CHAPITRE PREMIER
De la criminalité en général. — Des classes criminelles. Des délinquants d'accident et des délinquants de profession.
Malgré les études considérables et les efforts généreux de tant d'hommes dévoués au bien public, le problème de la criminalité se dresse encore, à la fin du xix® siècle, aussi obscur et troublé qu'il l'était au début. Les gouvernements d'Europe jettent annuellement des milliers d'individus au fond des prisons, L'Angleterre, la France, la Russie consacrent à elles seules 100 millions de francs à la répression (^). La petite Belgique, rien que poui^ les prisons, a un budget de près de trois millions. E^t pourtant les statistiques signalent la progression de la récidive f). Les spécialistes les plus compétents, sir James Fitz-James Stephen f), en Angleterre,
(•) Revue positive, novembre-décembre 1880, p. 392.
(*) VoN Oettingen, Moralstatistik, p. 464. Erlangeri, 1882.
(') Stephen, History ofthe anminal law, vol. II, p. 92.
iO CRIMINALITÉ ET RÉPRESSION.
Beltrani Scalia (^j, en Italie, d'Haussonville (^, en France, von Oettingen f), en Allemagne, Wahlberg (^), en Autriche, déplorent la persistance et l'accroissement de la criminalité.
La science pénale et les gouvernements, avec la noble ambition d'amender les coupables, accumulent les peines et prodiguent les sacrifices d'argent sans restreindre le chiffre des délits ni affaiblir la récidive. Si les résultats sont décourageants, c'est que nous vivons dans la fiction. Bien loin de scruter les replis du monde réel, la justice s'isole sur les sommets de l'abstraction. Elle méconnaît la tragique grandeur de l'humanité qui s'agite devant elle, et, semblable à la Thémis de l'ancienne mythologie, elle conserve un bandeau sur les yeux. Elle se détourne de la vie ; la vie s'éloigne d'elle. Elle devient insensiblement une sorte de formalisme, atteignant la surface des choses sans en pénétrer l'essence.
(*) Beltrani Scalta, Ei forma pénitenziaria in Italia, p. 56 et suiv.
(*) D'Haussonville, Enquête parlementaire, vol. VI, p. 28.
(') VoN Oettingen, ibid,
{*) Wahlberg, Bas Maas und der mittlere Mensch im Strafreckt, dans la Zeitschrift fur dos Privât- und ôffentliche Recht, vol. V, liv. III, p. 477.
Dans les sciences exactes, on a longtemps considéré les phénomènes de l'univers comme des miracles sans lien entre eux ; l'homme ne s'est élevé à une idée plus haute, il n'a pu tirer parti des ressources que la nature lui prodigue et en admirer l'ordre grandiose qu'en acquérant la notion de l'enchaînement et de l'unité des forces physiques.
Dans les sciences morales, il en est de même ; l'homme manquait de vues d'ensemble, il croyait à la confusion et au chaos, là où régnent la régularité et la loi. Mais dans ce domaine aussi, il a retrouvé l'enchaînement et l'unité des forces, il a compris que la soli-. darité et le travail jouent dans l'humanité le rôle de la chaleur et du mouvement dans l'univers, et ces idées si grandes ont une influence énorme sur l'étude de la criminalité.
Il n'y a relativement que peu de temps que Quetelet, dans ses célèbres aperçus de physique sociale (^), Guerry, dans ses travaux de statistique!^, récemment encore vonOettingen,
(*) Quetelet, Essai de physique sociale, vol. III. Bruxelles. (•; Guerry, Essai 5wr la statistique morale de la France. 1834.
là CRIMINAUTÉ ET RÉPRESSION.
dans son grand ouvrage de stalistique morale (^), et les disciples de ces savants éminents ont fait ressortir la constance des tendances et des penchants de l'homme et la vaste portée sociale de la loi des grands nombres. « Les chiffres gouvernent le monde, » disait Gœthe. De nos jours, les savants, qu'ils appartiennent à l'orthodoxie ou à la libre-pensée, reconnaissent qu'il y a une mécanique sociale.
