‹ Crimes célèbres, Volume 7Chapitre 6 sur 6 · D£RU£S · texte numérisé non relu

D£RU£S

J'oublierai tos. emportemens et vos insultes. Vos peines sont assez grandes, sans que j'y mêle mes reproches. Mais TOUS voulez que je parle? tous le voulez absolument?

— Je le veux.

— Eh bien I qu'il en soit comme vous le désirez.

11 regarda M. de Lamotte avec un air qui seroblail dire : Je vous plains. Pois il ajouta en poussant un soupir :

— Monsieur le lieutenant de police, je suis prêt maintenant à répondre : veuillez recommencer mon interrogatoire.

Derues était parvenu à se placer sur un terrain favorable. S*il eût débité tout d'abord Tétrange roman qu*ii avait imaginé, l'invraisemblance de ce récit e6t frappé les yeux les moins clairvoyans : on y e6t senti à chaque phrase le besoin de se justifier à tout prix. Il n'en était plus de même du moment oii il avait résisté , où il ne se défendait plus €[ue comme contraint et forcé par les emportemens de M. de Lamotte. Ce refus de parler, dans la l>ouche d'un homme qui compromettait ainsi sa sûreté personnelle, avait une apparence de générosité , et devait infailliblement, en éveillant la curiosité, préparer l'esprit du magistrat A des révélations mystérieuses et bizarres! C'était ce que Derues voulait : il attendit, calme et tranquille, la première question.

Le lieutenant-général de police lui demanda une seconde fois :

— Pourquoi avez-vous quitté Paris?

— nk —

— J*ai déjà eu Thooneur de vous répondre que des affaires graves avaient nécessité cette absence.

— Mais vous avez refusé de dire quelles sont ces affaires. Refusex-voùs encore ? ^

— Maintenant, oui; mais je m'expliquerai toutà-I'heure.

— Où avei-vous été? d*où venez- vous?

— J*ai été à Lyon, et j'en arrive.

— Quel motif vous y a appelé ?

— Je le dirai plus tard.

— Au mois de décembre dernier, madame de Lamotte est venue & Paris avec son fils?

— Oui.

— Tous deux ont logé chez vous?

— Je n*ai nul intérêt à le cacher.

— Cependant son intention d'abord , et celle de M, Lamôtte, n'était pas qu'elle acceptât un appartement dans la maison que vous occupez?

— C'est vrai, monsieur. Nous avions des comptes importans à régler ensemble : madame de Lamotte craignait, elle me Ta dit depuis, qu'il ne s'élevât entre nous quelques contestations à propos d'argent : c'est là la raison qu'elle m'a donnée. Elle avait tort, comme l'événement Ta bien prouvé, puisque j'avais l'intention de payer, et que j'ai payé. Mais peut-être avait-elle un autre motif qu'elle ne voulait pas dire.

— C'était la défiance que lui inspirait cet homme , s'écria M. de Lamotte.

Derues le regarda en souriant tristement.

— Laissez , monsieur , dit le magistrat , laissez , et n'interrompez pas. Puis s'adressant à Dérues :

— Un autre motif? que supposez- vous?

— Peut-être le désir d*ètre plus libre , de recevoir qui elle voulait.

— Comment?

— Ce n'est qu'une supposition de ma part, et je n'y insiste pas.

— Mais elle semblerait renfermer un doute injurieux pour la réputation de madame de Lamotte?

— Non , oh ! non ! répondit Derues après un instant de silence.

Cette espèce d'insinuation parut singulière à celui qui l'interrogeait . Il résolut dd le pousser toujours pour le forcer à abandonner ces réticences perfides derrière lesquelles il se réfugiait; et, recommandant par un nouveau geste le silence à M. de Lamotte, il continua, ne s'apercevant pas qu'il cédait à la tactique habile de Tac-cusé, qui l'attirait peu à peu en reculant sans cesse , et que tout le temps qu'il lui laissait était un avantage.

— Enfin, dit le magistrat, quels qu'aient été les motifs de madame de Lamotte, elle est venue loger chez vous. Comment l'y avez-vous déterminée?

— Ma femme l'a accompagnée d'abord à l'hôtel de France , ensuite à d'autres hôtels : je n'avais fait auprès d'elle que les instances qu'un ami pouvait se permettre ; je ne prétendais pas la retenir malgré elle. Lorsque je rentrai chez moi» je fus surpris de l'y voir avec son fils. Elle n^avait pas trouvé de chambre à louer dans les mai-

GRIMES CÉLÈBRES

sons garnies où elle s'était rendue , et alors elle avait accepté mon offre.

— Quel jour était-ce?

— Le 16 décembre dernier, un lundi.

— Quel jour a-t-ellc quitté votre maison?

— Le !•' février.

— Le portier ne se rappelle pas Tavoir vue sortir ce jour-là?

— C'est possible. Madame de Lamotte allait et venait pour le besoin de ses affaires. On la connaissait, et on ne faisait pas plus attention & elle qu*& toute autre personne de la maison.

— Cet homme a affirmé savoir qde dans les jours précédens elle avait été malade et obligée de garder la chambre?

— Oui , une indisposition quj n'a pas eu de suite , et si peu sérieuse qu'il n'a pas fallu appeler le médecin. Madame de Lamotte paraissait inquiète, préoccupée ; je crois que cette disposition morale influait sur sa santé.

— L*avez-vous conduite à Versailles?

— Non , j'ai été l'y rejoindre plus tard.

— Quelle preuve pouvez-vous donner de son séjour dans cette ville?

— Aucune, si ce-n'est une lettre que j'ai reçue d'elle.

— Vous avez dit à M. de Lamotte qu'elle y faisait des démarches actives pour faire entrer son fils au Manège ou dans les pages; et personne n'a vu cette dame, personne n'a entendu parler d'elle.?

— Je l'ai dit, parce qu'elle me l'avait appris.

— Ou logeait-elle?

DERUES.

— Je Tignore.

. — Quoi ! elle yous écrivait , yous alliex la voir, et vous ignoriez sa demeure?

— Oui.

— Cela n'est pas possible.

— Il y a beaucoup d*autres choses qui paraîtraient impossibles si je les disais» et qui cependant sont vraies

— Expliquez-vous?

— Je n'ai reçu qa*une lettre de madame de Lamotte, dans la€[uelle elle me parlait de ses projets relativement à Edouard, et me priait de lui envoyer son fils à un jour qu'elle me désigna: je fis part de ses intentions à Edouard. Ne pouvant l'aller voir à sa pension, je lui écrivis pour savoir de lui s'il lui plairait de quitter ses études et d'entrer chez les pages. Lorsque j'ai été dernièrement au Buisson-Souef, j'ai montré la réponse du jeune homme à M. de Lamotte; la voici, monsieur.

En même temps il remit une lettre au magistrat. Celui-ci la lut, et la donnant à M. de Lamotte:

— Avez- vous reconnu et reconnaissez -vous récriture de votre fils?

— Parfaitement, monsieur.

— Vous avez conduit le jeune Edouard à Versailles?

— Oui.

— Quel jour?

— Le 1 1 février, le Mardi-Gras. C'est la seule fois que j'ai été à Versailles. On a pu croire le contraire: j'aie pu laisser entendre que depuis son départ de chez moi j'avais vu souvent madame de Lamotte, que j'étais instruit

vn.

CRlMf;S C^I^PRES.

de toutes ses actions, et que la même conflftqee et la mènie amitié régnaiept toujours entre bous. Si je Tai dit, j'ai fait un mensonge , j'ai agi contrairement Mt habitudes de sincérité de toute ma vie

Ce panégyrique sembla produire une mauvaise impression sur le magistrat. Perues s*en aperçut, ^, pour en corriger l'effet fâcheux, il ajouta :

— On appréciera ma conduite lorsqu'on la connaîtra toute entière. Jfavais ma} CQfBpris le sens de la lettre de madame de Lamotte. Elle m^ priait de lui amener son fils : je crus qu'elle me saurait gré de l'accompagner, de ne pas lui laisser faire seul ce voyage, et je partis avec lui. Nous arrivâmes ensemble à Versailles vers le milieu de la journée, et en descendant de voiture je vis devant la grille du château madame de I^amotte : je remarquai, à mon grand étonnemcnt, que ma présence lui déplaisait. Elle n'était pas seule...

Il s'arrêta, quoiqu'il fût évident qu*i| touchait à peine au moment le plus intéressant de son récit.

— Continuez, dit le lieutenant de police : pourquoi gardez-vous le silence ?

— Ce que j'ai à dire est si pénible, non pour moi, qui ai besoin de me justifier, mais pour d'autres, que j'hésite encore.

— Parlez.

— Interrogez-moi, monsieur.

— Eh bien ! que s'est-il passé dans cette entrevue?

Il sembla se recueillir un instant , et dit, comme un homme décidé enfin à ne plus rien cacher :

— 17Ô — DERUE9.

— Madame de Lamotte n*était pas seule : la personne qui TaccoHipagnait était an homme que je ne connaissais pas , que je n'avais vu ni au Buisson-Souef ni à Paris, et que je n*ai pas revu depuis ce jour. Je vous prie de me laisser tout raconter dans les plus grands détails. La figure de cet homme me frappa dabord» à cause d'une ressemblance bien singulière : il ne fit presque pas attention à moi dans le premier moment, et j'eus tout le loisir de Texaminer. Ses manières étaient celles d'un homme appartenant à une classe élevée de la société, et s^ vètemens annonçaient la richesse : en voyant Edouard» il dit à madame de Lamotte :

— C'est donc lui? — Puis il Tembrassa tendrement. Cette action, ce mouvement de joie qu'il ne cherchait pas à dissimuler, me surprirent, et je regardai madame de Laikiotte; ce fut alors qu'elle me dit assez sèchement :

t— Je ne croyais pas vous voir, monsieur Derues. Je ne voos avais pas prié d'accompagner mon fils.

Edouard était aussi étonné que moi. L'étranger jeta de mon c&té des regards pleins de mécontentement et de hauteur; mais, voyant que je ne détournais pas les yeux devant les siens, sa physionomie prit une eipression plus douée, et madame de Lamotte me le présenta comme la personne qui s intéressait si vivement à Edouard.

— C'eat nn tissu d'impostures, s écria M. de Lamotte.

