DE L INSTITUT
— Hep!... Marfi, attendez-moi I... Où allez-vous donc?
— Tiens! c'est vous... Où je vais?... au bout de l'avenue faire une visite.
Ceci avait été répondu d'une voix timbrée gravement — une étrange voix caressante et âpre, vibrant sur des cordes riches — exotisée par un très léger accent indéfinissable et qui semblait tour à tour pincer les mots sèchement ou les laisser glisser avec une lassitude.
Celui des deux hommes qui avait jeté l'interpellation rejoignit l'autre arrêté un moment. Ensemble tous deux reprirent leur chemin identique, mais plus
lentement, et comme si le but vers lequel ils allaient d'un pas vif avant de se réunir, eût maintenant tout à coup perdu de son attirance.
— Voilà cinq minutes que je cours après vous, recommença le premier, vous marchiez comme un Basque... excessivement pressé. Mais vous ne m'avez pas dit chez qui vous alliez, au bout de l'avenue.
— Et vous? fut la réponse laconique, un peu cassante aussi.
— Moi?... chez les Bertheuille.
— Vous les connaissez?... c'est bizarre, je n'en savais rien.
— C'est qu'aussi il y a très peu de temps que je les connais... J'ai valsé avec mademoiselle Bertheuille au bal des Vincelles, il y a eu quinze jours. On m'a présenté au père, naturellement j'ai mis des cartes. J'ai retrouvé la petite à cheval, au Bois, le matin ; nous avons fait ensemble les obstacles du tir aux pigeons... voilà ce que j'appelle une femme qui monte! moucher: étonnante!... Hier, je l'ai vue au cinq heures de madame de Mertens, elle ma dit qu'elle recevait les jeudis... voilà toute l'histoire de nos relations... Vous êtes lié, vous aussi, avec ces gens, n'est-ce pas?... Mais, au fait, c'est chez eux que vous allez, peut-être?
— Oui.
— Eh bien ! alors, homme pour qui toutes les sciences sont sans mystère^ donnez-moi donc des renseignements sur ces individus-là*
— Qui appelez- VOUS ces individus-là?
— Les Bertheuille.
— Vous voulez savoir le chiffre de la dot?
— Horrible idée ! Non, je ne veux jamais savoir le chiffre de la dot... et dans le cas présent moins qu'à lordinaire.
— Pourquoi?
— Écoutez-donc... je ne songe pas en dire du mal... mais vraiment, je suis forcé devons avouer que mademoiselle Bertheuille sort totalement des lignes... un peu banales peut-être, qui pour moi dessinent la femme qu'on épouse.
— On épouse toutes les femmes... Vos maîtresses sont le plus généralement mariées, n'est-ce pas?
— D'accord, mais il y a le cliché, pour ça comme pour tout, et mademoiselle Bertheuille. . .
— Vous avez raison, ce n'est pas ce qu'il vous faut, pas du tout... Vous en êtes amoureux pourtant, je présume?
— Non, mais elle m'amuse. Elle est étrange.
— En effet, très étrange... Eh bien ! que voulezvous savoir d'elle ?
— Oh ! pas d'elle seulement, de son père aussi... Il y a peu de temps qu'ils sont à Paris, n'est-ce pas? D'où sortent-ils tous les deux?
— Du Brésil.
— Tiens ! leur nom n'a pourtant pas l'air de ça, et la petite n'a pas le genre rasta.
— Monsieur Bertheuille est Français. Il est allé jeune au Brésil avec l'idée peu neuve d'improviser une fortune dont il sentait le besoin. Il s est marié là-bas. Son mariage lui a donné en partie cette fortune, il a gagné le reste... Puis il est devenu veuf, et il est rentré en France depuis quatre ans. Voilà.
— Très riche, alors?... Quel âge, la fille?...
— Oui, très riche... Elle a vingt ans.
— Elle est Vf aiment jolie... Et surtout une branche étonnante!... Vous ne trouvez pas?
— Si, je trouve.
— Pourquoi n'est-elle pas mariée encore?
— Peut-être parce qu'elle donne à tous les passants cette même impression d'inquiétude qu'elle vous a donnée... Peut-être aussi parce qu'il lui plaît de ne pas se marier. J'ignore ses raisons..
— Longtemps que vous les connaissez ?
— Oui... extrêmement longtemps.
— C'est là-bas, au Brésil, que vous les avez rencontrés ?
— Oui.
— Le père a un drôle de type... Chic, du reste, mais cocasse... l'air d'un monsieur qui aurait des idées singulières derrière la tête... Dans quoi a-t-il gagné son argent?...
— Les sucres, les cafés...
— Honnêtement, hein ?
— Je le présume... Mais que vous importe?... 11 ne songe probablement pas à vous l'offrir.
— C'est à craindre... On les reçoit dans des maisons propres, n'est-ce pas?
— Je les rencontre chez beaucoup d'amis à moi.
— Oui, évidemment... Je ne m'explique pas comment je n'ai pas remarqué cette petite-là déjà... Il faut que jamais je ne l'aie croisée, car elle est frappante... tout à fait... Est-ce là leur hôtel ? Oui, soixante-quatre... Très bon aspect!
Et il sonnait à une grille de l'avenue du Bois.
Dans le retrait du jardin, l'hôtel, en effet, avait bon air ; quelque chose de simple, de tranquille, d'installé, la physionomie des endroits longuement possédés par les mêmes gens et qui émanent une élégance morale doucement rayonnante.
n y avait les indécises fleurs des commencements de printemps dans ce jardin que traversaient les deux hommes, et, légèrement frottée, comme un glacis aux branches luisantes et violacées des arbres, une sorte de buée d'un vert frais et neuf apparaissait.
Un valet de pied ouvrit la porte, dont les rinceaux de fer forgé protégeaient les pans de glace, et celui des deux venants qui se nommait Marfî, prononça du ton conventionnel que l'on a pour les questions d'avance résolues mais habituellement faites par un souci de forme :
— Mademoiselle Claude est dans la salle d'armes?
— Oui, monsieur.
Et le domestique, ayant achevé de le débarrasser de son pardessus, il traversa le grand hall tran-
quille où aboutissait un escalier à rampe ciselée.
