‹ Crimes et délits dans la folieChapitre 25 sur 44 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

A un point de vue général on peut admettre deux grandes formes d'excentricité : celle qui se révèle surtout par les idées et celle qui se manifeste presque exclusivement par les actes. Les excentriques de la première catégorie, nous les avons étudiés dans les premiers chapitres : ce sont les émotifs atteints de délire du doute et du toucher, les scrupuleux, les anxieux, qui ne peuvent s'empêcher d'attacher une valeur augurale ou | symbolique aux actions les plus simples de la vie ; les obsédés que torture une idée fixe ; les onomatomanes, et quelques impulsifs non dangereux. S'ils pensent beaucoup, ils agissent peu, par suite de

l'inhibition qu'exerce sur leur volonté l'émotivité craintive qui caractérise leur état mental.

Chez ceux de la seconde catégorie, au contraire, j] ne semble exister aucune incorrection des idées, mais l'activité présente quelque chose d'exagéré, d'exubérant, de désordonné, allant souvent jusqu'à l'incohérence. En même temps, la sensibilité morale qui le plussouvent n'est qu'exaltée chezlespremiers, se montre chez les seconds ou absente, ou profondément pervertie. De là une conduite bizarre, inconséquente, immorale, souvent dangereuse, parfois [criminelle; une instabilité anormale d'impressions et de sentiments chez des gens dont l'intelligence semble correcte et chez qui les facultés syllogistiques Sont conservées.

Beaucoup se font remarquer par un goût inné pour les voyages, les aventures, ou plus simplement par un besoin instinctif de déplacement, de locomotion, sans but précis. Le D' Foville a donné le nom de migrateuj^s à certains aliénés qui se déterminent, par suite de la nature et de l'évolution de leur délire, à entreprendre des voyages plus ou moins lointains. Ce qualificatif ^ne conviendrait pas moins, quoique pour un tout autre motif, à quelques excentriques qui finissent d'ailleurs, bien souvent, par échouer dans les asiles d'aliénés.

Tel qui dans sa famille compte de nombreux aliénés, est un individu exalté, dominé par un mysticisme d'autant plus singulier qu'il a en même temps des impulsions à la débauche, aux actes obscènes, et qu'il a éprouvé des impulsions irrésis-

tibles au vol et à l'incendie. Il a erré pendant plusieurs années par toute la France, au gré de son caprice, mangeant son petit avoir; après quoi, il échoue dans un asile d'aliénés. Un de ses neveux, aussitôt hors de pages, se met à errer en France, en Belgique, dans diverses parties de l'Europe; comme son oncle, il mange son patrimoine dans la débauche, et prend sa retraite dans une maison de santé où il vit jusqu'à un âge très avancé.

Tel autre appartient encore à une famille d'excentriques migrateurs. Dès l'âge de vingt ans il se met à voyager : il se rend à Rome, en Afrique, en Egypte, il ne peut tenir en place, et dépense quarante mille francs dans ses pérégrinations signaléespar de nombreuses bizarreries. Il n'a jamais été enfermé ni considéré comme dangereux. Son frère, àdix-sept ans, s'enfuit de la maison paternelle : on le retrouve à Lyon. Plusieurs fugues succèdent à la première, une autre fois on le retrouve dans une prison, et une dernière fois enfin dans un asile. On compte plusieurs aliénés dans la famille.

Ce besoin irrésistible de locomotion semble être un caractère de dégénérescence mentale avancée. Il se rencontre chez diverses catégories d'individus atteints par le cerveau, et principalement chez les instinctifs et les imbéciles, qui prennent texte de ces fugues pour inventer des aventures de la plus haute fantaisie. Nous retrouverons ces derniers quand nous nous occuperons du penchant au mensonge.

Mais lorsque l'intelligence atteint un plus large

développement, Tinstabilité mentale se présente sous une forme beaucoup plus compliquée, et l'appétit de locomotion et des voyages n'est plus qu'un des mille aspects sous lesquels elle se fait jour. Au migrateur succède Taventurier, le déséquilibré, de large envergure.

Vers i83o, un membre de l'Académie française se jeta dans la Seine, du haut du pont des Arts ; rien n'expliquait ce suicide. Il laissa un fils, qui fut un type-remarquable de déséquilibré raisonnant ;

A peine âgé de douze ans, dit M. Legrand du Saulle(i), A... était déjà bizarre, ingouvernable et très difficile à fixer. Plus il grandit et plus il causa d'inquiétude et de chagrin à sa mère. Paresseux, mais ayant pour les sciences des aptitudes que l'on trouvait remarquables, il fut admis pour l'école navale et partit pour Brest. On le savait avide de l'inconnu et amoureux du danger et l'on prédit au futur marin les plus hautes destinées. Mais chassé de l'école pour insubordination, esprit de rébellion et propagande de révolte contre l'autorité, il revint à Paris, étudia le théâtre, essaya de jouer la comédie dans des salons, monta des représentations à domicile, disposa au besoin pour cet objet des tapisseries et des meubles de sa mère, passa son temps à apprendre et à faire répéter des rôles, puis s'affilia à des troupes de spectacles forains et de petits théâtres de la banlieue.

