‹ Crimes célèbres, Volume 7Chapitre 5 sur 6 · II · texte numérisé non relu

II

CUIMES CÉLÈBRES.

— Je souiTre!.*. je souffre!... criait Edouard. De Peau ! pour éleipdre le feu qui me dévore!

Une crise violente se dédara , puis rabattement et le rèle lui succédèrent. Derues se remit à genoux, et le prêtre administra au moribond reitréme-onction..

Il y eut un moment de silence plus effrayant que les cris et les sanglots, l^e prêtre se recueillit un instant» se signa et entra en prières. Derues se signa aussi , et dit d*unc voii basse et altérée par la douleur :

— Sortez decemonde, 4nie chrétienne ^ au nom de Dieu y le père lout-fuismnt, qui vous a créée; au nom de JésuS' Christ f fils du Dieu vivant y qui a souffert pour vous; au nom du Saint-Esprit, qui s'est répandu sur vous.

Le jeune homme bondit dans son lit, un tremblement convulsif agita tous ses membres.

Derues continua :

— Quau sortir du corps, Ventrée vous soit ouverte à la sainte montagne de Sion, à la Jérusalem céleste, à Vas^ semblée nombreuse des anges et à V Église des premiersnés qui sont écrits dans le ciel.

— Ma mère!... ma mère!... cria Edouard.

Derues reprit :

— Que Dieu se lève , et que toutes les puissances des ténèbres soient dissipées : que tous les esprits de malice^ répandus dans Vair, soient mis en fuite, et quils n aient point la hardiesse d'attaquer une brebis rachetée par le précieux sang de Jésu^s- Christ,

— Amen^ dit le prêtre.

— Amen, amen, répétèrent Martin et sa femme.

U7 — DBRUES

Il y eut encore un silence, eti'on n'entendit plus que les sanglots étoufFés de Derues.

Le prêtre se signa de nouveau et dit :

— Fils unique et bien aimé du Dieu vivant, nous vous prions, par les mérites de vos très-saintes souffrances, parjootre croix et par votre mort, de vouloir bien délivrer votre serviteur des peines de V enfer, et le conduire à V heureux terme où vous avez conduit le voleur attaché avec vous en croix, vous qui, étant Dieu, vivez et régnez avec le Père et le Saint-Esprit.

— Amen, répondirent les assistans.

Derues reprit à son tour, et à sa voix se mêlaient parfois les sifllemens qui s'échappaient de la poitrine du mourant.

— ToiUe la terre fut couverte de ténèbres jusqu à la neuvième heure, et le soleil fut obscurci.

— Mon Dieu!... mon Dieu!... que vous ai-je fait, pour me torturer ainsi?

— Et sur la neuvième heure, Jésus jeta un grand cri en disant : Éli l Éli ! lamma-sabacthani ! Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m^avez-vous abandonné?

— Je meurs!... de Feaul...

La femme Martin se releva, et, le soutenant sur l'oreiller, lui présenta quelques cuillerées de breuvage. Derues continua d'une voix plus lente :

— Après cela, Jésus voyant que tout était accompli^ afin qu'une parole de V Écriture fût encore accomplie, il dit : J* ai soif; et comme il y avait un vase plein de vinaigre, aussitôt Vun d*eux courut en remplir une éponge ; et.

rayant mise au bout d*un roseau^ il lui présenta à boire. Jésus donc, ayant pris le vinaigre, dit : Tout est aocompli; ety jetant un grand cri pour la seconde fois, il dit ces paroles : Mon Père, je remets mon âme entre vos mains; et, en les prononçant, il baissa la tête et rendit Vesprit.

Les lèvres da mourant remuèrent quelque temps encore sans articuler une parole distincte. Les derniers tressaillemens qui couraient sur ses membres s'apaisèrent , sa tète retomba sur sa poitrine.

— Seigneur, dit le prêtre, n'entrez point en jugement avec votre serviteur;

— Car nul homme vivant ne sera trouvé innocent de^ vant vous, répondit Derues.

— Ne livrez pas aux bêles farouches les âmes de ceux qui vous louent;

— Et n'oubliez pas pour toujours les âmes de vospau^ vres.

Ils dirent ensemble :

— Nous vous recommandons. Seigneur y Vâme de votre serviteur, afin quen sortant de ce monde elle vive pour vous : et nous conjurons votre infinie miséricorde de lui pardonner tous les ptchés que la fragilité humaine lui a fait commettre. Nous vous en supplions. Amen.

Puis chacun jeta de l'eau bénite sur le corps.

Quand le prêtre se fut retiré, reconduit par la femme Martin , Desrues dit au tonnelier :

— Ce malheureux jeune homme estmortsans avoir eu la consolation d'embrasser sa mère... Sa dernière pensée

^ 1/^9 — DERUES.

a été pour elle... Il me reste maintenant un dernier devoir, un devoir bien pénible à remplir ; mais mon pauvre neveu me Ta imposé. Il y a quelques heures , prévoyant bien que sa fln était prochaine, il m*a demandé, comme dernière marque d'amitié, de ne pas confier à des mains étrangères le soin de 1* ensevelir.

Pendant qu'il se livrait à cette opération en présence du tonnelier touché de pitié à l'aspect d'une arfliction si profonde et si sincère^ il ajouta en soupirant :

— Ce cher enfant! je le pleurerai toujours. Faut-il que la débauche Tait tué \ Hélas ! monsieur, j'ai été insti:uit trop tard. Mon pauvre ne#u était atteint du mal vénérien, et c'est cette maladie négligée qui cause sa mort. Les mauvais exemples Tont perdu, et la conduite de sa mère est bien coupable. Dieu lui fasse miséricorde !