— Laissei-moi achever, monsieur, répondit Derues. Je comprends vos doutes, et voua n'êtes pas tenu de croire à mes paroles; mais moi, j'ai été mis en demeure par vous de dire la vérité, et je la dis. On mettra ensuite

dans la balance les deux accusations, et Ton choisira entre elles. La réputation d'un homme d'honneur est chose aussi grave, aussi sacrée, aussi croyable, que la réputation d'une fenune, et je n'ai jamais entendu dire ({ue la vertu chez l'un fût plus fragile que chez l'autre.

M. de Lamotte, bouleversé par une pareille révélation, ne pouvait contenir son impatience et son indignation.

— Voilà donc , dit-il , ce qui m'explique une lettre anonymeque j'ai reçue,les soupçons injurieux pour l'honneur de ma femme qu'elle contenait : c'était pour donner de la vraisemblance à cet infAme récit : c'est une trame odieuse; et cette lettre c'est peut-être lui qui l'a écrite.

— Je n'en ai aucune connaissance , reprit Derues sans se troubler. L'explication que vous prétendez y trouver, moi, j'espère la rattacher maintenant à un fait dont j'allais parler. J'ignorais qu'un avis secret vous eût été donné : vous me l'apprenez , et je conçois parfaitement qu'une lettre sen^iblable vous ait été écrite. Puisque vous étiez déjà prévenu, monsieur, ce serait une raison pour m'écouter plus patiemment et pour ne pas crier tout d'abord à l'imposture.

En parlant ainsi il bâtissait dans sa tète le mensonge que cette interruption avait rendu nécessaire; mab aucun mouvement de sa physionomie ne trahit sa pensée. Il avait un air de dignité naturel dans sa position. Voyant bien que, malgré sa perspicacité et son habitude de lire sur les visages les plus fourbes, le lieutenant-général de police n'avait encore éventé aucune de ses ruses, et qu'il se per-

DERUES.

dait dans les détours de ce long récit où il le promenait à son gré» il reprit avec confiance :

— Vous savez que depuis plus d'un an que j*avais fait la connaissance de M. de Lamotte, je pouvais croire son amitié aussi sincère que Tétait la mienne. Comme ami, je ne devais pas accueillir froidement le soupçon qui me vint à lesprit : je ne pus cacher ma surprise. Madame de Lamotte s'en aperçut, et elle devina à mes regards que 'je ne me contentais pas de l'explication qu'elle avait essayé de me faire adopter. Un signe d'intelligence presque imperceptible fut échangé entre elle et cet homme qui tenait toujours Edouard par la main. Le temps était froid mais beau; et elle proposa une promenade dans le parc. Je lui donnai le bras, et l'étranger marcha devant nous à quelque distance avec Edouard. Nous eûmes ensemble une conversation assez courte, et qui est restée gravée dans ma mémoire :

— Pourquoi êtes-vous venu? me demanda-t-elle. Je ne répondis rien^ mais je la regardai sévèrement

et de manière à la troubler.

— Il fallait m'écrire, madame, lui dis-je enfin, que ma présence serait indiscrète.

Elle parut tout-Mait déconcertée, et s'écria :

— Je suis perdue ! je vois bien que vous avez tout deviné f et vous instruirez mon mari. Je suis malheureuse, et une faute pèse éternellement sur la yie d'une femme ! Ëcoutez-moi» monsieur Derues, écoutez-moi, de grâce : cet homme, que vous voyez, je ne vous dirai pas qui il est, je ne vous dirai pas son nom. . . je Tai aimé autrefois.

CRIMES CÉLÈBHES.

j*ai dû deveDii sa femme, et je n'aurais pas eu d'autre époux s'il n'avait été obligé de quitter la France. M. de Lamotte tressaillit et devint pâle.

— Qu'aveî-Tous donc, monsieur? lui dit le iieutenaat de police.

— Oh ! le misérable abuse de tous les secrets qu'une longue intimité l'a mis à même de surprendre. Ne le croyez pas, monsieur, fie le croyez pas!

Derues reprit :

— Madame de Lamotte ajouta : Je Tai revu il y a seize ans, toujours obligé de se cacher, toujours proscrit; et aujourd'hui qu'il a reparu sous un nom qui n'est pas le sien , il veut m'attacher à sa destinée; il a exigé que je Gsse vctiir Edouard. Mais je lui échapperai. Pour donner un prétexte h mon séjour ici , j'ai imaginé cette fable de Tenlrée prochaine de mon Bis dans les pages. Ne me démentez pas et sauvez-moi; car, il y a quelque temps, j*ai été Rencontrée par un des amis de M. de Lamotte, et je crains qu^il n'ait conçu quelques soupçons. Dites que vous m'avez vue plusieurs fois : dites , puisque vous êtes vchu, qtle t'est vous qui m'avez amené Edouard. Je retournerai au Buisson le plus tôt qu'il me sera possible ; mais allei-y, voyez mon mari , tranquillisez-le s'il a des ct*aintiîs. Je me confie à vous, monsieur Derues, je vous remets mon honneur, ma réputation, ma vie! vous pouvez me perdre ou m'aider à me sauver. Je suis coupable, mais non corrom|)ue ; je pleure ma faute tous les jours , et je l'ai déjà expiée cruellement.

Cette exécrable calomnie n'avait pas été raconti'îe sans

DERUE9.

que M. de Lamotte Tefti interfompae de noUTeati et à plusieurs reprises. Cependant il était obligé de convenir avec lui-même ^u'il était vrai que la main de Marie Périer avait été promise autrefois à un homme qti'une mauvaise affaire avait forcé de s'exiler, et que depuis il avait cru mort. Cette révélation dans ta bouche de Derueè , si fortement intéressé à mentir, n* était pas suffisante pour le convaincre de son déshonneur, pour étouffer en lui les sentimeus de jpère et d'époux; mais ce n'é^ tait pas pour lui seulement que Derues pariait. Ce qui paraissait impossible à M. de Lamotte pouvait sembler moins invraisemblable à l'appréciation plus froide et moins passionnée dû magiâtmt.

— Paieutort, continuait-il, de me laiMer toucher par ses larmed, tort de croire à son repentir, et d'aller au Buisson tranquilliset* son mari. Mais j'avais mis une condition à cette complaisance : madame de Lamotte m'avait promis de reVetiir bientftt à Paris , elle m'avait \\ïté (|Ue jamais son fils ne saurait la vérité, et que le heslë de son existence serait consacré à pleurer, à faire oublier sa faute par un dévouement sans bornes. Elle me pria de la (Quitter, et elle me dit qu'elle m'écrirait à Paris pour me prévenir de son retour. Voilà ce qui s'est passé, mohlil^lir; voilà pourquoi j'ai été au Buisson, pourquoi j'ai accrédité des mensonges. Je pouvais d'un mot détruire un bonheur de dix-sept années. Je ne l'ai pas voulu. Je croyais au remords , j'y crois encore ; car, malgré toutes les apparences, aujourd'hui même je refusais de parier; je faisais tous mes efforts pour prolonger

CRUIES CÉLÈBRES.

une illnsion dont la perte, je le sm, sera bien affreuse. Il y eut un moment de silence. Cette fable, atrocement ingénieuse, arait été débitée d*nn ton simple et pénétré , et avec un air de candeur bien fait pour en imposer, au moins pour jeter un grand doute dans I* esprit du lieutenant-général de police. Derues, avec sa fourberie ordinaire, avait conformé son langage à la qualité de celui qui Técoutait. Toute grimace, toute démonstration de piété, toute citation des lirres saints, dont il était si prodigue quand il s* adressait à des individus moins éclairés, auraient été suspectes. Il avait su s*en abstenir, et avait poussé Tart de tromper jusqu'à se dépouiller entièrement des apparences de l'hypocrisie. Il avait précisé toutes les circonstances sans affectation ; et si cette accusation imprévue n'était nullement prouvée, elle reposait pourtant sur un fait possible, et dont Tinvraisemblance ne choquait pas absolument. Le magistrat revint sur cette déclaration, et la lui fit répéter en détail, sans pouvoir le mettre en contradiction avec lui-même, sans lui faire éprouver le moindre embarras. Tout en Tinterrogeant, il continuait à regarder Derues, et ce double examen, toujours stérile, ne faisait qu'accroître sa perplexité. Cependant il ne changea rien à la sévérité incrédule de son maintien, et à la fermeté impérative et menaçante de sa voix.

— Vous convenez , lui dit-il , que vous avez été à Lyon?

— Oui , monsieur.

— Vous avez dit au commencement de cet interro-

DERUES.

gatoire que vous expliqueriez. plus tard le motif de ce voyage?

— Je suis prêt à le faire; car ce yoyage se rattache aux faits que je vous ai exposés ; il eo est la conséquence.

— ^Parlez.

— Je vous demande encore la permission de ne rien passer sous silence. Je ne reçus pas de lettres de Versailles : je craignis que M. de Lamotte ne fût inquiet et qu'il ne vint à Paris. Lié par la promesse que j'avais faite à sa femme d*écarter de lui tout soupçon, de combattre les craintes quil pourrait concevoir > et, Tavoucrai-je? considérant en outre de quelle importance il était pour moi de le prévenir de nos conventions nouvelles et du paiement de cent mille livres

— Ce paiement est faux assurément , interrompit M. de Lamotte : il faudrait en fournir la preuve.