Le valet de pied s'effaça sans annoncer,
Au centre de la large pièce que sabrait la lumière pénétrant par d'énormes baies ouvertes à toutes les orientations, une jeune fille se tenait immobile, en cet instant ; droite, silhouettant sur la soie blanche qui tendait les murs son corps mince et puissant tout ensemble. Elle évoquait le souvenir de certains dessins de la Renaissance où l'œil jouit avec acuité à suivre la coulée sûre d'une ligne enveloppante qui file de la nuque au talon sans hésitation ni repentir, — beau mouvement, fixé-là à jamais, d'une main de grand artiste.
Son torse était sanglé en un plastron de cuir noir qui lui marquait des épaules larges de jeune athlète, et sa taille étroite s'indiquait à peine, tant les hanches faisaient peu de saillie. Sa culotte de satin noir se serrait au-dessus du genou d'un ruban d'or sur les bas de soie noire qui aifirmaietit d'admirables jambes, dont les muscles roulaient par moments sous les mailles sombres en une indication de force. Et ses bras aussi, dans le jersey noir qui les étreignait, s'accentuaient aux biceps d'un renflement qui faisait presque enfantins les poignets très petits où s'agrafaient de longues mains pâles. C'était une grande et magnifique créature de vitalité intense. Dans son immobilité, il y avait quelque chose de l'inquiétante paresse des grands fauves au repos.
— Vous voilà, Marfi ! lança-t-elle d'un ton singu-
lier d'irritation inquiète. Je croyais que nous étions brouillés depuis hier et que vous ne reviendriez jamais ?
— Je n*ai pas le souvenir d'avoir rien formulé de semblable... Vous êtes peut-être brouillée avec moi, mais moi, je ne le suis pas avec vous.
Et prenant la main qu'elle lui tendait avec une nuance d'hésitation, il se courba un peu, et leffleura de ses lèvres en un geste où il y avait plus d'ironie peut-être que de caresse.
Une seconde à peine elle posa sur lui son regard impérieux, puis, tout de suite :
— Très aimable de vous souvenir de mon jeudi, monsieur, dit- elle au jeune homme resté silencieux derrière Marfi.
Et, comme lui aussi esquissait le mouvement de porter à sa bouche les doigts qu'elle offrait, il la sentit raidir subitement son bras et obéit à ce refus muet en lâchant la main qui retomba inerte, distraite, sur les plis amples du satin noir de la culotte d'armes.
Déjà la jeune fille s'était détournée de lui :
— Faisons-nous assaut?
La question avait une sécheresse d'ordre hautain et allait à Marfi rapproché de quelques hommes qui, à trois pas de là, causaient en fumant. Il répondit, une ombre de sourire passant sur sa bouche un peu amère :
— Si cela vous plaît.
— Oui, cela me plaît... Fouchère est déjà éreinté, tous les autres sont abrutis comme à leur ordinaire, et j'ai mon tracassin... Allez vous babiller.
Sans rien ajouter, il sortit. Elle le suivit des yeux, puis demeura pensive, les sourcils surbaissés en une contraction méchante qui durcissait à le rendre méconnaissable son singulier visage de blonde pâle.
Pourtant, si assombrie fût-elle en ce moment par quelque mystérieuse colère, sa délicieuse figure démentait les indices de force virile que donnaient la hautaine perfection de son corps superbe et le feu même de ses yeux gris « mêlés dor et de fer », eût pu dire d'eux aussi le poète. Elle avait la bouche adorablement hésitante, entre-fermée toujours ; les dents éclataient d'une lueur crue sous la lèvre un peu courte. Son menton bref et rond, les fossettes discernables malgré la soucieuse expression qui tirait toute sa face, le modelé tendre du front blanc, le dessin jeune et gai, si l'on peut ainsi dire, de son nez, la soie fraîche de ses cheveux, tout cela faisait une exquise tête d'enfant, une tête où l'on s'étonnait de voir s'allumer cet étrange regard tout au fond duquel, comme en l'ombre secrète de quelque repli sombre, une angoisse par moment passait avec la rapidité d'une fuite.
Elle eut tout à coup un geste très vif, un effleurement nerveux de ses deux mains courant sur son visage et ses cheveux, puis, pirouettant sur ses talons avec la prestesse d'une acrobate, elle dit :
— Tirez-vous bien, monsieur de Bracancourt ?
Ceci s'adressait au jeune homme entré avec Marfi
dans la salle d'armes et en face de qui sa brusque volte l'avait placée :
— Médiocrement, mademoiselle, très médiocrement... Juste ce qu'il faut pour vivre au milieu de gens civilisés avec un nombre ordinaire de chances pour défendre sa peau.
— Vous n'aimez pas l'escrime?
— Pas follement... ça donne trop chaud. Mais je ne vous savais pas la passion de ce genre d'exercice ? Vous ne montrez vos talents qu'un à un.
— Oh ! mes talents!... Ils sont jolis, mes talents!... Assez utiles à un lieutenant de cavalerie, mais à moi, ils ne servent qu'à me faire débiner par tout le monde... ce qui m'est égal d'ailleurs, m empresserai-je d'ajouter, pour vous ôter tout remords de ce que vous avez déjà eu, sans doute, l'occasion de penser et de dire à propos de ma détestable éducation.
— Oh ! comme vous me jugez mal !
— Je ne vous juge pas... Il faut tellement s'intéresser aux gens pour se donner la peine de les juger.
— Et vous ne vous intéressez pas à moi?
— Non, pas du tout.
Elle avait répondu cela avec une indifférence subite qui lui remettait ce masque inquiet et un peu douloureux un moment effacé.
M. de Bracancourt eut un petit rire contraint qui
rameDâ la pensée distraite de la jeune fille. Elle ajouta d'un ton d'excuse gentille :
— Je ne vous connais pas, comment pourriezvous mlntéresser? Quand vous aurear, vous aussi, pris rhabitude de venir tous les jours, nous deviendrons peut-être des amis, et alors je m'occuperai de vous juger.
— Je viendrai, n'en doutez pas. Mais je croyais que vous ne receviez que le jeudi ?
— Pour mes intimes, j'y suis toujours aux fins de journée. Ces gens là-bas, qui fument dans de si jolies attitudes, amènent leurs cigares ou, plutôt, viennent mâcher les miens, sept fois par semaine, à partir de cinq heures. Vous pourrez faire comme eux, si cela vous amuse... Mais, au fait, il faudrait peut-être vous présenter les uns aux autres.
Elle eut un geste impérieux de la main droite vers le groupe des hommes qui, d'une instinctive et déférente impulsion, se déplacèrent et vinrent à elle.