Quand il eut fini d'ensevelir le corps , il jeta au feu quelques petits paquets qu'il feignit d'avoir trouvés dans les poches du jeune homme, et il dit à Thôte, pour confirmer son imposture, que ces paquets contenaient des drogues propres à cette infâme maladie.

Il passa toute la nuit auprès de sa victime , comme il était resté auprès du cadavre de madame de Lamotte.

Le lendemain dimanche , il envoya le tonnelier à la paroisse Saint-Louis commander le convoi le plus simple, et le chargea de faire porter sur l'acte mortuaire le nom de Beaupré, natif de Commercy, en Lorraine. Mais il refusa de se rendre à l'église et de paraître à l'enterrement, sous prétexte que sa douleur était trop vive. Le

CliliMES CÉLÈBRES.

tonnelier, en revenant du convoi, le trouva en prières. Derues lui donna la dépouille du mort, et le quitta après lui avoir laissé de l'argent pour distribuer aux pauvres de la paroisse et faire dire des messes pour le repos de l'âme du défunt.

Le soir il arriva à Paris, trouva chez lui quelques amis que sa femme avait invités; il leur dit qu'il revenait de Chartres, où l'avaient appelé des affaires. Chacun put remarquer qu'il avait un air de satisfaction qui ne lui était pas ordinaire, et pendant le souper il chanta plusieurs chansons. ^

Après ces deux crimes, Derues ne resta pas inactif. Quand l'assassin se repose en lui, le voleur reparaît. Son excessive cupidité lui faisait regretter les dépenses où Pavaient entraîné la mort de madame de Lamotte et celle de son fils. Il voulait un dédommagement. Aussi, deux jours après son retour de Versailles, il osa se présenter chez le maître de pension d'Edouard. Il lui dit qu'il avait reçu une lettre de sa mère qui lui mande qu'elle garde son fils , et qui le charge de retirer son linge. La femme du maître de pension, présente à Tentretien, lui répond que cela ne se peut pas, que M. de Lamotte serait instruit de la résolution de sa femme, qui ne l'aurait pas prise sans l'avoir consulté : que la veille ils ont reçu du Buisson-Souef du gibier avec une lettre , dans laquelle le père du jeune homme leur recommandait d'avoir le plus graml soin de son fils.

— Si ce que vous dites est vrai, ajouta cette femme, c'est par vos conseils , sans doute , que madame de

DERUES.

Lamotte veut nous retirer son fils. Mais j'écrirai au Buisson.

— N'en faites rien, monsieur, dit Derues en se retournant vers le maître de pension. Il est possible, en effet, que M. de Lamotte ne soit pas prévenu : j'ai la preuve que sa femme ne le consulte pas toujours. Elle est à Versailles, où j'ai conduit Edouard, et je la préviendrai de votre refus.

Pour assurer l'impunité de ses autres crimes, Derues avait également résolu la mort de M. de Lamotte ; mais, avant de mettre ce dernier forfait k exécution, il voulait posséder une preuve des prétendues conventions nouvellement arrêtées entre lui et Françoise Périer. Il ne devait pas attendre que cette famille entière eût disparu avant de se présenter comme légitime propriétaire du Buisson. La prudence lui ordonnait de se mettre à l'abri derrière un acte émané de la volonté de cette dame. Le 27 février, il se rend rue du Paon, chez le procureur de madame de Lamotte, et, armé de toutes le^ séductions d'un langage artificieux, il lui demande de sa part la procuration de son mari. II dit qu'il vient, par acte sous seing privé, de payer cent mille livres sur le prix total de la vente, et que les cent mille livres sont déposées chez un notaire. Le procureur s'étonne qu'une affaire de cette importance ait été conclue sans qu'on l'en ait prévenu; il déclare qu*il ne remettra la procuration qu'à M. de Lamotte ou à sa femme, et demande pourquoi elle n'eçt pas venue elle-même la réclamer. Derues répond qu'elle est à Versailles , où il doit lui envoyer cet acte : nouvelles

instances de sa part, nouyèaux refus du procureur. Derues se retire en lui disant qu'il le forcera bien à rendre malgré lui cette procuration. Il présente, en effet, le même jour, au lieutenant civil, une requête au nom de Cyrano Derues de Bury : il y expose les arrangemens pris avec la dame de Lamotte, fondée de procuration de son mari ; ladite requête tendant à saisir et revendiquer ladite procuration ès-mains de qui elle se trouve. La requête lui est accordée. Le procureur assigné déclare qu'il ne peut remettre la procuration qu à monsieur ou à madame de Lamotte, à moins qu'il n'en soit autrement ordonné. Derues se présente effrontément au référé chez le lieutenant civil ; mais, sur les motifs allégués par cet officier public, Taffaire subit un ajournement.

Ces deux tentatives inutiles auraient pu compromettre Derues, si elles eussent transpiré au Buisson-Souef; mais tout semblait conspirer en faveur du coupable : ni la maîtresse de pension , ni le procureur, ne songèrent à écrire à M. de Lamotte. Celui-ci, sans soupçons encore, était cependant tourmenté par d'autres inquiétudes et retenu chez lui par la maladie.