— Je la donnerai tout-à-rbeure, répondit' Derues. Je me rendis donc au Buisson , comme je vous Fai déjà dit. A mon retour, je trouvai cbez moi une lettre de madame de Lamotte, une lettre timbrée de Paris, et arrivée le matin même. Je m'étonnai qu'étant dans la même ville , elle m'écrivit ; j'ouvris la lettre, et ma surprise fut encore plus grande : je n'ai pas cette lettre sur moi, mais je m'en rappelle parfaitement le sens, sinon les expressions, et je la représenterai si on l'exige. Madame de Lamotte était à Lyon avec son fils et Ceiie personne dont je ne puis dire le nom, et dont je ne parle qu'à regret devant monsieur. Elle avait confié ce message à quelqu'un qui partait pour Paris, et qui devait me le remettre ; mais cet

GRIME8 CÉLÈBRES

homme, nommé Marquis, ine prévenait par un mot qu^é*tant obligé de repartir sur-le-champ, il n'avait que le temps de me renvoyer pak* la petite poste. Voici à peu près ce que contenait cette lettre. Madame de Lamotte me disait qu'elle avait été obligée de suivre à Lyon cette personne. Elle me priait de lui écrire des nouvelles de son mari , de Tétat de. ses affaires; mais -de son retour, pas un seul mot. L'inquiétude me prit en apprenant ce départ clandestin. Je n'avais entre les mains d'autres titres qu'un acte sous seing privé qui changeait nos premières conventions, moyennant un paiement de cent mille livres; ce n'était pas là une reconnaissance suffisante et en règle; je le savais par le refus qu'un homme de loi m'avait déjà fait de me remettre la procuration de M . de Lamotte. Je réfléchis aux embarras de toute nature que cette fuite, qui devait rester un mystère, pouvait me susciter, et, au lieu d'écrire, sans prévenir personne, je partis pour Lyon. J'étais sansrenseignemens; j'ignorais si, comme A Versailles, madame de Lamotte avait changé de nom : le hasard fit que, le soir même de mon arrivée, je la rencontrai. Elle était seule. Elle recommença à i:e plaindre de son sort, me dit qu'elle était bien malheureuse ; qu'elle avait été obligée de suivre à Lyon cette personne; que bientôt elle serait libre et reviendrait à Paris. Mais il y avait danâ tës paroles un embarras qui me (Vappa. Je lui dis alors que je ne la quitterais pas que je n'eusse obtenu d'elle un acte qui prouvât nos derniers arrangemens. Elle refusa d'abord , prétendant que c'était inutile, puisqu'elle serait bientôt de retour; mais j'insistai

DERDES

avec chaleur : j*ajoatai que je m'étais déjà compromis pour elle en affirmant à M. de Lamotte qu'elle était à Versailles , qu'elle y traitait d'une charge pour son fils ; que i puisqu'elle avait été forcée de venir A Lyob , la même personne pouvait l'emmeneft* ailleurs, qu'elle pouvait dispët-attre d'un jour A Tautre, quitter la France sans laisser de ses nouvelles, saUs s'accuser par écrit do son propre déshonneur , et que , lorsque tous ces mensonges seraient découverts , moi j'en paraîtrais complibe. Je dis encore que , comme malheureusement elle avëit logé chei moi à Paris, comme elle m'avait fait retirer son fils de pension , c'est à moi qu*on demanderait compte> moi qu'on accuserait peut-être .de cette doiible disparition. Enfin, je déclarai que^ si dé gré ou de force elle ne me donnait la preuve de Son existence > je me rendais è rinstant même chet im inagistrat. Cette Osrmeté parut la faire réfléchir. -^ Mon bon inoniieur Derues, me dit-elle > je vous demande pardon de toutes les peinebque je vous cause : je vous remettrai cei acte demain, il est trop tard pour aujourd'hui; deriiain, trouvei-vousà la place où je vous ai rencontré, VOUA ifae reverrez. — J'hésitai>j'en conviens, à la laisser partir. — Ah l reprit-elle en me Saisissant \ei mains, ne me soupçonnez pas de vouloir vous tromper I je vous jure que je vous reverrai deniain ici à quatre heures. C'edt bien assez d'avoir fait mon malheUr et celui de mon fils peut-être > sans voul entraîner dans ma triste destinée. Oui, vous avez raison, cet acte est important, nécessaire pour voUs, et vous l'aurez. Mais évitez de vous mentret : si l'on vous voyait^ je ne serais

peut-être plus maîtresse d'agir comme je le dois. A demain» je vous le jure encore. Elle me quitta. Le lendemain, quiétaitle 12 mars, je fus exact au rendez-vous; un instant après moi madame de Lamotte y arriva. Elle me remit une procuration autorisant son mari à toucher les arrérages des trente mille livres restant du prix d'acqui-^ «ition de la terre du Buisson-Souef. Je voulus de nouveau lui faire des reproches de sa conduite ; elle m*écouta en silence , comme si mes paroles la touchaient vivement. Nous marchions à c6té lun de Tautre : elle me dit qu'elle avait affaire dans une maison, et me pria de l'attendre. J'attendis plus d*une heure; enfin, je m'aperçus que cette maison , comme beaucoup d'autres à Lyon , avait un passage qui communiquait dans une autre rue : je compris que madame de Lamotte s'était évadée par ce passage, et que je l'attendrais en vain. Ne sachant pas s'il me serait possible de la retrouver/ et voyant bien d'ailleurs que toutes les remontrances seraient inutiles , je revins à Paris, décidé pourtant à ne rien dire encore, à cacher la vérité aussi long-temps que je 4e pourrais. J'espérais encore : je ne m'attendais pas que je serais sitôt obligé de me défendre, et je pensais que si je parlais, ce serait comme ami, et non comme accusé. Voilà, monsieur, Texplication de ma conduite. Je regrette que cette justification, si facile pour moi, soit en même temps si cruelle pour un autre. Vous êtes témoin des efforts que j'ai faits pour la différer.

M. de Lamotte avait entendu cette seconde partie du récit de Derues avec une indignation moins bruyante ,

DERUES.

non qu'il en admit la vraisemblance; mais il restait atterré devant cette monstrueuse imposture» et comme épouvanté de cette profondeur d'hypocrisie. Son cœur se révoltait à ridée de Tadultére dont on accusait sa fenune ; mais en même temps qu'il la repoussait avec énergie» en même temps qu'il y voyait la confirmation de ses pressentimens et de ses terreurs secrètes , soft esprit se troublait à sonder cet abtme d'iniquités. Il était pèle, haletant, comme l'aurait dû être le coupable » et des larmes brûlantes sillonnaient ses joues. Il voulait parler, et la voix lui manquait ; il voulait rejeter à la face de Derues les noms de traître et d'assassin, et il était obligé de subir en silence le regard plein d'une pitié douloureuse que celui-ci attachait sur lui.

Le magistrat, plus calme, plus maître de ses sens, mais cependant perdu dans ce faisceau de mensonges si habilement liés entre eux, crut devoir faire encore quelques questions.

— Comment, dit-il, vous êtes-vous procuré cette somme de cent mille livres que vous prétendez avoir payée a madame de Lamotte?

— J'ai été pendant plusieurs années dans les affaires, j'y QÎ g&gué quelque fortune.

— Cependant vous avez reculé à plusieurs reprises devant l'obligation de faire ce paiement. M. de Lamotte même avait conçu des inquiétudes. C'est en grande partie pour cela que sa femme est venue à Paris.

^— On peut éprouver des embarras^ momentanés , qui disparaissent ensuite.

— IM — CRIMES CÉLÈBRES

— Vous arei, dites-vous, une procurttioQ qui tous a été donnée à Lpn par madame de LamoUe pour la remettre à son fluri?

— La toici, monsieur.

Le lieutenant de police i'eiamina quelque temps, et prit le nom du notaire dans Tétude duquel elle avait été passée.

— Vous pouveE vous retirer.

— Quoil s'écria M. de Lamotte.

Dénies s'arrêta : le magistrat lui fit signe qu'il pouvait sortir, en lui annonçant toutefois qu'il lui était défendu de s'éloigner de Paris.

— Mais, monsieur, dit M. de Lamotte quand ils furent seuls, cet homme est coupable. Ma femme ne m'a pas trompé. Elle ! se jouer de ses devoirs d'épouse! mais c'est la vertu même I Âh t soyez-en sftr, ces affreuses calomnies n'ont été inventées que pour cacher un double crime peut-être : je me jette à vos genoux , j'implore votre justice!...

— Relevea-vous, monsieur. Ce n'est là que la première épreuve, et j'avoue qu'elle est à son avantage. L'imagination aurait peine à comprendre une fourberie pareille. Je Tai examiné pendant tout le temps qu'il a parlé, et je n*ai surpris dans sa figure et dans son langage aucun trouble, aucune contradiction : il faudrait que cet homme fftt le plus grand hypocrite qui ait jamais existé. Mais je ne négligerai rien : l'impunité dont on laisse un coupable se flatter endort souvent sa prudence, et j'en ai vu qui se trahissaient eux-mêmes quand iiscroyaient

— 191 ~ DBRUfiS.

D'avoir pl«s rien à craindre. Allez, monsieur» et comptez sur la justice des hommes comme sur la justice de Dieq.

Quelques jours s*écoulèrent, et Dernes se flattait d'échapper à tout danger : toutes ses actions, toutes ses dé* marches étaient surveillées attentivement , mais de manière qu il ne conçût aucun soupçon. Un commissaire de police nommé MuteU qui avait, parmi ses confrères, une réputation d'activité et d'intelligence, fut chargé de recueillir des renseignemens et de flairef la piste. Tous ses limiers Turent mis en campagne et battirent le pavé de Paris. On ne put rien découvrir qui se rapportât directement à madame de Lamotte et à son fils ; mais le commissaire de police apprit bientAt que, dans la rue Saint- Victor, Derues avait fait trots faillites, qu'il avait été poursuivi par de nombreux créanciers, et plusieurs fois sur le point d'être emprisonné faute de pouvoir payer. Il sut aussi qu'en 1771 il avait été accusé publiquement d'avoir rais le feu à sa cave. Il fit son rapport sur ces diverses circonstances, et se transporta chez Derues. Cette perquisition n'amena aucun résultat. La femme de Derues répondit qu'elle fl'avait connaissance de rien. Les gens de police se retirèrent après avoir vainement fouillé toute la maison. Derues n'était pas chez lui : lorsqu'il rentra, il trouva un ordre de comparaître de nouveau devant le lieutenant-général de police.

Son premier succès Tavait enhardi. Plein de confiance, il se présente devant le magistrat accompagné de son procureur : il se plaint hautement, prétendant que la perquisition, faite pendant son absence, est un attentat

— IW —

contre ia qualité et le droit de bourgeois domicilié, et qu*on aurait dû attendre son retour. Justement indigné de la conduite de M. de Lamotte à son égard , il présente des conclusions tendantes è ce qu'il soit déclaré calomniateur, et demande contre lui des donunages-intérèts pour le tort qu'il a voulu faire soufirir à sa réputation. Hais cette fois son effironterie et son audace n'en imposent plus : le magistrat le surprend facilement en flagrant délit de mensonge. Il soutient quMI a payé de ses deniers 4es cent mille livres , et on lui oppose ses banqueroutes successives , les poursuites de ses créanciers , et les condamnations obtenues contre lui comme débiteur insolvable. Alors il change de système : il dit qu'il a emprunté cet argent à un avocat nommé Duclos, auquel il a fait une obligation par devant notaire. Malgré toutes ses protestations, le lieutenant de police le fit constituer prisonnier au For-l'Êvèque, avec ordre de le mettre au cachot et au secret.

