CHAPITRE VI
Nous avons parlé plus haut du crime du sergent Bertrand, que nous avons examiné simplement au point de vue des actes de profanation impudique auxquels se livrait cet individu sur les corps des femmes qu'il parvenait à déterrer. Mais ce penchant odieux n'existait pas seul chez ce malheureux qui éprouvait un plaisir aussi étrange que monstrueux à frapper les cadavres, à les déchirer, à les mutiler. Le récit fait par Bertrand de quelques-unes de ces mutilations est particulièrement instructif, et nous en extrairons quelques passages.
C'est à Bléré, petite ville des environs de Tours, que Bertrand commit la première violation de sépulture. « Etant allé me promener dans la campagne avec un de mes amis, écritil dans le manuscrit laissé à M. le D"" Marchai, la curiosité me fit entrer dans un cimetière qui se trouvait près de la route. Une personne
avait été enterrée la veille. Les fossoyeurs, d'après ce qui m'a été dit le lendemain, ayant été surpris par la pluie, n'avaient pu achever de remplir la fosse et avaient de plus laissé leurs outils à côté. A cette vue, les idées les plus noires me vinrent ; feus un violent mal de tête ; mon cœur battit avec force ; je ne me possédais plus. Je prétextai un motif pour rentrer de suite en ville. M'étant débarrassé de mon camarade, je retournai au cimetière, et sans faire attention aux ouvriers qui travaillaient dans les vignes qui touchaient au cimetière, je saisis une pelle et je me mis à creuser avec une activité dont j'aurais été incapable dans tout autre moment. Déjà, j'avais retiré le corps mort. Ne me trouvant muni d'aucun instrument tranchant pour le mutiler, je commençai à le frapper avec la pelle que je tenais à la main avec une rage que je ne puis encore m'exphquer (I). » Ailleurs, ce malheureux écrit encore au sujet des corps de femmes qu'il avait déterrés au cimetière de Montparnasse : « Après avoir assouvi ma passion brutale sur leurs cadavres,
(1) Tardieu. — Elude médico-légale sur les attentats aux mœurs, p. 1 1 5.
leur avoir ouvert le ventre et en avoir retiré les entrailles, je leur fendis la bouche, je leur coupai les membres, je leur lacérai le corps dans tous les sens, ce qui ne m'était pas encore arrivé. Ma fureur ne fut pas satisfaite après ces actes horribles: je saisis les membres coupés, je me mis à les tordre, à jouer avec, comme un chat avec sa proie ; j'aurais voulu pouvoir les anéantir (1). »
Il est difficile de ne pas voir dans tous ces actes atroces le résultat d'une impulsion maladive. Tout dans cet horrible récit porte le cachet de la folie impulsive avec perversion des instincts. On voit l'impulsion revenir par accès ; elle est obsédante, insurmontable; elle pousse celui qui l'éprouve à satisfaire son désir dépravé, au péril même de sa vie. On sait, en effet, que des hommes armés veillaient dans les cimetières et qu'une machine infernale avait été dressée pour atteindre ce violateur de cadavres. Bertrand, qui n'ignorait pas les mesures qui avaient été prises, qui faillit plusieurs fois être tué, n'est en rien arrêté dans ses expéditions nocturnes par le
(1) Même ouvrage, p. U9.
péril qu'il sait courir : l'impulsion se déclare, il faut qu'il y cède. « Quand le mal s'emparait de moi, lit-on dans le manuscrit publié par M.Tardieu, à midi comme à minuit, il fallait que je marche, il m'était impossible d'ajourner (1) »; et s'il n'a pas d'outils à sa disposition, c'est avec les mains que Bertrand creuse la terre, se déchirant les ongles, se blessant, s'ensanglantantles doigts. Mais, outre que l'impulsion irrésistible est manifeste, il y a ici un autre élément morbide qui s'accuse d'une façon aussi évidente, c'est la perversion des instincts que l'on rencontre assez souvent, du reste, chez les impulsifs et qui s'offre dans le cas présent sous un double aspect : désir de destruction ayant uniquement les cadavres pour objet ; penchant erotique ne trouvant sa satisfaction monstrueuse qu'en présence et avec l'attouchement des cadavres. Rappelons qu'il y avait dans la famille de Bertrand une tare maladive : Bertrand était un héréditaire; ce que, du reste, la nature des accidents éprouvés par ce malheureux pouvait faire soupçonner tout d'abord. La perversion des instincts que nous venons
(1) Même ouvrage, p. 120.
