‹ CriquetteChapitre 6 sur 7 · AURELIE · texte numérisé non relu

AURELIE

Criquette lut et redut la lettre très attentivement, puis elle la remit à Pascal. Il la lui rendit, quelques instants après, sans une parole.

La soirée était douce et tiède. Elle alla s'accouder à la fenêtre... Il vint l'y rejoindre. Elle appuya sa tête sur son épaule, toujours sans une parole. Ils

restèrent ainsi longtemps, très longtemps. Elle réfléchissait, et lui la laissait réfléchir. Pais, tout à coup, Criquette dit à Pascal :

— Prends-moi... Garde-moi... Je suis ta femme!

Le lendemain, à trois heures, Aurélie recevait la lettre suivante :

u Vous n'entendrez plus jamais parler de moi... »

Aurélie mit uji chapeau, un mantelet, et s'en alla rendre visite à madame Meunier. Elle lui expliqua que sa pupille, entraînée par une irrésistible vocation, venait de commencer son noviciat dans un couvent de Paris.

— Votre fils ne peut lui en vouloir, dit-elle en terminant... Elle ne lui a préféré que Dieu.

Le jeune Stanislas se résigna... Il épousa la moins laide des trois Beauvaisines disponibles.

Quant à Aurélie, elle continua de vivre à Beauvais, dans la paix provinciale, en pleine considération .

Au moment précis où la tutrice de Criquette adressait à madame Meunier un discours très étudié sur l'irrésistible vocation de sa pupille,

celle-ci contractait bien un engagement, raais ce n'était pas avec Dieu et ce n'était pas pour Téternité ; c'était avec César Lemuche, directeur du théâtre du Mans, et ce n'était que pour sept mois, du l*"" octobre 1866 au l^"" mai 1867, à raison de deux cent cinquante francs par mois. Elle promettait de lui « consacrer ses talents, exclusivement et sans réserve d'aucun — c'est la formule — dans l'emploi des ingénuités amoureuses ».

Criquette s'était tirée à son honneur de sa seconde audition, elle avait débité avec beaucoup de grâce et de gentillesse le joli rôle de Jacqueline.

— Tu es charmante, lui avait dit Lemuche ; tu as certainement besoin de travailler, d'apprendre ton métier. Ce sera mon affaire... Je serai ton professeur... Et maintenant, si vous voulez m'en croire, mes enfants, partez dès demain. Allez vous installer au Grand-Vainqueur^ une bonne vieille maison, moitié hôtel, moitié auberge, à la porte du Mans, presque à la campagne. Vous dépenserez là moins d'argent qu'à Paris. Nous ne répéterons que dans une dizaine de jours, mais la besogne, * d'ici là, ne vous manquera pas. Il a, lui, une \ dizaine de rôles à étudier et tu vas, ma petite, en \ avoir autant pour ta part. Mes affaires me retien- ■ dront à Paris jusqu'à la fin de la semaine, mais, d'aujourd'hui en huit, je vous invite à dîner, chez moi, au Mans, dans ma petite maisonnette. Vous ferez la connaissance de mademoiselle Clémentine, ma sœur... Et, si tu ne gagnes pas son amitié

dès la première heure, comme tu as gagné la mienne, j'en serai bien étonné, Criquette... Oui, Criquette, car, moi aussi, je veux l'appeler Cliquette.

Ils partirent le lendemain, et Criquette découvrit enfin ce que c'était que le bonheur. La première quinzaine d'octobre fut délicieuse, un de ces commencements d'automne qui ont des douceurs et des tiédeurs de printemps. Et c'était aussi le printemps dans le cœur des deux jeunes gens, avec leur amitié devenue de l'amour! Ils reprirent leurs promenades et leurs vagabondages d'autrefois, mais à travers la vraie campagne. Dès le matin, ils partaient, en emportant la brochure d'un drame bien noir ou d'uu vaudeville bien gai, la Closerie des Genêts ou Y Amour, que qu' c'est qu'ça?LG plus souvent ils s'en allaient à Yvré-l'Évêque. C'était une course d'une grande lieue; ils suivaient une admirable route bordée de hauts peupliers; ils déjeunaient dans un cabaret près du petit pont qui traverse l'Huisne, à la sortie du village. Puis ils passaient leur journée en plein air, dans un endroit ravissant, à Tombre de quatre grands châtaigniers, sur la pente du plateau d'Auvours. Là, tous deux couchés dans l'herbe ou assis sur un vieux tronc d'arbre, ils échangeaient gravement des tirades de mélodrame et des couplets de vaudeville. Ils avaient un auditeur, un vieux berger qui faisait paître ses moutons aux flancs de ia montagne ; il venait s'asseoir à côté d'eux, dans sa

peau de bique, son bâton noueux entre les jambes, et riait de confiance, quand il les voyait rire, sans comprendre un traître mot à ce qu'ils disaient. Le chien du troupeau se mettait aussi quelquefois de la partie, jappant de toutes ses forces, quand un fou rire prenait en même temps les deux jeunes gens et le vieux berger.

Griquette et Pascal dînèrent chez le père Lemuche, et furent présentés à mademoiselle Clémentine, une singulière petite bonne femme, toe l€ courte, toute ronde, et fort surprise d'achever parmi les comédiens et les comédiennes une existence qui s'était passée presque tout entière dans le milieu le plus aristocratique.

Elle était, en 1832, maîtresse d'école à Sargé, un gros village à une lieue du Mans, lorsqu'une châtelaine des environs, la marquise de Louvercy, la donna pour institutrice à sa petite-fille. Mademoiselle Lemuche entra au château de Louvercy pour n'en sortir qu'au bout de trente ans. En effet, l'éducation de sa jeune élève terminée, elle s'élevait au rang de lectrice et dame de compagnie de la marquise. Tous les romans du dix-huitième et tous ceux du dix-neuvième siècle s'écoulèrent, comme un torrent, par les lèvres de mademoiselle Lemuche, de 1842 à 1862. Elle ne quittait jamais la marquise, allait habiter avec elle à Paris, pendant l'hiver, un vieil hôtel de la rue Vanneau et vivait ainsi dans le grand, dans le très grand monde. De telle sorte que si César Lemuche pouvait dire à sa

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sœur : « Talma m'expliquait un jour, etc., » et « Je faisais remarquer un soir à mademoiselle Mars, » Clémentine Lemuche pouvait répliquer à son frère : « Je me trouvais chez la duchesse d'Estignac, etc., et a J'ai entendu raconter par le prince de Valge neuse... »

Tout en restant lectrice et dame de compagnie, mademoiselle Lemuche était redevenue institutrice de 1848 à 1852, pour apprendre à lire, à écrire et à compter au jeune Etienne de Sérignan, fils de son ancienne élève. La marquise mourut en 1862, laissant à sa lectrice une rente viagère de douze cents francs, et la vieille fille, tombant brusquement du faîte des grandeurs, vint demander l'hospitalité à son frère, qui la reçut à bras ouverts. Le retour de mademoiselle Lemuche fut précédé d'une déclaration très nette : les choses et les gens de théâtre n'existeraient pas pour elle ; ayant vécu de la façon dont elle avait vécu, elle ne voulait pas avoir à se commettre avec des comédiens, qu'elle considérait comme des mécréants; elle n'admettait qu'une exception : son frère.

Un mois s'écoula, pendant lequel Clémentine Lemuche affecta d'ignorer complètement la profession exercée par César Lemuche.

Mais, dans les premiers jours du second mois, un matin, pendant le déjeuner, elle dit à son frère

— Eh bien, comment va-t-il, ton affreux théâtre

— Mais pas trop mal...

— Et tes affreux acteurs?

— Pas trop mal non plus...

— Hier, sur la place du Marché, j'ai vu ton afche.

— Mon affreuse affiche !

— Tu jouais la Grâce de Dieu... Un drame, n'est-ce pas ? Je l'ai lu autrefois à la marquise...

— Oui, c'est un drame...

— Eh bien, as-tu fait une bonne recette, hier soir?

— Très bonne...

— Combien?

— Plus de six cents francs !

— Et c'est beau défaire plus de six cents francs? -— Oui, quand on n'a que trois cent cinquante

francs de frais.

Mademoiselle Clémentine ne poussa pas plus loin l'interrogatoire; mais, quelques jours après, elle disait à César :

— J'étais toute seule hier soir... Tu avais laissé sur mon bureau une espèce de mémoire de couturière... J'ai jeté les yeux dessus, machinalement, sans trop penser à ce que je faisais...

— C'étaient les comptes de ma costumière...

— Précisément... Eh bien! il y avait dans le mémoire deux ou trois petites erreurs, et pas à ton avantage... Tu verras... je les ai rectifiées.

Mademoiselle Lemuche, le lendemain, prenait le gouvernement du magasin de costumes; puis, la semaine suivante, de la caisse et de la comptabilité. On la vit bientôt, à toute heure, et partout

dans le théâtre, dirigeant les ouvrières, surveillant le contrôleur, faisant les comptes et rapportant elle-même, le soir, après le spectacle, la recette dans un petit sac de velours qui lui avait été donné par madame de Louvercy.

Le jour où Pascal et Criquette prirent place pour la première fois à la table de leur directeur, il y avait deux autres invités, M. et madame Lacalpranède, qui tenaient les emplois de père noble et de deuxième duègne.

Lacalpranède jouait les premiers rôles à Montpellier, lorsque la veuve d'un pharmacien sans enfants, et riche de quatre à cinq mille livres de rente, tomba follement amoureuse du comédien. Il lui offrit de l'aimer, mais elle avait des idées bourgeoises et voulut être épousée. Lacalpranède s'y résigna, mais après la déclaration suivante :

— Vous prétendez ne pouvoir vivre sans moi, je ne veux pas vous tuer. Voici ma main; mais entendons-nous bien. Un artiste n'a pas le droit de s'immobiliser dans un seul amour. Il a besoin de se retremper sans cesse aux sources vives de la passion, de passer par des sensations violentes et multiples, d'étudier constamment en lui-même, sur le vif, les crises de l'amour, afin de pouvoir les jeter palpitantes sur la scène, en pâture à l'avidité du public. Donc, selon toute apparence,, je vous tromperai, j'aurai des maîtresses... et même, comme je suis une nature franche, expansive, tout en dehors, je vous parlerai de mes maî-

iioU CRIQUET! E

tresses, je vous raconterai mes amours... Si cela vous convient, c'est fait. Soyez madame Lacalpranède. Sinon, adieu, et pour la vie !

Elle accepta, s'engageant à ne jamais le fatiguer de ses reproches et de sa jalousie... Promettre, ce n'était rien... On promet tout quand on aime... Mais, chose étrange! Clarisse tint 'parole. — Elle s'appelait Clarisse! — Lacalpranède, pour elle, n'était pas un homme, c'était un dieu! à tel point que, bien que déchirée, bien que torturée, elle finit par s'intéresser à ses amours, par être fière de ses succès. Un soir elle accabla de reproches héroïques, de reproches cornéliens, une jeune première qui se permettait de résister à ce dieu et de le faire souffrir. Lacalpranède languissait, dépérissait, ne mangeait plus, ne dormait plus. Clarisse faillit arracher les yeux à cette rivale qui ne voulait pas lui prendre son mari.

Clarisse passait sa vie à broder des jabots et des manchettes pour Lacalpranède, qui portait des jabots et des manchettes... Les derniers jabots! les dernières manchettes!

Etj au bout de quelques années, afin de ne jamais quitter Lacalpranède, Clarisse s'engagea dans la troupe comme seconde duègne, gagnant une quarantaine de francs par mois, chantant dans les chœurs, faisant les cris du peuple, et dévorant des yeux son mari, quand elle se trouvait en scène, derrière son idole.

Un soir même, à Nancy, un incident se produi-

sit, qui jeta le public dans un véritable délire. Clarisse jouait un rôle de femme de chambre... A la fin du quatrième acte, elle apportait une lettre à Lacalpranède qui était seul en scène. Elle lui disait : a II y a une réponse » et s'en allait attendre respectueusement au fond, en servante bien apprise. Cette lettre avait dans le drame une importance décisive: elle apportait à Lacalpranède des révélations accablantes... Elle lui apprenait que sa femme le trompait, depuis vingt ans, avec son meil leur ami! Lacalpranède lisait cette lettre d'une voix sourde et concentrée... A la fin, il était sur le point d'éclater en sanglots, mais il se contenait par un puissant effort de volonté, à cause de cette femme de chambre qui était là... C'était le grand effet du rôle.

Après la lecture de la lettre, Clarisse devait s'approcher et dire à Lacalpranède : « Y a-t-il une réponse, monsieur? » Redevenu maître de lui, Lacalpranède devait répliquer simplement : « Il n'y a pas de réponse. » Mais la malheureuse Clarisse fut tellement bouleversée par la lecture de la lettre, son mari lui parut si touchant, si noble et si beau, qu'elle se rapprocha de lui lentement , lentement , et se jeta dans ses bras, dès qu'il eut cessé de parler, en s'écriant :

— Ah ! mon Hippolyte, en as-tu de ce talent ! en as-tu !