Placé au ministère de l'instruction publique, il s'y montra employé inexact, indocile, fantaisiste, versatile, dépourvu de sens moral, d'une désinvolture choquante, d'un esprit faux et d'une insociabilité absolue. Il n'y rendit aucun service, fut toujours conservé néanmoins, continua de faire des fugues en province, à la remorque de quelques acteurs et actrices de bas étage, dépensant beaucoup plus que ses revenus et entraîné dans toutes les aventures et tous les écarts de la vie la plus nomade, la plus

^i) Legrand du Saulle, Ann. méd.-psychoL, 1872.

irrégulière et la plus indigne de son nom et de sa famille.

En i85o, âgé alors de trente-deux ans, il prit tout à coup congé des siens et du ministère de l'instruction publique et partit brusquement pour la Californie. Là, il tenta de différents métiers, ne réussit dans aucun, et cessa d'écrire en France. Au bout d'un certain nombre d'années, sa famille finit par apprendre qu'il avait été ordonné prêtre, en i855; qu'il avait déjà occupé plusieurs cures en Californie, qu'il jouissait d'une très haute considération, qu'il exerçait une sorte de suprématie ecclésiastique et administrative dans le pays qu'il habitait et qu'il allait certainement être appelé à l'évêché de San-Francisco. Il recommença à écrire en France vers 1870 et chaque fois il exigea des envois d'argent. On lui envoya de la sorte plus de vingt mille francs en deux ou trois fois. En 1873, on lui annonça qu'il venait de faire un héritage. Il répondit aussitôt qu'il était très heureux de pouvoir quitter l'Amérique et il ne tarda pas à arriver à Paris, accompagné d'une femme jeune, à la mine excentrique et aux allures suspectes; l'un de ses parents, médecin distingué à Paris, obtint le retour de la voyageuse à San-Francisco, puis fut frappé des inconséquences et desétrangetésde A... qui, le matin, passait deux heures dans une église où il avait été admis comme prêtre habitué, et le soir, se rendait à l'Opéra, dans des petits théâtres lyriques assez mal fréquentés ou dans les cafés- concerts, avec un costume demi-laïque et demi-ecclésiastique !

Le sieur X... fut appelé, reconnut des signes sérieux d'une affection cérébrale un peu obscure, apprit que le malade avait eu, depuis une vingtaine d'années, un certain nombre de poussées congestives, sans perte de connaissance et sans convulsions, mais avec hémiplégie temporaire, tantôt à droite et tantôt à gauche, et qu'il se réparait en général assez promptement. Toutefois, M.X.., déclara qu'il n'y avait pas lieu de placer le malade dans une maison de sanie.

En 1874, A... avait une conversation habituelle paradoxale, étrange, décousue. Il ne manquait jamais d'insister sur ce fait qu'il jouissait de toute sa raison, qu'il n'a vait jamais eu l'esprit troublé et qu'il était heureux de posséder une intelligence élevée, puis il racontait, d'autre

part, qu'il s'était toujours tenu au courant, en Californie, des choses du théâtre, par la lecture du journal le Figaro^ qu'il y avait à Paris des femmes très belles et très agréables et que l'on pouvait toujours passer son temps chez elles sans s'ennuyer un seul instant. Ses dépenses furent relativement déraisonnables et son inconduite le conduisit à des excès alcooliques, qui jusque-là n'avaient jamais été remarqués.

Du mois de novembre 1874 au mois de mai 1875, il eut trois congestions cérébrales avec hémiplégie passagère du côté droit et tremblement choréiforme. Dès qu'il était un peu rétabli, il sortait, retournait dans les théâtres et disparaissait quelquefois pendant deux ou trois jours de suite. Il avait alors de l'amnésie et de l'incertitude dans la marche. 11 affichait des relations avec une fille perdue, sortait avec elle, demandait et obtenait sans cesse de l'argent et rentrait toujours les poches entièrement vides.

Ne se trouvant pas assez libre, il quitta subitement sa famille au mois de mai 1875 et vint s'installer dans une petite maison de campagne, à Lagny, avec une vieille servante. On apprit bientôt qu'il venait constamment à Paris et qu'il oubliait souvent de rentrer à Lagny,

Le 20 juillet 1875, dans la soirée, A... tomba auprès de la gare du chemin de fer de l'Est et fat porté sans connaissance à l'hôpital Lariboisière. A certaines particularités de ses vêtements, les religieuses qui aidèrent à le déshabiller reconnurent qu'il devait être prêtre. Il fut réclamé et retrouvé par sa famille, soigné en ville, et put repartir chez lui, à Lagny, le 26 août.

Le 23 novembre suivant, à dix heures du matin, A... sans connaissance et en proie cette fois à des accidents épileptiformes, fut porté d'une maison de la rue Lafayette où il avait passé la nuit, dans un fiacre, avec ordre de le déposer à l'adresse indiquée, entre les mains de ses parents. Le lendemain, le docteur B... nous raconta toutes les particularités qui précèdent et réclama de nous un conseil. J'allai voir le malade, je portai un pronostic grave, et, en face de l'hémiplégie alterne qui avait été observée, je pensai à une affection probable du bulbe. La famille plaça cette fois A... dans une maison de santé.

Le malade trouva encore la possibilité de se réparer

partiellement, de reprendre de la force, de lire les journaux et de jouer aux cartes avec ses compagnons. Le 9 janvier 1876, il s'évanouit tout à coup, eut de la déviation de la face, de la contracture généralisée, des secousses convulsives, de la dysphagie, de la respiration stertoreusej de l'émission involontaire des urines et des matières fécales et expira au bout d'une heure. Le docteur X... qui était présent, est resté convaincu que A... avait succombé à une hémorrhagie de la protubérance. L'autopsie n'a point été faite.

