‹ Crimes et délits dans la folieChapitre 20 sur 44 · IMPULSIONS AU SUICIDE ET A L'HOMICIDE · texte numérisé non relu

IMPULSIONS AU SUICIDE ET A L'HOMICIDE

sèment, soit parce que leur volonté triomphe ; soit parce qu'ils ont pris soin^de se tenir éloignés des objets dont la vue réveillait l'impulsion maladive.

Le phénomène dont il va être question dans ce chapitre, n'est en définitive que Vobsessiort^ Vidée fixe, que nous avons étudiée dans le chapitre précédent, l'obsession ayant pour objet, non quelque chose de fâcheux à subir, mais à accomplir, perdant le caractère passif que nous lui connaissions jusqu'ici pour tendre vers l'état actif. Elle n'est pas continue, mais revient par accès accompagnés de dépression mélancolique, d'anxiété et d'angoisse; après avoir persisté pendant un temps plus ou moins long, elle disparaît complètement, ou pour revenir plus tard, ou pour faire place à une autre. Bien que respectant l'intégrité des fonctions intellectuelles, elle n'en coïncide pas moins avec des défectuosités mentales et des troubles névropathiques qu'il est facile de mettre en lumière^ et surtout avec des antécédents héréditaires très accusés.

« Tous ou presque tous les monomanes homicides, dit Esquirol, étaient d'une constitution nerveuse, d'une grande susceptibilité; plusieurs avaient quelque chose de singulier dans le caractère^ de bi:{arre dans l'esprit. Tous, avant la manifestation du désir de tuer, étaient incapables de nuire ; ils étaient doux, bons, honnêtes gens et même religieux. »

Quelle meilleure preuve pouvons-nous avoir de la nature héréditaire des impulsions morbides que celle du suicide? Déjà Voltaire avait signalé ce fait

étrange de plusieurs membres d'une même famille se suicidant les uns après les autres; depuis Gall, Esquirol, J. P. Falret, Moreau (de Tours), Lucas, Morel et autres ont accumulé des faits du même genre, et mis hors de doute l'hérédité de l'impulsion au suicide.

Plus que toutes les autres, peut-être, la transmission de cette tare ps}'chopathique a un caractère fatal, inéluctable, et les exemples qui en sont cités partout sont de nature à frapper profondément l'esprit le moins prévenu. En voici quelques uns:

Une jeune femme, le surlendemain de son mariage, trouve sa mère en train de se pendre ; cet acte de désespoir n'a rien qui doive surprendre, car depuis un siècle la monomanie du suicide sévit dans la famille. Ainsi legrandpère de la mère s'est jeté à l'eau ; le père s'est pendu ;deux sœurs de la mère se sont jetées dans leur puits ; une autre sœur est morte folle; les autres parents du côté de la mère ont la tête plus ou moins dérangée, (i)

Un riche négociant, d'un caractère très-violent, est père de six enfants ; à mesure que ses enfants ont fini leur éducation, il leur donne une forte somme d'argent et les éloigne de chez lui. Le plus jeune, âgé de vingt-six à vingt-sept ans, devient mélancolique et se précipite du haut du toit de sa maison ; un second frère, qui lui donnait des soins, se reproche sa mort, fait plusieurs tentatives de suicide, et meurt un an après des suites d'abstinence prolongée et répétée. L'année suivante, un autre frère a un accès de manie dont il guérit; un quatrième frère, médecin, qui deux ans avant m'avait répété, avec un désespoir effrayant, qu'il n'échapperait pas à son sort, se tue; deux ou trois ans après, une sœur devient d'abord maniaque, et fait mille tentatives de suicide; le sixième

(i) Baillarger, Notes au traité des maladies mentales de Griesinger, déjà cité.

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frère est à la tête d'un grand commerce, il eût fini comme ses frères s'il n'était retenu à la vie par ses enfants et par sa femme, qui est pour lui un ange tutélairc par ses soins et par sa tendresse.

Esquirol, à qui est due cette observation, ajoute en note : « Quelques années après que j'écrivais ces lignes pour la première fois, ce malheureux s'est tué. » Et Baillarger rapporte qu'un des petits-fîls de ce négociant, confié à ses soins, avait cherché à se suicider en se frappant de deux coups de couteau sur le trajet des carotides.