L'humanité est un organisme géant, dont les rouages fonctionnent avec une harmonie merveilleuse. A travers l'incessant tourbillon des atomes, elle laisse entrevoir la majesté sereine de l'ordre et de la loi.
La naissance et la mort, le mouvement de la population, la proportion des sexes, la moyenne des enfants légitimes et naturels et des enfants trouvés, les actes qui semblent le plus dépendre de la volonté libre, tels que les mariages et lès divorces, rien de tout cela ne paraît livré au hasard; partout, sous la mobilité inouïe des faits, se révèle la loi permanente des nombres.
La criminalité a la même apparence; sous
(*) Von Oettingen, livre cité.
LES CLASSES CRIMINELLES. i3
Finextricable enchevêtrement des infractions, on démêle la loi de la criminalité. Il n'existe pas un type abstrait de Fhomme moral et un type abstrait du coupable; le crime n'est pas un phénomène individuel, mais un phénomène social. La criminalité sort des éléments mêmes de l'humanité; elle n'est pas transcendante, mais immanente ; on peut voir en elle une sorte de dégénérescence de l'organisme social.
Que serait, d'ailleurs, la molécule séparée de la matière et suspendue dans le néant, sinon une petite poussière sans direction? Que serait l'individu pris en dehors des conditions de la vie, que seraient ses oscillations entre le bien et le mal, sinon le bizarre caprice et l'ironie d'un destin fantasque?
Heureusement, il n'en est rien. L'homme appartient à l'humanité comme l'atome à la matière ; le délinquant et l'honnête homme se rattachent l'un et l'autre à leur milieu. Il y a un milieu social favorable à la santé morale : le penchant au crime y est presque nul ; il y a un milieu social où l'atmosphère est corrompue, où les éléments malsains s'amoncellent, où les plus vigoureux dépérissent, où la criminalité s'abat comme la moisissure sur le fumier: le
H CniMirSÂLlTÉ ET RÉPRESSION.
penchant au crime y est formidable, et Ton peut dire en ce sens qu'il est un fait social avec une cause sociale et qu'il est en connexion intime «ivec une organisation sociale donnée.
Considérons un instant notre époque : un siècle de progrès et de raffinement est un siècle de vices ; la complication croissante de notre mécanisme crée, avec des tentations nouvelles, de nouvelles occasions de chutes. Le char de la civilisation, semblable à celui du dieu Djagger-Nath, écrase beaucoup de ceux qui se précipitent sous ses roues. Le monde a des appétits énormes qu'il ne peut satisfaire : la sensualité, l'avidité au gain, le goût et la facilité des spéculations; le contraste entre la grande richesse et l'extrême pauvreté ; les nécessités brutales du combat pour la vie en face de la concentration de la propriété et du capital ; les défectuosités de l'organisation industrielle, qui abandonne le prolétariat au hasard, qui ne surveille pas l'apprentissage et laisse l'enfant de l'ouvrier aux excitations de la rue et à la promiscuité de l'atelier, qui, enfin, aiguise partout les instincts obscurs de l'animalité, tout cela retentit sur la criminalité avec une certitude déplorable. Combien on aurait tort,
dans une pareille mêlée, d'opposer simplement le délinquant à l'honnête homme ! Ce sont deux états sociaux quH s'opposent l'un à l'autre : l'un est fondé sur l'aisance, la sociabilité, la protection réciproque, le travail utile et l'épargne; l'autre, sur la misère, l'isolement, l'égoïsme, le travail improductif. Et dans les grandes agglomérations urbaines le paupérisme, la mendicité et le vagabondage, la paresse, l'esprit d'aventures, la prostitution, l'éparpillement des forces, tout, enfin, concourt naturellement à développer l'anémie sociale.