Ce fut dans la salle un tapage effroyable. Il fallut baisser le rideau. Les uns se tordaient de rire,

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mais les autres, en majorité, exaspérés, croyaient à quelque gageure et criaient furieusement :

— Des excuses! des excuses !

La pauvre madame Lacalpranède dut venir présenter bien humblement ses excuses au public ; elle le fit en ces termes :

— Je vous demande bien pardon, messieurs. C'a été plus fort que moi, ça m'a échappé... Que voulez-vous? C'est mon mari... Et je l'aime tant!

Elle fut couverte d'applaudissements et n'eut même jamais que ce grand succès-là au théâtre.

César et Clémentine Lemuche, Hippolyte et Clarisse Lacalpranède, voilà quels devaient être, pendant trois ans, les meilleurs amis de Criquette, qui, à dix-sept ans, avait déjà vécu avec des charbonniers, des filles, des princes, des rois, des religieuses et des bourgeois de province. Franche et bonne, tendre et rieuse, elle fut à elle seule la grâce et la jeunesse de cette petite troupe de comédiens qui lui disaient :

— Yous êtes trop jolie pour la province, vous nous quitterez bientôt, vous irez à Paris.

Criquette leur répondait :

— J'irai où ira Pascal.

Tous deux débutèrent, le même soir, dans la même pièce, et tous deux réussirent, mais le succès de Pascal fut plus marqué que le succès de Criquette... Lemuche la prit à part après le dernier acte :

— Tu as eu du succès, mais il a mieux joué que

toi , et cependant tu devrais mieux jouer que lui, car tu es plus intelligente.

— Oh ! non, monsieur Lemuche.

— Oh! si, mademoiselle Criquette. Tu n'as pas été assez actrice. Tu as été trop naturelle, trop simple. A Paris ils aiment ça... mais en province, non. Et puis, toutes les fois que tu te trouves en scène avec Pascal, tu t'occupes trop de lui, tu as l'air de l'aimer mieux que ton rôle.

— Mais c'est que c'est vrai...

— Il faut l'aimer à la maison... il ne faut pas l'aimer au théâtre. Il ne pensait qu'à son rôle, lui, et il avait raison... Chacun pour soi au théâtre, et le public pour tous.

La première année ne fut, en somme, pour Criquette, qu'un long ravissement, et sa vie peut se raconter en une ligne : « Il l'aimait! Elle était heureuse! »

Au théâtre, tout amusait Criquette, mais, pardessus tout, les récits et les souvenirs de Lacalpranède. Pendant les entractes, le soir, au petit foyer de la scène, on se donnait le mot tout bas :

— Il faut faire rire Criquette... demandons une histoire à Lacalpranède.

— Laquelle?

— Eh bien, Frédérick-Lemaître à Montpellier. Alors, un des comédiens, s'adressant à Lacalpranède :

— C'est à Montpellier, je crois, que Frédéri'Mv- Lemaître vous a rencontré?...

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— Oui, répondait-il, c'est bien à Montpellier... Pauvre Frederick!... Depuis le commencement de la saison, j'avais joué neuf fois Trente ans ou la vie d'un joueur. Je m'étais incarné dans le rôle de Frederick, le rôle du joueur. Je m'incarnais, d'ailleurs, dans tous mes rôles. Un drame représenté neuf fois à Montpellier dans la même saison ! Le fait était sans précédent. Le soir de la neuvième représentation, le préfet était descendu sur le théâtre, en personne, pour me féliciter. Or, un jour, Frederick arrive à Montpellier avec l'intention d'y donner quelques représentations. Il voyageait en poste. Le directeur du théâtre l'attendait au relais. La première parole de Frederick, debout sur le marchepied de sa berline, est celle-ci : « Est-ce que M. Lacalpranède n'est pas dans vos murs? — Oui, monsieur Frederick. — Et il a joué Trente ans? — Oui, monsieur Frederick. — C'est bien, je ne descends pas. Je file droit sur Marseille. » On changea les chevaux; il repartit dix minutes après. Il n'essaya pas même de lutter; il fit bien. Je ne sais pas si, à Paris, il avait les femmes pour lui, mais il ne les aurait pas eues à Montpellier, et quand on n'a pas les femmes, on n'a rien... Or, je les tenais toutes à Montpellier. Vous pouvez en témoigner, madame Lacalpranède.

— Oui, mon ami.

— Aucun homme ne peut se vanter d'avoir été plus aimé que moi.

— Par moi, d'abord, disait Clarisse.

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— Et par d'autres aussi... Femmes, folies, plaisirs, j'ai tout épuisé I

Il accompagaait cette phrase d'un geste circu laire, d'un geste immense qui rassemblait et contenait toutes les voluptés, sans en laisser échapper une seule.

Madame Lacalpranède le regardait^ en extase, les yeux agrandis. Pauvre femme ! Touchante, en somme, dans son dévouement et dans son admiration. Elle était heureuse, elle était fière d'avoir su tout supporter et tout pardonner, car il lui ét?.il, au bout du compte, toujours revenu... Et aujourd'hui son dieu vieilli, usé, blanchi, condamné aux pères nobles, son dieu lui restait, à elle, à elle seule, qui le trouvait toujours beau, toujours jeune!

Comme Griquette avait souri à cette phrase de Lacalpranède : « Femmes, folies, plaisirs, j'ai tout épuisé 1 »

— Vous riez, mademoiselle Griquette, lui dit-il, vous riez, jeune colombe, du lion devenu vieux. Ah! si j'avais seulement vingt ans de moins, vous ne ririez pas, et ce n'est pas ce grand garçon-là que vous aimeriez, c'est moi, Lacalpranède!

— Je ne dis pas non, monsieur Lacalpranède!

Mais, pour le moment, c'était ce grand garçonlà qu'elle aimait et ce n'était que lui. Griquette cependant ne manquait pas d'adorateurs. Les jolies filles sont rares dans les théâtres de province, l'article étant très demandé sur la place de Paris. Le bruit se répandit bientôt que Gésar Lemuche

avait mis la main sur une petite merveille de charme et de beauté. Nombre de jeunes hobereaux qui dédaignaient d'ordinaire le théâtre du Mans vinrent admirer et applaudir Criquette. Les servantes du Grand Vainqueur virent arriver bien des lettres, bien des bouquets de roses et de lilas blanc. Le tout en pure perte. Les jeunes Manceaux, épris des grâces de Criquette, qui se promenaient le soir, à minuit, après le spectacle, dans les alentours du théâtre, voyaient la jeune femme sortir au bras de Pascal, et, quand la nuit était belle, s'en aller lentement, bien serrée contre lui, sous les grands arbres de la promenade des Jacobins; ils jouaient les amoureux à la ville comme au théâtre.

Criquette était toute à Pascal, un peu trop même, au gré du père Lemuche qui. de temps en temps^ lui faisait de la morale :

— Prends garde, mon enfant, lui disait-il, prends garde... Tu n'as que de l'amour et tu devrais avoir aussi de l'ambition. Pascal en a... Il t'aime, mais il aime le théâtre.

Lorsque Pascal répétait dans la journée et lorsque Criquetle, n'ayant pas de rôle à l'étude, n avait rien a faire au théâtre, elle venait généralement passer l'après-midi avec mademoiselle Lemuche, laquelle, charmée de trouver tant de convenance et tant de distinction chez une pensionnaire de^son frère, s'était prise pour la jeune comédienne d'une très sérieuse et très tendre affection.

Or un jour, à une heure, vers le milieu du mois d'avril 1868, Griquette arrivait à la petite maison de l'avenue de Paris.

— Mademoiselle Clémentine a été obligée de sortir pour peu de temps, lui dit la bonne, mais elle m'a recommandé de ne pas vous laisser partir si vous veniez et de vous prier de l'attendre.

Griquette avait apporté son ouvrage. Elle ôta son chapeau et s'installa au rez-de-chaussée, dans le salon, avec sa broderie, près de la fenêtre toute grande ouverte. Elle leva tout d'un coup les yeux,

en entendant le pas d'un cheval. Elle aperçut un jeune homme qui, les rênes dans la main gauche et son chapeau dans la main droite, avait arrêté son cheval exactement devant la fenêtre, et regar dait Criquette avec une surprise évidemment mêlée de plaisir.

— Pardon, mademoiselle, dit-il. est-ce que M. Lemuche ne demeure plus ici?

— Si fait, monsieur, toujours.

— Alors... je vous demande bien pardon... je venais voir mademoiselle Clémentine...

— Elle est sortie, pour très peu de temps, monsieur... Attendez-la, je vous en prie... Elle serait si fâchée de manquer votre visite...

— Vous méconnaissez donc, mademoiselle?

— Je ne vous connais pas, mais je vous reconnais.

— Je serais curieux de savoir...

— Oh! je vous le dirai... C'est le plus simple des mystères... Mais descendez... Je vais vous ouvrir.

Il descendit et passa les rênes de son cheval dans un anneau fixé au mur. Criquette était sur le seuil de la porte, et dès qu'elle l'eut fait entrer dans le salon :

— Voilà, monsieur, pourquoi je vous ai reconnu. Elle lui montrait une' photographie accrochée

dans le salon, au-dessus du piano.

— Je sais que vous êtes le comte Etienne de Sérignan, et je sais que mademoiselle Clémentine sera bien heureuse de vous revoir.

— Est-ce là tout ce que vous savez de moi, mademoiselle? lui dit-il en riant.

— Oh! non, répliqua-t-elle sur le même ton, gagnée par sa bonne grâce, j'en sais bien davantage.

— Quoi encore? dites, je vous en prie.

— Je sais que vous venez de faire le tour du monde... Je sais que vous vous promeniez, il y a quatre ou cinq mois, sur la grande muraille de la Chine ; que vous galopiez sur un gros poney noir, six semaines après, dans les rues d'une ville du Japon; que vous êtes allé faire ensuite un petit tour à San Francisco, et que vous avez dû vous embarquer, dans les premiers jours de ce mois, à New-York, sur le Péreire. N'est-ce pas exact, tout cela?

— Parfaitement exact... Vous êtes une sorcière...

— Une bien pauvre sorcière, je vous assure. Mademoiselle Clémentine parle de vous sans cesse et m'a lu les trois ou quatre lettres que vous avez eu îa bonté de lui écrire depuis un an. Yous lui faisiez bien grand plaisir en lui écrivant, car elle vous aime de tout son cœur.

— Et je lui rends bien l'affection qu'elle a pour moi,.. C'est elle qui m'a élevé...

— Au château de Louvercy, à une lieue d'ici... Je suis allée plus d'une fois me promener dans vos bois iivec madenioiselle Clémentine.

— Enfin, tout ce que l'on peut savoir de moi, vous le savez, et moi, de vous, je ne sais rien.

— Oh! puisque mademoiselle Clémentine n'est pas là pour me présenter, je me présenterai moim.ême très volontiers... Sous quel nom cependant? Jen ai plusieurs. Je vous dirai donc mon nom de théâtre.

— Votre nom de théâtre!

— Mademoiselle Gilberte. Je fais partie de la troupe de M. Lemuche.

— Tous faites partie...?

— Mon Dieu, oui... je joue la comédie... les ingénues et les amoureuses.

Sur ces mots, la porte du salon s'ouvrit avec fracas. C'était mademoiselle Lemuche, fort essoufflée, car elle s'était mise à courir dans l'avenue, dès quelle avait aperçu le cheval attaché au mur. A trois ou quatre reprises, elle embrassa le jeune homme.

— Monsieur Etienne, c'est vous? Que je suis heureuse ! Venez devant la fenêtre, que je vous voie mieux. Comme vous êtes bruni, bronzé!... Comme vous avez de grandes moustaches!

Puis s'adressant à Criquette :

— C'est M. de Sérignan, dont je vous ai parlé lanL de fois. II faut que je vous présente.

— C'est fait, mademoiselle, c'est fait, je me suis pi'ésentée moi-même. i

— Et lui avez-vous dit que vous étiez la plu gentille et la meilleure petite femme qu'il y ait au monde?

— Non, je n'ai pas dit cela.

— Mais je m'en suis bien aperçu, répondit M. de Sérignan.

Griquette, par discrétion, voulut se retirer, mais elle dut céder aux très vives instances de mademoiselle Lemuche et du jeune comte. Elle resta donc ; très certainement, si elle était partie, la visite de M. de Sérignan aurait été moins longue. La causerie ne fut guère qu'un monologue du voyageur; il y mit un peu de coquetterie et prit plaisir à montrer qu'il n'était pas tout à fait le premier venu. Il avait de l'esprit, beaucoup d'esprit, et relevé par cette animation charmante que donne la jeunesse. En parlant, il s'adressait un peu à mademoiselle Lemuche, mais beaucoup à Griquette, attiré, retenu par ces deux grands yeux noirs, ces yeux parlants, qui, tout naturellement, sans le vouloir, sans le savoir, avec une sorte de candeur hardie, cherchaient et demandaient le cœur.