— Voici d'abord monsieur de Fouchère, commença-t-elle, individu dont la grande prétention est de ne penser sur rien conrnie tout le monde et de n'avoir aucun préjugé... il en est rempli, au demeurant, mais les dissimule avec habileté... aime les vers qu'on ne comprend pas et la musique qui endort. Bref, un moderniste, vous voyez ça d'ici... Assez bon garçon, du reste. Je ne me dispute avec lui qu'une fois par jour en moyenne. Celui-là, c'est Tod, Georges Todmer sur ses cartes. Il ^lène à quatre
CRISTAL FÊLÉ ii
comme personne et a pris, depuis longtemps, le parti d'être de mon avis toujom's... Puis, le comte de Trins, un monsieur très chic, vous devez savoir ça : bonne écurie de courses, tireur de pigeons de premier ordre. Je le trouve assez spirituel parce qu'il ne me fait pas la cour... Henri Cuvillier, mon portraitiste breveté... pas de détails sur celui-là, ce serait impoli pour lui et pour vous de supposer que vous puissiez ignorer quelque chose de cet homme glorieux... Pour finir : Jacques d'Aramon, Louis Lamey et Harvey Minton, trois apprentis snobs qui pourraient faire proprement des armes s'ils n'étaient pas des mioches éperdus d'admiration pour euxmêmes... Et maintenant, messieurs, à vous tous je présente monsieur de Bracancourt, personnage dont je ne sais rien encore, sinon qu'il valse bien, qu'il est aimable, et que son tailleur mérite de la considération.
— Je regrette de ne plus avoir à faire la connaissance de Bracancourt, fit à ce moment derrière mademoiselle Bertheuille, la voix railleuse de Marfi rentré depuis quelques secondes dans la pièce en tenue d'escrime. J'eusse aimé obtenir de vous que vous fissiez aussi mon portrait avec un peu de cette séduisante aménité... s*il vous en reste.
Elle ne tourna pas la tète vers lui, et répondit très vite :
— Certainement! je veux bien.
— Dites alors... Mais, pour finir, vous vous pré-
senterez vous même afin que l'heureux Bracancourt soit définitivement et pleinement édifié sur les gens qu'il est appelé à rencontrer dans cette maison.
— Entendu... Nous dirons donc d'abord que vous, Maurice Marfi, spécimen curieux de la race slave, êtes un homme qui sait tout et en profite pour mépriser avec exagération les gens qui ignorent quelque chose, que vous êtes dénué de cœur au point d'en être beau à contempler, que vous n'avez, de votre existence, ni éprouvé une émotion queljconque, ni rien aimé... que vous mettez votre vanité à vivre audessus des sentiments, qu'il n'y a pas d'autre intérêt pour vous que vos cornues et vos outils de dissection, et qu'enfin vous ne tenez à l'humanité que par un tic, une manie qui vous conduit parfois à être absurde et cruel... c'est le besoin de dominer les autres, de leur faire penser des choses qu'ils ne peuvent pas penser et sentir des choses qu'ils ne peuvent pas sentir... J'ajouterai encore que vous ne devez pas avoir un seul ami et que, certainement, jamais une femme, à moins que vous l'ayez hypnotisée, ne vous a dit : je vous aime... Voilà!
— Merci, je suis satisfait, ce portrait est assez ressemblant... Au vôtre maintenant. Dites-nous en toute certitude ce que vous pensez... et ce que nous devons penser, de mademoiselle Claude Bertheuille.
Elle se tourna alors vers lui, lentement. Une émotion travaillait en elle qui encore une fois lui faisait la figure d'une autre âme que celle que l'on pouvait
lui imaginer à celte irradiante : une figure d'être irréparablement blessé au centre de sa sensibilité*
Sa dernière tirade était sortie en saccades, comme inégalement poussée hors d'elle par un bouillonnement intérieur trop fort^ Elle respirait plus vite et, en ses yeux, mouvait un peu de l'anxiété qui prend au cœur les enfants lorsqu'une montée de colère ou de convoitise vient de leur faire commettre un acte trop osé pour leur somme normale de courage.
— Que voulez- vous que je dise de moi? fit-elle avec lenteur. Il n'y a rien à en dire, sinon que je suis une toquée triste, une ignorante bavarde, une coquette que cela ennuie de l'être, une très grande bête enfin qui ne comprend rien à rien... et qui tout de même, conclut-elle avec un rire court et ner veux, va vous faire des bleus épouvantables!.,. Fou chère, passez-moi un fleuret, un très dur... celui qui est là-bas, par terre... Merci... Allons! introublable Marfi, venez sentir le poids de ma main redoutable... Non, pas de masque. Vous n'allez pas tirer à la figure, n'est-ce pas?
Cette scène avait filé en quelques minutes. M. de Bracancourt demeurait silencieux, engourdi dans l'ahurissement où l'avaient jeté les étranges présentations de Claude Bertheuille. Indéniablement, c'était une jeune fille fort bizarre. Et il examinait les autres hommes qui, habitués sans doute à ces allures, n'en marquaient aucun étonnement et gar-
daient la tranquillité satisfaite de geos installés en un lieu confortable.
Marfi et Claude Bertheuille froissaient leurs fleurets maintenant : droits en face l'un de l'autre, croisant des regards devenus durs.
Elle était d'un charme singulier dans les attitudes de l'escrime; rapide, précise en ses gestes, avec des retraites nettes et d'impétueux élans de son corpâ souple. La haute beauté de sa forme paraissait s'épanouir, se dilater, et comme se raconter tout entière. Son jeu avait de rapides développements de mouvement qu'équilibrait en quelque sorte celui de son adversaire, contenu et sûr. On eût dit qu'il l'attendait, la provoquait à la violence par la froide tranquillité de sa garde.
Après quelques battements et quelques feintes, brusquement elle se fendit à fond, magnifique dans cette tension de tout son être, le sang aux joues, les yeux ardents. Marfi avait paré sèchement. Et, comme elle se relevait, il se fendit à son tour et toucha au centre du plastron noir de la jeune fille si durement que le fleuret se courba.
— Touche I jeta Claude d'une voix qui tinta faux, trop haute, et où vibrait un peu de colère.
Elle se mit à tirer rageusement, toute pourpre maintenant. Trois fois, coup sur coup, ce fut elle qui toucha. Puis, d'une parade brutale, Marfi la désarma.
