‹ Crimes de L'amourChapitre 59 sur 60 · LE CHATIMENT · texte numérisé non relu

LE CHATIMENT

Que devint le procès?

Le procès n’a pas été jugé. Il ne se jugera jamais. •

Le dossier de l’affaire a disparu, soit qu’il ait été brûlé, soit qu’il ait été soustrait dans l’incendie du Palais-de-Justice. :

Ce serait une enquête a recommencer. Or, Bradàcier et ; sa complice La Jaunisse se sont évadés pendant la Commune. Ont-ils été tués dans les journés de mai, ou ontils franchi la frontière? On n’a pu recueillir aucun renseignement à ce- sujet.

La famille de Corbière n’a d’ailleurs aucun intérêt à remuer cette scandaleuse affaire qui pourrait amener un de ses membres sur les bancs de la cour d’assises. • •

Toutefois, la participation indirecte de M. de Noiregent à l’assassinat de son neveu se connut à Vieuxbourg, oîi cet événement produisit une profonde sensation et alimenta longtemps les commérages de la petite ville.

Or, F histoire se racontait tout haut, attendu que M. de Noiregent, ayant perdu tout pouvoir et toute influence, n’était plus à redouter.

Sa conduite anti-patriotique pendant la guerre avait achevé de le perdre dans l’opinion publique; car c’était un cœur bas, haineux, qui poussait l’ambition personnelle et les rancunes politiques jusqu’à préférer la France vaincue plutôt que- républicaine. Aussi, malgré ses lamentations et les anathèmes qu’il lança contre le gouvernement de la défense, se réjouit-il, dans son for intérieur, d’une défaite qui allait rendre le pouvoir aux monarchistes.

Lors les élections de février 1871, il crut donc le moment favorable pour poser sa candidature. Mais, grâce à l’inllueuce qu’avaient reconquise Denis Berthaud et ses amis, il échoua honteusement.

Un autre incident qu’il ne pouvait prévoir, le cloua au pilori de l’opinion.

La Fouine tomba gravement malade. Elle manda à son lit de mort Denis Berthaud, qui. se rendit à son appel.

M. de Noiregent n’avait-il pas suffisamment récompensé ses services? Eprouvait-

elle quelques remords? Quoi qu’il eu fût, voici l’étrange confession qu’elle fit àson ancien voisin Berthaud.

— Avant de mourir, dit-elle, je veux me confesser à un honnête homme et vous demander pardon, mon bon Denis. Je crois que je n’obtiendrai le pardon de Dieu que si vous m’accordez le vôtre.

Elle lui raconta alors et l’espionnage auquel elle s’était livrée, et ses bavardages calculés, et l’entremise d’Hortense pour perdre Adrienne k Vieuxbourg comme à Paris.

Eu écoutant cette confession, il prenait à Berthaud de sauvages envies d’étrangler cette malheureuse, qui leur avait fait tant de mal. Il se contint ; car il voulait tout savoir.

Quand elle eut achevé ces aveux :

— Maintenant, ajouta-t-elle* j’ai encore une déclaration à faire ; mais je voudrais parler devant un autre témoin; parce qu’il faut que ce misérable Noiregent soit démasqué. Or, tout le monde vous sait son ennemi; et vous ôtes trop intéressé dans cette affaire pour qu’on Vous croie, si vous êtes seul k le répéter.

Denis appela son locataire, M. Bernard, qui jouissait de la considération publique.

— Ecoutez doue, reprit La Fouine en serrant un crucifix sur sa poitrine et en ponctuant son récit d’hésitations pénibles. Avant de connaître mon pauvre Perrnchot, il m’est arrivé malheur... J’ai commis une faute... une faute que je suis parvenue k cacher atout Vieuxbourg... Je pourrais mourir avec ma réputation d’honnête femme; mais ma conscience m’oblige à parler... Jacques, ce brave Jacques, que vous avez élevé comme votre propre enfant...

— Eh bien? dit Denis. .

— C’est mon fils, mon fils que j’ai lâchement abandonné* parce que son père, son infâme père nous avait abandonnés tous les deux.

— Et son père, qui est-il? demanda Denis, frémissant de ce qu’il allait apprendre.

— C’est M. de Noiregent, répondit La Fouine d’une voix étranglée par la honte.

— Jacques ! mou brave Jacques, le fils d’un pareil scélérat ! Oh ! c’est impossible !

— Cela est pourtant, continua madame Perruchet. Tenez, hier, M. de Noiregent était ici, à la place même où vous êtes assis. Je lui ai reproché ia ladrerie qu’il a toujours montrée à mon égard. Mais comme je u’ai plus besoin de rien, je l’ai supplié de réparer sa faute en léguant k notre fils une partie de sa fortune. Il a refusé net, et de que! ton méprisaut! Je l’ai menacé de parler, s’il persistait dans son refus. Il a persisté en me traitant de folle. C’est pourquoi je parle aujourd’hui. Car il mérite un châtiment. Pour lui, qui a toujours si bieu joué sou jeu et trompé tout le monde, la plus dure punition, c’est d’être enfin connu pour ce qu'il est. Et je vous dis, moi, qui le connais bien, que c’est le cœur le plus sec, l’homme le plus égoïste, le plus grand hypocrite, le plus venimeux serpent k qui femme ait jamais donné le jour.

Tout Vieuxbourg connut la confession de La Fouine. Et quels racontars, quelles gorges-chaudes, quels commentaires et amplifications cette confession ne souleva-t-elle pas! Elle causa une véritable agitation dans les faubourgs.

