‹ Crimee, Italie, MexiqueChapitre 14 sur 15 · DÉCEMBRE 1864 — AVRIL · texte numérisé non relu

DÉCEMBRE 1864 — AVRIL

Décembre 1864.

Je viens d'arriver à Cherbourg; il est lO heures du soir, et j'ai appris en arrivant que nous nous embarquions demain, au lieu du 10. Rodet et mon cheval n'arrivent que demain matin, juste à temps pour l'embarquement qui commence à lo heures du matin. Le temps parait assez favorable.

J'ai été très bien reçu à Paris et reconduit au chemin de fer par quatre ou cinq bons camarades, ce à quoi l'on est toujours très sensible dans les circonstances où je me trouve

Oran, mardi soir 21 décembre 1864.

Je suis arrivé ici dimanche dans l'après-midi, bien content d'avoir terminé la première et probablement la plus mauvaise partie de ma traversée. Nous avons été assez secoués pendant les quatre ou cinq premiers jours; mais, comme j'avais été assez heureux, grâce à mon ancienneté, du reste, pour obtenir une couchette dans ma cabine^ j'en ai beaucoup moins souffert, et j'en ai été quitte pour rester ces quatre ou cinq jours au lit ; maintenant j'espère que je serai un peu plus brave et que mon estomac se comportera mieux. Mon cheval a été lui aussi assez fatigué, mais lui aussi se remettra, je pense, bientôt, et de plus j'ai profité de son mauvais état passager pour émouvoir

en ma faveur le commandant du bord et obtenir de lui qu'il m'embarque un second cheval. Un aide de camp du maréchal de Mac-Mahon m'en avait fait proposer un ici, que j'ai pu monter deux fois et que je viens d'acheter et de payer. Je l'embarque demain. J'espère que, de cette façon, je ne serai pas obligé d'aller à pied de la Vera-Cruz à Mexico, car sur les deux il m'en restera toujours bien un d'intact. Rodet débarquera demain pour venir chercher ce nouveau cheval, sans quoi il n'aurait pas obtenu la permission de descendre à terre, ce qu'il

paraissait désirer beaucoup

Nous avons eu la bonne fortune d'avoir beau temps en passant le détroit de Gibraltar, de sorte que nous avons très bien vu la baie d'Algésiras et Gibraltar lui-même, ce qui est fort intéressant. Nous avons vu sur la côte d'Afrique les possessions espagnoles et, dans le lointain, le théâtre de la dernière guerre de l'Espagne contre le Maroc. Actuellement, le thermomètre est au beau, et tout nous fait présager que nous aurons beau temps pour sortir de la Méditerranée. C'est jeudi que nous levons l'ancre et notre prochaine relâche sera Sainte-Croix-de- Ténérife, où nous arriverons probablement dans une huitaine de jours. Nous y resterons vingt-quatre ou quarante-huit heures, ensuite nous filerons sur la Martinique, où il nous faudra, à ce qu'il paraît, une vingtaine de jours pour arriver. Nous y passerons huit jours, pour laisser respirer les hommes et les chevaux ; enfin de là nous nous rendrons en douze ou quinze jours à la Vera-Cruz. La traversée de Ténérife à la Vera-Cruz est toujours très belle dans cette saison-ci

Oran m'a beaucoup plu, quoique ce soit moins joH qu'Alger, et surtout qu'on n'y voie presque plus d'indigènes ; mais le climat est, dans cette saison-ci, charmant

Sainte-Croix-de-Ténérife, le 27 décembre 1864.

Nous sommes arrivés aujourd'hui en rade de Ténérife; je viens d'aller passer quelques heures à terre et j'y ai appris que le paquebot anglais y était de passage et partait demain pour l'Europe; je me hâte donc de profiter de ce qu'il y a encore pour quelques minutes de la lumière dans le carré des officiers de marine, pour vous écrire ces quelques lignes qu'on ira mettre chez le consul avec les autres lettres du bord.

Notre navigation depuis Oran a été alassi heureuse que possible et assez prompte, car nous ne pouvions pas arriver plus tôt à Ténérife. Mon cheval arrivé de France est rétabU et celui que j'ai embarqué à Oran va très bien.

Nous avons fêté dimanche la fête de Noël, comme on peut la fêter à bord d'un navire où il n'y a pas d'aumônier, c'est-àdire avec des chœurs chantés par les Allemands de la légion étrangère, et en faisant exécuter au gros orgue de Barbarie qui compose tout l'orchestre de l'équipage son répertoire complet. Après cela, il y a eu une surprise. Deux Italiens de la légion étrangère, napolitains de naissance, ont exécuté des pasquinades à l'itaUenne, à l'aide d'un vieux costume d'arlequin et de quelques nippes trouvées par-ci par-là. Ils s'en sont remarquablement tirés. Ajoutez à cela qu'on organise un théâtre, et vous pourrez juger que nous aurons de quoi occuper les loisirs que nous laissera notre navigation sous les tropiques.

Sainte-Croix-de-Ténérife est une assez jolie petite ville qui rappelle Malte, sans être tout à fait aussi jolie et aussi intéressante. La garnison espagnole se compose d'un bataillon de chasseurs et d'artillerie à pied. J'ai été très content de voir des troupes espagnoles : elles sont propres et ont beaucoup de physionomie. Demain, de grand matin, je descendrai à terre

avec le canot qui va aux provisions et je tacherai de voir une manœuvre, si c'est possible.

Les habitants ont le type espagnol très prononcé ; mais les hommes ont eu le mauvais goût d'adopter nos modes et les femmes n'ont conservé que la mantille, qui suffit cependant pour leur donner un aspect un peu moins banal qu'à l'autre moitié de la population. La corvette-école de la marine prussienne était en rade ; je ne m'attendais guère à voir ici pour la première fois des marins prussiens.

Fort-de-France (Martinique), le 19 janvier 1865.

Je VOUS écris de la Martinique, où nous sommes arrivés samedi 14 janvier au soir

Je profite des derniers moments que je suis sûr de passer encore à terre pour vous raconter en peu de mots notre voyage depuis Ténérife. Il n'a pas été très rapide, mais en revanche il a été heureux et fort calme. Le seul inconvénient est la chaleur, mais il est bon de s'y habituer peu à peu avant

d'arriver à la Vera-Cruz.

Nous n'avons rien eu de particulier, pendant notre traversée, que la cérémonie du passage du tropique : il y a là une fête traditionnelle, qui consiste dans le baptême des passagers et dans une espèce de mascarade maritime, laquelle fait oublier pendant vingt-quatre heures la monotonie de la vie du bord.

Mais la véritable compensation de notre voyage, nous l'avons trouvée ici. La Martinique m'a surpris, en bien, de la façon la plus complète. C'est réellement charmant et tout à fait en dehors de tout ce que j'avais vu jusqu'à présent. C'est

un vrai petit paradis. La ville de Fort-de-France, qui est la, capitale administrative de Tile, et la ville de Saint-Pierre, qui en est la cité commerciale, ne présentent rien de particulier comme constructions : les maisons sont petites et peu anciennes, en raison des tremblements de terre, mais cette population de mulâtres et de nègres est extrêmement curieuse. C'est un bariolage très comique et très pittoresque, encadré par la nature la plus riche qu'on puisse imaginer. J'ai fait deux des principales excursions, l'une en bateau à vapeur, à Saint-Pierre, ville d^ 30 000 âmes, qui possède le plus riche jardin botanique du monde, à ce que l'on dit ; et, en effet, quand on le voit, on est assez disposé à admettre la vérité de ce mot peut-être hyperbolique ; pour moi, j'ai été renversé. L'autre excursion je l'ai faite sur un de mes chevaux, à 12 kilomètres dans l'intérieur de l'île. L'une et l'autre sont charmantes. Enfin, le bouquet, c'est que, deux jours après nous, nous est arrivé un navire anglais chargé de i 200 Autrichiens de toutes armes, dans des costumes assez pittoresques.

Paso del Macho, le 6 février 1865.

Je suis arrivé à la Vera-Cruz samedi dernier ; j'y ai séjourné le dimanche et j'en suis parti ce matin par le chemin de fer qui, en trois heures, m'a conduit à Cameron. Là nous sommes montés à cheval et, après trois heures de route, nous sommes arrivés dans le petit village d'où je vous écris et qui est appelé à prendre une certaine importance, parce que, d'ici à quelques semaines, il formera la tête de ligne du chemin de fer. Nous repartons demain matin et nous allons coucher à Cordova,

puis à Orizaba, etc., jusqu'à ce que je rencontre le maréchal Bazaine, à l'état-major duquel je suis définitivement attaché. J'aurais dû commencer par vous apprendre cette bonne nouvelle, car tout le monde m'en félicite, et je pense qu'elle vous fera plaisir. Un de mes compagnons de traversée, le capitaine Mieulet, a la même destination, et nous voyageons tous deux pour cela avec le détachement de la légion étrangère, que nous sommes allés prendre à Oran, lequel par parenthèse est commandé par un de mes anciens de Saint-Cyr.

Nous ne savons encore où nous trouverons le maréchal ; et l'ordre qu'on nous a remis à Mieulet et à moi porte que nous devrons, s'il n'est pas, d'ici à quelques jours, en route pour rentrer à Mexico, aller le chercher à Oajaca, où se trouve actuellement une partie de l'état-major général. La fin de notre traversée s'est passée assez paisiblement, et j'ai eu la joie de débarquer mes deux chevaux sains et saufs et mes effets au grand complet et sans avaries.

Vera-Cruz n'est pas aussi laide qu'on veut bien le dire et, cet hiver, elle a l'avantage inappréciable d'être exempte presque absolument de cas de vomito. Du reste, depuis hier, il y règne un vent du nord -est assez fort, qui a toujours pour résultat de chasser la maladie et qui, lorsque la maladie n'existe pas, a néanmoins encore l'avantage, pour de nouveaux venus comme nous, d'abaisser beaucoup le niveau de la température. Aussi notre marche d'aujourd'hui a été fort agréable ; demain nous sortons des terres chaudes et nous entrons dans les terres tempérées. Le pays jusqu'ici n'est pas beau, sauf deux ou trois ravins torrentueux fort pittoresques. Nous avons sous les yeux un premier amphithéâtre de montagnes, que nous commencerons demain à gravir.

