui emportait ma dernière lettre, aurait été enlevé par une bande.

Notre excursion touche à sa fin ; nous sommes en train de nous rabattre sur Mexico, où nous serons, je pense, dans quinze ou vingt jours.....

Nous sommes allés jusqu'à la limite de la grande zone déserte, qui commence à cinq jours de marche de Monterey; puis, quand Ton a su que le mouvement des troupes du nord pour opérer leur concentration était commencé, nous sommes redescendus.

Nous avons appris hier en route la nouvelle étourdissante de la cession de la Vénétie à la France, mais sans aucune explication. Je n'ai donc pas besoin de te dire si nous sommes avides de nouvelles.

Dolores-Hîdalgo, le 19 août 1866.

Je serais doublement fâché de le manquer (le courrier) cette fois-ci, car j'ai deux bonnes nouvelles à vous annoncer : la première, c'est que j'ai eu la chance de prendre part à une petite expédition qui a très bien réussi, ce qui, malgré le peu de gravité de l'affaire (surtout en comparaison de la bataille de Sadowa) m'a valu une citation à l'ordre ; la seconde, c'est que j'ai obtenu la croix d'officier de la Légion d'honneur.

Peut-être l'aurais-je reçue tout de même sans l'aflFaire, mais en tout cas la coïncidence m'a été agréable. . .

' Voici l'abrégé de notre expédition, qui a un peu rompu la monotonie de notre promenade, en envisageant la chose au point de vue militaire.

Lors de notre retour du nord sur San-Luis-Potosi, le maréchal, apprenant que l'ennemi faisait beaucoup de bruit de forces qu'il avait organisées sur la gauche, vers le Taumalipas, se détourna sans bruit de sa route, au beau milieu* d'une étape, pour gagner une grande hacienda, où il fît mine de se reposer.

Puis il fît partir à l'improviste le colonel du Preuil, qui commande la brigade dont je suis le chef d'état-major, avec deux escadrons de chasseurs d'Afrique et deux compagnies de zouaves montés sur des mulets. Nous fûmes très bien renseignés et guidés par un chef mexicain de notre parti, dont les propriétés ont été pillées par l'ennemi. Après avoir franchi vingt-six lieues en vingt-sept heures dans un pays difficile et surtout peu propre à la cavalerie, nous débouchâmes à l'improviste, vers les lo heures du matin, le 8 août, sur une grande hacienda nommée le Custodio, où environ 400 hommes de cavalerie républicaine étaient cantonnés. Une soixantaine put s'échapper à cheval, le reste fut sabré, pris, ou s'enfuit à demi-nu à travers les broussailles.

Comme coup de main de cavalerie légère, on regarde l'affaire comme jolie, parce qu'il est difficile de combiner une surprise de si loin et de l'exécuter avec tant de précision. Si notre marche n'eût pas été aussi rapide et même si improbable pour l'ennemi, eu égard au défilé que nous avons traversé, il était prévenu, s'enfuyait ou gardait le défilé. Pour moi, cela m'a fait, voir un coin de la guerre du Mexique et m'a offert une occasion inespérée d'entendre ici un coup de fusil. Du reste, j'en suis revenu parfaitement innocent, car je n'ai pas eu le cœur de taper sur ces malheureux, et les chasseurs d'Afrique se sont trop bien chargés de la besogne, sauf à soigner après ceux qui étaient mal tués. Les zouaves, qui étaient en queue de colonne, n'eurent guère le temps d'arriver.

Le résultat militaire de cette affaire est d'avoir fait replier très lestement tout ce qu'il y avait de forces républicaines dans les environs. Pour exécuter notre retraite, il sera bon de frapper de temps en temps de ces coups-là, pour que MM. les juaristes se tiennent tranquilles et ne se montent pas la tête outre mesure. Actuellement, nous redescendons sur Mexico, où nous serons dans hruit ou dix jours, car le maréchal semble pressé.

Mexico, le 9 septembre 1866,

Décidément, il n'est pas possible d'attendre le jour du courrier pour vous écrire. Le colonel m'avait promis du loisir aujourd'hui et voilà que le maréchal me campe sur les bras toute une loi de recrutement à préparer, et cela toujours à la minute. Puis arrive un camarade de passage, qui me fait perdre une heure en m'invitant à dîner, une heure plus tôt que nous ne le faisons.

