FOLIE DU DOUTE 7I
il fallait que cette dernière répétât plusieurs fois, oui, oui, oui, sinon la malade devenait anxieuse et passait des heures à faire des rétractations.
Un malade âgé de soixante ans, observé par BaiDarger, commença à éprouver, vers sa quinzième année, une aberration qui n'a jamais cessé depuis plus de quarantecinq ans. Quand il allait au théâtre, il en revenait tourmenté du désir de connaître tout ce qui se rattachait aux actrices qu'il avait vues. Il aurait voulu savoir le lieu de leur naissance, la position de leur famille, leur âge, leurs habitudes, leur genre de vie, etc. Ce désir était si vif, si persistant, qu'il constituait dès lors une véritable idée fixe. Peu à peu, il survint un état d'angoisse et de souffrance, et le malade dut renoncer à aller au théâtre; mais bientôf l'idée fixe, au lieu de s'appliquer aux actrices seulement, survenait à l'occasion de la rencontre de toute femme que M. X... jugeait jolie. 11 put toutefois dissimuler son état, suivit la carrière qu'il avait embrassée et finit par se marier, mais l'idée fixe persista. Lorsque, bien malgré lui, il apercevait une femme qu'il jugeait jolie, il était pendant plusieurs heures en proie à une grande anxiété. « Quand j'allais à l'église, disait-il, on aurait pu croire à beaucoup plus de recueillement que je n'en avais réellement. Je tenais les yeux constamment baissés, mais j'étais alors dominé par la crainte qu'entretenait ma situation maladive. » Depuis quelques années M. X... s'est retiré des affaires, et sa maladie a fait de très grands progrès. Quand il sort, il a besoin d'être accompagné par une personne qui n'a d'autre mission que de le rassurer sur toutes les femmes qu'on rencontre. Pour chacune d'elles, M. X... fait la même question; et demande si elle est ou non jolie ^ On répond uniformément et dans tous les cas que la femme qu'on vient de rencontrer n'est pas jolie, et M. X... se contente de cette réponse. Cependant toutes les précautions prises n'enpêchent pas que des crises assez fréquentes n'aient lieu, et ces crises se prolongent, chaque fois, plusieurs heures.
M. X... en est venu à ne plus sortir que la nuit. Lorsqu'il doit voyager en chemin de fer, il choisit les trains
72 OBSEDES
de nuit, pour être moins exposé à rencontrer des femmes. Il a des crises, non plus comme autrefois, parce qu'il ne peut avoir des détails sur la vie et les habitudes de telle ou telle femme, mais ces crises surviennent quand il ne peut savoir si telle femme qu'il a rencontrée est on non jolie. Le fait suivant a été rapporté par la femme du malade : M. X... avait fait quinze lieues en chemin de fer. Avant de partir, il avait à peine entrevu la dame qui distribuait les billets, et il n'avait pas fait sa question habiltuelle. Une fois arrivé, il s'aperçoit de son oubli, et il demande si la buraliste était ou non jolie. C'était au milieu de la nuit; la personne chargée de répondre était très fatiguée, et elle oublia son rôle habituel. Au lieu de dire que la dame qui avait donné les billets n'était pas jolie, elle répondit qu'elle ne l'avait pas regardée et qu'elle n'en savait rien. Alors commença une crise si intense qu'il fallut consentir à faire partir quelqu'un avec la mis- .sion spéciale de déclarer au retour que la buraliste était laide!
Au demeurant, le malade est intelligent, raisonnable sur tous les autres points, et il a très bien administré sa fortune. Son existence a toujours été des plus malheureuses, et sa famille vit dans le tourment et l'affliction.
La maladie du doute est une affection paroxystique, rémittente, surtout à ses débuts. Elle peut même disparaître complètement, ou ne revenir qu'après un intervalle de plusieurs années, soit sous la première forme, soit sous une forme différente. Lorsque la maladie est progressive, elle s'aggrave insensiblement jusqu'à Va7îxiété mélan-colique et jusqu'au suicide. Deux points sont à noter dans l'évolution de cette singulière névrose, comme au surplus dans toutes les névroses analogues dont nous aurons à parler par la suite : i^ les malades conservent toujours une entière conscience de leur état; 2° ils n'arrivent jamais à
cette phase ultime des maladies mentales, qui est caractérisée par la disparition progressive des facultés et qu'on appelle démence.
On a l'habitude d'associer la crainte des contacts à la maladie du doute, et de la décrire comme Tun des symptômes de cette dernière. Il annoncerait Tinvasion de la seconde période, dans laquelle le trouble mental prend les proportions d'une véritable psychopathie. En réalité, la crainte des contacts ou délire du toucher a une existence indépendante, et mérite d'être envisagée à part. On la rencontre rarement seule à la vérité ; mais ce n'est pas seulement avec la folie du doute qu'elle aime à s'associer ; elle s'unit fréquemment à divers autres aberrations mentales ou alterne avec elles. Il suffit de lire les observations de Legrand du SauUe lui-même, qui a décrit comme une seule et unique afi^ction la folie du doute avec délire du toucher^ pour se convainere de cette vérité clinique.