Dans une observation récente, due à Maccabruni (i), on voit le père se suicider à soixante ans d'un coup de pistolet, deux de ses fils et un de ses petits-fils se donner la mort avec la même arme, une fille s'empoisonner, et un autre fils, poussé comme les autres au suicide, ne résister que par égard pour sa femme.

L'hérédité de similitude dans le suicide est poussée à ce point, que ceux qui en sont victimes recherchent souvent des moyens d'exécution identiques. Le fait précédent, dans lequel quatre personnes se servent du même pistolet pour se donner la mort, en est une preuve. La pendaison est un des procédés les plus uniformément usités , comme le démontrent les observations de Gazauvieilh (2) ; vient ensuite la submersion.

Enfin, l'hérédité du suicide n'est pas seulement similaire, il lui arrive souvent d'être homochrone,

(i)Déjerine, De Vhérédité dans les maladies du système nerveux. Paris, 1886.

(2) Gazauvieilh, Du suicide et de Valiénation mentale, Paris,

c^est-à-dire de se manifester chez les descendants au même âge que chez les ascendants.

Voici des faits qui prouvent jusqu'à quel degré elle peut être poussée :

M. L... père, était monomaniaque, et s'est donné la mort à l'âge de trente ans; son fils arrive à peine à sa trentième année, qu'il est frappé, comme lui, de monomanie et fait deux tentatives de suicide.

Un dégustateur des ports se jette à l'eau ; sauvé, il donne à Marc cette raison bouffonne, que s'étant trompé sur la qualité du vin, il a craint que ses confrères ne le prissent pour une ganache. Marc apprit plus tard que ce Vatel d'un autre genre s'était suicidé, et que son père et l'un de ses frères avaient mis, au même âge, fin à leur existence, de la même mafiièreque lui. (Marc, t. II, p. 286).

Un autre individu est, à la fleur de l'âge, pris de mélancolie, par suite d'une suppression de flux hémorrhoïdal, et se noie volontairement. Son fils, d'une bonne santé apparente, jouissant des dons de la fortune, père de deux enfants adorés, arrivé au même âge de la vie où son père s'est noyé, se donne la mort par le même mode de suicide (i).

L'impulsion au suicide, malgré ses caractères d'hérédité de similitude et de fatalité, n'est par ellemême qu'une manifestation psychopathique d'un état mental plus complexe. Cette vérité que nous ne cessons de répéter à chacune de ces descriptions de ce qu'on appelait et de ce qu'on appelle encore quelquefois les monomanies est fondamentale et il ne faut jamais la perdre de vue. L'impulsion au suicide germe sur un terrain préparé parla dégéné-

(i) J. MûUer, Physiologie du système nerveux trad. par Jourdan, Paris, 1840, t. II, p. ii5. Prosper Lucas, Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle. Paris, 1847-1850.

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rescence ; c'est une des formes delà déséquiiibration mentale ; elle coïncide ou alterne avec des troubles de même nature : l'impulsion à l'homicide, les perversions sexuelles, l'impuissance, la dipsomanie, la pyromanie ; elle s'accompagne d'un état mélancolique intermittent comme elle-même, et de nombreux cas d'aliénation et de déséquiiibration mentale se rencontrent en même temps qu'elle dans les familles où elle se produit.

Prosper P... est âgé de 42 ans. (i) Il est le quatrième de sept enfants: le premier, un garçon, est mort en bas âge; le deuxième a été asthmatique pendant douze ans, puis ce trouble nerveux a disparu pour être remplacé par le diabète simple et une incontinence d'urine, il a eu en outre une jeunesse extrêmement dissipée; le troisième a succombé en bas âge; le cinquième, mort à neuf ans, était choréique ; le sixième est officier; le septième, une fille, est mariée, sans enfants. La mère est morte à 48 ans, d'un cancer du sein; le père à 82 ans, de vieillesse. Une sœur de ce dernier a été aliénée, et sa fille était une excentrique en proie aux scrupules et à l'anxiété ; elle s'imaginait avoir fait de mauvaises communions. D'autres membres de cette famille sont qualifiés d'originaux et de bizarres.

P..". a eu à 18. ans une fièvre typhoïde très grave. Il a toujours vécu en solitaire ; n'aimant pas la société des hommes de son âge, ne sortant jamais, et occupant tous les loisirs que lui laissait sa position à lire immodérément, à écrire et à dessiner.