Je me bornerai donc à te dire que je suis rentré à Mexico très bien portant, que j'ai repris mon service à l'état-majpr général

J'ai dévoré les journaux à mon retour ici, mais je suis loin d'être satisfait. Le succès de la Prusse est un échec pour nous et, si nous ne prenons pas la frontière du Rhin cette fois-ci, il faudra y renoncer. Je trouve que nous devenons joUment potau-feu et que, réellement, l'empire c'est par trop la paix. Puisse je me tromper, car cette fois-ci la question est grave

LETTRES DU GENERAL VANSON 3IÏ

Mexico, le 27 septembre 1866.

Il vient de se produire à l'instant un changement de

décor tout à fait imprévu. On expédie en ce moment-ci, à côté de moi, les contre-ordres pour arrêter quatre corps qui allaient se rembarquer pour la France. L'un d'eux, k 8i*, avait déjà, pour ainsi dire, un pied sur le bateau, puisque, sans un coup de norte, qui a fait suspendre son embarquement, il serait déjà en mer. Aussi ne voudrais-je pas recevoir la bordée d'imprécations par laquelle il va vraisemblablement répondre au contre-ordre du télégraphe. Outre que généralement on s'en va d'ici joyeusement, le plus désagréable de l'aventure, c'est que les officiers sont déjà tout désorganisés, n'ayant plus ni chevaux, ni mulets, ni cuisines. Malgré cela, avec des gens habitués à rouler comme ceux-là, cela s'arrangera vite.

Quant à la cause réelle du contre-ordre, peut-être nous arrivera-t-elle de France ? Peut-être est-elle dans quelques mouvements des dissidents qui commencent à s'enhardir en nous voyant partir ? Pour mon compte, je n'en sais rien encore et comme je ne suis pas le premier à marcher, je n'ai qu'à me tenir les'pieds chauds. Une chose qui m'a un peu plus préoccupé, c'est que j'ai mis hier en route Rodet, qui m'a demandé de le faire partir un mois plus tôt qu'il n'y avait droit, pour faire route avec des camarades. Je me suis rendu à son désir, parce que je lui sais toujours gré de m'avoir accompagné ici. Maintenant il se trouve que ses camarades le laisseront en chemin ; mais enfin cela ne l'empêchera pas, je pense, de s'embarquer

par le prochain courrier du 13 octobre Ne manque pas de

l'expédier au docteur, afin de lui fournir l'occasion d'étudier les impressions de Jacques Bonhomme sur le pays de ses rêves passés. J'ai lu avec bien de l'intérêt tout ce que vous me dites

des affaires d'Allemagne. Je suis très content de voir que le sentiment national semble se réveiller un peu en France et que les avocats, qui prêchent le désarmement et la paix à tout prix et le culte unique du veau d'or et du bien-être, commencent peut-être à voir, eux-mêmes, à quelles humiliations un système pareil amène un pays aussi puissant que le nôtre. Encore s'il ne s'agissait que d'humiliations, elles peuvent s'oublier ; mais les événements actuels, si nous les subissons, auront, il me semble, une portée dont nous nous ressentirons longtemps, si ce n'est toujours. Enfin, souhaitons que je voie les choses en noir.

La chose qui m'exaspère le plus, ce sont les articles rassurés de beaucoup de journaux, mais surtout l'opinion de ceux qui pensent que, ne nous battant pas maintenant à cause de l'exposition, nous nous battrons en 1867 !

Est-ce assez niais ? Peut-être le suis-je un peu moi-même de m'échauffer, car je n'y puis rien !

Mexico, le 9 octobre 1866.

J'ai failli me remettre encore en route, car le maréchal nous a quittés, il y a quelques jours, pour une petite tournée dans la province de Puebla. Si on avait pris un officier de plus, je marchais, attendu que notre nombre est actuellement assez réduit à l'état-major général. Je n'en aurais pas été fâché, mais je me console de ne pas l'avoir fait, parce que tout cela se ressemble.

On pense que le maréchal va bientôt rentrer, car le paquebot, qui mouillera demain ou après à Vera-Cruz, doit nous amener le général Castelnau, que nous envoie l'empereur.