Le pays est curieux et les troupes aussi. J'ai déjà vu des Autrichiens, des Belges, des créoles et même des Mexicains, puis encore des Égyptiens, qui sont superbes

Je ferme ma lettre à Cordova, le mercredi 8 février, après un séjour nécessité par la question des attelages. Nos chevaux en avaient aussi besoin. Je viens devoir le général Douay, mon ancien lieutenant-colonel, qui rentre en France

Téhuacan, 12 février 1865.

Je vous écris ces quelques lignes pour vous annoncer la prise d'Oajaca, que nous venons d'apprendre en arrivant ici. Nous étions en marche pour rejoindre le maréchal au siège de cette ville. Cette nouvelle va probablement changer notre itinéraire, et peut-être allons-nous aller directement à Mexico. Nous attendons des ordres à ce sujet : on les a demandés par le télégraphe.

Je vous écris au son du carillon de toutes les cloches de Téhuacan, et Dieu sait s'il en reste, malgré le dernier tremblement de terre. En même temps, une musique indienne parcourt la ville en exécutant des fanfares qui sentent leur cru, pendant qu'une demi-douzaine de messieurs barbus, avec de grands chapeaux, tirent des coups de pistolet derrière. La ville elle-même a un cachet très original et le pays aux alentours est couvert d'une végétation toute nouvelle pour moi. Le tout ne laisse pas de produire un certain effet.

Je suis logé dans le logis réservé aux généraux de passage, attendu que je suis le plus gros bonnet de notre petite colonne

Porfirio-Diaz est pris avec toute la garnison ; nous n'avons pas d'autres détails.....

Puebla, le 22 février 1865.

Je t'écris du cercle des officiers du régiment étranger à Piiebla, où je suis venu chercher une table et ce qu'il faut pour écrire, car, dans cette grande et belle ville, nous sommes logés entre quatre murs entièrement nus : ce qui ne nous est pas arrivé jusqu'à présent dans les moindres villages, où nous trouvons au moins un banc et une table de bois blanc. Il est vrai qu'en revanche toutes les autorités desquelles ces choses-là dépendent sont magnifiquement installées ; mais peu importe, puisque nous partons demain.

Nous sommes arrivés ici avant-hier lundi, venant de Tehuacan ; et demain matin nous nous dirigeons sur Mexico. Nous n'avons plus, dans cette dernière partie de notre route, la chance de voyager avec les 400 hommes du régiment étranger, dont les officiers nous offraient leur table.

Je pars simplement d'ici avec un lieutenant-colonel d'étatmajor, mon collègue le capitaine Mieulet, douze soldats belges, deux boulangers, deux voitures du train et nos cinq ordonnances ; mais de cuisiniers, point. Nous vivrons en route à la mexicaine, ce qui ne m'effraie point, vu la complaisance de mon estomac.

Nous avons six jours de marche d'ici à Mexico ; nous y arriverons donc le mardi de bonne heure, à moins que notre colonel, qui est, je ne sais pourquoi, fort pressé d'y arriver, ne • parvienne à nous y faire aller en cinq jours, ce à quoi je m'oppose de mon mieux, attendu que ce que je trouve de plus agréable dans ce pàys-ci, c'est de voyager, quand les marches ne sont pas trop fortes.

Puebla est une jolie ville fort animée, quoique les habitants s'y plaignent de l'état des affaires, exactement comme en France.

Le nombre des églises y est très grand, et parmi elles la cathédrale, surtout à l'intérieur, est splendide.

Du reste, dans tous les endroits gros et petits que nous avons traversés, les seuls édifices remarquables sont les églises ; on en voit quelquefois trois de grandes dimensions dans un village, avec de grands espaces clos de murs autour. Malheureusement, presque partout, elles ont énormément souffert du dernier tremblement de terre. L'intérieur et l'extérieur sont presque toujours fort chargés d'ornements : il y a de superbes boiseries ou plâtres dorés à l'intérieur. Les tableaux sont nombreux, quelquefois bizarres, mais généralement médiocres. Les statues sont très nombreuses et toutes habillées et peintes, ce qui produit un effet singulier ; les plus riches sont enfermées dans des châssis de verre. Certaines églises ressemblent à un vrai cabinet de cire. Le Christ et généralement les martyrs sont couverts de plaies et de sang ; les têtes sont garnies de cheveux naturels : c'est quelquefois d'un effet atroce

Mexico, le 27 février 1865.

Je m'empresse de saisir cette occasion de vous annoncer

mon arrivée en très bon port à Mexico. Elle a eu lieu hier, dimanche gras, après quatre fortes étapes qui nous ont amenés de Puebla ici.

Le maréchal y était rentré la veille ; je suis décidément placé à son état-major général et je reste par conséquent à Mexico même. J'ai déjà un logement à peu près assuré et je vais m'établir comme en garnison, peut-être pour assez longtemps. La ville est vaste, et hier elle présentait à peu près le mouvement d'une capitale. L'installation des officiers d'état-major (logement, pension, bureau, etc.) est très confortable

Un de mes compagnons de voyage est envoyé à Mazat-

lan, sur le Pacifique, et l'autre au nord, à la frontière des États- Unis, à Paso-del-Norte. Ce dernier a au moins six cents lieues à faire à cheval pour atteindre sa destination. C'est un voyage intéressant, mais un peu long.

Je viens d'employer ma journée à étudier un peu les

registres et les papiers de cet état-major, où tout est nouveau pour moi. Demain ou après je saurai quelle est la partie du service de l'état-major général qui me sera spécialement confiée. J'y suis actuellement le capitaine le plus ancien de grade, mais en même temps le plus novice comme Mexicain.

Le troisième de mes compagnons de voyage reste ici avec moi, pour s'occuper de topographie. C'est le capitaine Mieulet. Cela tombe bien, car c'est celui dont le caractère me convient

Mexico, le 10 mars 1865.

Me voici enfin installé, non sans peine, car les logements sont rares et chers, et j'en suis déjà à mon troisième, y compris l'hôtel. Je suis décidément casé à Mexico, et on m'a mis sur le dos, dès le jour de mon arrivée, toutes les affaires mexicaines, c'est-à-dire la bouteille à l'encre de l'état-major général. Ainsi je compose à moi tout seul les bureaux d'un petit ministère de la guerre. Heureusement que cette arméç est microscopique, sans quoi vous pensez bien que je n'y suffirais pas. Mais elle n'en est pas moins très embrouillée, parce qu'elle comprend une foule de corps irréguliers et de gardes nationales, plus ou moins armées, au milieu desquels il faut se dépêtrer comme on peut. J'y gagne d'avoir une certaine indépendance dans mon

service et de n'être plus un simple secrétaire ; mais je ne suis qu'au début et je ne puis prévoir encore complètement comment cela marchera. Le maréchal commande, comme vous le savez sans . doute, les troupes mexicaines comme les autres : c'est ce qui vous explique mes fonctions, le ministère de la guerre de ce pauvre empereur Maximilicn n'existant encore, pour ainsi dire, que de. nom, au point que moi, arrivé depuis dix jours, je suis déjà en mesure de redresser les situations qu'il m'envoie.

Tout cela vous paraîtra sans doute aussi bizarre qu'invraisemblable, mais ce pays-ci est le pays des étonnements pour nous autres Français.

Je ne connais encore rien que l'aspect général de la

ville. Les quartiers riches sont assez beaux, les autres sont fort sales ; toutefois le soleil égaierait tout, si la poussière n'en était la suite obligée.

Quant aux habitants, beaucoup de luxe et de flâneurs des deux sexes, mais les rapports avec eux, même avec les Français, sont nuls, à quelques rares exceptions près

Mexico, le 10 mars 1865.

Je vous ai raconté qu'on m'avait confié le bureau des affaires mexicaines, c'est-à-dire tout ce qui a rapport au personnel, etc., des troupes mexicaines de toute nature.

Jusqu'à présent, ce service était fait par un ancien capitaine d'état-major français démisionnaire, qui était venu ici tout exprès avec l'empereur. Mais il ne s'est pas entendu, à ce qu'il paraît, avec les Mexicains, ou n'a pu faire adopter toutes ses idées par l'empereur, s'est fâché et est parti.

LETTRES DE CAMPAGNES • l6

Je n'ai, heureusement pour moi, pas les mêmes difficultés à vaincre; mes fonctions sont moins hautes, ma personnalité disparait derrière celle du maréchal. Mais cependant, comme ces affaires-là ennuient tout le monde, attendu qu'elles sont fort embrouillées et ne marchent pas, on me laissera me débrouiller tout seul tant qu'on pourra, c'est-à-dire, bien entendu, faire des projets de lettre que le maréchal signera. Tout cela n'est pas encore bien clair, ni mes attributions bien définies, mais cela me donne beaucoup à étudier et à travailler, d'autant plus que personne ne m'a mis au courant et que presque tous les dossiers sont en espagnol. C'est, m'a-t-on dit, mon ancienneté qui me vaut cet honneur ou plutôt ce fardeau

Mexico, 10 avriL

Voilà cinq ou six jours que je n'ai pas un moment à

moi. On m'a chargé à l'improviste de faire au ministre de la guerre de France un rapport sur l'état actuel de l'armée mexicaine, qui m'a demandé beaucoup de besogne, et que j'ai eu relativement peu de temps pour préparer et rédiger, d'autant plus qu'il fallait y joindre trois grands états de situation et que tout cela est en sus de ma besogne courante. Le tout devait partir par le courrier d'aujourd'hui, et le maréchal vient seulement de le signer. Je commence à me faire à la latitude qu'on me laisse dans ces affaires-là, et cette fois-ci j'ai dit ma pensée aussi librement que si j'avais parlé pour moi, quoiqu'il y eût des choses assez délicates et qu'on ne m'eût en aucune façon indiqué quelle couleur je devais leur donner, puisqu'on s'était borné uniquement à me dire le titre du rapport que j'avais à foire. Aussi étais-je assez incertain de l'accueil qu'on y ferait; or, le colonel d'abord et le maréchal ensuite l'ont endossé, sans

y changer une syllabe. Cela m^étonne toujours, mais cependant cela m'a fait plaisir, quand ce ne serait que pour ne pas l'avoir eu à recommencer.