Prenez n'importe quelle région pauvre, inculte, sauvage,, et toujours vous trouverez dans les grandes villes, Londres ou Paris, New-York ou San Francisco, un milieu inférieur au premier, quelque chose de plus dépravé. C'est ici, dans les bas-fonds où jamais ne pénètre une lueur de bien-être physique ou moral, que vivent les déshérités. Ils entrevoient l'éclat du luxe pour le haïr ; ils ne respectent ni la propriété ni la vie, parce que ni la vie ni la propriété n'ont pour eux de valeur réelle ; ils naissent, s'étiolent, luttent et meurent sans soupçonner que, pour certaines gens, l'existence est un bonheur, la propriété un droit, la
vertu une habitude et le calme un état const.nnt. Tel est le foyer naturel et fatal de la criminalité.
Dans un quartier soumis à une détestable hygiène, bâti sur un sol marécageux, privé de canalisation et d'eau potable, sillonné de rues étroites et sales, couvert de masures sans air ni lumière, où végète une population atrophiée, les épidémies sont inévitables et se propagent avec une grande intensité. De même, le crime trouve une proie facile et certaine au milieu des misérables d'une capitale. Les enfants naturels et abandonnés, les enfants des repris de justice et des prostituées, les vagabonds, etc., sont autant de recrues désignées. Sans famille, sans traditions, sans domicile fixe, sans occupations sédentaires, sans relations avec les. classes dirigeantes, quoi d'étonnant à ce qu'ils n'éprouvent que le besoin physique, à ce qu'ils n'aient d'autre mobile que l'égoïsme à outrance, à ce qu'ils ne connaissent d'autre activité qu'une activité intéressée et passagère pour la satisfaction immédiate de leurs appétits matériels! L'émigration des campagnes vers les villes accroît encore cette armée et augmente les chances de criminalité. Quand les fils des
paysans quittent la charrue pour l'atelier et viennent chercher fortune dans la fournaise des grandes villes, ils obéissent à l'esprit d'aventure ; il leur faut à tout prix un gagnepain, et comme la concurrence est ardente et que les tentations surgissent à chaque pas, les prisons profitent de cet excédent que la campagne donne à la ville. Une autre conséquence, c'est que l'immigration rurale fait déborder la population ; la place manque et le salaire descend au-dessous du nécessaire. Ducpétiaux montrait, en 18^6, que le budget de l'ouvrier des grandes villes est inférieur même h la somme qui représente le budget de l'ouvrier des prisons. Cette situation n'a pas changé, et les classes laborieuses, mal logées, mal nourries, végètent à la merci des crises économiques. L'ouvrier est toujours sur la limite du vagabondage; le vagabond est toujours sur la limite du crime. Le prolétariat entier est ainsi exposé en première ligne et, qu'il s'agisse de la maladie ou du crime, c'est lui qui succombe le premier.
Sous le vernis de leur luxe, les villes dissimulent donc les hontes, les souffrances sociales ; elles étalent à la fois « la parure et la
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fange » de la civilisation. Elles possèdent Télite et la quintessence de l'esprit humain; elles possèdent aussi les êtres disposés à répondre aux excitations mauvaises et sensibles aux moindres vibrations du dehors (^).
Cela ne veut pas dire qu'il faille opposer les campagnes aux villes comme des foyers d'innocence à des foyers de corruption. Les campagnes ont leur tradition de brutalité et de violence et leur genre de criminalité. En Belgique, la statistique des Flandres le démontre suffisamment. Toutefois, Adam Smith, dans la Richesse des nations^ expliquait bien pourquoi l'habitant des campagnes a tort de quitter la maison paternelle : « Tant qu'un homme de basse condition, dit-il, demeure à la campagne, on peut avoir les yeux sur lui, et il doit s'observer. Il a une réputation à ménager. Mais sitôt qu'il vient dans une grande ville, il est plongé dans l'obscurité la plus profonde, il ne veille plus sur lui-même et s'abandonne au vice et à la débauche f). »
On n'a malheureusement pas suivi les con-
(•) Fouillée, Revue des Deux Mondes, septembre 1884. Les campagnes ont 8 accusés par an sur 100,000 habitants; les villes en ont 16.