On ne savait rien encore : des bruits tagues, des propos colportés de boutique en boutique circulaient dans le peuple, et commençaient à gagner les classes les plus élevées de la société. G*est une chose merveilleuse que r infaillibilité de Tinstinct qui s'éveille dans les masses : un grand crime est commis , qui doit dérouter d'abord Taccusation; aussitôt la conscience publiques'agite. Avant même qu'on ait pénétré dans les replis tortueux dont il s* enveloppe, alors que Tobscurité est encore profonde^ immense, la voix du peuple, comme une ruche qui fermente, bourdonne autour de ce mystère : pendant que les ma-

vn

DERUES.

gistrats hésitent , la curiosité s'y attache, elle ne le quitte plus : s'il se déplace, elle le suit, elle le signale, elle le devine dans Tombre. C'est ce qui arriva & la nouvelle de l'arrestation de Dénies. Sur des indices incomplets , sur des rapports inexacts , en l'absence d'une publicité réelle, on s'entretenait partout de cette affaire. Le roman qu'il avait inventé pour sa justification , et qui circulait aussi bien que les plaintes de M. de Lamotte, n'obtenait aucune créance. Op adoptait au contraire avec avidité tous les bruits qui étaient dirigés contre lui. Il n'y avait aucune trace du crime; mais on pressentait un abominable forfait. N'avons-nous pas été témoins souvent de pareilles agitations ? Â peine les noms de Bastide, de Gastaing, de Papavoine, avaient-ils été prononcés, qu'il n'y avait plus place dans les émotions populaires pour un autre sujet de curiosité : il fallait que celui-ci fût épuisé, que la lumière pénétr&t dans les ténèbres, que la société fût vengée.

Du fond de son cachot Derues avait des craintes, mais sa présence d'esprit et sa dissimulation ne l'abandonnaient pas : c'étaient chaque jour de nouveaux sermens qu'il avait dit la vérité. Cependant sa dernière imposture devenait à charge contre lui : on découvrit que l'obligation de cent mille livres qu'il avait faite au sieur Duclos était simulée, et que Duclos l'avait annulée par une espèce de contre-lettre datée du même jour. Une autre circonstance, calculée pour assurer son salut, redoubla les soupçons. Le 8 avril , le procureur de M. de Lamotte reçut, comme de la part de sa femme, des billets à ordre pour la valeur

de soixante-dix-hnit mille lifres. Il parut extraordinaire que ces billets, anÎTés sous enveloppe timbrée de la petite poste, ne fassent accompagnés d'aucun ayis. Des doutes s élefèrent sur la femme de Derues, qui jusque là n'ayait pas été inquiétée. On rechercha k quel bureau le paquet pouvait avoir été mis, et on le trouva aisément par l'indication de la lettre de Talphabet. On s*y transporte, et on apprend que c'est une domestique» dont le buraliste donne le signalement, qui Ta apporté tel jour et Ta afiranohi. Le signalement est cehii de la servante de Derues» Cette fille , toute troublée , répond, après de longues hésitations, qu'elle n*a fait qu'obéir aux ordres de JMimattresse. Sur cette déclaration , la femme de Dénies est constituée prisonnière au For-l'Ëvèque, et son mari transféré au Grand-QiAtelet. Pressée de questions, elle finit par avouer que c'était elle qui avait fait parvenir ces billets au procureur de M. de Lamotte, et que son mari les lui avait envoyés sous enveloppe, cachés dans le linge sale qu'elle lui échangeait pour du blanc.

C'étaient assurément de graves indices de culpabilité , et si Derues se fftt montré aux regards de la multitude qui suivait avec ime anxiété croissante toutes les phases de ce procès, mille bras se fussent chargés à l'instant même de la tâche du bourreau; mais de là à la preuve d'un meurtre la distance était énorme pour les magistrats. Derues conservait toute sa tranquillité, répétant toujours que madame de Lamotte et son fils étaient vivans, qu'ils reparaîtraient pour le justifier. Ni ruses ni menaces ne pouvaient l'amener à se démentir, et son

INEftUSB.

assurance ébranlait las CMfictioM les plus foWtes. Une perplexité nouvelle yist s*iyo«ter à tant i'ineertitades.

Un exprès était parti seerètement en pesta pour Lyon : on attendait son retoof pour une éprea?# que Ton pensait devoir être décisive.

Un matin, Demes fut extrait de aoa cachot et amené dans une salle basse de la (Conciergerie. Les questions qu'il adressa à ceux qui le conduisaient restèrent sans réponse. Ce silence aflecté l'engagea à se tenir mt ses gardes, et il résolut, quoi qu'il pût arriver, de conserver son impassibilité. En arrivant, il trouva le commissaire de police Mutel et quelques autres personnes. Cette salle étant naturellement fort obaeure, on lavait éclairée avec plusieurs flambeaux, et M fit placer Darnes de manière que la lumière de l'un 4'eiix frappât entièrement sur son visage. On lui ordonna de regarder d'un eAté de la salle qu'on lui désigna. Au même instant une porte s'ouvrit et un homme entra. Derues le regarda d*un air indifferont, et, voyant que cet homme l'examinait, il le salua comme on sahie un inconnu dont on ne s'explique pas la curiosité.

U fut impossible de surprendre sur son visage la plus légère trace d'émotion : qui eût posé la main sur son cœur ne l'eàt pas senti battre plus fort, et cependant cet homme pouvait le perdre !

Le commissaire de police Mutel s'approcha du noa* veau venu, et lui dit à l'oreille :

— Le reconnaissez-vous?

— Non.

GRIMES CÉLÈBRES

*— Yenillez sortir un instant » monsieur : nous fous prierons tout-à-1'henre de rentrer.

Ce personnage était le notaire de Lyon chez cpii la procuration atait été rédigée et signée par Derues, sons des yètemens de femme et sons le nom de Marie-Françoise Perrier, épouse du sieur de Lamotte.

On apporta des Tètemens, et on lui ordonna de s*habiller, ce qu'il fit de bonne grâce et en affectant une grande gaieté. Pendant qu'on l'aidait à se travestir » il riait» se caressait le menton et minaudait : il poussa l'effronterie jusqu'à demander qu'on lui donn&t un miroir.

— Je veux voir si j'ai bonne façon ainsi» disait-il, et si je pourrais faire quelques conquêtes.

Le notaire rentra : on fit marcher Derues devant lui, on le fit asseoir près d'une table^ signer, enfin répéter tout ce qu'on supposait qu'il avait pu dire et faire dans l'étude du notaire. Cette seconde confrontation n'amena pas plus que la première une reconnaissance. Le notaire hésita d'abord ; mais, comprenant toute la gravité de sa déposition, il ne voulut rien affirmer, et, en définitive, il déclara que ce n'était pas là la personne qui était venue chez lui.

— Je suis fâché, monsieur, lui dit Derues en se retirant, qu'on vous ait dérangé pour cette ridicule comédie. Ne vous en prenez pas à moi, et priez le ciel qu'il éclaire ceux qui ne craignent pas de m'accuser. Moi, qui suis sûr que mon innocence éclatera bientôt, je leur pardonne dès à présent.

Quoiqu'à cette époque la justice eût des procédés expéditifs et que la vie des accusés fût entourée de moins

DERUE&

ie garanties qae de nos jours, il était impossible de le condamner en l'absence de la preuve du crime. U le savait, et attendait patiemment dans sa prison le moment où il triompherait de l'accusation capitale qui pesait sur lui. L'orage ne grondait plus sur sa tète, les épreuves les plus terribles étaient passées, les interrogatoires devenaient plus rares et n'avaient plus de surprises qu'il dût redouter. Les gémissemens de M. de Lamotte retentissaient au cœur des magistrats ; mais sa conviction ne suffisait pas pour fonder la leur : on le plaignait sans pouvoir le venger. Il commençait aussi à s'opérer dans certains esprits une réaction favorable au prévenu. Parmi les dupes qu'avait faites sa piété apparente, beaucoup qui s'étaient tues d'abord devant les charges qui semblaient devoir laccabler revenaient à une opinion contraire. Les cagots, les dévotes, tout ce qui faisait métier de s'agenouiller dans les églises, de se signer en public et de tremper les doigts dans l'eau bénite , tout ce qui vivait de grimaces, à'amens et à'alUluias, criait à la persécution, au martyre : peu s* en fallut qu'il ne passât pour un saint destiné par Dieu à faire son salut dans un cachot. De là naissaient des querelles et des controverses, et ce procès avorté, cette accusation impuissante, continuaient à passionner toutes les imaginations.

Pour la plupart de ceux qui parlent d'un Être suprême, et qui le font intervenir dans les affaires humaines, la Providence n'est qu'un mot sonore et solennel, une espèce de machine de théâtre, qui vient faire le dénouement, et qu'on glorifie avec quelques phrases banales

sorties des lèrra et non du coeur. Il est yrai que cette cause mystérieuse et iueomiue, Dnu ou Hasaid, se montre soutent si mal à propos sourde et aveugle, qu*il est permis de douter qu'elle sunreilie pour les punir certains forfaits^ quand elle en laisse triompher tant d'au* très. Que de morts qui sont restées enserelies dans la nuit de la tombe 1 que de crimes éclatans et a? oués qui se sont endormis paisiblement dans une insolente et audacieuse prospérité ! On sait les noms de beaucoup de criminels , mais le nombre des victimes oubliées ou perdues, qui pourrait le dire? L'histoire de l'humanité est double, et, comme le monde invisible, qui renferme plus de merveilles que le monde matériel exploré par la science, celle qtie racontent les livres n'est pas la plus curieuse et la plus étrange. Sans soulever phis long-temps de pareilles questions, sans protester ici contre les sophismes qui obscurcissent la conscience et lui cachent la présence d'un Dieu vengeur, et laissant le fait à Tappréciation de chacun, nous n'avons plus qu'à raconter le dernier épisode de ce long et épouvantable drame.

De tous les quartiers populeux de Paris où l'on faisait des commentaires sur l'affaire de Derues, aucun n'était plus agité que celui de la Grève , et de toutes les rues environnantes, aucune ne réunissait des groupes plus nombreux que la rue de la Mortellerie, non qu'un instinct secret poussât la foule sur le lieu même où le crime était enseveli ; mais chaque jour l'attention était réveillée par un spectacle douloureux. On voyait passer un homme brisé par la douleur, se traînant à peine, pAle et les yeux

éteints dans les lannes : c'était M. de Lamotte, qui logeait, comme nous Tavons dit, ruô de la Mortellerie, «t qui semblait errer comme an spectre autour d'un tombeau. On se rangeait à son passage , oti se découvrait devant lui; chacun respectait cette grande infortune, et quand il avait disparu, les groupes se reformaient. C'étaient des conversations jusqu'au soir.