J'ai. maintenant le cheval qui m'a forcé à vous quitter un peu trop vite la dernière fois. C'est, comme je vous l'ai dit, un des chevaux du général mexicain Porfirio Diaz, qui a rendu au maréchal la place d'Oajaca. Me voilà par conséquent à la tête de quatre chevaux, dont trois au moins sont fort agréables. Le quatrième, le cheval arabe que j'ai acheté à Oran, est peut-être le plus fort, mais il a de moins jolies allures et il est un peu froid ; ce qui fait que le gaillard ne s'usera pas vite, tandis que j'ai un petit cheval mexicain qui est vif comme un oiseau, mais aussi qui a des tares aux jambes, quoiqu'il n'ait que six ans.

C'est un cheval du sud, qui est bien plus léger que les chevaux des plateaux.

Il ne serait pas impossible que nous fissions d'ici à un mois une petite tournée avec le maréchal. Je le désire vivement, car ce serait une belle occasion de voir un peu de pays, et, en restant à côté du chef, je serais sûr de voir mes lettres de France arriver et partir aussi régulièrement qu'ici, puisque le paquebot ne part jamais sans la permission du maréchal. Mais cela n'est pas encore décidé ; il y a même une forte raison contre : c'est que notre grand chef va, dit-on, se remarier ici contre une Mexicaine. Cela fait, comme vous pensez, du bruit dans Landerneau

Mexico, 28 avril 1865.

On peut dire qu'ici on n'a jamais froid, au moins dans

le sens qu'a ce mot en Lorraine, excepté sur quelques points

très élevés. Seulement, Thabitude de la chaleur fait que tout le monde se plaint, s'enveloppe et même s'enrhume, dès que la température baisse un peu.

Il n'y a rien de nouveau, pour moi du moins, depuis ma dernière lettre, mais on a reçu hier des nouvelles d'Amérique assez graves : le président Lincoln et son ministre des affaires étrangères auraient été assassinés, et en même temps l'armée de Lee, le dernier espoir du Sud, serait prisonnière. Le Mexique touche de près à l'Amérique, et par conséquent tout cela occupe beaucoup les esprits ici. Mais il est bien difficile de prévoir encore les conséquences des deux événements qui, sans se contre-balancer, paraissent peut-être devoir agir en sens opposé l'un de l'autre. Les derniers succès du Nord auraient relevé ici les espérances du parti juariste. Cela s'est produit par une reprise de la lutte dans le Michoacan, province très montagneuse et très difficile, où on avait espéré pouvoir laisser le régiment belge tout seul avec des troupes mexicaines. Heureusement la population avait, à cette nouvelle, exprimé si haut ses inquiétudes, que contre-ordre avait été donné et qu'un colonel françiis avec un bataillon et un escadron y avaient été laissés. Cela n'a pas empêché trois compagnies belges d'être surprises dé nuit dans un village et faites prisonnières par Régules, après avoir perdu la majeure partie de leurs officiers.

Mais, il y a quatre jours, la petite colonne française, à laquelle on avait adjoint, pour leur donner une occasion dé prendre leur revanche, une centaine de Belges, a fini par rattraper le nommé Régules, malgré sa vélocité (il fait avec sa troupe quinze à vingt lieues par jour), et on lui a donné une bonne raclée.

Malgré tout, l'affaire fera probablement beaucoup de bruit en Belgique et par suite en France. Les Belges ont sans doute autant de courage que les autres, mais les soldats sont jeunes ou inexpérimentés, et les officiers sont comme leurs soldats.

Ils s'attendaient à garder le palais de l'empereur, à Mexico, et quoique ayant de la bonne volonté, ils trouvaient le début un peu rude, surtout les longues marches de ce pays-ci, où l'infanterie trime réellement beaucoup. On a bien imaginé mille moyens de venir en aide un peu à ces pauvres jambes qui commencent à s'user : beaucoup de corps d'infanterie ont des compagnies montées sur des mulets ou sur de petits chevaux mexicains ; en outre, on fait porter le plus de sacs qu'on peut par des mulets ou des voitures. On m'a fait faire à moi-même, la semaine passée, un petit voyage assez intéressant où j'étais escorté par douze zouaves montés sur des mulets. C'était, comme vous pensez, une escorte d'honneur, mais elle n'en a pas moins fait ses dix-sept lieues dans la journée, de Mexico à Toluca, et, moitié à pied, moitié à cheval, zouaves et mulets sont très bien arrivés. Le pays est très beau ; on est, pendant une douzaine de Heues, dans la montagne, et cela rappelle positivement les Vosges, sauf l'eau, qui est pour le moment absente. J'allais inspecter, ne vous déplaise, un bataillon mexicain, dont on veut faire le bataillon modèle de l'infenterie ; mais, à la suite de la mésaventure des Belges, il avait marché la veille au secours d'une autre compagnie de la même nation, et je n'ai malheureusement trouvé que le dépôt, qui m'a reçu avec les honneurs dus à mon rang et qui était commandé par un ancien officier de l'armée espagnole, fort dégoûté de ses soldats. Il faut tenir ces gens modèles enfermés toute la journée pour qu'ils ne se sauvent pas. Cependant, ils ne se battent pas trop mal, mais ils sont sales, toujours en guenilles; et puis, à cause de leur habitude constante de déserter, on ne sait jamais sur qui compter. Je suis revenu en deux jours à Mexico, puisque rien ne me pressait plus.

Actuellement j'ai l'espoir que nous allons entreprendre bientôt une tournée un peu plus longue. Je vous ai déjà dit que le maréchal avait l'intention de se rapprocher des provinces

du nord, où différentes colonnes vont tâcher d'atteindre la frontière des Etats-Unis, afin d'expulser complètement Juarez et les, débris de son gouvernement.

Les mouvements à cet effet étaient déjà commencés, quand Negrete, général juariste, un peu ravitaillé par les Américains, est entré lui-même en opérations et, nous devançant, est allé déporter de Saltillo et de Monterey les Mexicains bien pensants, mais assez peu vigilants et énergiques, qui gardaient ces deux points importants.

Cela va donner un peu d'importance à l'expédition du nord, et cela nous donne aussi par conséquent plus de chances de marcher, le maréchal ne pouvant guère rester à quatre cents lieues du théâtre d'opérations un peu considérables. Les uns disent que nous irons à Durango, les autres à San-Luis-de-Potosi. Ces deux villes passent toutes deux pour assez agréables. L'affaire finie, nous reviendrons ici le plus lestement possible.

Voilà bien des détails militaires, mais c'est qu'en vérité je suis encore à peu près impuissant à en donner d'autres sur le pays. Tu sais que je ne me familiarise pas vite avec les Français ; et il faut me rendre cette justice que je serai encore beaucoup plus lent à le faire avec les Mexicains, bien que pas mal de mes camarades cherchent dans ce monde-là leurs distractions.

Je suis donc réduit à ce que je vois dans les rues, et à Mexico l'aspect est beaucoup trop européen pour être bien intéressant. Les quartiers absolument indigènes sont si sales qu'il n'est pas possible d'y aller. Cependant, comme usage local, j'ai vu les cérémonies de la semaine sainte. C'est très bizarre : les églises sont pleines, mais les rues et les abords mêmes des églises sont également remplis de gens qui paraissent s'amuser pour le moins autant que pendant le carnaval. Le jeudi saint, jour où on visite les paradis, qui par parenthèse ne sont que riches sans être curieux, tous les carrefours se remplissent de bouti-

ques improvisées, où on vend toute espèce de rafraichissements et de sucreries ; il s'en fait une énorme consommation ce jourlà. La place de la cathédrale a l'air d'un champ de foire. Les Indiens y dorment après diner ou après boire sur le gazon ; le vendredi saint est le jour où l'on prend le plus de glaces dans les cafés : c'est l'usage. On donne aussi des diners et on prétend même qu'on danse. Par contre, pendant que les cloches sont absentes, on ne peut circuler à cheval ni en voiture ; ce qui fait que les femmes choisissent cette occasion, très rare pour les riches, de parcourir les rues dans de magnifiques robes, avec lesquelles elles balaient superbement beaucoup de choses. Somme toute, dans ce temps-là comme toujours, ce peuple étonne, mais ne séduit pas du tout. L'archevêque a très grand air, quelques chanoines ont aussi de la physionomie, mais la presque totalité du clergé a très mauvais aspect, sous tous les rapports, ei les scandales, même publics, ne sont pas rares. J'en ai eu moi-même un exemple ignoble. L'empereur Maximilien a fort à faire : c'est le cri général

Mexico, 10 mai 1865.

Quoiqu'il se passe encore, par-ci, par-là, dans l'immense étendue de territoire que nous occupons, un certain nombre d'aventures plus ou moins sérieuses, notre vie à nous autres, habitants de la capitale, ne s'en ressent pas, et peu s'en faut qu'on ne suive d'ici les péripéties de l'expédition avec le calme que je pouvais mettre à Nancy à lire les bulletins de la guerre du Schleswig Holstein. Nous espérons, il est vrai, faire bientôt une tournée, mais, outré que cela n'est point encore sûr, la chose n'aura pour objet que de nous rapprocher du théâtre des événements, sans nous y faire arriver. Dans la di-

rection du nord le télégraphe électrique s'arrête assez près d'ici, et dès lors vous concevez que c'est une chose fort importante pour le maréchal de se rapprocher de quatre à cinq jours des colonnes qui opèrent ou vont opérer.