de relever chez le sergent Bertrand, nous amène à nous occuper d'une autre perversion instinctive non moins atroce et dont la médecine a eu à enregistrer quelques cas, heureusement assez rares : je veux parler de Tanthropophagie, dont je dirai quelques mots ici. Cette horrible aberration maladive qui a poussé quelques individus à se repaître de chair humaine, à sucer le sang de leurs victimes, nous la retrouvons dans la vie inconsciente de l'homme, pendant le sommeil. En quelques pays et à certaines époques, nous voyons en effet , par l'effet de légendes répandues et acceptées, des malheureux s'imaginer qu'ils vont pendant la nuit se repaître de cadavres, se nourrir de sang humain. « En Malaquie, dit un écrivain célèbre, il n'y a guère de hameau où l'on ne compte plusieurs vukodlacks, et il y en a certains où le vitkodlack se retrouve dans toutes les familles, comme le sain ou le crétin des vallées alpines. Ici, la maladie n'est pas compliquée par une infirmité dégradante qui altère le principe même de la raison dans ses facultés les plus vulgaires. Le vukodlack subit toute l'horreur de sa perception, il la redoute et la déteste ; il se débat contre elle avec
fureur ; il recourt, pour s'y soustraire, aux remèdes de la médecine, aux prières de la religion, à la section d'un muscle, à l'amputation d'une jambe, au suicide quelquefois; il exige qu'à sa mort ses enfants traversent son cœur d'un pieu et le clouent à la planche du cercueil pour affranchir son cadavre, dans le sommeil de la mort, de l'instinct criminel du sommeil de l'homme vivant. Le vukodlack est d'ailleurs un homme de bien, souvent l'exemple et le conseil de la tribu, souvent son juge et son poète. Il faut que le soleil se couche, il faut que la nuit imprime un sceau de plomb sur les paupières du pauvre vukodlack pour qu'il aille gratter de ses ongles la fosse d'un mort, ou inquiéter les veilles de la nourrice qui dort près du berceau du nouveau-né : car le vukodlack est vampire (1). »
Mais laissons cette observation du rêve, de la vie du sommeil, pour aborder l'histoire de la même perversion dans la vie pathologique. Quelques auteurs ont semblé croire que le vampirisme et l'anthropophagie morbide ont présenté jadis une certaine fréquence, et l'on
(1) Voyage en Dalmatie.
paraîtrait autorisé à donner pour preuve de la fréquence relative du trouble morbide dont nous nous occupons ici, ce fait, assez souvent mentionné, de fous qui erraient la nuit parmi les tombeaux. Il y a là, je crois, une erreur d'interprétation. C'est la situation des tombeaux hors des villes, comme sont aujourd'hui nos cimetières, et la structure particulière d'un grand nombre de ces monuments qui faisaient que les aliénés s'y retiraient, comme en un refuge, après leurs courses vagabondes. Un détail des mœurs de TOrient, aux xiir et xiv^ siècles de notre ère, me paraît venir à l'appui de ce que j'avance ici. Nous voyons fréquemment dans les contes orientaux les vagabonds, les voyageurs égarés et les voleurs chercher un abri au milieu des tombeaux, où l'écrivain prend souvent plaisir à aller nouer l'intrigue de ses merveilleuses et brillantes fantaisies. Cela dit, je reviens à l'anthropophagie pathologique dont je vais mentionner quelques exemples.
En 1600, un lycanthrope parcourait les campcignes , inspirant partout la terreur. Traduit devant le Parlement de Bordeaux pour avoir dévoré de jeunes enfants, la réalité des
faits qui lui étaient reprochés fut absolument démontrée. Prochaska a mentionné le fait d'une femme de Milan qui attirait chez elle de petits enfants, les tuait, salait leur chair et s'en nourrissait. Au rapport de Gall, un individu commit plusieurs assassinats pour satisfaire un horrible désir qui le poussait à se repaître de chair humaine. La fille de ce malheureux était atteinte du même penchant auquel elle succomba, bien qu'elle eût été enlevée à son père et vécût loin de sa famille. Le baron Percy a raconté l'histoire d'un polyphage qui « avait l'habitude d'aller dans les boucheries et les lieux écartés disputer aux chiens et aux loups les plus horribles pâtures. Les infirmiers de l'hôpital de Versailles, où il était, l'avaient vu parfois buvant le sang des malades que l'on venait de saigner, et dans la salle des morts, nouveau vampire, suçant celui des cadavres (1). » Enfin, le D*" Bertholet (2) a publié l'observation d'un imbécile « qui faisait sa nourriture favorite et
(1) R. d'Amador. — La Vie du sang.
(2) Archives générales de médecine, t. vu, et Gkougeï, p. 472, Examen des procès criminels, etc., note, p. 9,
recherchée des substances animales les plus dégoûtantes et même de portions de cadavre. Il s'est plusieurs fois, dit Tauteur que je cite, introduit dans les cimetières où il a cherché à extraire des fosses les corps déposés le plus récemment, pour en dévorer avec avidité les intestins qui sont l'objet qui flatte le plus son goût. Trouvant dans l'abdomen de quoi satisfaire à son appétit, il ne touche point aux autres parties du corps... On l'a vu suivre les artistes- vétérinaires dans les pansements de chevaux pour en manger les portions de chair détachées les plus livides et les plus altérées par la maladie... Interrogé sur ce goût dépravé, sur ce qui l'aurait fait naître, ses réponses sont de nature à le faire remonter à sa plus tendre enfance. Il place cette nourriture au rang des aliments les plus savoureux, et il ne peut concevoir comment on peut blâmer un goût qui lui paraît si bon et si naturel... Il avance que, quoiqu'il n'ait encore attaqué aucun être vivant, il pourrait bien, pressé par la faim, attaquer un enfant qu'il trouverait endormi... Lorsqu'il a été arrêté, il dévorait un cadavre inhumé le matin. « Mais , parmi les actes d'atroce férocité
auxquels sont conduits les malheureux atteints d'appétits maladifs dépravés, le fait qui a le plus impressionné l'opinion publique est l'affaire Léger. Léger était un vigneron, ancien militaire, qui, en proie à de la dépression mélancolique, s'était retiré dans une espèce de grotte, d'accès difficile, et vivait là de racines, d'herbes, de fruits, d'animaux qu'il parvenait à tuer et dévorait crus. Cependant, une petite fille s'étant trouvée à sa portée, il la saisit, lui noue un mouchoir autour du cou et l'emporte. S'aperce vant que la jeune fille est sans mouvement, il la jette sur l'herbe, ouvre le cadavre, en boit le sang, suce le cœur de la victime et le dévore ensuite. Des faits de viol et de mutilation des organes génitaux sont encore reprochés à ce misérable qui, son forfait accompli, ensevelit sa victime et finit par abandonner sa retraite, parce que des pies croassaient près de lui et lui paraissaient être là pour le faire prendre. Pendant son procès, Léger se montra insensible et stupide, disant qu'il avait été poussé par le malin. Condamné à mort, il ne se pourvut point en grâce, fut exécuté, et son cerveau, examiné par Esquirol, montra des adhérences
maladives entre la pie-mère et la surface cérébrale (1).