De pareils sujets donnent lieu, pendant le cours de leur existence, à d'innombrables erreurs de diagnostic. Ils passent tour à tour pour être atteints de manie, de mégalomanie, de paralysie générale au début. Ils ne sont rien de tout cela ; ce sont des héréditaires.

Les congestions encéphaliques d'une gravité croissante signalées chez cet individu sont presque de règle chez tous ses pareils. Tantôt elles débutent à un âge prématuré, presqu'au sortir de l'adolescence, comme chez un raisonnant dont nous possédons l'observation, qui eut sa première attaque à vingt-trois ans et ne succomba qu^à soixante treize ans à une dernière attaque foudroyante après Texistence la plus agitée qui se puisse imaginer ; tantôt elles n'apparaissent que longtemps après le début de l'instabilité mentale. Dans ce cas, les poussés congestives ont sans doute existé, mais ne se sont manifestées que par de l'excitation intellectuelle comme dans une observation suivante.

D'une façon générale, l'instabilité mentale dans cette catégorie d'excentriques, se traduit par l'im-

possibilité de se fixer dans la vie, de suivre une direction déterminée, d'embrasser aucune profession, de subir les conventions sociales, de se conformer aux lois et à une discipline quelconque.

A... est fils naturel (i). Son père était un homme sans conduite, ivrogne; livré à tous les genres d'excès, véritablement extravagant et qui a fini par mourir en état de folie confirmée. Oncle paternel mort fou. Une tante, sœur de son père, est aveugle depuis de longues années. Une autre tante du même côté, est atteinte d'une demicécité de nature congestive. Elle est, de plus, sujette à des étourdissements qui lui font craindre de devenir folle. Son neveu lui ressemble beaucoup ; comme elle, il est sujet à une sorte de tic du côté droit de la figure.

A... a le crâne étroit, le front fuyant, le regard louche^ la physionomie doucereuse d'un faux bonhomme.

A... a toutes les apparences d'un homme raisonnable et cependant sa vie tout entière, à dater de la première enfance, sur Les bancs de l'école, n'a été qu'une révolte incessante contre la société; chez lequel, instincts, désirs, passions, n'ont jamais trouvé de contre-poids, soit dans le simple et rude bon sens qui interdit aux plus pervers de rien faire contre leur intérêt, rien qui n'ait un but, sinon certain, du moins probable, d'utilité quelconque, soit dans cette voix intérieure qui s'élève au fond de l'âme humaine comme le contre-coup douloureux des mauvaises actions.

A peine put-il montrer son caractère, nous dit sa tante, dont nous transcrivons ici les paroles, qu'il parut toujours en opposition avec ce qui est bien. Volontaire, colère, vindicatif, il ne fut jamais comme les autres enfants; il voulait tout ce qu'on lui défendait, prenait et mangeait tout ce qu'il trouvait, au risque de s'empoisonner; il lui est arrivé de boire de l'encre et de l'eau de Javelle. A trois ans, ne pouvant ouvrir une porte pour se. rendre chez une voisine qui lui donnait quelquefois des friandises, il s'est jeté par la fenêtre d'un premier étage l on l'a cru tué, il n'était qu'étourdi.

(i) Moreau de Tours, Psvchologie morbide. Paris, i86o.

Les parents, ne pouvant absolument en rien faire, le mirent en pension à Belleville, espérant que des étrangers auraient plus d'empire sur lui. Là, il fut pire que jamais ; chassé de la classe, il se réfugiait dans la cuisine où il cassait, volait et mangeait tout ce qu'il trouvait ; on ne voulut pas le garder.

Un jour sa grand'mère était allée le voir. A... lui demande de le ramener avec elle; sur son refus, il ramasse une pierre et la lui lance à la tête. La pauvre femme fut blessée très grièvement et perdit beaucoup de sang. Réprimandé sévèrement, loin de se montrer repentant de cette mauvaise action, il exprime froidement le regret de n'avoir pas fait plus de mal. En grandissant, ce malheureux enfant devenait chaque jour plus terrible, et se montrait animé des plus mauvaises passions. Il s'est fait renvoyer ou s'est sauvé de toutes les pensions. Il volait ses camarades, les maltraitait ; on le fuyait comme la peste.

A... n'était pas dépourvu d'intelligence, bien au contraire ; mais il ne s'en servait que pour mal faire. De douze ans à dix-huit, on lui fit essayer de plusieurs métiers, ses patrons l'ont tous chassé de chez eux pour inconduite et plusieurs fois pour vol,

A dix-huit ans, engagé volontaire dans un régiment de ligne, il se conduit assez bien tant que son régiment est en campagne, et qu'il y a des coups de fusil à donner ou à recevoir; il se fait même remarquer par son courage. La paix rétablie, il se passe peu de semaines qu'il ne soulève contre lui les plus vifs mécontentements. D'un caractère sauvage, il a sans cesse le sabre à la main pour se venger de prétendues injures. Il subit plusieurs punitions fort graves, fort pénibles, celle des silos entre autres, tout cela avec la plus complète indifférence. Ayant été condamné à mort pour voies de fait envers un supérieur, A... accueillit la sentence en disant : « Ma foi, je ne l'ai pas volé, et, après tout, il est temps que cela finisse ; qu'on me tue, je serai débarrassé de moimême. )) La peine fut commuée en dix années de détention. Peu après sa sortie de prison, A... donna enfin des signes positifs d'insanité d'esprit; il fut en proie pendant quelques jours à un véritable délire maniaque. 11 fut envoyé à Bicêtre où il séjourna pendant deux ans.

