‹ Crimes de L'amourChapitre 60 sur 60 · RÉHABILITATION · texte numérisé non relu

RÉHABILITATION

Il y a quelques mois à peine, Jacques et le petit Adrien entrèrent un matin tout joyeux dans la chambre d’Àdrienne.

Ils étaient en toilette.

— Que signifie cette toilette matinale? demanda Àdrieuue.

. — Nous venons te chercher pour une promenade, lui répondit l’enfant, dont la jubilation éclatait malgré lui dans tous ses regards et dans tous ses mouvements.

— Comment! si grand matin?

— Oui, nous allons te faire voir aujourd’hui le palais que bâtit père Jacques à Sèvres. 11 y a si longtemps que tu as envie de le voir.

Ed effet, depuis deux ans, Jacques s’absentait chaque jour; et lorsque Adrienne lui demandait à connaître ses occupations, il lui répondait :

— C’est une. grande entreprise qui m’a été confiée par une personne que je tiens à satisfaire,. Comme j’en suis 1 architecte, et comme j’ai.beaucoup d’amour-propre, je ne veux vous montrer mon œuvre que lorsqu’elle sera terminée.

— Àh ! quel bonheur ! fit Àdrienne, qui secoua sa mélancolie et montra une joie d’enfant.

Ils montèrent dans une voiture de place qui prit la direction de Sèvres. C’était un de ces premiers beaux jours, si suaves, si lumineux et si purs. Àdrienne, vêtue simplement, mais avec goût, semblait rajeunie par le printemps et le bonheur. Elle se montra gaie, charmante, coquette meme pour ces ; deux êtres qui l’aimaient tant.

— Quel temps enivrant 1 disait-elle. Comme il fait tendre 1 II me semble que je suis en vacances; nous allons bien nous amuser, n’est-ce pas, Adrien?

Elle embrassait son .enfaut, tandis que sa main pressait celle de Jacques qui tremblait d’émotion. Il y avait bien longtemps qu’il ne l’avait vue aiusi heureuse et gaie, ifs arrivèrent promptement à Sèvres. Là, quittant la grande route, ils s’engagèrent dans un chemin qui les conduisit à la construction qu’ils appelaient, toujours en plaisantant, le palais de Jacques.

Aussi Àdrienne fut-elle un peu désappointée de ne voir, tout d’abord, qu’une façade d’un aspect tout à fait modeste, quoique assez étendue. Tandis que Jacques* faisait entrer Àdrienne, l’ enfaut s’éclipsa tout à coup. Et comme Adrienne s’inquiétait de ne plus le voir :

— Tranquillisez-vous, lui répondit Jacques, il connaît la maison. Nous le retrouverons tout à l’heure.

Quelle fut la stupéfaction d’Àdrienne, quand elle s’ aperçait, que cette maison, qu’elle croyait à peine terminée, était déjà entièrement habitée I Tout en entrant, elle entendit comme le bourdonnement d’uue ruche. Elle témoigna son étonnement.

— Ce sont les enfants, dit Jacques simplement.

• — Quels enfants? demanda Adrienne, qui, jetant les yeux sur une vaste cour, s’aperçut que le bâtiment, qui Savait qu'une façade restreinte, prenait par derrière un développement considérable.

— Comme vous le voyez, répondit Jacques, mon palais est une école: et je me suis appliqué à eu faire une école modèle. Aussi, depuis deux ans, ai-je étudié Ions les systèmes d’éducation proposés jusqu’à présent, alin d’y prendre ce qui m’eu paraissait boa et applicable. Vous savez combien j’aime les enfants;, et je les ai toujours plaints, ces pauvres petits, d’avoir à subir de si longues et de si dures années de pension, ou plutôt de prison, Enfin notre école, et il appuya sur le mot notre, doit remplacer pour nos chers élèves la famille qu’ils n’ont jamais connue.

— Ce sont des orphelins ? questionna Àdrienne.

— Non, des enfants naturels abandonnés.

Àdrienne regarda Jacques. L’émotion lui fit monter d’abord la rougeur au visage et lui coupa la voix. Et puis elle devint fort pâle. Tout son sang refluait au cœur qui débordait d’admiration et de reconnaissance.

— Jacques, mon Jacques,. dit-elle enfin. Je comprends... Merci !

— Voyez les chers petits, reprit Jacques, comme ils sont heureux ! Et jugez si je

le suis aussi, moi qui n’ai pas de plus grand bonheur que de voir îe bonheur et la joie d’un enfant.

Us se trouvaient alors dans une sorte de jardin, ou plutôt de square, où une vingtaine de petits enfants de deux à six ans paraissaient s’amuser.