Le 27 janvier 1875, étant au lit, l'idée lui vient tout tout d'un coup de prendre un couteau de cuisine et d'aller frapper son père. Deux mois auparavant, cette idée lui avait traversé l'esprit sans qu'il y fît attention. Mais cette fois, l'obsession le poursuivit avec une ténacité extraordinaire et cela pendant deux années entières. Quelquefois

(i) Observation personnelle.

A. CuLLERRE. — La Folie. 7

l'idée fixe disparaissait pendant quelques jours, ou changeait d'objet, le poussant, par exemple, à tuer sa servante ou les enfants qu'il voyait dans la rue. A bout de forces, n'y tenant plus, il vient habiter avec son frère. Pendant quelque temps, il est plus rassuré; mais bientôt il se sent honteux, découragé, désespéré et est envahi par l'idée du suicide: il tente de s'empoisonner avec une infusion d'allumettes.

L'impulsion à l'homicide ne tarda pas d'ailleurs à reparaître, et ne cessa qu'en 1879, à l'époque de la mort de son père. Encore la disparition ne fut-elle pas définitive, car elle revint à diverses reprises, mais sans grande intensité et ayant pour objet des personnes indifférentes.

Bientôt il devient la proie d'une nouvelle obsession : la crainte d'avoir empoisonné son père et plus tard que son frère ne l'ait empoisonné.

A peine dans les grands paroxysmes de sa maladie la conscience qu'il a de son état s'obscurcit-elle un instant; ordinairement il est lucide et conscient de l'absurdité de ses obsessions et de ses impulsions. Il a des périodes de calme et de rémittence absolus, pendant lesquels il est absolument libre et maître de ses idées. Il a été pendant vingt-deux mois parfaitement bien, au point de vue mental, mais pendant toute cette période il a été en proie àdes crises cardiaques qui le faisaient horriblement souffrir, et qui consistaient en essoufflement avec palpitations violentes ; il ne pouvait rester au lit et dormait assis. On ne constate cependant chez lui aucune lésion organique du cœur. Depuis que les troubles intellectuels sont revenus, la neurasthénie cardiaque a disparu.

C'est en i882, à l'âge de 42 ans, que la déséquilibration mentale reparaît sous forme d'impulsion au suicide. Il lutte pendant quelque temps, puis il succombe et se coupe la gorge avec un rasoir. A peine guéri de sa blessure, il se précipite dans un puits. Sa famille alors se décide à le placer à l'Asile.

Pendant son séjour qui dura trois mois et demi, on constata chez lui la persistance des idées du suicide, une grande émotivité, et des impulsions de nature diverse; il ne pouvait ouvrir un journal, n'y voyant que des crimes

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et du sang; il n'apercevait pas une allumette sans être obsédé par cette idée que s'il était chez lui, et que le feu prît, on l'accuserait de l'avoir mis. Un jour, étant allé chercher un objet dans l'office, et apercevant un tas de copeaux dans un coin, il s'enfuit, subitement obsédé par l'idée d'y mettre le feu : il y avait des allumettes dans l'office. Il a des accès de désespoir, pendant lesquels il se désole, gémit sur l'ineptie de toutes les idées bizarres qui l'obsèdent, et l'impossibilité où il est de pouvoir les dominer. Il manifeste aussi quelques idées hypocondriaques. Il a plusieurs accès de dyspnée avec ataxie cardiaque, coïncidant avec la rémittence des obsessions mentales ; et deux légers accès de coliques néphrétiques.

Il sort dans un état assez satisfaisant. Cinq mois après il meurt d'une façon soudaine, et la cause de la mort demeure inconnue, ce qui nous fait croire à un suicide.

Ce malade, aux antécédent héréditaires si caractéristiques, est une preuve bien frappante de la vérité des idées que nous soutenons. On retrouve chez lui, non seulement l'impulsion au suicide, mais encore l'impulsion à Thomicide, la folie du doute, la pyromanie et une foule d'autres symptômes de neurasthénie psychique. Nous voyons aussi cette dernière alterner avec la neurasthénie périphérique, phénomène excessivement fréquent et capable de jeter un jour particulier sur la nature de ces troubles nerveux si complexes.

L'impulsion à Thomicide est moins fréquente que l'impulsion au suicide; néanmoins la science en possède de nombreux cas. Parmi les observations si disparates que Marc a réunies sous le titre de inoiîomanie homicide^ il en est quelques-unes de caractéristiques.