Il parlait et Griquette prêtait à ses discours une attention très singulière. G'est que, pour la première fois de sa vie, elle se trouvait en présence d'un homme vraiment aimable et vraiment distingué. Il y avait là une supériorité de langage et de pensée qui la charmait et la troublait en même temps. Bien souvent, au théâtre, elle était blessée par la vulgarité ou la brutalité des propos de ses camarades ; elle se raidissait contre cette impression ; c'étaient de braves gens, en somme, et parmi lesquels sa place était marquée pour la vie. Mais voici qu'elle entrevoyait un monde nouveau ; il y avait d'autres

io.

façons d'être, d'autres façons de sentir, d'autres façons de parler. Sa très vive intelligence et l'excellente éducation qu'elle avait reçue lui permettaient de goûter toutes les grâces et toutes les finesses de cette parole à la fois sérieuse et légère, solid» et brillante.

Et lui parlait toujours, excité par l'attention da la jeune fille, lorsque quatre heures vinrent à sonner. Criquette se leva brusquement, comme tirée d'un rêve. Elle avait dit à Pascal qu'elle irait le chercher à trois heures au théâtre et, pour la première fois de sa vie, elle avait oublié Pascal.

— Quatre heures! s'écria-t-elle, c'est impossible! Pardonnez-moi, monsieur, de vous avoir interrompu... je suis absolument obligée de partir.

— Nous nous reverrons, je l'espère.

— Je le désire de tout mon coeur ; je vous ai écouté avec tant d'intérêt et tant de plaisir!...

— Au revoir alors, mademoiselle.

— Au revoir, monsieur.

Par un mouvement naturel, irréfléchi, elle lui tendit la main comme à un vieil ami et elle s'en alla, après avoir embrassé mademoiselle Clémentine.

Criquette jouait le soir, et M. de Sérignan fut 1 première personne qu'elle aperçut, en entrant en scène. Il était seul au fond d'une baignoire de côté. C'était un mardi, la troupe ne donnait que trois représentations par semaine : les mardis, jeudis et dimanches. Le jeudi et le dimanche suivants. Cri-

qnette jouait encore, et M. de Sérignan était encore là, seul, au fond de cette même baignoire. Chaque fois que, pendant ces trois soirées, Criquette tournait les yeux du côté de cette loge, elle se heurtait "k une lorgnette braquée sur elle, mais qui s'abaissait aussitôt sous son regard.

Criquette eut deux ou trois jours sans répétitions, pendant la fin de cette semaine, mais elle ne retourna pas chez mademoiselle Lemuche; celle-ci vint au théâtre, le dimanche soir, et lui reprocha de l'avoir ainsi abandonnée :

— Tous ne répétez pas demain, lui dit-elle, venez, je vous attendrai.

Criquette n'osa pas refuser. Elle arriva vers deux heures, partagée entre la crainte et le désir de revoir M, de Sérignan. Il n'était pas là, mais, dès qu'elle fut installée près de la fenêtre avec sa broderie, elle entendit le trot d'un cheval sur la route. C'était lui.

Elle avait joué trois rôles différents pendant ces trois soirées; il lui fit des compliments, mais sans banalité, sans exagération, avec une petite part de critique spirituelle et souriante. Une louange outrée l'aurait choquée ; elle fut très sensible à ces éloges discrets et mesurés. Celui qui les lui adressait avait un grand air de franchise et ne devait dire que ce qu'il pensait ; mais ses regards étaient moins réservés que ses paroles ; il ne pouvait détacher ses yeux du visage de Criquette. Son désir était manifeste, d'être aimable et de plaire. Inquiète et heureuse en

même temps, la jeune fille se laissait aller au charme d'une causerie qui lui révélait des finesses et des délicatesses ignorées. Elle avait peu parlé la première fois, elle parla un peu plus ce jour-là, entraînée par la grâce et la simplicité de son interlocuteur; tout ce qu'elle dit était aisé, naturel et charmant.

Cependant elle surveillait la pendule et n'oublia pas que Pascal, à trois heures, l'attendait au théâtre. Elle le trouva devant la petite porte de sortie, au milieu de ses camarades fort animés à la suite d'une querelle qui avait éclaté pendant la répétition. La jeune première et la soubrette Déjazet avaient failli en venir aux mains pour les beaux yeux du premier comique, qui était affreux. La troupe s'était partagée en deux camps, les uns prenant parti pour la jeune première, les autres pour la soubrette. La discussion continuait avec des paroles violentes et brutales. Pascal y prenait part avec une extrême vivacité. Criquette l'em^mena brusquement, impatiente de l'arracher à ce débat, mais Pascal, plein de son sujet, tout le long de la route, lui raconta, avec les plus insignifiants détails, ce qui venait de se passer. Et Criquette, en l'écoutant, se disait;

— Je n"irai plus chez mademoiselle Lemuche, il y a là une comparaison que je ne veux pas faire, que je ne dois pas faire. Si Pascal n'a pas la distinction de ce jeune homme, est-ce sa faute? Il a été bon pour ma mère, il est bon pour moi. Je

dois l'aimer tel qu'il est, l'aimer aujourd'hui, l'aimer toujours.

Criquette ne retourna plus chez mademoiselle Lemuche, mais le comte Etienne continua, pendant un mois, de venir au théâtre toutes les fois que le nom de Criquette était sur l'affiche. Vers la fin de ce mois, un jour, Criquette répétait une pièce en trois actes ; on venait de terminer le premier acte ; elle dit à Pascal :

— Je ne suis pas du second acte, je vais marcher un peu, je reviendrai pour le troisième acte.

La chaleur était ardente. Criquette alla chercher un peu de fraîcheur dans ces rues qui dorment, paisibles et silencieuses, à l'ombre de la cathédrale. Quittant la promenade des Jacobins. Criquette entra dans la rue de l'Évêché, tourna à gauche par la rue du Château et arriva à cette petite place de la maison de Scarron, qui est une des merveilles du Mans. Écrasée par la masse énorme de la cathédrale, entourée de vieux bâtiments qui paraissent avoir pris, rien que par le contact de l'église, l'air ecclésiastique, l'air monacal, celte petite place, sombre, noire et morte, a tout d'un coup une échappée sur la lumière et sur la vie, par l'étroite brèche qui donne accès à l'escalier des Pans-de-Garron.

C'est laque Criquette s'arrêta, appuyée contre la tourelle de la maison de Scarron, entre les deux hautes murailles qui enserrent les larges dalles crevassées et vermoulues de l'escalier ; de là elle dé-

couvrait et contemplait une vaste étendue de campagnes étincelantes sous le soleil, baignées dans un brouillard d'or qui flottait et tremblait sur la verdure des prairies. Les cloches de la cathédrale se mirent à sonner, douces et puissantes, dans cette grande paix, dans ce grand silence. Et Criquette restait là, éblouie par cette lumière, bercée par cette musique, prise par une rêverie vague, à mille lieues du théâtre et de sa répétition.

Elle se croyait seule, et quelqu'un, cependant, se trouvait à trois pas derrière elle. Au moment où Criquette sortait du théâtre, le comte Etienne passait en voiture dans une des rues qui bordent la promenade des Jacobins. Il arrêta son cheval, jeta les guides aux mains du domestique et suivit Criquette. Il était très jeune, vingt-quatre ans, et très amoureux, voilà son excuse, en admettant la nécessité d'une excuse.

Lorsque Criquette s'arrêta auprès de la tourelle, il s'approcha lentement, le cœur lui battant très fort, mais résolu cependant; il voulait parler.

Voilà pourquoi Criquette entendit tout d'un coup ce seul mot à peine murmuré :

— Mademoiselle...

Elle se retourna, jeta un léger cri en le recon naissant et resta là devant lui, un peu tremblante, adossée à la muraille.

— Mademoiselle, pardonnez-moi, c'est le hasard qui a tout fait. Je vous ai aperçue de loin et je n'ai pu résister... Ce que j'ai à vous dire, vous le savez,

CRIOUETTE 267

je pense... Je vous aime... je vous aime de toute mon âme.

— Oh! monsieur, je vous en prie... Si vous saviez comme cela me rend malheureuse! C'est ma faute aussi... Oui, dès le premier jour, rien qu'à la façon dont vous me regardiez, dont vous me parliez j'ai compris que vous m'accordiez plus d'attention que je n'en méritais...

— Dès le premier jour, en effet, j'ai commencé à vous aimer.

— Et moi, dès le premier jour, j'aurais dû avoir du courage, j'aurais dû vous dire les choses telles qu'elles sont. Groiriez-vous que j'ai eu plusieurs fois, en vous voyant venir ainsi, tous les soirs, la pensée de vous écrire?... mais cela était trop difficile. Ce conrage que je n'ai pas eu, je l'aurai aujourd'hui... Ma vie n'est plus à moi... Voilà ce qu'il faut que vous sachiez. . . Tous étiez avant-hier au théâtre?

— Oui, j'y étais.

— Un jeune homme jouait à côté de moi.

— M. Pascal.

— Je vois que vous vous doutez de ce que je vais vous dire... Pascal... c'est bien lui... Il serait mon mari, sans des circonstances très cruelles qui ne m'ont pas permis de l'épouser... Je n'ai pas toujours été heureuse, mais je le suis à présent, grâce à lui, autant que je puis l'être... Vous avez bien entendu... Grâce à lui... je me suis donnée librement, tout entière, pour toujours. Je n'avais aimé personne avant lui... et je crois bien que, si ja-

mais il m'abandonnait, je ne pourrais aimer personne après...

— Soit, mais si, même sans la moindre espé- Tance, il me plaît de vous aimer, si j'y trouve du èonheur...

— Ne parlez pas ainsi .. nous n'y trouverions tous les deux que de la peine et du chagrin. Cela me fera souffrir de penser que vous souffrez par moi... et vous souffrirez si vous m'aimez. Partez, je vous en prie, partez... Vous ne devriez plus être ici. Le jour de votre première visite à mademoiselle Clémentine, vous avez dit que vous comptiez passer à Louvercy seulement une quinzaine de jours, puis aller à Paris pour deux ou trois mois, et ensuite entreprendre de nouveau, avec un de vos amis, un grand voyage.

— Oui, c'étaient mes projets...

— Il faut donc les exécuter.

— C'étaient mes projets, mais je vous ai vue... et je suis resté, à cause de vous...

— Eh bien! à présent, il faut partir, à cause de moi. Je sais ce que vous êtes et ce que vous valez. Mademoiselle Clémentine m'a parlé de vous si souvent!... Vous avez des goûts élevés et sérieux, vous n'êtes pas de ces hommes qui ne sont bons qu'à errer dans des couloirs ou dans des coulisses de théâtre ; vous pouvez, vous devez faire de votre vie un autre usage que de venir entendre tous les soirs une pauvre petite actrice de province débiter des drames et des vaudevilles.

— Parlez, je vous écoute, mais prenez garde... Savpz-Yous le résultat de vos paroles? Je vais vous aimer plus encore.

— Je ne vous défends pas de m'aimer, mais un tout petit peu et de loin... Que nous gardions tous deux un souvenir très doux de cette courte rencontre ..Ah: cela, je le veux bien... Mais partez. Si ce n'est pas pour vous, que ce soit pour moi. Est-ce que je n'ai pas l'air de parler à cœur ouvert? Je suis bien sincère, allez, et je le serai jusqu'au bout, avec la certitude que vous ne vous méprendrez pas sur le sens de mes paroles. Je n'ai jamais eu la pensée de vous rendre amour pour amour... >s'on, jamais! N'ayez à cet égard aucun doute, aucune espérance... Mais enfin vous avez mis dans ma vie un certain trouble, une certaine inquiétude... Je serai plus tranquille quand vous ne serez plus là... Voilà pourquoi je vous supplie de partir.

— Je partirai demain.

— Merci...

Elle lui tendit la main. Elle n'avait pas remis ses gants en sortant du théâtre. Il porta la main de Criquette à ses lèvres et, sur le bout de ses doigts, posa un long baiser.

— Si vous faites ce grand voyage... et il faut que vous le fassiez... vous écrirez à mademoiselle Clémentine, jaurai de vos nouvelles.

— Et moi des vôtres, par ses réponses. Et si je suis au bout du monde, il y aura au bout du monde quelqu'un qui ne vous aura pas oubliée.

— Moi non plus, je ne vous oublierai pas... Au revoir!... Qui sait? nous nous reverrons peut-être..."* Mais pas avant votre départ. .. Promettez-le-moi. '

— Je vous le promets.

Elle n'avait pas retiré sa main. Il mit un second baiser, plus long que le premier, sur les petits doigts de Criquette. Elle se dégagea, fît quelques pas pour s'en aller, puis se retourna et lui dit :

— Au revoir !

A son tour, il resta adossé à la tourelle, la regardant s'éloigner.

— Cette charmante fille, se disait-il, est une très honnête femme.

Il avait bien raison de penser ainsi , mais la répartition des rôles en ce monde n'est pas toujours ce qu'elle devrait être; il y a bien des erreurs de distribution dans cette immense tragi-comédie jouée par le milliard de créatures humaines qui s'aiment et se haïssent sous le soleil. Les emplois de femmes honnêtes ne sont pas toujours tenus par les honnêtes femmes; et telle, au contraire, qui était faite pour marcher dans le droit chemin d'un pas ferme et tranquille, est condamnée, bien souvent, à se traîner, les pieds en sang, à travers les ronces et les épines des sentiers de traverse.