Elle eut un rire qui s'étranglait et, haletante,
reprit le fleuret que Bracancourt très intéressé avait ramassé; et l'assaut recommença.
La nervosité de la jeune fille semblait gagner le savant, le demi-sourire froid qu'il avait gardé jusquelà s'était effacé.
On entendait leurs souffles accourcis, moins par la véhémence des mouvements que par l'excitation qui leur faisait les gestes brusques et violents. Tout le monde se taisait, suivant les jeux, oubliant la beauté de Claude — magnifiée en ce moment — tant cet homme et cette femme cessaient d'être l'homme et la femme particuliers qu'ils étaient et donnaient l'illusion de deux forces abstraites en lutte.
De temps à autre, ils accusaient les coups — en nombre à peu près équivalent, car ils étaient d'égale force, quoique d'école très différente. Une dernière fois, Claude se fendit à fond et brisa son fleuret sur les côtes de Marfi.
— Assez! dit-elle, en jetant le tronçon de l'arme qui lui restait à la main. Je suis fatiguée... Et vous?
— Je pense que la politesse m'oblige à vous dire que je le suis aussi... Alors, c'est fini? Je ne suis pas forcé de rester en tenue d'armes, j'imagine?
— Non... ni vous non plus, Fouchère. Assez pour aujourd'hui. Allez vous remettre en homme du monde, ça vous fera plaisir, hein?
— Non, j'aime assez le plastron comme tenue de visite, répondit M. de Fouchère.
— Vous n'êtes pas beaucoup plus mal comme ça qu'autrement, vous savez, dit-elle avec un air de conviction.
Le jeune homme se mit à rire et sortit avec Marfi:
— Je vais prendre une minute de douche. Vous permettez, messieurs?... Racontez-vous des histoires en m'attendant... Cane sera pas long!
Elle disparut derrière une portière, qu'elle rejeta d'un geste brusque.
Ce ne fut pas long, en effet. Au bout d'un quart d'heure, la molle conversation tentée par Bracancourt avec les habitués des cinq heures de mademoiselle Bertheuille fut interrompue par la brusque entrée de la jeune fille en costume de drap marquant la longue taille étroite, la forme délicate et très féminine du buste tout à l'heure lacé dans le plastron d'armes. Elle sentait la verveine. L'eau froide dont elle venait d'être cinglée avait revivifié son teint et mis le feu à ses yeux gris.
Bracancourt s'avança, très empressé.
— Je suis dans l'admiration, commença-t-il, vous tirez merveilleusement...
— Ne dites donc pas de bêtises, répondit-elle avec un peu de brusquerie. J'ai fait très mal, aujourd'hui. N est-ce pas Tod?
— Moins bien que d'habitude, certainement, acquiesça l'interpellé.
— Tandis que Marfi était tout à fait en forme,
fit à son tour Tun des très jeunes gens qu'elle avait catalogués « apprentis snobs d.
— Oui, mais vous avez eu un trompement de fer épatant, affirma Henri Cuvillier. Cependant, d'une façon générale, vous aviez mieux tiré avec Fouchère.
— Naturellement... Fouchère me ménage tout le temps, et rien ne peut m'agacer davantage.
— Tandis que Marfi?... suggéra M. de Bracancourt.
— Oh! Marfi ne me ménage jamais... Savez- vous, fit-elle après avoir un peu songé, je crois qu'il me hait.
— Quelle idée! s'écria quelqu'un.
Puis, tout de suite, la conversation revint à l'escrime et tourna en discussion.
Claude s'était étendue sur un divan de soie blanche où filaient des traînées de feuillage d'or et d'argent. Lassée, songeuse, dénuée de toutes ses énergies vivaces des minutes précédentes, elle disait de rares paroles.
M. de Bracancourt la contemplait, très attentif. Lui aussi parlait peu, tout occupé d'arranger un point d'avenir où Claude Bertheuille, mariée à un quelconque, serait pour lui un flirt de choix.
— Sonnez pour le thé, Tod, s'il vous plaît, ditelle tout à coup en sortant de ses rêvasseries.
Puis, avec une gaieté ranimée :
— J'ai oublié de vous présenter le personnage le plus intéressant de toute ma ménagerie, dit-elle.
Aimez- VOUS les chiens, monsieur de Bracancourt?
— Je peux aimer des chiens, répondit M. de Bracancourt, mais je suis sans passion pour l'espèce.
— Eh bieni je compte que vous aimerez Germain, car c'est un individu suave, tout simplement,
— Tiens! c'est vrai. Où est-il donc cet excellent Germain? on ne l'a pas vu aujourd'hui, dit le comte de Trins. Pas souffrant, j'espère?
— Non, mais il avait son spleen tantôt. Alors je n'ai pas voulu lui infliger votre conversation... 11 est là-bas sous sa table.
Elle siffla.
D'un angle de la pièce bondit un paquet de poils gris, hérissé, informe, qui vint rouler sur la jeune fille après une série de sauts convulsifs.
C'était un très affreux chien, de race indécise, doué de crins sauvages, de pattes trop courtes, d'une queue en trompette, d'un nez retroussé insolemment et d'yeux très semblables à des topazes brûlées — conscients et rapides comme certains yeux humains.
— Germain, regardez ce monsieur. Comment le trouvez-vous? dit mademoiselle Bertheuille en indiquant Bracancourt.
Le chien examina attentivement le personnage ainsi présenté, vira autour de lui, le renifla d'un air dénigrant, puis lui tourna le dos avec une insouciance quelque peu méprisante.
— Je crains, qu'il ne me trouve mal, observa M. de Bracancourt.
— Ohl non, vous exagérez... S'il vous trouvait mal, il vous aurait mordu, répondit Claude avec tranquillité.
— Ah ! il mord?
— Oui, volontiers... Ne vous reculez pas avec cet air épouvanté, s'il avait eu le goût de vous mordre, ce serait déjà fait. Vous lui êtes indifférent, voilà tout... Il est très réservé dans ses affections, très difficile. De tous les gens qui viennent ici, il n'y a que Fouchère pour qui il ait de la tendresse.
— Et Marfi?
— U Texècre... Marfi a voulu essayer sur lui son système de domptage des volontés... ça n'a pas du tout réussi. Germain est un monsieur à qui on ne fait pas croire des choses, n'est-ce pas mon vieux Germain chéri?