De nos jours, les distances se sont rapprochées : le voyage de Villeneuve -le -Roi- lez- Sens à Paris s'accomplirait en quelques heures. Il n'en était pas de même en 1777 : l'industrie et l'activité particulières, étouffées dans les liens de la routine et du privilège, n'avaient pas senti le besoin de se créer de rapides communications. Il fallait une demi-journée pour se rendre de la capitale à Versailles; une route de

DERUES.

vingt lieues exigeait au moins deux jours et une nuit, et était semée d'obstacles et de retards de tout genre. Ces difficultés de transport, plus grandes pendant la mauvaise saison, et un long et violent accès de goutte, expliquent comment, depuis le milieu de décembre jusqu'à la fin de février, M. deLamotte, que nous avons vu si prompt a prendre l'alarme, était resté séparé de sa femme. Il avait reçu d'elle des lettres qui devaient le rassurer : les premières étaient écrites avec abondance et simplicité , mais il avait cru remarquer peu à peu un changement dans celles qui suivirent. Il lui semblait qu'elles étaient dictées plus par l'esprit que par le cœur. Sous' un style qui n'avait que l'apparence du naturel, perçaient des protestations de tendresse assez inutiles, et tlont on se dispense entre époux qui s'aimei)t sincèrement et qui le savent. M. deLamotte commentait et s'exagérait ces singularités, et, tout en cherchant à se persuader qu'il avait tort, il ne pouvait ni cesser de s'en préoccuper, ni retrouver sa tranquillité habituelle. Presque honteux de sa faiblesse, il n'avait communiqué ses craintes à personne.

Un matin 9 qu'il était enfoncé dans un grand fauteuil près du feu, la porte du salon s'ouvrit : le curé entra, et fut étonné de le trouver abattu ^ triste et pAle.

— Qu'avez-vous donc? lui demanda~t-il : vous avez souffert cette nuit?

— Oui, répondit M. de Lamotte.

— Eh bien ! quelles nouvelles de Paris?

— Aucune depuis huit jours : c'est étrange, n'est-ce pas?

— J'ai toujours l*espoir que cette vente ne se conclura pas : c'est une affaire qui traine depuis trop longtemps, et je crois que M. Derues, malgré ce que vous a écrit votre femme il y a un mois, n'est pas aussi en fonds qu'il le prétend. Savez-vous qu'on dit que le parent de madame Derues, M. Desplaignes-Duplessis, dont ils ont hérilé, a été assassiné?

— D'où le savez vous?

— C'est un bruit qui court dans le pays, et qui a été rapporté par un homme revenu dernièrement de Beauvais.

— Connaît-on les meurtriers?

— 11 paraît que la justice n'a pu rien découvrir.

M. de Lamotte baissa la tête, et sa figure prit une expression de rêverie douloureuse, comme si ces paroles, l'eussent affecté personnellement.

— Franchement, reprit le curé, mon opinion est que vous resterez seigneur du Buisson-Souef , et que je n'aurai pas le chagrin de faire inscrire un autre nom que le vôtre sur votre-banc dans l'église de Villeneuve. »

— Il faut que cette affaire se décide d'ici à peu de jours, je ne puis plus attendre : si ce n'est pas M. De-* rues , ce sera un autre acquéreur. Qui vous fait croire qu'il n'a pas d'argent?

Oh! oh! dit le curé, quand on en a, on paie ses

dettes, ou on est un fripon, et Dieu me garde de soupçonner sa probité !

— Que savez-vous de lui?

— Vous vous rappelez le frère Marchois des Coraa!-

DERUES.

dules, qui est veno me voir le printemps dernier, et qui était ici le jour où M. Derues est arrivé avec votre femme et Edouard?

— Parfaitement. Eh bien?

— Eh bien! comme je lui avais dit, dans une de mes lettres, que M. Derues devait devenir acquéreur du Buisson-Souef, et qu'il croyait que tous les arrangeraens étaient terminés, le frère Marchois m'a écrit pour me prier de lui rappeler qu'il est leur débiteur d'une somnic de huit cents livres, dont jusqu'à présent ils n*ont pas pu avoir un sou.

— Ah ! dit M. de Lamotte, j'aurais peut-être mieux fait de ne pas me laisser leurrer par ses belles promesses. Cet homme a du miel sur les lèvres. Quand une fois on consent à l'écouter, il n'y a plus moyen de ne pas faire ce qu'il désire. Mais c'est égal, j'aimerais mieux avoir traité avec un autre.

— Est-ce cela qui vous tourmente , qui vous donne l'air si soucieux?

— Cela et autre chose.

— Quoi donc?

— J*ai presque honte de l'avouer, je deviens crédule et craintif comme une vieille femme. Répondez sans In/p vous moquer de moi. Croyez-vous aux rêves?

— Monsieur, dit le curé en souriant, il ne faut jamais demander à un poltron : Avez-vous peur? c'est l'exposer à faire un mensonge. Il répondra non, et pensera oui.

— Et vous êtes poltron, mon père?

— Un peu. Je ne crois pas précisément aux contes

CHIMËS CÉLÈBRES.

que débitent les nourrices, à l'inDuence favorable ou pernicieuse de tel ou tel objet qui nous apparaît pendant le sommeil; mais...

Un bruit de pas l'interrompit : un domestique se présenta et annonça l'arrivée de M. Derues.