Quand on étudie les faits que nous venons de rapporter, on voit qu'ils sont tous le résultat d'impulsions avec perversion des instincts. Plusieurs observations sont trop succinctes pour qu'on puisse désigner sûrement de quel genre d'affection étaient atteints des malheureux qui se sont livrés aux actes atroces que nous avons retracés ; dans quelques cas, il est plus facile de se prononcer. Un des malades atteint de la perversion instinctive dont il est ici question était évidemment un imbécile ; un autre, un lypémaniaque lycanthrope ; Léger était un dément mélancolique ; chez une malade, l'hérédité pouvait être invoquée. Enfin, on voit, par le cas de Tépileptique William Cromstock, qui tua son père et sa mère, fit rôtir le cœur de ses victimes et le dévora, que des actes d'anthropophagie, actes accompagnés de raffinements atroces, peuvent être le fait de malades atteints d'épilepsie. Mais, dans tous les cas que nous avons passés en
(1) Voir le mémoire de Georget : Examen médico-légal des procès criminels des nommés Léger, Feldmann, etc.
revue, le double ■çMu.omène maladif qui est immédiatement en cause et peut être regardé comme le mobile de l'acte perpétré, c'Bst évidemment la perversion instinctive et l'impulsion.
A côté des actes criminels dont il vient d'être^ question, nous pouvons classer les mutilations pratiquées sur autrui par les aliénés et qui ne sont guère moins horribles. Si la castration a été fréquente dans l'antiquité, elle n'est plus aujourd'hui, au moins claez les peuples véritablement civilisés, qu'un fa;it absolument pathologique, et ce sont surtout les épileptiques qui se rendent coupables de ces*^irocités. Le fait ^/^Se'ce genre le plus connu es.t celui concernant ' 'le nommé Bouton, épileptiqùe,:qui furt traduit devant la cour d'assises de Saône-et-Loire pour crime de castration sur la personne de jeunes enfants. Ce malheureux, qui avait déjà été interné pour des actes semblables, était, comme la plupart des malades de cette espèce, irrésistiblement poussé ; rien ne pouvait maîtriser son désir. « Je l'ai fait, c'est vrai, disait l'accusé, et l'on me mettrait en liberté que je ne pourrais, la guillotine fût-elle là, m'empècher de recommencer. A la vue d'un petit
garçon, le sang me bout dans les veines, me remonte à la tête. « Bouton fut condamné à vingt ans de travaux forcés, mais ne subit pas sa peine. Une autre observation du même genre a trait à une femme qui, pendant la nuit, se leva, s'arma d'un couteau de cuisine, et essaya de mutiler son mari. Cette femme avait des absences, était sujette à des accès de colère sans motifs et finit par éprouver des attaques d'épilepsie avec agitation maniaque consécutive.
Les aliénés présentant certaines formes de délire religieux se mutilent assez souvent, mais il ne parait pas qu'ils exercent sur autrui les mêmes sévices. C'est une idée d'indignité, le désir de se punir, d'accomplir une action qu'ils croient méritoire et agréable à Dieu, qui les entraîne à ces actes, qu'une sensibilité obtuse leur permet d'accomplir avec une indifférence qui ne laisse pas d'étonner ceux qui ont eu l'occasion d'observer des faits de ce genre. J'ajouterai que les épileptiques pratiquent quelquefois sur eux-mêmes la même mutilation. J'ai eu longtemps, dans mon service à l'asile de Bron, un malade épileptique qui, avant son admission, avait tué sa femme
et s'était ensuite coupé, avec un rasoir, les parties sexuelles. A plusieurs reprises, ce convulsif, dont l'affection était de nature larvée, avait dénoncé le désir singulier qu'il éprouvait de tuer ses enfants. Il demandait alors qu'on les éloignât de lui.
