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CHAPITRE IX

Par tout ce qui précède, il nous semble suffisamment établi que le fou tel que se le représente le vulgaire, cet être hors des gonds, désordonné, hagard, n'est qu'une variété dans l'espèce. On peut être fou et conserver toutes les apparences de la raison ; on peut délirer sans danser sur la tête, sans déraisonner sur tout et toujours et même sans divaguer le moins du monde. Comme toutes les maladies, la folie a ses modes, ses formes et ses degrés.

• Mais, il faut le reconnaître, de cette absence de limite tranchée entre la raison et la folie découlent les plus graves problèmes au point de vue de la

responsabilité morale. L'héréditaire, en raison de ses dispositions anti-sociales, de la faiblesse de son sens moral et de son manque d'équilibre intellectuel, se met souvent dans le cas d'être recherché par la justice. Et aussitôt la question : est-il ou n'est-il pas fou ? Est-il ou non responsable ? se pose pressante, inéluctable, et exige une réponse catégorique. La société et l'accusé l'attendent ^ il n'est plus temps de disserter sur la nature plus ou moins morbide des phénomènes, d'émettre des hypothèses et de se retrancher derrière le doute scientifique : la justice réclame de la science un verdict qui la mette à même de prononcer le sien. Mais les difficultés que soulève l'incertitude des limites qui séparent la raison de la folie ne sont pas les seules car nous ne pouvons préciser davantage les frontières du crime et de la folie; aussi convient-il que nous nous arrêtions un instant sur ce sujet que nous n'avons fait qu'effleurer dans un précédent chapitre.

Si nous nous reportons aux études les plus récentes des médecins criminalistes, nous voyons que loin de tendre à tracer des limites précises, elles ont au contraire pour résultat de créer une zone mixte, dans laquelle le crime et la folie morale viennent se confondre par des nuances insensibles. ••

Nous avons étudié au début de ce livre les ca-

(i) Voyez chapitre vu.

ractères somatiques qui accompagnent la folie héréditaire, principalement les stigmates de la dégénérescence. Les criminels d'habitude partagent précisément avec les aliénés héréditaires un grand nombre de ces symptômes de dégénérescence.

D'après Lo«mbroso (i), les voleurs ont une tendance marquée à la microcéphalie,.et l'on constate chez eux une grande quantité d'incorrections crâniennes, des anomalies dentaires, des synostoses prématurées des sutures, un front fuyant, la saillie ou l'aplatissement de la région occipitale. La plagiocéphalie, ou déformation oblique ovalaire de la tête, si commune chez les aliénés, ne le serait pas moins chez les criminels. S'il est une différence à noter au point de vue qui nous occupe entre ces deux catégories d'individus, c'est que les anomalies qu'on rencontre chez les criminels surpassent de beaucoup celles des fous eux-mêmes.

L'habitus des criminels-nés porte en effet tout entier le cachet de la dégénérescence. Toujours d'après le même auteur, ils sont atteints de strabisme dans la proportion de cinq pour cent. Les voleurs et les meurtriers ont un faciès d'une laideur uniformément repoussante dû à la déformation et aux anomalies de leurs traits. Les violateurs sont grêles, blonds, rachitiques, parfois bossus; les pédérastes ont un aspect infantile, une apparence féminine. Les faussaires et les escrocs ont un teint pâle, des yeux hagards, la barbe rare, les oreilles

(i) Lombroso, L'homme criminel (traduction). Paris, 1887.

écartées, les cheveux épais et crépus. Chez tous, les anomalies génitales sont fréquentes, mais elles le sont surtout chez ceux qui commettent des crimes contraires à la morale sexuelle. Parmi les violateurs, en effet, certains sont à demi-impuissants, et leurs parties génitales sont tantôt atrophiées, tantôt d'un volume énorme.

Enfin les criminels de toutes les races perdent leurs caractères ethniques propres, et, comme les crétifts^ tendent vers un type uniforme qui, selon la propre expression de Lombroso, est le résultat d'une dégénération mor^bide.

On ne saurait en outre nier que, de même que certains individus présentent une disposition innée aux désordres de Tesprit, il en existe qui ont une disposition innée pour le crime. « On peut, dit Maudsley, dire du voleur ce qu'on dit du poète : il naît tel, il ne le devient pas. » Les récidives, qui s'élèvent à un chiffre énorme et sont devenues un véritable danger social contre lequel il a fallu dresser la barrière de lois spéciales, sont la preuve la plus évidente de cette prédisposition au mal d'un grand nombre de criminels. Ainsi, en France, sur 1000 récidivistes (i) :

C7 n'avaient pas atteint leur i6« année. 204 avaient de 16 à 21 ans.

284 — de 21 à 3o ans.

21 5 — de 3o à 40 ans.

206 — de 40 à 60 ans,

(i) Lombroso, loc. cit.

Sur 6108 prisonniers libérés en 1878, 39 ^/o ont été repris dans l'espace de deux ans.

Fait remarquable, les proportions de récidives pour les diverses sortes de crimes sont en rapport avec la fréquence des anomalies crâniennes. Les voleurs fournissent le plus de récidivistes ; ce sont aussi eux qui présentent le plus d'anomalies de ce ce genre.

Presque tous les modes de la sensibilité physique sont obtus chez les criminels : or, nous savons que chez les fous moraux, l'analgésie est fréquente; Renaudin, Moreau (de Tours), en ont cité des exemples ; c'est aussi l'opinion de Tamburini et deSeppilli. On doit rappeler, d'ailleurs, que les hystériques, chez qui la sensibilité est si souvent troublée ou pervertie, présentent fréquem ment les caractères de la folie morale.

L'hérédité morbide est un terrain commun où viennent bien décidément se confondre le crime et la folie, ce qui ne contribue pas peu à démontrer l'inanité des efforts de ceux qui voudraient étabhr entre les deux, d'infranchissables barrières. D'après une satistique de Lombroso à laquelle il faut cependant se garder d'attacher une valeur absolue, si dans les antécédents héréditaires indirects des fous moraux, on rencontre plus de fous que de criminels, dans leurs antécédents directs, au contraire, les criminels et les vicieux dominent. Aussi, peut-on dire qu'en principe, les tendances à la folie et au crime, se confondent dans une hérédité de même nature et de par cette dernière, la folie

morale, réel trait d'union entre le crime et la folie intellectuelle, semblerait même plus rapprochée du premier que de la seconde.