M. N...(i),âgé de vingt-et-un ans, d'une taille élevée, maigre, d'une constitution nerveuse, a toujours eu le caractère sombre, bourru. Privé de son père dès 1 âge de quatorze ans, il était sans tendresse, sans épanchement pour sa mère.

A dix-huit ans, sa tristesse augmente, il fuit les jeunes gens de son âge, vit isolé, mais travaille avec assiduité dans un magasm. Ni ses discours, ni ses actions, n'indiquent la folie; mais il se sent une sorte d'impulsion qui le porte au meurtre; qu'il est des instants où il aurait plaisir à répandre le sang de sa sœur, à poignarder sa mère. On lui fait sentir toute l'horreur de ses désirs, et les peines qui attendent ceux qui les satisfont; alors il répond: (( Je ne suis plus maître de ma volonté. »

Plus d'une fois, quelques minutes après avoir embrassé sa mère, il devient rouge, son œil est brillant, et il s'écrie : « Ma mère, sauvez-vous, je vais vous égorger. » Bientôt après, il se calme, verse quelques larmes, et il s'éloigne. Un jour, il rencontre dans les rues un militaire suisse, saute sur son sabre, veut l'arracher de vive force pour égorger ce militaire qu'il ne connaît pas. Un autre jour, il attire sa mère dans la cave et veut la tuer avec une bouteille.

Depuis six mois que ce jeune homme est dominé par cette horrible impulsion, il dort peu, souffre dé la tête, ne veut voir personne, est insensible au chagrin de sa famille, mais il n'offre, nulle apparence de délire dans ses discours.

Ce jeune homme, après une crise de mélancolie avec hallucinations et délire de persécutions, guérit de ses divers troubles psychiques et onze ans après jouissait encore d'une intelligence normale.

Nous empruntons au même auteur les faits suivants, dans lesquels l'impulsion homicide existe avec une parfaite lucidité d'esprit : .

Dans une maison respectable, en Allemagne, une mère de famille rentre chez elle; une domestique, contre laquelle

(i) Marc, De la folie considérée dans ses rapports avec les questions médico-judiciaires, Paris, 1840.

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on n'a jamais eu de motif de plainte, paraît dans une grande agitation; elle veut parler seule à sa maîtresse, se jette à ses genoux, et lui demande en grâce de quitter la maison. La maîtresse, étonnée d'une semblable prière, veut en connaître le motif, et elle apprend, que toutes les fois que la malheureuse domestique déshabille Tenfant et qu'elle est frappée de la blancheur de ses chairs, elle éprouve le désire presque irrésistible de l'éventrer. Elle craint de succomber, et préfère s'éloigner.

Cet événement s'est passé, il y a une vingtaine d'années, dans la famille de M. le baron A. de Humboldt, et cet illustre savant me permet d'alléguer son témoignage.

M. R..., chimiste distingué, poète aimable, d'un caractère naturellement doux et sociable, vint se constituer prisonnier dans une des maisons de santé du faubourg Saint-Antoine.

Tourmenté du désir de tuer, il se prosternait souvent au pied des autels, et implorait la divinité de le délivrer d'un penchant si atroce, et de l'origine duquel il n'a jamais pu me rendre compte. Lorsque le malade sentait que sa volonté allait fléchir sous l'empire de cette propension, il accourait vers le chef de l'établissement, et se faisait lier les pouces, l'un contre l'autre, avec un ruban. Cette frêle ligature suffisait à calmer le malheureux R..., qui, cependant, a fini par exercer une tentative d'homicide sur un de ses gardiens, et par périr dans un violent accès de manie avec fureur.

La forme paroxystique des impulsions à l'homicide ressort de l'étude de beaucoup d'observations. L'acte accompli est suivi d'un sentiment de détente, de soulagement, et l'obsession disparaît pour un temps. Diverses circonstances physiques, comme l'époque de la puberté, l'éruption des règles coïncident avec le retour de l'accès.

Henriette Gornier, qui décapita la petite Belon à qui elle témoignait une grande tendresse, était au moment de ses règles. Elle avait fait quelque temps

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avant une tentative de suicide et était sujette à des intervalles de dépression mentale bien caractérisés.

L'imitation semble jouer un certain rôle dans la naissance des impulsions homicides et suicides, comme en font foi quelques observations d^Esquirol.

