LA FOUINE
Cette femme, c’était madame Perruchot.
On la surnommait la Fouine, autant à cause de la forme pointue de son visage, qu’en raison de sa curiosité fureteuse et bavarde.
Elle gardait les malades, ensevelissait les morts, pleurait aux enterrements. Marchande des quatre-saisons, elle portait sa marchandise à domicile, et s’introduisant
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(Librairie Populaire).
ainsi de maison en maison, faisait jaser ies domestiques. Car sa principale fonction sociale et surtout sa principale aptitude, c’était P espionnage. Elle espionnait pour son propre compte comme pour le compte d’autrui.
Ce type est assez fréquent en province.
Fouine et perruche tout à la fois, madame Perruchot était une sorte de gazette ambulante, enchâsse de nouvelles, Les colportant y mêlant ses commentaires aigresdoux, ponctuant ses récits de perfides réticences qui transformaient en actions coupables les faits les plus simples et les plus innocents.
Madame Perruchot était surtout, comme le disait Denis Berlhaud, Pâme damnée du Machiavel de Vieuxbourg.
Dès qu’elle entra chezM. de Noiregent :
— - Quelles nouvelles? demanda celui-ci d’un ton brusque, contrastant avec les intonations onctueuses qu’il avait affectées vis-à-vis de l’ouvrier.
— M. de Saint-Julien, que j’ai gardé celle nuit, est à toute extrémité; il mourra sans faire de testament. Madame de Saint-Julien en est comme folle. Perdre son mari, ce n’est rien ; mais perdre celte belle fortune?
— Passez. .
— Àbl j’ai des renseignements sur la petite Nathalie à qui vous portez de l’intérêt. Elle a une très mauvaise conduite. On prétend qu’elle s’affiche avec le fils de yotre fermier Pernot.
— Passez, répéta-t-il du même tou bref.
— On dit que l’argent que vous avez prêté au banquier Cornu ne peut le sauver, et qu’hier il a suspendu ses paiements.
— Ah !... passez.
— Une nouvelle que sans doute vous savez mieux que moi : le bruit se répand depuis quelques jours que M. Rodolphe va se marier.
Il -dressa l’oreille.
— Qui dit cela?
— La nouvelle vient de madame Belzanne, l’amie intime de madame de Corbière.
— Mais, enfin, reprit-il avec uiie impatience qu’il ne pouvait plus déguiser, qu’avez-vous appris sur les accointances de la fille Berlhaud?
— Je n’ai rien encore découvert de positif. Cependant, à bien des choses, je devine que des idées d’amourette lui trottent par la cervelle, à cette petite-là. J’ai toujours dit qu’elle tournerait mal, et bien des gens sont de mon avis. Ouais! cene serait pas mal fait; ces Berlhaud sont si orgueilleux de leur fille et de leur fortune ! Sans compter que le père Denis a l’air de dédaigner Horteu.se. Est-ce qu’Horleuse ne vaut pas cette petite pie-grièche, une niaise, à qui l’on fait gober tout ce qu’on veut, tandis que ma Lille est la plus fine mouche que je connaisse? Mais voilà l 11 y a des modes comme ça pour les femmes aussi bieu que pour les chapeaux. C’est ta mode à Vieuxbourg, aujourd’hui, de trouver qu’Àdrienne est la plus belle fille du pays. On verra bien si ça dure. Tandis que moi, dans mon jeune temps... Pas vrai, M. de Noiregent, qu’Àugustine Camuset n’élait pas trop piquée des vers, ajoula-t -elle avec une réminiscence de coquetterie.
M. de Noiregent ne put retenir un geste d’irritation. .
.. - — Adrienne Berlhaud a-t-elle,, oui ou non, un amoureux? Voilà ce que je vous charge de découvrir dans les vingt-quatre heures, entendez-vous? Vous savez que je n’aime pas à attendre.
Eh bien! je le saurai, quand il faudrait mettre tout Vieuxbourg à L’envers.
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— C’est boa, allez.
Elle sortit, en proie à une colère sourde. Comment î pas un mot aimable pour son ancienne beauté, pas un souvenir pour Hortense!
— ■ AU 1 ah! murmura-t-elle avec un ricanement venimeux, il est terriblement pincé, le vieux. Si je sais bien mener ma barque, il y a là quelques jaunets à gagner.
Elle fit volte-face dans Pescalier, et rentra tout aussitôt dans le cabinet de M. de Noiregent.
— Excusez-moi, monsieur, dit-elle avec un embarras feint, j 5 ai oublié de vous demander... C’est mon terme après-demain... J’en dois déjà deux... Et je n’ose vous rappeler que, si j’ai pris un logement dans le beau quartier, c’est d’après votre désir, afin de pouvoir mieux vous renseigner sur tout ce qui se dit et se passe chez ces Berthaud..
— Voilà, fit laconiquement M. de Noiregent en lui tendant deux pièces de vingt francs. À demain, à la même heure.
Aussitôt après le départ de madame Perruchot, il se reudit chez sa belle-sœur madame de Corbière.