Criquette jouait ce soir-là. Mademoiselle Lemuche alla dans sa loge avant le lever du rideau :

— Il est venu chez moi, lui dit-elle, en vous quittant. Il m'a tout raconté. Vous êtes la droiture môme...

— J ai fait ce que je devais, voilà tout.

— 11 part demain... J'avais bien compris pourquoi, depuis quelque temps, vous ne veniez plus à la maison. Vous pourrez revenir maintenant.

— Et je reviendrai...

M. de Sérignan n'était pas dans la salle, mais il y nvait, en revanche, assis au premier rang des fauteuils d'orchestre, un personnage dont la présence excita, parmi les comédiens et les comédiennes, la plus vive agitation. Cette phrase courut, comme une traînée de poudre, dans le théâtre :

— Il y a un directeur de Paris dans la salle.

Et pour qui venait-il, ce directeur? Pour qui? L'angoisse serrait tous les cœurs. Pauvres et braves gens, résignés, courageux dans un dur métier, ayant bien des petitesses, bien des jalousies, bien des ridicules, — quelle profession en est exempte?

mais gardant toujours, au miiiieu de ces misères,

l'espérance et l'illusion , attendant éternellement, comme le messie, un directeur de Paris qui , touché par un de leurs cris ou amusé par une de leurs grimaces, les arrachera à leur petit théâtre de province et les jettera, en pleins lumière, en plein succès.

Ce directeur, ce soir-là, ne venait pour personne. Il avait passé vingt-quatre heures au Mans, chez ua de ses amis ; il devait prendre l'express de Paris le lendemain à onze heures ; la curiosité l'avait amené là ; le sort lui réservait peut-être quelque trouvaille inespérée. Il y a beaucoup de hasard

dans la découverte des étoiles, au théâtre aussi bien qu'au ciel.

Tous les camarades de Griquette, surexcités par la présence du directeur de Paris, voulurent exagérer leurs qualités et ne firent qu'exagérer leurs défauts; ils furent détestables, à commencer par Pascal... Griquette jouait un rôle tout de tendresse et d'émotion; sous l'impression de sa rencontre avec M. de Sérignan, contente de lui, contente d'ellemême, elle avait précisément dans Tàme tous les sentiments qu'elle devait mettre dans son rôle. Elle joua très naturellement, très simplement, non pas en actrice secouée par une excitation factice, mais en femme animée par une passion vraie.

Le lendemain, Pascal, voyant de grand matin le soleil entrer à flots par la fencLre, offrit à Griquette d'aller déjeuner à Yvré-rÉvèque, au cabaret du père Tempier. On ne répétait pas au théâtre. Leur journée leur appartenait tout entière.

Criquetle accepta avec un très vif empressement. Elle avait la conscience inquiète, la pauvre enfant ! Elle se reprochait, comme une faute, cette émotion légère éveillée en son cœur par un autre amour que l'amour de Pascal. Elle ne voulait plus voir, plus connaître que lui. S'il existait un monde où les goûts étaient plus délicats et les paroles plus douces, ce monde n'était pas, ne serait jamais le sien. Son monde à elle était le monde de Pascal ; sa vie, la vie de Pascal.

Tous deux, à neuf heures et demie, traversaient

CRIQL'ETTE 273

la cour de Ihôtel, quand ils se heurtèrent, sur le seuil de la porte, à un visiteur qui n'était autre que le fameux directeur de Paris.

— Mademoiselle, dit- il, c'est vous que je venais voir.

— Moi, monsieur!

— Je suis directeur de théâtre à Paris. Je vous ai entendue hier soir. Il y a, si vous le voulez bien, une place chez moi pour vous...

— Pour moi... et pour lui, répondit-elle en désignant Pascal qui jouait dans cette scène un personnage sacrifié et montrait un visage un peu embarrassé.

— Ah! répliqua le directeur, vous formez à vous deux un ensemble...?

— Indissoluble, dit gaiement Criquette.

— C'est que... hier soir, sans nul doute, je vous ai écouté, monsieur, avec beaucoup de plaisir. Vous avez du talent, mais vous jouez les amoureux... et en ce moment... je regorge d'amoureux.

— Eh bien, monsieur, ayez la bonté de retenir nos noms... M. Pascal... Mademoiselle Gilberte, et, lorsque vous ne regorgerez plus d'amoureux, lorsque vous aurez besoin, à la fois, d'un amoureux et d'une amoureuse, vous penserez à nous.

Pendant qu'elle parlait, le directeur la regardait avec une extrême attention. Vue ainsi de tout près, dans la libre et pleine lumière du jour, elle lui paraissait plus charmante encore que la veille... Elle

était vraiment jeune, ce qui n'est pas le cas de outes les ingénues de théâtre.

— Mon Dieu, répondit-il, bien qu'encombré d'amoureux, si vous ne me demandiez pas trop d'argent, s'il ne fallait pas payer trop cher cet ensemble indissoluble...

— Oh! nous serons raisonnables, monsieur, dit très vivement Pascal.

Mais Criquette l'interrompant :

— Non, Pascal, nous ne pouvons, en ce moment, aller à Paris, et c'est cela tout d'abord que j'aurais dû répondre. Notre directeur, M. Lemuche, doit se retirer Tannée prochaine. Nous faisons partie de sa troupe depuis deux ans, monsieur, et il a été excellent pour nous ; aussi lui avons-nous promis de ne pas le quitter avant sa retraite.

— C'est vrai, dit Pascal, mais il nous rendrait peut-être notre parole.

— Je crois, en effet, qu'il nous la rendrait si nous la lui redemandions, mais c'est ce que nous ne ferons pas.

— Cependant, il comprendrait que notre intérêt...

— Non, Pascal, dit-elle très fermement. Cela ne serait pas bien.

Puis s'adressant au directeur ;

— Nous vous remercions de votre proposition, mais nous ne pouvons l'accepter. Dans un an, quand nous serons libres, nous vous écrirons pour nous mettre à votre disposition... Au revoir, monsieuri

'Ils restèrent donc au Mans. Criquette eut encore une année de repos et de bonheur, sans retrouver pourtant le véritable enchantement des deux premières années. Une inquiétude vague, par moments, la prenait. 11 lui semblait que Pascal n'était plus le môme. Elle s'était bien vite remise de cette petite alerte jetée dans sa vie par M. de Sérignan, elle était redevenue elle-même, c'est-à-dire la plus douce et la plus aimante des créatures. Pascal était tout pour elle, mais elle sentait bien qu'elle n'était plus tout pour Pascal.

Elle s'arrangeait à merveille de cette existence paisible, obscure, dans ce petit théâtre de province. Son affection pour le père César et pour mademoiselle Lemuche devenait de jour en jour plus tendre et plus forte. Elle aurait voulu pouvoir prolonger cette halte dans sa vie, rester dans cette ville où tout le monde était aimable et bon pour elle, continuer à jouer devant ce public toujours à peu près le même et qui toujours lui faisait fête. L'inconnu l'effrayait; il attirait Pascal.

Vers la fin d'octobre 1868, la conversation de Criquette avec le directeur de Paris eut sa très exacte contre-partie dans une conversation de Pascal avec un directeur de Bordeaux. Ce dernier vint passer une soirée au théâtre du Mans. Le lendemain 51 proposait à Pascal un engagement de six cent francs par mois pour la campagne suivante, et celui-ci, à son tour, répondait en montrant Criquette :

— Nous sommes deux.

— Ah! un ménage... Tant pis! Ils n'aiment pas les ménages, à Bordeaux. Et un vrai ménage? Vous êtes mariés?

— Non, répondit Criquette.

— Alors, c'est moins grave.

— Je vous demande pardon, répliqua-t-elle en souriant, c'est tout aussi grave.

— Non... non... il y a toujours une différence... pour le public au moins.

Il fit de grands compliments à Criquette... mais ce n'était pas une amoureuse qu'il cherchait, c'était un amoureux. Cependant il consentit à prendre aussi Criquette ; il lui donnerait trois cents francs par mois.

— Mille francs pour nous deux, dit Pascal.

— Neuf cents francs... Pas un sou de plus. Criquette voulait accepter tout de suite, mais

Pascal demanda un délai de trois jours avant de se décider. Il voulait écrire à ce directeur de Paris, qui, six mois auparavant, avait paru disposé à les engager. Il écrivit donc et la réponse fut des moins satisfaisantes. Le directeur offrait à Criquette deux mille francs par an, et il donnait à Pascal le conseil de venir tenter la fortune à Paris. « Vous êtes, disait-il, avant tout, un acteur de drame, et voua trouverez certainement à vous caser à la Gaîté ou à la Porte-Saint-Martin. »

Le soir même, Pascal et Criquette envoyèrent leurs signatures au directeur de Bordeaux.

CltlQUETTE 2n

La dernière reprcsenlation donnée par la troupe du père César ei.1 lien le 30 avril IS60. Laffi,-.,e portait ces mots : « Au bénéfice de M. Lemuche m se retire après trente années de direction théiirale, dont huit au Mans.,, Les prix avaient été doubles et la recette s'éleva au chiffre énorme de i,b-22 francs.

Pascal et Criquettedevaientpartirpour Bordeaux e lendemain à minuit; ils dînèrent ce soir-là chez je père Lemuche. Celui-ci, dès qu'ils arrivèrent laissa Pascal seul avec sa sœur et emmena Criquette dans son cabinet:

- Écoute, lui dit-il, promets-moi de ne pas relusercequeje vaiste donner.

- Encore ai-je besoin de savoir...

- Non, non, tu ne sauras rien. 11 faut promettre d abord...

- Soit, je promets.

- Eh bien! il y avait un gros mensonge sur mon affiche d'hier. Ce n'est pas à mon bénéfice que je donnais cette représentation, c'était au tien mon enfant. '

- Oh ! je ne veu.x pas, monsieur Lemuche, je ne veux pas... »jciie

— Tu as promis.

— Oui, j'ai promis, mais de l'argent

- Tu as promis et lu me ferais beaucoup de peine si tu ne consentais pas.

— Je consens alors, je consens...

- D'ailleurs, pour te mettre à ton aise, j'ai fait

les choses régulièrement. Je ne te donne pas la recette tout entière, j'ai retenu mes frais largement calculés. Mon spectacle d'hier ne me rapportera rien, mais ne me coûtera rien. 11 y a douze cents francs dans ce petit portefeuille.

— Douze cents francs! Mais que vais-je faire de tout cela? Je n'aipas besoin d'argent. Nous avons, Pascal et moi, plus de mille francs d'économies, et nous serons riches à Bordeaux avec neuf cents francs par mois. Donnez-moi le portefeuille sans les douze cents francs... Yoilà ce que j'aimerais.

— Non, il faut tout prendre... Griquette, je t'en supplie, pour ma dernière soirée, ne me fais pas de chagrin.

— Donnez alors, donnez.

— C'est bien, mais ce n'est pas tout. Regarde cette petite maison. Tu y es venue bien souvent depuis trois ans.

— Oui... et c'est un grand chagrin pour moi de la quitter... Vous avez été si bon... Ne doutez pas de ma reconnaissance.

— Je n'en doute pas, mon enfant, mais la meilleure manière de te montrer reconnaissante, c'est de ne jamais oublier ceci: tant que nous serons de ce monde, tous les deux, ma sœur et moi... et ensuite ma sœur ou moi, cette maison sera la tienne. Il y aura toujours ici deux pauvres vieux qui t'aimeront de tout leur cœur et qui seront toujours prêts à te recevoir si, ce t^a'à Dieu ne plaise, tu te trouvais, un jour, seule dans la vie

CRIOUETTE 279

et malheureuse. Tu ne seras jamais, je crois, de celles qui oublient et se consolent en vingt-quatre, heures...

— Non, je ne crois pas.

— Eh bien, si tu passes par des jours douloureux, il faudra venir ici, tout de suite, sans fausse discrétion, sans fausse hunte. Nous serons certainement malheureux de te voir triste, mais heureux en même temps de te revoir et de travailler à te tirer de peine. C'est entendu, n'est-ce pas?

— Oui, c'est entendu. Si jamais je me trouve seule dans la vie, c'est ici que je reviendrai.

— Allons, voilà qui est dit. Embrasse ton pauvre vieux bonhomme de directeur... et tache d'ùtre heureuse... et tache de ne pas revenir...

Le 3 mai 1870, un train s'arrête au Mans vers dix heures du matin; une jeune femme descend d'une voiture de seconde classe et présente son bulletin de bagages à un facteur de la gare; cet homme la regarde et lui dit :

— Eh! vous voilà donc de retour par ici? Je vois que vous ne me reconnaissez pas... Louis... le grand Louis... Ma femme est établie blanchisseuse en face du Grand Vainqueur... Vous donniez bien souvent des sucres d'orge à notre petite fille.

— Je me rappelle à présent. Elle se porte bien, votre petite fille?

— Oui, très bien... Et vous? Pas trop, on dirait; vous n'avez pas une fière mine.

— Je suis un peu lasse...

— Et votre ami... ce grand jeune homme... Monsieur... comment donc?. . Vous étiez toujoura ensemble... Monsieur... aidez-moi donc...

— Pascal.

— C est ça... Monsieur Pascal... Il va bien, monsieur Pascal?

— Il va bien .

— Et il n'est pas revenu avec vous?

