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Criquette

Dans les premiers jours d'avril 1859, sur la place de la mairie de Belleville, les petites filles sortaient de l'école, en désordre, en tumulte, avec des cris aigus. Une dispute éclata tout d'un coup, suivie d'un combat. Une grande avait renversé une pauvre petiote qui pleurait et se débattait. Toutes les autres faisaient cercle, et méchamment s'amusaient du spectacle.

Un patronnet passait par là, une manne vide sui la tête. Il s'approche, brise le cercle, pose sa manne par terre, arrache la petite des mains de la grande, et fièrement :

— La première qui y touche, je ne lui disque ça 1

Le patronnet avait l'air résolu; personne ne broncha.

— Viens ! dit-il à la petite.

Mais elle était en colère, et elle avait du cœur... KUe fit un mouvement pour se rejeter sur la grande.

— Pas de ça ! Pas de ça ! dit le patronnet. Allons, viens...

Il l'emmena, et, tout en descendant la rue de Paris, ils causèrent.

— Où demeures-tu?

— Pas bien loin ; rue de Tourtille, au numéro 7.

— Je vais te reconduire... Elle est là qui nous suit, la grande lâche, elle te guigne... Elle te repincerait... Chez ta maman, tu demeures?

— Oui.

— Qu'est-ce qu'elle fait?

— Elle vend des pommes, sous une porte cochère, des pommes en hiver et des fleurs en été... Et toi, où demeures-tu? Chez ta maman aussi?

— Je n'ai pas de maman.

— Chez ton papa, alors?

— Pas de papa non plus.

— Ils sont morts?

— Faut croire... Je n'en ai jamais en,

— Quel âge as-tu?

— Douze ans... Et toi?

— Moi, dix... Tu es pâtissier?

— Je suis patronnet chez le pâtissier, rue de Paris, près des omnibus.

— Et tu gagnes déjà?

— Ohl pas des mille et des cent... Dix francs

par mois... Mais je suis logé, nourri et habillé. Alors, avec mes dix francs, je peux acheter des pièces de théâtre... à quatre sous... Plus tard, quand je serai grand, je serai acteur.

— Les acteurs... c'est ceux qui jouent dans les théâtres?

— Oui... Y es-tu allée, au théâtre?

— Jamais.

— Moi, sept fois... à Belleville, avec des camarades, et une fois àl'Ambigu... J'ai vu des drames... C'est beau, les drames! On se bat, onsetueî... Tiens, te voilà chez toi... Au revoir!

— Comment t'appelles-tu?

— Pascal... Et toi?

— Moi... Céline... Mais maman m'appelle Criquette.

— Criquette, c'est plus drôle... J'aime mieux ça que Céline... Au revoir, Criquette!...

— Au revoir, Pascal!... Dis donc, veux-tu être amis ensemble? Le dimanche, je ne vais pas à l'école. Viens me voir... Nous jouerons.

— Oh! je ne peux pas. Le dimanche, je vais vendre des gâteaux pour le patron, sur les boulevards... dans les promenades... Mais, dans la semaine, quand je passerai, après l'école, je regarderai si tu es là... Au revoir, Criquette!

— Au revoir, Pascal î

Elle était bien nommée, Criquette.... Toute maigrichonne, toute pâlotte, toute fluette, mais avec un air de hardiesse et d'intelligence ; de grands

yeux noirs éclairaient son visage étiolé de petite faubourienne de Belleville. La mère de Criquette, la marchande de pommes et de fleurs, vivait misérablement, après avoir connu des jours m^ins rigoureux. Le père, Louis Brinquart, était un peintre en bâtiment, un bon ouvrier, qui travaillait tous les jours, n'allait jamais au cabaret, aimait sa femme, adorait sa petite fille... Trois ans auparavant, il s'était tué raide, en tombant à la renverse sur le pavé, du haut d'un échafaudage. Ses camarades lui firent la conduite, puis, en sortant du cimetière, allèrent s'attabler dans un cabaret. La mère prit sa petite par la main et s'en retourna à Belleville, sous la neige, le long des boulevards extérieurs.