A ce nom, M. de Lamotte se sentit troublé malgré lui; mais, surmontant bientôt cette impression, il se leva et alla à sa rencontre.

— Restez, dit-il au curé, qui se 4îsposait à sortir, restez : nous n'aurons probablement rien à nous dire que vous ne puissiez entendre.

Derues entra dans le salon, et, après les complimens d* usage, prit place au coin de la cheminée en face de M. de Lamotte.

— Vous ne m'attendiez pas , dit-il , et je vous demande pardon de vous surprendre ainsi.

— Donnez-moi des nouvelles de ma femme, demanda vivement M. de Lamotte.

— Jamais elle ne s'est mieux portée. Votre fils aussi est en parfaite santé.

— Pourquoi ètes-vous venu seul ? Pourquoi Marie ne vous a-t-elle pas accompagné? Voilà six semaines qu'elle est partie.

— Elle n'a pas encore terminé les affaires dont vous l'aviez chargée. Je suis bien un peu cause de cette longue absence; mais on ne mène pas les affaires aussi vite qu'on le voudrait. Enfin, vous avez appris par elle, sans doute, que tout est fini, ou à peu près, entre nous. Nou* avons passé un nouvel acte sous seing privé, qui an-

DEIIUËS.

Dule nos premières conventions , et j'ai versé entre ses mains une somme de cent mille livres.

— Je ne comprends pas, dit M. de Lamotte, quel motif a pu engager ma femme à me taire..,.

— Vous ne saviez rien ?

— Rien. Je m'étonnais tout-à-l'heure avec monsieur le curé de ce silence.

— Madame de Lamotte devait vous écrire, etjignorc ce qui a pu Ten empêcher.

7— Quand Tavet-vous quittée?

— Il y a déjà plusieurs jours. Je n'étais pas à Paris, je reviens de Chartres. Je croyais, monsieur, que vous étiez instruit de tout.

M. de Lamotte resta quelques instans sans répondre. Puis, attachant ses regards sur la physionomie impassible de Derues, il lui dit d*une voix émue :

— Vous êtes époux et père, monsieur:* au nom de cette double et sainte affection que vous connaissez , ne me cachez rien. Je crains qu'il ne soit arrivé à ma femme quelque malheur que vous voulez me cacher.

La figure de Derues n'exprima qu'un étonnement parfaitement naturel;

— Qui peut vous donner de semblables idées , monsieur? En même temps, il jeta sans affectation un coup d'œil sur le curé, pour s*assurer si ce sentiment de défiance appartenait en propre à M. de Lamotte , ou s'il lui était inspiré. Ce mouvement fut si rapide, que les deux autres ne s'en aperçurent pas. Comme tous les fourbes que leur duplicité même oblige de se tenir tou-

jours sur leurs gardes, Derues possédait à un degré éminent Tart de voir autour de lui sans paraître regarder. Il jugea qu'il ne s'agissait encore pour lui que de com^ battre un soupçon qui ne s'appuyait sur aucune preuve, et il attendit qu'on le pressât plus Tivement.

— Je ne sais, diMI, ce qui s*est passé pendant mon absence; expliquez-vous, de grâce, monsieur, car vous me feriez partager votre inquiétude.

— Oui, celle que j'éprouve est extrême. Je vous en conjure, dites-moi la vérité. Ë^pliquez-moi ce silence et ce séjour prolongé au-delà de toute attente. Vous avez terminé avec madame de Jjamotte depuis plusieurs jours : encore une fois, pourquoi ne m'a-t-elle pas écrit? Pas de lettre d'elle ! pas de lettre de mon 61s ! Demain, j'enverrai quelqu'un à Paris.

— Mon Dieu! reprit Derues, n y a-t-il qu'un accident qui puisse être cause de ce retard?.. . Allons, ajoutât-il de l'air embarrassé d'un homme à qui on arrache une confidence, allons, je vois bien qu'il faut, pour vous rassurer, que je trahisse le secret qu'on m'a confié.

Alors il raconta à M. de Lamotte qu'en effet sa femme n'était plus à Paris ; qu'elle sollicitait à Versailles une charge aussi considérable que lucrative; que, si elle lui avait laissé ignorer ses démarches à ce sujet, c'était pour le surprendre plus agréablement. Il ajouta qu'elle avait retiré son fils de pension , et qu'elle cherchait à le placer au Manège ou dans les pages du roi. Pour confirmer ses paroles, il fouilla dans son portefeuille, et en tira la lettre quËdouard lui avait écrite en réponse à cellequenous avons rapportée.

DERUES.

Tout cela fut dit simplement et avec un accent de bonne foi qui convainquit tout-a-fuit le curé. Pour M. de Lamotte, le projet prêté à sa Temmc ne manquait pas de vraisemblance. Derues avait appris indirectement qu*il avait été quelquefois question entre eux de faire suivre cette carrière à Edouard. Cependant, quoique, dans rignorance où il était, M. de Lamotte ne put élever aucune objection sérieuse, ce récit ne détruisit pas ses craintes. Il parut néanmoins se contenter de cette explication.

Le curé prit la parole.

— Ce que vous nous apprenez doit chasser bien des idées sinistres. Tout-à^rheure, au moment où Ton vous a annoncé, M. de Lamotte me faisait part de ses peines. J'étais étonné comme lui, et je n'avais rien à répondre pour le calmer; jamais visite n'est arrivée plus à propos. Eh bien! mon ami, vons voyez ce qui reste de vos chimères. Que me disiez- vous donc quand M. Derues est entré?... Âh! nous allions entamer une discussion sur les rêves : vous me demandiez si j'y croyais.