Quoi qu'il en soit, le délire du toucher est constitué dans sa forme la plus simple, par la crainte
du contact de certains objets. Bien que jouissant d'une intelligence d''ailleurs normale, d'une pleine et entière conscience de l'absurdité et du cachet maladif de ses craintes, un névropathe déclare qu'il a peur de toucher des pièces de monnaie; qu'il lui faut mettre des gants pour recevoir ou compter de l'argent, et qu'il ne toucherait pas le bouton d'une porte ou l'espagnolette d'une fenêtre sans envelopper sa main dans les plis de son vêtement ou de son mouchoir.
Selon la remarque de J. Falret, on ne peut, quand on n'a pas reçu les confidences de ces malades, se faire une idée exacte de la multiplicité des craintes qu'enfante à chaque instant leur imagination en délire. « Ont-ils touché involontairement un objet quelconque avec leurs mains ou leurs vêtements, ils sont obligés de quitter ce vêtement pour ne plus le remettre, ou bien de se laver les mains, et ils passent ainsi une grande partie de leur temps dans des lavages sans cesse renouvelés. De là naissent de nouveaux doutes, de nouvelles lenteurs dans l'accomplissement de tous les actes de la vie. Ils se parlent constamment à euxmêmes, mentalement ou en remuant les lèvres, et se répètent les mêmes mots ou les même idées, pour se convaincre que les objets touchés n'étaient pas malpropres, ou les lavages insuffisants. Non contents de se parler à eux-mêmes, ils éprouvent le besoin de faire répéter aux personnes qui vivent avec eux les mêmes mots ou les mêmes membres de phrases, parce que l'assurance réitérée d'autrui
leur semble avoir plus de valeur que leur propre affirmation » (i).
Parmi les exemples bien connus de délire du toucher, il faut citer, d'après Morel, ce suisse de cathédrale, qui pendant vingt-cinq ans tourmenté de craintes absurdes, n'osait toucher à sa hallebarde, et n'y parvenait qu'au prix d'un sacrifice qu'il craignait de ne pouvoir faire le lendemain ; et aussi ce conseiller de cour d'appel, qui n'entrait nulle part que la main enveloppée dans le pan de son habit, ne laissait pénétrer personne dans sa chambre, recevait ses visiteurs dans le corridor, ne traversait la rue qu'en marchant sur la pointe des pieds et évitait avec le plus grand soin de les poser sur les interstices des pavés.
Une des formes les plus fréquentes delà névrose qui nous occupe, est la crainte des poisons, des venins et des virus. Une malade de Legrand du Saulle refusait de donner la main à son médecin parce qu'il pouvait avoir manipulé des poisons.
Une jeune iille(2) éprouve un jour une très vive frayeur pendant un violent orage, mais elle ne ressent toutefois aucun effet direct ou indirect de la foudre. A la suite de cette émotion, elle devient triste, préoccupée, taciturne; son caractère s'aigrit, son humeur est chagrine. Elle cherche à s'isoler, et dès qu'elle est seule, elle se lave les mains avec un soin minutieux et brosse' ses vêtements. On l'interroge, mais elle ne donne aucune explication plausible et fait des eff'orts pour détourner l'attention. Dominée par ses préoccupations, et de moins en moins maîtresse d'elle-
(i) J. Faire t. De la folie raisonnante. {Annales méd. psych. 1886).
(2) Legrand du Saulle. Loc. cit.
même, elle en arrive à ne plus pouvoir dissimuler ce qui la rend si perplexe, et elle avoue à ses parents que, depuis le jour de l'orage, elle a peur de trouver du phosphore sur ses mains, sur ses vêtements, sur les meubles ou même sur autrui. Soulagée par cet aveu et ne se contenant plus, elle passe toutes ses journées à se laver, à répandre de l'eau sur les -sièges ou sur les parquets et à fuir tout contact avec ses parents et ses amies. Elle ne veut plus sortir, afin de ne pas être rencontrée et touchée dans les rues par des gens couverts de phosphore. Entre-t-elle dans une chambre et aperçoit-elle une boîte d'allumettes, elle pousse un cri et s'enfuit. Elle ne prend plus ses repas à la table de la famille, parce que les vêtements de ses parents et de la domestique, aussi bien que les ustensiles de ménage, pour^ raient bien renfermer du phosphore. La vie en commun cesse d'être possible, le père et la mère sont pris en haine, on arrive à Paris, on installe la jeune fille dans une communauté religieuse et l'on institue un traitement approprié. La même conception délirante persiste pendant les premiers mois; la malade apprécie sa situation, se désespère, reconnaît que ses ^inquiétudes sont chimériques et s'efforce sincèrement de les éloigner de son esprit; mais elle n'y parvient pas, préfère la mort au supplice qu'elle endure et fait de sérieuses tentatives de suicide. Enfin, au bout de cinq mois, elle ressent une amélioration très grande, se déclare guérie et rentre dans sa famille.