Malgré ces preuves d'autant plus solides qu'elles ne reposent que sur des faits palpables, faciles à vérifier, quelques auteurs distingués se refusent à reconnaître la parenté du crime et de la folie. Le D"" Jacobi (i), par exemple, regarde le crime comme l'expression et le résultat d'un état mental particulier, sui geneiHs^ n'ayant que peu de points de contact avec l'aliénation mentale. Pour lui, c'est une manifestation de V Atavisme, un retour à l'état mental de nos ancêtres les plus éloignés, tout comme la microcéphalie. « Ce n*est pas, dit-il, le réveil des instincts, encore moins est-ce la dégénérescence, comme semblent le croire beaucoup de médecins aliénistes. » Et pour démontrer que le crime d'habitude n'a pas de rapport avec la dégénérescence mentale, il part de ce principe, que cette dernière prend ses origines dans l'excitation cérébrale exagérée, dans l'abus de la force nerveuse; qu'elle est d'autant plus fréquente dans une contrée, par exemple, qu'on constate un plus haut degré de surexcitation mentale chez la population de cette localité. Mais cette théorie est manifestement inexacte et incomplète, car la dégénérescence mentale se montre excessivement commune dans certains milieux où la stagnation intellectuelle

(i) p. Jacobi, De la sélection dans ses rapports avec Vliéré^ dite che^ r homme. Paris, 1881.

est aussi grande que possible (i). Au surplus, pour être dénués de sens moral et portés à la violence, les sauvages, nos ancêtres, présentaient-ils toutes les tares physiques, toutes les incorrections somatiques qu'on rencontre chez les criminels? Le contraire est bien plus probable.

Une remarque importante à faire, c'est que tout ce que nous avons dit jusqu'ici ne s'applique qu'aux criminels d'habitude^ et que les criminels d'occasion, comme le sont beaucoup de meurtriers, n'ont avec les premiers que des rapports plus ou moins éloignés, et n'offrent souvent aucun des signes de la dégénérescence.

Si, maintenant, nous continuons notre parallèle dans le domaine psychologique, nous voyons que l'absence de sens moral est encore une particularité commune aux criminels et à certains aliénés. Beaucoup de criminels ne peuvent comprendre en quoi consiste l'immoralité. Dans leur argot spécial la conscience s'appelle la muette.

« Il n'est pas rare, dit Lombroso, qu'un de ces misérables comprenne qu'il fait mal, mais il ne donne pas à sa mauvaise action la même importance que nous. Par exemple, Dombey écrivait, après son premier assassinat : « J'espère qu'on me pardonnera cet enfant il lagel » Rouet, en mar- . chant à la potence, où le conduisait un assassinat suivi de vol, murmurait : « Faire mourir un homme pour si peu de chose ! »

(i) A. Cullerre, Des dégénérescences psycho-cérébrales dans les milieux ruraux (Annales médic-psych., 1884).

Si, malgré leur imbécillité morale, on voit surnager en eux quelques sentiments, on peut en même temps constater combien, malgré leur apparente énergie, ces sentiments sont instables, et tout de surface. Gasparone, poussé à un premier meurtre, par amour pour sa maîtresse, la tue peu après pour un mot de reproche qui lui avait échappé. Thomas, autre assassin, aimait sa mère à la folie, ce qui ne l'empêcha pas, dans un accès de colère, de la précipiter d'un balcon. Un troisième, Martinati, avait, pendant de longues années, aimé la femme dont, deux mois après son mariage, il songeait déjà à se défaire (i). On sait quelle étrange passion la plupart des prostituées, qui, à beaucoup d'égards, se rapprochent des criminels-nés, éprouvent pour leurs indignes souteneurs; malgré sa violence, ce grand amour capable de résister aux plus indignes traitements, tombe à plat sous le prétexte le plus futile, pour se reporter sur un autre.

Nous avons vu, chez les fous héréditaires, le mysticisme religieux s'allier à la plus complète immoralité. La famille Mercier (2) en est un des plus frappants exemples. Le monde des criminels, lui aussi, compte ses pratiquants convaincus, et il en est qui n'hésitent pas à mettre leurs forfaits sous la protection divine.

(( Où trouver une personne plus religieuse, je dirai mieux, plus bigotte que la marquise de Brinvilliers, qui

(i) Lombroso, loc.cit.

(2) Voyez chap. vi

de sang-froid et longtemps avant son arrestation, préparant par écrit son examen de conscience, mêlait à ses parricides, à ses incendies, à ses empoisonnements, à ses débauches, les confessions omises ou faites avec négligence, et qui la veille du jour où on l'arrêta, se formalisait de ce qu'on l'autorisait à faire gras un jour maigre ? » (i) Selon madame de Sévigné, la Brinvilliers avait cessé d'être fille à sept ans. Elle s'essayait à la pratique des empoisonnements sur ses domestiques, sur ses amis, sur les malades des hôpitaux. Elle s'empoisonna elle-même pour éprouver un contre-poison. Enfin elle fit mourir par le poison son père, ses deux frères, sa sœur. Elle mit dix mois à tuer son père, répondant aux caresses et aux douceurs de celui-ci en doublant toujours la dose.

Que le lecteur se reporte à l'histoire de l'empoisonneuse Marie Janneret, que nous avons rapportée dans un précédent chapitre et il sera frappé des analogies qui existent entre son cas et le précédent. Qu'il veuille bien remarquer en outre, que la fille Janneret était indubitablement une aliénée, et qu'il dise si au lieu de Thorreur que lui inspirait la Brinvilliers, il ne va sentir naître en lui une pénible incertitude.

Gomme les déséquilibrés et les fous héréditaires, les criminels manifestent un orgueil excessif, ce qui permet à Lombroso de faire le curieux rapprochement suivant: « La vanité des criminels est supérieure à celle des artistes, des littérateurs et des femmes galantes. » Lacenaire disait : « Je ne redoute pas la haine, mais je crains d'être méprisé. »

De même que certains fous moraux, et en parti-

(1) Lombroso, loc. cit.

A. CuLLERRE. — La Folie. 10

culier les hystériques ont l'orgueil de leurs déportements et s'en font gloire, de même, les criminels ont Torgueil de leurs forfaits. C'est précisément cette vanité excessive qui cause souvent leur perte. En se vantant de leurs crimes avec une inconcevable imprévoyance, ils se chargent eux-mêmes de fournir à la justice les moyens de s'emparer d'eux.

La cruauté est, en général, provoquée par ui) motif précis, comme la vengeance, la cupidité, la vanité offensée; et tuer pour tuer est, comme nous l'avons vu ailleurs, le fait de certains aliénés chez qui existe une perversion maladive de la sensibilité morale. Cependant, il est des assassins véritables qui, eux aussi, tuent pour tuer, par une sorte d'appétit sanguinaire. Spadolino se plaignait en mourant de n'avoir fait que quatre-vingt-dix-neuf victimes et de n'avoir pu compléter la centaine (i). La férocité des Néron, des Caligula, des Tibère avait quelque chose de machinal, d'incoercible. Gall a réuni et Moreau (de Tours) a cité quelques exemples frappants de ce penchant irrésistible au meurtre, même chez des personnes qui n'étaient ni folles ni criminelles : un garçon apothicaire, qui éprouvait un tel besoin de tuer, qu'il finit par embrasser la profession de bourreau ; un fils de marchand qui, pour le même motif, se fit boucher; un riche Hollandais qui payait les bouchers qui faisaient de grosses livraisons aux navires pour qu'ils lui laissassent le plaisir d'assommer les

(i) Lombroso, loc. cit.

bœufs; un prêtre qui se fit aumônier de régiment pour voir couler le sang.