Enfin, disons que si les impulsions peuvent exister à rétat isolé, elles coexistent souvent avec d'autres troubles mentaux dénature mélancolique. Mais ce qui caractérise dans tous les cas l'homicide impulsif, c'est l'absence complète de motif venant conditionner le crime. La femme Lombardi, par exemple, qui tua ses quatre enfants, pour les envoyer au ciel et les mettre à l'abri des malheurs qui les menaçaient, n'est pas une homicide avec impulsion consciente, mais une lypémaniaque mystique avec perversion des sentiments affectifs.

DIPSOMANIE

L'impulsion h^rcsistible à boire ne saurait, pas plus que les impulsions précédentes, être considérée comme une affection indépendante; et abstrac;; tion faite de l'ensemble symptomatique que l'on

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désigne sous le nom de dipsomanie^ bn retrouve, chez le malade qui en est atteint, un fond psychique dont les particularités tiennent par bien des points à la psychologie morbide.

En somme, le dipsomane comme Thomicide, le suicide, est un héréditaire, un déséquilibré; outre le besoin irrésistible et paroxystique de boire, on peut relever chez lui, à diverses époques de son existence, d'autres accès monomaniaques, comme le prouvent les observations citées par les auteurs, et on lui trouve à l'état permanent bon nombre des incorrections mentales qui appartiennent aux dégénérés.

Esquirol, Morel, Marcé, Griesinger, Foville, (i) Lasègue (2), ont donné, quoique dans un esprit différent, de bonnes descriptions de la dipsomanie,

Trélat (3) a fourni, en quelques mots qui méritent d'être conservés, les éléments du diagnostic de cet état maladif : « Les ivrognes, dit-il, sont des gens qui s'enivrent quand ils en trouvent l'occasion ; les dipsomanes sont des malades qui s'enivrent toutes les fois que leur accès les prend. »

Gomme Ta, en effet, très-bien fait ressortir Magnan (4), cette névrose a pour caractère de se traduire par des accès essentiellement intermittents et paroxystiques. L'accès est précédé de prodromes toujours les mêmes : sentiment vague de tristesse,

(i) Dict. de méd. et dechir. pr., t. XI, art. dipsomanie, parle Dr Fovilie.

(2) Archiv. g-én. de méd., septembre, 1862.

(3j La folie lucide.

(4) Leçons sur la dipsomanie. {Progrès méd., 1884.)

découragement, dépression croissante, incapacité de tout travail et même de toute réflexion. Puis viennent les idées noires, les obsessions, les perversions du caractère. En même temps les malades éprouvent de l'anxiété épigastrique, du dégoût pour les aliments, un sentiment d'ardeur et de brûlure à l'estomac et au gosier. Une soif ardente s'éveille, soif particulière, accompagnée du désir irrésistible de boire quelque chose d'excitant.

Désormais rien ne les arrête ; tous les moyens, fussent-ils honteux et criminels, comme les abus de confiance, le vol, la prostitution, leur sont bons pour se procurer la boisson désirée. On a vu des mères vendre leurs enfants pour quelques verres d'eau-de-vie.

Les malades ont pleine conscience de leur trouble mental ; ils le déplorent et luttent contre l'obsession qui les envahit. Ils se morigènent, s'encouragent à la résistance, et après avoir succombé se vouent eux-mêmes à l'opprobre et au mépris. « Bois donc, misérable; bois donc, ivrogne, vilaine femme qui déshonores ta famille ! » se disait une dipsomane, qui mêlait en vain des excréments à son breuvage alcoolique, (i)

Beaucoup de dipsomanes se cachent, et dispaparaissent de chez eux pendant leurs accès. Toutes les boissons leur sont bonnes : le vin, l'eau-de-vie, l'absinthe, le vulnéraire, la teinture de menthe,

(i) Trélat, îoc. cit., p'. 263.

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Teaii de Cologne ! La plupart boivent sans choix, et au hasard des occasions.

La durée de l'accès n'a rien de fixe, elle est comprise entre deux et quinze jours. Il n^ a aucune périodicité régulière dans le retour de l'obsession, qui peut même ne pas se faire sentir pendant des années. Mais il est plus ordinaire de voir les accès se rapprocher de plus en plus à mesure qu'ils augmentent de nombre.

Les femmes y semblent plus sujettes que les hommes dans une assez forte proportion.