A. CuLLERRE. — La Folie. q

Moreau (de Tours) ajoute qu'il nota dans l'état mental de cet individu une particularité de la plus haute importance : Ce n'était que par intervalles irréguliers qu'il montrait cette irascibilité et cette violence de caractère dont il est question dans l'observation précédente. Il exigeait alors une surveillance toute particulière, il fallait le séparer des autres malades, sans cela on eût pu avoir à déplorer quelque malheur.

Dans l'intervalle, il était laborieux, serviable, presque bon garçon. 11 avait conscience du changement qui s'était opéré en lui et se croyait sûr, désormais, d'être toujours parfaitement maître de lui.

C'était précisément lorsque l'excitation allait revenir que A... manifestait toutes ces belles dispositions. On remarquait alors comme une très légère teinte d'ivresse dans son regard. Dans ses moments de pleine lucidité, A... se tenait volontiers à l'écart, attendait qu'on l'interrogeât pour prendre la parole, et se gardait de toute importunité.

Nous retrouvons chez ce personnage, si finement analysé par l'auteur de l'observation, une tendance très nette aux poussées congestives; et de plus nous avons à noter un phénomène sinon nouveau, du moins plus nettement accusé que précédemment, une véritable intermittence dans les excentricités, rapprochant A... des aliénés atteints de manie périodique on intermittente. Avec lui nous entrons, par une transition graduée, dans le

domaine incontesté de la folie proprement dite. Il serait facile de trouver des exemples où aux phénomènes d'excitation et de rémittence complète viennent s'ajouter des symptômes de dépression, et qui constituent de véritables ébauches de folie circulaire. Ces formes mentales étant essentiellement héréditaires, ces rencontres n^ont rien que de très naturel.

Rien n^égale le cynisme et l'inconscience de ces individus. Après les actes les plus odieux, les plus méprisables, ils étalent un front candide, une ingénuité monstrueuse et se recommandent de leur moralité et de leurs vertus dont ils pensent qu'on ne saurait douter.

D'abord placé au séminaire, puis au collège, dit M. Dagonet (i) X... se fait renvoyer vers l'âge de i4ans pour cause d'insubordination. Embarqué à l'âge de 18 ans comme mousse, puis expédié en Afrique après avoir signé un engagement militaire, il se fait licencier trois mois après.

De retour dans son pays, il s'engage dans l'armée belge, déserte, vient à Paris, se présente au supérieur du grand séminaire, auquel il fait accroire qu'il veut se faire prêtre, est envoyé dans une maison religieuse qu'il quitte peu de temps après; retourne en Belgique, se fait arrêter et condamner pour désertion à un an de prison.

Il est gracié au bout de quelque mois, puis réincorporé; il déserte de nouveau. Condamné une deuxième fois, il est de nouveau gracié à l'avènement de Léopold II.

Nommé instituteur communal, il se marie malgré le consentement de ses parents et quitte sa femme après quatorze jours de mariage. A la suite des désordres auxquels il se livre, il est destitué de son emploi et, dans l'impossibilité d'avoir une nouvelle place, il tombe bientôt dans une extrême misère,

(i) Dagonet, Folie morale et folie intellectuelle. {Ann., 1877.)

Comme il était marié et qu'il était d'ailleurs suffisamment connu, il ne peut trouver à s'engager. Alors il se procure de faux papiers, se rend en Hollande et sous un "nom supposé contracte un engagement pour les Indes. Il louche une prime de 160 florins.

Nommé sous-officier et détaché au bureau topographique, il arrive à gagner, tant à Java qu'à Batavia, 60 florins par mois. L'ennui ne tarde pas à le prendre : il simule une maladie, parvient à se faire réformer et revient à la fin de 1869 à Rotterdam, où il reçoit comme sous-officier une nouvelle gratification de 3oo francs.

Il rentre alors à Bruxelles où il ne reste que deux jours, part pour Paris où il se fait condamner à quinze jours de prison pour outrages à un magistrat. Remis en liberté, il se livre à diverses tentatives d'escroquerie, se fait donner 20 francs par le directeur du séminaire sur la promesse qu'il retournera de suite chez lui à Bruxelles, passe son temps dans les cafés, vend ses habits, se fait entretenir par une ouvrière qu'il quitte lorsqu'elle est à bout de ressources; fait des dépenses de voiture et de consommation dans un café, qu'il ne peut payer, et se fait alors arrêter.

Il présente à son arrivée des symptômes de délire ambitieux, mais il prétend qu'il avait exagéré cette disposition d'esprit et qu'il s'était fait une sorte de plaisir d'induire en erreur même le médecin chargé de son observation.