Toutefois, si nous nous mettons en route, ce ne sera que dans les premiers jours de juin. J'aurais, dans ce cas, le plaisir de nous voir escortés par un escadron de hussards hongrois et un escadron de lanciers polonais, ce qui ne me sera pas désagréable. La bigarrure est assez complète, comme vous le dites, dans l'armée combinée commandée par le maréchal ; malheureusement, les Mexicains ne sont décidément pas beaux. Ils ne manquent pas cependant de pittoresque, mais pour cela il faut les voir en dehors de Mexico. Ceux de la capitale sont trop tenus à l'européenne et ne constituent guère que des caricatures. En outre, il y en a trop peu, car l'empereur, et c'est ce qui me renverse, n'a même pas une sentinelle mexicaine à la porte de son palais. On donne à. cela fort sérieusement pour raison que les soldats mexicains sont trop malpropres dans leurs habitudes et qu'il aurait fallu balayer et gratter les cours toute la journée. Il faudra bien cependant que sa Majesté Impériale s'habitue à son peuple, ou bien qu'on le ramène à des usages plus dignes. En attendant, l'empereur du Mexique est gardé par des zouaves, des Autrichiens et des Belges, alternativement. Il en est de même un peu partout et il faut avouer qu'il n'est pas possible de traiter plus cavalièrement une nation ni d'en trouver une qui ait l'orgueil militaire moins développé. Ainsi les soldats mexicains nous saluent et jamais, au grand jamais, un officier de cette nation n'est salué par un soldat ou un officier européen. On les traite encore plus mal que nous ne traitions les Turcs, qui du reste avaient sur eux l'avantage de s'en soucier fort peu et de continuer imperturbablement à nous tenir de leur côté en souverain mépris. Tout ceci n'est peut-être pas très adroit, mais c'est ainsi. Du reste il faut dire

qu'au Mexique Tannée ne jouit pas dans la population de la même considération qu'en Europe. Bandit et soldat, cela se ressemble souvent ici. A part quelques officiers d'ordonnance de l'empereur, que nous tenons d'ailleurs aussi à l'écart que les autres, on ne voit jamais un officier mexicain fréquenter ce que l'on appelle ici la bonne société mexicaine. Je suis d'ailleurs ce noble exemple, mais j'en parle par ouï-dire.

Nous avons eu, la semaine passée, un bien triste événement. Le colonel du 3^ zouaves (un colonel de trente-huit ans, le plus jeune de l'armée) a été brûlé dans un incendie avec un clairon de son régiment et un lieutenant du 99% en essayant d'organiser le sauvetage. L'appartement où a eu lieu ce malheur était habité par une famille française, que le colonel connaissait d'ailleurs un peu et qu'il venait de conduire chez elle, lorsqu'il est revenu et est monté au premier étage, dans une grande pièce minée par les flammes et qui s'est effondrée. On n'a pu le retrouver qu'une trentaine d'heures après ; il est très regretté. On a fait un grand service à la cathédrale (les Mexicains n'abondaient pas), et ensuite on l'a conduit au cimetière de la colonie française, ouvert depuis quelques jours et qui se trouve ainsi inauguré par deux colonels de zouaves : le colonel Martin du 2^, tué d'un coup de canon dans la victoire de l'an dernier, et le colonel Tourre, resté dans les flammes d'un incendie. Un certain npmbre de maisons de la grande rue des Pkteros, que traversait le cortège, se sont pavoisées de deuil, mais il faut dire que c'est la rue où il y a le plus de Français. La nationalité du brûlé ne faisait rien à l'affaire, car, pour l'officier du 99® en particulier, il s'était déjà fait à demi rôtir à l'incendie précédent qui ne concernait que des Mexicains. Quant à ceux-ci, ils ne se rôtissent jamais..... pour leur prochain. Du reste, les secours, malgré l'abondance de l'eau qui coule sous toutes les rues, sont fort mal organisés. Presque tout le monde a appris l'incendie le lendemain. Quant au co-

lonel Tourre, outre qu'il demeurait tout près, il a aperçu le feu en venant de prendre une glace au café, à la sortie du théâtre français, vers minuit. A i heure, il était mort et carbonisé. Il était, dit-on, sans aucune fortune et laisse une sœur, supérieure d'un couvent à Montélimar.

Le général Douay, mon ancien lieutenant-colonel du 20* et actuellement général de division, que j'ai rencontré rentrant en France à mon arrivée ici, est déjà en route pour revenir, depuis le 23 avril. On se demande ce qu'il rapporte. Il n'est pas impossible qu'on nous renvoie des hommes et des chevaux, les régiments étant fort réduits par les libérations successives, et nos pauvres chevaux d'Afrique très éreintés par le métier qu'ils ont fait depuis trois ans.

Mexico» le lo mai i86$.

Mon cher Vaulgrenant,

Qui nous aurait dit, l'an dernier, quand nous nous couvrions de poussière au camp de Châlons, que, quelques mois après, nous irions continuer le même exercice dans deux parties du monde différentes ? Je le regrette, pour ma part, mais, puisque l'empressement si dmable que vous aviez mis à me faire une pince moins loin de vous n'a pu aboutir, je veux du moins essayer de profiter de mes pérégrinations pour me rappeler à votre bon souvenir en causant de cet affreux Mexique, que la présence de MM. les militaires français peut seule rendre à peu près supportable

Il ne me paraît pas même possible, tant les cartes sont brouillées, que l'Empereur, malgré le désir qu'il doit en avoir, puisse brusquer la fin de l'aventure et nous tirer lestement

d'ici par un tour de son métier. MM. les juaristes n'ont pas eu la patience de faire les morts assez longtemps pour nous permettre de déguerpir décemment : ce qui cependant eût été, ce me semble, plus adroit de leur part ; et actuellement ils font tout et si bien qu'au lieu de renvoyer des régiments, nous demandons, à cor et à cris, des hommes et des chevaux. Voici le général Douay qui revient, presque immédiatement après son arrivée à Paris. J'ignore ce qu'il apporte dans les plis de son manteau ; mais tout ce que je sais, c'est qu'en partant il protestait ne vouloir revenir qu'avec la certitude de conserver les moyens suffisants pour faire de la besogne solide et aussi durable que peut le permettre le sol mouvant du Mexique. Nous verrons bien. En attendant, toutes les lunettes sont braquées sur le nord, où beaucoup de gens croient dé^à apercevoir les rifles et les barbes de bouc des Yankees. J'espère que d'ici à peu de jours nous serons en route pour aller voir de plus près ce qu'il y a derrière cet horizon, qui est certainement, je ne dirai pas sombre, mais obscur.

Le plan de campagne de cet été était tout simplement d'expulser du territoire de l'empire M. Juarez et son gouvernement, en poussant jusqu'à la frontière des États-Unis deux col >nnes, agissant l'une à l'ouest dans la Sonora, l'autre au centre dans l'État de Chihuahua, dont la capitale était le quartier général des dissidents. Quant à l'est, on le croyait suffisamment gardé par le vieux Mejïa, qui avec les 3 000 Indiens de sa division occupait Matamoros, avec des détachements à Saltillo et Monterey. Dès la prise d'Oajaca, le maréchal avait fait commencer les mouvements préparatoires de cette petite opération, dont le point extrême était à environ cinq cents lieues de Mexico, à Paso-del-Norte.

Vous imaginez facilement ce qu'il faut de temps, dans un pays où il n'y a pas de chemin de fer et presque pas de télégraphe électrique, et où, de plus, les routes ordinaires sont très

souvent affreuses et les courriers assez souvent interceptés, pour qu'un corps d'armée, dont Veffectif total n'atteint pas 29000 hommes, dispersé sur un territoire immense, dont aucun point n'est absolument sûr, change peu à peu le groupement de ses forces^ de son matériel et de ses magasins, de manière à passer d'une expédition dans le sud à une expédition dans le nord et du golfe de Tehuantepec au Paso-del-Norte. C'est pendant l'exécution compliquée de ces mouvements préliminaires que l'insurrection s'est rallumée dans le Michoacan et que, dans le Chihuahua, Negrete, ravitaillé d'armes, de munitions et, à ce qu'on prétend, d'hommes par les Américains, a pris l'initiative avec 3 000 à 4 000 hommes bien équipés et, trompant le général Brincourt, qui, à l'avant-garde de la colonne du centre, avait mission de l'observer et de le contenir, s'est jeté dans le Coahuila et, marchant vers l'ouest parallèlement à la frontière des États-Unis, a rapidement enlevé Saltillo, Monterey et Victoria, abandonnées presque sans combat par leurs garnisons mexicaines.

Ceci a naturellement changé le plan primitif: avant de marcher sur Chihuahua, il faut purger les trois provinces de l'ouest ou peut-être encore, ce qui vaudrait mieux, tâcher d'y enfermer Negrete, en le coupant de Juarez

Mexico, le 27 mai.

Ici le temps a changé aussi. Nous avons eu pendant une

dizaine de jours un avant-goût de la saison des pluies. C'était même, à ce qu'il parait, plus ennuyeux que la saison des pluies, parce que c'était moins régulier. Il a plu plusieurs journées entières et cela change bien désagréablement la physionomie de la ville, surtout pour les gens comme moi, qui ne vivent

que hors de chez eux. Vous n'avez pas d'idées de ce que deviennent les rues, à l'exception de quelques-unes des principales.

Pendant une huitaine de jours, les grenouilles donnaient concert le soir dans la mienne. On se serait cru au bord d'une grande mare. Le beau temps est revenu et elles s'en sont allées je ne sais où, mais on dit qu'elles reviendront y passer leur été.

Toute chose a son bon côté: cette première épreuve des pluies a rendu moins pénible la déception que j'éprouve, ainsi que quelques-uns de mes camarades, en voyant le maréchal disposé à renoncer à son excursion personnelle dans le norJ, car l'expédition se fait tout de même.

La chose n'est point encore très sûre, mais il parait maintenant probable que ni lui, ni nous par conséquent, ne bougerons de Mexico cet été. Si c'est pour voyager l'hiver, ce sera tout profit ; mais, si nous devons rester ici à perpétuité, ce sera triste pour plus d'un motif, dont le principal est qu'un voyage eût été intéressant, tandis que Mexico ne l'est guère. Les seuls quartiers véritablement indigènes sont les quartiers misérables et la misère n'y est pas belle, ni môme pittoresque. Quelle différence avec la misère de l'Orient !

A la promenade de las Cadenas, dont j'avais souvent entendu parler par le docteur, sans songer que ce serait mon unique ressource de tous les soirs, on n'entend parler que français, excepté les jours de musique, qui sont au nombre de deux par semaine. Ces jours-là, par exemple, il y a foule. Croirais-tu que les Mexicains, qui ont des voitures, y viennent en voiture et restant assis et restant confinés dans ces vénérables sapins forment un cercle à l'entour des pauvres diables comme moi, lesquels écoutent perchés sur leurs jambes ?

