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CHAPITRE VII

DE l'expertise MENTALE

L'examen de l'état mental d'un sujet soupçonné de folie est une des tâches les plus délicates que le médecin aliéniste puisse avoir à remplir. Elle exige une connaissance approfondie des maladies mentales et de la manière d'être, des mœurs des aliénés. Assurément la science des maladies mentales n'a pas la rigueur des sciences mathématiques ; elle repose cependant sur une hase assez large, base qui, du reste, sert d'assises à toutes les sciences naturelles : je veux dire l'observation. Or, l'observation nous apprend comment naissent les maladies de l'esprit, comment elles évoluent, au milieu de quels incidents et de quels accidents. Ces faits sont nets, précis, indubitables : ce sont presque des lois ; de telle sorte que nous possédons ainsi des règles certaines pour reconnaître les diverses sortes

de folies et distinguer les aliénations vraies des aliénations simulées. Mais, comme je le disais tout à l'heure, la connaissance approfondie des différentes folies et des diverses formes délirantes dans la même folie est de toute nécessité pour l'appréciation de l'état mental des aliénés. Sans cette connaissance, on est exposé à des erreurs de toute espèce, et les mille et mille circonstances et particularités qui éclairent l'aliéniste informé, qui viennent corroborer ses premières observations, qui s'unissent, se pressent, j'oserai dire, de telle façon que tout cet ensemble prend un corps à ses yeux et ne lui permet aucun doute, tout cela échappe au médecin qui n'est pas familier avec la médecine mentale, et celui-ci demeure dans un doute pénible qui ne lui permet ni de voir ni de montrer la vérité. D'un autre côté, les aliénés affectent, suivant qu'ils offrent telle ou telle affection, suivant qu'ils sont arrivés à telle ou telle période d'une psychose donnée, des allures spéciales qu'on ne parvient à connaître que par la longue fréquentation des malades. Les façons d'agir, les mœurs des aliénés peuvent assurément être constatées partout, et l'excellence de l'observation dépen-

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dra surtout de l'observateur même. Je dois faire remarquer cependant que pour tout cas délicat, offrant même simplement quelque difficulté, le milieu le plus favorable pour un tel examen sera toujours un établissement spécial. Là, en effet, le malade est l'objet d'une attention exercée, si je puis dire, et de tous les instants. Alors même qu'il n'est pas sous les yeux du médecin, "des gardiens, habitués à vivre au milieu des aliénés, ne le perdent pas de vue et ne manquent pas de signaler les faits que l'expert peut avoir intérêt à connaître. L'asile est donc par excellence le lieu de l'observation et comme un des adjuvants de l'expertise.

Occupons-nous maintenant de l'examen luimême et traçons les règles qui nous paraissent devoir conduire le mieux au but que se propose le médecin, à savoir la connaissance certaine de l'état mental du sujet en observation.

Outre l'observation journalière et tacite, en quelque sorte, à laquelle le médecin d'asile soumet nécessairement l'aliéné à chacune de ses visites, il a encore recours à des interrogatoires plus ou moins répétés, suivant les nécessités et les difficultés de l'expertise. Mais

c'est seulement après une observation préalable dB quelque durée et quand il aura pris connaissance de tous les renseignements recueillis par la justice, que l'expert pourra procéder avec quelque fruit à l'interrogatoire dont nous nous occupons en ce moment et sur lequel nous croyons utile de faire quelques courtes remarques.

Il est peu de médeciiîs au courant de la médecine légale des aliénés, qui n'aient eu l'occasion de parcourir des rapports consistant uniquement dans des interrogatoires multipliés, auxquels les malheureux aliénés sont soumis comme s'il s'agissait d'une nouvelle instruction criminelle. Je ne saurais comprendre, pour ma part, cette façon d'expertise qui consiste pour ainsi dire à fatiguer l'aliéné par des questions plus ou moins insidieuses et à chercher à le mettre en contradiction avec lui-même. Eûton quelques soupçons sur la possibilité d'une simulation, je ne crois pas qu'il soit bon de presser le malade de questions sans fm, le fatiguant, l'obsédant, le torturant en quelque sorte. Une telle façon de procéder, loin de conduire l'expert à la connaissance de la vérité, peut l'induire en erreur. On trouble ainsi