Et elle embrassa le chien sur le front avec une tendresse violente.
— Est-ce que vous le trouvez joli ? interrogea avec précaution M. de Bracancourt.
— (jermain est au-dessus de la beauté, fit gravement le comte de Trins. Ce n'est pas une forme, c'est une âme... Il faudra bien vous pénétrer de cette idée, monsieur, si vous comptez venir souvent ici.
On avait apporté le thé. Claude se souleva lentement du divan et se mit à servir ses hôtes. Tout à coup, elle posa la tasse qu'elle tenait, et, avec une exclamation joyeuse de sympathie:
— Élianel... tu es gentille d'être venue I
Une femme entrait, mettant dans Tair de la pièce un parfum fort et sourd qui paraissait flotter devant elle. Pas jolie, trop petite, trop maigre, avec des yeux trop longs qui paraissaient déplacer les traits minces de sa figure et déborder de tous les côtés à la fois — de ces yeux singuliers, comme en ont les statues de la vieille Egypte et qui sont ciselés dans le profil avec la forme qu'ils auraient, vus de face — cette femme contraignait la pensée à formuler immédiatement le mot « élégant ».
Élégante, elle était cela : dans sa silhouette, dans sa démarche, dans la recherche excessive de tous les détails de sa toilette, simple d'apparence, — dans le mouvement particulier, pincé, étroit, que son demi-sourire faisait sur sa figure. Elle avait Tair soigné, fragile, immatériel et méchant.
Claude se courba vers elle pour Tembrasser.
Puis, lorsqu'elle eut serré les mains de tous les hommes qui s'étaient approchés d'elle avec empressement :
— Connais-tu monsieur de Bracancourt? demanda la jeune fille à la survenue.
— De nom seulement.
Et les grands yeux eurent un très rapide mouvement de biais ((ui, depuis les semelles jusqu'aux cheveux, inspecta le jeune homme.
— Alors, je te le présente, fit Claude.
Et tout de suite elle ajouta, pendant que Bracancourt saluait :
— Madame Harnavon... Je vous dirai, puisque je vous ai raconté tout le monde, qu'elle est ma seule amie, qu'elle a de l'esprit comme plusieurs diables, qu'elle est esthétique au dernier degré, qu'elle ne fait pas d'armes ni ne monte à cheval, et que la douleur de sa vie est la constatation de mon ignorance et de mon manque de sens artiste... Veux-tu du thé, Éliane?
— Oui, volontiers. Comme tu es rouge ! qu'est-ce que tu as fait pour obtenir ce résultat?
— Un assaut avec Marfi.
— Ah! il est là monsieur Marfi?... Je croyais que vous vous étiez tellement disputés hier soir, et que tu ne devais plus jamais le revoir.
— Il est venu... je ne peux pas le jeter par la fenêtre.
— T'a-t-il fait des excuses? car vraiment il est odieux de taquinerie. Je ne comprends pas comment tu le supportes. C'est si inintelligent la taquinerie ! Cela ne peut guère s'exphquer que par un mépris que Ton a des gens, ou un besoin d'obtenir d'eux de la haine... Mais tu es sans rancune, toi... Ah! Germain! bonjour Germain? De bonne humeur aujourd'hui, vieux chien?... Non? c'est bien, c'est bien, mon ami, je n'insiste pas... Tiens I Fouchère est donc là aussi ? acheva-t-elle en le voyant entrer avec Marfi.
Elle leur serra la main. Le chien, rapproché de la table à thé, en une attente à la fois digne et fa-
mélique, eut, sans se déranger, une agitation nerveuse de sa queue en trompette lorsque M. de Fou* chère lui passa la main sur le dos. Puis, tout en continuant son intérêt au muffln que beurrait sa maîtresse, il grogna sourdement en se sentant effleuré par Marfi.
— C'est curieux, fit madame Harnavon, quelle antipathie a Germain pour monsieur Marfi... pour moi aussi, du reste. Ce sera sans doute la seule fois où nous aurons inspiré le même sentiment à un être, vous et moi. Ne le croyez-vous pas ?
— Si vraiment, madame, répondit le savant avec plus de sérieux que ne semblait en comporter le ton léger de l'observation. D'ailleurs, continua-t-il, je ne suis pas tellement persuadé de la haine de ce chien contre moi. On lui a monté la tête, ceci est certain. Je ne crois pas à l'antipathie a priori... chez les bêtes naturellement.
— Qui donc pourrait avoir dit du mal de vous à Germain? demanda Claude.
— Mais... vous, sans doute. Il n'a confiance qu'en vous.
— Pourquoi dirais-je du mal de vous?
— Pour vous soulager d'un peu de vos pensées. Mademoiselle Bertheuille, qui s'occupait à offrir
les jolies mangeailles élégantes de la table à thé, releva tout à coup les yeux vers Marfi, et sur ses prunelles fraîches de nouveau sembla courir ce frisson d'angoisse qui lui faisait une expression d'in-
quiétude, de peur d'un invisible pour elle seule discernable.
Lui, comme elle, avait des yeux gris — des yeux où la pensée affluait, où mouvait la compréhension de toute chose, des yeux froids, intellectuels, où par rares instants passait le reflet de quelque foyer inconnu, violent et profond. Alors l'expression de ce regard devenait, en quelque sorte, physiquement douloureuse. Il contenait une telle faculté exaspérée de sentir, une telle projection de volonté de conscience, qu'il devait courber l'âme de ceux qui recevaient la décharge de la puissance psychique dont ils étaient le véhicule et le moyen d'expression.
C'est ainsi qu'étaient ses yeux lorsque les yeux de l'escrimeuse blonde vinrent s'y attacher, et, très rapidement, elle se décolora. Sa face d'enfant se contracta légèrement en une expression domptée, soumise, peureuse encore — mais d'une autre peur où il y avait une joie de s'avouer faible devant une force qui ne se formulait en rien de matériel, en rien d'autre qu'en la sensation infligée à ses nerfs d'une domination semblable à celle d'un hypnotiseur asservi ssant son sujet.
Sans doute, pendant ce moment si court, elle avait vécu avec une intensité singulière. Elle demeurait plus belle de cette grave beauté en l'attente de quelque foudroiement terrible et exquis, dont les sensations aiguës et heureuses extasient parfois le visage des femmes*
D'un ton qui semblait moquer le peu qui apparaissait de rintime et visible émotion de la jeune fille, madame Harnavon fît à mi-voix :
— Claude ! tu sais que Germain attend.