On sait avec quelle avidité les criminels recherchent le spectacle des exécutions capitales. Certains psychopathes éprouvent un penchant analogue, et c'est encore à Gall que nous empruntons les exemples suivants :

Le chevalier Lelwin assistait à toutes les exécutions criminelles. Il faisait tous ses efforts pour être placé près de la guillotine. La Condamine ne cherchait pas avec moins d'ardeur à se repaître de Tagonie des condamnés. Don Carlos, fils de Philippe II, n'avait pas de plus grand plaisir que de voir palpiter les animaux qu'il avait tués. Pierre le Grand, au témoignage de Voltaire, se repaissait des supplices dont il était l'exécuteur, et il avouait qu'il n'avait pas vaincu sur ce point son caractère.

Nous avons vu, en étudiant les perversions sexuelles, à quelles étranges aberrations sont conduits certains individus manifestement atteints dans leurs facultés intellectuelles et morales. Certains criminels aiment à associer le meurtre et la vue du sang à l'amour charnel ; ce sont en général, comme le remarque Lombroso, des hommes soumis à une chasteté forcée, des prêtres, des bergers, des soldats, comme Mingrat, le père Ceresa, Tabbé Lacollange, Tabbé Léotard, Legier, etc.

On a remarqué que les passions sexuelles des criminels étaient ou très faibles, ou exagérées, et qu'elles revenaient périodiquement. Comme nous

Pavons fait observer, il en est de même chez les fous héréditaires.

Ajoutons que, comme les déséquilibrés héréditaires, les criminels sont portés aux excès alcooliques, au jeu, à la débauche ; qu'ils manifestent parfois, en même temps que les sentiments les plus vils, des passions nobles, des aspirations artistiques, un goût tout particulier pour la poésie, un sentimentalisme bizarre et exagéré.

Enfin, bien que chez le criminel-né, la lésion porte surtout sur la sensibilité morale, son intelligence, en raison de l'union intime qui existe entre toutes les facultés, présente de nombreuses anomalies.

« Si l'on pouvait, dit Lombroso, établir une moyenne de la puissance intellectuelle des criminels avec la précision qui préside aux observations craniologiques, je crois qu'on obtiendrait des résultats égaux, c'est-à-dire qu'on trouverait une moyenne inférieure à la normale, avec des exagérations d'infériorité et de supériorité ». C'est précisément ce que nous avons signalé chez les fous héréditaires (i).

L'observation montre que les criminels d'occasion sont les plus intelligents, mais que tous, même les criminels de génie, présentent quelque côté défectueux de l'intelligence. Ils sont d'une légèreté d'esprit et d'une mobilité extrêmes. Il est impossible de fixer leur attention, et de leur faire suivre le raisonnement le plus simple. Leur imprévoyance

■ (i) Voyez chapitre 1*^.

est incroyable ; et les plus grands coupables ne semblent pas se douter qu'ils peuvent être découverts. Même quand ils ont fait preuve, dans l'exécution d'un crime, d'une habileté infernale, ils ne tardent pas à commettre quelque maladresse qui, à leur grand étonnement, cause leur perte.

DIAGNOSTIC DIFFERENTIEL

De ce qu'il y a des analogies nombreuses entre le criminel-né et le fou héréditaire ; de ce qu''ils puisent leur constitution cérébrale défectueuse à une source commune, Thérédité*, de ce qu'ils sont tous les deux des produits de dégénérescence de la race ; de ce qu'un même individu peut être à la fois criminel et aliéné, il ne s'en suit pas qu'il faille les assimiler Tun à l'autre et les confondre en un type unique. Ce sont deux rameaux d'un même tronc peut-être ; mais s'ils convergent par la base, ils s'écartent parle sommet et se développent dans des directions différentes. Aussi, ne croyons-nous pas pouvoir dire avec Lombroso : « La folie morale est un genre dont le crime constitue une espèce. » Pour nous, ce sont plutôt deux espèces voisines.

Car malgré leurs points de ressemblance, il y

aura toujours une différence fondamentale entre eux, différence sur laquelle doit reposer tout entier le diagnostic : c'est que, si le criminel-né et l'aliéné héréditaire sont tous les deux des infirmes de l'intelligence, l'aliéné héréditaire seul est un ma^ lade.

Ce sont ces caractères de maladie, qu'il importe donc de rechercher avec soin et de mettre en lumière. Et pour cela, il faut remonter à l'origine même du sujet, consulter la santé physique et morale de ses ancêtres, explorer son enfance, suivre pas à pas tous les incidents pathologiques de son existence, interroger sa vie mentale jusqu'en ses plus petits détails, en relever les incidents, les modifications, les crises, rechercher les mobiles de sa conduite, en apprécier la nature, en un mot faire la biographie scientifique de l'individu ; et ce n'est que d'après les documents fournis par cette laborieuse étude, qu'il sera permis de se prononcer avec quelque assurance.

L'hérédité est un facteur d'une importance capitale, et lorsqu'elle existe, elle constitue une présomption importante en faveur de la folie, bien qu'on ne puisse nier qu'elle se rencontre quelquefois à l'origine du crime. Si, en général, dans l'étiologie de la folie, on tient grand compte de la présence chez les ascendants ou les collatéraux d'un cas d'aliénation mentale, quelle importance ne devons-nous pas attacher à la constatation d'un grand nombre de faits d'hérédité dans les antécédents morbides d'un individu comme

il arrive presque toujours dans le cas de folie morale? Marie Jeanneret, empoisonneuse et folle, ne comptait pas moins de sept aliénés parmi ses parents les plus proches. On en trouve à peu près autant dans la famille de Guiteau, l'assassin de Garfîeld. Dans la famille du comte Agnoletti, parricide et fou, qui malgré l'énergique défense du professeur Verga, de Milan, fut condamné, il s'en trouvait également une demi-douzaine. Voici en quelques mots, Tobservation de cette intéressante victime d'une erreur judiciaire.