Il n'en est pas moins certain que sous l'influence de la moindre excitation ce malheureux jeune homme ne se domine plus, qu'il perd tout empire sur lui-même et qu'il n'a plus la conscience des actes auxquels il se livre. 11 insulte alors, sans motifs, les agents de l'autorité et pour peu que son exaltation prenne des proportions plus grandes, on le voit aussitôt présenter des troubles intellectuels manifestes. Il est alors dominé par les idées ambitieuses les plus insensées : il se figure être le fils de grands personnages, en un mot il devient bien réellement aliéné. Toutefois, chose remarquable, il montre dans ce cas une disposition bizarre à exagérer sa folie, comme si, même dans cet état, il conservait encore en partie la conscience de sa position.

Nous avions depuis quelques années perdue de vue

LUNATIQUES, INSTABLES, AVENTURIERS l}}

ce ni.alade, lorsqu'une lettre du médecin d'une maison d'aliénés, en Belgique, nous était adressée. Cet honorable confrère nous faisait savoir que X... était sur le point de passer en cour d'assises ; il avait commis des faux, s'était enrôlé sous le nom et avec les papiers d'un jeune homme mort peu de temps auparavant, et avec lequel il avait quelque grossière ressemblance d'âge, de taille et de physionomie. Lui-même nous écrivait une lettre singulière pour réclamer notre bienveillante assistance ; « Convaincu, disait-il, de \olre opinion sur ma moralité et sur mes mœurs, j'ai l'entière confiance que vous ferez en sorte de m'aider dans les bornes du possible pour me tirer de la déplorable position oià je me suis mis, en ne jouissant pas de ma liberté morale. ))

Ces dernières lignes sont caractéristiques. Elles montrent suffisamment jusqu^oùpeut aller Teffronterie inconsciente d'un déséquilibré raisonnant.

Mais un autre point clinique fort important à relever dans Tobservation de ce sujet, point qui confirme ce que nous avons dit des habitudes pathologiques de ce genre de malades, ce sont ces poussées de délire transitoire à forme ambitieuse qui lui donnent un accès incontesté dans le domaine de l'aliénation mentale et lèvent tous les doutes sur la nature des perversions morales dont il a fait preuve dans le cours de son existence.

L'excentricité de conduite peut revêtir des formes très diverses, mais il en est une espèce fort intéressante en ce qu'elle peut ne se développer qu'à une époque tardive de l'existence et constituer non plus une infirmité d'esprit d'origine héréditaire, mais une véritable maladie mentale acquise. Dans ce cas on retrouve ce caractère important du diagnostic de la folie : le sujet est devenu différent de lui-même, son nouvel état mental ne répond plus à son état mental d'autrefois. Il s'agit d'une forme atténuée de manie où dominent le désordre des ac~ tes, les extravagances pures, une véritable virtuosité dans l'invention d'excentricités inédites; une manière de vivre sordide et bizarre, l'absence de tout sentiment des convenances et des tendances marquées à l'immoralité. En même temps, bien que le fonctionnement intellectuel semble intact, on constate sans peine un amoindrissement notable des facultés morales et affectives.

Qui n'a, disait en 1867 M. Billod à la société médicopsychologique, entendu parler de ceDiogènede haut étage dont les excentricités ont retenti naguère dans tout Paris ;

qui dépliait cinquante serviettes pour une seule barbe, qui se rafraîchissait l'été en prenant des glaces et enen mettant dans ses bottes, qui faisait mettre un couvert pour son chien dans les restaurants où il dînait, qui se faisait suivre quelquefois de tous les fiacres du boulevard, qui ne se servait de son parapluie que lorsque le temps était beau et le passait à son domestique lorsqu'il pleuvait, etc-

Une de ces excentricités eut pour but de faire expier au public du Théâtre-Français le tort d'avoir mal accueilli^ huit jours auparavant, une critique faite par lui à haute voix pendant un entr'acte delà pièce qu'on représentait. Je voudrais, avait-il dit, que l'auteur de cette pièce eût vingt-cinq mille livres de rente, car, ajouta-t-il, s'il les avait, il est probable qu'il ne ferait plus de pièces. La vengeance consista à dégarnir de voitures, en les emmenant pour son compte, toute les stations voisines du Théâtre-Français un jour de pluie battante, dix minutes avant la fin de la représentation, et à priver ainsi le public de cette soirée de la ressource du moindre véhicule.

On ne pouvait revenir de son étonnement lorsqu'on voyait l'esprit le plus fin et le plus cultivé coexister avec ces aberrations incroyables. Un des traits de cet esprit toutefois, était caractérisé par une tendance à tout dépoétiser et à tout ramenerau réalisme de la matière. C'est ainsi par exemple qu'après avoir parlé avec enthousiasme et une admiration dont on pouvait être dupe tout d'abord, de la beauté d'une œuvre poétique ou autre, il ne maur quait jamais de terminer sa période de louange par cette chute inattendue ; « Et quand on pense que l'auteur de ce chef-d'œuvre va à la garde-robe î » (i)

Un des cas les plus célèbres, en ce genre, est celui de M. du Puy.. qui, vers 1870, occasionna un grand scandale dans la presse et servit de prétexte aux récriminations les plus injustes et les moins fondées.

(i) Billod, S3C. méd. psychoL, ib mars, 1867. (Ann., ju'd let, 1867.)