M. de Lamotte, qui s'était enfoncé dans son fauteuil, et qui paraissait plongé dans ses réflexions, tressaillit à ces mots. Il releva la tête et regarda de nouveau Derues. Mais celui-ci avait eu le temps de remarquer l'impression produite par la phrase du curé. Ce nouvel examen ne le troubla pas.

— Oui, dit M. de Lamotte , je vous avais adressé cette question.

— Et j'allais vous répondre qu il y a certains aver-

tisseroen^ secrets que Tâme peut recevoir long-temps avant le corps, des révélations étranges d'abord , et qui plus tard se rattachent à des réalités dont elles n'étaient en quelque sorte que les avant-coureurs. Est-ce votre opinion » monsieur Derues?

— Je n'en ai aucune sur ce sujet, et je laisse cette discussion à de plus savans que moi. Si ces apparitions signifient ou non quelque chose, je Tignore, et je ne cherche pas à approfondir de tels mystères, qui sont au-dessus de rintelligencede Thomme.

— Cependant, dit le curé, il faut bien les admettre.

—Sans les comprendre ni les expliquer, comme beaucoup de vérités étemelles. Je me conforme à ce précepte écrit dans Tlmitation de Jésus-Christ : Gardez^ous , mon fils , de raisonner curieusement sur ces choses qui passent votre intelligence *^,

— Aussi je me soumets et je ne raisonne pas. De combien de merveilles que nous ne pouvons ni voir ni toucher notre âme n'a-t-elle pas la conscience? Je le répète, il y a des faits qu on ne peut nier.

Derues écoutait attentivement, Tœil toujours aux aguets : il craignait, sans savoir encore pourquoi , de se ' laisser entraîner dans cette conversation, comme dans un piège. Il observait M. de Lamotte, dont le regard ne le quittait pas.

Le curé poursuivit :

— Tenez, voici un exemple auquel j'ai dA me rendre, puisque cela m'est arrivé. J'avais vingt ans. Ma imere habitait les environs de Tours; moi, j'étais au sé-

DERUES.

minaire de Montpellier. Après plusieurs années de séparation, j'obtins la permission d* aller la voir. Je lui écrivis cette bonne nouvelle, et je reçus sa réponse» une réponse pleine de tendresse et de joie. Mon frère et ma sœur devaient être prévenus : c'était une réunion de famille, une véritable fête. Le cœur rempli de ces douces idées , je me mis en route. Mon impatience était telle , qu'après m'ètre arrêté un soir pour souper dans Tauberge d'un village, à dix lieues environ de Tours, je ne voulus pas attendre au lendemain matin pour prendre là voiture qui faisait le trajet, je partis à pied, et je voyageai toute la nuit. Le chemin était long, pénible, mais le contentement doublait mes forces. Il y avait une heure que le soleil était levé , je voyais déjà distinctement fumer les toits du village où Ton ài'attendait ^ et je pressais le pas pour surprendre ma famille quelques instans plus tôt. Je ne me suis jamais senti plus dispos, plus gai, plus heureux; autour de moi, devant moi, ce n'étaient qu'images riantes. Au détour d'une haie, je me trouve face à face avec un paysan que je reconnais. Tout-à-coup un voile s'étend sur ma vue : ma joie, mes espérances, tout disparaît : une idée funèbre me frappe , et je dis à cet homme, qui ne m'avait pas encore adressé la parole, je lui dis en lui prenant la main :

— Ma mère est morte , je suis sûr que ma mère est morte I

Il baisse la tête et me répond :

— On l'enterre ce matin.

— D'où me venait cette révélation? je n'avais vu pér-

sonûe^parlé à personne; une minute auparavant je ne soupçonnais rien.

Derues témoigna sa surprise par un geste. M. de Lamotte porta tirement la main sur ses yeui , et dit au ' curé ;

• — ^ Vos pressëntimens étaient vrais, les mietts heureusement ne ^oitt poiht fondés. Mais écoutez, et dites si, «lans rétat d'inquiétude qui m'agitait, je tie devais pas être efTrayé et craindre quelque événement funeste.

Ses yeux ie reportèrent sur Derues.

— Vers le milieu de la nuit dernière, j'étais parvenu à m'a^soupir; mais ce sommeil, interrompu à chaque instaht, était plutôt une fatigue qu'un repos. J'entendais autour de moi des bi-uità coiifus, je voyais briller des clartés qiii m*éblbuissaient^ et puis tout rentrait dans le silence et Tobseurité. Parfois il me semblait qu'on pleurait prè^ de tfioff lit, et que des voit plaintives m'appe* laient dans Tombre. J'étendais les bras, et je ne rencontrais aiicun objet : je me débattais contre des fantômes ; bnfln je Sentis uiie tnaiti froide saisir la mienne et m'ent^aîne^ avec rapidité. Sous une voûte obscure et humide, ime femme était étendue par terre, sanglante, inanimée : celte femme, c'était la mienne ! Au même instant, des gémissemens me firent retourner la tète, et je vis mon fils qu'un homme frappait avec un poignard. Je jetai un grand cri, et je m'éveillai tout trempé d'une sueur froide, haletant sous cette vision affreuse. J'eus besoin de me lever, de marcher, de me parler tout haut, pour m' assurer que ce n'était là qu'un rêve. J'essayai de me rendormir, mais

DERlîES.

les mémeH iniages me poursuivirent encore. Je voyais loujours cet homme armé de deux poignards dégouttans de sang, j'entendais toujours les cris de ces deux victimes. Quand le jour parut» j'étais brisé, anéanti; et ce matin, mon père» voua Avez pu juger^ à mon accablement» quelle impression m*avait laissée cette nuit terrible.