Les uns étaient tout occupés à édifier sur leurs petites tables des constructions, ou h excécuter des dessins géométriques à l’aide de morceaux de bois, de formes régulières et diverses. D’autres apprenaient à lire et à composer des mots à l’aide d’alphabets mobiles. D’autres enfin se promenaient en chantant, conduits par un moniteur. Et tous ces bébés étaient roses, bien portants, joyeux.

— Ce jardin, continua Jacques, c’est une école. J’ai pris à l’Allemagne, qui nous a pris tant de choses, les jardins d’enfants de Frœbel. Autant la classe est odieuse et malsaine pour ces petits êtres qui réclament un exercice incessant, autant ce jardin est pour eux amusant et salubre, J’ai donc, en partie, adopté pour le premier âge le système Frœbel, tout en conservant ce qu’il y a d’excellent dans notre enseignement mutuel.

Àdrienne était stupéfaite d’entendre Jacques, qu’elle avait toujours regardé comme une nature dévouée, mais un peu bornée, s’exprimer ainsi. En elfet, jusqu’alors sa modestie et sa timidité l’avaient empêché de développer ses idées devant elle. C’était donc pour elle, non-seulement une surprise, mais toute une révélation.

— Et ces autres bâtiments? demanda-t-elle.

- — Ce sont les ateliers; et un peu plus bas, c’est la ferme. Car nous avons des enfants de tout âge, et notre école est avant tout industrielle et agricole. Quoique nous cultivions plusieurs hectares de terrain, je n'ai pas sans doute la prétention d'avoir fondé une école d’agriculture modèle. L’espace, les bras, les machines, tout nous manque. Mais je pense que l’agriculture est pour l’homme la plus salutaire des gymnastiques et des distractions. Elle fortifie le corps en même temps qu’elle éloigne de l’esprit les mauvaises tentations. C’est pourquoi j’ai tenu à ce que cette branche trouvât sa place dans notre établissement. Pour nos enfants, ce travail agricole est la plus attrayante des récréations. Tenez, regardez plutôt.

Àdrienne vit sortir de la ferme une douzaine d’enfants vêtus de blouses grises, le sarcloir sur l’épaule et chantant un hymne au Travail, à ia bonne mère Nature et au Créateur. Jacques conduisit ensuite Adrienne dans les ateliers. Jl lui lit successivement parcourir les salles de dessin et de sculpture sur bois, de dorure et de moulage, de serrurerie et de ferblanterie, d’horlogerie et de bijouterie; puis enfin ils arrivèrent à l’atelier de menuiserie. Et là, qu’aperçut— elle ? le petit Adrien en tablier de travail, le rabot à la main, enseiguaut gravement à un eu faut un peu plus jeune que lui à se servir de l’outil.

— Voilà mon élève, dit Jacques. Ses progrès ont été rapides, et, comme vous voyez, il est passé professeur.

— Je suis à toi, maman, fit Adrien avec un sérieux magnifique. Mais, tu le vois, je donne ma leçon ; je ne puis me déranger avant qu’elle ne soit finie.

— Il a choisi cet état, reprit Jacques, et il s’y adonne avec passion. J’ai voulu que noire Adrien eût uu état manuel. C’est toujours une distraction, quand ce n’est pas une utilité ; j’espère, mon amie, que vous m’approuverez.

— Certes, vous avez deviné mon désir. Le désœuvrement conduit à tous les vices et quelquefois à tous les crimes. Je suis heureuse surtout qu’ Adrien ail; des goûts modestes, attendu qu’un des plus grands malheurs, un des travers les plus déplorables de notre époque, ce sont ces ambitions déréglées, extravagantes, unies à des facultés médiocres.

Jacques alors lui exposa le système d’éducation qu’il avait adopté, système essentiellement rationnel, qui prouvait une remarquable observation de la nature de l’enfant. Ce système était basé à la fois sur le mutualisme, l’émulation, la variété des fonctions, le choix libre des professions. Le professeur, c’est-à-dire l’autorité, devait se faire sentir

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lis arrivèrent

promptement à Sèvres.

(Chnp. XXIV, 2 e partie»)

le moins possible. Selon lui, il lai lait laisser à V en tant r initiative, la liberté, corrigée surtout par la censure des égaux, initiative ol liberté qui font les peuples libres et loris.

— Je veux faire de mes élèves, ajouta-t-il, des hommes sains de corps et d'esprit, des travailleurs, dlionuèles gens et de bons citoyens.

Àdrienne était de plus en plus émerveillée d’entendre Jacques parler avec cette sûreté de vues et une connaissance des hommes qu’elle n'availjamaissoiipçonnéeseii lui.