Le 17 avril, vers quatre heures de Taprès-midi, une vingtaine de commères et d'ouvriers étaient rassemblés devant la porte d'une boutique. Une grosse femme, placée sur la dernière marche, comme un orateur dans une tribune, pérorait et racontait pour la centième fois ce qu*elle savait, ou plutôt ce qu*elle ne savait pas. Il y avait là des oreilles tendues, des bouches béantes : des frémissemens sourds parcouraient la réunion, tant la veuve Masson, qui s'était avisée, à soixante ans, d'avoir de l'éloquence, mettait de chaleur et d'indignation dans son récit. Tout-à-coup la foule devint silencieuse, les rangs s'ouvrirent : on avait aperçu M. de Lamotte. Un homme se risqua à lui dire :

— Y a-t-il quelque chose de nouveau?

Il secoua tristement la tète sans pouvoir répondre, et continua son chemin.

— G*est donc là M. de Lamotte? demanda une vieille femme sale et crasseuse, et dont le bonnet placé sur le coin de la tète laissait échapper des mèches de cheveu ?: gris: ah! c'est là M. de Lamotte?

— Pardine! dit une voisine, est-ce que vous ne k connaissez pas encore? on le voit tous les jours.

-* âOO — CRIMES CÉLÈBRES.

— Ah! dam! excusez, je n' sais pas du quartier, et» sans Yous offenser, la rue n'est pas assez belle pour qu'on s y promène par curiosité. C'est pas parce que vous j demeurez, mais c'est un peu crotté.

— Ayec ça que madame a Thabitude d'aller en carrosse I •

— Ça TOUS irait pour le quart d'heure encore mieux qu'à moi, ma p'tite ; ça vous dispenserait d'acheter des souliers pour ne pas tous blesser les pieds.

On commença à la rudoyer.

— Un instant 1 minute 1 dit-elle : j*ai voulu offenser personne. On n'est pas riche, c'est vrai , mais n'y a pas de déshonneur, et on n'a pas besoin de voler pour se régaler d'un verre de cassis. Eh I la grosse mère, t'as compris, n'est-*ce pas? Une goutte à la mère Maniffret, et du soigné! Et si c'te belle princesse-là veut trinquer avec moi, pour nous raccommoder, qu'elle le dise, je paie.

L'exemple de la vieille colporteuse était contagieux, et au lieu de remplir deux petits verres seulement, la veuve Masson vida une bouteille.

— Ah! bon! v'Ià qui va bien, s'écria la mère Maniffret, et mon idée vous a porté bonheur.

— Ma foi, j'en ai grand besoin.

— Tiens, est-ce que vous vous plaignez aussi du commerce, vous?

— Ah ! ne m'en parlez pas ; c'est une misère !

— U n'y a plus d'affaires. Quoi ! on s'égosille toute une journée, on se tue l'organe pour gagner quatre sous.

DERUES.

J' sais pas ce que ça deviendra. Mais vousm*avez pourtant l'air d'avoir un entrepôt assez proprement achaiindé.

— Ah! bah! qu'est-ce que c'est que ça, avec une maison sur les bras? C'est comme un sort : les anciens locataires déménagent, et les nouveaux ne reparaissent pas.

— Qu'est-ce qui vous arrive donc?

— J' crois qu' le diable s'en mêle. Il y avait au prejiier un brave homme , parti ; au troisième un ménage honnête, tranquille, sauf que l'mari battait sa femme toutes les nuits, et qu'ils faisaient un train à ne pas dormir, parti aussi. J' mets des écriteaux , on les regarde seulement pas. Il y a quelques mois, c'était dans le milieu de décembre, le jour de la dernière exécution...

— Le 15, dit la colporteuse, j' lai crié; j' sais ça, moi : c'est ma profession.

— Eh bien 1 le quinze, soit, reprit la veuve Masson. Donc, que ce jour-là, j'ai loué une cave à un particulier, à un marchand de vins , qui m'a payé le premier terme d'avance, vu que j' le connaissais pas, et que je lui aurais pas prêté deux liards sur sa mine : un petit bout d'homme, grand comme ça , et qui avait des yeux tout ronds qui ne m' revenaient pas du tout. Enfin il a payé, n'y a rien à dire ; mais v'ià le second terme qui s'avance furieusement, et j'ai pas de nouvelles du locataire.

— Tiens ! tiens ! Est-ce que vous l'avez pas revu depuis?

— Si fait, une fois ; non, deux fois. Voyons donc un

pea.. . Oui, troif fois, j'dis bien. U est Tenu d'abord avec une charrette et on oommissioQiiaire : il a fait descendre dans la cave une grande maUe, une caisse où il disait qu'il y avait du vin en bouteilles. . • Non, il était venu auparavant avec un ouvrier, j' crois... Ma foi! j'sais plus si c'était avant ou après, mais c'est égal. Tant y a que c'était du vin en bouteilles. Enfin il a ramené un maçon; ils se sont même chamaillés ensemble, j' les ai entendus qui criaient. Il a emporté la clef, et j' l'ai plus revu, ni son vin non plus. J'ai une autre clef de la cave, j'y suis descendue : c'est peut-être les rats qui ont bu le vin et mangé la malle, mais il n'y en a pas plus que dessus ma main. J' suis pourtant bien sûre de ce que j'ai vu. Une grande caisse, énorme, toute neuve, et ficelée avec de grosses cordes tout autour*

— Quel jour que c'était T dit la colporteuse.

— Quel jour? pardine ! c'était. . . Eh bien I je me rappelle plus...

— Ni moi... V'Ià mes idées qui s'embrouillent... Un p'tit verre, hein? pour m'éclaircir la mémoire.

L'expédient ne parut pas d'abord heureux, et la mémoire ne revenait pas. La foule, comme on peut le croire, était attentive. La colporteuse s'écria :

— Que j'suis bête !... j' vas trouver ça, pourvu que je l'aie encore.

Elle fouilla vivement dans la poche de son cotillon, et en tira plusieurs morceaux de papier roulé et crasseux. Pendant qu'elle les dépliait Tun après l'autre, elle disait :

— Une grande caisse, n'est-ce pas?

9BKDBS.

-Ooi.

— Toute neofe?

— Toute neure.

— Et ficeléeî

— Je la Toif encore.

— Moi aussi. . • pardine I C'est le jour où j'ai crié Thistoire de Leroi de Valines. C'est le 1* férrier.

— Oui, un samedi , le lendemain était un dimanche.

— C'est ça, c'est ça, samedi 1^ ftrrier. Eh bien! j' connais la malle, moi 1 j'I'ai rencontré sur la place du Louyre Totre marchand de tins, et qu'il n'était pas à la noce; un de ses créanders voulait iSmesaisir la malle, le ▼in , toute la boutique. Un p'tit homme, n'esta» pas ? un avorton?.. •

-Oui.

— Des cheveux reuxT

— Des cheveux romu

— Et un air caffiurdT -Ohl

— Et qui est hypocrite, que ça dit frémir ! J' crois bien qu'il ne peut pas payer son terme I un gueux, mes enfans y un vrai gueux qui a mis le feu dans sa cave, et qui m*a accusée d'avoir voulu le voler, tandis que c'est lui qui m'avait escamoté, le scélérat, mie pièce de vingt -quatre sous. G'est-y heureux que je me sois trouvée ici I Bon! bon ! nous allons rire ! Te v'ià encore une jolie affaire sur le dos, et il faudra bien que tu dises où s'est envolé ton vin, ma pauvre commère Dénies I

— Dénies ! crièrent en même temps vingt voix.

— Deraes qui est en prison?

— L'homme à ce brave M. de Lamotte?

— • Qui a tué sa femme?

— Qui a dévoré son fils?

— Un gredin, mes enfans^ qui m'a accusée de lavoir voie ! un monstre parfait 1

— Il n'y a qu'un petit malheur, dit la veuve Masson, c'est que c'est pas lui. Mon particulier s'appelle Ducoudray. Y*là son nom sur mon registre.

— Saperlotte ! ça n'y ressemble guère, reprit la colporteuse : ça me taquine un peu. Oh ! c'est que je lui en veux à ce brigand-là, qui m'a accusée de l'avoir volé. J' lui ai prédit que j' vendrai un jour son papier.*. Si ça arrive, je régale la société.

En attendant l'exécution de cette promesse, on vida une seconde bouteille de cassis. Les tètes s'échauffèrent ; on jasa long-temps à tort et à travers, puis la foule se dispersa peu à peu. Le soir la rue de la Mortellerie était silencieuse comme à l'ordinaire. Seulement, quelques heures après cette scène, les habitans furent surpris de la voir occupée à ses deux extrémités par des hommes qu'ils ne connaissaient pas, et d'autres individus à figure sinistre la parcoururent toute la nuit, allant et venant comme s'ils faisaient patrouille. Le lendemain matin, une voiture escortée par la maréchaussée s'arrêta devant la porte de la veuve Masson. Un commissaire de police en descendit et entra dans une maison voisine, d'où il sortit un quart dheure après, donnant le bras à M. de Lamotte. Le commissaire demanda à la veuve Masson la clef d'une

DERUES.

cave qui avait été louée, au mois de décembre dernier, à un nommé Ducoudray. Il s'y fit conduire avec M. de Lamotte et un de ses agens.

La voiture arrêtée devant la porte, la présence du commissaire de police Mutel, les propos de la veille, avaient mis en émoi toutes les imaginations. Mais cette agitation ne pouvait se manifester qu'à domicile : les habitans étaient aux arrêts et consignés militairement chez eux. C'était un curieux spectacle que celui de tous ces visages aux fenêtres, pleins d'anxiété, s'interrogeant l'un l'autre, dans l'attente de quelque événement étrange ; et l'ignorance où on laissait chacun, cet appareil mystérieux, cet ordre qui s'exécutait en silence, doublaient encore l'intérêt, et y ajoutaient une impression de terreur. Personne ne put voir d'abord ceux que la voiture avait amenés avec le commissaire de police; trois hommes y étaient restés, l'un sous la garde des deux autres. Quand le lourd équipage était entré dans la rue de la Mortellerie , il avait cherché à se pencher vers la glace fermée, et avait dit :

— Où sonmies-nous?