Pendant te récit le calme de Derues ne se démentit pas une minute» et le plus habile physionomiste n'eàt pu surprendre sur son visage une autre expression que celle d'une curiosité incrédule.

— L'histoire de M. le curé, dit-il, m'avait frappé, la vôtre me r^id toute mon incertitude. Je puis moins que jamais émettre un jugement sur cette grave question des rêves, puisque le second exemple détruit le premier.

^ — En effet, reprit le curé, il n'y a guère maintenant de conclusion possible à tirer de ces deux faits, qui se contredisent, et ce que nous avons de mieux à faire, c'est de choisir un sujet de conversation moins lugubre.

— Monsieur Derues, demanda alors M. de Lamottc, voulez-vous, si vous n'êtes pas fatigué du voyage, visiter ensemble les derniers travauxque j'ai fait exécuter? C'est à vous à présent de les approuver, car bientôt je ne serai plus ici que votre hôte.

— G)mme j'ai été le vôtre pendant long-temps, et j'espère que vous me fournirez souvent l'occasion d'exercer à mon tour l'hospitalité. Mais vous êtes souffrant, l'air est humide et froid : si vous ne voulez pas sortir, ne vous gênez pas avec moi : restez près du feu, en com-

CUIMES CELEBRES.

pagnie de M. le curé. Moi, Dieu merci, je n'ai pas besoin de bras pour m'aider à marcher : je visiterai seul le parc, et je reviendrai tout-à-l*beure tous dire mon avis. D'ailleurs, nous avons le temps de causer de tout cela. Avec votre permission , je compte rester ici quelques jours.

— J*y compte aussi.

Il sortit, assez inquiet, au fond du cœur, de cette réception, des craintes de M. de Lamotte, etde la manière dont il Tavait observé pendant qu'il parlait. Il marchait à grands pas dans le parc.

— J*ai eu tort peut-être : j'ai perdu douze ou quinze jours, et la peur de ne pas tout prévoir m*a arrêté sottement. Mais aussi, comment s'imaginer que ce bonhomme, si simple, si facile à tromper, s'aviserait de devenir défiant? Quel singulier rêve! si je n*y avais pris garde, j'aurais pu me troubler. Allons, allons, il faut lui êter ces idées-là et l'occuper autrement.

Il fit une halte, réfléchit quelques instans et repi[it le chemin de la maison.

Aussitôt qu'il avait quitté le salon, M. de Lamotte s'était penché vers le curé et lui avait dit :

— Il n'a laissé paraître aucune émotion, n'est-ce pas?

— Aucune.

— Il n'a pas tressailli quand j'ai parlé de cet homme armé de ses deux poignards?

— Non. Mais écartez donc ces idée» : vous voyez bien que vous avez tort.

— C'est que je n'ai pas tout dit, mon père : ce meurtrier qui m'est apparu en songe, c'était lui"! Je sais

DERllES.

comme vous que tout cela n'est qu'une illusion, j'aî tu comme vous qu'il était calme; mais, malgré moi, ce rêve affreux me poursuit toujours... Tenez, ne m'écoutez pas. . . ne souffrez pas que je yous en parle, et faites-moi rougir de moi-même.

Pendant le séjour de Derues au Buisson-Souef, M. de Lamotte reçut diverses lettres de sa femme, les unes de Paris, les autres de Versailles. Elle lui marquait qu'elle et son fils étaient en parfaite santé. L'écriture était si bien imitée, que le plus léger doute n'était pas permis. Cependant les soupçons de M. de Lamotte allaient toujours en^ augmentant, et il finit par faire partager ses craintes au curé; aussi, malgré toutes les instances de Derues, qui l'engageait à venir avec lui à Paris, il refusa. Celui-ci, alarmé de la froideur qu'on lui témoignait, quitta le Buisson-Souef, ^n annonçant que son dessein était d*en prendre possession vers le milieu du printemps.

La mauvaise santé de M. de Lamotte* le retenait encore malgré lui. Une circonstance nouvelle, inexplicable, lui fit prendre la résolution de se rendre à Paris, afin d'éclaircir ie mystère qui enveloppait la destinée de sa femme et de son fils. Il avait reçu une lettre sans signatore, dont l'écriture lui était inconnue, et dans laquelle des réticences perfides semblaient attaquer la réputation de madame de Lamotte, et donner à entendre qu'elle avait trahi ses devoirs d'épouse : que c'était là la cause véritable de sa longue absence. Il n'ajoutait paâ foi à cette dénonciation anonyme; mais trop d obscurité régnait

GRIMES CÉLÈBRES

sur le sort de deux êtres qui lui étaient si chers pour qu'il pût hésiter plus long-temps : il partit.

