‹ Crimes et délits dans la folieChapitre 26 sur 44 · ORGUEILLEUX, DISSIPATEURS · texte numérisé non relu

ORGUEILLEUX, DISSIPATEURS

L^excès d'orgueil est un symptôme commun à plusieurs maladies mentales bien caractérisées ; mais il porte alors une empreinte spéciale qui suffit à déceler son origine maladive à l'observateur le moins exercé. Les princes, les rois, les dieux qui peuplent les maisons d'aliénés ne trompent personne, l'emphase absurde de [leurs prétentions les trahit à chaque minute.

Un peu plus de vraisemblance et de modération dans l'orgueil, et aussitôt la certitude diminue, le jugement devient plus difficile et l'oeil d'un clinicien, familier avec les aberrations psychiques, devient nécessaire pour en discerner la véritable nature. 11 faut prendre l'individu tout entier, explorer son physique, mesurer son intelligence, scruter son moral dans ses recoins les plus secrets, avant de se prononcer avec quelque certitude. Parmi les cinquante faux dauphins qui ont élevé des prétentions à l'héritage de Louis XVI, qui fera la part des imbéciles convaincus, des roués de haut vol, des fous mégalomanes et des simples déséquilibrés! / Chez ces derniers, l'orgueil ne va jamais seul; il

orgueilleux; DISSIPATEURS I4>

s'accompagne toujours, comme les autres dominantes du caractère de ces individus, de tout un cortège de perversions affectives et d'infirmités morales. Presque toujours il présage pour l'avenir la folie confirmée, et très-souvent il n'est que le symptôme principal d'un accès maniaque . assez léger pour passer à peu près inaperçu jusqu'à ce que son caractère d'intermittence vienne en révéler la véritable nature.

Ces dégénérés, plus ou moins intelligents, mais en général indélicats, fourbes immoraux, aiment à se parer des plumes du paon, à se prêter des talents imaginaires, à afficher de hautes prétentions dans la littérature, les arts, les sciences ; à se faire passer pour des gens du grand monde, à se vanter d'être dans l'intimité des grands personnages, et d'avoir des relations familières avec les ministres, les ambassadeurs et les têtes couronnées.

Ils aiment le luxe et la représentation ; se livrent à des dépenses exagérées, se ruinent et ne reculent pas devant l'escroquerie pour se procurer l'argent dont ils ont un incessant besoin.

Ils ont un dédain superbe pour leurs égaux ou les membres de leur famille. La femme méprise son mari, néglige son ménage, délaisse ses enfants, écrase tout le monde de la supériorité de son intelligence ^ mécontente de tout, elle exhale ses plaintes à tout venant, annonce des projets d'une nouvelle vie, et son désir de déserter le toit conjugal. Le mari néglige ses affaires, n'a aucune conscience de ses responsabilités de chef de famille, compromet

A. CuLLERRE. — La Folie. lo

les intérêts communs, s^abandonne à la débauche, et, par son obstination de fer, entraîne tous les siens à la ruine.

M. N... (i), d'une stature moyenne, aie front assez bas, les traits contractés, l'œil clignotant, la peau très- brune, les cheveux et les sourcils noirs et épais. La démarche est inégale, tantôt lente et tantôt précipitée. Du reste, quoique jeune et bien portant, il marche peu, court toujours en voiture, et par le temps le plus beau garde celle qu'il a quand même il doit rester plusieurs heures dans la même maison.

Il a de précieux éléments de bonheur, une femme. bonne et charmante qui a pour lui l'affection la plus tendre et la plus dévouée et de gracieux enfants qui devraient faire sa joie. Pourtant il vit peu dans son intérieur; il est rare qu'il y déjeune et qu'il y dîne. Ce bonheur si doux pour la famille de se trouver réunie au moment des repas, même chez les gens les plus occupés, N... veut l'ignorer, et il en prive les siens. Quand il fait des invitations, c'est toujours chez le restaurateur. Tout le temps qu'il passe "sous son toit, il le consacre au sommeil ou au bain. Il va du lit dans la baignoire et de la baignoire aux courses d'affaires pour ne rentrer qu'à une heure fort avancée de la nuit. •

N... a 40,000 francs de rente, et jamais il ne procure à sa femme et à ses enfants aucune des délicatesses de la vie aisée^ aucune des distractions que le bon père de famille est si heureux de partager. Il court pour les entreprises dans lesquelles il a mis de l'argent : pour la pêche de la baleine, pour l'exploitation de telle ou telle mine, pour la société des engrais, pour le dessèchement d'un .marais, pour la canalisation d'un fleuve. Il prête de l'argent à une foule d'intrigants dans les mains desquels <( ses capitaux vont, dit-il, se doubler et se tripler. » Il prend chaque jour dans plusieurs bureaux de journaux un grand nombre d'exemplaires qu'il expédie, tantôt dans un département, tantôt dans un autre. Il n'est ni fabri-

(i) Trélat, la Folie lucide.

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