M^^ B... (i), âgée de trente-cinq ans, porte darissa conformation physique des signes marqués de dégénérescence. Sa grand'mère paternelle était épileptiqu,e, son père se livrait à de grands excès alcooliques et a eu, ily a une quinzaine d'années, un accès de délire furieux d'une durée de quinze jours. Ily avait une certaine intermittence dans ses exc^s; sa femme avait observé que dans certains de ses voyages, il buvait, et pas dans d'autres; la moindre contrariété le poussait à boire. Il en est de même de M"^^ B..., sa mère est paralysée depuis deux ans, elle est en démence et délire. Toute sa vie elle a été sujette à des maux de tête tellement violents qu'elle s'évanouissait parfois. Sa sœur unique a; des névralgies dans la tête, elle présente divers stigmates physiques de dégénérescence et, par moments, elle n'a pas d'idées, ses idées s'en vont, elle a toujours peur de perdre la tête.

M™e B..., dès l'enfance, était bizarre, exaltée, difficile à réduire; elle n'a jamais été comme les autres. A neuf ans, elle eut une fièvre cérébrale. Elle n'a jamais fait d'autres maladies graves.

Le premier accès de dipsomanie de M™° B... s'est produit à la puberté, lors de l'éruption menstruelle, et s'est renouvelé à diverses reprises au moment des règles. Les accès étaient moins intenses qu'aujourd'hui; elle ressen-

(i) Observation personnelle.

tait un grand malaise, de la tristesse, de l'oppression ; elle étouffait et éprouvait un irrésistible besoin de boire; elle buvait d'abord de Feau, puis du vin. Ils duraient huit à neuf jours, mais parfois étaient beaucoup plus courts, et ne se prolongeaient guère au delà de vingt-quatre heures. Un jour, sans avertissement d'aucun genre, on la voyait ivre, hargneuse et s'abandonnant à la violence; dans la nuit, les règles arrivaient et le lendemain elle était guérie. D'habitude, pendant ses accès, elle cesse tout travail et se cache le plus possible.

Depuis la puberté, les crises dipsomaniaques n'ont cessé de se produire. Chose bizarre, elles coïncident souvent avec les grandes fêtes de l'année, les précédant ou les suivant de huit jours environ. Elle en a eu, depuis cette époque, à peu près quatre par an. Elle s'est mariée à dixhuit ans: pendant le cours de ses grossesses, les accès se suspendaient d'une façon complète, mais se reproduisaient quelques jours après l'accouchement.

Les accès sont devenus de plus en plus intenses. On reconnaît l'imminence de la crise à ses yeux égarés; elle devient triste, absorbée, somnolente; elle est méchante et frappe brutalement ses enfants. Elle parle peu, marche beaucoup, se plaint de souffrir dans le côté et dans la tête. Alors elle se met à boire: surtout de l'eau-de-vie, mais au besoin, tout ce qui lui tombe sous la main. Il est difficile d'évaluer les quantités qu'elle absorbe, parce qu'elle dissimule habilement ses excès et après l'excès on trouve des bouteilles cachées dans des endroits où l'on n'aurait jamais songé à les chercher. Elle devient menteuse, et titubante, en état d'ivresse, prétend n'avoir pas bu. Si on peut l'empêcher de boire, l'accès avorteen partie, mais le suivant est plus rapproché : il est d'ailleurs très difficile de s'y opposer, car, même sans argent, elle réussit à se procurer de l'alcool. Elle a volé plusieurs fois. Il lui est arrivé de dire: Si vous m'empêchez de boire, je me ferai du mal. Elle est souvent ivre au point de rouler dans les rues et les chemins.

L'accès dure maintenant quinze jours; il se juge par une sorte d'attaque : elle perd connaissance, et pendant une demi-heure reste dans le coma, les dents serrées, la langue coupée et l'écume à la bouche. L'attaque est uni-

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que, ou se renouvelle deux ou trois fois suivant qu'elle boit plus ou moins. Revenue à elle, elle cesse de boire et en deux ooi trois jours revient progresivement à son état normal.

Cette malheureuse femme déplore sa funeste passion qui a été cause de nombreux malheurs domestiques, mais est impuissante à la dominer. Elle est venue réclamer mes soins qui ne semblent pas lui avoir été tout à fait inutiles.

