‹ Crimes de L'amourChapitre 3 sur 60 · UN MACHIAVEL AU PETIT PIED · texte numérisé non relu

UN MACHIAVEL AU PETIT PIED

Vieuxbourg ressemble à toutes les petites villes de province de cinq à six mille âmes. .

Là, comme dans toutes les localités restreintes, mêmes préoccupations excessives des intérêts les plus infimes, même avidité du cancan, mêmes vanités mesquines et jalouses, même atmosphère d’ennui; mais surtout mêmes vices couverts, mêmes passions sourdes, même persévérance patiente pour atteindre un but convoité.

Que de souffrances, que de crimes ignorés, que de vengeauces, que d’ambitions longuement poursuivies et méditées se cachent sous le calme apparent, sous la monotonie de la vie de province 1

Les maisons d’une petite ville sont de verre, dit-on, tant la curiosité toujours aux aguets est clairvoyante, tant l’espionnage du voisin par le voisin est passé dans les mœurs. Mais la nécessité de comprimer, de voiler ses sentiments, afin de les dérober aux inquisitions malveillantes, ajoute encore à ces douleurs secrètes et rend ces drames intimes plus poignants. Les passions surexcitées par l’obstacle même, prennent nécessairement un essor d’autant plus subversif qu’elles sont plus refoulées. . ^

On accuse surtout la démoralisation des grands centres ; mais le vice honteux est-i

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moins dégradant que le vice affiché? L’hypocrisie des mœurs n’est-elle pas, au contraire, une de nos plaies sociales les plus vives, celle qui engendre le plus de corruption ?

De temps a autre cependant éclate quelque grand scandale qui soulève comme un bouillonnement de fange k la surface de ces eaux dormantes.

Tout à coup de mystérieuses amours sont dévoilées ou une réputation intègre vient k sombrer.

Or, le rigorisme provincial ne pardonne pas k ces chutes retentissantes. Les criminels honnis, repoussés, se voient contraints de chercher ailleurs un refuge contre le mépris dont les accable une pruderie impitoyable.

C’est Paris qui abrite le plus souvent ces existences brisées, Paris, le rendez-vous des déclassés et de toutes ces natures exubérantes qu’on pourrait appeler des fous passionnels, Paris, le refugium peccatonim , Paris, disent certains moralistes, le grand égout collecteur de la France.

Vieuxbourg est situé entre deux montagnes qui enserrent un étroit vallon, au fond duquel coulent les eaux parfois torrentueuses, mais ordinairement limpides et calmes de là Seille.

À la vue de cette petite ville encaissée dans une gorge pittoresque et comme fermée au reste du monde, on comprend que lk doivent s’agiter de véhémentes passions: des rancunes implacables, des amours opiniâtres, des ambitions d’autant plus âpres qu’elles sont sans issue.

En 1860, au moment où commence cette dramatique histoire, il y avait k Vieuxbourg une classe industrielle et commerçante assez nombreuse, et une minorité aristocratique et bourgeoise : ce qui divisait la population en deux camps, on ne- pouvait dire alors en deux partis; car l’empire avait si bien étouffé les convictions, maté les esprits, atrophié les consciences, que toutes les activités se tournaient vers ce but unique : s’enrichir. Les républicains, s’il en restait quelques-uns, s’intitulaient timidement libéraux et se tenaient cois.

La réaction y florissait donc sans conteste, car pour lui tenir tête, il ne se trouvait au conseil municipal qu’un modeste et courageux ouvrier, Denis Berlhaud. Lui seul osait lutter contre l’influence toute-puissante de M. de Noiregent, une sorte de Machiavel au petit pied qui depuis huit ans, sans exercer aucune fonction, gouvernait la ville, ou plutôt la menait k la baguette.

C’était un sinistre et énigmatique personnage que ce M. de Noiregent .

Il habitait, au centre de la ville, une haute maison, aux murailles noires et nues, assez semblable k un ancien couvent.

La porte d’entrée, de forme ogivale, ouvrait sur un large couloir voûté, aux dalles sonores.

En pénêtraut dans cette sombre demeure, un froid humide, ce froid particulier aux cloîtres, tombait sur les épaules comme un manteau de glace et faisait frissonner.

Un silence monastique régnait k l’intérieur.

Malgré sa fortune considérable, M. de Noiregent n’avait que deux vieux serviteurs. Par quelle mystérieuse domination obtenait-il de ces deux domestiques une discrélîoû absolue? Toujours est-il que personne n’avait jamais pu faire jaser ni François, ni Claudine sur le compte de leur maître.