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l'aliéné, on Tégare, et celui-ci peut à son tour par des réponses faites en vue de se défendre, égarer celui qui l'interroge. En tous cas, on intimide à coup sûr le malade et, par suite, on ne lui laisse pas la libre manifestation de ses idées, qu'il dissimulera encore parfois, s'il soupçonne que l'expert veuille lui tendre quelque piège. C'est tout à la fois le sentiment profond que j'ai de la dignité du rôle de l'expert et de la sympathique pitié que doit toujours inspirer le malade en observation qui me fait difficilement accepter certains moyens d'expertise, de finesse vulgaire, ne me paraissant pas relever suffisamment des procédés de la science et semblant, par conséquent, sortir des véritables limites d'une inquisition légitime. J'ai entendu raconter l'histoire d'un individu sur l'état mental duquel deux médecins étaient absolument indécis. Nombre de faits observés semblaient militer en faveur de la folie ; d'autres paraissaient devoir faire écarter la supposition d'un état mental anormal. Pour s'éclairer, les experts convinrent de dire, en présence du sujet qu'ils observaient, qu'ils trouvaient bien chez lui tous les signes de la folie, sauf un : à savoir qu'il ne se salissait pas

la nuit. La nuit suivante, le patient en observation se salit, en effet, et les experts conclurent à la simulation, s'applaudissant de la réussite de leur stratagème. On sait que Marc fut convaincu de la réalité d'une aliénation par la non réussite d'un moyen à peu près semblable. Je ne saurais approuver une telle manière d'agir. Outre que l'accident qui sert à faire la prétendue preuve cherchée peut être le résultat d'une simple coïncidence, je ne crois pas qu'un incident de si minime importance puisse jamais donner une certitude complète. C'est sur un ensemble de circonstances autrement nombreuses et précises qu'une conviction peut se baser en médecine légale ; mais ce qu'il faut proclamer hautement, c'est que la psychiatrie serait une science bien incertaine et bien précaire, j'allais dire absolument vaine, si l'on n'avait, pour reconnaître l'intégrité mentale d'un inculpé ou son insanité d'esprit, que le critérium boiteux d'une surprise à laquelle le sujet examiné se devra laisser prendre. Non, ce n'est pas ainsi que l'expert doit procéder, et une telle manière d'agir n'est digne ni de la mission qui lui est confiée par la justice, ni de la science mentale aujourd'hui assez précise et

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assez avancée pour que celui qui la sait véritablement puisse ne point errer facilement.

C'est encore avec une conviction plus grande que je m'élèverai contre l'emploi des pointes de feu, de l'électricité, simplement de la douche, pour amener un inculpé soupçonné de simulation à avouer sa supercherie. De tels moyens proposés par des hommes dont on ne saurait suspecter l'honnêteté, dont quelquesuns même ont montré, dans une longue carrière, un véritable dévouement à la cause des aliénés, me paraissent pourtant devoir être absolument rejetés. Il y a là quelque chose qui choque l'esprit et qui est absolument en contradiction avec les sentiments d'humanité, que les constants progrès d'une civilisation aux tendances généreuses font chaque jour prévaloir davantage.

Je ne saurais non plus approuver une autre pratique qui a été préconisée par un aliéniste éminent entre tous, à qui je n'ai pas marchandé l'éloge, et qui est, du reste, au-dessus de tout soupçon, quant à la pureté de ses intentions. Morel, en effet, a employé l'éthérisation pour chercher à s'éclairer dans certains cas d'appréciation difficile. A son sentiment, sous

l'influence de l'agent anesthésique, les simulateurs devaient livrer leur secret. 11 était persuadé, par quelques faits qu'il avait cru nettement constater, que les véritables aliénés parlent sous l'influence de Tébriété par Féther le langage délirant que comporte l'affection dont ils sont atteints : il en devait être tout autrement pour le simulateur qui décèlerait ainsi sa fraude. Cette façon de voir ne me paraît pas pouvoir être acceptée. Il me semble que demander à un individu sous l'influence de l'éther, c'est-à-dire en proie à un délire artificiel, la révélation de son état mental véritable, est un moyen singulièrement illusoire. Mais alors même qu'il serait permis d'espérer trouver ainsi quelques indices pouvant conduire à la connaissance de la vérité, je pense avec Tardieu que de tels moyens « par cela seul qu'ils peuvent n'être pas sans inconvénients pour la santé, ni même sans péril pour la vie, doivent être sévèrement bannis de la pratique du médecin légiste. (1) « Ce que je dis ici de l'éther, je le dirais du chloroforme, du haschisch, de ^ l'opium, etc.