S'il n'est pas rare de rencontrer dans les asiles des malades qui, se croyant tels ou tels personnages éminents, ne se font nul scrupule de signer leurs lettres du nom de ces personnages, il est moins commun de voir des aliénés commettre des faux les faisant traduire devant les tribunaux, ou les mettant simplement dans le cas d'être poursuivis pour ces sortes de faits. Cependant , cette circonstance se présente parfois, et on peut en relever un certain nombre d'exemples dans les recueils consacrés à la médecine légale des aliénés. Il est surtout certains malades très susceptibles de ce genre de crimes : ce sont les paralytiques, au début de leur affection. J'ai indiqué ailleurs cette virtualité criminelle des paralysés généraux, et je crois inutile d'y revenir ici. Je m'occuperai donc particulièrement des imbéciles, dont je n'ai pas eu l'occasion de parler encore au point de vue spécial qui nous occupe. J'ai eu à exa-
miner, avec M. le I)"" Coutagne, un semiimbécile qui offrait quelques préoccupations délirantes lypémaniaques, et qui avait commis un faux dans les circonstances suivantes : ayant fait un marché désavantageux, ce mallieureux n'avait pas hésité à altérer un acte de vente afin de réparer la perte qu'il avait subie et le préjudice qui, croyait-il, lui avait été causé. Le faussaire ne comprenait évidemment pas la portée de son action, qui lui semblait la chose du monde la plus juste, la plus simple et la plus naturelle. l'ne ordonnance de non-lieu fut rendue en faveur de cet aliéné, i^e fait suivant peut être rapproché de celui que je viens de raconter à raison de Tinsuffisance mentale native du sujet :
Un jeune homme avait fait pour une trentaine de mille francs de faux billets. Cet individu, que Morel eut à examiner avec MM. Dumesnil et Vintrignier, était un héréditaire, bizarre, excentrique, instinctif, n'ayant jamais pu achever ses études. Si l'argent qu'il se procurait était parfois employé à satisfaire ses passions erotiques, il en consacrait la majeure partie à Tachât de jouets d'enfants ou de choses inutiles. Cette situation
IG
fut prise en considération, l'individu fut interdit et envoyé à Quatre-Mars où il donna la preuve qu'il existait chez lui un délire des grandeurs. Il sortit de l'asile très amélioré et fut envoyé en Afrique, où il recommença ses escroqueries. Le rapport dont il avait été une première fois l'objet le fît échapper à une peine infamante, et il fut interné à l'asile de Clermont. Il en est sorti guéri, et a mené, depuis, la conduite la plus régulière (1).
Il est facile de comprendre que les paralytiques généraux et les insuffisants d'esprit se puissent facilement rendre coupables de faux. Ils ne saisissent pas ou ils saisissent mal la portée de leurs actes, et leur sens moral, ordinairement abaissé, leur déguise en quelque sorte la culpabilité de l'action mauvaise qu'ils commettent. Aussi bien doiton s'attendre à trouver plus particulièrement ces sortes de malades parmi les faussaires. D'autres genres de folie paraissent cependant pouvoir encore conduire ceux qui en sont atteints à se rendre coupables de faux. M. Brière de Boisrnont a raconté l'histoire d'une
(1) Annales médico-psych.
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elame qui, affectée de Ij^pémanie et tourmentée d'idées de suicide, contrefit la signature de son médecin pour se procurer du laudanum afin de s'empoisonner, et Ton trouve, dans les Annales médico-psychologiques, l'observation d'une jeune fille qui commit un faux dans la période d'imminence d'une affection maniaque Cette jeune jfiUe, qui avait déjà été traitée pour une manie des mieux accusées, avait un numéro d'une de ces loteries qu'on rencontre affichées partout. Sous mie influence ([u'il a été impossible de connaître, elle se présenta au bureau dans le ressort duquel se trouvait cette loterie. Dès le premier coup d'œil, on s'aperçut que le numéro avait été altéré. Sommée de s'expliquer, elle tergiversa, se mit à pleurer, et on allait la conduire devant le commissaire de police, lorsque quelques paroles qu'elle prononça jetèrent des doutes dans les esprits. Ses parents, mandés, accoururent; ils racontèrent que cette jeune fille avait déjà eu un accès de folie, firent voir que la falsification était grossière, et annoncèrent qu'il était probable qu'elle allait avoir un nouvel accès. Peu de jours après, on la conduisit, en effet, dans une maison de
santé : un nouvel accès avait éclaté. La poursuite fut abandonnée.
Les imbéciles, les déments, quelques aliénés atteints de manie chronique, les malades affectés de délire ambitieux ne se font pas faute de prendre des qualités qui ne leur appartiennent pas, de revêtir des insignes, de se couvrir de décorations qu'ils n'ont nul droit de porter; mais ces faits, encore qu'ils se produisent parfois hors des établissements consacrés au traitement des aliénés, ne donnent guère lieu à des répressions légales. M. Legrand du Saulle (1) a cependant eu à intervenir en faveur d'un jeune homme qui fut poursuivi, il y a quelques années, pour usurpation de fonctions et port illégal de la Légion d'honneur dans les circonstances que je vais indiquer. Ce jeune homme, fait prisonnier à Metz, et ayant réussi à s'évader, écrivit à M. Gambetta, lui annonçant, bien que le fait fût erroné, qu'il avait été promu lieutenant et chevalier de la Légion d'honneur à l'armée de Metz. Il lui demandait une commission de lieutenant et se mettait à sa disposition. La commission fut
(1j Etude médico-îpgnle sur les épileptiques, p. 64.
accordée et le jeune homme prit part à la bataille de Coulmiers, où il fut blessé. Cependant, la lumière s'était faite sur la situation de ce militaire, qui fut bientôt poursuivi pour usurpation de fonctions et port illégal de la Légion d'honneur. Or, ce jeune homme était épileptique. Il avait, à plusieurs reprises, éprouvé des accidents qualifiés de fièvre chaude, de coups de soleil, et qui n'étaient autres que de l'excitation maniaque liée à des crises épileptiques, se produisant vraisemblablement la nuit. Des émissions d'urine pendant le sommeil (fait dont l'importance est toujours très grande dans les cas où l'épilepsie est soupçonnée) indiquaient le véritable caractère des troubles morbides antérieurement observés, et il était extrêmement probable que la lettre envoyée à M. Gambetta avait été écrite sous l'influence d'une véritable aberration délirante^. Ce jeune militaire fut donc envoyé au Val-de- Grâce, où des crises épileptiques dûment constatées firent abandonner toute poursuite à son égard.