On l'attend ici comme le messie, tout le monde espérant

qu'il apporte le dernier mot de cette trop longue aventure. Il est en effet urgent de prendre un parti et malheureusement personne ne peut en trouver un bien bon. Mon avis est qu'il faut prendre le moins mauvais, qui me paraît être celui de s'en aller en bloc. Il serait certainement très désirable de traiter avec les Américains, d'autres vont jusqu'à dire : avec les dissidents, pour assurer la sécurité des Français qui s'obstinent à rester au Mexique. Mais si les Américains et les dissidents ne veulent pas } Si, au contraire, on ne se décide pas à partir, il faut renvoyer du monde et de l'argent^ et déclarer qu'on va recommencer, dussent les États-Unis se mettre en travers. C'est une grosse résolution qui me parait être assez peu dans les idées actuelles du peuple français. Je pense donc que je verrai en France le printemps de 1867. Aussi bien, outre tous mes autres motifs de désirer rentrer, je serai bien aise de voir de plus près tout le gâchis qui se confectionne en Europe dans ce moment-ci, car je ne suis point du tout consolé de notre mésaventure avec les Prussiens.

En attendant nous jouissons, depuis une quinzaine, d'un temps délicieux qu'il faudrait bien trouver le secret d'acclimater en France à notre retour. On pourrait dire alors que nous n'avons pas perdu notre temps.

Vos dernières lettres m'ont appris la tentative de révolte de Mexico. Quels sont les journaux français qui ont pu inventer cela ? Il est vrai que, dès que nous abandonnons un point, les dissidents y rentrent, et qu'il n'y a guère de bien sûrs que ceux occupés par des troupes françaises ; mais la population de 'Mexico ne paraît pas être de celles qui se révoltent contre une force aussi sérieuse que deux ou trois bataillons français. Nous commençons à réoccuper la ligne de Mexico à Vera-Cruz, qui jusqu'ici était tenue en grande partie par les Autrichiens. C'est bon signe, car c'est signe de retour. Si, à l'exemple des camarades, je fais aussi bon marché de cette fin peu brillante, ce

n'est pas qu'elle soit agréable à avaler pour nous ; mais c'est que la question parait décidément jugée et qu'il faut se décider à gober la pilule, la responsabilité de ce fiasco ne revenant pas du reste à l'armée combattante, mais à la direction politique

Mexico, le 28 octobre 1866.

J'ai lu avec intérêt ce que vous me dites des opinions du professeur badois qui est venu réfléchir à Nancy sur les destinées du grand-duché et de l'Allemagne en général. Je sais que ces opinions-là sont celles des universités allemandes, et c'est bien, malheureusement pour nous, ce qui fait la force de la Prusse. Je suis plus étonné de voir un pays catholique comme la Bavière se jeter aussi lestement dans les bras de ceux qui l'ont battue, car les derniers journaux nous ont apporté la nouvelle d'une manifestation des Chambres bavaroises dans ce sens.

Tout cela n'est pas gai et je ne partage pas les espérances que j'entends émettre à côté de moi d'une prochaine revanche pour nous. Il me parait incontestable que nous avons manqué la plus magnifique et peut-être la plus inespérée des occasions; mais c'est une chose faite et je suis convaincu que nous ne la retrouverons pas. D'ici à ce que nous ayons 300000 fusils Chassepot, le sentiment plus ou moins superficiel, je ne suis pas en mesure de l'apprécier, qui a fait chanter le coq gaulois, aura fait place, comme à l'ordinaire, sans doute aux préoccupations financières des gens sérieux qui ont remplacé l'ancien peuple français, et je pense que M. Fould n'aura alors aucune peine à persuader à tout le monde, ou à peu près, que nous sommes assez grands, assez glorieux comme cela et qu'il ne nous manque que de l'argent pour rester le premier peuple du monde.

Si, comme conclusion, ce remarquable homme d'État demande une nouvelle réduction de l'armée (ce vampire qui suce la fortune publique) je l'appuierais bien certainement, car elle est encore un peu trop nombreuse pour n'avoir pas honte de rester l'arme au pied, en présence de certains événements.

Mais en voilà assez et trop pour un simple capitaine, appelé spécialement à noircir du papier, et je laisse à l'empereur Napoléon III de s'expliquer à ce sujet avec son oncle de glorieuse mémoire, qui n'eût certes pas raté le coche, lui, sauf à y laisser des plumes, car un peuple ne doit pas se laisser prendre sa place dans la hiérarchie des nations, sans avoir au moins essayé de la défendre.