(l) A. ÏARDiED. — Etude médico-légale sur la folie^ p. '235,

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Avant de quitter le paragraphe que je consacre ici à l'examen direct de l'aliéné, j'ai à peine besoin de rappeler que l'état physique du sujet en observation sera l'objet d'une attention toute particulière, tant au point de vue des troubles pathologiques adventifs — somatiques ou dynamiques, — que des signes de dégénérescence dont Morel, Campagne (1), Legrand du Saulle et Jules Falret ont indiqué les traits. Si quelques-uns de ces signes n'ont isolément qu'une minime valeur, quand on les trouve réunis à des troubles évidents de l'esprit et à des formes particulières de ces troubles chez des individus présentant une tare hérotlitaire, ils acquièrent une signification que l'expert ne saurait méconnaître, ni se dispenser de mettre en lumière.

Ces remarques faites au sujet de l'observation directe des malades, nous allons aborder une question qui n'est pas de moindre importance au point de vue de l'expertise : je veux parler des écrits des aliénés.

L'examen des écrits des aliénés ne doit jamais être négligé, et il arrivera parfois que

,1; Campagne, — La manie raisonnante, passim.

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l'expert pourra découvrir ainsi l'existence de troubles morbides que l'examen direct ne lui avait pas permis de constater. 11 est, en effet, des aliénés qui, dans leurs discours, n'exposent pas facilement leurs idées délirantes, qu'ils dénoncent beaucoup plus volontiers — et avec un luxe de détails auxquels on ne se serait pas attendu — dans les lettres qu'on leur fait écrire. De là, la nécessité de cette sorte d'examen et l'utilité grande pour le médecin de bien connaître la nature, variable suivant les diverses affections dont les malades sont atteints, de ces productions parfois si nettement caractéristiques.

Les écrits des aliénés doivent être consiàérés à deux points de vue différents : au point de vue de la teneur même de la lettre, des idées qui y sont exprimées et à celui, parfois au moins aussi important, de la forme matérielle, purement graphique de l'écrit.

Nous n'avons pas à nous étendre beaucoup sur le premier point. Il nous suffira de dire que les lettres des aliénés roulent assez fréquemment sur le sujet habituel de leur délire el qu'elles en indiquent très nettement le caractère. Incohérentes dans la manie et la démence,

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elles retracent chez les persécutés les poursuites dont ces malheureux se croient l'objet et décrivent les projets ambitieux du mégalomane avec un enchaînement dans les idées qui manque absolument aux productions des maniaques et des déments. Enfin, les écrits de la plupart des paralysés, pour me borner à ces exemples, offrent également le reflet de leur délire tout à la fois incohérent et ambitieux.

Un autre aspect sous lequel les écrits des aliénés doivent être considérés, c'est leur l'orme même, l'aspect extérieur qu'ils présentent. Nous devons examiner ici, au moins succinctement, le caractère purement graphique des écrits des fous dans les diverses formes délirantes.

Les maniaques n'écrivent pas très fréquemment. Quand ils écrivent, outre l'incohérence des idées que Ton relève à l'ordinaire dans les lettres de ces sortes de malades, on voit que la plupart du temps les lignes en sont irrégulièrement tracées. Le papier est parfois couvert de mots écrits dans tous les sens, entremêlés de signes et de dessins de toute sorte, et il semble que le décousu, l'incohérence de la pensée se révèlent encore dans son

expression matérielle. Le désordre est physique, en quelque sorte, et d'autant plus grand que le délire lui-même est plus aigu , que l'esprit est plus profondément troublé.

Les lypémaniaques, au moins dans la période aiguë de leur maladie, écrivent moins volontiers que les maniaques. Une ou deux lignes péniblement tracées, voilà souvent tout ce que l'on peut en obtenir. Il arrivera quelquefois que quelques emblèmes religieux viendront illustrer la lettre, caractère qui se rencontre aussi chez certains épileptiques offrant des idées mystiques dans les périodes de dépression que Ton voit suivre parfois l'agitation consécutive aux crises ou succéder même à ces troubles convulsifs.