L'épilepsie, quand les crises ont lieu la nuit, est assez souvent méconnue. Le fait que je viens de raconter m'amène à dire un mot des
5'46 AUTRES CHLMKS ET DÉLITr*
militaires atteints d'épilepsie larvée ou à attaques nocturnes et des faits répréhensibles dont ces malades, en dehors des actes véritablement criminels dont ils sont susceptibles, se rendent assez souvent coupables. J'ai eu plusieurs fois l'occasion de recevoir dans mon service des aliénés de ce genre. Les uns s'étaient livrés vis-à-vis de leurs chefs à des actes d'agression sous l'influence d'impulsions irrésistibles ; d'autres, par suite d obtusion intellectuelle liée à la terrible affection dont ils étaient atteints, avaient commis, au point de vue du service ou de la discipline, des manquements de toutes sortes et avaient été l'objet de continuelles punitions. Regardés comme des indisciplinés, encore comme des simulateurs, quand ils accusent des accidents très réels ([ue l'attention des médecins insuffisamment j^veillée ne permet pas de rapporter à leur véritable cause, ces malheureux éprouvent les plus pénibles déboires et leur vie est une odyssée misérable dont la salle de police, le conseil de guerre, la prison, l'infirmerie, la réintégration au corps sont les bizarres et pénibles étapes plusieurs fois parcourues. Déserteurs parfois par suite de ces fuites in-
conscientes qui sont un des accidents de la maladie comitiale, plusieurs se sont vus sous le coup des peines les plus graves. Je n'insisterai pas davantage, mais j'ai cru nécessaire de signaler ces allures de l'épileptique larvé ou à crises nocturnes, dans les conditions spéciales que lui crée le service militaire, et qui peuvent le conduire à des condamnations que la prudence et la science de nos collègues de l'armée lui viennent heureusement épargner.
Un des crimes contre lesquels la justice ait le moins souvent à sévir en France, est la bigamie. Nous le trouvons, néanmoins, à la charge des aliénés. Un fait de ce genre s'est passé à Dijon. Le malade, interné antérieurement comme paralysé général, offrait un affaiblissement des facultés qui montrait qu'il n'avait pas conscience de la gravité de l'acte qui avait motivé son arrestation. Conformément aux conclusions d'un rapport de MM. Petruccij Maillard et Rifault (1), une ordonnance de non-lieu intervint en faveur de cet insensé. On comprend qu'une telle criminalité chez les aliénés relève surtout de la faiblesse de l'esprit
(1) Voy. Annales méd.-psych.^ 1875.
des sujets qui s'en rendent coupables, faiblesse d'esprit que viennent compliquer encore chez le paralytique général les mille projets ambitieux auxquels se livrent si souvent ces sortes de malades. Que parmi ces aberrations de toutes sortes, aussi étranges qu'incohérentes, des projets de mariage se puissent rencontrer, c'est ce dont on ne sera pas tenté de s'étonner.
Je me rappelle encore un paralysé général (jui était parvenu à s'évader d'une maison de santé où il était interné. Rencontré quelques instants après par un des servants de l'établissement, il lui raconta le plus simplement du monde qu'il allait se marier. J'ai à peine besoin d'ajouter que le malade fut immédiatement réintégré, et le projet de mariage rompu à son origine même. Il est facile de voir que, dans de telles circonstances, un fait grave ne saurait se produire, et que c'est surtout dans les cas où les malades se trouvent dans une période de semi-rémission que des actes du genre de ceux dont nous nous occupons ici sont susceptibles d'amener des aliénés devant la justice. C'était précisément le cas du malade dont le I)'' Petrucci a publié l'observation.
Les projets de mariage des paralytiques
dont nous venons de parler m'amènent à dire un mot des érotomanes.