Certains malades ont la crainte des chiens enragés, des morsures et de la bave rabiques.
Une dame âgée de cinquante deux ans s'imagine que le chien de son mari a été abattu parce qu'il était enragé. A partir de ce moment, Tidée d'avoir été en contact avec un chien enragé la hante sans répit. Dans le jardin, il y avait du linge étendu. S'il avait été en contact avec le chien, s'il était imprégné de bave rabique? Ce linge placé dans l'armoire, n'a-t-il pas contaminé tout le linge de la famille? Mari et enfants ne vont-ils pas avoir la rage?
Pendant deux mois elle garde la même chemise, et refuse de donner le bras à son mari.
Une jeune fille de la campagne (i) s'imagine qu^un des chiens de la ferme a été en contact avec un chien enragé et qu'il pourrait contracter la rage. D'abord elle évite Tanimal; puis elle prend en horreur tous les objets qu'elle supposait avoir été en contract avec lui. Les cordes qui servaient à étendre le linge ayant été jetées près de Técuelle du chien, elle n'osa plus toucher ni les cordes, ni le linge. Elle éprouvait une répugnance presque invincible à changer de chemise et de vêtements, et passait des heures à se frotter les mains dans un bain de savon pour faire disparaître toute trace d'un contact suspect. Ses parents ne s'astreignant pas aux mêmes précautions, elle n'osait ni les toucher, ni s'approcher d'eux. Elle en arriva à regarder comme suspects et dangereux non seulement les objets, mais encore leurs exhalaisons. Un objet de verre ayant été cassé auprès d'elle, elle eut peur d'en avoir absorbé des fragments en respirant. Son père ayant rapporté à la maison un serre-tête dont il s'était muni pour consulter une somnambule, la malade en conçut pendant deux ans des appréhensions très vives, craignant que cet objet de toilette n'eût conservé quelque puissance magnétique.
Un maire, observé par Legrand du Saulle, obsédé par la crainte des chiens enragés, ne mar-
(i) Marcé, Traité des maladies mentales. Paris, 1862.
chait qu'armé d'une grosse canne et muni de l'arsenal nécessaire à une cautérisation. Il avait pris des arrêtés municipaux d'une rigueur insolite contre les chiens non tenus en laisse et non muselés. Personne ne se doutait du motif ridicule de ces sévérités et il passait pour un administrateur distingué et zélé.
Une jeune fille (i) qui, vers Tâge de douze ans, avait déjà été tourmentée par des scrupules religieux, voit venir presque chaque jour à la maison paternelle une personne atteinte de cancer ulcéré de la face. Elle ne paraît d'abord éprouver ni dégoût, ni répulsion, ni crainte, mais on remarque qu'elle devient triste, qu'elle semble préoccupée, qu'elle ne répond qu'en termes évasifs aux questions qu'on lui adresse, et l'on finit par savoir qu'elle est obsédée par la pensée que tous les linges et tous les objets de la maison sont plus ou moins imprégnés et recouverts de matière cancéreuse. Sous l'influence de cette appréhension, elle perd le repos, ne sait plus quelle contenance tenir, et passe son temps à brosser, à frotter et à laver. Elle reconnaît parfaitement bien que ses terreurs n'ont nul fondement, mais elle ne peut les chasser de son esprit. Sa vie est une torture de tous les instants. Peu à peu, et très lentement, les craintes disparaissent et le retour à l'état normal s'effectue.
Quelques années plus tard, cette jeune fille, dont la santé physique est excellente et dont l'état mental est irréprochable, se marie et devient mère. Aucun trouble intellectuel n'apparaît soit pendant la grossesse, soit pendant la période puerpérale. Elle n'a aucun souci et se trouve très heureuse. Un jour, on lui dit qu'un chien enragé est entré dans la maison qu'elle habite ; elle ne l'aperçoit pas, n'est aucunement touchée par lui, mais est très émue. Elle se préoccupe, s'attriste, ne dit rien à personne, s'assombrit un peu et finit par avouer à son mari qu'elle s'alarme certainement à tort, mais qu'elle a peur de trouver « de
(i) Legrand du SauUe, loc. cit.
la poussière rabique » sur les meubles, sur la cheminée, sur le parquet, dans ses poches, dans les vêtements d'autrui, dans les ustensiles de ménage, en un mot partout. Elle essuie, frotte, brosse ou lave tout ce qui a pu être touché pat* elle chez quelqu'un, et elle n'ose pas mettre la main sur les boutons de porte.