— Cependant, mon ami, nue observation, dit-elle. Et les filles? Car le sort des Ailes abandonnées est bien' digne aussi de votre sollicitude. L’abandon a pour elles des ^ conséquences encore plus tristes, plus funestes que pour les ^arçons.

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— J’y ai songé, répondit simplement Jacques. Je viens de vous montrer mon domaine. Nous allons passer daus le vôtre.

Iis remontèrent dans leur voiture* qui, au bout d’un quart d’heure, s’arrêta. Iis se trouvaient alors en face d’une villa très coquette, ombragée de grands arbres. Au-devant de la maison s’étendaient une pelouse, des bosquets de lilas et de gracieux parterres. Jacques fit d’abord pénétrer Aérienne dans une pièce du rez-de-chaussée. C’était un petit salon meublé sans luxe* mais avec un confort intelligent et attentif.

— C’est là, lui dit-il, le parloir de la directrice.

— Ah! vous avez une directrice? demanda Adrienne.

— Je ne sais pas encore. J’attends aujourd’hui même sa réponse.

Puis il introduisit Adrienne dans une vaste salle, oü une trentaine de jeunes filles travaillaient k des ouvrages divers. Les unes cousaient, d’autres dessinaient ou s’essayaient à la peinture sur porcelaine ou k lia peinture d’éventails. Plus loin, une fillette, affectant un air solennel, faisait la classe aux bébés.

— Mes enfants, leur dit Jacques, voici la belle dame dont je vous ai souvent parlé. Si vous lui promettiez d’être bien sages, peut-être se déciderait-elle k demeurer avec vous. Mais si vous vouiez qu’elle vous aime comme ses- enfants, il faudra bien l’aimer en retour.

Les : enfants regardaient la belle dame avec des yeux curieux et un peu craintifs.

Quant à Adrienne, elle n’était pas encore bien remise de l’étonnement que lui causait tout ce qu’elle voyait et entendait. Jacques lui proposait d’être la mère de toutes ces pauvres enfants privées de famille, d’appui, d'affection. Il se faisait en elle une révolution: profonde: Son cœur et son esprit s’ouvraient k une vie nouvelle. Ils s’élargissaient, s'élevaient, se purifiaient.

— Oht nous serons bien sages, nous le promettons ! s’écria avec élan l’une des plus grandes, et surtout nous l’aimerons bien !

Aérienne, vaincue par l’émotion, se laissa tomber sur un siège, ouvrit ses bras. L’enfant vint s’y précipiter, et les autres suivirent son exemple.

Aérienne les embrassa toutes avec effusion.

— Qui, mes enfants, s’écria-t-elle, je veux être votre mère.

Jacques alors lui fit visiter son petit palais. Tout ÿ était coquet, simple, charmant. Une tendresse ingénieuse avait présidé k tous ces arrangements.

La chambre d’Adrienne était élégante et d’une harmonie parfaite.

Il ne s’y trouvait assurément ui tableaux de maîtres, ni meubles de prix, ni dorures, ni tentures de soie. Les rideaux étaient en mousseline blanche, retenus avec des nœuds de salin mauve; et partout des jardinières de forme gracieuse, garnies de violettes de Parme, sa fleur favorite.

— Sans doute, fit observer Jacques timidement, c’est bien modeste.

— N’est-ce pas déjà trop beau pour une sœur de charité? répondit Adrienne. Si j’accepte, c’est que partout j’y découvre votre cœur, mon bou Jacques. Mais je me sens aussi indigne qu’incapable de remplir une telle mission.

— N’ai-je pas une excellente directrice des études?

— Je veux parler de mon passé scandaleux.

— Pauvre martyre! soupira Jacques en essuyant une larme, n’avez-vous pas reçu le baptême de sang qui lave toutes les souillures? Cet établissement meme et la mission que vous acceptez ne sont-ils pas aussi des réparations, des expiations?

Mais pour couper court k ces souvenirs douloureux, Jacques ouvril^meHiorte. C’était un cabinet de travail. Tout y était d’une simplicité àustère, pr contrastant avec l’élégance relative de la chambre cf Adrienne.

/ /'...^'-^:Jç/irâvaillerai ici auprès de vous, si vous le permettez, dit en rougissant TexéMlèht) Homme ; et chaque jour j'irai là-bas surveiller mou école de garçons.

— Si je le permets! exclama-t-elle en jefaut ses deux bras au cou de Jacques. Que deviendrais-je sans vos conseils et sans voire affection?

C’était la première fois qu’Àdrienne, toujours mélancolique et reployée sur ellemême, lui montrait cette expansion, celte effusion de reconnaissance. Jacques pâlit; ses jambes fléchirent, il fut contraint de s’adosser au mur pour ne pas tomber.