Un matin, au lever du jour, dans le courant de l'hiver de 1828, des maçons qui allaient à leur travail avaient trouvé quelque chose, roulé dans un vieux numéro de journal illustré, au coin du faubourg Saint-Antoine et de la rue Saint-Maur ; ils avaient porté ce quelque chose chez le commissaire de police : c'était un enfant du sexe féminin, un petit paquet de chair humaine, tout glacé, tout marbré, tout bleui par le froid. Pourquoi des enfants ont-ils tant de peine à vivre, et d'autres tant de peine à mourir? Ce quelque chose vécut et devint la pauvre femme qui, après trente années écoulées, se retrouvait ce qu'elle avait été à sa première heure : seule au monde, absolument seule. En souvenir de ces courtes années de repos, —

pour les pauvres gens, le repos, c'est le bonheur, — il ne lui restait plus qu'une méchante photographie de dix sous, le portrait de son homme, fait, presque au lendemain du mariage, dans une baraque foraine, à la fôte de Neuilly... Et ce portrait déjà pâlissait, s'effaçait.

ïjrinquart laissait quatre cent cinquante francs, économises sou à sou, placés à la caisse d'épargne. « Pour que la petite ne pâtisse pas, disait-il, s'il y a du chômage. » Ce chômage fut la mort... Les quatre cent cinquante francs furent bien vite dévorés. La pauvre femme essaya alors de ce petit commerce de fruits et de fleurs; elle avait du courage, mais pas de force, pas de santé, la poitrine faible. Elle ne s'était jamais remise de ce grand froid qu'elle avait eu en venant au monde. Le métier était très dur ; il fallait aller à la Halle tous les matins, au petit jour, et revenir à Belleville, pliant sous le faix. Que de fois elle s'était assise sur le rebord du trottoir, lasse, exténuée, avant d'aborder la terrible montée de Belleville! Des gens du quartier, souvent, lui donnaient un coup de main ; elle ne se plaignait jamais, se tirait d'affaire tant bien que mal, ne s'adressait au bureau de bienfaisance qu'à la dernière extrémité. C'était une résignée. Elle souffrait beaucoup de ne pouvoir mieux nourrir sa petite Criquette. Du pain, de la soupe, des pommes de terre, presque jamais de viande... Depuis six années, elle vivait ainsi, un peu aidée par sa voisine la charbonnière, une excellente femme

qui n'était pas riche, mais qui avait le cœur compatissant. Les pauvres sont soutenus par les pauvres bien plus que par les riches.

Voilà donc quelle fut la première rencontre de Criquette et de Pascal ; et, le lendemain, à la sortie de récole, le patronnet se trouvait là, sur la place de la mairie, guettant la petite. Elle arriva, portant son panier, ses livres de classe.

— Je t'attendais, lui dit Pascal. Je voulais voir si la grande n'allait pas te retomber dessus. Veuxtu te promener un peu?... J'ai le temps. Et puis, tiens, je t'ai apporté un gâteau. Le patron nous en donne quelquefois, des vieux qui restent. Allons... prends.

— S'il n'y en a qu'un, partageons.

— Non, c'est pour toi. J'en ai mangé un ce matin. Il est encore bon, n'est-ce pas?

— Oh! oui, répondit la petite, qui croquait le gâteau à belles dents.

— C'est un brave homme, notre patron; on est bien uourri. Et toi? pas trop? Elle est pauvre, ta maman?

— Oh! oui.

— Ça ne doit pas être un riche métier de vendre comme ça, sous une porte cochère?

— Oh! non.

— Je t'en apporterai quelquefois, des gâteaux, si tu les aimes.

— Oh! oui.

— Et même, il y a autre chose à quoi je pense

depuis hier. Il n'y a pas d'école, le dimanche. Tu pourrais venir avec moi. Je vendrais mes gâteaux ; toi, des fleurs. Ta maman t'en mettrait dans un petit panier. Tu es gentille, tu es drôle, tu plairais aux gens, j'en suis sûr. C'est important dans le commerce. Nous ferions des affaires.

— Oh! elle ne voudra pas, maman, me laisser aller, comme ça, toute seule.

— Pas toute seule, avec moi! Écoute... je vais lui demander, à ta maman... C'est après demain dimanche. Nous commencerions tout de suite.

La mère fit d'abord quelque résistance, mais Pascal fut éloquent et réussit à la convaincre.

— Allez chez mon patron, dit-il, informez-vous dans Belleville. Prenez des renseignements sur moi. Tout le monde me connaît. Et, n'ayez pas peur, je ferai bien attention à la .petite. Nous n'irons pas dans Paris, c'est défendu... mais dans les environs, au lac Saint-Fargeau. Vous verrez que la petite vous rapportera, tous les dimanches, une pièce de quarante sous, et en vendant... pas en mendiant... Ça la promènera, ça l'amusera, ça lui fera du bien. C'est mauvais pour elle, de rester, le dimanche, dans cette vilaine rue. Et puis, ajoutat-il avec un air de confiance et d'autorité, nous réussirons, madame Brinquart, nous réussirons!