Un trouble névropathique intimement lié à la crainte du contact est ce qu'on pourrait appeler la loophobie ou horreur des animaux. Nous venons delà constater pour le chien en tant que pouvant donner la rage; mais elle existe sans cette complication et a pour objet le plus souvent la souris, le rat, la grenouille, le crapaud, Taraignée, et autres animaux immondes. Elle s'accompagne d'angoisse et de ce malaise vertigineux dont nous avons parlé à propos de l'agoraphobie.
Parmi les observations publiées par Trélat (i) on trouve quelques beaux exemple de délire du toucher.
Madame V..., âgée de 60 ans, qui compte quatre génénérations de filles uniques dans sa famille, est monomane depuis son mariage, qui remonte à trente-cinq ans. Elle a toujours peur qu'il n'y ait du suif quelque part, et, comme elle pense que les bougies en contiennent une certaine quantité, elle n'en tolère pas l'usage chez elle. Elle possède plusieurs maisons dans Paris : dans la crainte de l'action du suif sur les murs, elle n'a jamais voulu en louer une à un épicier. Elle a aussi la crainte du contact des cheveux. Elle est prise d'un grand tourment si elle voit quelqu'un se passer la main dans les cheveux, se gratter du bout du doigt le menton ou la joue. Elle ne permet pas qu'on soit près d'elle, parce qu'on pourrait lui communiquer la malpropreté. Elle passe chaque matin un
(i) La folie lucide. Paris, 1860.
8o OBSÉDÉS
temps considérable à faire ses yeux et ses oreilles^ et à se laver. Cependant, elle s'obstine à ne changer ni de linge ni de vêtement. Le temps lui manque pour sa toilette au point qu'elle ne dîne plus qu'à minuit. Elle ne se nettoyait jamais les oreilles par crainte des cure-oreilles. Etant devenue sourde, elle alla consulter Menière qui lui enleva des bouchons énormes de cérumen et par ce moyen fit disparaître son infirmité.
Enfin, la crainte des contacts revêt les formes les plus étranges et les plus inattendues. Magnan cite, dans ses cliniques, l'exemple d'un enfant qui est pris d'anxiété à la vue d'un fruit velu, comme une pêche ou un abricot, et qui ne peut toucher ces fruits ou les manger avant qu'ils aient été pelés, (i) Telle est cette dame, observée par Baillarger, qui lutte en vain depuis plus de vingt ans contre la crainte extrême de toucher ou même de voir tout ce qui sert à écrire. Cette crainte avait été précédée de celle de faire des fautes d'orthographe, et d'être pour ce fait tournée en dérision. Insensiblement elle en arriva à avoir des crises d'agitation et même de fureur à la simple vue d'un crayon. Elle ne séjourne jamais dans une chambre garnie d'un tapis, car des crayons pourraient se trouver entre le tapis et le parquet. Dans la rue elle ne se promène qu'entre deux personnes qui lui cachent la vue des boutiques des libraires ou des papetiers. Cette malade est obsédée en outre par des idées de doute et des scrupules de tout genre. Elle craint d'avoir commis des actes d'impureté.
(t Déjerine. L'hérédité dans les maladies du système nerveux. Paris, 1886.
CRAINTE DES CONTACTS — DÉLIRE DU TOUCHER 8l
Une forme singulière de la crainte |des contacts a été signalée par M. Briand à la société médicopsychologique.
Il s'agit d'une jeune fille de sept ans, fille d'un délirant mélancolique à idées hypocondriaques ; elle se nourrit exclusivement de pain et de fromage sous prétexte que la viande contient des os susceptibles de l'étrangler et que les légumes qui ont touché à la viande pourraient en dissimuler, 11 m'a été impossible à une première entrevue de faire surgir cette explication qu'elle avait donnée, il y a^ longtemps, à ses parents et sur laquelle elle n'avait pas voulu revenir. Cependant, appelé à voir le père qui, dans le cours d'un nouvel accès mélancolique, refusait de s'alimenter, je me fis présenter l'enfant pour rechercher si elle ne portait pas certaines tares héréditaires; mon interrogatoire était fini et j'allais la rendre à ses parents sans avoir trouvé rien de bien notable en elle, si ce n'est une grande vivacité intellectuelle avec une prodigieuse mémoire, lorsque, par hasard, la mère me rappela que la fillette se nourrissait exclusivement de pain et de fromage. Désireux d'obtenir de l'enfant l'aveu du motif qui lui faisait repousser les autres aliments, je l'interrogeai avec insistances. Elle se refusa d'abord à toute explication ; prières, sollicitations, rien n'y fit; enfin, je la menaçai de lui faire avaler de force une grosse bouchée de viande, si elle ne me donnait la cause de sa répulsion. Alors, elle m'avoua que toujours elle avait été poursuivie par l'idée qu'elle serait étranglée par un os. Elle est, en effet, prise d'accès d'étouffements, et sa figure exprime une très vive terreur, dès qu'on met dans son assiette des fragments de viande. Les parents ont cessé de sévir contre elle et l'enfant ne paraît pas d'ailleurs souffrir de son régime. L'isthme du gosier ne présente rien d'anormal; la voûte palatine est très ogivale. Pas d'asymétrie faciale (i).