— Ainsi..., ainsi, balbutiâ-L-il tout tremblant, mon palais ne vous déplaît point?

— C’est là que je veux finir ma vie, répondit-elle en l’enveloppant de son regard profond et doux, humide des meilleures larmes qu'elle eût jamais versées.

P. -S. — Dernières nouvelles :

L’enfant de Rodolphe est mort, et Bathilde vient d’entrer dans uu cou v'eût.

Henri Belnet, éclairé par la confession de madame Perruchot sur le caractère d’Hortense, fatigué aussi sans doute de celte vie de bohème qui avait considérablement écorné sou héritage, revint à Vieuxbourg, sous prétexte d’y conclure uu emprunt; et là, il se maria avec une jeune fille insignifiante qui lui apportait une belle dot. On rencontre quelquefois Hortense, le soir, sur ie boulevard, en toilette tapageuse, la pauvre fille! M. de Noiregent s’est jeté dans la dévotion. Il accompagne madame de Corbière daus tous ses pèlerinages. Bien plus, on prétend qu’il vient de découvrir dans sa propriété de Fonleny une Vierge à miracles qui a déjà une certaine réputation. Ou l’appelle la Vierge au Sorbier. Il y a une bergère extatique, une source miraculeuse, rien n’y manque. Par ce moyen sans doute, après avoir épuisé tous les autres, il espère reconquérir une certaine popularité. Enfin, nous apprenons au dernier moment que deux pétitions, sous forme de projets de loi, traitant de la question des enfants naturels et de la moralité publique viennent d’être déposées à la questure de l’Assemblée nationale.

L’une est ainsi conçue : > .

« Considérant que la démoralisation croissante doit appeler surtout l'attention des législateurs;

« Considérant qu’il importe, d’une part, de prévenir la progression effrayante que constatent nos statisticiens dans le nombre des enfants naturels; et, d’antre part, de limiter la prostitution scandaleuse qui ruiue les iils de famille, et qui nous semble uue véritable atteinte à la propriété et à l’héritage;

« Nous proposons le projet de loi suivant :

« i° Sera passible d’une peine iufamante toute .fille qui donnera naissance à un enfant hors du mariage;

« 2° Sera également passible d’une répression sévère toute femme qui, menant une vie irrégulière, fera des dépenses excédant ses moyens connus d’existence.

« Antoine m Cohhiism5,

« Ancien procureur impérial, »

C’était là le résultat de ses profondes études sur la jurisprudence.

Voici la rédaction de l’autre pétition :

« Considérant que la démoralisation augmente chaque jour, et avec la démoralisation, le nombre des enfants naturels;

« Considérant qu’il importe de remonter à la cause première du mal ; et que celte cause première est la corruption et l’égoïsme que l'homme apporte dans ses relations illégitimes; qu’en couséquence il est le premier responsable;

« La recherche de la paternité est autorisée. »

« Considérant qu’un certain nombre de ces enfants ne pourront, malgré la vigilance de la loi, retrouver leurs parents;

« Considérant qu*en principe, c’est à la société, ou prévoyance collective, à se préoccuper du sort des faibles et des indigents; que l’enfant abandonné ôtant l’être le plus faible, le plus indigent, le plus menacé clans son existence et dans son développement moral, la société, à défaut du père eide la mère ou des ascendants, doit se charger de l’entretien et de l’éducation de cet enfant;

« Considérant, en outre, que ce sont les enfants abandonnés qui peuplent de préférence les prisons et les bagnes, où la société paie leur entretien; et qu’une législation vraiment humaine et prudente doit s’appliquera prévenir le mal plutôt qu’à y apporter un tardif remède;

« Un crédit annuel de dix millions est ouvert au ministère de l’intérieur pour la fondation d’hospices-écoles, où les enfants naturels sans parents reconnus trouveront un asile, une éducation professionnelle et une direction qui remplace la famille.

« Jacques,

« Charpentier, enfant naturel abandonné. »

Que feront nos députés de l’ordre inoral? S’occuperont-ils de cette grave question? Accableront-ils encore la femme déjà si accablée par la nature et par nos lois? Ou reconnaîtront-ils à l’homme une part de responsabilité dans ce crime plus funeste à l’ordre social qu’un vol ou môme un assassinat : jeter dans la vie, vouer à toutes les misères et à tous les vices un pauvre être qui n’a pas demandé à naître? Effaceront-ils enfin de notre législation civile ce honteux article qui interdit la recherche delà paternité cf. met ainsi plus de quinze ceul mille Français hors la loi, hors le droit?

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Contraste insuffisant NF Z 43-120-14

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