Au milieu de la place, à une centaine de pas du palais, devant lequel se fait la musique, il y a une rangée de chaises d'église ; mais je n'ai jamais vu personne dessus. Quand la musique est

terminée, vers 9 heures, tout ce qui est à pied s'en va d'un pas de procession arpenter cinq ou six fois trois des côtés d'un carré qui entoure la cathédrale. On y trouve de larges bancs - de pierre, que saisissent les premiers arrivés et sur chacun desquels une douzaine de personnes s'assoient dos à dos. D'autres vont tout bonnement étaler leurs robes sur les marches de la cathédrale. D'autres enfin préfèrent garnir le bas de gros piliers circulaires qui portent des réverbères. Ceux-là en effet ont le dos appuyé, tandis que, sur les bancs de pierre, on ne s'appuie dos contre dos qu'entre amis ou au moins entre Mexicains. Les inévitables voitures viennent contempler ce joli spectacle et leurs chevaux trouvent moyen d'aller encore moins vite que les promeneurs. Tout cela fume ; au bout d'une heure, il n'y a plus que des Français. Le plus triste pour Mieulet et moi, qui avons adopté ce genre de divertissement, comme étant encore le plus... divertissant de l'endroit, c'est que la saison des pluies interrompt tout cela. J'ai été une fois au théâtre français pour la représentation donnée au bénéfice de la famille du clairon de zouaves brûlé dans l'incendie dont je vous ai parlé. Croirait-on que, dans la capitale du Mexique, il ne se soit pas trouvé cinquante Mexicains ou Mexicaines pour participer à une œuvre de bienfaisance due à l'initiative de pauvres diables de comédiens et provoquée par un incident comme celui-là, puisqu'il s'agissait en somme de l'incendie de maisons appartenant à des Mexicains ? On pourrait supposer que cela tient au peu de popularité dont nous jouissons, mais l'explication ne serait pas, je crois, exacte, attendu que certaines familles, qui sont toujours escortées d'une certaine catégorie de nos camarades, n'y étaient même pas. La municipalité et le gouvernement encore moins ne s'y étaient pas fait représenter. La représentation a produit quatre mille francs environ, sortis de poches françaises. Il me semble que partout ailleurs, toute opinion politique à part, la population indigène, ne fût-ce que par

ostentation et aussi par honte de voir des étrangers s'exposer plus qu'elle-même dans ses propres sinistres, aurait tenu à envahir la salle et faire montre de générosité, mais ce peuple-ci n'a rien sous les côtes ! C'est à Milan qu'il aurait fallu voir une scène pareille ! Mais nous en sommes loin

Mexico, le 28 juin 1865.

Nous avons déjà vu dans les journaux d'aujourd'hui quelques nouvelles télégraphiques, la lettre de l'Empereur au prince Napoléon et la mort du maréchal Magnan, qui pourra bien faire changer encore une fois le maréchal qui est à Nancy. Nous attendons à Mexico, dans trois ou quatre jours, le général Douay, qui voyage par étapes. Beaucoup de gens voient en lui le successeur plus ou moins prochain du maréchal Bazaine, mais je n'en sais pas plus long là-dessus que le commun des martyrs et j'avoue que la chose m'est assez indifférente. Le maréchal Bazaine ne peut pas me connaître encore beaucoup et d'un autre côté je connais un peu M. Douay, qui a été, pendant les quatre ou cinq premiers mois de mon stage au 20*, mon lieutenant-colonel.

L'événement de Mexico, la semaine passée, a été la rentrée de l'empereur, qui était absent de sa capitale depuis le milieu d'avril. L'impératrice était allée le rejoindre à Puebla, où ils avaient passé ensemble une dizaine de jours. Les habitants de Mexico faisaient même courir le bruit que LL. MM. avaient l'intention de transporter la capitale à Puebla, dont elles trouvaient la population plus démonstrative à leur endroit ; mais ce n'était naturellement qu'un canard.

Cependant, ce canard a peut-être été pour quelque chose dans la démonstration spontanée que la population de Mexico a

faite samedi dernier au retour de la cour. L'empereur avait désiré qu'on ne lui fît pas de réception officielle ; il n'y avait donc pas eu de troupes françaises mises en mouvement pour la circonstance, sauf un escadron de chasseurs d'Afrique, qu'on avait échelonné la veille sur la route, faute de gendarmes qui sont encore à créer, quoique le besoin s'en fasse vivement sentir. J'ai pu, pour ma part, aller voir la chose la canne à la main. Les rues que devait traverser l'empereur étaient assez bien pavoisées, et surtout les balcons fort biea garnis, car le peuple ici adore les fêtes et les spectacles ; un certain nombre de Mexicains à cheval étaient allés sur la grande route au-devant des voitures de la cour et étaient accompagnés d'une trentaine de voitures contenant une certaine partie des dames de la ville, dont beaucoup étaient en chapeaux français, au lieu d'être en mantilles à l'espagnole (ce qui cependant suivant moi leur va mieux). Mais il parait que c'était là la partie sérieuse de la démonstration, ce dont je ne me serais pas douté, parce que l'impératrice affectionne et porte presque toujours les modes d'Europe.

Enfin la foule, empressée d'acclamer ses souverains ou, comme disent les journaux officieux, les sauveurs du Mexique, était représentée par tous les balayeurs, tous les porteurs d'eau, tous les commissionnaires revêtus du costume habituel de leur profession, qui n'est ni propre ni élégant, et enfin par les bambins de toutes les écoles, tout cela portant des bannières et une infinité de grands roseaux avec des mouchoirs de couleur au bout en guise de drapeaux. Joignez à cela trois ou quatre orchestres dans la même tenue et enfin un cinquantaine de soldats de cavalerie mexicaine dans leur costume de gala (que, comme en Turquie, on s'empresse de leur reprendre dès la fin de la cérémonie).

Tout ce monde-là riait, s'apostrophait et avait l'air de s'amuser beaucoup, tandis que LL. MM. saluaient perpétuellement

d'un aîrçrave et pénétré. On pourrait se demander s'il y avait de quoi. Voilà, je crois, la physionomie de la chose, ou du moins mon impression personnelle.

Une dizaine de jours auparavant, j'avais vu la procession de la grande Fête-Dieu, pour laquelle on avait mis en branle tout ce qu'il y a de troupes françaises, autrichiennes et mexicaines dans la capitale. Il n'y avait guère que cette partie du cortège d'un peu brillante. Le clergé n'est décidément pas beau, et même son attitude dans la cérémonie laissait à désirer, ce me semble, au point de vue du recueillement. Il n'y avait pas de costumes d'ordres religieux, sauf des prêtres, vêtus comme les autres ou à peu près, mais avec des croix de drap écarlate sur la poitrine, et une trentaine de sœurs de Saint-Vincent de Paul, paraissant toutes françaises, qui seules rappelaient par leur maintien et leur aspect nos cérémonies religieuses de France. Elles conduisaient un pensionnat, avec des bannières portées par de jjeunes filles vêtues en congréganistes de France, et de plus une centaine d'orphelines ou approchant. Tout cela avait assez l'air européen, même les orphelines, dont beaucoup cependant ont le teint des naturelles du pays. Mais les sœurs avaient évidempient déteint sur la manière de se vêtir, de marcher et de regarder de tout ce petit monde. Ce qu'il y avait par contre de tout à fait mexicain, c'étaient quelques hommes et une foule de jeunes garçons de tout âge, se grattant à qui mieux mieux et sales et déguenillés, comme on ne peut pas se le figurer, mais vêtus d'un chapeau de paille défoncé, d'une chemise et d'un pantalon du même blanc ou plutôt du même noir : tout cela déchiré, déboutonné et tenant, je ne sais comment, sur leur corps. Cette jolie troupe portait soit des croix, soit des lanternes en fer -blanc au bout de grandes perches, soit enfin des roseaux ornés de mouchoirs de poche comme à la rentrée de l'empereur. Après cela venaient les autorités mexicaines, les civils habillés en sous-préfets français, et les militaires

en généraux ou en comparses de cirque, mais de quel cirque ! Quant aux rues, le spectacle était splendide. L'archevêque portait le Saint-Sacrement sous un dais, mais une voiture à six chevaux, aux armes du bon Dieu, comme on dit ici, c'està-dire avec des ostensoirs peints sur les glaces, et une foule d'autres attributs du même genrp dorés et peinturlurés sur toute la voiture, suivait par derrière.

Je ne te raconterai pas avec autant de détails la noce du maréchal, qui a eu lieu avant-hier, parce que je ne l'ai point vue. On nous a fait la politesse — assez légère — de nous comprendre sur la première liste d'invités et de nous dire, le lendemain, que le nombre des convives fixé par l'empereur ne permettait-pas de nous y conserver. C'est en effet l'empereur qui a donné le déjeuner, et le mariage civil et religieux a eu lieu au palais. Tout s'est borné là, du moins pour le public, car le Mexique donne à la jeune maréchale (dix,- huit ans, le maréchal cinquante-quatre) en dot le palais de Buena-Vista, qu'occupe actuellement Son Excellence. Mexico le reprend, dit-on, moyennant 700000 fr. en cas de départ. Je n'ai rien entendu raconter de bien particulier de la cérémonie, si ce n'est peutêtre que le déjeuner impérial a commencé par un plat de harengs

Voilà les grandes nouvelles. Pour moi, il y en a une autre, c'est qu'on m'a adjoint, je ne sais pas pourquoi, un jeune grand capitaine de hulans autrichiens, appelé le comte de Fùnfkirchen, qui est Viennois, très doux et gentil. Il est censé collaborer à mon travail, mais, quoiqu'il parle bien français, il rédige beaucoup moins facilement, ce qui est bien naturel. Et, comme il me l'a dit lui-même, il me 4onne jusqu'à présent plus de mal pour lui expliquer ou lui corriger ses lettres, qu'il ne me donne d'aide en faisant une partie de mon courrier. Mais il se formera, et de plus j'ai l'agrément de le faire causer Autriche. On nous a donné un petit bureau pour nous deux, ce qui ne nous em-

pêche pas d'aller causer ou écouter dans le grand bureau voisin, quand nous y entendons éclater des discussions bruyantes, car c'est là qu'est la jeunesse

Mexico, 10 juillet.