Toute crainte pathologique a sa contre-partie. L'agoraphobie a pour opposé la claustrophobie.
(i) Soc. méd.psych., 27 juin i885. {Annales médic.psych., i885.)
A. CuLLERRE. — La Folie. 6
La kleptomanie^ impulsion irrésistible au vol, a pour contre-partie la kleptophobie^ ou crainte de s'emparer de ce qui est aux autres. La. p/ro?7îanie^ tendance irrésistible à mettre le feu, a pour pendant la. pyrophobie^ ou crainte des allumettes et du feu. A la :{Oophobie, dont nous venons de parler, nous pouvons opposer la ^oophilie, ou amour exagéré des animaux, qui adonné à Magnan l'idée de la folie des antivivisectionnistes. D^ même c'est ainsi qu'à côté de la crainte des contacts impurs, on rencontre quelquefois le besoin irrésistible de toucher des choses malpropres.
Une jeune fille se marie à un jeune homme tort élégant, titré. Huit jours ne s'étaient pas écoulés que la nouvelle épouse avait découvert que M. le comte employait ses matinées et donnait tous ses soins à faires des boulettes avec ses excréments et à les aligner, par ordre de grosseur, sur le marbre de sa cheminée, devant sa pendule.
Sous prétexte de chasser les miasmes, une dame entretenait toujours au milieu de sa chambre un vase de nuit plein.
Trélat, à qui nous empruntons les deux faits précédents, nous fournit encore la curieuse observation suivante :
Madame Q... a épousé un négociant. Dès le commencement de son mariage, on s'est aperçu d'abord de ses bizarreries, puis de ses actes de déraison. Elle mettait un temps considérable à sa toilette et n'était jamais prête à l'heure convenue. Les retards ainsi imposés par elle aux affaires de la journée augmentaient de plus en plus, et elle se plaignait qu'on la tourmentât. Elle se faisait
remarquer par sa mise extraordinaire plutôt que recherchée, et ne s'occupait pas suffisamment de la direction de sa maison et de la surveillance des domestiques. Son mari voyait avec étonnement qu'avant de se coucher, elle s'enfermait dans son cabinet de toilette, où elle restait plusieurs heures. S'il lui demandait à quoi elle pouvait s'occuper pendant un si long espace de temps, elle répondait qu'une femme a mille choses à faire; mais quand après son premier accouchement elle eut une nourrice à ■ côté d'elle, alors on s'aperçut qu'elle ne se couchait jamais avant trois heures du matin, quelquefois quatre. Pendant une grave maladie (une fièvre typhoïde) qu'elle fit, et qui permit et obligea de fouiller dans toutes les armoires, dont précédemment elle avait toujours conservé les clefs avec la précaution de ne s'en point dessaisir, même pendant ses couches, on découvrit l'explication de son travail nocturne. Chaque nuit elle faisait sa toilette à fond et enveloppait et pliait avec le plus grand soin, dans de petits papiers, tous les résidus corporels qu'elle enlevait de la surface de sa peau. Tout cela était classé par ordre de matières et par ordre chronologique dans des enveloppes de diverses couleurs : les ongles des mains toujours dans du papier de même nuance, avec la date du jour où ils avaient été coupés, tous les paquets d'ongles les uns sur les autres, par jour, mois et années; même soin et couleur différente pour les ongles des pieds; même précaution de classement pour la crasse enlevée aux ongles ; même sollicitude pour le résultat de la toilette des oreilles; une pile particulière de petits papiers pour les fort minces résidus obtenus entre chaque orteil, et enfin une pile beaucoup plus importante pour les récoltes dues à l'action du peigne. On trouva dans cette armoire, emmagasiné comme le sont des objets précieux dans le nécessaire le mieux tenu, tout le produit consciencieux d'un travail hygiénique de près de dix années. Rien n'y manquait que les jours de couches pour lesquels il y avait une annotation explicative de l'abondance des résultats recueillis ensuite.
N'oublions pas de dire qu'on voyait à leur place d'élection plusieurs grosses piles des produits du pansement quotidien d'un vésicatoire qui avait suppuré pendant
deux ans, et d'un cautère qui le remplaça et fut maintenu un temps égal.
