PASCAL
Votre père?
Je suis dit-on, un orphelin Entre les bras de Dieu, etc., etc.
Lerauche était heureux. Une audition, une audition en vers, une audition classique ! Et une excellente audition ! La voix de Griquette était un peu mince, mais d'une charmante et fine sonorité. Elle disait juste, un peu trop juste même, au gré de Lemuche.
— Tu es très intelligente... Seulement tu ne fais pas suffisamment sentir le vers et sonner la rime. Je suis de la vieille école, moi, de l'école de la belle déclamation. C'est de la grande musique, la grande poésie. Il ne faut pas parler les vers, il faut les chanter. Enfin, ce n'est pas mal, pas mal du tout.
— Et vous m'engagez?
— Oh! pas encore, pas encore... Nous ne jouons pas Athalie^ là-bas, au Mans.
11 se mit à fureter dans une liasse de brochures Ihéàtrales placées sur son bureau.
— Voilà l'affaire, dit-il. Le Bonhomme Jadis... Deux jeunes gens qui s'adorent et un vieux qui ^intéresse à leurs amours... Une pièce de circonstance, n'est-il pas vrai?
— Un peu, répondit Criquette.
— Un peu beaucoup.
Puis s'adressant à Pascal :
— Tu sais le rôle d'Octave?
— Je l'ai joué, cet été, à Vichy.
— C'est à merveille. Fais-lui donc travailler le rôle de Jacqueline... et revenez demain à quatre heures... Vous faites décidément, à vous deux, un bien joli petit ménage, et le bonhomme Jadis... le bonhomme Lemuche a grand désir de vous emmener au Mans. Il m'est passé bien des amoureuses et bien des ingénues par les mains depuis trente ans, mais de plus gentille et de plus mignonne que. toi, mon enfant, jamais! Ne t'en va pas encore... Je t'ai dit que j'avais l'habitude de tutoyer mes pensionnaires... Ça n'est pas tout... Quand ces pensionnaires sont de jolies filles, je les embrasse. ^^
Criquette vint à lui souriante. Il lui mit sur les deux joues deux gros baisers, avec l'accolade classique à droite et à gauche, deux vrais baisers de théâtre.
Il est bien rare que le cœur s'égare dans ses pressehtiments. Criquette sortit de là un peu émue,
avec la pensée qu'elle venait de trouver un ami. Elle ne se trompait pas.
Tout le long de la route entre les deux hôtels, Pascal lui raconta la pièce. C'était lui parler d'amour, car cette jolie comédie est un touchant petit poème de tendresse et d'émotion. Ils déjeunèrent seuls, dans la salle à manger de l'hôtel. Criquette avait planté droit devant elle, contre une carafe, la brochure de la pièce... Apprendre un rôle, un vrai rôle, avec Pascal pour professeur! Dans sa joie, elle ne pensait plus à Aurélie, mais voici que tout d'un coup elle rencontra le passage suivant. Le bonhomme Jadis disait à Jacqueline : « Racontez -moi votre histoire. » Et la jeune fille répondait : « Ce n'est pas long. Ma mère est morte comme j'avais douze ans. Mon père s'est remarié avec une méchante femme qui me battait toute la sainte journée... Alors je me suis sauvée de la maison, et je vis comme je peux, en travaillant, sans penser au mal et sans en faire; la voilà, mon histoire ! »
C'était son histoire à elle, à bien peu de chose près. Elle regarda ses poignets, où se voyait encore un peu la marque des mains d'Aur^He. Toute sa joie s'envola... Il était midi... A partir de ce moment, il fallait s'attendre à voir arriver Aurélie.
— Tu ne m'abandonneras pas, Pascal, tu me l'as promis.
— Je te le promets encore...
— J'ai eu tort de lui écrire... Si nous nous sauvions, si nous allions loin, très loin... en Amérique?
— Et mon engagement?... Je n'ai pas le droit de partir.
— C'est vrai.
— Et de l'argent, d'ailleurs?... Il faut de l'argent, beaucoup d'argent pour aller loin...
— C'est vrai... c'est vrai.
Ils attendirent... Ils remontèrent dans la chambre de Pascal, qui était plus grande que celle de Criquette, et plus commode pour répéter avec la mise en scène. Criquette voulait apprendre son rôle et le savoir, le lendemain, tout entier, de la première ligne à la dernière... Le travail l'occuperait, chasserait l'obsession qui commençait à peser sur son esprit.
Elle répéta son rôle, se serrant contre Pascal, se jetant dans ses bias, dès qu'elle entendait un bruit de voiture dans la rue, un bruit de pas dans l'escalier. . . C'est elle I La voilà ! Et ce n'était pas elle. . .
Ainsi se passa la journée tout entière... Comment Aurélie n'arrivait- elle pas? Elle avait peut-être couru chez les magistrats, chez les gens de police Elle ne viendrait pas elle-même... et l'espoir serait perdu pour Criquette de l'attendrir par ses prières ou de l'effrayer par sa résistance. Des hommes allaient se montrer qui, au nom de la loi, s'empareraient d'elle et la ramèneraient à Béarnais, malgré ses pleurs, malgré ses cris.
— S'il en est ainsi, disait-elle à Pascal, tu me uivras, tu me suivras!
Elle se serrait plus étroitement contre lui, senant que son refuge était là, là son amour et là sa vie ! La même angoisse les tenait tous les deux, la même chaleur les pénétrait, le même trouble les gagnait. Ils ne faisaient plus qu'un dans leur inquiétude et dans leur tendresse.
Le jour tomba. Ils n'osèrent pas descendre pour dîrier dans la salle commune. L'approche de la nuit ajoutait à leur émotion; quelque chose de vague pesait sur eux, qui leur paraissait plus redoutable que les plus redoutables prévisions. Ils se firent monter à dîner dans la chambre de Pascal... Mais c'est à peine s'ils touchèrent à ce qu'on leur apporta... Ils allèrent s'asseoir sur le petit divan.
— J'ai peur, disait Griquette.., Faisons quelque chose... Tâchons de répéter.
Elle avait une mémoire merveilleuse, et malgré le trouble de sa pensée, elle avait réussi à se mettre dans la tête presque tout le rôie de Jacqueline. Les phrases, machinalement, sortaient de ses lèvres... Des phrases d'amour... Et Pascal récitait, machinalement aussi, les répliques de son rôle. De temps en temps il baisait doucement les cheveux de Criquette... Elle le regardait avec un sourire... Bientôt ils ne dirent plus rien. Une sorte d'engourdissement les prit, un demi- sommeil dans les bras l'un de l'autre.
CRIOUETTE 241
Un petit coup frappé à la porte les ramena brus quement au sentiment de la réalité. Une des bonnes de l'hôtel apportait une lettre pour Pascal... Criquette regardait avidement l'adresse de la lettre, et dès que la bonne fut sortie :
— C'est d'elle... Je reconnais l'écriture... Ouvre ,. ojvre vite.
Il brisa le cachet, mais sous la première enveloppe s'en trouvait une seconde sur laquelle étaient écrits ces deux mots : Pour elle. Elle contenait la lettre suivante :
« Je ne puis consentir à un tel mariage. Je n'y consentirai jamais. Si vous voulez revenir seule, docile et obéissante, je puis encore pardonner, personne ici ne se doute de votre départ. Si vous ne voulez pas revenir, je ne vous demande qu'une chose et j'ai le droit de vous la demander : Ne reparaissez jamais à Beauvais. Je dirai que vous êtes allée vous jeter dans un couvent à Paris. Vous me comprenez bien. Revenez tout de suite, ou ne revenez jamais.