Encore une fois, pardon de cet accès ridicule de chauvinisme, mais nous autres Mexicains nous avons été d'autant plus sensibles à cette déception que nous espérions trouver en Europe une compensation à la triste figure que fait actuellement la question mexicaine.

Le général Castelnau est ici, je l'ai vu et il loge à deux

pas de nous chez le maréchal, mais je île me charge pas pour cela de vous dire ce qu'il apporte. Le secret transpire si peu que beaucoup se demandent s'il a apporté quelque chose d'autre qu'une grande envie de passer général de division. Toutefois, je ne saurais être absolument de cet avis et je me contente de me rassurer en voyant que les préparatifs de départ continuent, attendant pour mon compte avec patience que les événements se déroulent, et qu'il tire successivement de son sac à malices ses instructions plus ou moins secrètes.

La nouvelle de la maladie de l'impératrice Charlotte qui est, dit-on, presque folle, a péniblement impressionné tout le monde, même ceux qui rejettent le fiasco de l'entreprise sur le dos de son auguste* époux. L'empereur lui-même est malade, il a quitté de nuit Mexico ; et l'on est à se demander s'il reviendra. Quelques-uns le désirent, beaucoup d'autres pensent

3l6 LETTRES DU GÉNÉRAL VANSON

que ce sera plus vite fini s'il ne revient pas, et que la situation ne peut que gagner à être abrégée. C'est assez mon avis. Les troupes se concentrent, mais pas assez vite pour empêcher que les détachements les plus éloignés, et spécialement ceux des Mexicains ou des Austro-Belges, qui inspirent moins de respect à l'ennemi, ne fassent des pertes plus ou moins sensibles. Mais à Mexico il n'y parait, et vous pouvez être sûr que pour notre compte à l'état-major général nous n'entendrons jamais un coup de fusil. Ce ne serait du reste pas le jeu du parti républicain : il est vrai qu'il y en a plusieurs

Mexico, le 9 novembre 1866.

Rien ne se décide encore ici, on est dans une singulière situation depuis le départ de l'empereur, parce qu'on s'attend de jour en jour à recevoir la nouvelle de son abdication ; et cependant, outre qu'il n'est point sûr qu'il prenne cette détermination, je ne crois pas qu'on sache qui mettre à sa place. C'est vous dire que le gâchis devient de plus en plus épais et plus malpropre, mais heureusement qu'en même temps notre concentration se fait et que cela ne peut point devoir nous empêcher de rentrer tous d'ici à six mois. Quant à ce qui nous arrivera au moment de notre départ, je ne saurais le prévoir, mais il est probable que ce sera peu brillant.

Ajoutez à cela qu'il se publie ici deux journaux français : VEstajette, qu'on dit l'organe officieux du maréchal à cause des relations de son rédacteur avec le chef de cabinet du maréchal, et VEre nouvelle, organe presque avoué du ministre de France.

V Estafette parle d'une entente franco-américaine et, avanthier, conseillait en toutes lettres à Tempereur d'abdiquer. UÈre nouvelle annonçait hier la solution de la crise, comme très probable, pour aujourd'hui ou demain. Tout cela fait que personne n'y comprend plus rien. Les libéraux juaristes ou les autres partis de la même couleur lèvent des bandes et marchent ; les libéraux modérés s'y rallient plus ou moins et cherchent à donner des gages à ceux qu'ils pensent devoir réunir. Les cléricaux s'exaspèrent et vont tenter de résister. Le général Marquez, notre premier allié, qu'on avait expédié en Europe après la victoire, revient par le prochain paquebot ; le général Mif amon aussi, dit-on : ils vont recommencer la lutte pour leur compte ou celui de l'empereur, s'il reste.

Quant à nous, c'est presque à croire que nous songeons à prendre cette jolie attitude de la neutralité attentive, qui nous a si bien réussi en Europe; ou plutôt personne des petits bonnets ne devine encore ce que nous voulons, peut-être les gros ne sont-ils pas beaucoup plus avancés, car je crois qu'ils ne trouveront pas beaucoup d'empressement à les sortir d'embarras ni chez les Américains, ni chez les libéraux mexicains. La situation est trop mauvaise maintenant pour que nous puissions traiter avec succès. Il ne reste donc qu'à nous en aller, ce dont personne ne peut nous empêcher ; mais cette solution égoïste fait beaucoup crier contre nous les Français du Mexique et tous ceux qui disent avoir été nos amis. Le fait est que ce n'est pas brillant et que dans l'armée chacun a hâte d'avoir fini et d'oublier cette malencontreuse histoire, car, à part les succès militaires, toute cette expédition du Mexique n'aura été qu'une longue école. Il semble qu'il eût fallu ou ne pas choisir l'em- " pereur Maximilien ou, une fois le choix fait, le soutenir mordicus sans économie d'homriies ni d'argent; mais le grand malheur de tout cela a été que Mexico est trop loin de Paris et qu'en France on n'a jamais paru comprendre la question ni