— Non... il n'est pas revenu... Vous enverrez, je vous prie, mes bagages chez M. Lemuche.

— Avenue de Paris, je sais... Et vous vous en allez comme ça à pied... vous ne voulez pas que je vous amène une voiture?

— Non... non.

— C'est que vous êtes si pâle. . .

— J'ai passé la nuit en chemin de fer... j'aime mieux marcher. Le grand air me fera du bien. Au revoir, mon ami.

Elle sortit de la gare, s'engagea dans les rues de la ville et s'en alla lentement du côté de l'avenue de Paris.

Le père César et mademoiselle Clémentine venaient de se mettre à table pour déjeuner, lorsqu'ils virent la porte s'ouvrir et Criquette apparaître.

— Oui, leur dit-elle, c'est moi... Je suis malheureuse... je suis seule... et, vous le voyez, je tiens ma promesse... je viens ici... Voulez-vous de moi?

— Si nous voulons de toi! s'écrie Lemuche.

Il l'attire à lui, l'embrasse longuement, et c'est ensuite le tour de Clémentine. Cet accueil est si franc, si ouvert et si tendre, que Criquette sent un peu de chaleur et de vie lui rentrer dans l'âme.

— Tu vas rester ici, ma chère enfant, lui dit

Clémentine, et toujours, si tu le veux bien, toujours!

— Toujours! Oh! non... Seulement le temps de me reconnaître un peu... Mais, pour commencer, voilà que je vous empêche de déjeuner. Remettez-vous à table, je vous en prie... D'ailleurs, moi-même, j'ai passé hier une si dure journée, après une nuit si cruelle, que je n'ai pu ni déjeuner ni dîner... Et ce matin, malgré tout, je m'aperçois que j'ai faim.

Elle déjeune donc; et ensuite, malgré leur résistance, elle veut parler.

— Plus tard, mon enfant, lui disent-ils; reposetoi, calme-toi, ne pense à rien... Nous allons te soigner, te guérir, te consoler.

— Non, répond-elle; laissez-moi parler. J'ai besoin d'être éclairée, d'être rassurée par vous... si j'avais eu tort, si j'avais mal agi.

— Je ne le crois pas.

— Moi non plus... mais enfin, écoutez-moi. Et d'abord, sachez bien que je ne l'accuse pas, que je ne l'accuserai jamais... Je lui ai dû trois années de bonheur... Tout le monde n'a pas cela dans la vie. Mais à Bordeaux j'ai compris tout de suite que quelque chose commençait qui ne ressemblerait pas à ce qui venait de finir. D'abord, vous n'étiez plus là tous les deux, et je me suis mise à vous aimer de loin, plus encore que je ne vous aimais de jrès. Vous faisiez, tous les deux, partie de mon bonheur plus que je ne le croyais, avant de vous

CRIQUETTE 2S3

avoir perdus. Je me figurais que Pascal était tout pour moi... mais il y avait vous aussi.

— Et tu nous retrouves les mêmes, toujours.

— Oui... oui... je le vois, je le vois... Nous nous sommes installés à Bordeaux dans un assez triste appartement, et j'ai commencé à y passer, seule, des heures bien longues, bien longues. Pascal était toujours dehors, toujours en mouvement. Enfin, au mois de novembre dernier, une actrice est venue de Paris pour remplacer une des nôtres, tombée malade. Elle n'était ni très jeune ni très belle, mais très élégante... des bijoux, des diamants... Elle a débuté dans un drame nouveau... Pascal y jouait un rôle très important... Moi, je n'étais pas de la pièce. J'allais cependant tous les soirs au théâtre et nous revenions ensemble après le spectacle. Le soir delà quatrième représentation, c'était après le dîner, je mettais mon chapeau, lorsque Pascal me dit que je le rendais ridicule avec ma rage d'être ainsi toujours sur ses talons, qu'il avait l'air d'un collégien surveillé par sa bonne... Sans rien lui répondre, j'ôte mon chapeau, et je reste. Il rentre trèstard... dans la nuit. Et voilà les choses sur ce pied-là... Un soir, la semaine suivante, vers dix heures, j'étais seule, comme à l'ordinaire. On sonne... C'était une de mes camarades, Fanny, une brave fille et qui avait de l'amitié pour moi. Elle arrivait indignée, n'y tenant plus, pour m'apprendre ce qui se passait au théâtre... Je m'en doutais bien... Elle me donna des conseils...

Elle m'expliqua comment il fallait s'y prendre pour arracher Pascal à cette femme, comment on menait les hommes, comment on les tenait... « Ayez l'air de ne plus l'aimer, me disait-elle, et il vous adorera. » Elle voulait m'emmener souper chez elle, le soir même... J'ai refusé... J'ai attendu Pascal. Il n'a pas essayé de mentir... Il a tout avoué, il a pleuré, s'est jeté à mes pieds, m'a fait toutes les promesses et tous les serments de la terre... Cette femme ne serait plus rien pour lui... Il était de bonne foi, j'en suis sûre, au moment où il me parlait ainsi... Seulement, trois jours après, il se laissait reprendre par elle... Voilà quelle a été ma vie pendant six mois ! . . . Vous vous rappelez madame Lacalpranède... c'était un peu cela... seulement je n'ai pas eu son courage et sa résignation... Il m'aimait encore cependant, car il souffrait du mal qu'il me faisait, et me revenait avec de brusques élans de repentir, de tendresse... mais l'autre enfin a été la plus habile et la plus forte. Elle s'est fait engager à Paris... et l'a fait engager, lui, dans le même théâtre... Ils sont partis ensemble hier matin. Il s'est enfui, sans oser me dire adieu. Il a eu tort... je n'ai rien à lui reprocher... Est-ce sa faute s'il ne m'aime plus? Le suivre à Paris... j'y ai bien songé... j'ai hésité entre vous et lui... Il aurait eu pitié de moi... Il ne m'aurait pas repoussée... non... mais ensuite?... la même lutte aurait recommencé.... et, pour la soutenir, je n'avais plus de force... D'ailleurs, il y a des gens qui savent s'aimer un peu,

ap^^s s'être beanconp aimés, moi je n'aurais pas su. Et c'est à vous que je suis venue... Si votre successeur, monsieur Lemuche, consentait à m'engager, cela concilierait tout. J'aurais le théâtre, du travail, quelque chose à faire... et en même temps je vous aurais.

— Le théâtre du Mans, ça n'est plus rien du tout, ça n'existe plus depuis que je n'y suis plus. J'ai d'autres projets, mon enfant, d'autresidéespourtoi.

— Et moi aussi. César, dit Clémentine, nous en causerons ce soir.

— Très volontiers, ma sœur.

Il y avait un abîme entre les projets et les idées du frère et de la sœur.

Voici quel fut, en effet, le discours adressé, le soir, par César à Clémentine :

— Dès demain je vais lui faire travailler un des grands rôles du répertoire, probablement Sylvia dans le Jeu de Vamour et du hasard, avec toutes les traditions de madem.oiselle xMars. Puis, dans six mois, je mène Criquette à Paris, elle débute à la Comédie-Française ou à l'Odéon, et les Parisiens verront ce que c'est qu'une élève de César Lemuche!

Mais voici quelle fut la réponse de Clémentine à César :

— Mené. Criquette à Paris! Pour qu'elle y retrouve Pascal et tous ses chagrins!... Non... plus de théâtre ! Plus de théâtre! Il faut la garder ici, avec nous; elle se fera à notre petit train-train de

province... et je suis sûre qu'il se trouvera un jour quelque brave garçon qui aura l'esprit de l'épouser, sans trop s'inquiéter du passé.

Là-dessus le frère et la sœur discutèrent très ardemment, l'un pour le théâtre et l'autre contre, mais ils étaient, pour le moment, d'accord sur ce point, qu'il fallait garder Criquette et tâcher de la réconcilier le plus doucement possible avec la vie. C'est à quoi ils travaillèrent de tout leur cœur. La pauvre enfant se laissa faire. D'ailleurs, dans sa reconnaissance pour tant de dévouement et tant d'affection, elle n'osait plus être triste. Elle aurait eu peur de paraître ingrate.

Un soir, vers la fin du mois de mai, le père Lemuche, pendant le dîner, avait, pour amuser Criquette. raconté deux ou trois de ses plus brillantes anecdotes de théâtre, et, pour faire plaisir au père Lemuche, Criquette avait ri, sans que l'effort fût trop visible, de son rire d'autrefois, de ce rire que la petite maison du Mans n'avj^it pas entendu depuis son retour.

Dès que Clémentine fut seule avec son frère, elle lui dit :

— Elle a ri.

— Oui... elle a ri.

— Ohl nous la guérirons.

— Et j'en ferai une grande actric--.'*^^ ■

— Quant à cela, non. Jamais on ne la reverra au théâtre!...

Criquette, pendant ce temps, dans sa chambre,

relisait une lettre de M. de Sérignan, qui était arrivée dans la journée à l'adresse de mademoiselle Lemuche. Voici quel était le passage qui fixait particulièrement son attention :

« Dites bien à votre petite amie, si elle est toujours au Mans, et, si elle n'y est plus, ayez la bonté de lui faire savoir qu'un certain voyageur se trouvait en mer, le 10 mars 1870, à bord du Choic- Phya, entre Bangkok et Singapour. Ce voyageur croit bien souvent entendre encore sonner à ses oreilles les cloches de la cathédrale du Mans. Il n'a qu'à fermer les yeux pour revoir distinctement une jeune femme appuyée contre la tourelle d'une vieille maison. Il n'a pas oublié cette jeune femme, et ne l'oubliera jamais. Qu'elle soit heureuse, c'est son plus cher désir î »

A ces mots : a Qu'elle soit heureuse! » des larmes montèrent aux yeux de Criquette. Elle les laissa couler et leur trouva quelque douceur, au lieu de l'amertume ordinaire.

Et ce soir-là, de toute son âme, elle pria pour cet ami qu'elle connaissait à peine et qui avait pensé à elle le 10 mars, entre Bangkok et Singapour.

XYI

Cet ami, le 14 août 1870. était arrêté devant un petit arc de triomphe, élevé en pleine campagne en l'honneur d'une veuve restée fidèle à la mémoire de son mari. Gela se passait en pleine Chine, aux portes de Kouy-fou, sur les bords du fleuve Bleu. M. de Sérignanet son compagnon de voyage, Marcel de Brème, déchiffraient laborieusement Tinscription gravée sur cet arc de triomphe :

Tchong tchen pou se eul Kiicn, tchen fou pou se ev.l fou.

Puis, avec l'aide d'un Père de la mission du IIou- Pé, qui voulait bien leur servir de professeur et d'interprète, ils traduisaient non moins laborieusement l'inscription chinoise :

« Un bon sujet ne sert pas deux souverains ; une femme vertueuse ne prend pas deux époux. »

Les deux jeunes gens méditaient cette irréprochable maxime, lorsqu'ils aperçurent sur la route, à deux ou trois cents mètres, Lieou, un de leurs

serviteurs ; il arrivait en courant sur les dalles du chemin, et de loin, triomphalement, agitait en lair un petit ballot de toile goudronnée. C'était un paquet de lettres et de journaux que leur faisait parvenir le consul de France à Chang-haï. Ils avaient quitté cette ville, au commencement du mois de juillet, et, depuis cette époque, ils s'étaient toujours éloignés de la côte, voyageant tantôt en jonque sur le fleuve, tantôt en palanquin sur les routes. Leur projet était de pénétrer jusqu'à Tchong-Kin-fou.

Des lettres de France ! Le ballot fut bien vile éventré. Sérignan se jeta sur une lettre de sa sœur. Marcel sur une lettre de sa mère. Ils les dévorèrent d'abord du regard, puis les lurent lentement, phrase par phrase, mot par mot... Tous les leurs se portaient bien au commencement de juin, car les lettres étaient vieilles de plus de deux mois.

Alors, rassurés, respirant plus à Taise, ils allèrent s'asseoir à l'ombre d'un petit bois de bambous, et, là, procédèrent au dépouillement de leur assez volumineuse correspondance. 11 y avait pour chacun d'eux une dizaine de lettres. Le missionnaire s'était emparé d'une liasse de journaux français, dont le plus récent portait la date du 9 juin. A vingt pas de là, un laboureur en robe bleue retroussée, la queue roulée autour de la tète, les pieds dans l'eau de la rizière, regardait ces trois français qui retrouvaient leur famille, leurs amis leur patrie.

Etienne et Marcel allèrent tout d'abord aux écritures connues, aux écritures aimées... et c'est pour cela que la dernière lettre ouverte par M. de Sérignan fut une lettre dont l'enveloppe ne portait pas de timbre et dont l'adresse était d'une main inconnue... Mais, dès qu'il y eut jeté les yeux, il se leva, s'écriant :

— Marcel ! et vous aussi, mon père...

Le prêtre s'était tenu un peu à l'écart, il se rapprocha.

— Qu'y a-t-il? demanda Marcel.

— La guerre... répondit Sérignan, la guerre déclarée, la guerre commencée entre la France et la Prusse. On se bat peut-être en ce moment sur le Rhin.

On se battait, en effet, ce jour-là, mais ce n'était pas sur le Rhin, c'était sous les murs de Metz.