Les érotomanes sont généralement assez inofïensifs. Ils se contentent souvent de la pure admiration, et il est assez commun qu'ils ne cherchent pas à faire connaître leurs sentiments à l'objet de leur passion. Il arrive parfois cependant que ces sortes de malades poursuivent de leurs lettres ou de leurs obsessions les personnes qui ont eu le malheur d'attirer leur attention. J'ai eu l'occasion d'observer dans une des maisons de santé de Lyon une dame qui s'était éprise d'un homme de manières distinguées qu'elle ne connaissait pas et qu'elle poursuivait partout dans les rues, sur les promenades, ne reculant ni devant le ridicule ni devant le demi-scandale d'une passion publiquement affichée. M. Legrand du SauUe a cité également un fait de ce genre, et tout le monde peut se rappeler un malheureux jeune homme qui, vers la fin de l'empire, s'était imaginé avoir inspiré de tendres sentiments à une dame de la plus haute aristocratie et qui obsédait cette dame de ses lettres et de ses déclarations passionnées. Si la plupart du temps les démarches indiscrètes des éroto-
250 AUTRES cniMEhi ET DÉLITS
mânes n'aboutissent pas à des faits nettement délictueux, il se rencontre néanmoins — et cela surtout quand aux idées amoureuses se joignent des préoccupations erotiques, —il se rencontre, dis-je, que les malades se livrent parfois à des actes absolument répréhensibles. Ce fut là précisément le cas du chevalier Darzac qui, « pendant plus de trente ans avait poursuivi de ses déclarations d'amour et de ses lettres obscènes les princesses de France et, en général, toutes les femmes qui brillaient par leur puissance , leur mérite ou leur beauté (i). »
On a vu dans les chapitres précédents que les hystériques peuvent commettre des incendies, des vols, etc. Nous allons nous occuper encore de ces sortes de malades, mais à un point de vue un peu différent.
Ayant eu l'occasion d'observer un assez grand nombre d'hystériques, j'ai étudié ces névrosiques avec l'intérêt que ne saurait manquer de trouver le médecin aliéniste aux anomalies psychiques. Le caractère de ces femmes, s'est
(1) BiuAND et Chaude. — Manuel complet de médecine légale, p. 531 .
gravé dans mon esprit en traits ineffaçables : aussi bien, enpuis-je parler pertinemment.
Passionnées et mobiles dans leurs sentiments, sans cesse différentes d'elles-mêmes, impatientes d'action, impétueuses, ardentes au bien et au mal, on trouve les hystériques mêlées aux scènes les plus diverses, témoignant ici d'un dévouement absolu, d'un courage qu'on ne saurait ne point admirer, accusant ailleurs une perversité sans égale. Ce caractère de l'hystérique a frappé tous les observateurs, et ce n'est peut-être pas une boutade purement humoristique que le mot du médecin qui, en présence des événements si nombreux où l'on retrouve l'action directe ou médiate de la femme hystérique, a pu avancer que les hystériques mènent le monde. Quoi ({u'il en soit à cet égard, ce qu'on peut avancer justement, c'est que beaucoup d'hystériques vont par le monde comme poussées par leurs sentiments, leurs passions et leurs instincts, à demi-libres peut-être, mais seulement à demilibres et qu'il semble, à voir leurs entraînements et leurs contradictions, que ce soit leur maladie qui les mène.
Un des traits les plus remarquables assuré-
ment du caractère des hystériques, et des plus intéressants au point de vue de la médecine légale, est leur aptitude extrême à mentir, à forger des histoires d'un dramatique invraisemblable où l'horrible coudoie le romanesque et dont il semble qu'elles aient emprunté les détails et la manière aux romans terrifiants d'Anne Radcliffe. Il n'est pas de médecin qui n'ait entendu de ces sortes de récits, fertiles en complications et péripéties romanesques, où des actes criminels sont souvent imputés par le narrateur à des personnes étrangères. A ces récits l'hystérique se délecte en quelque sorte ; c'est son plaisir et c'est sa vie.
Le désir de se mettre en évidence, d'étonner, semble donc chez l'hystérique le mobile le plus ordinaire de ces inventions singulières (1), et
(1) Un de nos chroniqueurs les plus indiscrets, Tallemant des Réaux, a fait, dans son historiette de la marquise d'Excideuil, un portrait de l'hystérique que je ne saurais omettre ici. M"^^ d'Excideuil, qui avait un mari des plus crédules, lui faisait les contes les plus extravagants, l'assurant que le roi était devenu amoureux d'elle, mais que voulant conserver la réputation de chaste, il désirait que l'affaire demeurât secrète. « Pour cela, ajoutait-elle, on a trouvé de certains chevaux qui, en une nuit, peuvent venir cle Lorraine à Paris et de Paris en Lorraine, de sorte qu'il
pour les rendre vraisemblables, elle ne recule pas devant une mise en scène qui ne laisse pas parfois d'abuser les personnes de son entourage. M. Tardieu a eu à examiner une jeune hystérique qui, voulant se rendre intéressante en se faisant passer pour victime de prétendus conspirateurs politiques dont elle avait surpris
n'est pas difficile d'empêcher qu'on ne voie le roi pendant un jour. Par ce moyen, vous et moi gouvernerons tout. » Par une autre histoire de même sorte, elle avait persuadé son crédule mari que le cardinal de Richelieu serait facilement supplanté et qu'il serait bientôt nommé premier ministre. Esprit, l'académicien, s'était épris de cette dame, mais fut quelque temps avant de découvrir sa folie. Elle ne larda pas, néanmoins, à lui conter mille visions. Un jour, elle l'envoya quérir. « Il la trouva sur un lit, les bras pendants, pâle, défigurée, un chien expirant à ses pieds, une écuelle pleine d'un brouet noir : — Hé bien I lui dit-elle, d'une voix dolente, vous voyez ! — et elle se mit à lui conter, avec un million de circonstances bizarres, combien de fois depuis cinq ans, elle avait pensée être empoisonnée par son mari. Après, elle se jette dans un couvent : M. le chancelier prend l'affirmative pour elle. Le mari, qui était absent et amoureux d'elle, était pourtant bien embarrassé d'avoir le chancelier de France sur les bras. Au bout de quinze jours cette fantaisie passe à cette folle ; elle écrit à son mari qu'elle le voulait aller trouver, et qu'il vînt au devant d'elle. Il y vient : les voilà le'mieux du monde ensemble. Elle ne voulait que faire parler d'elle : l'aventure du poison lui avait semblé belle. »
le secret, fut trouvée à la porte de sa pi'opre demeure dans un état en apparence très alarmant. Elle était sans voix, avait reçu deux coups de poignards, prétendait-elle, d'un inconnu qui avait cherché à l'étrangler. C'est par écrit qu'elle fît connaître ces détails, car la tentative de strangulation exercée sur elle avait eu le singulier effet de la rendre complètement muette ; de plus, les coups de poignard avaient à peine entamé sa robe. Tout cela, bien entendu, n'était que supercherie, et l'expert ayant affirmé à la jeune fille qu'une tentative de strangulation ne pouvait amener le mutisme que pendant quelques instants, celle-ci se mit à parler aussitôt et ne tarda pas à convenir que son récit était absolument mensonger et qu'elle venait de jouer un petit drame de son invention. C'est encore par suite de ce même besoin qu'ont les hystériques de faire parler d'elles, qu'une jeune fille de vingt-trois ans prétendit avoir eu à subir des tentatives de violences de la part de quatre jeunes gens dont elle donna le signalement le plus minutieux. Ils l'avaient bâillonnée, disait-elle, et n'ayant pu parvenir, à cause de sa résistance héroïque.