Assurément c'était le témoignage d'une grande propreté de corps et d'un long travail consacré chaque nuit et aux dépens du sommeil, à l'entretenir; mais corîiment qualifier (si ron*n'avait affaire à une. aliénée) l'excessive malpropreté qui consiste à serrer et à conserver toutes ces ordures au milieu et à côté du linge propre de corps et de table dont on se servait pour la maison?
Cette dame, qui comptait deux aliénés dans sa famille, devint mélancolique suicide et tomba en démence.
Il faut savoir se borner. Nous n'en finirions pas si nous voulions faire l'honneur d'un article à toutes les idées fixes, toutes les bizarreries, toutes les obsessions qui peuvent naître dans le cerveau d'un psychopathe lucide. Nous passerons rapidement en revue quelques unes de celles qui ont plus particulièrement attiré l'attention des observateurs après les trois syndromes principaux dont nous avons donné la description dans les pages précédentes.
VOnomatomanie a 1 été décrite par MM. Charcot
OBSESSIONS M&NTALES DIVERSES 85
et Magnan. (i) lis désignent sous ce nom un groupe de symptômes dans lequel le mot ou le nom joue un rôle prépondérant. « Ces troubles psychiques, disent ces auteurs, s'observent habituellement chez des sujets très-élevés dansl'échelle des dégénérescences mentales (les simples déséquilibrés), et constituent un des syndromes épisodiques de la folie hériditaire. »
UOnomatomanie peut se présenter sous des formes diverses : i<^ la recherche angoissante du nom ou du mot; 2° l'obsession du mot qui s'impose, et rimpulsion irrésistible à le répéter; 3® la signification particulièrement funeste de certains mots ; 4° l'influence préservatrice de certains mots ; b"" le mot devenu pour le patient un véritable corps solide indïjment avalé, pesant sur Testomac, et pouvant être rejeté par des efforts d'expuition et de crachement. « Dans tous les cas, ajoutent les auteurs, le malade a une entière conscience de son état; il regrette et déplore ces idées absurdes, mais il n'en reste pas moins l'esclave de ces bizarreries. »
Sans vouloir donner des exemples de toutes ces formes d'onomatomanie, nous nous contenterons de résumer l'observation suivante, des auteurs précédemment cités. (2)
M. S... est un héréditaire qui, dès l'enfance, a manifesté des signes de déséquilibration mentale. A dix-huit ans il a un accès mélancolique, plus tard des perversions
(i) Archives de Neurologie, t. X.
(2) On verra quelques exemples d'Onomatomanie à ]a fin du travail intitulé : Des perversions sexuelles chez les persécutés. Annales, 1886.
sexuelles, des tics convulsifs, des pleurs et des rires sans motif, des doutes sur l'Infini. Un jour, il rencontre une personne de connaissance et ne peut se rappeler son nom ; obsessions, angoisses, serrement épigastrique, sueurs, refroidissement des extrémités, tendances à la syncope. Il rentre chez lui, se désolant, se lamentant, en proie à une angoisse extrême. Quinze jours plus tard, même aventure. A partir de ce moment il est constamment sur le qui vive, préoccupé du nom et du prénom des personnes avec qui le hasard le met en relations. Il s'empresse, dès qu'il a vu quelqu'un, d'inscrire le nom sur un feuillet de papier. Peu à peu, il est poussé à demander le nom d'inconnus, de gens qu'il rencontre dans la rue, puis encore le nom de personnes qui passent en voiture; puis enfin des voyageurs que contient un train. L'impossibilité de réaliser de tels désirs le désole, l'exaspère et il finit par se séquestrer pour se soustraire à l'obsession des noms.
Un malade de M. Moreau (de Tours) avait pris rhabitude de ne jamais se séparer d'un almanach des 26000 adresses, tant Tangoisse qu'il éprouvait était forte quand il était obsédé par un nom propre dont il ne pouvait se souvenir.
Etait-ce un onomatomane, ce prêtre dont parle le D^ Gros (i) qui avant de commencer sa messe disait: « Wolo dicere missam ; non volo^ volas, volât ; sed volo^ vis, viilt. » Ou avait-il simplement peur qu'on pût se méprendre la-haut sur le sens des verbes ?
A côté de Tonomatomanie, mérite de prendre place r<^rz7/zmow^;n'e qui n'en est qu'une sorte de variante. M. S..., dont nous avons parlé plus haut, après avoir été onomatomane, devint arithmomane.
^ (i) Annales médico-psychologiques, 188 5.