Mademoiselle Bertheuille regarda son amie et répéta d'une voix blanche :
— Germain attend?
Pour certifier le fait, le chien, jugeant l'heure venue de se mêler à la conversation, articula trois sons un peu convulsifs dont la notation serait à peu près ceci :
« Bouâhk I!I »
— Tu veux un muffin?... avec ou sans caviar?
interrogea Claude.
Germain chavira son oreille gauche en avant, son oreille droite en arrière, donnant ainsi à sa physionomie la plus intense expression d'incertitude.
— Il ne sait pas ce qu'il veut ! dit Marfi. En attendant qu'il se décide, voulez-vous me donner une tasse de thé? je crois que j'ai droit à quelque réconfort après la sévère leçon d'escrime que vous venez de m 'administrer.
— Vous avez touché trois fois de plus que moi, dit-elle presque à voix basse, avec une intonation presque ambiguë d'admiration et d'un peu de colère réveillée.
Puis, tranquillement, elle ajouta :
— Voilà votre thé.
« Bouâhk ! » aboya tout à coup avec explosion
Germain, qui, les deux oreilles pointées, une indignation dans les yeux, jugeait évidemment que servir Marfi avant lui constituait un intolérable passe-droit. Et, pour qu'aucun doute sur la nature de ses impressions ne subsistât, il fit suivre son exclamation d*un long grognement enroué et montra au savant quelques dents très blanches mais peu affectueuses.
— Germain I venez ici et soyez un bon garçon ! dit Marfi.
— Laissez-le tranquille, il va vous mordre si vous le tourmentez, fit la jeune ûUe d'un ton implorant.
— Me mordre? croyez-vous?... ce serait ennuyeux pour lui. car s'il me mord, je serai obligé de le tuer...
— Tuer mon chien 1...
Claude redressa la tête en un roidissement de la nuque; un ton d'un rose vif effaça la pâleur qui, depuis quelques instants, demeurait à sa face.
— Tuer mon chien ! répéta-telle. Vous n'oseriez certainement pas faire cela I
— Si, très bien.
— Je crois que vous auriez tort, cher monsieur,
et je vous conseille de ne plus vous occuper de ce - «
toutou agressif, glissa doucement en une ironie gracieuse madame Harnavon qui, étendue sur un rockingchair, suivait cette scène avec un intérêt souriant. Voyez, continua-t-elle, comme ce pauvre (iermain
adoré est grinchu ; si vous le touchez seulement il vous mordra... Vous ne le tuerez pas, ce serait mal élevé, sale, et puis Claude se croirait peut-être obligée de vous passer une de ses épées de combat au travers du corps... Tout cela mettrait ces messieurs et moi dans une situation très ennuyeuse et bien ridicule.
— Germain ! ici l dit le savant d'une voix sèche. Germain imita le tonnerre lointain en un grondement inquiétant.
Marfi vida sa tasse de thé, la posa sur une table, se baissa, prit le chien au collier et le tira à lui violemmment.
En deux coups de tête, Germain s'était dégagé. Il jeta un jappement court, furieux, et se lança d'un bond à la figure du savant. Mais l'élan était mal pris sans doute; il retomba, bondit de nouveau et, rencontrant la main gauche de Marfi, il y planta ses crocs férocement, avec un râle de fureur.
— Là I je vous l'avais bien dit I. . . Germain ! ici ! Germain I cria Claude d'une voix énervée, tandis qu'un mouvement d'intérêt rapprochait de la table à thé les hommes dispersés dans le hall.
C'était un assez grand chien que Germain, de la taille à peu près d'un épagneul dont peut-être quelque échantillon figurait dans la série de ses problématiques ancêtres ; aussi très probablement, parmi ces animaux variés et inconnus, avait-il dû se rencontrer l'un de ces dogues à idées persistantes qui, lorsqu'ils
ont mordu, éprouvent le sentiment de béatitude que cela est d'avoir accompli la destinée pour laquelle on fut créé...
Germain ne lâchait pas.
Marfi plia un genou et, se servant de la main serrée dans les crocs du chien, le renversa en arrière et se courba sur lui . Le râle de colère se modifia en un râle d'un autre caractère, puis s'éteignit ; et le savant toujours agenouillé, se soulevant un peu, dit d'un ton très calme :
— Mademoiselle Claude, regardez quelle mauvaise mâchoire avait votre chien.
Il tendit sa main déchirée profondément et d'où le sang coulait.
— Qu'est-ce que vous lui faites ? dit brusquement Claude, sans paraître autrement intéressée par la blessure.
Tout à coup, elle eut un cri de colère.
— Lâchez-le I lâchez-le tout de suite 1 Je vous l'ordonne! cria-t-elle.
Elle se jeta à genoux, elle aussi, accrochant au bras de Marfi la crispation de ses mains longues.
— Lâchez-le ! vous aller le tuer !...
Le chien avait la langue hors de la gueule, une langue pitoyable, d'une longueur inattendue ; ses yeux se révulsaient, ses p^.ttes distendues remuaient de petites secousses convulsives ; dans les poils de son cou, le cravatant de la blancheur féminine de de sa peau slave, la main droite de Marfî était serrée
comme un garrot. De la manchette un peu tirée par l'effort, son poignet sortait — un poignet délicatement emmanché, rond et mince. L'évidente férocité du mouvement qui tuait prenait un sens particulier et inquiétant de ce qu'il était l'œuvre de cette main élégante, construite, à ce qu'il semblait, pour l'inutilité des beaux gestes.
Le chien, évidemment, agonisait. Et comme Claude secouait plus fort le bras de Marfi, essayant de lui faire desserrer son étreinte, celui-ci eut un mouvement très rapide, très inattendu d'elle, qui réunit les deux mains de la jeune fille dans sa main gauche, et, sans effort apparent, il la maintint immobilisée, blême d'une colère qui la frappait d'aphoni«, les yeux élargis, changés, fixés en une sorte d'horreur sur cette main qui la tenait en une impuissance de paralysée, sur cette main dont le sang coulait sur ses mains, lentement.
Puis elle regarda le savant qui, pâle aussi, souriait à demi d'un mystérieux sourire cruel et passionné, elle regarda ensuite le chien presque mort. Et deux grosses larmes descendirent sur ses joues avec une rapide coulée de lumière.