M, du Puy.,, officier delà légion d'honneur, ancien sousintendant militaire, avait, depuis sa retraite, établi son do-, micile dans une ancienne église à B... et y menait l'existence la plus excentrique et la plus crapuleuse; fréquentant des gens de bas étage, circulant dans la rue en chemise, sans caleçon ni bas, s'exposantdansle même costume sur son balcon et se livrant coram populo à la satisfaction de ses besoins naturels. Sa famille le fait examiner par MM. Rousselin et Lunier du rapport desquels nous extrayons ce qui suit :

(( Pour parvenir jusqu'à M. du Puy..., nous avons dû nous hisser à grand'peine au troisième étage à l'aide d'escaliers formés de plans fortement inclinés où les marches sont remplacées par des tasseaux cloués transversalement. C'est là que nous avons trouvé M. du P..., dans une pièce qui lui sert à la fois de chambre à coucher, de cuisine, et de salle à manger, et où sont accumulés pêle-mêle, un lit malpropre et misérable, deux ou trois fauteuils dépiécés, un poêle en tôle, puis un peu partout, par terre, sur les meubles ou accrochés aux murailles, des lambeaux d'étoffes ou de vêtements, des livres, journaux et brochures déchiquetés, des exploits d'huissier, des pipes, des fragments d'ustensiles de ménage et de statuettes en plâtre, des cadres et des tableaux dégradés ; et ce n'est pas là une installation provisoire, mais bien le logement définitif que M. du Puy... s'est réservé dans son hôtel. Quant aux chambres qu'il compte louer, ce sont des pièces taillées au hasard, sans autre ouverture que la porte, séparés par de simples cloisons en planches mal jointes, et qu'il se fait fort de rendre parfaitement habitables en moins de huit jours.

« M. du Puy... n'a pas de chemise; une vieille houppelande râpée, sur laquelle est attachée la rosette d'officier de la légion d'honneur, un pantalon jauni par l'usure et la saleté, un gilet de flanelle en loques, forment tout son vêtement; et c'est dans cet accoutrement qu'il nous accompagne dans les principaux quartiers de la ville. M. du Puy... nous raconte lui-même son existence. Depuis longtemps séparé de sa femme, sans enfants, il vit seul, servi par une femme de ménage et un domestique, ancien forçat, paraît-il; ne dépensant guère qu'une centaine de

francs par mois pour sa nourriture et pour les petites filles qui, nous dit-il, ne coûtent pas cher à B... et dont il ne se prive pas ; quant au reste de ses revenus, il ne sait trop ce qu'il devient ; il soupçonne son domestique de le voler, mais il ne s'en préoccupe pas autrement, et nous dit simplement que c'est un farceur. »

On ne donna alors aucune suite à ce projet de séquestration. Plus tard, traduit pour offense à la morale publiquedevant le tribunal correctionnel, M. du Puy... fut préalablement soumis à l'examen de trois experts qui, à la majorité, le déclarèrent responsable. Il fut condamné à 100 francs d'amende.

Ni cette condamnation, ni l'interdiction de porter la décoration de la légion d'honneur ne modifient sa conduite. Deux mois à peine s'écoulent, et on le voit de nouveau sur son balcon, sans caleçon ni pantalon, vêtu d'une robe de chambre ouverte depuis la ceinture; les cuisses et les parties sexuelles à découvert.

Nouvelle condamnation à 200 francs d'amende, après quoi il quitte B... et se rend à la campagne. Voici comment il s'y conduit, d'après le rapport d'un commissaire de police

(( M. du P.uy,. a acheté à C... une petite propriété sur laquelle il a établi à grands frais une habitation, démolissant, rebâtissant successivement, faisant beaucoup de projets, parlant tantôt d'une vacherie, tantôt d'une brasserie, et employant de mauvais ouvriers à des prix excessifs,

)) M. du P.uy.. est très-excentrique, 5^ vie animale est un peu sauvage ; cela se remarque dans ses habitudes, même dans son coucher. La tenue laisse à désirer. Parfois il monte à cheval et fait le commandement sur la place publique- Sa conversation dans son état normal, est quelquefois brillante et annonce de l'instruction, mais en d'autres circonstances, elle est mauvaise, et va jusqu'au cynisme.

» Il est plus que prodigue, dépensant tout sans raison, sans utilité. Il est réellement incapable de gérer sa fortune, encore moins celle de sa femme. Il est vrai qu'en cela il ne porte préjudice qu'à lui-même. Placé dans une maison de santé de première classe, il serait plus heureux. Néan-

moins, l'état mental de M. du Puy... ne présente aucun danger pour la société, pour la sécurité publique, et rien n'autoriserait sa séquestration dans l'établissement de Charenton. »

Quelques mois après il vient s'installer à Paris. Ses excentricités sont telles que MM. les D" Rousselin et Lunier sont appelés de nouveau à l'examiner.

« La tenue de l'appartement de M. du Puy... dénote de sa part les habitudes lesplus étrangères à un homme de sa classe : il vit au milieu de la malpropreté la plus révoltante ; il est impossible de décrire le désordre dont nous avons été témoins en pénétrant chez lui. Nous devons ajouter que là ne se bornent pas les actes déraisonnables constatés par nous, mais que nous avons pu acquérir la conviction que ses habitudes et ses actes de tous les instants sont de nature à compromettre la sécurité publique; que par suite de son incurie il s'expose notamment à chaque instant à incendier la maison qu'il habite, et que, sous ce rapport, il est devenu pour ses voisins un sujet de craintes perpétuelles. »

Placé à Charenton, il proteste contre la privation de sa liberté et s'adresse au Tribunal qui charge MM. Legrand du SauUe, Lobligeois et Bouchereau de le soumettre à un examen médical. Les experts concluent que M. du Puy... présente des symptômes très-accusés d'affaiblissement intellectuel et de perversion morale, mais qu'il peut être rendu à la liberté.