Au bout de trois mois, l'obsession du nombre s'ajoutant à l'obsession du mot, M. S... se voit de plus en plus tourmenté et sa vie devient de plus en plus pénible. Il compte tout ce qui lui est servi à table ; il dresse à chaque repas un tableau sur lequel sont indiqués le nombre de morceaux ou de bouchées de pain, de viande,- le nombre de cuillerées d'eau, de vin, de lait qu'il va prendre. Pour le lait, il compte le nombre de gouttes contenues dans une cuillerée et le nombre de cuillerées dans une tasse. Pourquoi se livre-t-il à ce calcul? Il n'en sait rien, dit-il ; c'est ridicule, mais il doit le faire. Si on lui sert une tomate, il s'empresse de compter le nombre de graines qu'elle renferme ; il en est de même pour les pommes, les poires.
Un jour il avait mangé vingt cerises, mais il n'avait recueilli que dix-neuf noyaux; il cherche le vingtième de tous côtés. Ne le découvrant pas, il pense qu'il l'a probablement avalé. Dès le soir il fouille dans ses garde-robes et passe la nuit à pétrir fiévreusement entre ses doigts les matières fécales. Il se lamente de l'insuccès de ses recherches. Sur les instances de sa famille, il se couche quelques heures vers le matin après avoir consenti à faire un grand lavage. Il se relève pour se présenter à la chaise, et l'évacuation obtenue, il recommence avec plus d'ardeur encore, la recherche du vingtième noyau qu'il finit par trouver le soir seulement après une troisième défection. Il se calme alors, prend un bain, se couche, et passe une bonne nuit.
L'arithmomanie, comme l'onomatomanie, coïncide souvent avec les autres syndromes que nous avons décrits. Un malade atteint de lafolie du (iow/e était venu consulter Legrand du SauUe. En sortant, il s'écria : « Vous avez quarante quatre volumes sur cette table et vous portez un gilet à sept boutons. Excusez-moi, c'est involontaire, mais il faut que je compte. »
Parmi les arithmomanes les plus curieux doit
être rangé M. de W... dontTrélat a publié Tobservation. (i)
M. de W... est âgé de quarante-cinq ans. Il est presque continuellement renfermé dans son cabinet où on le croit adonné à de sérieux travaux. On ne peut le voir que très rarement et chaque fois qu'on le voit, il se plaint de migraines causées par l'excès du travail, et de la fatigue que lui causent ses veilles prolongées. 11 a une femme aussi instruite qu'elle est aimable. On lui parle avec intérêt de la santé de son mari, du tort qu'il a d'abuser de ses forces, et on l'engage à obtenir de lui qu'il mette moins d'ardeur dans ses études. Elle répond avec douleur que toutes ses tentatives sont inutiles, mais elle ne fait rien pour ébranler la conviction de tous ses amis, quoiqu'elle sache bien à quoi s'en tenir sur cette triste question. La pauvre dame n'est préoccupée que du soin de mettre à couvert la raison et la dignité de son mari..
Mais en réalité, tout le temps que celui-ci passe enfermé dans son cabinet, il l'emploie à compter combien de fois les mêmes lettres, tantôt l'S, tantôt le T, tantôt le G, tantôt le Z, etc., sont répétées dans la Genèse, dans VExode^ dans le Lévitique, dans les Nombres, dans le Deutéronome^ dans le Livre des Rois, les Paralipomènes^ l'Ecclésiaste, le Cantique des cantiques, VApocalj-pse, etc. '^ — combien de pages, dans telle édition, commencent par un P, combien par un B, combien par un A, etc; — combien finissent par un T, combien par un G, combien par un £", etc.
D'autres études assez sérieuses pour que cet homme de lettres laisse écouler quinze jours et plus sans aucun soin de toilette, sans aucune ablution, consistent à supputer toutes les pensées contradictoires qui se trouvent dans le même auteur. Puis quand il a passé un an, deux ans, trois ans, sans interruption, à ces grandes études, ce travailleur opiniâtre consacre la même ardeur à démonter tous les mouvements et jusqu'aux plus petites pièces de ses pendules et à les remettre en place. Pendant six mois de suite il défait chaque jour ce qu'il a fait la veille. A
(i) Trélat, Folie lucide.
toute personne qui se présente chez lui on répond invariablement : « Monsieur est trop sérieusement occupé pour qu'il puisse se déranger. » Chacun pense que cet auteur, trop modeste pour publier ses œuvres de son vivant, laissera après lui d'immenses travaux. La pauvre femme suffit à elle seule jusqu'au dernier jour du malade, pour défendre et faire respecter une si profonde nullité.
Le nombre 1 3 a le don de troubler beaucoup de psychopathes. Le cas le plus curieux de la crainte que peut inspirer ce nombre est dû à Magnan. Il s'agit d'un élève des Beaux-Arts, âgé de 21 ans, à antécédents héréditaires très-chargés, qui entre autres syndromes psychopathiques, possédait déjà celui de Tonomatomanie, attribuant une influence préservatrice à certains mots, et prononçant les mots tombeau^ linceul^ bière pour conjurer un malheur.