3l8 . LETTRES DU GENERAL VANSON

la progression de la situation, de sorte qiie toutes les solutions arrivent toujours, ici, quand les questions ont changé de face. Et puis, il faut avouer à la décharge du gouvernement français qu'outre qu'il n'était pas très bien renseigné, il n'a pas été du tout soutenu par l'opinion publique, au contraire ! Tu peux lire dans la Revue des Deux-Mondes, numéro du i" septembre, J2 crois, quelques pages de la revue politique d'un M. Forcade, qui paraissent reproduire assez bien le thème soutenu actuellement par le gouvernement français. Le numéro du i^"" octobre ou du 1 5 septembre contient un autre article d'un lieutenant de chasseurs d'Afrique, nommé Kératry, qui est beaucoup moins bon.

Rien de nouveau sur mon compte personnel, si ce n'est que j'ai appris que le général Osmont m'avait donné le numéro i à l'inspection. Mais oh ignore ceux du maréchal, qui a caché ses notes. Cela signifie donc peu de chose, si ce n'est un témoignage de satisfaction de mon chef direct, auquel j'ai été fort sensible

Mexico, 25 ou 28 novembre 1866.

Il est à peu près admis comme une certitude que nous

nous rembarquerons tous du i^*" février au 15 mars. Du reste, il est probable que, quand cette lettre arrivera en France, les vaisseaux qui doivent venir nous chercher seront déjà en route ; vous serez donc: fixés avant de m'avoir lu.

Nous ne le sommes point encore ici sur le régime politique qui va probablement succéder à celui que nous avions implanté ici. L'empereur est toujours à Orizaba et ne donne guère signe de vie. Cependant il a réuni là les gros personnages mexicains de son empire, et, avec eux ou en leur présence, il a dû prendre

OU il va prendre, on l'espère, une décision, car il est urgent de sortir de cette incroyable situation.

Les bruits les plus contradictoires circulent en attendant, et ce matin encore un des journaux français de la capitale assurait que l'empereur revenait décidément à Mexico pour soutenir la lutte après notre départ ; tandis que l'autre déclarait que Sa Majesté devait s'embarquer le yo novembre.

En attendant, notre évacuation marche. Là garnison de Mazatlan, celle qui donnait lé plus d'inquiétudes, à cause du très grand nombre de malades qu'elle compte, a rallié à l'heure qu'il est le général Castagny, qui s'est avancé au devant d'elle ; et il est probable qu'elle sera à Mexico pour le commencement de janvier. Toutes les autres troupes de l'intérieur pourront y être avant ce moment-là, si l'on veut. Notre ligne de Mexico à Vera-Cruz est maintenant assez bien gardée, et, malgré les progrès des bandes, la question militaire est à peu près hors de cause. Nous avons toujours été sûrs de pouvoir nous en aller, mais on craignait un peu pour les détachements les plus éloignés, tandis que maintenant le plus délicat sous ce rapport est fait sans encombre.

Il ne reste d'exposés, que. les Français qui servent dans les corps mexicains. Ceux-là sont encore isolés et ils ont déjà éprouvé des pertes qui ont fait sensation dans l'armée, à cause de la notoriété des officiers qui ont succombé. L'un d'eux, le commandant Berthelin, était de ma promotion. Il avait, il y a dix-huit moisj purgé le Taliseo des bandes de brigands qui l'infestaient, à là tète d'une compagnie franche d'infanterie. On avait espéré qu'il rendrait en conséquence de grands services en organisant la gendarmerie mexicaine dans cette contrée; et on l'avait à cet effet nommé lieutenant-colonel de gendarmerie. Il vient de se faire tuer avec la plus grande" partie de ses gendarmes. Je ne comprends pas qu'on ne rallie pas tout ce qui est français, puisqu'on est décidé à s'en aller. Dans le début et