Et sur la réponse qu'on lui fit, il avait ajouté :

— Je ne connaissais pas cette rue, je n'y ai même jamais passé.

Après ces paroles, prononcées tranquillement, il avait fait cette autre question :

— Pourquoi me conduit-on ici?

Voyant qu'on ne lui répondait pas, il reprit son air indifférent, et quand la voiture s'arrêta, quand il vit

(SJMES (ilÈBVBS.

M. de Lamotte entrer diei la feiife Masaon, il ne manifesta ancone émotion.

Le commissaire reparut sor le senil de la porte, et donna ordre de faire descendre Dômes.

La veille, des agens de police» mêlés aux groupes, avaient entendu le récit de la colporteuse : Tbistoire de Derues rencontré près du Louvre, faisant conduire une lourde malle. Dans la soirée le lieutenant de police avait été prévenu. C'était un indice, un trait de lumière, la vérité peut-être, qu'un mot faisait jaillir des ténèbres. Toutes les mesures avaient été prises pour que personne ne pût dès lors pénétrer dans la rue, ou en sortir, sans être suivi et surveillé. On croyait être sur la trace du crime ; mais le criminel pouvait avoir des complices exerçant aussi une sorte de contre-police, et qui, avertis en même temps, se bêleraient de faire disparaître la preuve du forfait, si elle existait.

Derues fut placé entre deux bommes qui le tenaient fortement cbacun par un bras. Un troisième, qui tenait un flambeau, marcba devant. Le commissaire, suivi de plusieurs autres individus également porteurs de flambeaux et munis de pioches et de pelles, passa après eux. Ce fut dans cet ordre qu*on descendit l'escalier de la cave. Cette lugubre procession avait un aspect eflOrayant. Quiconque aurait vu passer sous ces voûtes bumides, éclairées par une lumière vacillante et blafarde, ces visages sombres et mornes , cet bomme pAle et résigné, aurait cru être le jouet d'une vision, et assister en rêve à quelque exécution ténébreuse. Tout était réel cepattdaDt, et an moment

— 2OT — DERUES.

où la clarté pénétra dans ce charnier obscur» il sembla qa il s'illuminait tout-à-coup dans ses plus secrètes profondeurs, que le jour de la yérité perçait enfin ces ombres épaisses, et qu'une Yoix sortait de la terre et des murailles.

A la Tue du meurtrier, M. de Lamotte s* écria :

— Malheureux! c'est ici que tu as tué ma femme et mon fils !

Derues le regarda arec calme, et lui dit :

— Je TOUS prie, monsieur, de ne pas ajouter l'insulte à l'infortune dont vous êtes cause* Si tous étiez à ma place et que je fusse à la vôtre, je sentirais quelque pitié et quelque respect pour un malheur aussi grand. Que me veuton? Qu'ai-je affaire ici, et pourquoi m'y a*t-on amené?

Il ignorait ce qui s'était passé la veille, et ne trouvait en lui-même à accuser que l'ouvrier qui Tavait aidé h enterrer le cadavre. U se sentait perdu; mais son audace ne l'abandonna pas.

— On vous a amené pour être confronté d'abord avec cette femme , dit le commissaire de police en amenant devant lui la veuve Masson.

— Je ne la connais pas.

— Je vous reconnais bien, moi. C'est vous qui avec loué cette cave sous le nom de Ducoudray.

Derues haussa les épaules et reprit avec un accent amer:

— - Qu'on envoie un homn^e à la torture, s'il est coupable, je le conçois; mais que pour faire jusqu'au bout son métier d'accusateur, que pour trouver un criminel.

on fasse venir de cent lieues de faux témoins que l*éyidence confond, qu*on ameute la canaille, qu*on prête à un innocent des visages divers et des noms supposés, aGn d'interpréter contre lui un mouvement de surprise, un geste d'indignation : voilà qui est inique et qui dépasse le droit que Dieu a donné aux hommes de se juger entre eux! Je ne connais pas cette femme; quoi qu'elle dise ou qu'elle fasse, je ne réponds plus.

Toute l'adresse, toutes les menaces du commissaire de police échouèrent devant cette résolution. La veuve Masson eut beau répéter et affirmer sur l'honneur qu'elle le reconnaissait, qu'il s'était présenté sous le nom de Ducoudray, qu'il avait fait descendre dans la cave une grande caisse contenant du vin en bouteilles, Derues, les bras croisés, resta impassible comme s'il eût été aveugle et sourd.

On avait frappé sur les murailles, examiné l'état des pierres, sondé le terrain à plusieurs endroits, et on n'a« vait découvert aucun indice. Fallait-il donc se retirer sans avoir rien découvert? Déjà le commissaire de police avait fait signe à ses honmies, lorsque celui qui était demeuré d'abord avec M. de Lamotte, et qui, placé dans l'ombre, avait examiné attentivement la figure de Derues quand il était entré y s'avança et dit en désignant du doigt le caveau placé sous l'escalier :

— Fouillez ici. Ses yeux se sont portés d'abord et involontairement de ce côté : c'est le seul mouvement qu'il ait fait, je le guettais ! Il n'y a que moi qui pouvais le voir, et il ne me voyait pas. Il est bien fin, mais

DERUES.

on ne pense pas à tout , et du diable si je n'ai pas éventé le terrier!

— Misérable! se dit Derues à lui-même, il y a donc une heure que tu me tiens sous ta griiTe, et que tu t'amuses à prolonger mon agonie ! Oh ! j* aurais dû songer à cela, et j'ai trouvé mon maître. N'importe! vous ne lirez rien sur mon visage, rien non plus sur les lambeaux de chair que vous allez déterrer : les vers et le poison ne vous ont sans doute laissé qu'un cadavre méconnaissable. Un bâton ferré, enfoncé dans la terre, avait rencontré, à une distance de quatre pieds, un corps dur qui offrait de la résistance. Deux hommes se mirent à la besogne , et creusèrent avec activité. Tous les regards s'étaient attachés sur cette fosse qui allait toujours en augmentant à chaque pelletée de terre que les deux travailleurs rejetaient sur les bords. M. de Lamotte se sentait défaillir, et son émotion gagnait tous les assistans» à l'exception de Derues. Enfin, au milieu du silence, les bêches rAclèrent sourdement sur un morceau de bois, et ce bruit fit frémir chacun. On aperçut la malle, on la tira de la fosse, on l'ouvrit, et l'on vit un cadavre de femme en chemise, coiffée de nuit avec un serre-téte rouge et blanc, le visage tourné contre terre. Le corps est retourné, et M. de Lamotte reconnaît sa femme, qui n'était pas encore défigurée.

^Le sentiment d'horreur fut si profond, que personne ne put jeter un cri ou proférer une parole. Derues, préoccupé de rechercher les chances incertaines de salut qui pouvaient lui rester, n'avait pas remarqué que, sur l'ordre

CKIMES CÉLÈBRES.

du commissaire de police , un des hommes était sorti de la cave avant qu'on eût commencé à creuser. Tout le monde avait reculé et s'était éloigné également du cadavre et du meurtrier, qui seul n'avait pas changé de pl&ce f et qui récitait des prières. La flamme des flam« beaux déposés à terre jetait des reflets rougeàtres sur cette scène muette et terrible.

Il tressaillit et se retourna en entendant derrière lui un cri de terreur. 11 vit sa femme qu'on venait d'amener. Le commissaire de police la saisit d'une main, et de Tautre, prenant un des flambeaux, la força à se pencher sur le corps.

— C'est madame de Lamotte I s'écria-t-il.

— Oui, oui, répondit-elle dans ce premier mouvement d'effroi, oui, je la reconnais!

Incapable de supporter plus long-temps cette vue, elle pâlit et tomba sans connaissance. Les deux prisonniers furent reconduits séparément. On eût dit que cette découverte avait à l'instant même transpiré au dehors : le peuple poursuivit de ses imprécations et des noms d'assassin et d'empoisonneur la voiture dans laquelle était remonté Derues. Pendant le trajet celui-ci garda le silence ; seulement, avant de rentrer dans son cachot, il dit :

— Il faut que la tète m'ait tourné pour avoir voulu dérober à la connaissance du public la mort de madame de Lamotte et sa sépulture : c'est la seule faute que j'aie commise ; mais je suis innocent du reste, et je me résigne en chrétien aux rigueurs de la Providence

C'était le seul système de défense qui lui restait, et

DERUES.

auquel il s^attachait» sans autre espoir que d'en imposer h la justice par un redoublement d'hypocrisie et de pratiques pieuses. Mais tout cet échafaudage de mensonges, si laborieusement construit, était ébranlé dans sa base et devait s'écrouler pièce à pièce. Chaque instant apportait des révélations accablantes. 11 convenait que madame de Lamotte était morte subitement chez lui, et que, crai> gnant d'être soupçonné, il l'avait enterrée en secret. Mais les médecins appelés à faire l'ouverture du cadavre déclaraient qu'elle avait été empoisonnée avec du sublimé corrosif et de l'opium. Le prétendu paiement devenait un vol odieux, l'œuvre d'un faussaire ! Puis une autre question, à laquelle il ne pouvait répondre, se dressait comme une ombre menaçante. On se faisait une arme contre lui de son propre aveu. Pourquoi avait-il conduit le jeune de Lamotte à Versailles, sachant qu'il ne devait pas y retrouver sa mère? Qu'était-il devenu? qu'en avaitil fait? Une fois sur la trace, la justice eut bientôt découvert le tonnelier chez lequel il avait logé le 23 avril. En vertu d'un arrêt du Parlement, on exhuma le cadavre enterré sous le nom de Beaupré : le tonnelier le reconnut à une chemise qu'il avait donnée pour l'ensevelir. Dénies, confondu par l'évidence, avoua qu'en effet le jeune homme était mort d'une indigestion et des suites de la maladie vénérienne. Les médecins constatèrent encore la présence du sublimé-corrosif et de Topium. A toutes ces preuves du crime, il opposait une feinte résignation ; il pleurait sans cesse Edouard, qu il avait aimé comme son propre fils.

— Hélas! disait-il, je vois toutes les nuits ce pauvre enfant! mais ce qui adoucit mes douleurs, c'est qu'au moins il est mort avec les secours de la religion. Dieu me voit, ajoutait-il y et sait mon innocence : il éclairera les magistrats, et on réhabilitera mon honneur.

