IMPULSIONS AU VOL, AUX ACHATS, ET AU JEU IIJ
en trouble le cours. Il meurt subitement. On trouve dans chacun de ses trois appartements une pièce entièrement remplie, encombrée d'objets de toute sortes, de serviettes, de mouchoirs, de flambeaux, de vases, de lorgnettes, de cannes et parapluies, de petit tableaux, de médaillons, de couverts d'argent, de montres et bijoux de toute espèce que M. M... avait pris pendant trente ou quarante ans dans toutes les maisons qu'il fréquentait, sans qu'il eût été troublé ni gêné dans le cours de ses vols. Nombre de fois il avait entendu parler chez ses amis de leurs mésaventures. Des couverts avaient disparu, des montres avaient été enlevées, on venait d'accuser et de renvoyer des domestiques. Il ne s'en était pas montré ému le moins du monde et avait joint ses doléances à celles des victimes. De ces vols considérables il n'était pas résulté pour lui le moindre profit. Il n'en avait rien fait et tout se retrouvait. On se mit, à petit bruit, à la recherche des personnes volées ou de leurs héritiers, et l'on en découvrit un grand nombre. Les objets qui ne rencontrèrent plus leur maître furent vendus, et le produit fut donné aux pauvres.
Cet homme, d'un esprit très borné, avait mis une telle habileté dans ses vols et dans l'art de les dissimuler qu'il avait pu les continuer impunément et sans interruption pendant toute la durée de son existence. Il volait partout, à la ville, à la campagne, aux eaux, au bal, au spectacle et toujours avec tant d'adresse, qu'il ne lui arriva pas une seule fois d'être accusé, ni même soupçonné.
M. M... a eu deux aînés, morts de convulsions du premier âge, et un oncle hypocondriaque, (i)
A côté des kleptomanes héréditaires, prennent place les cérébraux kleptomanes, dont Lasègue a fourni une très bonne étude. (2) Mais ces derniers appartiennent à un ordre de faits tout différent. Ce ne sont plus des individus qui cèdent à une impulsion consciente et irrésistible, mais des vertigi-
(i) Trélat, Loc. cit.
(2) Lasègue, Arch. gén. de méd., 1880.
A. GuLLERRE. — La Folie. 8
neux, sujets à des accès épileptoïdes, à des périodes d'absence mentale, agissant d'une façon plus ou moins instinctive et inconsciente. Ils se rapprochent plus des déments, des paralytiques et des idiots qui dérobent par automatisme, que des psychopathes lucides que torture Tenvie de voler et qui luttent de toutes leurs forces contre cette impulsion dont ils comprennent le caractère immoral et délictueux.
A côté de rimpulsion au vol, mérite de prendre place l'impulsion irrésistible aux achats déjà signalée par Trélat (i) et dont M. Magnan a entretenu récemment la société médico-psychologique.
11 y a peu de temps, dit-il (2), j'ai eu l'occasion d'observer la manie des achats, oniomanie^ transmise de la grand'mère au père et de celui-ci au fils qui était entré dans mon service. La grand'mère, soignée pendant plusieurs années dans l'asile de Bonneval, était oniomane. Elle achetait constamment et considérablement, au point qu'on fut obligé de régler ses dépenses. Elle achetait et jetait ce qu'elle achetait. Les ouvriers avaient remarqué l'heure où chaque jour elle se débarrassait de ses achats et recueillaient ses rebuts : poulets, poissons entiers, etc. S'apercevant un jour qu'on ramassait ce qu'elle jetait, elle s'en débarrassa désormais en le jetant dans les fosses d'aisances. Le père, également déséquilibré et oniomane, avait toujours été prodigue, mais sa manie d'acheter s'était accusée surtout après son mariage, Il achetait sans cesse toute espèce d'objets qu'il collectionnait, qu'il revendait aussitôt ou qu'il donnait (meubles, aliments, bijoux, etc.) Son accès âioniomanie se présentait toujours de la même façon : Voyait-il un objet qui lui fît envie, il fallait qu'il l'obtînt à n'importe quel prix. Aussitôt le
(i) Trélat, Loc. cit.
(2) Soc. méd.psychoL, 28 juin, 1886. — -4»n. 1886, t. 1, p. 277.