Notre chef d'état-major, le colonel Osmont, s'est brusquement décidé à rentrer en France, à l'annonce, je pense, d'un passe-droit qu'on vient de lui faire, et son successeur, le lieutenant-colonel Boyer (qui était avec moi à l'état-major général du 3* corps en Italie), vient d'entrer en fonctions. Ce changement de chef ne s'opère pas sans une perturbation dans le service, très sensible pendant les premières journées. Joignez à cela que nous sommes un peu en fête à cause de l'anniversaire de l'empereur Maximilien

Je regrette que notre ancien chef d'état-major soit parti au moment où nous commencions, je crois, à nous habituer l'un à l'autre ; mais il n'y a, comme vous le voyez, que demi-mal, puisque je connaissais déjà son successeur et que le service avec celui-ci paraît devoir être aussi commode qu'avec l'ancien.

Le colonel Osmont nous a promis du reste de revenir avec sa femme et ses enfants ; mais bien peu de ceux qui promettent de revenir ont exécuté cette promesse.

Les fêtes ont. jusqu'ici consisté en un Te Deum, auquel

l'impératrice s'est rendue en grande pompe, avec le manteau de pourpre et la couronne impériale. Toutes les troupes formaient la haie, et la garde palatine, qui remplace nos cent -gardes, était en grand uniforme : tunique écarlate galonnée d'argent, culotte de peau blanche, grandes bottes, casque à la prussienne

avec l'aigle du Mexique au sommet. La seule chose originale, c'est que toutes les hallebardes sont différentes, et il y en a des formes les plus capricieuses. Les hommes sont Autrichiens, Belges ou même Français.

Le caporal-sapeur du 3^ zouaves, qui était fort connu à cause de sa grande taille et en raison de l'habitude peu ordinaire qu'il avait de porter en route au-dessous de son sac une chaise, qui le dispensait de s'asseoir par terre au bivouac, comme le commun des martyrs, vient d'entrer dans cette garde, avec toute sa rangée de médailles.

On l'appelait ici le zouave à la chaise ; c'était un singulier pendant à la Vierge de Raphaël.

Ce soir, il y a bal à la cour. J'irai, si le déluge s'arrête, car je n'en ai point encore vu. Enfin, dans deux ou trois jours, on nous annonce une revue de l'empereur, lequel, par un usage assez singulier, se tient soigneusement caché le jour de sa naissance, pendant que sa femme préside à la fête.

L'impératrice a de la tournure, mais ses traits sont un peu forts. Elle passe pour aimer beaucoup le pouvoir et toutes les occasions de jouer son rôle d'impératrice ; cela lui passera peutêtre, quand elle sera un peu plus ancienne de grade

Mexico, le 27 juillet 1865.

En raison de la saison et des routes qui s'embourbent

de plus en plus, le maréchal a lancé un ordre général pour que toutes les troupes cessent les petites opérations commencées et se mettent à couvert le mieux possible jusqu'au beau temps. L'expédition du Chihuahua, confiée au général Brincourt ,

doit seule continuer, car, d'après les renseignements, la saison actuelle est encore la meilleure pour traverser les déserts du nord.

Il faut ajouter que les Autrichiens qui, depuis le milieu de ce mois, se sont engagés dans des opérations assez difficiles contre les dissidents de la Huasteca, qui viennent de se soulever de nouveau, seront probablement obligés de guerroyer encore quelque temps avant de se reposer ; mais c'est un peu leur faute. La Huasteca est une contrée montagneuse et boisée, située à trente ou quarante lieues au nord-est de Mexico. Elle est habitée en partie par les Tlascaltèques, qui sont les Indiens les mieux bâtis et les plus guerriers de ce pays-ci ; ils furent les plus rudes adversaires de Fernand Cortez.

Nos alliés finiront évidemment par réussir, mais ils ont débuté par une affaire malheureuse causée par l'excès d'ardeur d'un officier de cavalerie. Un capitaine de hulans, ami intime de mon adjoint et nommé le comte Kurzrock, au lieu d'attendre le jour fixé pour l'attaque combinée d'un village, a, deux jours auparavant, attaqué ce poste avec 80 Polonais de son escadron, soutenus seulement de 60 Mexicains plus ou moins médiocres. Le côté incroyable, en même temps qu'héroïque de la chose, c'est que cette opération ne pouvant se faire par une troupe à cheval, il a attaqué, avec ses lanciers à pied et la lance à la main, des gens retranchés et armés de fusils. Le résultat de ce trait de chevalerie, qui n'a que le tort de venir quatre cents ans trop tard, a été que cet officier (qui avait, à ce qu'il paraît, un renom en Autriche comme étant un des plus hardis cavaliers de l'armée) a été tué, et que, sur 150 hommes, son détachement en a eu 100 tués ou pris.

Comme tout, à la guerre, est heur ou malheur, presque en même temps, les Belges, sur lesquels on comptait beaucoup moins que sur les Autrichiens, trouvaient l'occasion de prendre une revanche éclatante sur le point même où ils avaient

été si malheureux, à Tacambaro. D*après le rapport de leur colonel, ils ont attaqué avec 800 hommes une position défendue par près de 3 000 Mexicains avec 6 pièces de canon, ont pris les pièces et 150 prisonniers, en tuant, disent-ils, plus de 400 hommes. Tout cela ne leur a coûté qu'un lieutenant belge tué, 10 soldats belges tués ou blessés, et autant de Mexicains de notre parti. Vous voyez que ce n'est pas cher, au prix où sont les canons ordinairement.

Cette affaire aura un très bon effet sur le moral de la légion belge, qui était jeune et avait besoin de cela. Il est probable aussi que les Mexicains, qui les avaient en estime médiocre, ne les attendront plus aussi volontiers qu'ils l'ont fait en cette occasion. L'impératrice a été très sensible à ce succès de ses compatriotes ; et le colonel du 81' (un peu Gascon, je crois), ayant eu l'idée ingénieuse d'aller, à cette occasion, et à la tête de son régiment, lui offrir, à la résidence impériale de Chapultepec, ses félicitations et un énorme bouquet, tous les officiers de cet intrigant régiment ont été invités à diner par sa très gracieuse Majesté; ce dont on a causé dans Landerneau

Il parait que dans le Michoacan les dissidents se chargent de répondre aux discours philanthropiques de MM. Jules Favre et consorts, car les journaux mexicains, depuis une bonne quinzaine de jours, ne sont rempHs que de détails et de lettres particuUères sur les atrocités de tout genre commises par les bandes sur la population de cette malheureuse province, où le succès des Belges est arrivé bien à propos

Mexico, le 3 août i8è$.

Ce pays-ci est décidément trop grand pour le peu de monde que nous sommes, en ce sens que des colonnes françaises, même

assez faibles, sont toujours sûres de passer partout, mais qu'elles ne peuvent garder tous les points et qu'une fois qu'elles sont parties, cela recommence. Le remède unique, c'est l'organisation du pays, mais cela ne marche pas vite, si cela marche. Il faudrait un peu plus de monde et surtout beaucoup d'argent.

En tout cas, le maréchal a pris ses mesures, autant que nos faibles moyens le lui permettent. Seulement, cette éventualité fait mauvais effet dans le pays, et c'est à cela surtout qu'est due une certaine agitation, dont l'écho arrivera — peut-être? — en France.

Le secret de toutes ces choses-là est dans l'avenir, toujours incertain, car ce gouvernement-ci a une grosse maladie : sa caisse est vide ou le sera bientôt, et les rentrées sont difficiles, comme disent les commerçants ; mais cette incertitude n'a rien de sérieusement inquiétant pour nous autres.

Le paquebot américain vient d'arriver à Vera-Cruz et d'après la dépêche télégraphique les nouvelles sont rassurantes. On licencierait une partie de l'armée du Texas.

En attendant, je crois me rappeler vous avoir écrit avant d'avoir été au bal de la cour et avoir promis d'en parler dans ma première lettre. Je n'étonnerai personne, en disant que cela ne rappelle que faiblement les bals des Tuileries. Ce qu'il y a de plus beau, ce sont les soldats de la garde palatine, que je vous ai déjà cités avec éloge à une autre occasion. Quant aux salons, ils ne sont pas merveilleux; une particularité, c'est qu'à l'extrémité de l'un d'eux, il y avait une petite boutique de cordonniers pour dames, ou plus exactement une table toute couverte de souliers de satin blanc destinés à celles des dames qui éprouveraient le besoin de changer de chaussures. L'empereur et l'impératrice n'avaient pas l'air de s'amuser beaucoup, ce en quoi ils étaient tout à fait dans leur rôle et dans leur droit. Le maréchal, la même chose, et sa toute jeune femme encore

plus. Voilà ce que c'est que d'être maréchale : on ne danse plus.

Le buffet était assez abondant, mais sans une goutte de vin ni de liqueur, ce que certains militaires français ont trouvé dur. Il y en a qui se sont rabattus sur une tasse de chocolat, mais il parait que cela altère beaucoup. On dit que ce qu'il y avait de meilleur, c'était une espèce de pâtisserie hongroise, qui a l'apparence d'une brioche d'un sou, tandis qu'au contraire elle est pleine d'excellente confiture. Mais on a su cela trop tard. La prochaine fois, on pourra mettre de vraies brioches : il y aura bien des attrapés !

Mexico, le 10 août 1865.

Le général Brincourt, qui marche sur Chihuahua, où Juarez avait établi le dernier siège de son gouvernement, espérait, d'après les dernières nouvelles, y arriver à temps pour faire chanter le Te Deum du 1 5 août. Ainsi soit-ij !