Le procès étant suffisamment instruit. Dénies fut condamné, par sentence du ChAtelet, du 30 avril, confirmée le 5 mai par le Parlement. Voici cet arrêt tel qu'il existe aux archives.

<c Yu par la Cour le procès criminel fait par le prevât de Paris, ou son lieutenant particulier au Chàtelet, pour Tempèchement dudit lieutenant criminel audit Chàtelet, à la requête du substitut du procureur*général du roy audit siège, demandeur et accusateur, contre François- Antoine Derues et Marie-Louise Nicolaïs, sa femme, défendeurs et accusés, prisonniers ez prisons de la Conciergerie du Palais, à Paris, et appelants de la sentence rendue sur ledit procès, le 30 avril 1777, par lequel ledit Antoine-FranQois Derues a été déclaré duement atteint et convaincu d'avoir, dans le dessein de s'approprier, sans bourse délier, la terre du Buisson-Souef, appartenante aux sieur et dame de Saint-Faust de Lamotte, desquels il a voit achepté ladite terre par acte sous signature privée, du 22 décembre 1775, et en abusant indignement de l'hospitalité qu'il exerçoit , depuis le 1 6 décembre dernier, envers ladite dame de Lamotte, arrivée a Paris ledit jour en cette ville de Paris, pour terminer avec lui le marché conclu en décembre 1775, et descendue, à cet effet, avec son fils, chez lui Derues, et a sa sollicitation ; empoi-

DERUES

sonné de dessein prémédité ladite dame de Lamotte» soit dans une médecine par loi composée et préparée le 30 janvier dernier, et à elle administrée le lendemain, soit dans les tisanes et breuvages qu'il lui a seul administrés après ladite médecine, ledit jour 31 janvier dernier ( ayant pris la précaution d'envoyer sa servante à la campagne pour deux ou trois jours, et d'écarter les étrangers de la chambre où étoit couchée ladite dame de Lamotte), duquel poison ladite dame de Lamotte est morte dans la nuit dudit jour 31 janvier dernier ; d'avoir tenu cette mort secrète, enfermé lui-même dans une malle le corps de ladite dame de Lamotte, et de l'avoir ainsi fait transporter clandestinement rue de la Mortellerie, dans une cave par lui louée à cet effet, sous le faux nom de Ducoudray, et dans laquelle il Ta enterrée luimême ou fait enterrer; d'avoir fait accroire au fils de ladite dame de Lamotte (qu'il avoit logé chez lui avec sa mère lors de leur arrivée à Paris, jusqu'au 15 janvier dernier, et qui depuis avoit été placé dans une pension) que ladite dame de Lamotte étoit à Versailles et désiroit qu'il allât l'y joindre, et sur ce prétexte d'avoir conduit ledit sieur de Lamotte fils, le 12 février dernier ( après lui avoir fait prendre du chocolat ), audit lieu de Versailles, chez un tonnelier, dans une chambre garnie, et de l'avoir pareillement empoisonné de dessein prémédité, soit dans le chocolat pris par ledit sieur de Lamotte fils avant son départ, soit dans les breuvages et médicaments qu'il a lui-même préparés, mixtionnés et administrés audit sieur de Lamotte fils, pendant les 12,

13, 14 et 15 février dernier, qa*il Ta tenu malade dans ladite chambre garnie, sans Touloir appeler médecins ni chirurgiens, malgré les progrès de la maladie et les représentations à lui faites à ce sujet, se disant lai-mème être médecin et chimrgien : duquel poison ledit sieur de Lamotte ûls est décédé ledit jour 15 février dernier, neuf heures du soir, dans les bras dudit Derues, qui a affecté Ja douleur la plus profonde en répandant des larmes, a 'même exhorté ledit sieur de Lamotte à la mort, et récité les prières des agonisants ; après lequel décès il Fa luimême enseveli en disant que le défunt Ten avoit prié, et donnant à entendre aux gens de la maison qu'il étoit mort du mal vénérien; de Tavoir fait enterrer, le lendemain, dans le cimetière de la paroisse Saint-Louis, audit Versailles, et l'avoir fait inscrire sur les registres mortuaires de ladite paroisse sous la mention d'un faux lieu de naissance et du faux nom de Beaupré que lui Derues avoit pris lui-même en arrivant dans ladite chambre garnie, et avoit donné audit sieur de Lamotte fils, qu'il avoit annoncé comme son neveu, et, pour couvrir ces atrocités et parvenir à s'approprier ladite terre du Buisson-Souef, d'avoir diffamé ladite dame de Lamotte, mis en usage différentes manœuvres et pratiqué plusieurs faux ;

> l"" En souscrivant ou faisant souscrire des noms de ladite dame de Lamotte un acte fait double sous seing privé entre lui Derues et sa femme d'une part, et ladite dame de Lamotte, fondée de la procuration de son mari, d'autre part (ledit acte daté du 12 février, et écrit postérieurement an décès de ladite dame de Lamotte) ;

DERUES.

par lequel acte ladite dame de Lamotte paroU changer les conventions précédentes énoncées au premier écrit du 22 décembre 1775, et donner quittance audit Dénies d'une somme de cent mille livres , à compte du prix de la terre du Buisson ;

» S"" En souscrivant par devant notaire, le 9 du mois de février dernier, une obligation simulée au profit d'un tiers de cent mille livres, pour donner créance au prétendu paiement par lui fait ;

i> 3^ En annonçant et publiant, en attestant même sous la religion du serment, lors de son interrogatoire subi devant le commissaire Mutel^ quil a voit réellement compté en deniers à ladite*dame de Lamotte lesdites cent mille livres, et qu elle 8*étoit évadée avec son fils et un quidam, nantie de cette somme ;

y> 4'' En déposant chei un notaire l'acte sous seing privé portant la prétendue quittance de ladite somme de cent mille livres, et poursuivant en justice Texécution de cet acte et sa mise en possession de ladite terre;

)> 5*" En souscrivant on faisant souscrire par une autre personne , devant les notaires de la ville de Lyon^ où il s'était i cet effet rendu, une procuration datée du lendemain 8 , par laquelle la soi-disant femme de Lamotte paroit adopter la quittance de cent mille livres, et donne pouvoir au sieur de Lamotte, son mari, de recevoir les arrérages du surplus du prix de ladite terre , laquelle procuration il a produite comme une preuve de Texistence de ladite dame de Lamotte;

» §*" En faisant passer, sous le nom de ladite dame de

Lamotte, paryoies interposées, à un procarear, le 8 avril 1777 (temps ou il étoit détenu, et où il avoit été obligé d'abandonner la fable du paiement de ladite somme de cent mille livres en deniers comptants, et avoit substitué un paiement prétendu fait en billets), les billets par lui prétendus donnés en paiement à ladite dame de Lamotte;

» 7'' Et enfin en soutenant toujours, jusqu'à la découverte du corps de ladite dame de Lamotte, que ladite dame existoit, qu'il Tavoit vue en la ville de Lyon, le tout ainsi qu'il eA mentionné au procès.

» Pour réparation a été condamné, etc. , etc. , etc.

» Ses biens ont été déclafés acquis et confisqués au roy , ou à qui il appartiendrait, sur iceux préalablement pris la somme de 200 livres d'amende envers le roy, au cas que confiscation n'ait pas lieu au proffict de Sa Majesté; et celle de 600 livres pour faire prier Dieu pour le repos des âmes de ladite dame de Lamotte et de son fils : et avant l'exécution ledit Antoine François Derues appliqué à la question ordinaire et extraordinaire pour apprendre par sa bouche la vérité d'aucuns faits résultants du procès et les noms de ses complices. Il a été sursis au juge« ment du procès à l'égard de ladite Marie-Louise Nicolaïs femme Derues, jusqu'à l'exécution de ladite sentence. Il a été dit aussi que l'acte mortuaire dudit de Lamotte fils, du 16 février dernier, seroit réformé sur le registre des actes mortuaires de l'église paroissiale de Saint-Louis de Versailles, et que ses vrais noms y seroient substitués , à l'effet de quoi ledit sieur de Lamotte père et tous au-

DERUES.

trcs intéressés à se poarfoir par devant les juges qui en doivent connoitre ; il a été dit en outre que ladite sentence seroit, à la diligence du substitutdu procureur-général du roy au Cbàtelet, imprimée, publiée et af6chée dans tous les lieux et carrefours accoutumés de la ville, prévôté et vicomte de Paris, et partout où besoin seroit.

y> La requête de Pierre-Etienne de Saint-Faust de Lamotte, écuyer delà gr&nde écurie du roy, sieur deGrange- Flandre, Buisson-nSouef, Valperfond et autres lieux, veuf et donataire mutuel de Marie - Françoise Perrier, sa femme, suivant leur contrat de mariage passé devant Baron et son confrère, notaires à Paris, le 5 septembre 1762, tendante à être reçu partie intervenante au procès intenté contre Demes et ses complices, au sujet de l'assassinat et empoisonnement commis sur les personnes de la femme et du fils dudit sieur de Saint-Faust de Lamotte, sur la dénonciation à lui faite au substitut du procureur-général du roy au Chàtelet, pendante actuellement en la cour, sur le rapport de la sentence définitive rendue sur ledit procès, le 30 avril dernier, faisant droit sur l'intervention, il fût ordonné que sur les biens les plus clairs qui seroient délaissés par les condamnés, il seroit pris avant les droits du fisc, et par distraction sur iceux la somme de 6,000 livres ou telle autre somme qu'il plairoit à la cour d'arbitrer; sur laquelle somme de 6,000 livresleditdeSaint-Faust de Lamotteconsentoit être faite déduction de celle de 2,748 livres qu'il convenoit lui avoir été envoyée ou remise par ledit Derues et sa femme en différentes fois, laquelle première somme de 6,000 livres

ou telle autre seroit employée par ledit sieur de Saint- Faust de Lamotte, qui y demeuroit autorisé, à fonder, dans Téglise paroissiale de Saint-Nicolas de Villeneuvele-Roy, paroisse de laquelle dépend la terre du Buisson- Souef, et dont est question au procès, un service annuel et perpétuel pour le repos des âmes de la femme et du fils dudit sieur de Saint-Faust de Lamotte, dont il seroit passé acte en exécution de Tarrèt à intervenir, extrait duquel arrêt ou acte inscription seroit faite sur une pierre qui seroit appliquée pariétalement à l'endroit de ladite église de Saint-Nicolas de Villeneuve-le-Roy, dont il seroit convenu; l'acte de vente sous signature privée, passé entre la feue épouse dudit sieur de Saint-Faust de Lamotte, le nommé Dénies et sa femme, le 22 décembre 1775, fût déclaré nul et de nul effet, comme n'ayant eu aucune exécution faute de paiement ou de réalisation du contrat devant notaire ; le prétendu écrit du 12 février dernier, ainsy que tous les autres actes fabriqués par ledit Derues ou autres, énoncés audit procès, ensemble tous ceux qui pourroient être présentés à l'avenir, pareillement déclarés nuls et de nul effet.