Si les maniaques et les lypémaniaques à délire général écrivent assez peu, il en est tout autrement des persécutés. Ces aliénés sont extrêmement prodigues en écrits de toute sorte : ce sont les plus effrénés consommateurs de calepins et de cahiers que renferment les asiles. Leur pensée est, en quelque sorte, toujours trop à l'étroit, quel que soit le nombre de feuillets qu'ils aient à leur disposition. Aussi, tout ce qu'ils écrivent est-il serré, d'une écriture

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fine, le papier étant couvert tout entier. Parfois même , des lignes verticalement , puis obliquement tracées, leur permettent de tripler l'espace toujours trop limité, à leur gré, qui leur est accordé pour raconter les embûches de toutes sortes dont ils ont été l'objet. Un autre caractère qui frappe quand on examine les écrits des persécutés, c'est le nombre de mots soulignés qu'on y rencontre, les points d'exclamation qu'ils prodiguent, les dispositions bizarres qu'ils prennent parfois pour mettre en évidence certaines particularités de leurs récits sur lesquelles ils veulent attirer spécialement l'attention. J'ajouterai enfin que quelques persécutés cachent parfois leur pensée, qu'ils craignent de voir pénétrer par leurs ennemis, dans des acrostiches plus ou moins bien composés, et j'aurai ainsi exposé ce qu'il y a de saillant dans les écrits de ces aliénés que le médecin légiste rencontre si souvent sur sa route.

Les déments et les imbéciles offrent aussi dans les caractères graphiques de leurs écrits quelque chose de caractéristique. L'insuffisance de l'esprit, congénitale chez ces derniers, acquise chez les autres, se révèle assez sou-

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vent par la bizarrerie, mais surtout par l'insignifiance ou, si Ton aime mieux, par l'insuffisance des traits employés. Le peu d'habileté des imbéciles, qui n'ont jamais pu arriver à des résultats graphiques convenables, et la déchéance mentale des déments rapprochent les productions de ces sortes d'aliénés. 11 y a des nuances nombreuses dans les défectueux écrits de tous ces insuffisants ; mais un examen un peu attentif permet pourtant, en général, d'y reconnaître assez facilement les caractères que je viens de signaler.

Une classe de fous dont les lettres portent à .un haut degré le cachet de l'atïection dont ils sont atteints, sont les paralysés généraux. Un peu différents suivant les diverses phases de la maladie de leurs auteurs, ces écrits offrent presque toujours des traits facilement reconnaissables. Quand l'affection est à son début, l'écriture est encore ferme et régulière ; mais on rencontre assez souvent dans les lettres de ces aliénés des mots passés, des surcharges, des erreurs grossières, des chiffres dont la fausseté est absolument évidente pour tous, excepté pour le malade. Plus tard, et par une progression plus ou moins rapide, plus ou

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moins insensible, suivant les cas, les mots passés augmentent, les irrégularités sont de plus en plus flagrantes ; mais, en même temps, l'écriture devient troublée, chaque lettre est formée par une série de zigzags, jusqu'au moment où le pauvre paralytique peut à peine arriver à tracer une signature absolument informe. J'ajouterai que les écrits des paralytiques sont souvent sales, remplis de taches de toute sorte, traduisant ainsi grossièrement, si je puis dire, l'absolue déchéance de leurs auteurs.

Une question connexe à celle que nous venons d'examiner, mais qui est loin d'avoir la même importance au point de vue de la médecine légale des aliénés, est celle des dessins composés par les fous. Tardieu avait dit un mot de ces bizarres productions, mais il s'était borné à montrer que l'aliéné ne dessine pas la plupart du temps comme un homme sain d'esprit: En 1876, j'ai repris cette étude et j'ai pu faire voir que non seulement les dessins d'un aliéné sont très dissemblables de ceux d'un sujet jouissant de son intégrité mentale, mais que ces singulières représentations graphiques varient suivant le genre d'affection dont leur

auteur est atteint. Je ne voudrais pas qu'on s'imaginât que j'accorde aux dessins des fous une valeur diagnostique qu'ils ne sauraient avoir. Les signes tirés de l'examen direct et des écrits des aliénés ont une importance qui rejette. à une place secondaire les dessins dans la folie. Mais ces productions bizarres étant mises au rang qui leur convient, j'ai pensé qu'il y avait intérêt à en dire quelques mots