même maintenant encore, sur beaucoup de points, les commerçants français disaient vouloir tous partir avec nous ; beaucoup se rassureront peut-être, si les républicains leur font des promesses ; mais, en attendant, il en part déjà avec tous nos convois, descendant sur Vera-Cruz. On paraît croire ici à un appel au peuple après l'abdication, on ne sait que penser des bruits d'une entente franco-américaine. Mais en somme dans l'armée on est dégoûté de tout ce vilain mic-mac qui finit si mal, et on ne s'occupe plus que du retour, et ensuite de la guerre de Prusse, à laquelle pour mon compte je crois peu ou point. On dit que la principale mission du général Castelnau

est de nous forcer à nous embarquer pour le 1 5 mars

On attend ici incessamment les deux commissaires américains. Quelle triste comédie ! .

Mexico, le 9 décembre 1866.

Il est probable que nous ne sommes plus à Mexico même que pour un mois ou un mois et demi. Nous irons alors nous établir plus près du point d'embarquement. On calcule encore que les troupes françaises qui sont encore au delà de Mexico nous auront ralliés pour le 15 ou 1 6 janvier; à cette époque, tout le corps expéditionnaire sera échelonné entre Mexico et Vera-Cruz, afin de s'embarquer probablement du i^"" février au 1 5 mars.

On a télégraphié par le câble, il y a quelques jours, pour faire partir de France tous les transports. Dispense-moi de te donner d'autres nouvelles politiques. Le gâchis est tel qu'il vaut

mieux n'en pas parler. La chose qui nous navre le plus, c'est de voir jusqu'à présent laisser en arrière, c'est-à-dire assez exposés, ceux de nos camarades qui sont entrés dans la formation des bataillons de cazadores. C'est incompréhensible. J'ai plus que jamais sujet de m'applaudir de n'être entré dans aucune de ces formations ou fonctions hétéroclites, quelque séduisantes qu'elles aient pu paraître, au début, à beaucoup de gens.

Tout cela t'expliquera que nous nous efforçons de ne penser qu'à notre retour en France qui approche tous les jours.....

Mexico, le 9 janvier 1867.

Nous ne savons toujours pas au juste quand nous quitterons Mexico ; il est assez probable qu'au lieu de partir d'avance avec le général Osmont pour aller diriger l'embarquement, je resterai ici jusqu'au dernier moment avec moii nouveau service, qui, comme je vous l'ai écrit, est celui des récompenses, avancement et décorations. C'est très minutieux, surtout l'avancement, et ce n'est intéressant que pour ceux qui en profitent ; mais enfin, cela ne durera plus que deux mois au plus et je ne serai pas fâché d'avoir vu un peu ce que c'était que cette boutique-là.

Je n'ai pas le coeur de vous parler politique ; c'est toujours aussi embrouillé et pas plus beau. L'empereur Maximilien est reveau, il y a trois ou quatre jours, à Mexico. Ses palais sont déméublés; il est installé tout près de la ville, dans une hacienda moitié ferme, moitié maison de campagne. Il a ren- . voyé le poste français le lendemain, et n'est plus entouré que de Mexicains, lesquels ne lui sont guère dévoués, je le crains

pour lui. Les Autrichiens et les Belges se rembarquent avant nous et à nos frais. Il n'en reste que quelques centaines. Nous avons aussi heureusement commencé à réunir les nôtres qui étaient dispersés dans les cazadores, dans la gendarmerie mexicaine, etc

J'ai enfin vu le commandant Vilmette, qui vient d'arriver à Mexico avec son bataillon et qui a eu l'amabilité de venir me relancer chez moi. Il a l'air fort aimable et n'est pas fâché, je crois, de quitter le Mexique. Du reste la presque totalité des officiers de la légion étaient décidés à ne pas rester au service mexicain, et je ne sais comment cela se serait arrangé.