Marfi lâcha le chien, lâcha les mains de Claude et se remit debout.
Tout le monde se taisait. 11 y avait un « froid ».
Claude, sans une parole, avait soulevé Germain dans ses bras, l'avait porté au fond de la pièce près d'une vasque en bronze chinois où se brisait un filet
d'eau. Elle cinglait des gouttes fraîches au nez du chien qui, la tête renversée, à demi asphyxié, respirait péniblement.
— Vous êtes bien mordu! disait M. de Trins à Marfi dans un eflfort pour ranimer une sorte de conversation.
Et madame Harnavon, qui décidément avait fini de se bercer dans le rocking-chair, ajouta, tout en secouant des miettes de gâteau accrochées au velours changeant de sa jupe.
— Je crois que cette morsure-là tournera mal... Qu'en dites-vous?
— Peut-être... qui peut savoir? répondit Marfi distraitement.
Puis avec une intention qui pesa sur ses paroles :
— Vous n'avez pas étudié la magie, madame?
cela m'étonne du reste. Mettez-vous-y, et vous verrez que le mal voulu aux forts et aux purs retombe généralement sur les formuleurs du maléfice... Il ne suffit pas de haïr les gens pour qu'il leur arrive de fâcheuses aventures, sans cela...
Il salua sans finir la phrase et marcha lentement vers le fond du hall.
— Je viens vous dire... adieu... N'est-ce pas? fit-il d'une voix calme et douce à la jeune fille toujours courbée sur le chien qui se ranimait lentement.
— Oui ! fit-elle avec violence, oui adieu I ... je ne veux jamais vous revoir! je vous hais!... allez-vous-en!
Il ne répondit pas et sortit du même air calme et
30 CRISTAL f£lÉ
hautain, avec la mâme sérénité dans ses yeux où mouvait la compréhension de toute chose.
Après ce fut un départ général ; Tidée de s'en aller s'imposait irrésistiblement. Des adieux hâtifs s'échangèrent. Claude demeurait en la môme attitude, répondant des mots brefs, ne regardant personne.
Bientôt madame Harnavon resta seule avec elle.
— Quelle brute que ce Marfi ! dit tranquillement la jeune femme, en arrangeant devant une glace son tout petit chapeau où vibrait le scintillement de minuscules ailes vertes.
— Oui, répondit Claude.
Sa voix était bizarre, avec un timbre d'instrument usé.
— Je suppose que tu commences à en avoir assez. Je t'assure, ma chère, que son attitude avec toi est grotesque... Voyons, te fait-il la cour, oui ou non?
~ Non !
— Alors, quoi?... Un homme ne brutalise une femme qu'avec l'idée de s'en faire aimer, ou parce qu'il est un goujat... Je penche assez pour la dernière hypothèse. Et toi?
— Je ne sais pas. Cela m'est égal, je ne le reverrai jamais... ni lui ni personne, d'ailleurs! je vais m'en aller... je ne puis plus rester ici... Ce pays m'est odieux!... on s'y ennuie, on y souffre, on y meurt!
Elle avait laissé glisser le chien de ses genoux, et s'était mise debout. Elle arpentait la pièce d'un
grand pas brusque, inégal, les bras croisés, la tête haute, quelque chose de fou dans les yeux.
Tout à coup, elle s'arrêta :
— Écoute, dit-elle d'une voix basse où chuchotait le mystère des sensations dont elle semblait avoir peur: Veux-tu être bonne?.,, laisse-moi. Il faut que je sois seule... Je ne suis pas bien... oui, malade, nerveuse... ce que tu voudras. Mais il faut que je sois seule... j'irai te voir demain... 11 faut que je sois seule !
Madame Harnavon Tenveloppa tout entière de son regard si rapide, et, l'ayant embrassée d'un vague baiser effleurant, sortit sans plus insister — en femme d'esprit qu'elle était vraiment.
Pendant une demi-heure Claude Bertheuille continua sa marche fiévreuse dans la salle d'armes. Et sur sa figure très pâle, sur l'enfantine grâce de sa figure blonde, une angoisse était écrite qui barrait le front, noircissait les yeux, arrêtait la bouche en l'expression d'un effort pour retenir les cris qui devaient palpiter dans cette poitrine où le souffle se précipitait, s'étranglait, faisant presque râler sa gorge d'un bruit douloureux.
Une porte s'ouvrit, un homme entra.
Ils se regardèrent un instant, ^et elle dit :
- Père!...
Ce fut une sorte d'imploration souffrante dont il saisit l'angoisse infinie.
n s'approcha d'elle, la prit à la taille avec un
geste doux, tout proche de la tendresse de divination triste qui, de ses yeux, venait aux yeux de sa fille.
— Quoi encore? dit-il à mi-voix en Tentraînant avec précaution vers le divan où il la fit asseoir.
Son bras remonta le long d'elle, Tenveloppa aux épaules, et il l'attira vers lui, l'appuyant sur sa poitrine avec une câlinerie forte et calmante. Elle se laissait faire, les paupières abaissées, le souiQe toujours dur, les deux mains abandonnées sur ses genoux en une inertie de mort.
M. Bertheuille dit tout bas contre son oreille :
— Que t'est-il arrivé?
— Rien... je ne sais pas... Marfi a voulu tuer Germain parce que Germain l'avait mordu, alors cela m'a mise en colère... Et puis... c'est comme toujours... tu sais bien!
Elle avait dit cela avec une voix de pauvre enfant très malheureuse. La tragique exaltation se fondait maintenant en une puérile faiblesse.
Le père, lui, avait sur la figure l'amère expression de quelque importune pensée venue de loin et obsédante, car elle approfondissait sur son masque les plis soucieux qui le vieillissaient douloureusement et qu'elle-même avait dû creuser.
— Calme-toi, dit-il avec une nuance d'autorité grave. Tu sais la peine que tu me fais quand tu te laisses aller ainsi... et pour un enfantillage!... Tu m'avais tellement promis d'être raisonnable, et sage, et tranquille...
— Oui, mais tu sais bien, toi, que je ne peux pas, fit-elle avec un peu de prière dans son accent — comme pour être pardonnée.
Une pitié très grande glissa dans les yeux mornes de M. Bertheuille. Il soupira.