J'ai l'honneur de diner ce jour-là chez l'empereur ; et ce qui m'enchante, c'est que cela me donnera l'occasion de voir l'intérieur de la résidence impériale de Chapultepec, espèce de Saint-Cloud, d'un effet très pittoresque à l'extérieur et qui est à une petite lieue de Mexico. Les chemins qui y conduisent sont le lieu le plus habituel des promenades à cheval : ce sont presque les seuls praticables dans cette saison. On y rencontre assez souvent l'impératrice, à certaines heures; elle salue d'une façon très aimable; son auguste époux est moins gracieux, relativement parlant, bien entendu. Il porte quelquefois main-

tenant le costume du pays. Quelques-uns prétendent, à tort ou à raison, que les Mexicains, loin d'être sensibles à cette attention, trouvent la chose peu impériale. Cela prouverait qu'ils ont le caractère mal fait, ou qu'ils ont le préjugé de notre affreux chapeau rond, beaucoup plus qu'on ne pourrait le croire.

Leur costume de cheval est en effet assez joli, quoiqu'il ait perdu beaucoup de son pittoresque, comme couleur et comme détails surtout ; il est incontestablement très commode et très approprié au pays.

Les nouvelles troupes mexicaines auront du reste des uniformes se rapprochant de ce costume national, quand on aura décidé où et comment on fera faire lesdits uniformes. Il paraît que ce sera à Paris. A propos d'uniformes, hier j'ai perdu une bien belle occasion ; heureusement, ce n'est pas ma faute du tout. Le général américain confédéré Price est arrivé hier à. Mexico avec une douzaine de ses soldats armés, dont quelquesuns nègres, à ce qu'on m'a dit. Je crois avoir vu le général ce matin à l'Alameda, autant du moins qu'on pouvait reconnaître son grade à sa capote d'uniforme qui était la seule partie militaire de son costume. Il me semble du reste vous avoir dit que nous voyions passer ici, depuis quelque temps, un certain nombre d'officiers confédérés venant attendre la tournure que prendront les événements, au point de vue des relations du Mexique avec les États-Unis, ou encore allant s'embarquer à la Vera-Cruz pour l'Amérique méridionale.

D'autres se fixeront évidemment au Mexique, d'autres enfin pourraient faire de fameuses recrues pour les troupes de Sa Majesté Maximilien, car il y a là-dedans de grands gaillards qui emporteraient facilement deux Mexicains sous chacun de leurs bras. Je regrette beaucoup de n'avoir pas vu les soldats, qui sont toujours bien plus intéressants à voir que les officiers ; je tâcherai d'en retrouver quelques-uns en ville.

Aujourd'hui a été un jour d'assez grosse besogne pour moi : j'avais à terminer une grosse situation des troupes mexicaines pour l'envoyer au ministre de la guerre de France ; et ce n'est pas peu de chose que d'arracher ces renseignements -là aux chefs mexicains disséminés dans tout le Mexique. J'y travaille depuis que je suis ici, mais, depuis un mois en particuUer, j'en ai trouvé 3 5 000 environ, au moins sur le papier, car tous mes camarades prétendent en riant qu'ils n'y croient pas du tout, et ils n'ont pas tout à fait tort. La seule partie bien sérieuse, en raison surtout du manque d'organisation des autres, c'est un noyau de 6 000 Autrichiens et de i 200 Belges. Ces derniers se forment et viennent d'avoir une affaire très jolie et très heureuse, à l'endroit même où les dissidents leur ont pris, il y a quelques mois, 200 à 300 hommes.

A propos, j'ai bien h médaille du Mexique, ce dont vous paraissez douter dans votre dernière lettre ; et cependant le décret de l'empereur, qui est très clair, a été dans tous les journaux. Vous savez que je l'ambitionnais, et, quand je serai resté ass2z longtemps ici pour ne plus me sentir conscrit, je la porterai avec plaisir en France.

Mexico, le 27 août 1865.

J'apprends sans étonnement le progrès du luxe dans la ville de Nancy et je m'apprête à y ouvrir de grands yeux et à m'y sentir encore bien plus sauvage qu'auparavant, d'autant plus que je vis dans un quartier peuplé d'Indiennes, qui ne peignent jamais leur tignasse, qui sont vêtues de chemises déchirées, de jupons jaunes ou rouges effilés par le bas et qui ignorent tota-

lement ce que c'est qu'un bas ou une chaussure. Des sabots leur seraient cependant bien utiles dans cette saison-ci, quand ce ne serait que pour aller en bateau sur les ruisseaux qui envahissent les trois quarts de la rue ; mais ici la boue n'est jamais froide, et du reste l'eau des susdits ruisseaux offre l'avantage de les nettoyer de temps en temps malgré elles. Ajoutons que, depuis huit jours, les journaux français et espagnols s'occupent beaucoup de ces ruisseaux, peut-être, comme moi, au point de vue de la propreté des habitants, et qu'ils demandent qu'on prenne des mesures pour empêcher ceux de la capitale de charrier des ordures trop considérables. Ainsi soit-il !

Je passerai sans transition des mares et de la crotte de la rue Nueva-Conception aux splendeurs de la résidence impériale de Chapultepec, où, comme j'ai déjà eu l'avantage de vous l'an- . noncer, j'ai eu l'honneur de banqueter le 15 août, à 3 heures de l'après-midi — une drôle d'heure !

La fête était nombreuse, il y avait bien une soixantaine d'officiers français. Pour rendre la galanterie complète, on y avait transporté gratis ceux de nous qui l'ont désiré, au moyen d'un omnibus roulant sur un chemin de fer américain. Un des chambellans de la cour, jeune Mexicain de la plus belle espérance, se tenait gracieusement à la portière, sans se douter que chacun était tenté de lui faire passer ses quatre sous.

Le panorama qu'on a depuis Chapultepec est magnifique , d'autant plus que ce jour-là par exception la journée

était splendide. Les tables destinées aux petits bonnets étaient dressées sous un grand portique, d'où l'on pouvait embrasser tout le paysage.

Avant le diner, l'empereur et l'impératrice se sont mêlés à l'assistance, ea cherchant à adresser quelques mots à chacun. L'impératrice me parait mieux réussira se garder des banalités que l'empereur, qui répéta nombre de fois que la journée était radieuse et de bon augure.

J 'échus en partage à rimpératrice, qui ne pouvait me rappeler aucune circonstance passée, attendu qu'elle ne m'a jamais vu (Sa Majesté a, dit-on, sous ce rapport une mémoire remarquable et qui la sert très bien); aussi, après avoir un peu hésité et bien que je m'efforçasse de la tirer d'embarras en me dissimulant derrière mes voisins, elle vint à moi et s'en tira victorieusement, en me demandant si l'on avait des nouvelles du voyage de notre chef d'état-major, parti pour la France le mois dernier. Je répondis que non, mais que j'espérais qu'il arrivait à peu près ce jour-là même en France. Et c'est ainsi que se termina ce mémorable entretien, qui figurera avec honneur dans mes mémoires.

Au moment du dessert, Leurs Majestés revinrent au bout de ma table et portèrent un toast à leur bon ami l'empereur Napoléon III. A quoi le maréchal Bazaine riposta par un autre, suivi de cris : « Vive l'empereur ! vive l'impératrice ! » auxquels l'absorption préalable d'une notable quantité de bouteilles de provenance française avait favorablement disposé les convives. Après cette petite fête, nous eûmes, mon compagnon et moi (car nous n'étions que deux capitaines de l'état-major général) l'infamie d'aller diner ou à peu près, à 7 heures, avec nos camarades ; mais c'était uniquement par désœuvrement.

Ensuite nous fûmes au bal chez le maréchal. Le bal fut brillant, et on n'eut à regretter qu'un vent contraire qui, en reje tant dans les salons les gaz produits par le feu d'artifice tiré dans le jardin, faillit suffoquer toute l'assistance. Après des quintes de toux de plus en plus violentes, danseurs et danseuses quittèrent la place et se réfugièrent, qui dans les galeries, qui au buffet ouvert prématurément, grâce à cette circonstance. Le reste se passa très bien

Mexico, le 9 septembre 1865.

Je suis donc obligé de me dépêcher un peu, d'autant

plus que, mon collaborateur autrichien s'étant blessé et étant entré à l'hôpital, on vient de m'envoyer pour le remplacer temporairement un sous-lieutenant de la même armée, que j'ai commencé à installer tout à l'heure dans ses fonctions et qui m'occupera passablement pendant quelques jours.

Celui-ci est Hanovrien de naissance, et sa famille est d'origine française (il se nomme Malhortie) ; il a été dans la diplomatie, a passé plusieurs années à Londres et parle anglais et français aussi bien qu'allemand. Il ne paraît pas adorer les Prussiens. Nous faisons ainsi successivement connaissance avec une portion des officiers autrichiens, nos deux convives nous amenant souvent de leurs camarades de passage à Mexico. Quant aux Belges, on les a très bien reçus, quand ils sont arrivés au Mexique, mais depuis lors, eux et nous, sommes restés presque sans aucune relation. Beaucoup d'officiers français les regardent comme appartenant à une espèce de garde nationale (soit dit sans affront) ; et ce sont, en effet, des militaires assez particuliers.

Au moins on peut dire qu'ils se ressentent du régime constitutionnel de leur pays ; ils écrivent dans les journaux pour raconter leurs hauts faits, réclamer, abîmer leurs collègues mexicains, et offrent à propos de bottes leurs démissions, que l'empereur n'ose pas accepter de peur de déplaire à sa femme, à son beau-père, et aussi de peur de se priver du secours futur des volontaires qui pourront encore par la suite s'offrir pour venir ici, si toutefois les Chambres belges le permettent.

Les Autrichiens n'ont pas du tout les mêmes allures que nous, mais en somme toutes les grandes armées ont un fond commun d'idées, de principes et d'habitudes qui les rapprochent

à certains égards et qui manquent encore chez les militaires belges. Ajoutez qu'en raison même de l'antagonisme qui a souvent existé entre les deux nations, nous faisons, les Autricliiens et nous, peut-être plus de frais de courtoisie que nous n'en ferions (quant à nous) vis-à-vis d'amis aussi chers que les Belges ou les Suisses, lesquels du reste ne nous trouveraient jamais assez aimables.