Les deux jeunes gens n'eurent qu'à se regarder pour se comprendre et se trouver d'accord. Une heure après, ils partaient pour Chang-hai. Ils y arrivèrent seulement le 2 septembre , attendirent pendant cinq jours le départ du bateau des Messageries, et débarquèrent à Marseille le 20 octobre, après la plus cruelle des traversées, car tout le long de la route, à Saigon, à Colombo, à Aden, à Port- Saïd, partout les attendaient des nouvelles affreuses et qui mettaient le désespoir en ces âmes françaises. Enfin, à Marseille, ils apprennent que la guerre n'est pas finie. Ils auront, au moins, la consolation de se battre.

Jean de Brème, le frère de Marcel, avait servi autrefois à Rome comme officier dans les zouaves pontilicaux ; le corps se réorganisait au Mans sous le nom de régiment des volontaires de l'Ouest. Jean de Brème commandait la seconde compagni ) du premier bataillon, et c'est sous ses ordres cji:t les deux jeunes gens allaient servir.

Ils gagnent Tours par Bordeaux. Etienne laiss3 Marcel prendre les devants, court embrasser sa sœur qui habite un château à quelques kilomètres de Tours et part le lendemain matin pour le Mans.

Quarante-huit heures après, il est équipé, et, sous la veste bleue des zouaves, il fait l'exercice sur îa place des Jacobins, en face du théâtre, il est un peu neuf dans le métier ; aussi, pour commencer, travaille-t-il seul sous la direction d'un de ses amis, caporal dans sa compagnie. Tout en exécutant de son mieux des demi-tours à droite et des demitours à gauche, Etienne regarde le théâtre. 11 pense à César Lemuche, à Clémentine Lemuche et surtout à une charmante fille qui a joué la comédie dans cette salle. Il ignore ce qu'elle est devenue. Il n'a pas encore eu le temps d'aller voir sa vieille gouvernante. S'il avait quitté Chang-haï vingtquatre heures plus tard, il aurait reçu la lettre i!ans laquelle mademoiselle Lemuche lui racontait ijue leur petite Criquette était venue leur demander asile.

A six heures, libre de tout service, il va sonner à la petite porte de la maison de l'avenue de Pa-

ris. La bonne du père Lemucbe était sortie. Criquette travaillait seule dans le salon. Elle vient ouvrir sans lumière. La nuit est très noire ; elle ne voit rien qu'une silhouette de soldat se dessinant dans l'ombre.

— Que demandez-vous, mon ami? dit-elle.

Mais il a reconnu la voix de la jeune fille.

— Vous ici, mademoiselle!

Elle aussi le reconnaît et lui tend les deux mains.

— Ahl comme mademoiselle Clémentine va être heureuse! Elle est dans sa chambre, je vais la prévenir.

. Mais il n'a pas lâché les mains de Criquette.

— Tout à l'heure, dit-il, tout à l'heure... laissezmoi d'abord vous voir un peu... Je suis si content de vous retrouver ici!...

Il Tentraîne dans le salon... Il la regarde.

— Tous me trouvez changée?

— Oui.

— J'ai eu de grands chagrins. Il m'a quittée. 11 ne m'aimait plus.

— Il ne vous aimait plus!

— C'est ainsi...

— Mais alors un autre a le droit de vous aimer, le droit de vous le dire.

— Non... non... non, personne n'a ce droit-là... Et si j'ai consenti à ne pas prévenir tout de suite mademoiselle Clémentine , c'est parce que j'ai pensé qu'en effet une explication entre nous deux était nécessaire.

— Une explication! Pourquoi?J'avais commencé à vous aimer il y a deux ans, laissez-moi continuer...

— C'est cela que je ne veux pas, et vous allez me comprendre... Triste, délaissée, je suis venue ici... J'ai beaucoup souffert. Je suis un peu moins malheureuse aujourd'hui, et puis, d'ailleurs, on assiste à tant de choses désolantes qu'on n'a guère le temps de souffrir pour son propre compte... Par qui j'ai été recueillie dans ma détresse, par quelle excellente et honnête femme, vous le savez mieux que personne. Elle me traite comme son enfant. Elle me disait encore, ici même, ce matin : « Tu es ma fille. » Elle aussi maintenant me tutoie, comme son frère. Eh bien ! vous devez comprendre quels devoirs une telle situation nous impose à tous les deux...

— Oui, je le comprends...

— J'en étais bien sûre. Je vais chercher mademoiselle Clémentine.

Etienne de Sérignan ne quitta le Mans que le 10 novembre, pour aller avec les deux premiers bataillons des volontaires de l'Ouest au-devant des Prussiens. Jusque-là, presque tous les soirs, il vint passer une heure ou deux dans la petite maison du père Lemuche, mais il tint la promesse faite jamais Criquette ne fut gênée par un de ses regards : ni par une de ses paroles.

Il vint comme à l'ordinaire la veille de son départ ; il devait se mettre en route le lendemain

matin à cinq heures ; il leur fît à tous les trois ses adieux. Il embrassa mademoiselle Lemuche, puis il tendit la main à Griquette.

— Embrassez-la donc, dit brusquement Glémen tine qui avait des larmes plein les yeux.

Il l'embrassa.

Douze jours après, le 2 décembre, dans la charge héroïque de Loigny, tomba pour ne pas se relever l'un de ces deux jeunes gens qui, trois mois aupa- . ravant, s'amusaient à déchiffrer l'inscription de l'arc de triomphe de la veuve de Kouy-fou. C'était Marcel de Brème. Etienne n'avait pas été blessé ; il creusa lui-même, le soir, à Patay, sous la neige, au milieu d'un champ, la sépulture de son ami d'enfance, de son compagnon de jeunesse.

Le 1^" bataillon des zouaves était réduit à cent cinquante hommes, à peu près sans cadres, dans un dénùment absolu, hors d'état de tenir campagne. Us battirent en retraite à peu près au hasard, refoulés par les masses pius-iennes. On les envoya se reformer à Poitiers, de là à Tours, et enfin, dans la journée du 23 décembre, un train les transporta au Mans. C'est dans cette ville que se rassemblait de toutes parts, sous le commandement du génér.il Chanzy, cette foule de cent cinquante mille hommes qui devait être la dernière armée de la France.

On expédia ce jour-là, de Tours sur le Mans, plus de vingt trains miUtaires qui n'avançaient que bien lentement, sans cesse arrêtés par l'encombrement de ia voie. Entassés depuis sept heures du matin

dans des wagons de marchandises, les zouaves n'arrivèrent au Mans qu'à la nuit tombante, brisés de fatigue, glacés par le froid, mourant de faim.

Sous la direction de deux sœurs de charité, une ambulance avait été installée dans la plus grande des salles d'attente de la gare ; les blessés et les malades, en descendant du train, pouvaient ainsi recevoir les premiers secours. Des dames de la ville étaient venues offrir leur assistance, et, parmi ces inllrmières improvisées, la plus active, la plus douce, la plus courageuse, c'était Criquette. Elle passait là toutes ses journées et ses nuits quelquefois. Mademoiselle Lemuche était bien souvent obligée de venir la chercher pour la forcer à rentrer et à se reposer.

L'une des sœurs avait pris Criquette en grande tendresse :

— Vous étiez faite, lui dit-elle un jour, pour être religieuse.

— J'y ai pensé autrefois, ma sœur, répondit-elle, mais ma vie n'a pas tourné de ce côté-là. Je l'ai regretté bien souvent.

Au moment où le train amenant les zouaves entrait en gare, Criquette remettait son manteau à un dragon qui venait de passer quelques heures à Tarnbulance ; blessé au bras droit, il ne pouvait sd rhabiller tout seul. Quand il eut son manteau sur les épaules, il dit à Criquette :

— J'avais aussi une cravate de laine.

C'était un vieux cache-nez tout en lambeaux.

Elle le lui enroula et le lui attacha autour du cou. Le dragon la regardait..

— Merci, mademoiselle, merci , vous avez été bien bonne pour moi... Il faut que je m'en aille maintenant à la mairie... Où est-ce, la mairie?

Elle le conduisit jusqu'à la porte de la gare et lui indiqua sa route.

— Merci, mademoiselle, merci.

Il lui tendit la main.

Personne ne lui disait Madame. Tous l'appelaient Mademoiselle. Avec son visage amaigri et pâli, qui faisait ses yeux plus grands et plus brillants encore, elle avait, malgré ses vingt et un ans, toujours l'air d'une jeune fille, presque d'une enfant.

Elle allait rentrer à l'ambulance quand elle entendit cette phrase :

— Voilà les zouaves pontificaux qui arrivent... Les zouaves... et parmi eux, sans doute, M. de

Sérignan. Elle avait reçu de lui deux lettres de quelques lignes... la première datée de Meung, vingt-quatre heures après le combat de Patay, la seconde de Tours... Mais elle avait reçu une autre lettre, de Paris, celle-là, une de ces pauvres petites lettres que les ballons jetaient sur la province, encore humides des brouillards du ciel... Pascal ui avait écrit.

Criquette alla sur le quai et reconnut aussitôt les manteaux bleus des zouaves. Raidis par le froid, gênés par leurs fusils et par leurs sacs, ils descendaient péniblement un à un.

Elle aperçoit M. de Sérignan dans l'encadrement delà portière d'un wagon... Lui aussi la voit, et c'est sur elle qu'il s'appuie pour descendre, car il est obligé de s'appuyer...

— Vous tremblez, lui dit-elle.

— Un peu de fièvre... ce n'est rien... Mais comment êtes-vous là?

— Pour vous recevoir... et pour vous soigner si vous souffrez... Venez... venez... je vais vous expliquer.

11 y avait un poêle dans un coin de la salle de l'ambulance et des bancs autour de ce poêle. Elle le conduisit jusque-là, le fît asseoir et revint, quelques instants après, avec un grand bol de bouillon. Et lui, sans une parole, se mit à boire, lentement, appuyé contre le mur. Elle se tenait debout près de lui.

— Ne dites rien... buvez... Reposez-vous... réchauffez-vous.

Ce n'était, en effet, qu'un malaise qui, très vite, se dissipa, et la présence de Criquette ne fut certainement pas étrangère à cette prompte guérison. D'autres soldats étaient venus et se tenaient silencieux autour du poêle.

— Je suis mieux, lui dit-il, je suis bien.

— Que comptez-vous faire? Où allez- vous?

— Notre bataillon doit être caserne dans la ville, à Sainte-Croix, mais j'ai demandé une permission de vingt-quatre heures. Je passerai cette journée chez moi, à Louvercy. J'ai écrit hier, de Tours, à

mon régisseur, pour lui demander de venir me chercher en voiture... A-t-il reçu ma lettre?

— Je vais voir s'il est là...

— Tout à l'heure... attendez... donnez-moi quel Cjues instants... Je suis si heureux de vous revoirl

— Et moi aussi je suis bien heureuse !

Oui, bienheureuse... trop heureuse même! Elle étire sa main, qui s'est oubliée très doucement dans la main de M. de Sérignan. Elle sent qu'elle doit résister à l'émotion qui la pénètre, au trouble qui la gagne. Elle sent qu'elle a quelque chose à dire, et courageusement elle parle.

— Pendant votre absence, j'ai reçu une lettre de lui

— Où est-il?

— A Paris.

— Et que vous a-t-il écrit ?

— Qu'il m'aime toujours, qu'il n'a jamais aimé que moi, qu'il ne pourra vivre sans moi... Il me supplie de lui pardonner... Dès qu'il pourra venir, il viendra...

— Et que ferez-vous alors!...

— Mais s'il est malheureux, s'il est seul, comment pourrais-je le repousser, lui qui ne m'a pas repoussée quand j'étais seule et malheureuse? Comment pourrais-je ne pas pardonner?

L'arrivée du régisseur mit fin brusquement à leur entretien; depuis un quart d'heure il était à la recherche de M. de Sérignan, sans pouvoir le rencontrer au milieu de l'encombrement de la gare.

Criquelte reste seule et reprend aussitôt son service dans l'ambulance, mais sans pouvoir échapper à l'obsession qui la déchire. Elle se demande s'il y aura encore un peu de bonheur dans sa vie, et qui lui donnera ce bonheur. Celui qui est là-bas à Paris et qui a été tout pour elle autrefois?... Ou celui qu'elle vient de revoir et qui a pris une si grande place dans sa pensée?

Ce doute même n'estil pas la plus précise, la plus impitoyable des réponses? Du moment qu'elle délibère, ce n'est plus Pascal qu'elle aime ; après l'avoir tant aimé, l'aimer moins, c'est ne plus l'aimer. De son père et de sa mère qui étaient des cœurs simples, elle a reçu une âme droite faite pour le devoir et pour l'honneur. Elle a dit un jour à Pascal : « Prends-moi, garde-moi, je suis ta femme. » C'est pour la vie qu'elle s'est donnée... elle n'a pas le droit de se reprendre... Quoi! elle répondrait à Pascal : « Je ne t'aime plus, j'en aime un autre... et cet autre le voici... Tu es pauvre, il est riche. » Jamais une telle parole ne sortira de ses lèvres... Jamais !... jamais! Il lui semble qu'elle ne peut plus être à celui qu'elle a aimé, et qu'elle ne peut pas être à celui qu'elle aime. Elle s'est livrée hardiment, en pleine sécurité de conscience à son premier amour... Mais devant un second amour, sa loyauté et sa pureté se révoltent. Elle entrevoit avec horreur le troisième après le second... Et c'est la vie de Hosita... tantôt quittée, tantôt quittant. Elle n'est pas faite pour une telle existence.