Bientôt (i) lui vint à l'esprit l'idée de la .fatalité du nombre i3 et quelquefois, avant de se coucher, il touchait i3 fois sa table de nuit, ou i3 objets différents épars dans sa chambre. Peu à peu il lui est arrivé de répéter plusieurs fois de suite ces i3 contacts et finalement il passait des nuits entières, harassé de fatigue, à parcourir la chambre pour satisfaire ce besoin de toucher les objets. Le nombre i3, à partir de ce moment, s'impose à son esprit à l'égal d'un tic et intervient en dehors de sa volonté. Il évite de mettre i3 mots dans une phrase et s'il en a écrit 12, sans compléter le sens, il se hâte d'en ajouter au moins deux pour dépasser i3, par crainte que le treizième ne soit cause d'un malheur. Il en est de même pour le langage, il compte de manière à éviter des phrases de i3 mots. Ce travail ridicule devient fatigant et le détourne de toute occupation sérieuse.
Le passage suivant extrait d'une note qu'il avait remise
(i) Lantéirès. Essai descriptif sur les troubles psychopathiques avec lucidité d'esprit. Thèse de Paris, i885.
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permet de suivre le singulier raisonnement qui l'a poussé plus tard à adopter certaines formules en guise de talisman protecteur. « Ne pouvant parle raisonnement vaincre ces obsessions, je mis à profit, dit-il, le nombre 1 3 comme engin de combat. Et, parlant en moi-même comme si le monde m'était soumis : Si je fais d'ici à demain un seul acte superstitieux, medis-je un soir, que toutes ces étoiles que je vois soient i3. Et, en même temps, je m'imaginais, au-dessus de ma tête, tous les astres changés en nombre i3, composés îd'une infinité de molécules, ayant pour essence le nombre i3. Je ne comprenais pas bien ce que pouvait dire une étoile i3, mais j'avais une telle horreur de nombre i3 que je ne fis pas d'actes; absurdes jusqu'au lendemain. Le procédé ayant réussi, j'en usais tellement qu'il ne réussit plus à la longue. Que Dieu soit i3 si je fais un seul acte superstitieux d'ici demain ! Imaginer Dieu i3 n'était pas plus absurde que d'imaginer les étoiles du ciel ayant pour essence le nombre i3. Et puis, absurde ou non, je ne raisonnais plus. Cette idée de Dieu m'effrayait et cela a suffi pour m'empêcher, pendarvt quelque temps, de me livrer à des actes ridicules. »
De temps à autre l'état du malade s'aggrave et il associe lenombre i3 à une foule d'autres mots auxquels il donne une signification et une valeur particulières. Erreur i3. Vérité i3, etc. Si, après avoir dit mentalement: Erreur i3, il ne prononçait pas mentalement : Vérité i3, tout ce qui l'entoure, croit-il, ne serait qu'un monde imaginaire et il prendrait pour vrai ce qui est faux. Il est ainsi parfois olDligé de répéter la formule Dieu 1 3, non plus mentalement, mais réellement au fond du gosier; il ferme la bouche, contracte les muscles du pharynx de manière à faire passer, dit-il, de bas en haut, à travers le crâne, la formule Dieu i3 et il lui arrive de la répéter jusqu'à cent fois dans un quart d'heure. Ce qui est plus étrange, dit-il, dans cette manie, c'est que je ne crois guère à l'existence de Dieu et que je suis très sceptique en matières religieuses.
Quoiqu'il en soit, ces obsessions pèsent d'un grand poids sur son existence et interviennent dans la plupart des actes de sa vie. Au point de vue spécial qui nous occupe, ce psychopathe m'a appris que cet état mental lui interdit
toute approche sexuelle. Dès qu'il se prépare à entrer en conversation intime avec sa maîtresse, la formule Dieu i3 surgit dans son esprit « et glace sa virilité. » Chez ce jeune homme, l'aggravation de ces phénomènes qui se produit de temps à autre, est suivie de découragement, de désespoir, et aussi d'idées de suicide.
A côté des formes précédentes mérite de prendre place la Coprolalie^ ou besoin irrésistible de prononcer des mots orduriers. (i) Elle peut se présenter isolement ou associée à divers troubles nerveux de nature convulsive.
Nous en dirons autant de la manie blasphématoire signalée par Verga. Une dame noble de Milan, qu'il a soignée, ne pouvait se livrer à la prière sans qu'il lui vînt des blasphèmes à la bouche. Un respectable prêtre à qui il donnait aussi des soins, ne pouvait s'empêcher de crier à tue-tête: « Maudits soient Dieu, la Vierge et les Saints! »
(i) Voyez Gilles de la Tourette. Etude sur une affection nerveuse caractérisée par de V incoordination motrice accompagnée d'écholalie et de coprolalie. {Arch. de neurol, t. IX.)