Le bruit courait ici avant-hier que l'empereur Napoléon avait télégraphié par le câble à son ministre à Washington qu'il dé- i' clarait la guerre aux États-Unis, mais qu'il avait envoyé contre-ordre quelques heures après. Le fait est qu'ils sont terriblement insolents pour nous ; mais c'est à qui nous lancera des ruades; et, si nous recevons si'complaisamment celle des premiers, il n'est guère probable que nous relevions le gant des Américains qui sont si loin de nous. On prétend aussi que jusqu'au milieu de décembre la commission de réorganisation de l'armée n'avait pu aboutir à bien. Je ne me rends pas bien compte de ce qu'ils cherchent, et tout cela naturellement nous intrigue beaucoup ; mais mon opinion commence à faire des prosélytes, et beaucoup moins de gens croient maintenant ici à la guerre de 1868. Tout cela est bien étrange. Le valet de chambre de l'empereur Maximilien dit que son auguste maître n'a apporté à Mexico du linge que pour huit jours. D'un autre côté, il est positif que des effets à lui continuent de filer sur Vera-Cruz. Il ne reçoit pas, est toujours un peu souffrant et continue ses colle :tions d'insectes. En attendant, les généraux cléricaux qu'il avait exportés en Europe, Miramon et Marquez, montrent assez de confiance et lèvent autant de troupes qu'ils r»peuvent. C'est assez curieux à voir, parce qu'on voit là la vraie

LETTRES DU GÉNÉRAL VAHâON }23

armée mexicaine. L'opinion générale est qu'ils se serviront de l'empereur comme défense, mais que, s'ils viennent à bout des libéraux, ils le lâcheront ; et Miramonou un autre se mettra à sa place

Puebla, le to février 1867.

Nous avons enfin quitté Mexico le 5 février, et nous voici de ce matin à Puebla. Notre mouvement de retour est donc bien dessiné. Nous nous attendons à apprendre tous les jours l'arrivée des premiers bâtiments, et, pour nous, nous comptons toujours nous embarquer avant le 1 5 mars.

Je voyage, comme je te l'ai dit, avec la deuxième colonne commandée par le maréchal. Cette colonne est assez nombreuse et nous donne pas mal de besogne, car jusqu'ici le maréchal a tenu à marcher militairement et à camper de la même manière. Or la plus grande partie de l'état-major est déjà disséminée d'ici à Vera-Cruz avec le général Osmont. Mon travail du personnel absorbant, et au delà, les instants qui me restent sous la tente, je n'ai pas un moment de répit ; ce qui m'empêche de trouver le temps long.

J'ai appris avec beaucoup de plaisir et mon inscription au tableau et le plaisir qu'elle vous a fait...... Je vais cependant

essayer d'écrire un mot à l'aide de camp du maréchal Canrobert pour le prier de remercier de ma part le maréchal ; mais il est 4** 30™, le courrier part à 5 heures et depuis ce matin 7^30™, 5auf trois quarts d'heure du déjeuner, je n'ai pas cessé d'être à cheval et, je pourrais presque dire, de galoper, de sorte que ma main tremble de façon à me rendre plus illisible encore qu'à l'ordinaire.

Ne vous illusionnez pas cependant sur les conséquences de

ma mise au tableau ; je puis rester encore plus de deux ans ^ capitaine.....

Vera-Cruz, le 3 mars 1867.

Je. VOUS écris de Vera-Cruz, où je suis depuis deux jours. On embarque à force, et le maréchal use de ses derniers pouvoirs pour faire des nominations. Nous sommes, par conséquent, encombrés et bousculés par la besogne. C'est le coup de feu de la fin ; il est donc le bienvenu.

Nous ne savons pas encore sur quel bateau nous embarquerons, car il est probable que nous ne serons plus ici pour le départ du paquebot du 13 mars.

- Nous tâcherons de bien choisir, mais cela m'empêche de vous fixer une date quelconque pour mon arrivée en France. Ce sera du i" au 30 avril, d'après la vitesse du bateau et le temps.

Saint-Nazaire, ii, avril 1867.

Je viens de débarquer à Saint-Nazaire en parfaite santé, après une traversée de vingt-six jours des plus heureuses : je trouve en arrivant deux lettres et un journal qui m'annoncent que je suis nommé à l'état-major de la i'^ division d'infanterie de la Garde, général Bourbaki.

Vous voyez qu'on me gâte comme position et que je pourrai attendre là assez patiemment mon grade de chef d'escadron.

Je pars ce soir pour Nantes, où je coucherai ; demain soir

je serai à Paris, où je serai malheureusement forcé de m'arrêter quelques jours, le moins possible

Nous étions sur le paquebot une douzaine d'officiers qui avons quitté la ville de Vera-Cruz quarante-huit heures, et la rade quatre jours après le départ du dernier soldat français.

On peut donc dire que c'est bien fini de ce côté-là.

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