Le 8 janvier 1872, le comte Achille Agnoletti écrivait de Milan à sa femme la lettre suivante: uThérésa, la lutte a été terrible, cruelle, mais la force de la douleur et le précipice où tu m'as jeté dans notre dernier entretien, m'ont décidé à laisser libre celle qui désirait tant l'être. Ce n'est point égoïsme, mais un juste principe de philosophie qui fait que mon fils partagera mon sort... » Le soir, Agnoletti entrait dans l'hôtel de Rome, mouillé, grelottant; son visage décomposé exprimait la terreur. Il déclara qu'en voulant satisfaire un besoin, il était tombé dans l'eau. Le lendemain on trouvait noyé dans un. canal un jeune enfant de trois ans ; c'était son fils. On crut à un acte de vengeance dirigé contre sa femme dont il était séparé et avec qui il avait, par suite de ses prodigalités et sa vie dissipée, vécu en mauvaise intelligence. En réalité, selon le professeur Verga, « Agnoletti voulait d'un seul coup fuir ses créanciers, ses ennuis et tous ses maux; c'était une idée fixe. Combien de gens se tuent dans de conditions bien moins malheureuses. Il voulait aussi associer son fils à sa destinée, et cela par une double erreur : la première était de croire la chose logique et permise à un père, il l'a écrit; la seconde, de préserver son fils d'une vie malheureuse, pensée pire que la première, et que nous avons notée chez les aliénés mélancoliques. Dans son esprit

malade, la mort du fils devait compléter le suicide du père. Il le tenait sous son manteau afin de périr avec lui. L'eau froide, pour laquelle Agnoletti a toujours éprouvé une espèce de fi'ayeur, lui fit ouvrir les bras et laisser son fils pour se sauver. S'il n'avait pas l'intention de se tuer, ainsi qu'on la prétendu, pourquoi l'annoncer avec tant de solennité à sa femme, dans sa dernière lettre que j'appelle son testament. N'exposait-il pas sa vanité, qu'il portait si haut, à faire la plus triste figure ? Souvenir," j'en suis certain, qui est un de ses plus grands tourments. Pourquoi, au moins, ne pas emporter de l'hôtel de Florence son argent et les objets de valeur, qui lui auraient été si utiles dans sa fuite ? Pourquoi entrer dans l'eau jusqu'aux cheveux, ce qui exigeait un changement de vêtements, retardait son évasion et éveillait les soupçons ? Si l'assassinat du fils était une vengeance contre la mère, pourquoi ne pas l'assouvir sur celle-ci? Sa vengeance, en l'admettant, était celle d'un foui »

« Les Agnoletti, ont dit certains témoins du procès, sont des fous de père en fils, et Achille Agnoletti est un extravagant et un fou. )) Un de ses précepteurs disait encore de lui : « Ce cher enfant est un véritable fou, » tant il avait le caractère violent, indicipliné et bizarre. A l'armée, il passait pour être toqué. Son père le détestait ; tous le fuyaient à cause de ses violences. A la mort de son père, il se livre à des dépenses folles, et se ruine en peu de temps à l'achat d'objets d'art et en luxe insensé. Il avait un palais, et des équipages à quatre chevaux. Il était alors .sujet à des bouffées d'exaltation avec idées de grandeur^ et aimait parfois à dire qu'il était un grand seigneur, un roi. Pendant son procès, il eut l'attitude la plus singulière. Il se fit gloire à l'audience de la monstrueuse lettre qu'il écrivait à sa femme au moment d'accomplir le meurtre de son enfant. « Quiconque la lira, disait-il, comprendra qu'elle n'est pas l'œuvre d'un imbécile, mais d'un homme de caractère ! »

Agnoletti se faisait remarquer par une mutabilité de caractère et d'humeur en harmonie avec la mobilité de ses yeux, de sa physionomie, de toute sa personne. Les dépositions sont unanimes pour attester qu'il passe avec une extrême facilité de la joie à la tristesse, du rire aux pleurs.

DIAGNOSTIC DIFFERENTIEL 29/

du calme à rexcitation. Agnoletti a avoué qu'il sentait les changements de temps, comme une hystérique, et qu'il était sujet à des tremblements qui lui faisaient tomber les objets des mains. Dans le procès de Milan, sa tenue fit une vive impression sur tous les assistants, parce qu'il pleurait, sanglotait et était sur le point de s'évanouir. Tantôt il déclamait d'une voix vibrante et presque arrogante, tantôt il discourait négligemment, en se dandinant avec des mouvements vibratoires. L'Agnoletti du premier procès (il fut jugé deux fois), était tout à fait différent de celui du second. Dans le premier, il baillait, traînait ses mots et ne pouvait tenir le fils du discours ; il fallait lui accorder un long repos. Dans le second, il n'était plus le même; il se levait aux appels comme une détente de ressortj prenait des poses et des attitudes de maître absolu; on aurait dit qu'il voulait par sa voix tonnante et ses gestes électriques foudroyer les juges et les jurés. Dans la prison, comme l'a déposé le docteur Maironi, les jours pour Agnoletti se suivaient, mais ne se ressemblaient pas.

Agnoletti a la mémoire prompte et tenace, l'expression facile et parfois heureuse ; mais quel usage a-t-il fait de ses dons ? Il vous répète à satiété l'histoire de sa vie, en divaguant sur une foule de détails d'un intérêt tout à fait secondaire, en s'arrêtant spécialement à chaque petit trait qu'il croit à son avantage et qu'il semble vous jeter à la face d'un air de triomphe; quant à son crime, vers lequel il aurait dû faire converger tous les efforts de son raisonnement, il l'a décrit minutieusement, au point de faire frémir l'auditoire; mais quant à chercher à le voiler, à l'atténuer, à l'excuser, il n'en a pas eu le moindre souci. Si jamais preuve plus décisive de l'absence complète du sens moral et de l'erreur du jugement sur l'appréciation d'un acte criminel a été donnée, c'est évidemment dans ce cas. Agnoletti se contente de crier de toutes ses forces : Je suis innocent, ma conscience ne me reproche rien ; comme si on devait le croire sur parole et que l'innocence d'un accusé dût se mesurer à la force de ses poumons.

Comme antécédents personnels, on relevait chez l'accusé des céphalalgies, des vertiges et des hémorrhoïdes.

Voici maintenant quels sont ses antécédents héréditaires ; son grand'père maternel, atteint de folie congés-

tive, a succombé au délire des grandeurs. Une tante du même côté, dont la mère était folle, a été atteinte d'aliénation avec impulsion au suicide et à l'homicide. Son grand'père paternel était hypocondriaque. Il savait en consultant ses déjections, y reconnaître le potage^ le bouilli et le rôti. Sa mère était hystérisque et avait des crises d'exaltation. Son père, enfin, était « un original difficile à aborder », renfrongné et taciturne. On l'appelait le méchant.

Le professeur Verga se demande, en terminant, quel nom il faut donner à un homme si variable, si prodigue, si vaniteux, sur lequel l'éducation paternelle, la vie de collège, la discipline militaire n'ont eu aucune prise ; qui dit adorer sa femme et ne peut supporter ses légers défauts, qui chérit son fils avec des larmes de tendresse et va le noyer ? A cet étrange mélange de bien et de mal, d'amour et de haine, de bon cœur et de férocité, de grandeur et de misère, de délicatesse et de brutalité ? Ce nom, la science l'a trouvé, c'est la folie raisonnante. Or nous savons ce qu'on doit entendre par ce mot.