à accomplir leur mauvais dessein, ils lui avaient fait des incisions sur la figure, les bras et diverses parties du corps ; c'est ainsi maltraitée, les poignets liés, son mouchoir noué sur la bouche et sa robe souillée de boue, mais à la partie inférieure seulement, qu'elle était venue tomber dans un état apparent d'évanouissement à la porte de son oncle, après avoir fait, assurait-elle, une légère blessure à l'un de ses assaillants à Faide d'un crucifix qu'elle portait. L'absence de toute contusion, l'impossibilité de trouver la trace des individus signalés que personne n'avait vus, firent penser que le récit de la jeune fille était purement imaginaire et qu'elle était elle-même l'auteur des blessures qu'elle montrait : ce qu'elle ne tarda pas à avouer en effet. Ce fait, remarquable par la complication de la mise en scène, offre encore un autre genre d'intérêt, en ce sens qu'il va, par une de ses particularités que je vais indiquer, accuser, plus nettement encore que l'observation précédente, un des aspects du caractère de l'hystérique. Dans le pays où se passaient ces choses, d'absurdes rumeurs sans fondement circulaient depuis quelque temps, d'après lesquelles des jeunes filles
auraient été attaquées et déchiquetées par des jeunes gens bien vêtus. Or, quelle merveilleuse rencontre qu'un tel récit pour une hystérique ! être une de ces victimes dont on parle, dont on parlera longtemps, quelle attraction ! Quel rôle à jouer et quel inexprimable plaisir de prendre place dans la merveilleuse légende ! Sachant combien Fhystérique saisit avidement tous les échos de l'étrange et de l'invraisemblable, s'en repaît et s'y complaît, ce dont on pourrait s'élonner, en présence des rumeurs dont je parlais tout à l'heure, serait presque qu'un tel fait ne se fût pas produit.
Tant que les prétendus criminels dont les hystériques se disent les victimes ne sont pas formellement désignés par elles, rien de grave ne résulte en général des imaginations maladives de ces aliénées. Mais il arrive qu'en vertu de la perversion morale que nous avons vu se montrer si souvent chez ces sortes de malades, certaines hystériques, par idée de vengeance, poussées quelquefois par des sentiments de jalousie, en arrivent à porter sur les personnes qui ont eu le malheur d'attirer leur attention les accusations les plus calomnieuses.
Ester et Cavalier ont eu à examiner
l'état mental d'une jeune fille qui avait envoyé au procureur général d'une cour du midi de la France, un mémoire dans laquelle elle se plaignait d'avoir été violée par plusieurs prêtres auxquels elle prétendait que sa cousine l'avait livrée. Entre autres accusations formulées dans ce mémoire, M'^^ de *** déclarait qu'une fois qu'elle s'était attardée à prier dans l'église, elle avait été attirée à la sacristie par l'abbé X..., prêtre de sa paroisse. Là, cet ecclésiastique lui fait connaître sa passion en termes enflammés ; puis, devant sa résistance, se donne deux coups de poignard : évanouissement de la jeune fille pendant lequel un acte indigne est accompli. Cependant M^'^ de *** revient à elle, et Tabbé implore sa grâce, qui lui est refusée; de désespoir, il se frappe de nouveau ; le sang coule, et un second évanouissement amène un nouvel outrage. Enfin dans un couvent où elle disait avoir été conduite par sa cousine, M''*" de *** aurait été de la part d'un prêtre et pendant toute une nuit l'objet des plus odieux attentats. Les accusés comparurent aux assises, et l'impossibilité matérielle des faits allégués étant démontrée, de plaignante, ^pie ^J^Q *** devint accusée. Son état mental la
258 AUTRES CRIMES ET DÉLITâ
fit acquitter; mais tout ce drame avait amené son père, affolé de douleur, à se suicider. Autre fait non moins caractéristique :
Une jeune fille, dont M. Legrand du Saulle a rapporté l'observation, « s'échappe nuitamment de la maison de sa grand'mère, erre dans la campagne et vient, à six heures du matin, se plaindre à un brigadier de gendarmerie d'avoir été enlevée par un homme à moustaches rousses qu'elle avait bien reconnu et qui* doit être M. ***. Elle s'est trouvée mal et ignore tout ce qui s'est passé. La jeune fille est consignée. Deux gendarmes partent, trouvent une échelle de corde très solidement fixée à la fenêtre de la chambre qu'occupait la jeune fille, et, lorsqu'ils arrivent chez M. ***, ils apprennent qu'il est très malade depuis cinq jours, qu'il n'a pas quitté le lit et qu'il serait incapable de faire quelques pas dans sa chambre. Ils insistent, sont introduits auprès du malade et s'excusent en disant qu'ils recherchent un déserteur ayant des moustaches rousses. (1) » Je pourrais insister sur ces faits et multiplier les exemples. Je ne le ferai pas, me contentant
(t) Lfgrand du Saulle, — Les Hystériques, p. 381.