(•) Adam Smith, Richesse d^ nations, t. I, p. 458.
seils d'Adam Smith, et les gouvernements ont, au contraire^ montré la plus grande imprévoyance en négligeant les campagnes pour les villes, en laissant le capital se développer au détriment de la terre et le mouvement industriel se porter vers les villes au détriment de l'agriculture.
Aujourd'hui, les résultats de cette incurie sont évidents; l'excès de prospérité est tari ; les choses sont rentrées dans leur état normal, et nous voyons, à côté de l'ab^idon des populations rurales, le mécontentement de l'ouvrier des villes ; de là un état général de gêne et de malaise ; de là, dans les classes inférieures, une sourde inquiétude et un levain de révolte qui peut devenir la source des plus grands dangers.
Telles sont les conditions de développement des classes criminelles, c'est-à-dire des classes où l'on rencontre le penchant au crime. Et, il importe de le remarquer, on peut, au regard de la justice répressive, déterminer leur caractère légal : ce sont les vagabonds et les délinquants de profession. Ils s'opposent nettement aux vagabonds et aux délinquants d'accident. Cette distinction, que la statistique moderne a mise en relief, est désormais la base de la
science pénale, et le juge ne peut plus s'en passer f).
Les délinquants d'occasion constituent la minorité ; leur vie est régulière, leurs instincts sont droits ; une passion soudaine, un emportement irréfléchi, un affaissement passager de la volonté, les entraîne au crime; une sorte de fièvre les a dominés et, l'accès passé, la vie normale reprend son cours.
Au contraire, les délinquants de profession, qui forment la grande majorité de la population des prisons, sont véritablement la classe criminelle. Ce sont les endurcis, les incorrigibles, les récidivistes. C'est, à côté de la société régulière, la « grande tribu rebelle », où viennent se confondre la misère, l'ignorance, Talcoolisme, le vice, la paresse, la prostitution. Les soldats de cette armée n'obéissent point à un désir momentané, mais à une tendance permanente. Ils ne commettent pas toujours le crime pour le crime, mais l'incident le plus futile les pousse à le commettre; ils profitent de toute occasion, et Ton peut dire que, de même que dans cer-
(*} Wahlberg, Dos Mass imd der mittlei^e Mensch im Strafrecht» ZeiUchrift fur dos Privai- und ôffèntliche Recht der Gegenwart, vol. V. Vienne, 1878.
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tains groupes la vertu est un acte réilexe, <le même chez eux le crime devient un acte réflexe. Bien plus, ils ont, tout comme le monde civilisé, une opinion publique qui les soutient, qui les excite, leur donne leur genre de popularité et constitue, en un mot, un aiguillon pour les héros du vice, de même qu'elle encourage les soldats du devoir.
Ce qui est vrai quand on considère ainsi l'ensemble de la société, est également vrai quand on prend l'individu comme tel.
Dans chaque infraction, il y a, à côté du facteur accidentel, c'est-à-dire de l'âge, du caractère, du tenipérament, en un mot, des dispositions personnelles, le facteur collectif ou social, c'est-à-dire le milieu, les circonstances permanentes, les lois générales. Chez le délinquant d'occasion, le facteur individuel prédomine, c'est surtout l'homme qui apparaît. Chez le délinquant d'habitude, c'est le facteur social, c'est la collectivité qui entre en scène.
Dans les classes aisées, instruites, policées, qui n'ont manqué de rien, qui ont dès le berceau profité de toutes les influences civilisatrices, la faute est surtout personnelle, et elle est l'exception. Dans les couches profondes.
quand tout a fait défaut, quand pour combattre le mal l'homme n'a ni dans le présent la protection sociale, ni dans le passé des générations d'ancêtres qui ont joui de la puissance, de la richesse et des lumières, la faute est la règle, elle est surtout collective. En ce sens donc, dans la criminalité, les forces collectives ont une action dominante; pour la combattre, il faut agir sur ces dernières, et le législateur ne trouve dans la loi qu'une arme émoussée s'il méconnaît cette vérité suprême : le caractère social de la criminalité.