Selon Krafft-Ebing (i), quia bien étudié les signes de la folie morale, on peut prouver qu'il existe dans tous les cas une organisation cérébrale défectueuse congénitale ou que le sujet a eu pendant le cours de sa vie une maladie cérébrale grave. C'est ce que nous avons nous-même exposé au début de ce travail. Pour lui la dégénérescence cérébrale congénitale est due essentiellement à des parents

. (i) Friedreich's Blœtterfur gerichtliche Medlcin, Nurnberg, 1871, et Annales médico-psychologiques, 1873.

atteints d'aliénation, d'épilepsie ou d'alcoolisme. II convient, selon Verga, d'ajouter à cette énumération l'hystérie, l'hypocondrie, et les maladies cérébrales bien caractérisées, comme la méningite, l'encéphalite et même l'apoplexie.

Si des antécédents héréditaires on passe aux antécédents personnels, on retrouvera souvent au début de l'existence des fous moraux de graves maladies du système nerveux ; les convulsions de l'enfance, des inflammations du cerveau et de ses enveloppes, le retour de phénomènes nerveux inquiétants sous l'influence de la moindre cause. Ces divers accidents laissent après eux une altération permanente des centres nerveux, dont dépendront plus tard les désordres de la sensibilité et de l'intelligence.

Plus tard, à l'époque de la puberté, nous retrouverons chez eux de nouvelles perturbations nerveuses ; la chorée, l'hystérie sous ses diverses manifestations, somatiques et psychiques ; des accidents vertigineux ou épileptiformes passagers (i); du délire, de véritables accès de folie.

Plus tard encore, ils auront éprouvé des congestions cérébrales, des attaques épileptiformes. Nous avons déjà dit tout cela, et si nous y insistons de nouveau, c'est par ce que la constatation de ces incidents pathologiques estd'une importance capitale.

(i) Nous négligeons à dessein de parler de l'épilepsie confirmée, car, pour nous, la constatation de cette maladie ne permet aucun doute sur la nature des troubles psychiques concomitants.

« De même, dit Lasègue, qu'il peut se produire chez les individus dont la santé a été altérée par une affection primitive, une maladie seconde en rapport avec cet antécédent, de même il y a des maladies secondes chez les individus dont Tétat cérébral a été troublé» (i). Et en effet, chacune de ces crises laisse après elle une nouvelle modification du système nerveux qui influera sur les facultés intellectuelles, pour les pervertir ou les désorganiser.

On retrouvera encore, chez les mêmes individus, une grande tendance à délirer sous Tinfluence de causes banales; une intolérance tellement marquée pour les boissons alcooliques, que tout excès, liit-il léger, s'accompagne de délire, et enfin, une grande prédisposition à éprouver des accès d^aliénation mentale de forme commune.

La constatation de ces diverses particularités morbides ne sera pas de mince importance pour le diagnostic. D'autre part, si nous pénétrons sur le terrain psychologique, ici encore nous retrouvons certaines différences de grande valeur. Le criminel-né, quelle que soit l'acuité de certaines de ses dispositions intellectuelles, son habileté, sa ruse, son audace, n'a le plus souvent qu'une intelligence bornée ; le psychopathe héréditaire peut au contraire jouir de facultés brillantes. Le premier, sous ce rapport, reste toujours égala lui-même ; le second peut passer par des alternatives très diverses où il semble que son esprit s'allume et s^éteigne tour à tour, au gré de forces inconnues.

(i) Lasègue, Les cérébraux. Etudes médicales, 1884.

DIAGNOSTIC DIFFERENTIEL 3OI

11 existe de ce fait une observation bien curieuse de Morel.

« Dans une expertise très difficile que j'aifaite conjointement avec MM. les D"^* Duménil et Vingtrinier, il s'agissait d'un jeune homme qui avait fait pour une trentaine de mille francs de faux billets. Comment excuser un pareil acte !* S'il y a des aliénés qui volent (les paralytiques généraux, les hystériques, les épileptiques), il est plus difficile d'admettre qu'ils se livrent à l'escroquerie. F<ien de plus prémédité, de plus réfléchi qu'un pareil acte; aussi n'eûmes-nous pas l'idée d'excuser l'acte de l'inculpé. Mais nous présentâmes cet individu sous son véritable côté maladif. C'était un héréditaire bizarre, excentrique, instinctif, recelant dans une tête bien faite en apparence, un cerveau défectueux. 11 n'avait pu terminer ses études. Il était inepte. L'argent qu'il se procurait était employé, en faible partie, à satisfaire ses passions erotiques. Il en consacrait la majeure partie à l'achat de jouets d'enfants ou de choses inutiles, etc. Cette situation fut prise en considération. L'individu fut interdit et envoyé à Quatre-Mares, où il donna la preuve qu'il existait chez lui la manie des gran-. deurs.. Il sortit de l'asile très amélioré et fut envoyé en Afrique, où il recommença ses escroqueries. Le rapport que nous avions fait une première fois fut remis aux mainsdu procureur impérial. Notre individu échappa une seconde fois à une peine infamante. Il fut envoyé chez les frères Labitte, à Clermont. 11 en est sorti, et comme preuve qu'il ne faut pas désespérer de ces sortes d'état, je dirai que depuis deux ans, il va parfaitement bien, qu'il existe chez lui une transformation complète et qu'il remplit un emploi dans une administration publique sans que ses chefs aient jamais eu à se plaindre de lui ». (i).

Il y a une forme d'aliénation désignée sous le nom dz folie cifxtilaire, parce que l'exaltation et la dépression des facultés y alternent dans une sorte de cercle vicieux. Un très grand nombre d'hérédi-

(i) Morel, Soc. psych.^ 3o juillet 1886. Annales, janv. 1867..

taires présentent à Vétat d'ébauche^ d'esquisse plus ou moins vague^ cet état circulaire des facultés intellectuelles et morales. Exaltés pendant des mois et quelquefois des années, on les voit s'enfoncer soudain dans une sorte de somnolence indifférente et stupide qui fait l'illusion d'un naufrage définitif. Hardis, actifs, fiévreux, pleins de confiance en eux-mêmes dans la première période, ils deviennnent indécis, tristes et hésitants dans la seconde.

L'intermittence, phénomène habituel dans les maladies nerveuses, est encore un des signes distinctifs les plus importants des psychopathies sans délire. Nous avons vu que certaines folies héréditaires étaient essentiellement périodiques, comme la dipsomanie, la pyromanie, la kleptomanie, les monomanies homicide et suicide. La même périodicité s'observe pour certaines crises moins caractérisées, mais tout aussi réelles, comme le vagabondage, la perversion des facultés morales, le retour d'instincts dépravés, d'excès ou d'aberrations sexuelles, d'actes malfaisants ou criminels de diverse nature.