de dire ici quelques mots d'une affaire célèbre dans laquelle se vit impliquer un homme parfaitement innocent et qui, victime des dénonciations calomnieuses d'une hystérique, fut condamné à vingt ans de réclusion. Je n'aurai qu'à rappeler en quelque sorte les souvenirs du lecteur. Il est peu de personnes en effet qui n'aient entendu parler du procès La Roncière qui émut si vivement l'opinion publique à l'époque où il fut plaidé. La situation de l'accusé et de la prétendue victime, la célébrité, l'éloquence des avocats qui furent appelés à prendre la parole dans cette circonstance, le caractère étrange des actes reprochés à l'accusé, tout se réunissait pour exciter la curiosité et passionner la foule. Voici en quelques mots ce qu'était ce procès.
Une jeune personne, M"° de M. . ., fille du général commandant l'école de Saumur, accusait le lieutenant de La Roncière d'avoir pénétré, la nuit, dans sa chambre, de l'avoir bâillonnée et de l'avoir blessée à l'aide d'un poignard aux parties les plus secrètes, après avoir essayé de la violer. Sur ces faits, pour graves qu'ils fussent cependant, la famille avait tout d'abord gardé le silence. Mais des lettres remplies d'in-
jures et de menaces pour M"^ de M. . . , de déclarations passionnées pour sa mère, arrivant chaque jour à l'hôtel du général, une plainte fut déposée et M. de La Roncière arrêté. Et pourtant, chose étrange ! après cette- arrestation, les lettres arrivaient toujours, quelquesunes étant remises dans les circonstances les plus singulières. Au milieu de ces péripéties étranges, romanesques, Tinstruction avançait, et M. de La Roncière était bientôt traduit en cour d'assises.
Or, quand on examine les débats de cette triste et regrettable affaire, l'invraisemblance des faits allégués frappe le lecteur le moins attentif, et les récits de la jeune fille rentrent si bien dans le cadre des inventions des folles hystériques, qu'un tel fait ne soulèverait aujourd'hui de débats d'aucune sorte et serait d'une appréciation presque banale. Cependant, par la fatale rencontre d'une opinion publique prévenue, malgré la singularité des circonstances invoquées qui rendaient les assertions de la jeune fille inacceptables; malgré l'avis des experts qui déclarèrent que les lettres attribuées au lieutenant de La Roncière présentaient de nombreuses ressemblances avec
celles de M"* de M ... ; bien que des aventures dramatiques et romanesques du même genre que celles où M. de La Roncière était si malheureusement mêlé eussent été relevées à la charge de la prétendue victime (1) ; quoiqu'on ait, enfin, constaté chez cette dernière des troubles nerveux bien caractérisés et des accidents morbides présentant absolument l'aspect de la catalepsie et du somnambulisme ; malgré toutes ces circonstances, l'éloquent plaidoyer de M. Chaix d'Est- Ange, où la chaleur de l'âme n'était dépassée que par la sagace appréciation des faits, ne put sauver l'accusé d'une condamnation à vingt années de réclusion. Depuis, et après avoir subi sa peine, M. de La Roncière a
(l) M. Legrand du Saulle, dans son livre des Hystériques, a signalé le fait suivant : « Un jour, un homme vêtu en bourgeois, qui se tenait sous les fenêtres de l'hôtel de M..., ayant applaudi, d'une façon inconvenante, un morceau de musique joué au piano par M'"^ de M. .., la jeune Marie avait annoncé peu"après, avec une émotion profonde, qu'elle venait de voir cet homme se jeter dans la Loire ; puis des bateliers l'avaient repêché, privé de sentiment, et rappelé à la vie. Celte prétendue tentative de suicide, dont la jeune fille avait été le seul témoin et dont de minutieuses perquisitions démontrèrent la fausseté, fut suivie de deux lettres d'amour anonymes, adressées à M™^ de M. . . par le romanesque noyé.» (Ouvrage cité, p. 413.)
été réhabilité. Mais qui peut apprécier les douleurs supportées ! et combien une telle lamentable histoire ne doit-elle pas mettre en garde contre la perversion morale d'aliénés dont les inventions dramatiques maladives peuvent avoir de si terribles conséquences !