Comme j'ai montré que cela arrivait pour les écrits des aliénés, les dessins des fous sont empreints, en quelque sorte, de leurs conceptions délirantes. Incohérents comme la pensée de leurs auteurs dans la manie, ils offrent dans le délire de persécution comme un reflet des préoccupations morbides dont sont assiégés ces sortes de malades. Les dessins des persécutés consistent, en effet, en scènes retraçant les tortures dont ils se croient l'objet, en emblèmes auxquels ils accordent une signification spéciale : un lion blessé, par exemple, les balances de la justice, des symboles de délivrance. Le mégalomane, que des idées tout ambitieuses possèdent entièrement, traduira également sur le papier l'objet habituel de ses

préoccupations maladives. Aussi, ce que l'on rencontre le plus habituellement dans les dessins de ces sortes de malades consiste en plans de machines, de palais, de jardins, etc. Et comme dans la mégalomanie et le délire de persécution, les idées fausses du malade s'enchaînent néanmoins logiquement, le dessin de ces sortes de fous est net, cohérent, arrêté.

Pour ce qui est du dément et de l'imbécile, leurs productions graphiques sont marquées au sceau de leur faiblesse intellectuelle. Le dément dessine volontiers des maisons, des animaux, des arbres, qui sont d'une insignifiance rare et qui, parfois, se transforment sous sa main qui semble suivre le déraillement de sa pensée. Une jeune démente que j'ai eue longtemps sous les yeux commençait le dessin d'un chat qui, finalement, devenait un tronc d'arbre. L'imbécile commet, lui aussi,- si l'on veut bien me passer l'expression, des dessins informes qui sont comme la caractéristique de son insuffisance mentale ; et, si imparfaite, si grotesque que soit son œuvre, il en est absolument satisfait.

Quant aux dessins du paralysé général, bien qu'ambitieux d'intention, ils offrent une in-

signifiance semblable à celle de l'esprit du malade. Le palais que le paralytique croit dessiner est un ridicule et comme un pénible amas de lignes qu'il demeure néanmoins fier d'avoir tracées ; le bouillant coursier qu'il s'ingénie à reproduire ne saurait, même de loin, soutenir la comparaison avec le cheval de l'épigramme de Palladas : « Une queue à laquelle pend une rosse défaillante. »

Lorsque le lecteur saura que les aliénés à idées religieuses dessinent souvent des croix et des emblèmes mystiques et que les érotomanes s'efforcent volontiers défaire revivre sous leur crayon l'objet de leur admiration passionnée, il aura, je pense, une suffisante notion d'un sujet sur lequel je ne voudrais pas trop longuement m'arrêter.

Un des points parfois les plus délicats de l'expertise est la nécessité où se trouve le médecin de se prononcer sur la responsabilité de l'inculpé dont on l'a chargé de constater l'état mental. Dans le plus grand nombre des cas, la question est nette et ne permet pas l'hésitation. L'égarement de l'esprit est tel qu'il ne saurait y avoir aucune espèce de doute, même dans l'esprit des personnes étrangères à

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la médecine mentale, sur l'irresponsabilité absolue du malade. D'autres fois cependant l'altération des facultés est encore très facile à apprécier; mais on ne constate pas chez l'aliéné le degré d'égarement qui rend claire pour tous l'impossibilité où il s'est trouvé do mesurer la portée de ses actes : le malade raisonne juste sur un certain nombre de points ou bien encore possède des facultés simplement incomplètes. De l'existence de cet état mixte, en quelque sorte, est né l'usage de l'admission, pour certains aliénés, de la responsabilité partielle. On a défendu cette manière de voir en disant que si l'on ne considérait pas les aliénés comme responsables jusqu'à un certain point, la vie dans l'intérieur des asiles ne serait pas possible, puisqu'il faut à chaque instant, dans ces sortes de maisons, redresser des écarts, réprimander, récompenser ou punir. Cela est fort bien , cela paraît tout d'abord assez spécieux, mais ne saurait pourtant supporter l'examen. On récompense, on redresse, on réprimande dans les asiles, dites-vous? soit; mais quel rapport peut- il y avoir entre les mesures de discipline d'un établissement hospitalier, entre une réprimande,

un bain, une douche même — dont l'emploi, comme moyen de répression, n'est plus guère de mise aujourd'hui — quel rapport entre ces choses et dix ans de travaux forcés ?