Enfin, on peut dire que, si chez le criminel-né le sens moral n'existe pas, ou n'a que de faibles racines, chez le psychopathe appartenant à la folie morale il est plutôt perverti. Ce dernier, plus encore que l'autre, présente des perversions affectives multiples, un égoïsme outré, un orgueil absurde, une indifférence absolue pour tout ce qui n'est pas lui. il faut encore remarquer avec Esquirol et Krafft-

Ebing (1), que le plus souvent il agit à l'encontre de ses intérêts, néglige toute prudence ; que dans ses actes il y a irrésistibilité, spontanéité et le plus souvent absurdité évidente; qu'il ne comprend pas l'horreur de son crime devant lequel sa conscience reste impassible et muette-, et que non seulement il ne cherche pas toujours à le dissimuler, mais encore qu'il s'en vante comme d'un titre de gloire ; — sans oublier toutefois que, dans certains cas, il peut obéir aux mêmes mobiles que les autres hommes, et chercher des moyens de défense ou d'excuse comme le premier criminel venu.

Si en dehors du délire caractérisé, pas un des signes que nous venons d'étudier n'est pathognomonique d'un état maladif de Tintelligence et de la sensibilité morale, on peut hautement affirmer que la réunion de plusieurs de ces symptômes suffit dans la plupart des cas pour porter un diagnostic. Et s'il est des cas indécis oix l'expert hésite entre le crime et la folie, il faut qu'on sache que c'est l'exception. Il se produit parfois, il est vrai, des divergences de vues devant les tribunaux, entre experts chargés d'examiner un accusé soupçonné de folie ; mais il est à remarquer que c'est presque toujours entre des aliénistes de profession et des praticiens incompétents en matière d'aliénation mentale.

<i) Kraftt-Ebing, loc. cit.

« 11 n'y a ni crime ni délit, dit la loi, lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l'action, ou qu'il a été contraint par une force à laquelle il n'a pu résister. » (i)

Etant donné que le mot défnence, dans le langage juridique est synonyme à'aliénatiom mentale^ la question de responsabilité légale se ramène donc strictement à une question de diagnostic. Le prévenu était-il aliéné au moment de l'acte ? Il est irresponsable. Etait-il sain d'esprit ? Il est responsable et doit alors compte de sa conduite à la société.

Hors de là, il n'y a que contradiction, discussion, intrusion d'incompétences et confusion.

Tel n'est pas, cependant, l'avis des partisans de la responsabilité partielle. Ces derniers n'admettent l'irresponsabilité totale qu'en cas de folie générale. Si l'accusé ne présente qu'une aliénation partielle, un délire restreint à un certain nombre d'idées, il ne sera pas responsable quand il aura agi sous l'influence de son délire, mais il devra

(i) Article 64 du Gode pénal.

être considéré comme tel toutes les fois que le mobile auquel il aura obéi sera étranger à la sphère de ses conceptions maladives. On suppose que la lésion circonscrite de son intelligence n'a pas à ce point bouleversé sa raison qu'il n'ait plus la notion du bien et du mal et qu'il ne puisse plus opposer la moindre résistance à Tentraînement de ses passions. Pourquoi un individu commettant un acte manifestement étrangère son trouble mental, l'exécutant avec une volonté évidemment perverse, ne subirait-il pas sa part de responsabilité comme tout autre coupable ? Il y a là, selon les partisans de cette doctrine dont le plus éloquent porte-parole est Legrand du Saulle, quelque chose qui choque le bons sens et répugne aux scrupules d'une conscience alarmée.

D'autres, dont les idées, croyons-nous, n'ont plus de représentants à Theure actuelle, sont allés beaucoup plus loin, car Gasper soutenait, à une époque peu éloignée de nous, que tout individu atteint de délire partiel doit être responsable dans tous les cas, qu'il ait ou non agi sous l'influence du délire. Pour soutenir cette doctrine, il faut, comme Legrand du Saulle, nier la solidarité des facultés et admettre que Tindividu, accaparé par une idée fixe, est cependant assez maître de ce qui lui reste de raison pour résister à des penchants mauvais. Cependant, l'observation attentive démontre, et nous nous sommes évertué dans tout le cours de ce travail à bien faire ressortir ce point de clinique — que quel que soit en apparence le cercle . restreint

A. CuLLERRE. — La Fol'e. 20

dans lequel se meut le délire, l'intelligence n'en est pas moins altérée dans sa totalité ; que des idées pathologiques ne sauraient germer et se développer que sur un terrain préalablement maladif; que si la folie est diverse dans ses manifestations, elle est une dans sa nature, et qu'il n'y a pas de monomane qui ne présente, dans le cours de son existence, plusieurs monomanies différentes, symptômes variables d'une maladie, et non maladies elles-mêmes.

Deux conséquences graves découlent de la doctrine de la responsabilité partielle : la première, qu'un malade — car selon l'expression même de Legrand du Saulle, l'aliénation mentale, même partielle, doit toujours rester une maladie — sera exposé à subir et à communiquer à sa famille une flétrissure indélébile; la deuxième, qu'au lieu de recevoir les soins appropriés à son état, il ira se mêler aux criminels vulgaires dans la promiscuité de la prison ou du bagne, à moins — et c'est là où apparaît l'ingéniosité du principal apôtre de la responsabilité partielle — à moins qu'on ne crée pour les fous partiels une pénalité spéciale et des prisons-asiles d'aliénés.

Ce détail nous semble significatif; il jugerait la doctrine, si elle n'était déjà condamnée par la fausseté de son principe^ qui repose sur une erreur médicale. Mais en admettant même qu'il soit vrai, comment limiter exactement la sphère du délire ? fait excellemment observer Jules Falret, l'éloquent adversaire de la responsabilité partielle.

« Gomment affirmer que tel acte, accompli dans tel momem, est totalement étranger aux conceptions délirantes de l'individu, tandis que tel autre acte, commis au même instant, doit être attribué à une impulsion maladive ? Gomment fragmenter ainsi Tâme humaine et faire deux parts distinctes dans ce qu'il y a de plus indivisible chez l'homme, sa personnalité, son libre arbitre, sa responsabilité ? Gomment le punir en même temps pour certains actes et Tabsoudre pour certains autres? Qui pourrait prétendre apprécier avec certitude ce qui se passe dans l'intimité de la conscience, en dehors de tout témoin intérieur ou extérieur ? Qui pourrait peser, mesurer le degré d'impulsion qui a entraîné le malade à l'action et le degré de résistance qu'il a pu y opposer ? Qui a la prétention de posséder un phrénomètre, c'est-à-dire un instrument assez précis, assez rigoureux, pour calculer avec exactitude dans cette statistique intellectuelle et morale, dans ce mécanisme compliqué des facultés intellectuelles, morales et instinctives, la puissance des forces d'impulsion et le contre-poids exercé par les forces de résistance (i). »

Ainsi donc, nous le répétons : admettre une certaine responsabilité légale en matière d'aliénation mentale, c'est com.mettre une hérésie scientifique et vouloir livrer à l'arbitraire et au hasard la vie et l'honneur des individus et des familles. D'ailleurs, si l'on admettait la responsabilité partielle chez les aliénés, à plus forte raison faudrait-il l'admettre

(i.) Jules Falret, Dict. encyclop. des Se. méd., 3« sériC; t. III.

chez les sains d'esprit. Car qui oserait dire qu'il n'y a pas, entre tous les hommes, d'innombrables degrés dans le libre arbitre : bien plus, que le même homme ne jouit pas d'une liberté variable ' suivant l'heure et les circonstances ? Depuis l'homme intelligent, instruit, doué des plus hautes qualités morales, habitué à exercer un empire presque absolu sur ses idées et ses penchants, jusqu'à l'être grossier, ignorant, vicieux par éducation, élevé dans un milieu où les mauvaises passions se développent à Tabri de toute contrainte, n'y a-t-il pas un nombre infini de degrés dans la responsabilité morale?