Elle promène ses regards autour d'elle avec une immense pitié pour toutes ces misères et toutes ces douleurs. Elle a déjà passé, à Beauvais, par une crise de ferveur religieuse, et, dans la détresse de son âme, elle voulait rester au couvent, se donner àDieu... C'est le même entraînement aujourd'hui, mais plus noble et plus élevé. Elle est soutenue par une généreuse exaltation de dévouement et de charité. C'est aux pauvres, c'est aux malades qu'elle veut se donner. Ce qui la tente, ce n'est plus une mort anticipée dans le silence du cloître, c'est une vie de sacrifice et d'immolation. Il n'y aura plus de combats en elle et plus de déchirements. Elle n'aura plus à supporter pour son propre compte le poids de l'existence ; ses souffrances disparaîtront et s'abîmeront dans les souffrances des autres.

Pendant les deux semaines qui suivirent, elle revit plusieurs fois M. de Sérignan, le soir, chez mademoiselle Clémentine. Elle osa à peine lui parler, à peine le regarder. Cette émotion lui fut épargnée d'avoir à lui dire adieu encore une fois. C'est dans la nuit du 8 au 9 janvier que le 1" bataillon des zouaves reçut l'ordre de partir au petit jour pour aller prendre position à Yvré-l'Évêque ; il était placé sous les ordres du général Gougeard.

A huit heures du matin, le bataillon sortait, clairons en tête, de la cour de Sainte-Croix, et quatre cents soldats, appartenant presque tous aux plus grandes et aux plus riches familles de France, allaient bivouaquer sur les bords de l'Huisne, près

d'un campement de mobiles bretons. Ils allaient combattre et mourir côte à côte sur les pentes l'Auvours, ceux qui avaient quitté leurs châteaux <t ceux qui avaient quitté leurs chaumières. A tous est dû le même souvenir; à tous, la même reconnaissance.

Le 10 janvier, le général Gougeard, avec les zouaves en tête de colonne, fît un effort dans la direction d'Ardenay. Pendant deux heures, aux environs de la ferme d'Ardenay, on se fusilla dans les bois, à bout portant; on s'aborda dans les champs et jusque sur la route. Les Prussiens durent renoncer à forcer le passage. Le soir, les troupes engagées se reformèrent et, sans précipitation, sans désordre, rentrèrent à Yvré. Le bataillon des zouaves et le bataillon des mobilisés de Lorient avaient cruellement souffert. Cette fois encore, comme à Loigny, M. de Sérignan sortit de l'affaire sans une égratignure.

Le lendemain matin, tout le monde était sous les armes... On sentait que l'heure décisive approchait. Le combat fut d'abord as notre avantage, mais, à deux heures, les colonnes prussiennes gravirent les pentes du plateau d'Auvours et réussirent à en débusquer la division chargée de le défendre.

Les zouaves attendaient dans le village, les faisceaux formés, quand ils virent les troupes françaises redescendre en désordre sur Yvré et venir s'amonceler à l'entrée du petit pont. Protégées par des

arbres, des haies et des buissons, des masses d'infanterie prussienne tenaient et gardaient le plateau. Il fallait le reprendre ou perdre la bataille.

Alors, réunissant un bataillon d'infanterie, deux bataillons de mobilisés et les zouaves pontificaux, le général Gougeard prit lui-même la direction de l'attaque et, s'adressant aux zouaves placés en première ligne :

— Allons, messieurs, leur dit-il, en avant pour Dieu et pour la patrie !

Tous, le général en tête, partirent au pas de charge sous le feu des Prussiens, sans s'arrêter pour y répondre. En route, les zouaves rencontrèrent un bataillon du 10* de chasseurs, demeuré là, inébranlable, au milieu de la déroute : « Vivent les chasseurs î » s'écrient les zouaves. «Vivent les zouaves! )> répondent les chasseurs. Ils s'élancent ensemble et sont bientôt maîtres du plateau. Toutes les positions étaient reprises, mais les deux tiers du bataillon des zouaves gisaient sur la neige.

Etienne de Sérignan n'avait fait que la moitié de cette route jonchée de morts et de blessés. Une balle prussienne l'avait arrêté en chemin. Il reçut comme un coup violent sur le bras droit. La douleur ne fut pas très vive ; « Quelque balle morte, se dit-il, ce n'est rien. » Il continua d'avancer, mais son bras tout à coup tomba. Il voulut le relever, la force lui manqua ; sa main était couverte de sang. Il se sentit défaillir et s'appuya contre un arbre. A vingt pas de là, se trouvait une masure abandon-

née et, près de cette masure, un hangar avec un peu de paille étendue par terre. 11 dut faire un grand effort pour se traîner jusque-lù, tomba, une fois arrivé, et s'évanouit. La balle avait ouvert une veine, une hémorragie violente s'était produite;, elle fut arrêtée brusquement par la syncope. U jour baissait déjà. Sérignan entendait encore vaguement les clairons sonner la charge sur les pentes d'Auvours... Puis bientôt il n'entendit plus rien... et resta là, oublié, abandonné, sous ce hangar glacé, dans la nuit.

C'est là que Sérignan fut trouvé, une heure après, par un brancardier qui, lanterne en main, fouillait le terrain, cherchant les blessés. Il appela son camarade.

— En voilà un, dit-il.

— Où ça?

— Souscehangar... Ah! ce n'est pas un blessé... c'est un mort. . . Il ne bouge plus.

— Non, il n'est pas mort... Ses doigts viennent de remuer un peu. Soulevons-le...

Sérignan murmura :

— A boire... à boire...

Ils le placèrent sur le brancard et le portèrent à l'ambulance qui avait été installée à Yvré, dans les salles de l'école des sœurs. Au moment où ils arrivèrent, deux blessés sortaient de l'ambulance, deux zouaves atteints, l'un à l'épaule, l'autre à la main. Ils étaient venus se faire panser et se préparaient à monter dans une voiture qui allait les

ramener au Mans. Ils reconnurent Sérignan, lui prirent la main, lui parlèrent... Pas un mot, pas un mouvement... Ils le crurent mort et partirent. Quand ils descendirent de voiture au Mans dans la cour de Sainte-Croix, ils furent entourés par une foule anxieuse de parents et d'amis qui, de toutes parts, leur jetaient des noms. Griquette était là; elle put, non sans peine, s'approcher de l'un des blessés.

— M. de Sérignan? lui dit-elle.

— Sérignan!...

Il allait ajouter : Il est mort... Mais les yeux de Griquette étaient attachés sur lui avec une si douloureuse avidité, que cette cruelle réponse s'arrêta dans sa gorge.

— Il a été blessé, dit-il.

— Grièvement?

— J'en ai peur.

— Tous l'avez vu?

— On l'a apporté devant moi à l'ambulance.

— Quelle ambulance?

— Chez les sœurs, à Yvré...

Grièvement blessé, chez les sœurs, à Yvré... Griquette reste là pensive, pendant quelques instants, puis, rapidement, elle se dirige du côté de l'avenue de Paris... Il est sept heures du soir, Clémentine sait que Griquette est allée à Sainte-Croix, et, dès qu'elle l'aperçoit :

— As-tu appris quelque chose?

— Non, rien. . . mais je vous demande la permission de repartir tout de suite. Il y a beaucoup de

blessés à la gare... j'ai promis aux sœurs de passer la nuit avec elles.

— Mais tu n'as pas dîné...

— Je n'ai pas faim... Je vous en prie, ne me recnez pas.

— Tu vas te tuer de fatigue.

— Moi? jamais je ne me suis mieux portée. Elle monte dans sa chambre, se couvre le plus

chaudement possible, car le froid est terrible ; elle part, cinq minutes après, enveloppée dans un grand manteau, un gros tricot de laine noire enroulé autour de la tête.

Elle va à Yvré... Mais, dès les premiers pas, elle est arrêtée aux portes de la ville. 11 y a là un tumulte et une confusion indescriptibles. Des soldats isolés, des charrettes remplies de blessés, d'autres pleines de meubles, des femmes avec des enfants dans les bras, des paysans poussantdevant eux des bestiaux, la guerre enfin et l'invasion.

Une vingtaine de gardes nationaux sont installés à la barrière; ils interrogent ceux qui veulent entrer, exigent des laissez-passer de ceux qui veulent sortir. Et lorsque Griquette se présente, un de ces hommes lui dit :

— Votre laissez-passer?

— Je n'en ai pas.

— Allez à la mairie en chercher un.

— Oh! ne m'empêchez pas... Je vais à Yvré... C'est mon... mon frère... Il a été blessé... Il est à l'ambulance chez les sœurs.

— Et vous allez ainsi toute seule?

— Oh I je connais bien la route et je n'ai paa peur... Je vous en supplie... je vous en supplie..

11 s'écarte... elle passe... Oui, elle connaît la route. . . Ce chemin d'Yvré ! . . . pendant trois ans, que de fois elle Ta parcouru, joyeuse, au bras de Pascal, à Tombre de ces peupliers qui se dressent maintenant devant elle comme de grands fantômes, dans la nuit î Elle est seule à marcher dans la direction d'Yvré et se heurte à tout un flot de soldats débandés. Dans le nombre, il en est beaucoup qui, blessés, se traînant péniblement, de temps en temps s'arrêtent et s'appuient contre les arbres pour retrouver des forces et reprendre haleine. Il en est aussi qui, épuisés, incapables d'un plus long effort, brûlés par la fièvre, tenaillés par leurs blessures, se laissent tomber au milieu du chemin, n'importe où, sur la neige durcie, et restent là sans un mouvement, sans une pensée, inertes, anéantis, à demi morts. Ils se laisseraient écraser par les voitures et piétiner par les chevaux, si leurs camarades ne les relevaient pas et n'allaient pas les déposer contre un talus, à la lisière d'un champ. Puis ils partent, les laissant là, à la grâce de Dieu

Chacun ne pense qu'à soi et personne ne s'occupe de Criquette. Les six kilomètres qui séparent les faubourgs du Mans des premières maison d'Yvré, elle les fait d'un seul trait, presque tou jours en courant. Elle sait que la maison des sœur est à gauche sur la route, avant l'église... Elle se

rappelle s'être arrêtée là un jour avec Pascal pour voir les enfants sortir de l'école. Ils ont même causé avec une petiote très gentille, qui avait de grands yeux bleus et des cheveux blonds ébouriffés. A chaque pas, d'ailleurs, tout le long du chemin, elle a été assaillie par les souvenirs des jours d'autrefois, des jours de bonheur et d'amour.

Voici la maison des sœurs. Toutes les fenêtres sont éclairées... Un groupe assez nombreux de soldats se tient devant la porte, et parmi ces hommes, des zouaves. Alors une angoisse la saisit... S'il était mort I Elle n'avait pas encore pensé à cela, qu'il a eu le temps de mourir depuis deux heures.

Elle s'adresse à un des zouaves :

— Je cherche un blessé, lui dit-elle, un des vôtres, M. de Sérignan...

— Sérignan... Il est là, dans une petite salle à droite en entrant.

— Comment va-t-il?

— Mieux... beaucoup mieux...

Les deux grandes salles de l'école étaient absolument pleines, au moment où M. de Sérignan a été apporté à l'ambulance. On l'avait déposé sur de la paille, dans une petite chambre au rezde-chaussée... Il était presque aussitôt sorti de son évanouissement. Un chirurgien avait coupé l'une des manches de sa veste et fait un premier pansement. La blessure n'était pas grave. Une balle avait traversé Tavant-bras de bas en haut en contournant

l'os, mais sans le casser et sans rencontrer d'artère. Seule, une grosse veine avait été ouverte. Le pansement terminé, on avait laissé le blessé sur la paille, tout habillé, avec son grand manteau bleu sur le corps. La pièce était éclairée par une chan délie fumeuse plantée dans une bouteille... Sérignan était là, les yeux fermés, dans une sorte de somnolence, de torpeur, d'anéantissement de tout son être.

Au moment de l'arrivée de Criquette, il promenait sa main gauche sur son corps avec des gestes vagues et incertains... Il cherchait évidemment quelque chose.

Criquette se penche vers lui :

— Que voulez-vous? lui dit-elle.

— Ma gourde... répond-il d'une voix faible... ma gourde... il me restait un peu d'eau-de-vie...

— Où était-elle?

— Où elle était?... Je crois... dans une des poches de mon manteau.

Criquette trouve la gourde, la débouche et la lui met sur les lèvres.

— Merci, ma sœur, merci...

Une des sœurs de l'école, un quart d'heure auparavant, lui avait donné à boire. Réchauffé par cette gorgée d'eau-de-vie, Sérignan se réveille, redresse un peu la tête, regarde autour de lui et voit deux grands yeux noirs qui lui parlent et lui sourient doucement.