Quand on allait voir M. de Noiregent, la vieille servante, la figure renfrognée, un coin de son tablier relevé sous le bras, vous faisait monter un vaste escalier mal éclairé, et vous introduisait dans le cabinet de Monsieur.

Ce cabinet lui-même était cénobitique : les meubles strictement indispensables, les murs nus.

Des deux fenêtres qui l'éclairaient, une seule laissait arriver la lumière. Les volets de l’autre restaient toujours hermétiquement clos.

Dès huit heures du matin, il se tenait dans ce cabinet à la disposition des habitants qui venaient lui demander, soit un conseil, soit un service.

Claudine ouvrait une double porte ; et Ton se trouvait en face de ce singulier

personnage.

11 était de taille petite, un peu trapue.

Son œil enfoncé, quoique voilé, était pénétrant. Ses chairs lourdes, de couleur terne, son nez épais, son front aux rides tourmentées, aux méplats vulgaires, lui composaient une ligure ingrate, .une physionomie basse. Et cependant, dans cette stature carrée, comme dans cette tête d’une grosseur disproportionnée, l’observateur découvrait une incontestable puissance.

La principale force de M. de Noiregent, c’était une grande possession de luimême. 11 parlait fort peu. Il s’appliquait à ne rien laisser deviner de ses impressions intimes et il ne riait jamais.

Cette attitude impassible, embarrassante, lui donnait immédiatement une supériorité sur son interlocuteur.

Il était moins impassible pourtant qu’il ne le voulait paraître. C’était, au contraire, une nature violente, brutale même dans ses emportements; mais il ne se livrait à ses colères qu’à huis-clos.

Du reste, toute sa conduite prêtait aux jugements les plus opposés ; et l’on s’expliquait difficilement son influence.

Assurément, cette influence n’était pas due à sa noblesse, de date toute récente et qu’on disait même fort problématique.

Il n’habitait Vieuxbourg que depuis son alliance avec la famille de Corbière, l’une des plus anciennes et des plus puissantes du pays.

On prétendait que, pour obtenir la main de M 1Ie de Corbière, il lui avait fallu acheter un litre. Mais cette histoire se murmurait tout bas, tant était grande la crainte qu’inspirait M. de Noiregent.

A quoi doue devait-il ce réel ascendant?

A ses dehors sympathiques?

Il était laid, nous l’avons yu, d’une laideur presque repoussante.

A son luxe?

11 s’habillait comme un pauvre et recevait rarement.

À son affabilité ?

Gourmé, hautain avec ceux qui se courbaient devant lui, il se montrait obséquieux jusqu’à la bassesse envers ceux qui lui résistaient.

À sa grande intégrité?

Sur ce chapitre, les avis les plus contradictoires circulaient.

Tandis qu’un certain nombre le proclamaient l’homme pur, irréprochable, d’autres allaient jusqu’à le traiter dé canaille fieffée.

Cependant il administrait les fonds de plusieurs sociétés de bienfaisance avec intelligence et probité.

Il savait à propos se montrer généreux. Àpprenaît-il que quelqu’un l’avait critiqué, il se vengeait en redoublant pour lui de cajoleries, d’attentions empressées, quitte à prendre un peu plus lard une revanche féroce. Mais quand il frappait, c’était avec tant d’adresse qu’on ne pouvait soupçonner la main qui portait le coup.

C’était d’ailleurs un homme très retors en affaires, qui donnait au besoin de sages et obligeait volontiers, surtout quand l’intérêt de son influence l’exigeait. î

S’il avait une opinion politique, personne n'en savait rien ; seulement il se rangeait toujours du côté du pouvoir.

Quant à ses mœurs privées, les bruits également les plus diverses avaient cours. Les uns le prétendaient un saint, les autres le regardaient comme un débauché de la pire espèce. Et môme on affirmait que sa femme était morte de chagrin, qu’il l’avait longuement et volontairement assassinée, parce qu’elle le gênait dans ses déportements.

Comme président du bureau de bienfaisance, il était journellement en rapport avec les femmes pauvres de Vieuxbourg, et l’on assurait que ses bienfaits n’étaient pas toujours désintéressés.

La vérité, c’est que deux passions dominaient, eu lui : l’ambition du pouvoir et l’amour. Le secret de son influence, c’était son génie de l’intrigue, une habile fourberie, une rare aptitude à jouer tous lés rôles, toutes les comédies.

Placé sur une scène plus vaste, c’eût été peut-être un profond diplomate ou tout au moins un préfet de police de premier ordre.