Mais la responsabilité morale n'est pas la responsabilité légale, et le Code n'est pas un traité de philosophie. Si la loi demande à tous un même compte de leurs actes ; si elle ne peut, sous peine de n'être plus la loi, faire de différence entre un homme bien doué moralement et un autre qui le serait moins, elle ne peut pas davantage en faire entre un homme très malade et un autre qui ne l'est pas au même degré : tous les deux sont malades, cela suffit pour qu'ils échappent à sa compétence.

Laissons maintenant de côté l'aliénation mentale proprement dite, et supposons-nous en présence d'une de ces nombreuses variétés d'incorrection mentale qui sont sur la frontière de la raison et de la folie, et qui ne présentent pas d'une façon indubitable le cachet de la maladie. Quelle conduite tiendra l'expert ? Lorsqu'il aura reconstitué l'histoire du sujet, qu'il aura relevé ses antécédents hérédi-

taires, ses imperfections intellectuelles et morales, constaté, en un mot, son infirmité mentale, sera-t-il en mesure de porter un jugement, et quel sera ce jugement ?

C'est précisément dans ces cas mixtes qu'il conviendra de discuter le degré de responsabilité, et d'admettre qu'elle peut être atténuée, suivant les cas et suivant les circonstances. En d'autres termes, tout en reconnaissant que ses investigations n'ont pas abouti à constater la folie confirmée, l'expert a le devoir de signaler au magistrat que le sujet s'éloigne plus ou moins de la normale, que sa constitution psychique est plus ou moins défectueuse et partant que sa liberté morale s'en trouve plus ou moins diminuée.

Pour l'appréciation de faits de cette nature, on ne saurait poser des règles immuables, et chaque cas particulier doit être apprécié individuellement. Le fait seul qu'on constate chez un individu la déséliquilibration mentale ou la prédisposition héréditaire, ne saurait l'exonérer de toute responsabilité. Qu'arriverait-il, en effet? C'est qu'il n'y aurait plus ni aventuriers, ni excentriques malfaisants, ni chevaliers d'industrie, ni vicieux, ni vagabonds, ni ivrognes, ni hystériques, etc., ni criminels mêmes, si, comme la science tend à l'admettre, ces derniers sont aussi des héréditaires dégénérés ; il n'y aurait plus que de malheureux déshérités, plus à plaindre qu'à punir.

Pourtant la société a le droit et le devoir de se défendre. Tant que ces individus n'offrent que des

lacunes dans leur intelligence, tant qu'ils se contentent d'être des êtres mal doués^ des déséquilibrés, de simples prédisposés, ils doivent compte de leur conduite. Ils possèdent, comme le dit encore Jules Falret (i), les principaux attributs de l'espèce humaine et, quelques faibles que soient leurs facultés, elles leur permettent pourtant d'apprécier dans une certaine mesure la moralité de leurs actions, de discerner le bien et le mal et de s'abstenir de commettre des actes contraires aux lois. Ce serait pousser trop loin rindulgence que de les absoudre quand même de tout ce qu'ils peuvent faire de mal. D'autre part, il serait excessif de les assimiler absolument aux hommes qui jouissent de la plénitude de leur intelligence. D'où la nécessité d'admettre pour cette catégorie d'individus une certaine atténuation de la responsabilité légale.

Tels sont les principes qui se sont peu à peu dégagés de l'étude de la Psychologie morbide. Et on peut dire que cette science, loin d'avoir affaibli, comme on le prétend, d'une façon un peu banale, les ressorts de la justice^ a largement contribué à éclairer ses jugements, et à en augmenter l'autorité.

« Nous ne sommes plus au temps, s'écriait, il y a quelques années, dans un procès criminel, un magistrat italien, où des milliers de sorciers, de possédés, étaient brûlés, ni même à l'époque plus rapprochée de nous où un magistrat proclamait hautement que certains criminels étaient des fous

(i) Jules Falret, Dict. encyclop. des Se. méd., 3« série, t. III

RESPONSABILITÉ 3 i I

qu"*!! fallait guérir en place de Grève. » SHl n'en est plus ainsi, c'est grâce aux progrès de la psychologie morbide.

Mais il en est de cette science comme de toutes les autres. Incomplètement étudiée, superficiellement connue, elle donne lieu à des abus de langage, à des interprétations excessives, à des conclusions erronées dont elle ne doit pas être rendue responsable.

« Rien qu'à voir, disait récemment un publiciste, la foule des adjectifs que nous avons improvisé substantifs pour excuser le criminel, on sent que notre époque est l'apogée de la fausse sensibilité. Tout va au gré des besoins de la défense ; un assassin n'est plus pour nous un assassin... c'est un inconscient; c'est un irresponsable.., ImpulsiJ est le néologisme le plus nouveau dans la série criminelle... (i) »

C'est aux avocats, aux gens de lettres, aux journalistes eux-mêmes, que ces critiques s'adressent, et non à la science et à ses représentants.

Car c'est un préjugé bien peu justifié que celui qui prétend que les spécialistes voient des fous dans tous les coupables. Je ne sais s'il existe une statistique des conclusions pour ou contre la folie, fournies par les experts à la justice, mais si elle était faite et rendue publique, nous sommes convaincus qu'elle étonnerait profondément ceux qui croient au parti pris des experts en aliénation mentale.

Au point de précision et de rigueur où elle est

(i) Lorédan Larchey, Monde illustré, i6 juillet 1887.

rendue, la science ne doit plus inspirer aucune défiance, et s'il est un regret à exprimer, c'est qu'elle ne soit pas consultée plus souvent; car il ya encore des erreurs judiciaires qui pourraient être évitées.

En 1866, un surveillant en chef déclarait qu'il y avait dans la prison à laquelle il était attaché, au moins douze détenus chez lesquels la folie était présumable ( i). Gutsch, médecin des prisons de Bade, établit (2) qu'il a con-staté chez plusieurs détenus un trouble évident des facultés devant faire admettre qu'au moment de leurs crimes, ils étaient déjà atteints d'aliénation.

Dans l'enquête de la commission anglaise instituée en i865 par le Parlement pour étudier la question de la peine de mort, on lit, dit Brierre de Boismont (3) que lord Sidney Godolphin, examinateur de l'Asile de Denham, a reconnu que la peine de mort avait été appliquée à des aliénés.