Sa résolution de ne pas suivre Derues lui avait sauvé la vie. Celui-ci n'aurait pu consommer son dernier crime au Buisson-Souef : c'était à Paris seulement que sa victime pouvait disparaître sans qu on lui en demandât compte. Obligé de lâcher sa proie , il entreprit de l'égarer dans un dédale où elle perdrait la trace de la vérité. Déjà, comme il avait tout combiné & l'avance» il avait appelé la "Calomnie à son aide et préparé le mensonge audacieux qui devait le justifier^ si une accusation retombait sur sa tète. Il avait espéré que M. de Lamotte se livrerait à lui sans défense : un examen approfondi de sa situation, l'impossibilité absolue où il était de reculer une explication devenue inévitable » lui fit changer toutes ses batteries, et l'engagea à se servir d'une ruse infernale et si bien ourdie qu'elle devait déjouer toute la sagacité humaine.

M. de Lamotte arriva à Paris dans les premiers jours de mars. Le hasard voulut qu'il allât loger rue de la Moflellefij;, daqs une maison voisine de celle où le cadavre de sa femme avait été enterré. Il se présenta chez Perues, croyant )e surprendre, et bien résolu à le forcer de parler; pi^is il était absent. L'épouse de Dénies, soit qu'elle répondit avec la discrétion d'une complice, soit qu'elle fût dans l'ignorance des actions de son mari, ne put indiquer le Heu où il se trouvait. Elle dit qu'il ne lui rendait pas compte de sa conduite ; que , pendant leur séjour au Buisson, M. de Lamotte avait dû remarquer

DERUE8.

(ce qui était vrai) qu'elle ne l'interrogeait jamais et 9e soumettait en tout à ses volontés ; qu'il était parti sans lui apprendre où il allait. Elle convint que madame de Lamotte avait logé six semaines chez eux, qu'elle savait seulement que cette dame avait été à Versailles, mais que depuis elle n'avait été instruite de rien. Toutes les (j nesllonsde M .de Lamotte , toutes ses instances , ses prières, SCS menaces, ne purent obtenir d'autre réponse. Il courut chez le procureur rue du Paon, chez le maître de pension : môme incertitude, même ignorance. Sa femme et son fils étaient partis pour Versailles; mais \k se brisait encore le (il qui devait le guider dans ses recherches. Il alla dans cette ville, et personne ne put lui donner de renseignemens : le nom même de de Lamotte y était inconnu, il revint à Paris, interrogea et fit interroger les habitans du quartier, le propriétaire de Thêtel de France, où sa Femme était descendue à son premier voyage; enfin, lassé de tant d'efforts inutiles, il implora le secours de la justice. Alors ses plaintes cessèrent : il lui fut recommandé de garder un sl'ence prudent, et on attendit le retour de Derues.

Il avait parfaitement compris, après avoir tenté vainement d'endormir les craintes de M. de Lamotte, qu'il n'y avait plus un instant à perdre, que le prétendu acte sous seing privé du i2 février ne suffirait pas pour prouver l'existence de Françoise Perrier. Voici donc comment il avait employé le temps que l'infortuné mari avait passé dans des démarches stériles.

l^e 12mars, une femme, la figure enveloppée dans leca-

pnchon de son mantelet , qn*on appelait à cette époqae une Thérèse, s'était présentée dansTétode de mattre N*"^, notaire à Lyon. Elle avait déclaré se nommer Marie-Françoise Perrier, épouse du sieur de Saint-Faust de Lamotte, séparée quant aux biens d'avec lui. Elle avait fait dresser un acte de procuration autorisant son mari à toucher les arrérages de trente mille livres restantes sur le prix d'acquisition d'une terre du Buisson-Souef , située près de VilIeneuve-le-Roi-lez-Sens. La procuration avait été rédigée et signée par la dame de Lamotte, par le notaire et un de ses confrères.

Cette femme, c'était Derues. Si l'on se rappelle qu'il n'était arrivé au Buisson que le 28 février et qu'il y était resté quelques jours, on aura peine à concevoir comment, & cette époque, un voyage aussi long que celui de Paris à Lyon avait pu être fait avec une telle rapidité. La peur lui donnait des ailes. Nous allons dire maintenant quel parti il prétendait en tirer, et quel roman, chefd'œuvre d'astuce et de mensonge, il avait imaginé.

A son arrivée & Paris, il trouva une sommation de se rendre devant le lieutenant-général de police. Il s'y attendait, et comparut avec tranquillité, prêt à répondre à toutes les questions. M. de Lamotte était présent. Ce fut un interrogatoire en forme.

Le magistrat lai demanda d'abord pourquoi il avait quitté Paris.

— Monsieur, dit Derues, je n'ai rien à cacher^ et aucune de mes actions ne craint le grand jour; mais^ avant de donner une explication, je désire savoir dans quelle

DBRUES.

position je sais ici. Ma cpialité de bourgeois domicilié me donne le droit de parler ainsi. Veuillez donc m*apprendre pour quel motif j'ai été cité devant vous : est*ce pour un fait qui m'est personnel, ou simplement pour vous fournir des renseignemens sur ({uelque affaire dont je puis avoir eu connaissance?

— Vous savez qui est monsieur, et dès lors vous ne devez pas ignorer ce qu on peut avoir à vous demander.

— Je rignore pourtant tout-à-fait.

— Répondez d'abord à ma première question. Pourquoi avez-vous quitté Paris? où avez-vous été?

— Je me suis absenté pour mes affaires.

— Quelles affaires?

— Je n'en dirai pas davantage.

— Prenez garde ! des soupçons graves pèsent sur vous, et votre silence ne vous servira pas de justification.