Contrairement à ces conclusions, le Tribunal n'ordonna pas la mise en liberté de M. du Puy... et, après l'avoir entendu en chambre du conseil, décida îqu'il serait procédé à une nouvelle expertise qui fut confiée à M. Tardieu.

Devant ce nouveau médecin, M. du Puy... mit à nu le trouble profond de sa raison. Il raconte que dans son église de B... il voulait établir un restaurant; qu'il avait eu la pensée de remplacer les escaliers ordinaires par des plans inclinés sur lesquels on pourrait monter en vélocipède. Il récite des vers qu'il a composés sur Charenton ; il indique au docteur l'adresse d'une maison publique où les femmes sont charmantes et dont il a été extrêmement satisfait; manifeste l'intention de se faire élire député, d'inventer de nouvelles allumettes chimiques, de donner

des leçons d'équitation, de fonder un journal satirique, de composer des vers, de monter une teinturerie de bonnets persans, de fabriquer des vélocipèdes marchant au gaz, de changer de sexe et de religion, etc., etc. M. Tardieu (i), suffisamment édifié, conclut à l'aliénation mentale et à la légimité de la séquestration.

Nous ne savons rien sur les antécédents de famille de cet individu, et presque rien sur ses antécédents personnels, mais ce que nous savons est de la plus haute importance. « J'ai fait autrefois, a-t-il dit à Tardieu, une chute grave de cheval à la suite de laquelle j'ai été longtemps malade et privé de mémoire. »

Cette circonstance est capitale au point de vue étiologique. On sait, depuis Lasègue (2), qu'un traumatisme du crâne peut avoir des effets éloignés, et créer pour l'avenir une véritable prédisposition aux troubles nerveux et psychiques, et que la prédisposition ainsi acquise peut être en tous points assimilée à une prédisposition innée. Nous ne devons donc pas nous étonner de voir se développer accidentellement, chez un individu ayant subi un traumatisme crânien, destroubles psychiques qu'on rencontre plus particulièrement chez les héréditaires et les dégénérés.

L'observation de M. du Puy... est à rapprocher de la suivante, qui est due à M. D. Hack Tuke (3) et qui a pour sujet un véritable dégénéré.

(i) Tardieu, ^Mn. d'hyg. et déméd. lég. et Étude méd.-lég, sur la folie. Pans, 1880, p. 335 et suiv.

(2) Lasègue, Les cérébraux. (Études méd., Paris, 1884.)

(3) Hack-Tuke, Ann., 1878, d'après un article du Mental science, 1874.

James Lucas, né à Londres, était le quatrième de cinq enfants dont deux seulement^ un garçon et une fille, sont encore vivants aujourd'hui. Son père était un riche marchand de l'Inde orientale, sa tante et Tun de ses oncles étaient réputés excentriques. Il fut ce qu'on appelle un enfant gâté. A l'âge de dix ans il fut affecté d'un impétigo de cuir chevelu qui disparut à la suite d'un traitement local. D'après le témoignage de sa mère, son caractère s'altéra à dater de cette époque, et il devint entêté, irritable et menteur. Un médecin, auquel il fat confié dans la suite, déclara que Lucas était la victime d'une éducation trop relâchée. Son état mental était alors caractérisé par de la perversité, de l'entêtement uni à une certaine dose de fourberie. Son père le plaça plus tard chez un prêtre, mais tous les efforts pour l'instruire et amender son naturel ingrat furent infructueux. Il revint à la maison où il se montra entêté, volontaire, rebelle à toute contrainte. Sa tenue extérieure était extravagante; son père essaya de l'isoler à la campagne, mais il dut renoncer à l'y laisser à cause des mauvaises relations qu'il y contracta. Il ne permettait pas qu'on jetât les escarbilles du foyer et sa famille était constamment sous le coup de la crainte d'un incendie. On voulut lui donner un gardien, mais il fit tant qu'il parvint à s'en défaire. A la mort de son père, il avait dix-sept ans.

A vingt ans un certificat du docteur Sutherland conclut à ce qu'il fût constamment surveillé; mais au bout de deux ans, la faiblesse de sa mère le délivra de cette surveillance.

Dès lors les extravagances de Lucas se multiplient. Il chassait fréquemment en compagnie d'un voisin, et s'équipait de façon si bizarre qu'il attirait les regards de la foule. Un jour, il se promenait en voiture avec les cheveux en papillottes. Un autre jour, il offre à une dame un couple de tourterelles en cage. Cette dame, ayant eu le mauvais goût de refuser ce présent délicat, il la poursuit désormais et l'épouvante de ses persécutions.

Enfin, quand sa mère mourut, dix-neuf ans après son père, l'exécuteur testamentaire fut le jeune frère de Lucas. Lui, James, ne put être investi de ces fonctions par suite d'une idée délirante systématique qui se manifesta pour

la première fois. Il ne voulut signer sur aucune pièce portant l'effigie de sa majesté, sous le prétexte que la reine n'était pas l'héritière légitime du trône. Il refusait de se servir de timbres-poste et de quittances pour le même motif. Toutefois l'auteur remarque une inconséquence très curieuse : il faisait usage de monnaie à l'effigie de sa souveraine.