Ils réussirent, en effet. Criquette, dès le premier dimanche, vendit toutes ses fleurs et les vendit très cher. Elle attirait la clientèle par sa petite mine amusante et hardie ; elle la retenait par son

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babillage ; ses bouquets de violettes d'un sou disparaissaient comme par enchantement ; deux ou trois furent payés dix sous. Griquetle revint avec une somme énorme : trois francs. Le petit ménage de Pascal et de Criquette devint très vite populaire dans Belleville; à tel point que, au bout de deux mois, après neuf dimanches, tous fructueux, la recette, un jour, avait dépassé cinq francs, Pascal vint sérieusement parler affaires à madame Brinquart. Il lui demanda de lui confier Criquette, non seulement le dimanche, mais tous les jours de la semaine.

~ Elle n'a plus besoin d'aller à l'école. Elle sait lire, écrire et compter. Un jour que nous étions un peu embrouillés dans notre argent, Criquette a pris un bout de papier et a fait deux grandes additions, sans se tromper d'un sou. Une femme n'a pas besoin d'en savoir plus que ça. Nous marchons si bien ensemble î Elle me fait vendre mes gâteaux; je lui fais vendre ses fleurs. Et puis, elle a des idées. Ainsi, tenez, dimanche dernier, à cinq heures, nous n'avions déjà plus de marchandises. Eh bien! c'est elle, Criquette, qui a pensé à acheter, chez un épicier, des sucres d'orge et des croquets d'un sou que nous avons revendus deux sous. Voilà ce que c'est que le commerce!... et c'est comme ça que Criquette a pu dépasser cinq francs. Si vous saviez comme elle est maligne! Elle ne perd pas son temps. Elle voit tout de suite ceux qui achèteront, ceux qui n'achèteront pas. Soyez pas mé-

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fiante, madame Brinquart ; donnez-moi Criquette et, vous verrez, nous ferons fortune.

Criquette pria, supplia, promit d'être bien sage, de ne jamais quitter Pascal, de rentrer toujours avant la nuit. La mère se laissa fléchir. Une existence nouvelle commença pour les deux enfants, joyeuse et libre. Ils étaient leurs maîtres, ils travaillaient, gagnaient leur vie, voyaient s'étendre leur petite clientèle. Tout le monde, à Belleville et dans les environs, les connaissait et leur faisait bon accueil. Ils se sentaient un peu plus que des enfants, quand, le soir, ils faisaient Zez^r recette et comptaient leur ?iv§eni... Pascal était le chef de la communauté. Il était fier de protéger Criquette et Criquette était heureuse d'être protégée. Mais Pascal, en somme, faisait docilement toutes les volontés de Criquette. Quand Pascal disait : « Allons à gauche, » si Criquette répondait : « Allons à droite, » une querelle s'élevait. Mais la fin de la querelle était toujours la même : c'était Criquette, toujours, qui l'emportait.

Pendant trois mois, cette vie en plein air, dans une sorte de vagabondage actif et laborieux, leur parut délicieuse. Ils partaient dès le matin, couraient les rues de Belleville, puis gagnaient les prés Saint-Gervais, Romainville.

Les alentours de Paris ont bien changé d'aspect depuis un quart de siècle. A cette époque, de ce côté, les fortifications franchies, la campagne tout aussitôt commençait. Une campagne grêle et pau-

vre, mais la campagne cependant, avec de petits bouquets d'arbres qui faisaient sur Pascal et sur Criquette l'impression de forêts majestueuses et profondes.

C'est là qu'ils s'arrêtaient, c'est là que, dans la chaleur de midi, ils trouvaient un peu d'ombre et de fraîcheur; c'est là qu'ils déjeunaient. Un gros morceau de pain, quatre sous de cerises ou de fraises, et, dans le creux de la main, l'eau claire d'une fontaine. Maigre chère et qui, pourtant, le grand air aidant, réussissait admirablement à Criquette. Elle était moins pâle, moins blanche. Pétillants de malice et de gaieté, ses grands yeux noirs flambaient joyeusement au milieu de son visage hâlé, bruni, bronzé par le soleil. Elle marchait intrépidement, du matin au soir, sans jamais se lasser.