» La cour dit qu'il a été bien jugé par les lieutenants particuliers du ChAtelet de Paris contre le nommé Derues, par lui mal et sans griefs appelé :

» Ordonne que la sentence sortira son plein et entier effet à regard de Marie-Louise Nicolaïs, et la condamne en l'amende ordinaire de 12 livres. Surseoit à statuer sur la requête de Pierre-Etienne de Saint-Faust de Lamotte, du 2 may présent mois, jusque après le jugement

DERUES.

du sursis prononcé à l'égard de ladite Marie-Louise Nicolaïs. — Signé : DeGourgues, président. Outremont, conseiller-rapporteur. »

L'assurance et la tranquillité de Derues ne s'étaient pas démenties un instant. Il pérora pendant plus de trois quarts d'heure devant le parlementa et son plaidoyer fut remarquable par la présence d'esprit, l'art avec lequel il sut faire valoir les circonstances qui pouvaient jeter quelque doute dans la conscience des magistrats et adoucir la rigueur de la première sentence. G>nvaincu sur tous les points, il protestait toujours qu'il était innocent de Tempoisonnement. Le remords, qui n'est trop souvent que la crainte du châtiment, n'avait pas trouvé accès dans son Ame. L'attente du supplice ne Teffrayait pas. Aussi fort de volonté qu'il était faible de corps, il voulait mourir comme un martyr, dans la foi de sa religion» l'hypocrisie. Le Dieu qu'il glorifiait à sa dernière heure était le mensonge.

Le 6 mai, à sept heures du matin, on lui lut son arrêt, qu'il écouta avec calme,— Quandia lecture fut finie, ildit :

— Je ne m'attendais pas à un jugement aussi rigoureux .

Quelques heures après, les instrumens étaient préparés pour lui donner la question : on lui fit entendre que s'il voulait avouer ses crimes et le nom de ses complices, on lui ferait grAce de ce surcroît de châtiment : il répondit :

— Je n'en dirai pas davantage. Je sais quel supplice afireux m'attend, je sais que je dois mourir dans ce jour; mais je n'ai rien à avouer.

— 2a0 — CRIMES CÉLÈBRES.

Il se laissa lier les genoux et les jambes sans opposer de résistance, et souffrit la question avec courage. Cependant, dans un moment de douleur, il s*écria :

— Maudit argent! à quoi m'as-tu réduit?

On crut que la souffrance allait enfin triompher de sa résolution , et le magistrat qui présidait au supplice se pencha vers lui, et lui dit :

— Malheureux! avoue donc tes forfaits, puisque tu vas mourir.

Il reprit sa fermeté, et regardant le magistrat :

— Je le sais bien, monseigneur, je n'ai peut-être pas trois heures à vivre.

La faiblesse appatente de sa constitution fit craindre qu'il ne pût supporter les derniers coins : on donna ordre au questionneur d'arrêter. Après qu*on lui eut desserré les jambes et les genoux, on le mit sur un matelas et on lui donna un verre de vin, dont il ne but que quelquesgouttes ; il se confessa ensuite. Quand Theure du dîner fut venue, on lui apporta de la soupe et du bouilli qu'il mangea avec appétit. Il demanda au geêlier si on ne lui servirait plus rien, et il se fit apporter un plat d'entrée. On eût dit que ce dernier repas précédait, non sa mort, mais l'instant de sa délivrance. Enfin trois heures sonnèrent. C'était le moment marqué pour sa sortie de prison.

Paris, à cette heure, offrait, au rapport de personnes dignes de foi que nous avons consultées, un aspect étrange, et que ceux qui l'ont vu n'ont pu oublier. Cette grande fourmilière était troublée dans toutes ses profon-

DERUES.

(leurs. Soit calcul y soit hasardai y a avait le même jour une diversion puissante à l'attrait de cette exécution. Une grande fête avait lieu du cAté de la plaine de Grenelle > en rhonneur d'un prince allemand. Toute la cour y assistait, et plus d'une grande dame regretta sans doute les émotions de l'autre fête , laissée au peuple et à la bourgeoisie. Le reste de la ville était désert, les maisons fermées, les mes muettes. Un étranger, transporté toutà-coup dans cette solitude, aurait pu croire qu*un fléau destructeur l'avait, pendant la nuit, frappée de mort, et qu*il ne restait plus, comme témoignage de l'agitation et de la vie de la veille, qu'un labyrinthe de pierres sans habitans. Un ciel épais et sombre pesait sur la ville abandonnée : des éclairs labouraient les nuages immobiles : aux deux extrémités grondait par intervalle un bruit sourd , la voix du tonnerre dans le lointain, auquel répondait le canon de la fête royale. Les deux puissances du ciel et de la terre se partageaient la foule. Dieu d'un càté^ dans sa majesté terrible , la royauté de l'autre dans ses pompes frivoles, le châtiment éternel et la grandeur périssable en regard. Comme les eaux d'un torrent qui laisse à sec le sol qu'il avait envahi, les flots de la multitude avaient quitté leur lit habituel. Partout où le cortège funèbre devait passer, se pressaient des milliers d'hommes et de femmes , un océan de têtes ondulait comme les épis d'un champ de blé. Les vieilles maisons louées à prix d'or tremblaient sous le poids des spectateurs avides, et tous les châssis des fenêtres avaient été enlevés afin de ne pas gêner les regards.

Deroes , reyètu de la chemise des condamnés et portant deyant et derrière lui un écriteau avec ces mots : Empoisonneur de dessein prémédité, descendit d'un pas ferme les marches du grand escalier du ChAtelet. Ce fut à ce moment, lorsqu'il vit le crucifix, qu'il s'écria : « homme, je vais donc souffrir comme toi! » Il monta dans le tombereau, et promena ses regards à droite et h gauche sur la foule. Pendant le trajet, il reconnut et salua plusieurs de ses anciens confrères, et adressa ses adieux à haute voix à son ancienne maîtresse d'apprentissage. Cette femme a rapporté que jamais elle ne lui avait vu un visage aussi gracieux. Arrivé devant la porte de Notre-Dame, où le greffier l'attendait, il descendit sans aide du tombereau, prit entre ses mains une torche de cire ardente du poids de deux livres, et là, à genoux, pieds et tète nus, une corde au cou, il fit amende honorable, et répéta les termes de l'arrêt de condamnation. Il remonta ensuite dans la charrette au milieu des vociférations et des invectives du peuple, auxquelles il paraissait insensible. Une seule voix, qui s'efforçait de dominer le tumulte, lui fit retourner la tète : c'était celle de la colporteuse qui criait sa condamnation, et qui s'interrompait de temps à autre pour lui dire :

— Eh bienl ma pauvre commère Derues , comment te trouves-tu dans cet équipage-là? Oui, oui, marmote des prières, lève les yeux au ciel: on ne croit plus à tas grimaces. Ah ! brigands ! qui a dit que j' t'avais volé! J' t'avais bien bien dit que j' vendrais un jour ton papier!

Puis, mêlant ses propres griefs à la liste des autres

DERUES

forfaits, elle annonçait que le parlement Tarait condamné aussi bien pour Tavoir accusée de vol que pour avoir em-^ poisonné madame de Lamotte et son fils.

Arrivé au pied de Féchafaud, il regarda autour de lui et entendit un frémissement d^impatience circuler dans les groupes. Il sourit ; et, comme s il eût voulu se jouer une dernière fois des hommes, il demanda à monter à la Ville, ce qui lui fut accordé, dans Tespoir qu'il se déciderait enfin à faire des révélations ; mais il persista à se dire innocent de l'empoisonnement ^^. Il eut une entrevue avec sa femme, qui se trouva mal à son aspect, et demeura plus d'un quart d'heure sans pouvoir proférer une parole. U lui prodigua les noms les plus tendres, et feignit une vive émotion de la voir dans ce misérable état. Quand on voulut la faire retirer, il demanda la permission de Tembrasser, et lui fit des adieux touchans. Ses dernières paroles ont été conservées.

— Ma bonne amie, lui dit-il, je te recommande mes chers enfans ; élève-les dans la crainte de Dieu. Tu iras à Chartres, tu verras M-Tévèque, que j'ai eu l'honneur de saluer à mon dernier voyage, et qui a toujours été mon protecteur. Je me crois assez estimé de lui pour espérer qu'il voudra bien avoir pitié de toi et de nos enfans.

Il était alors sept heures du soir, et le peuple commençait à murmurer de ce long retard. Enfin le condamné reparut. Un témoin qui l'avait vu monter à la ville, et que le mouvement de la foule reporta au pied de l'échafaud, nous a dit qu'abandonné aux mains de l'exécuteur, il ôta lui-même ses habits, il baisa dévotement l'instrument

— 22V — CRIMES CÉLÈBRES

du supplice, et à plusieurs reprises le crucifix; puis il s'étendit sur la croix de saint André '^, priant avec un sourire plein de résignation qu'on le fit souffrir le moins long-temps possible. Dès qu'il eut la tête couverte, Texécuteur donna le signal. On croyait que quelques coups suffiraient pour achever cet être chétif ; mais il avait la vie aussi dure que ces reptiles venimeux qu'il faut écraser et mettre en lambeaux pour les tuer. On fut obligé de lui donner le coup de grAce. L'exécuteur lui découvrit la tète, montra au confesseur qu'il avait les yeux fermés et que le cœur ne battait plus. On délia le cadavre de dessus la croix, et après lui avoir attaché les pieds et les mains, on le mit sur le bûcher.

Pendant qu'on le rompait, le peuple applaudit. Le len« demain il achetait des débris de ses os, et courait dans les bureaux de loterie, persuadé que ces précieuses reliques étaient un gage de bonheur pour ceux qui les possédaient!

En 1779, la femme de Dénies fut condamnée à une détention perpétuelle, et enfermée à la Salpètrière. Â Tépoque du massacre des prisons, elle périt une des premières victimes.

A. Abnould.

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