Relégué dans le fond d’une province, il donnait à ses facultés le seul emploi que comportât ce théâtre restreint. Grand politique peut-être à Paris, ce n’était à Vieux bourg qu’un fourbe dangereux, qu’un Tartufe de probité.

En s’alliant à la famille des Corbière, il avait rêvé un poste élevé; il allait atteindre ce but, grâce â ses intrigues, quand la révolution de 48 vint le frustrer dans ses espérances. Toutefois, il n’avait pas abandonné ses idées ambitieuses. En 1860, il briguait la candidature officielle. Il avait refusé la mairie de Vieuxbourg, sachant que rien n’use la popularité comme l’exercice du pouvoir; et, par ce refus, il avait imposé silence â ceux de ses ennemis qui l’accusaient d’ambition.

La vérité encore, c’est qu’il était absolument sceptique, ne croyant ni à Dieu ni au diable, ni au vice ni à la vertu. Dans son opinion intime, l’homme d’esprit devait respecter extérieurement les conventions sociales; sauf à les enfreindre en secret, dès qu’elles gênaient ses passions ou ses intérêts.

Ces principes, doublés du plus révoltant égoïsme, il les appliquait surtout dans sa conduite avec les femmes. Une femme, pour lui, c’était un jouet d’un moment.

Pour lui, la femme tombée, même celle qu’on a séduite, ne méritait aucune sollicitude, aucune pitié.

Sa devise, toujours c’était : « Malheur aux vaincus. »

Mais jusqu’alors, il n’avait, connu que les amours faciles, les plaisirs dégradants. Il n’avait point réellement aimé.

C’était par une belle matinée de septembre.

Dès six heures du malin, M. de Noiregent était assis â son bureau, compulsant des papiers, quand tout à coup le bruit sec d’une persienne, frappant la muraille, le lit tressaillir.

Sa figure terreuse se couvrit d’une vive rougeur. Il laissa retomber ses paperasses, se leva et, d'un pas félin, traînant ses lourdes pantoufles, il alla jusqu’à la croisée, non pas à celle qui laissait passer le jour, mais â la croisée toujours close.

11 colla son œil à une fissure du volet, et sembla attaché à cette place par une contemplation absorbante.

Juste en face de ses volets fermés une fenêtre venait en effet de s’ouvrir.

Autour de cette fenêtre grimpaient du jasmin, des volubilis, des capucines, lormant un cadre de verdure au milieu duquel une jeune fille lui apparut.

Comme elle ne pouvait se croire observée, elle se coiffait, à peine vêtue d’une jupe légère et d’une guimpe de toile à manches courtes.

— Mon ami, j’ai engagé le maire à vous conller ce travail.

(Cliap. I.)

Les coudes arrondis, des coudes potelés où se modelait une fossette, le buste rejeté en arrière, elle cherchait à tordre sur sa nuque d'admirables cheveux, si bouclés, si touffus qu'il en échappait toujours au peigne quelques mèches folles.

Alors elle laissait retomber le chignon commencé. Elle secouait la tête, et sa chevelure se répandait en un flot onduleux sur ses épaules nues.

Elle renversait de nouveau son beau visage; ses lèvres rouges s’ouvraient, semblables à une grenade qui laisse entrevoir ses petites graines blanches ; ses paupières se formaient à demi, et la lumière du matin baignait ses beaux yeux humides d'une volupté inconsciente et sereine.

si*

Celte lumière élhôrée, cristalline qui enveloppait les épaules et la. naissance de la poitrine, faisait resplendir le tissu d’une peau fine, délicate, brillante.

Depuis un mois, chaque matin, à la même heure, cette fenêtre s’ouvrait; et M. de Noiregent venait s’embusquer à son observatoire. Il contemplait ardemment ce tableau, et s’enivrait des grâces virginales de la jeune fille.

Or, celle qu’il regardait ainsi, c’était la fille de Denis Berthaud, de ce conseiller municipal qui lui faisait depuis huit ans une constante et courageuse opposition.

Tout à coup, la jeune fille, levant les yeux, les dirigea vers la maison qui Louchait à celle -de IL de Noiregent. Son regard exprima l’effroi de la pudeur offensée. Elle referma vivement sa fenêtre.

M. de Noiregent quitta son poste d’observation.

Une émotion indicible bouleversait son visage ordinairement si placide.

La maison voisine de la sienne était celle de M. de Corbière, et son neveu, le beau Rodolphe, habitait l’appartement contigu à son cabinet.