•Actuellement, ce sont les Autrichiens qui ont la corde. Le chef d'escadron qui mange à notre table, voyant notre provision de vin diminuer, nous a proposé de puiser dans les magasins autrichiens, bien fournis en vin de Hongrie. Nous acceptâmes, demandant tout bêtement le prix, et voilà qu'aujourd'hui le colonel Zach, chef d'état-major du corps autrichien, nous avertit qu'il nous envoie 500 litres, en nous priant de les accepter comme cadeau et à titre de bonne camaraderie, attendu que ledit vin est un présent de l'empereur Maximilien au corps autrichien et ne leur a par conséquent rien coûté. Nous ne croyons pas pouvoir faire autrement que d'accepter, en nous promettant de riposter par un cadeau équivalent de vins français, qu^ nous tâcherons de nous procurer de bonne qualité à la Vera-Cruz.

Si j'avais été à Nancy, entouré de mes bouquins, j'aurais

demandé (à M. D ) s'il serait possible d'avoir à son retour

en Russie les noms des nouveaux régiments d'infanterie russes, car vous savez qu'on en a doublé le nombre en formant avec le régiment de réserve de chaque régiment de ligne un nouveau régiment tout à fait indépendant du premier et portant un nom différent, qui est un nom de ville, de fleuve ou de province. Ce sont ces nouveaux noms qui me manquaient presque tous, et ce sont les seuls régiments de l'Europe dont je n'ai pas les noms.

Peut-être n'y aurait-il pas d'inconvénient à les envoyer dans

une lettre, en regard des numéros correspondants, car l'existence de ces troupes est bien connue, et même la prudence la plus soupçonneuse ne peut, ce me semble, voir aucun inconvénient à ce qu'on connaisse leurs noms. Mais c'est être indiscret de bien loin, ce qui prouve que le climat du Mexique ne nous change pas le caractère et ne nous fait pas oublier nos dadas favoris.

Rien de bien nouveau pour nous, sauf les pluies, et

encore je me trompe, elles commencent depuis cinq mois à n'être plus nouvelles. Ce mauvais temps encourage les bandes, qui ont commis dans ces derniers temps d'assez grands désordres. Mais les conscrits qui nous arrivent de France et le beau temps vont nous permettre, je l'espère, de les remettre au pas. Cependant on ne peut se dissimuler que tout ici ne marche pas et que plus d'hommes et plus d'argent ne seraient pas inutiles

Mexico, le 16 septemtre 1865.

Actuellement, il va falloir attendre que les routes sèchent un peu, puisque les contingents de France qui nous arrivent, en partie pour remplacer les libérables, en partie pour renforcer hos maigres effectifs, sont arrivés. Quand tout cela sera fait, c'est-à-dire vers la fin de novembre, peut-être le maréchal se décidera-t-il à se mettre en route lui-même et à emmener quelques-uns de nous. Il ne serait pas impossible non plus que par suite de l'arrivée prochaine de trois ou quatre nouveaux officiers d'état-major, il se produise à l'état -major général quelques changements. J'avoue que je deviens très philosophe et que tout cela m'est provisoirement fort indiflférent, car il ne me parait pas possible de deviner d'av.mce quel serait pour moi

le lot qui aurait les suites les plus avantageuses ou les plus agréables. J'ai pris maintenant de Mexico tout ce que je suis susceptible d'en prendre et il ne me serait point désagréable de voir d'autres paysages C'est donc dans cet état d'équilibre moral, si rare d'ailleurs, que j'attends les événements, en comptant avec satisfaction chaque semaine qui s'écoule

Les officiers d'état-major qu'on attend sont : 1° un chef d'escadron nouvellement promu et sortant de la maison de l'empereur ; le capitaine Magnan, fils de feu le maréchal et qui, parti pour la France en congé, revient avec sa femme ; un capitaine, au Mexique depuis trois ans et qui vient de se brouiller avec le général, dont il était l'aide de camp. Il rentre par suite au bercail, c'est-à-dire à l'état-major général.

Enfin, il vient également d'arriver un jeune lieutenant tout cousu d'or (50000 fr. de rentes) qui vient ici je ne sais pas pourquoi. Le plus gros changement est le retour de notre chef d'état-major, le général Osmont, qui revient également avec sa femme et trois enfants.

Tous ces gens-là ont l'air de vouloir s'installer ici pour longtemps.

Par contre, le colonel Boyer, qui était notre chef d'état-major général intérimaire et auquel je devais d'être classé sur les propositions du maréchal, rentre, mais avec le désir, à ce qu'il parait, de revenir.

Enfin, dans la cavalerie, il arrive également quelques personnages; le prince de Bauffremont, le marquis d'Espeuilles, le marquis de Gallifet, tous membres du Jockey-Club, et qui viennent sans doute importer ici l'élégance française, ce qui ne sera pas complètement inutile. A quoi doit-on cette recrudescence d'ardeur mexicaine parmi la partie la plus dorée de l'armée française ? Je pense que c'est un peu à la bonne habitude qu'on a de ne pas les faire languir ici pour l'obtention,- qui d'une croix, qui d'un grade. A tout seigneur tout honneur ! Quiest-

ce qui disait donc que la noblesse française était morte ? Elle se réveille et elle a, ma foi, fort bon appétit.

On nous promet pour les fêtes de la Toussaint des cérémonies locales, que je tâcherai de voir et de vous raconter, afin de composer une lettre un peu plus intéressante que la présente...

On a bien inauguré la statue du curé Morelos, un des

fondateurs de l'indépendance, mais elle est. médiocre, placée sur une place moins grande que celle du Puits-Content (quoique plus régulière). Et, comme la cérémonie a eu lieu par la pluie, il n'y avait guère que L. L. Majestés et les autorités et dignitaires de service, tous sous des parapluies.

Mexico, le 27 septembre 1865.

Je croyais n'avoir cette année aucune chance d'être bien classé à l'inspection générale, en raison de ma position de dernier arrivant, et j'étais en effet dans le premier travail du colonel Osmont classé le sixième parmi les capitaines proposés pour l'avancement. Mais le maréchal vient de changer bien avantageusement pour moi ce classement, en me donnant le n° 2 : ce qui me laisse l'espoir d'arriver d'ici à la fin de 1866 au tableau d'avancement définitif que forment les maréchaux lors de leur

réunion annuelle Mon chef d'état-major intérimaire, le

colonel Boyer, a été, je crois, pour une bonne part dans ce changement.

Rien autre chose à vous apprendre de ce qui nous concerne. Nous espérons toujours faire une petite expédition ou excursion dans un mois ou deux, mais rien n'est moins certain cependant. On continue également à s'occuper des Américains,

mais personne ne peut croire qu'ils fassent la folie de nous chercher noise directement. Cependant, le maréchal a pris et continue à prendre ses précautions, parce que sa position lui en fait une loi. Nous recevons, en attendant, quelques renforts, qui ne sont guère jusqu'à présent que des remplacements, mais qui, s'ils continuent à arriver, nous feront beaucoup de bien, en diminuant les fatigues des troupes, que leur petit nombre oblige à être toujours en mouvement. Aujourd'hui sont arrivés cent superbes turcos faisant partie d'un détachement de trois cents de ces fantassins arabes arrivés par le dernier transport à Vera-Cruz. Ceux-ci viennent chercher ici des chevaux, car on va les transformer en cavaliers pour le service des Terres- Chaudes. Les Mexicains qui les regardaient passer avaient l'air plus étonné qu'eux. Ils venaient de faire une étape de 9 lieues dans de^mauvais chemins, car la grande route est coupée par les eaux, mais ne paraissaient guère s'en ressentir.

Les fêtes de l'indépendance, qui ont eu lieu le 1 5 septembre, ont été peu brillantes et peu animées, bien qu'il y ait eu grande revue et promenade de Leurs Majestés dans les rues, en calèche découverte. J'étais de service au bureau ; ce qui fait que je n'ai vu que la revue et ne puis vous raconter le reste

Mexico, le 27 octobre 1865.

Ilest vrai que la saison qui finit a été très maussade ; il

y a très longtemps qu'on n'avait vu ici un été aussi pluvieux. Il y a eu des inondations considérables dans beaucoup d'endroits. Mexico ne l'a été (il l'est encore) qu'en partie, mais on a eu, à plusieurs reprises, les craintes les plus sérieuses, et on n'a pas cessé de travailler aux digues des lacs, où l'on commençait à signaler des fissures.

Tu peux, en effet, t'imaginer facilement quelles pertes énormes causerait une hauteur d'eau de i",50 recouvrant une ville de 200 000 âmes. Heureusement, nous en sommes quittes pour cette année et il faut espérer que d'ici à Tannée prochaine on réparera l'imprévoyance et l'incurie des années antérieures, car les fortes têtes du pays prétendent qu'il est tant tombé d'eau qu'au commencement de la saison des pluies de l'année prochaine les niveaux des lacs seront encore plus élevés qu'ils ne le sont d'ordinaire à cette époque.

Nous voudrions bien profiter de ce beau temps pour voyager un peu, mais l'empereur a décidé que ce serait lui qui voyagerait. Sa Majesté va partir pour le Yucatan, et l'impératrice l'accompagne, au moins jusqu'à Vera-Cruz. Voilà donc le rnaréchal presque cloué ici, sauf les cas imprévus. Il est vrai que l'empereur doit rentrer dans le courant de janvier et que nous aurons encore trois mois de beau temps devant les mains. Il s'agirait d'aller dans le Guerrero, où personne n'est encore allé ; c'est une province jusqu'ici indépendante située au sud de Mexico, sur le Pacifique.

Comme tout le bruit qu'on faisait des Américains est tombé, ou au moins assoupi jusqu'à la réunion du Congrès en décembre, le maréchal pense faire exécuter cette petite pointe dans le Guerrero, non pour l'occuper définitivement, nous ne sommes pas assez nombreux pour cela, et d'ailleurs le pays est très malsain dans la saison des pluies, mais pour ruiner les dépôts de munitions des dissidents, et aussi pour bien étabHr que le défunt gouvernement ou ses adhérents n'ont pu tenir en aucun point contre les forces impériales.

Les Autrichiens, qui s'acclimatent lentement et contre lesquels beaucoup de Français crient, viennent d'avoir deux jolies petites affaires de cavalerie. Deux ou trois de nos colonnes ont aussi étrillé des bandes, mais le succès le plus important a été obtenu par une troupe exclusivement mexicaine et conduite

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