Beaucoup de ces malheureuses finissent par tomber dans le dernier degré de l'abjection. Telle qui est chaste et réservée dans ses intervalles de sobriété, n'a pas plutôt commencé à boire qu'elle perd toute retenue. Pour un verre d'alcool elle se donne au premier venu. Elle fréquente les bouges de la plus basse prostitution et s'adonne aux débauches les plus honteuses. Parfois elle est obligée de laisser jusqu'à ses vêtements pour solder sa dépense.

L'observation personnelle que nous venons de résumer est de nature à donner une juste idée de la dipsomanie dans son état le plus simple. Cependant on remarque déjà chez madame B. .. l'impulsion au vol et rimpulsion au suicide. Cette dernière est en effet une complication fréquente de la dipsomanie. Parfois les impulsions homicides viennent s'ajouter aux deux précédentes.; L'existence bien démontrée de ces particularités prouve donc ce que nous disions en commençant, à savoir que la dipsomanie n'est pas une maladie.

Les actes de toute la vie des dipsomanes, dit

Magnan, sont là pour démontrer que toujours ils se comportent et réagissent comme se comportent les individus mal équilibrés.

Outre les tendances suicides et homicides dont nous avons parlé, on retrouve chez ces malades du mysticisme, des impulsions erotiques; une apparition trop précoce, ou encore trop tardive de Tintelligence, certains phénomènes nerveux de nature convulsive ou hystérique. S'ils ne sont pas toujours dans un état délirant, ils tiennent toujours, comme le dit encore justement l'auteur précédemment cité, un pied dans le domaine de la folie. Ils ont un caractère fantasque, emporté, enclin à l'exagération et surtout à la tristesse.

Nous résumons succintement, d'après M. Magnan, une observation éminemment propre à donner la preuve de la justesse des considérations précédentes.

Madame B... est une institutrice âgée de 48 ans; son père était ivrogne, et s'enivrait de vin blanc ; sa grand'mère maternelle s'est noyée; elle a deux frères en bonne santé.

A 20 ans elle se sentit irrésistiblement attirée vers la vie religieuse, et entra aux carmélites. Sa ferveur fut telle que la sœur la donnait en modèle aux autres religieuses. Elle eut des hallucinations et des extases, et vit les anges. Elle distingua ensuite une de ses compagnes et se sentit attirée vers elle par une vive sympathie. Cette affection, comme de juste, ne resta pas dans les bornes du mysticisme, et devint une passion violente ; elles s'abandonnèrent à. de mutuelles caresses et aux vices secrets.

A la suite de ces pratiques elle crut avoir trouvé définitivement sa voie et s'enfuit un jour du couvent dans l'espoir de rencontrer un mari. Il fut bientôt question

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d'un mariage qui se rompit ; ne pouvant surmonter le chagrin qu'elle en éprouva, elle s'enferma dans sa chambre et chercha à s'asphyxier à l'aide du charbon.

Cependant elle se marie, mais elle ne rencontre pas dans le mariage le bonheur qu'elle avait rêvé. Elle a à ce moment 28 ans : elle commencée boire pour noyer ses chagrins. Deux ou trois verres de vin la mettent hors d'elle-même. Peu à peu elle se sent poussée à boire par un irrésistible besoin. Il s'écoulait plusieurs jours sans que ce besoin se fît sentir; il lui semblait même qu'il dût ne plus • jamais revenir, et quelques jours après, elle se sentait triste, découragée, la tête devenait douloureuse, son esto- ' mac semblait se resserrer; l'accès éclatait. Elle buvait alors tout ce qui lui tombait sous la main. A plusieurs reprises elle mit dans sa boisson des matières fécales et du pétrole pour se dégoûter, mais en vain.

Sous l'influence d'excès répétés, les idées de suicide se réveillent et elle cherche à plusieurs reprises à se détruire. Parfois même, il lui vient l'idée de tuer des personnes contre lesquelles elle ne ressentait aucune haine, et même son mari, qui finit par l'abandonner.

Recueillie par sa famille, elle ne tarde pas à lui fausser compagnie pour boire plus à l'aise. La misère et les privations surviennent ; les accès dipsomaniaques se rapprochent; enfin le délire alccolique éclate : elle se jette dans le canal Saint-Martin. Peu de temps après, elle se jette dane la Seine; le lendemain elle s'entaillait un bras avec un rasoir, pour s'ouvrir les veines ; plus tard elle avale de l'eau de cuivre. Elle finit par ne plus sortir de l'asile d'aliénés.

IIO IMPULSIFS

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