11 avait donc un rival dans son admiration pour la belle Aérienne Berthaud. Ce rival, c’était son neveu.

Dans le premier moment de trouble que lui causa cette découverte, il se promena dans son cabinet avec une vive agitation, en murmurant des phrases incohérentes. Puis tout à coup il éclata d’un rire sardonique.

— M oi , am o u reux ! Àmou reux ! allô ns d o ne 1 À mon âge ... Jus terne» t . . . Sui s- j e donc si vieux! C’est de la folie!... Impossible! C’est l’impossible!... Tandis que Rodolphe... Ali { je saurai bien!...

C’était comme une tempête qui venait d'envahir cet homme de cinquante ans.

11 prit soudain une résolution.

Il sonna.

Claudine parut.

— Avez-vous fait ma commission à Denis Berthaud.

— Oui, monsieur.

— Qifa-l-il répondu?

— Qu’il viendrait ce malin . Seulement il m’a regardée entre les deux yeux, comme s’il ne pouvait en croire ses oreilles.

— C’est bon.

Claudine disparut.

J\l. de Noiregent sembla plus calme.

Il avait cinquante ans, avons-nous dit, et il n’avait jamais aimé, filais sou heure était arrivée. L’amour devait éclater en lui d’autant plus âcre, plus violent, que ses instincts ôtaient peu élevés, (pie sa nature 'dominatrice s’irritait de l’obstacle, que hui âge même, d’après un profond analyste, est l'âge des grandes passions.

A cet âge, en effet, l’homme que n’a point usé ie travail excessif ou la débauche, se révolte contre la période de décadence qui le menace. On dirait que l’organisme entier proteste contre ce déclin fatal, et qu’il déploie une surabondance de vitalité pour le retarder. Il semble alors que l’homme retrouve un moment la vigueur et l’enihousiasme de ses jeunes années.

Telle était alors la situation morale et physiologique de fil. de Noiregent.

Vers huit heures, Claudine reparut en introduisant Denis Berthaud.

Denis Berthaud était le type de l’ouvrier laborieux et honnête.

Quel bon eL loyal visage! Et cependant que d’intelligence et de finesse sous celte bonhomie 1 La sérénité de l’homme intègre, les satisfactions qu’emportent avec elles

des convictions généreuses, rayonnaient sur la figure de l’artisan.

Grâce à celle intelligence et â celle probité, reconnues de tous, il était devenu entrepreneur de travaux de charpente. Fort achalandé h Vieuxhourg, il dirigeait d’assez vastes entreprises, et avait accjuis une certaine aisance.

— Bonjour, Denis, dit M. de Noiregent avec une intonation particulièrement papelarde.

— Bonjour, monsieur, répondit sèchement l’ouvrier.

— Il y a quelques jours, continua l’astucieux personnage dont la voix prit un accent plus mielleux encore, j’ai visité avec le maire et P architecte les combles de l’hôtel de ville, qui réclament des réparations urgentes. Malgré les dissentiments qui nous ont souvent divisés au conseil municipal, je me suis toujours plu à reconnaître en vous les qualités d’un ouvrier habile et consciencieux. En dépit de l’opposition que vous faites à l’aulonlê. opposition que je suis loin de blâmer, car, je n*eu doute pas, dans votre conscience, c/est l'amour du bien qui vous inspire...

— Vous on doutez cependant quelquefois, interrompit Berlhaud avec un sourire ironique.

— Ah! loin de moi la pensée de suspecter vos sentiments. Nous avons des opinions différentes; nous marchons dans une voie opposée; mais nous n’avons, j’en suis convaincu, que le môme mobile, les intérêts de la commune.

— Où veut-il en venir? se demandait Berlhaud avec une certaine inquiétude.

El son regard droit, ouvert, s’attachant sur celui de son interlocuteur, cherchai! â pénétrer le motif d’un pareil préambule.

f.es yeux obliques de M. de Noiregent ne purent soutenir Pinquisition de ce regard honnête.

11 baissa la tête sur ses paperasses, feignant de chercher un devis.

— Bref, mon ami, j 5 ai engagé le maire à vous confier ce travail.

— Gomment! monsieur, repartit Berlhaud, pourquoi celte faveur? Un travail de la ville doit se mettre en adjudication, el comme conseiller surtout, je ne puis accepter voire proposition.