M. de Noiregent, qui n avait plus son espionne habituelle, n’en fut pas informé. Autrement, il se fût soustrait sans doute k l’indignation publique.

Deux jours après, La Fouine mourut dans la plus graude misère.

Sa mort, qui rendit indulgent pour sa mémoire, augmenta l’exaspération du peuple des faubourgs contre M. de Noiregent.

Le lendemain de cette mort, madame de Corbière mandait son cher beau-frère pour le prier de raccompagner à l’office; car ML de Corbière, déplus en plus enfoncé dans ses profondes études, ne sortait jamais avec elle.

Pauvre Elodie ! Quels changements dans sa vie !

Son visage, autre fois si placide, exprime maintenant une douleur, un désespoir saus bornes. Une complète indifférence, une sorte d’anéantissement a remplacé son

inquiète et fiévreuse activité.

Et quel désordre, quel désarroi dans cette maison autrefois si méticuleusement ordonnée! Les petits rideaux des fenêtres sont jaunes, enfumés. Les parquets, ou l’on se mirait comme dans une glace, sont ternes, presque boueux. Les meubles sont blancs de poussière ou encombrés d’effets jetés pêle-mêle. Non-seulement madame de Corbière ne range plus, ne frotte plus, n’époussette plus; mais le mouvement lui fait horreur; elle ne veut même pas qu’on range et qu’on époussette autour d’elle.

— A quoi bon ! soupire-t-eile.

Justine et Françoise ne trottinent plus comme autrefois sur les pas de leur maîtresse ; elles glissent comme des ombres. Et plus de ces bons dîners* plus de ces exquises confiseries, de ces pâtisseries raffinées! Justine prétend qu’elle se gâte la main.

Madame de Corbière ne pense même plus. Depuis le sinistre événement, elle ne sort que pour se rendre aux offices, et elle passe des journées entières à tourner son rosaire entre ses doigts. Elle se ruine en messes et en aumônes pour obtenir le repos de l’âme de son fils. À l’idée qu’il est mort en état de péché mortel et qu’il va brûler pendant l’éternité, elle éprouve des tressaillements nerveux et parfois tombe dans des syncopes dont il est difficile de la tirer.

M. de Noiregent était la seule personne qu’elle vît avec plaisir ; car elle était loin de se douter que son bon Guillaume avait été l’instigateur de l’assassinat de son fils. *

— Mou bon frère, lui dit-elle, votre bras, je vous en prie. Car je veux aller aujourd’hui à la chapelle de la Trinité. Il me semble que le bon Dieu enteud mieux mes prières dans cette petite et ancienne chapelle que dans la nouvelle église du quartier neuf.

La chapelle dont parlait madame de Corbière, était située au bas du faubourg des Vignerons.

M. de Noiregent lui offrit son bras et la conduisit à l’office, sans remarquer la curiosité haineuse dont il était l’objet.

Mais, au sortir de la messe, une foule compacte et irritée l’attendait.

— À bas le tartufe! criail-on. À bas le despote! à bas le faiseur de pauvres et de bâtards !

Soudaiu, cette foule s’écarta.

Un enterrement approchait, un pauvre et piteux enterrement. C’était celui de La Fouine.

M. de Noiregent, dans son trouble, oublia de se découvrir. .

— Le lâche ! s’écria un vigneron en jetant, d’un coup de poing, son chapeau à terre. 11 renie cette femme, sa victime et sa complice. À genoux !

— À genoux ! à genoux ! répétèrent toutes» les voix.

Il voulut résister.

Alors, la foule furieuse se précipita sur lui. Et deux hommes vigoureux le forcèrent à s’agenouiller devant le cercueil de La Fouine.

— 11 faut qu’il suive l’enterrement jusqu’au cimetière, chapeau bas, cria encore la même voix.

— Oui ! oui ! chapeau bas, cria-t-on.

— : Serez-vous doue sans pitié, essaya de dire M. de Noiregent, pour cette femme évanouie?

Madame de Corbière, en cet instant, venait de perdre. connaissance, et elle n’entendit pas ces mots accusateurs :

— Il parle de pitié, lui, l’assassin !

La fouie, en. s’excitant, arrivait ainsi au paroxysme de l’irritation. Elle pouvait se livrer à quelque excès regrettable, lorsque apparut Denis Bertbaud, ceint de son écharpe.

Il venait d’apprendre que les faubourgs s’étaient ameutés contre M. de Noiregent et menaçaient de lui faire tm mauvais parti.

Il accourait pour le délivrer. .

- — Mais c’est votre ennemi, lui dit-on, et nous voulons écraser cette bête

venimeuse.

— Avant tout, c’est mon administré, répondit noblement Denis. Comme maire, je dois le protéger. Séparez-vous donc, mes amis. Le mépris général et les reproches de sa conscience lui sont un châtiment plus terrible, croyez-moi, que vos violences et vos injures.

Alors, la foule impressionnable, touchée de tant de grandeur d’âme, passa soudain de l’excès de la fureur à l’excès de l’enthousiasme.

— Vive Berthaud ! cria-t-on, vive monsieur le maire 1 vive le grand citoyen 1 A ces cris, la figure de M. de Noiregent, tout à f heure pâle et bouleversée, devint cadavérique.

Denis Berthaud protégea sa retraite et fit transporter chez elle madame de Corbière évanouie.

Mais eu rentrant chez lui, M. de Noiregent s’abandonna à un tel accès de rage, qu’il en prit une attaque d’apoplexie, une- première attaque dont il ue mourut point toutefois, mais qui l’enlaidit encore et augmenta son irritabilité et sa misanthropie.

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