Après le déjeuner, ils prenaient une heure de repos, mais d'un repos occupé. Pascal avait promis à maman Brinquart d'achever l'éducation de Criquette, de compléter son instruction. Il tenait parole. Pascal avait été un des plus brillants élèves de l'école primaire de Belleville. L'année précédente, à onze ans, i<l avait eu tous les prix : prix de lecture, prix d'orthographe, prix de géographie, prix de calcul. Pascal, tous les jours, faisait faire une dictée à Criquette, et le texte de la dictée était pris invariablement dans une de ces fameuses pièces de théâtre qui composaient la bibliothèque du professeur. Criquette s'asseyait par terre, ados-

sée à un arbre, un petit cahier relié sur les genoux, un crayon à la main, et Pascal, également assis par terre devant Criquette, lui dictait, par exemple, cette tirade de ÏRomme à trois visages, ou le Proscrit de Venise :

« Je sais ce qu'il faut vaincre d'obstacles pour réussir; je sais que, sous le nom de Tivaldi, je ne puis échapper au décret qui proscrit ma tète; que, sous le nom d'Edgar, je suis en butte au poignard des conjurés; et qu'enfin, sous celui d'Abelino, je m'expose à une mort infamante. (Avec enthousiasme.) »

Et c'était pour Pascal l'occasion d'expliquer à Criquette ce que c'était qu'ouvrir et fermer une parenthèse. Puis il reprenait :

« {Avec enthousiasme.) Mais qu'importe la mort à qui peut s'immortaliser ! Si je succombe, j'emporte avec moi la pensée consolante d'une action glorieuse, les regrets et l'estime de quelques amis. »

Un point, c'est tout, disait Pascal; et il se mettait à corriger consciencieusement le devoir de Criquette, qui était généralement criblé de fautes d'orthographe. Quand la dictée n'était pas trop mauvaise, le professeur donnait un gâteau cà l'élève ; et l'élève, pour remercier le professeur, lui offrait un sucre d'orge... car elle avait joint la vente des sucres d'orge à son petit commerce de fleurs.

C'était ensuite le tour de la lecture, toujours dans les brochures de théâtre, Pascal n'aimait que

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les drames, et Criquette avait été bientôt prise de la même passion. Plus les drames étaient sombres, extravagants, incompréhensibles, plus vives étaient es jouissances de Pascal et de Criquette. Ils lisaient à haute voix, chacun à leur tour, effrayés, charmés, muets de surprise et de terreur, éperdus devant toutes ces aventures, devant toutes ces atrocités : combats et duels, enlèvements et assassinats. Gela se passait tantôt dans un palais somptueux, à Venise, et tantôt dans un bouge, rue Mouffetard. Tantôt le poison des Borgia coulait à pleins bords et tantôt le petit bleu... On se glissait dans des souterrains mystérieux, on entendait résonner l'écho de la Tour du Nord... Les cadavres disparaissaient, par douzaines, dans leau des lagunes. Les murs avaient des oreilles, et l'on marchait dans ces murs qui avaient des oreilles. C'était un défilé fantastique de tyrans cruels, de sbires masqués, de chiffonniers, de jeunes filles bâillonnées, de nobles gentilshommes, de cochers de tiacre, de princesses éblouissantes et de marchandes des quatre saisons. Pascal et Criquette se repaissaient avidement de toutes ces choses inexplicables et terribles, ravis de trembler, ravis de ne pas comprendre.

Le drame se meurt, dit-on ; c'est peut-être pour avoir voulu devenir trop sensé, trop raisonnable. S'il était florissant autrefois, c'est qu'on ne chicanait pas les auteurs sur le style, les invraisemblances et la vérité historique. Le drame parlait

alors une langue spéciale et qui faisait les délices du gros public.

On applaudissait, quand le traître s'écriait : « Mortels infortunés, n'enviez pas la prospérité du crime; l'oreiller du remords est rembourré d'é pines... »

On applaudissait, quand un vieux sergent, tout noir encore de poudre, s'écriait : « Encore des Cosaques ! mais ils ne savent donc pas que la bataille d'Austerlitz est perdue pour eux, depuis deux heures? »

Griquette avait écrit ces deux phrases sous la dictée de Pascal. Il était très content de sa petite élève. Les fautes d'orthographe diminuaient. Mais le mois d'octobre arriva, amenant les journées courtes, froides et pluvieuses. Moins de mouvement dans les rues, moins de promeneurs aux prés Saint-Gervais et à Romainville. Les recettes baissaient. Pascal rapportait, le soir, les trois quarts de ses gâteaux; Griquette, la moitié de ses sucres d'orge; quand l'hiver arriverait avec les gelées, avec les neiges, que deviendraient-ils tous deux?