« On peut se faire une idée des conséquences de la folie méconnue ou rejetée, dit encore le même médecin (4) lorsqu'on lit dans le travail de M. le D'" baron Mundy, sur les législations étrangères relatives à la folie que le jurisconsulte Fitzroy Kelly déclara en 1864 que pendant les 64 dernières années, on avait commis, en Angleterre, 60 meurtres légaux, en exécutant autant d'aliénés. Une

(i) Revue des Deux-Mondes, i'^ juillet 1866.

(2) Gutsch, Des rapports de l'aliénation mentale avec Vemo prisonnement cellulaire.

(3) Brierre dQBo'ismonU Annales méd. psych,, 1873.

(4) Loc. cit.

brochure du docteur anglais Madden, sur les aliénations mentales et la responsabilité criminelle des insensés, apprend qu'en quelques années, ii d'entre eux ont été condamnés à mort et 8 exécutés. Les 3 autres ont été graciés, mais renfermés. »

Une statistique du D"" Vingtrinier (i) comprend 4,3oo condamnés, parmi lesquels 262 aliénés. Sur ce nombre, 176 signalés par les médecins comme fous, ont été acceptés par les juges, — 82 condamnations ont été prononcées sans que les médecins aient été consultés ou même malgré leur opinion exprimée. Sur 6 condamnations pour affaires criminelles, I a été exécuté, les 5 autres sont devenus fous. Quant aux 76 condamnés pour délits correctionnels, i est mort peu de temps après l'arrêt, 19 ont subi leur peine au quartier d'aliénés de Bicêtre, les 56 autres ont dû, peu de jours après leur arrêt, être conduits dans un asile d'aliénés.

(( Un triste exemple de ces erreurs jadiciaires (2), est celui du meurtrier de l'archevêque Sibour. Les antécédents de son assassin, Verger, prêtre du diocèse de Paris, dénotaient un caractère exalté, inquiet, porté à la menace et de nature mélancolique. Il comptait dans sa famille huit aliénés et suicidés. On Vùva'iX. enfermé dans la prison de IVlelun pour un délit qu'on croyait passible des tribunaux. Deux mois avant son crime, il était mis hors de cause., comme aliéné. Cette circonstance paraît avoir été ignorée puisqu'on n'en a point parlé dans le procès. Le désordre de son esprit n'avait cependant pas échappé à plusieurs ecclésiastiques et particulièrement à l'un des curés de Paris. » Et cependant, ainsi que l'atteste Tardieu qui a pu-

(i) Vingtrinier, Des aliénés dans les prisons et devant la justice, i853.

(2) Brierre de Boismont, loc. cit.

blié (i) une lettre de Verger, attestant l'exaltation de son esprit, ce malheureux tïa été f objet d'aucun examen^ bien que le danger de sa folie eût été signalé à l'autorité.

Tardieu caractérise ainsi la condamnation à perpétuité d'un autre fou mélancolique, qui avait tué, au Grand théâtre de Lyon, une femme qu'il ne connaissait pas, pour avoir le temps de se réconcilier avec Dieu : «Jobard est un aliéné, victime de la plus flagrante et de la plus cruelle des erreurs judiciaires.»

Il est surtout une forme de folie qui donne lieu aux interprétations les plus diverses, soit de la part des magistrats, soit de la part du public. C'est précisément celle qui nous a occupé presque constamment dans le cours de cet ouvrage: celle qui se manifeste surtout par le désordre des sentiments et des actes, tout en respectant, au moins en apparence, l'intelligence proprement dite. Elle est même souvent méconnue par les médecins qui n'ont pas fait une étude approfondie des maladies mentales. De l'aveu de Krafft-Ebing, aliéniste allemand dont les travaux de médecine légale font autorité, le bagne est rempli de fous moraux, victimes d'erreurs judiciaires, et Verga prétend que si la folie morale est si commune dans les asiles de riches et si rares dans les a'siles de pauvres, c'est que les premiers doivent à des magistrats plus éclairés et à des avocats plus habiles, l'avantage d'être soustraits à des condamnations, auxquelles ne peuvent échapper les autres.

(i) Tardieu, Étude médico-légale sur la folie. 2« édition, Paris, 1880.

Ce sont ces mêmes fous, lucides en apparence, qui donnent lieu, de temps en temps, à ces histoires dramatiques de séquestrations arbitraires, qui soulèvent de si violentes protestations dans la presse et le public. Et pourtant, que faire! La société doit-elle donc rester désarmée en face de leurs méfaits, de leurs scandales et parfois de leurs crimes? Les poursuivre? Mais ils sont irresponsables! Les séquestrer comme aliénés? Mais ils sont lucides! Voilà à quelle impasse on se laisse conduire, quand on ne veut pas tenir compte de tous les éléments du problème.

A propos d'une séquestration retentissante, dont la légitimité légale ne peut être mise en doute par aucun homme de bon sens, — de ce bon sens qui suffisait à certain jurisconsulte pour diagnostiquer tous les cas d'aliénation mentale, — les journaux ont exhumé récemment tous les vieux clichés de prétendues séquestrations arbitraires. On a, en particulier, évoqué l'affaire de M. du P... dont nous avons fourni l'observation dans un des chapitres de ce livre, (page i35) et on Ta présenté comme une de cqs innocentes victimes.

Cet homme, il est vrai, a-t-ondit, manifeste une grande excitation cérébrale ; il fait les projets les plus chimériques, ses idées sont tellement abondantes et disparates qu'elles en deviennent confuses et frisent l'incohérence ; il se livre aux actes les plus excentriques. Vous voulez l'enfermer à Charenton? Est-ce donc nécessaire? Il n'a encore fait de mal .à personne; à qui peuvent nuire ses

3l6 QUESTIONS DE MÉDECINE LÉGALE

extravagances.? Votre injuste mesure n'aura d'autre résultat que de le rendre tout à fait fou.

Voyons^ cependant. Un jour, M. du P... commit une extravagance un peu plus forte que les autres... Il lui prit fantaisie de se promener i?i naturalibus dans les rues d'une grande ville. Le magistrat pensa, lui aussi, que ce n'était pas Charenton qui convînt à cet homme ; il l'envoya devant la police correctionnelle qui le condamna. Quelques mois se passent, le même M. du P..., qui a repris le cours de ses excentricités, apparaît sur son balcon dans un costume encore plus léger que la première fois et se livre à des démonstrations outrageantes pour la morale publique. Nouvelles poursuites, condamnation correctionnelle, et à cause de la récidive, interdiction de porter les insignes de Phonneur. Ce n'est que plus tard qu'on s'avisa que M. du P... pouvait bien être irresponsable, et on finit par où on aurait dû commencer. On le mit à Charenton. M. du P... n'en avait pas moins subi une double flétrissure et été victime d'une double erreur judiciaire. Je livre cette petite histoire aux méditatations des adversaires de la séquestration des aliénés prétendus lucides.

LA FOLIE DANS l'hISTOIRE JIJ

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