La mère morte, il garde son corps pendant deux mois, et son frère dut intervenir pour la faire inhumer. Du vivant de sa mère, il était constamment opposé à ses volontés. Néanmoins il paraissait l'aimer tendrement et fut vivement affecté de sa perte. 11 voulut que tous les objets qu'elle avait touchés fussent laissés à leur place, et c'est pour cela que les meubles de Red Coat's Green furent abandonnés pendant un quart de siècle.

Alors commença sa vie d'ermite.

Il rompit toutes relations avec sa sœur et son frère. Ce dernier se présenta à deux reprises à Red Coat's Green, mais ne fut pas reçu. Autre contradiction bizarre : peu d'années après la mort de sa mère, Lucas fit un testament dans lequel il montrait pour son frère la plus vive sympathie ; dans cet acte,il ne laissait voir aucun trouble mental.

Il vécut seul vingt-cinq ans, barricadé dans cette retraite, où le docteur Tuke est venu le visiter. Il l'a vu par la fenêtre de ce qui avait été jadis la cuisine. Les vitres et les châssis manquaient, et il ne restait à la fenêtre que les barf'eaux de fer extérieurs. La pièce était pleine de cendres jusqu'à la hauteur de deux pieds. Cette cendre servait de couche à Lucas, qui se leva et s'approcha non sans répugnance de son visiteur. Il ne se lavait jamais et était d'une saleté repoussante. La blancheur de ses yeux contrastait avec le ton foncé de son visage. Il n'avait pour tout vêtement qu'une couverture jetée autour du corps. Ses cheveux noirs, qui avaient poussé démesurément, étaient souillés par la poussière. C'était un homme de haute stature, mais peu musclé, de complexion faible. Les yeux noirs étaient à fleur de tête et le front bien développé. Dans la salle il y avait du feu, une vieille table, une chaise et de nombreuses bouteilles. Au plafond était suspendu un panier. Il y plaçait ses aliments, à l'abri des rats dont il était entouré.

Au ton de sa voix, bas et presque' plaintif, notre confrère devina qu'il était dans un état de crainte et d'appréhension. La conversation qu'il eut avec lui justifia pleinement cette supposition. Lucas se plaignit amèrement de l'hostilité que lui témoignait sa famille, notamment son frère; il paraissait atteint de la monomanie du soupçon ou des persécutions.

Cet homme n'écrivait jamais à sa famille, mais correspondait régulièrement avec son banquier, qui lui fournissait de l'argent. Il remplissait lui-même son livre de chèques, mais comme il refusait de signer sur un papier de l'Etat, on ne put apposer que plus tard le timbre sur ses quittances. La même idée délirante l'empêcha longtemps de toucher des coupons de dividende, mais son banquier parvint à vaincre ses répugnances et finit par obtenir de lui une procuration en bonne et due forme,, sur une feuille portant l'effigie de la reine d'Angleterre. Lucas n'était nullement sordide. Il faisait d'abondantes aumônes au pauvres qui venaient le trouver et avait une prédilection pour les pauvres catholiques. Il se nourrissait simplement, mais ne se privait pas. Le pain, le fromage, les harengs saurs, le lait et le gin formaient son régime habituel. // avait la crainte du poison. Il se privait souvent de lait. Un jour, il refusa des œufs que lui apportait son fermier, prétendant que la poule qui les avait pondus recelait du poison. Il changeait fréquemment de boulanger, et l'on trouva, après sa mort, une charretée de pains vieux, que sans doute^ il avait trouvé suspects. Il prenait d'occasion beaucoup d'eau-de-vie et dut en absorber une grande quantité la veille de sa mort. Il mourut d'apoplexie, à l'âge de 6i ans. James Lucas était poli,, bien élevé; il avait l'esprit cultivé et la mémoire excellente. Il déplorait la situation malheureuse dans laquelle il se trouvait, dont il rendait son frère responsable. La moindre contrariété le jetait dans une violente fureur. Bien des visiteurs ne le trouvaient pas fou, et les inspecteurs des aliénés eux-mêmes, appelés à se prononcer sur son état mental, déclarèrent qu'ils n'étaient pas suffisamment convaincus de sa folie pour intervenir.

Cet état mental bizarre, en apparence difficile à

qualifier, constitue cependant un ensemble dont la nature morbide ne saurait être méconnue. La prédisposition héréditaire, Tinfluence nocive d'une éducation relâchée, le changement de caractère à l'âge de dix ans, la perversité précoce, voilà pour la première époque de cette existence. La deuxième époque, allant de l'adolescence jusqu'au moment oia le sujet s'isole du monde, est marquée par des actes qui obligent sa famille à le faire légalement surveiller : sa conduite est extravagante, ses allures excentriques. Mais ce n'est pas tout ; déjà quelques idées fixes se montrent, comme ces conceptions bizarres relatives à la reine d'Angleterre, qui compromettent si gravement ses intérêts. Enfin dans la troisième période, aux excentricités pures viennent s'ajouter des idées délirantes bien nettes, des préventions injustifiées contre son frère, la crainte du poison, des accès de dépression mentale, des emportements subits sous l'influence de causes futiles, autant de circonstances qui complètent cette physionomie originale dont la place est toute marquée dans les cadres de l'aliénation mentale.

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