Pour comble de malheur, vers la fin d'octobre, maman Brinquart tomba malade. La fièvre la prit, elle dut interrompre ses courses à la halle et bientôt s'aliter. Elle restait à la charge de Griquette, et les affaires de la pauvre enfant allaient bien mal. Plus de fleurs. Plus rien que ses sucres d'orge d'un sou qu'il fallait vendre deux

SOUS. Griquette faisait de tristes journées : douze sous, quinze sous, vingt sous quelquefois, jamais plus.

C'était la misère, la misère tout à fait. Et comme un samedi, vers cinq heures, à la nuit tombante, les deux enfants descendaient la rue de Paris, après une journée qui avait été plus misérable encore que les journées précédentes :

— Combien as-tu fait? dit Pascal à Criquette.

— Neuf sous.

— Seulement neuf sous?

— Oui, j'avais dix-huit sucres d'orge ce matin... il m'en reste neuf... un sou de bénéfice par sucre d'orge...

— Oui, ça ne fait que neuf sous.

Ils continuèrent de marcher en silence, puis Pascal, après un instant de réflexion :

— Dis donc, Criquette, c'est samedi, aujourd'hui, le jour de la paye. Le patron m'a augmenté. Il me donne maintenant cent sous par semaine. Tu vas venir avec moi à la maison. Tu attendras, et je te donnerai mes cent' sous.

— Oh! non, je ne veux pas... C'est ton argent, Pascal.

— Voyons. Criquette, écoute; si j'avais une ma man, et si elle était pauvre et malade, et si je n'a vais pas d'argent, et si tu avais cent sous, est-ce que tu ne me les donnerais pas?

— Oh! oui, je te les donnerais!

— Eh bien, alors, tu dois comprendre... Nous

voilà arrivés. Attends... Je vais te chercher les cent sous, et je te les donnerai, chaque samedi, tout le temps que ta maman sera dans son lit. Tu les prendras; tu promets?

— Oui, je promets.

— Merci, Criquette.

Elle prit les cent sous. Maman Brinquart fut touchée jusqu'aux larmes, quand Criquette lui remit la grosse pièce de cent sous de Pascal. Le soir même, elle racontait à la charbonnière ce qui s'était passé. La charbonnière, le lendemain matin, le racontait à la bouchère, qui le racontait à la bonne du numéro 22 de la rue de Paris, qui le racontait à son maître... Ce maître était le directeur du théâtre de Belleville, et un très brave homme, par-dessus le marché. Il connaissait les deux enfants, qui très souvent venaient se planter sur le trottoir, devant la sortie des artistes, pour voir passer des acteurs et des actrices. Pascal avait toujours son idée fixe : le théâtre. Il n'y avait pas de jour où il ne dit à Criquette :

— Quand nous serons grands, je serai acteur et toij actrice.

Le directeur du théâtre de Belleville avait remarqué l'aplomb, la gentillesse de Criquette. Il s'était arrêté plusieurs fois, dans la rue, pour lui acheter des bouquets et, surtout, pour la faire bavarder. 11 trouva moyen de venir en aide à Criquette, sans bourse délier.

Dès le lendemain soir, entre le premier et le se-

cond acte de la Grâce de Dieu, Criquette paraissait, à l'entrée d'un des couloirs de la première galerie, et jetait, à toute volée, dans la salle, le cri suivant :

— Brioches toutes chaudes! qui en veut des brioches toutes chaudes? Deux sous les brioches toutes chaudes!

Gela fut lancé si hardiment, d'une voix si perçante et si drôlette, qu'un immense éclat de rire s'éleva du parterre au poulailler. On regarda; des gamins reconnurent Criquette.

— Criquette! c'est Criquette!

Au même moment, Pascal, qui avait également travaillé son cri, fit son apparition, à l'autre entrée de la galerie, et répéta la phrase de Criquette :

— Brioches toutes chaudes! Qui en veut des brioches toutes chaudes? Deux sous les brioches toutes chaudes!

Ce fut un succès d'enthousiasme; tout le monde voulut manger des brioches de Criquette. Gela devint une mode, une rage, une fureur! Par l'intermédiaire du directeur, un petit traité en bonne forme était intervenu entre les deux enfants et le patron de Pascal; ils devaient toucher un bénéfice de deux centimes par brioche. Ils arrivèrent tout de suite à une vente régulière de cent cinquante à deux cents brioches dans la semaine, de trois à quatre cents, le dimanche. Unis par la plus étroite et la plus innocente afi'ection, les enfants firent bourse commune, c'est-à-dire que tout le gain des

brioches s'en alla en tisanes et en bouillons pour maman Brinquart.