»- Vous?... Est-ce que c'est vous?

— Oni. c ^t moi... Je suis toujours là, vous le savez bien, quand vous souffrez.

— Nous sommes donc au Mans, dans l'ambulance de la gare?

— Non... Vous êtes à Yvré... Mais ne vous fatiguez pas, ne cherchez pas à comprendre... Vous avez été blessé très légèrement... Reposez-vous... fâchez de dormir un peu.

— Alors, asseyez-vous là... près de moi.

Il lui prend la main, elle se laisse tomber par terre, à côté de lui, sur la paille qui couvrait tout le carreau de la chambre.

— Je ne dirai rien... Mais parlez-moi... parlezmoi... que j'entende seulement votre voix... Comment êtes-vous là?

Elle lui raconte qu'elle était allée à Sainte-Croix, pour tâcher d'avoir de ses nouvelles, et qu'elle a appris d'un de ses camarades qu'il était à l'ambulance d'Yvré.

— Et vous êtes venue pour moi, venue seule... dans la nuit... Ah! ma chère enfant!... ma chère enfant !...

Il tenait appuyée contre ses lèvres la main de Criquette, et, sur cette main, se mêlant à ses baisers, glissent lentement des larmes qui tombent d^ ses yeux. Et tous deux restent ainsi longtemps très longtemps, dans un silence plus éloquent et plus nassionné que toutes les paroles de la terre.

Vers le milieu de la nuit, comme son bras le ïaisait souffrir, Criquette va chercher de l'eau tiède

et des bandes : elle-même, avec bear «up d'adresse et de légèreté, lave et panse sa blessure.

— Vous voyez, lui dit-elle en souriant, je ne suis pas une trop mauvaise infirmière. J'ai manqué ma vocation... sœur de charité. J'étais faite pour cela plutôt que pour le théâtre... Je vous le disais, l'autre jour; vous n'avez pas voulu me croire... Me croirez-vous, maintenant?

Le jour vint, mais un jour gris et sombre sous un ciel encore plein de neige. Le combat recommença devant Yvré ; les Prussiens tentèrent de forcer le passage de la rivière.

— On se bat tout près d'ici, dit Sérignan à Criquette : vous pourriez peut-être encore retourner au Mans... Je veux que vous partiez.

— Je ne vous abandonnerai pas, répondit-elle. Très vive d'abord, la fusillade se ralentissait et

s'éloignait, lorsque le chirurgien de l'ambulance entra vers neuf heures dans la pièce où se trouvait Sérignan.

— Eh bien, lui dit-il, vous êtes mieux?

— Oui, beaucoup mieux... mais que se passe-t-il?

— Les Prussiens ont voulu traverser la rivière ; ils ont été repoussés et rejetés au delà du chemin de fer.

— Alors nos affaires vont Men?

— De ce côté, oui... m as ailleurs, non. Nous avons été débordés à droite du côté de Pontheae , on vient de recevoir l'ordre de battre en retraite sur Alençon.

— Et les blessés?

— Les blessés... Ceux qui pourront se lever et marcher vont tâcher de gagner le Mans. Les autres resteront ici... Je n'ai pas une voiture à ma disposition. Il n'y a plus une charrette dans le village.

— Alors il faut que je puisse marcher.

— N'essayez pas... vous ne pourrez pas. Sérignan fit un effort pour se redresser, et retomba tout aussitôt, défaillant.

— Voilà comment vous pouvez marcher, dit le chirurgien.

— Mais, demanda Criquette, en voiture serait-il transportable ? Y aurait-il quelque danger ?

— Danger... non... en le couvrant beaucoup... Il fait un froid épouvantable... Mais je vous répète qu'il n'y a pas de voiture.

— J'en trouverai peut-être une.

Quelques minutes après, malgré les prières et les supplications de Sérignan, Criquette partait encore une fois^ seule, à pied.

Deux grandes fermes dépendaient du domaine de Louvercy, et Tune de ces fermes, les Fontenilles, se trouvait entre le château et Yvré-rÉvèque, à deux kilomètres du village. Criquette était allée plusieurs fois aux Fontenilles avec mademoiselle Clémentine, qui se considérait un peu comme chez elle sur les terres de M. de Sérignan, et qui en faisait volontiers les honneurs. D'ailleurs, les fermiers des Fontenilles, le père et la mèreBrunet,

étaient de vieux amis de mademoiselle Lemuche.

Criquette connaissait bien les chemins de traverse qui, d'Yvré, pouvaient, en une demi-heure de marche, la conduire à la ferme. Là elle trouverait une voiture. Elle ne voulait pas qu'il tombât aux mains des Prussiens, elle voulait le ramener chez lui, à Louvercy, et alors seulement elle aurait accompli sa tâche.

Elle partit donc ; mais, dès les premiers pas, elle sentit une affreuse lassitude. C'était trop de fatigue pour cette frêle et délicate créature. Le chemin était accidenté, le sol glissant; Criquette rencontra une montée très rude et dut s'arrêter, pendant quelques instants, pour reprendre haleine. Elle se sentait à la fois brûlante et glacée. Une légère douleur, par moments, la prenait dans le côté et lui coupait brusquement la respiration ; son courage et son énergie, malgré tout, ne faiblissaient pas.

Elle arriva. La barrière de la ferme était solidement cadenassée. Criquette voyait, dans la brume, les vastes bâtiments qui entouraient la cour; toutes les portes et toutes les fenêtres étaient fermées.,. Aucun mouvement... Pas un être vivant... Criquette appelle... Rien ! Elle appelle de toutes ses forces, mais chaque fois qu'elle crie : « Monsieur Brunetî monsieur Brunet ! », c'est comme un déchirement dans sa poitrine oppressée... Et rien... rien encore !

Que va-t-elle devenir, si la ferme est abandon née? Ses membres sont comme rompus et brisés...

Jamais elle ne pourra retourner à pied à Yvré Elle fait un nouvel effort pour jeter encore ce cri ; a Monsieur Brunet! monsieur Brunet! », et elhreste là, d'une main se cramponnant à la barrière, pour ne pas tomber, et de l'autre agitant son mouchoir.

Cependant, un léger bruit s'est fait entendre dans ce silence de mort. C'est une fenêtre qui s'entr'ouvre. Brunet n'a pas quitté les Fontenilles ; mais, seul avec sa femme et sa fille de ferme — ses deux fils sont à l'armée, — il s'est barricadé dans la maison. Il regarde, et, voyant cette femme qui appelle à son aide, il arrive.

Toutes ses voitures, tous ses chevaux ont été réquisitionnés. Il ne lui reste plus qu'une charrette hors de service et un vieux cheval fourbu ; mais la course n'est pas longue des Fontenilles à Yvré et d'Yvré à Louvercy: la voiture pourra bien rouler et le cheval marcher au pas pendant deux heures.

Madame Brunet fait flamber un grand feu, et Criquette ranimée, reprenant confiance, retrouve un peu de chaleur et de force. Elle ne prend d'ailleurs que quelques minutes de repos'; il n'y a pas un instant à perdre. Elle fait mettre dans la charrette un matelas et des couvertures. Enfoui dans sa limousiue, un gros bonnet fourré sur les oreilles, Brunet s'installe sur le siège ; Criquette s'assied dans la voiture sous uue vieille bâche toute déchirée ; elle se blottit sous les couvertures

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et ne soufFre pas trop du froid pendant ce premier voyage.

Mais, une heure après, c'est M. de Sérignan qui a pris sa place au fond de la charrette. Il a perdu connaissance au moment où deux infirmiers le transportaient dans la voiture. Criquette a rassemblé sur lui toutes les couvertures, mais l'évanouissement se prolonge. Tâcher de le garantir du froid, c'est ce que le chirurgien a, par-dessus tout, recummandé à Criquette. Alors elle ôte son manteau, pendant que Brunet ôte sa limousine; et le manteau et la limousine viennent s'ajouter à cette montagne de couvertures qui enveloppent déjà Sérignan.

Assise dans cette voiture ouverte à tous les vents, Criquette se sent pénétrée d'un froid glacial, en même temps que, par accès, de grands frissons la traversent , suivis de brusques traînées de chaleur qui mettent dans sa poitrine un sentiment de brûlure... et Timpression du froid est ensuite plus douloureuse et plus dure.

Sérignan revient à lui lentement, très lentement... Il sourit à Criquette, il glisse un de ses bras hors des couvertures, il cherche et trouve une des mains de la pauvre enfant qui, en ce moment, est secouée par un de ces longs frissonnements; elle est agitée par un mouvement convulsif ; sa main tremble; ses dents s'entre-choquent... Et Sérignan s'aperçoit qu'elle s'est dépouillée de son manteau pour l'en couvrir; il l'oblige à le reprendre et à

mettre sur ses épaules la limousine du fermier.

— J'ai eu un peu froid, dit Griquette, mais je vais me réchauffer tout à l'heure... Nous sommes arrivés... Regardez... C'est le château... Je vous ai ramené chez vous... oui... chez vous!... Et je suis si heureuse!... si heureuse!

C'est à peine si elle peut parler. Sa respiration est haletante, elle souffre cruellement, et cependant elle ne dit que la vérité. Elle est heureuse, et c'est bien un sourire da bonheur qui se dessine faiblement sur ses lèvres tremblantes.

La charrette s'arrête dans la cour du château. Le régisseur et des domestiques accourent. Criquette, malgré le mal qui la déchire, a encore le courage de rester debout et de s'occuper de Sérignan qui, effrayé de l'altération de son visage, veut la contraindre à se reposer.

— Ne vous tourmentez pas, lui répond-elle, à cause de moi. On est allé au Mans chercher un médecin et prévenir mademoiselle Clémentine... Dès qu'elle sera là, je me reposerai, je vous le promets... je ne suis pas malade, je vous assure...

Lorsque mademoiselle Lemuche arrive, Criquette va au-devant d'elle et lui dit :

— Il va mieux... beaucoup mieux... Ne soyez pas inquiète...

— Mais toi, mapauvre enfant, qu'est-ce que tu as? -— Ah! moi?... Vous arrivez à temps pour me

remplacer auprès de lui... Je ne peux plus me te nir debout...

Le médecin, après avoir vu Sérignan et Griquette, disait à mademoiselle Lemuche :

— Lui, ce n'est rien, il sera sur pied dans quelques jours; mais elle, c'est autre chose. Elle a une fluxion de poitrine.

Dans la chambre qu elle avait habitée au château pendant trente ans, mademoiselle Lemuche passa huit nuits au chevet du ht de Griquette.

G'était le 20 janvier; depuis le matin, un nuage enveloppait la pensée de Griquette, et parmi les paroles confuses qui sortaient péniblement de ses lèvres , c'est à peine si l'on pouvait distinguer ces lambeaux de phrases :

— La princesse Golibri.. .Blessé... chezles sœurs... A Yvré... J'ai froid... j'ai froid... Un rôle... Il faut un rôle pour Pascal... J'avais un ami à Beauvais... Un gros chien noir... Pierrot... Qu'il vienne... Je voudrais le voir... Le porte-monnaie de Pascal... De l'argent... j'ai de l'argent... J'ai froid... mais lui... il n'a pas froid... Garde-moi... je suis ta femme..

A plusieurs reprises, dans le courant de la jour née, elle regarda César Lemuche.

— Monsieur Lemuche, lui disait-elle, c'est bien vous, monsieur Lemuche?

— Oui, mon enfant, c'est moi.

— Je veux travailler... Mon rôle... vous savez... Sylvia... Il y a une phrase... Gomment faut-il dire : « Oui... Dorante... Oui... Dorant... vous m'aimez... » Ah ! je ne peux pas... je ne peux pas .. Je ne sais plus...

M. de Sérignan s'était fait apporter dans la chambre de Griquette, et c'est à lui qu'elle adressa ses dernières paroles intelligibles :

— Vous aimer tous les deux... je n'aurais pas pu... alors... C'est bien ainsi... Oui, c'est bien...

Griquette ne résista pas à la mort qui lui fut clémente et la prit doucement.

Dans une matinée du mois de mai 1873, un cavalier descendait seul, au pas, le chemin qui conduit à Yvré-l'Évêque, à travers les pentes d'Auvours; ce cavalier, en passant, regarda une masure et un hangar qui se trouvaient à droite, sur la route. Il se rappelait dans quelles circonstances il était allé tomber un soir, évanoui, sous ce hangar... Mais ensuite il ne se rappelait plus rien. Il y avait dans ses souvenirs, dans sa vie, une lacune de quelques heures.

Il continua sa route, traversa le vieux pont jeté sur l'Huisne, suivit la grande rue du village et regarda une autre maison, l'école des sœurs. Là, sa vie recommençait avec ses souvenirs. Il revoyait, penchée sur lui, souriante, avec ses grands yeux, la noble et courageuse enfant qui était venue à son secours, presque jusque sous les balles allemandes.

11 continua encore sa route et arrêta son cheval au bout de quelques minutes. Par-dessus le petit

mur du cimetière, il considérait une tombe. Là, dormait du sommeil éternel celle qui était morte pour lui.

A ce moment — il était onze heures du matin — on placardait à Marseille, sur la façade du Théâtre- Français, une affiche qui portait ces mots :

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