Et puis, que signifie cet à peu près dans la peine, cette sorte de justice mitigée se traduisant par des circonstances atténuantes ? A l'intention semi-criminelle, si je puis dire, au lieu de travaux forcés, vous avez donné la prison ; pour la maladie, qu'avez-vous fait ? Plus on réfléchit à ces choses graves, plus on est tenté de penser que le compromis malheureux de la responsabilité limitée, quand il ne vient pas d'idées théoriques fausses ou de l'embarras des experts, reconnaît pour cause un défaut de confiance dans les représentants de la justice : injure imméritée, car il n'y a pas pays au monde où les magistrats sachent mieux qu'en France entendre une affirmation scientifique sérieuse soutenue par une parole honnête.

Cela dit, j'ajouterai qu'il ne faudrait cependant pas méconnaître les difficultés de la question que nous traitons ici. Ce qui, à bon droit, a longtemps préoccupé et préoccupe encore les magistrats, c'est la possibilité de voir rendre à

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la vie commune, après giiérison, un homme ayant commis un crime sous l'influence d'une idée délirante et qui, à un moment donné, peut de nouveau perdre la raison et devenir encore un danger pour la sécurité publique. Cette préoccupation est juste et digne de ceux qui sont chargés de sauvegarder les plus graves intérêts sociaux. Mais la loi seule peut apporter à une situation délicate le correctif nécessaire. Bien qu'on vante peut-être outre mesure les législations étrangères en ce qui concerne le régime des aliénés, il faut reconnaître qu'en Angleterre et en Ecosse nous avons été devancés sur le point spécial qui nous arrête en ce moment, ainsi que l'a montré M. Foville dans un remarquable travail (1) sur la législation des aliénés dans le Royaume-Uni. Chez nos voisins, la plupart des accusés qui échappent à une pénalité légale par suite d'un verdict du jury les déclarant acquittés pour cause de folie, sont internés, sur l'ordre de la cour devant laquelle ils ont comparu, dans deux asiles spéciaux : l'asile de Broadmoor pour

(1) Foville. — La législation relative aux aliénés m Angleterre et en Ecosse.

l'Angleterre, un quartier de la prison de Perth pour l'Ecosse, et la sortie de ces aliénés, en cas de guérison, est soumise à des règles particulières, cette sortie étant parfois définitive, mais pouvant aussi être simplement conditionnelle, ce qui permet alors de réintégrer les malades en cas de rechute à quelque époque que ce soit.

Je ne voudrais pas clore ce chapitre sans parler de la disposition morale que le médecin doit apporter dans l'expertise. Chargé de l'examen de malheureux que sa décision peut arracher à une peine infamante, arbitre par conséquent de l'honneur des familles, il ne saurait non plus perdre de vue les intérêts de la société qu'il doit respecter au même degré. 11 n'est donc pas de mission plus haute que celle du médecin appelé à se prononcer sur l'étal mental d'un inculpé, et qui exige une plus exacte équité. Si dans les cas ordinaires son honnêteté suffit à l'expert, dans quelques rencontres, illui faudra quelque chose déplus. Il est des circonstances malheureuses où la passion vient se mêler à ces choses, où une opinion publique prévenue semble vouloir peser de son occulte influence sur la décision attendue. Cette in-

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fluence, le médecin doit réagir contre elle; sans hésitation il la doit écarter, quelques dommages que puisse entraîner pour lui cette façon d'agir. Ni la crainte de déplaire à l'opinion courante , ni l'impopularité qu'il doit recueillir à se prononcer dans le sens de la vérité, ni les murmures qu'il peut soulever, ni les blâmes ouverts, ni la disgrâce cachée, rien ne doit influer sur sa décision. Il n'a et ne saurait avoir qu'un guide : la vérité et la science ; qu'un juge : sa conscience, dont il doit toujours pouvoir entendre sans inquiétude et sans trouble la réponse secrète aux heures silencieuses.

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