Elle était rétablie le mois suivant, et reprenait position sous sa porte cochère. Griquette profita, pour la vente de ses fleurs et de ses sucres d'orge, de la popularité que lui valaient ses brioches. Les deux enfants gagnaient en moyenne de six à sept francs par jour. Ils roulaient littéralement sur l'or. Pascal acheta, chez son libraire, des monceaux de pièces de théâtre à quatre sous.

iMais ce n'était rien encore que tout cela. Griquette et Pascal allaient tous les soirs au théâtre, gratis. Dès que l'entr'acte était terminé, ils grimpaknt àla troisième galerie, et là, à côté du garde municipal de service, éblouis, anxieux, de tous leurs yeux et de toutes leurs oreilles, ils dévoraient avidement le spectacle.

Et quelle variété dans le répertoire! Toujours des drames et une pièce nouvelle tous les samedis. C'est ainsi que, dans le courant de Vhiver, Pascal et Griquette entendirent sept fois, sans en perdre une syllabe, la Grâce de Dieu, le Vieux Caporal, les Pirates de la Savane, la Closerie des Genêts, Bon César de Bazan, Richard d'Arlington, etc., etc et quatorze fois la Tour de Nesle, qui eut un immense succès et qui obtint l'honneur - le fait était rare à Belleville - d'une seconde série de représentations.

La Tour de Nesîe... le drame préféré de Griquette et de Pascal, leur lecture favorite, un de

leurs ouvrages classiques, et qui avait servi pour bien des dictées... à tel point que, après avoir entendu treize fois la Tour de Nesle, les deux enfants s'aperçurent, le soir de la quatorzième re: présentation, qu'ils savaient la pièce absolument par cœur. Et, tout d'un coup, la fantaisie leur vint d'aller, pendant le second tableau du troisième acte, jouer, dans le foyer de la salle, la grande seène de Buridan et de Marguerite de Bourgogne. Là, devant trois ou quatre ouvreuses qui avaient abandonné leurs chaufferettes et leur tricot, ils attaquèrent résolument la célèbre explication dans la taverne d'Orsini.

— Ce n'est pas le Bohémien.

— Non, c'est le capitaine, mais si le capitaine est le Bohémien, cela reviendra au même...

Et caetera, et caetera, et caetera.

Gela ne marchait pas mal du tout. Les ouvreuses émerveillées applaudissaient, riaient aux larmes. Criquette et Pascal passaient ou écorchaient bien des phrases, mais ils avaient du mouvement, de l'entrain, le diable au corps enfin. Rien ne les arrêtait et leurs audacieuses variantes ajoutaient à la fantaisie de l'interprétation.

Au moment oij Criquette attaquait la réplique: « Que voulez-vous de moi alors ? Voulez-vous de Vor ? Vous fouillerez à pleines mains dans' le trésor de VÉtat. » A ce moment, le hasard amena dans les couloirs de la salle le directeur du théâtre, en compagnie de Bidache, un comique

de la Porte-Saint-Martin, qui s'intéressait à une comédienne de l'endroit, et qui, le mois précédent, était venu, un soir, à Belleville, jouer dans une représentation au bénéfice de cette jeune personne.

Bidache et le directeur s'arrêtèrent, écoutèrent, et, entrant brusquement dans le foyer, interrompirent tout net la tirade de Marguerite de Bourgogne, qui, rouge comme un coquelicot, perdit aussitôt la parole.

— Ce n'était pas mal, dit le directeur; continue, Criquette, continue.

Continuer ! Jouer devant un directeur ! Jouer devant M. Bidache I Criquette se défendit, mais faiblement, et retrouva bientôt tout son aplomb. La scène reprit son élan, et fut menée jusqu'au bout par les deux enfants avec beaucoup de verve et de drôlerie.

— Ils sont très amusants, dit le comique de la Porte-Saint-Martin, et ils ont tous les deux beaucoup, beaucoup de dispositions, la petite surtout.

Ce mot vexa Pascal; il aimait cependant Criquette de tout son cœur, mais il était déjà artiste, artiste dans Tàme.

Quinze jours après, le jeudi 15 mars 1860, on lisait ce qui suit, sur l'affiche du théâtre de la Porte- Saint-Martin.

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