Dénies baissa la tète d'un air résigné.

— Malheureux! s*écria M. de Lamotte^qui ne voyait dans cette attitude embarrassée que l'aveu muet d'un crime, malheureux! qu'avez-vous fait de ma femme et de mon fils?

— Votre filsl... dit lentement Derues et en donnant h sa voix une inflexion singulière. Il baissa de nouveau les yeux.

Le magistrat chargé de Tinterroger fut frappé et de l'expression de sa physionomie, et de cette moitié de réponse qui semblait cacher un mystère et détourner à dessein l'attention, en offrant un appâta la curiosité. Il aurait pu arrêter Derues au moment où il cherchait peut-

être à s'engager dans une voie tortneuse^ et le forcer à garder dans toutes ses paroles ia précision et la netteté que M. de Lamotte donnait à sa demande ; mais il pensa que les questions de celui-ci^ imprévues» pressantes» pas* sionnées, déconcerteraient plus aisément une défense préparée qu'une froide et habile tactique. Il changea de plan > et réduisit pour le moment son rÀle à l'observation . La partie était nouée entre deux adversaires également adroits.

— Je vous somme de dire ce qu'ils sont devenus» répéta M. de Lamotte. J'ai été à Versailles, oii vous m'aviez affirmé qu'ils étaient.

— Je vous ai dit la vérité» monsieur.

— Personne ne les a vus» personne ne les connaît. Ici leur trace est perdue. Moiisieur le magistrat» il faut que cet homme réponde, il faut qu'il dise ce que sont devenus ma femme et inon fils I

— J'excuse votre inquiétude» et je comprends votre douleur; mais pourquoi vous adresser à moil pourquoi me supposer instruit de ce qui leur est arrivé?

— Parce que c'est à vous que je les ai confiés.

— Comme ami, oui» j'en contiens. Oui, il est vroi qu'au mois de décembre dernier j'ai été prévenu par une lettre de vous de l'arrivée de votre femme et de votre fils : je Ips ai refus obes moi, je leur ai rendu Tbospita- !i(é que j'avais trouvée chez vous. Je les ai vus, votre fils souvent, votre femme tous les jours» jusqu'au moment 011 elle m'a quitté pour aller h Versailles : oui» j'ai conduit i^douard auprès de sa mère, qui traitait pour lui d'une

DERUES.

charge. Toutes ces choses, je vous les ai déjà dites, et je les répète parce qu'elles sont la vérité. Vous m*avez cru : pourquoi n'ajoutez-vous plus foi à mes paroles? qu'oritellcs d'étrange et d'inexplicable maintenant? Si votre femme çl votre fils ont disparu, en suîs-je responsable? M'avez-vous transmis votre autorité sur eux? Et aujourd'hui, monsieur, de quelle manière m'en demandez-vous compte? Est-ce à l'ami qui aurait pu vous plaindre, vous aider dans vos recherches, que vous vous adressez? Venez-vous me confier vos douleur», réclamer de moi un avis, une consolation? Non, vous m'accusez : eh bien! moi, je refuse de parler, monsieur, parce qu'on n'accuse pas un hodnète homme sans preuves, parce que des craintes réelles ou imaginaires ne suffisent pas pour jeter je ne sais quels odieux soupçons sur une réputation sans tache, parce que j*ai le droit de me montrer offensé. Monsieur, ajouta-t-il eq se tournant, vers le lieutenantgénéral, je crois que vous apprécierez ma modération, et que vous me permettrez de me retirer. Si on élève des charges contre moi, je serai toujours disposé a les combattre, à les réduire à leur juste valeur. Je ne quitte pas Paris, je n ai plus d'affaires qui nécessitent ma présence ailleurs.

Il prononça ces derniers mots avec l'intention évidente qu'ils fussent remarqués. Elle n'échappa pas au magistrat, qui lui demanda :

— Que voulez-vous dire?

— Rien de plus que mes paroles, monsieur. Puis-je me retirer?

— Non, restez : tous feignez de ne pas comprendre.

— Ce que je ne comprends pas, c'est qu'on parle à mots couverts.

M. de Lamotte se leva en s'écriant :

— A mots couverts ! Et que faut-il dé plus pour vous forcer à répondre? Ma femme et mon fils ont disparu. Il n'est pas vrai, comme vous me l'avez dit, qu'ils aient été à Versailles. Vous m'avez trompé chez moi, au Buisson- Souef, comme vous me trompez encore, comme vous cherchez à tromper la justice, en affirmant de nouveaux mensonges. Où sont-ils? qu'en avez-vous fait? J'ai toutes les craintes que peut concevoir un père et un époui; je prévois tous les malheurs, même les plus affreux, et je vous accuse en face de leur mort ! Est-ce assez, monsieur? et direz-vous encore que je parle à mots couverts?

Dénies se retourna vers le lieutenant de police.

— Cela suffit-il pour faire de moi un coupable, si je ne donne aucune explication satisfaisante?

— Oui, sans doute, et vous auriez dû le penser plus

— Ainsi, monsieur, dit-il à M. de Lamotte, vous persistez dans cette odieuse accusation?

— J'y persiste.

— Vous avez oublié notre amitié, rompu tous les liens entre nous : je ne suis à vos yeux qu'un misérable, un assassin? Mon silence vous est suspect, vous me perdez si je me tais?

— Oui.

— Il en est encore temps : réfléchissez , monsieur.

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