— C’est un travail de régie; 3e temps presse, el nous ne pouvons recourir aux longues formalités de t adjudication.

il pensait que M. de Noiregent voulait gagner sa voix, ou du moins obtenir un acquiescement tacite pour quelqu’une de ces menées souterraines qu’il avait si souvent, démasquées : car c’était un des rares clairvoyants qui avaient instinctivement deviné la duplicité tortueuse de cet homme.

— Eli bien! tlil-il, permettez -moi d’examiner la. besogne et d’y songer.

— Quant au prix de ces travaux, ajouta M. de Noiregent, je m’en rapporte complètement à votre loyauté; le prix que vous fixerez sera le notre.

Puis il T' en Ire tint fort amicalement d’une affaire de chemin vicinal pour laquelleil parut demander scs lumières : ce qui acheva de stupéfier et d’inquiéter Berlhaud.

En rentrant chez lui, Denis trouva sa femme, la bonne Marianne, qui l’attendait, anxieuse.

— Eh bien ! fit-elle.

— Rien de bon, répondit Berlhaud.

— Comment? Taurail-il fait des reproches, des menaces?

* — Au contraire, il m’a trop bien reçu. Ne veut-il pas m obtenir les réparations de rhôleî-do-YiHe?

— Alors de quoi le plains-tu?

— Je ne me plains pas. .le dis seulement que pour que ce Noiregent me fasse

de pareilles propositions, de pareilles cajoleries, il faut qu’il prépare quelque infernale manigance*

— Voilà comme tu es ! Pourquoi t’entèter à le croire si mal intentionné? Madame Perruchot m’a assuré, au contraire, qu’il nous voulait beaucoup de bien.

— Et tu crois tout ce que vient te chanter cette perruche-là. Allons! raison de plus! Je te répète que le garnement machine quelque chose contre nous.

— C’est mal de parler de la sorte, quand tu n’as pas de preuve ; car enfin M. de Noiregent fait beaucoup de bien à Yieuxbourg.

— Je te dis, moi, que cet homme-là ne vaut pas la corde pour le pendre, et je me défie de ses bienfaits. Un homme qui,., ajouta-t-il en élevant la voix.

— Chut! je t’en prie, tais-toi, si l’on t’entendait!

— Tu vois bien : tu en as peur aussi. On ne m’ôiera jamais de l’idée qu’il connaît les parents de notre pauvre Jacques, et qu’il a intérêt à garder ce secret.

— Eh bien 1 qu’importe, puisque Jacques nous aime comme sa propre famille? Qui sait si ses parents l’auraient élevé aussi bien que nous?

— Ce n’est pas de ça que je me plains, la mère. Mais suffit! J’ai mon idée. Laissons cela pour le quart d’heure. Silence, voici Adrienne. Nous ne devons pas parler de ces sortes de choses devant elle.

Adrienne entrait, en effet, curieuse aussi d’apprendre le résultat de la visite de son père.

Elle se rangea de l’avis de sa mère et engagea Denis à accepter les propositions de M . de N oi regeu t .

— Ab! çà, s’écria-t-il ébahi;, car sa fille d’ordinaire montrait pins de fierté, que se passe-t-il donc ici? Seriez-vous, vous aussi, ensorcelées? Ab! je le devine, cette Perruchot, Pâme damnée de Noiregent, travaille pour lui jusque dans ma maison, sans compter que la liaison d’ Adrienne avec Hortense ne me plaît guère. Une créature qui a mené, à Paris, on ne sait trop quelle vie! Et de quoi vivent-elles toutes les deux ? Crois-moi : la mère comme la fille ne valent pas grand’chose.

— Les pauvres femmes ne sont pas heureuses, repartit la bienveillante Marianne ; et c’est justement pourquoi nous les fréquentons et leur venons en aide autant que nous le pouvons.

— Et moi, je prétends que ce sont des vipères que vous réchauffez. Elles reçoivent les bienfaits de M. de Noiregent, et cela suffit pour que je me défie d’elles.

Aussitôt après le départ de Berthaud, M. de Noiregent avait de nouveau sonné Claudine, et l’avait envoyé quérir en hâte madame Perruchot.

En l’attendant, il voulut écrire pour dompter son émotion et son impatience; mais sa main fiévreuse se refusait au mouvement régulier de l’écriture. Il écrasa sa plume sur le papier.

Bientôt une femme, à l’œil sombre, au museau de fouine, entra ou plutôt se glissa dans le cabinet de M. de Noiregent. Et, par un de ces efforts de volonté qui étaient habituels à l’artificieux personnage, sa figure crispée se détendit soudain.

Elle reste là; elle a tant de motifs à rester à sa fenêtre !...

(Chap. IV.)

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