— Allons! fit-il, nous avons encore trois quarts d'heure de jour, mets ton amazone, je vais dire qu'on selle ta jument et nous irons faire un temps de galop, veux-tu ?
Elle s'était redressée avec un effort pour sourire.
— Tu es bon, dit-elle gravement. Tu ne m'en veux pas d'être insupportable, et folle, et... tout. Tu ne m'en veux de rien?
— Je ne t'en veux pas! Non, pauvre chère petite. Et de quoi t'en voudrais-je? J'en ai peu le droit.
L'intonation était d'une amertume singulière. Il ajouta :
— Va vite t'habiller.
Et avec le même geste de précaution dont il l'avait assise auprès de lui sur le divan, il la remit debout.
Elle lui noua ses bras au cou, d'un grand mouvement follement tendre.
— Père,sicherpère,dit-elleencore,commetuesbonI
Puis elle alla vers la porte. Près de la vasque chinoise, Germain achevait de reprendre ses esprits, les oreilles couchées en une crispation très effrayée —"^beaucoup d'indignation, mais plus encore de panique, dans ses yeux d'or.
Claude s'arrêta un moment devant lui.
— Tu vas mieux, pauvre ami? interrogea-t-elle. Et elle s'inclina vers lui, passant ses doigts sur
les poils hérissés du chien. Il témoigna combien il appréciait cette manifestation par un geste vague de la queue qui exprimait à la fois qu'il était reconnaissant de l'affectueuse sollicitude de sa maitresse, et qu'il ne jouissait pas de toutes ses facultés parce qu'il venait d'être étranglé.
Subitemwit, Claude interrompit sa caresse. Elle regardait, sur le coUier du chien, deux taches brunes toutes fraîches, deux taches faites par le sang de Marfi.
Et comme, d'un mouvement un peu commun, sans nul doute, mais dont la familiarité semblait autorisée par une intimité déjà ancienne, Germain poussait son nez dans la main de la jeune ûUe, elle récarta, presque brutale, et les yeux irrités tout à coup :
— Mauvais chien I dit-elle.
Madame Harnavon venait d'entrer dans le salon où Claude passait les heures non occupées par le cheval, Tescrime, le patin et autres exercices estimés d'elle. Arrêtée au seuil, la jeune femme regardait mademoiselle Bertheuille, dont elle était encore inaperçue.
Allongée à plat ventre sur des pelleteries mouche* tées, blondes et grises, le menton appuyé au dos de ses deux mains unies, la jeune fille lisait. Autour d'elle, une douzaine de volumes jaunes hâtivement coupaillés, puis rejetés, gardaient en leur éparpillement les attitudes d'indignation que prennent les choses lorsqu'on agit mal avec elles.
Roulée en une sorte de péplum de foulard orangé qui collait à son corps par places et à d'autres se froncillait avec les minces remous que font sur les muscles les draperies mouillées, Claude semblait plus grande encore. Ses cheveux tassés au hasard, à demi écroulés, emportaient de leur poids fléchissant les longues épingles japonaises qui avaient mission de les maintenir. Tout au bout de la traîne, deux mules semées de paillettes , semblables à quelque chaussure de ballet, étaient posées très méthodiquement l'une à côté de l'autre. Devant leur attitude correcte, les deux pieds nus de la jeune fille gesticulaient Tun sur l'autre, comme deux heureux petons de bébé insoucieux, dans un rayon de soleil.
Ils étaient merveilleux ces pieds étroits, avec leurs tendons nets, leurs doigts longs, la jolie courbe de leurs ongles d'un ton d'agate, et le rose vif des talons, se mouvant inconsciemment au bord de la traîne de foulard orangé, devant les deux mules qui semblaient attendre.
— Est-il indiscret de te demander quelle est la lecture qui agite tes pieds à ce degré? interrogea madame Harnavon au bout d'un moment.
Claude se retourna lestement et se trouva couchée sur le dos, les bras au-dessus de sa tète, le foulard de sa robe vrillé autour de sa minceur et la dessinant d'une forme inquiétante, irréelle, qui semblait roulée dans un nuage crevé par un rai de soleil.
CRISTAL ¥ÈLt 37
— Ce que je lis? fit-elle, ce que je lis? Tu vas encore te moquer de moi... Je lis les Mille et une Nuits»
— Ah! oui... Et tout ça, là, par terre?
— Tout ça?... Des nouveaux bouquins qu'on m*a envoyés ce matin : le dernier drame dlbsen, ennuyeux à mordre... Excepté la Dame de la Mer y du reste, ils me rasent tous, les drames dlbsen!... Et puis, quelque chose où il est question d'hypnotisme ou de suggestion... tu comprends?... oui, c'est celui qui est là-bas sous la chaise. Il y a deux romans aussi : idiots, avec des héroïnes qui ont de l'esprit et qui font des mots tout le temps, et des héros qui ne peuvent pas aimer parce qu'ils sont atteints du «mal de l'analyse ». Stupide, tout çal... Et puis je ne sais plus quoi : un volume de critique qui parle de madame de Sévigné, c'est celui-là : je n'ai pas fini de le développer... Alors, tu vois, j'ai repris mes vieilles histoires, et ça m'amuse... tu n'imagines pas comme ça m'amuse I
Elle s'était assise, les jambes croisées, son pied gauche dans ses deux mains; il semblait que ce fût à lui qu'elle adressât cette affirmation, car. en l'articulant, elle secoua vigoureusement son orteil, comme pour y déterminer une concentration de l'attention .
Madame Harnavon s*était également assise.
— Et que lisais-tu dans les Mille et une Nuits? demanda-t-elle avec un visible découragement.
— Une histoire divine! répondit la jeune fille qui lâcha son orteil tout rosé. L'histoire du prince Camaralzaman qui ayant, comme tu le sais peut-être, refusé avec énergie de se marier parce que les femmes le dégoûtaient... au moins j'imagine que c'était là la raison, le livre n'en dit rien... avait été enfermé dans une tour, dans laquelle tour une fée et un génie qui passaient par là avaient introduit une princesse chinoise endormie par une belle nuit de clair de lune... Comme j'aime ça! Je sais très bien que c'est bête et mioche comme tout, mais qu'y faire? Je vois la chambre toute pleine d'une ombre noire et bleue, et le rayon de lune qui la coupe comme un couteau d'argent... et le beau prince s'éveillant et trouvant à côté de lui la petite princesse chinoise avec ses cheveux tout noirs et tout bleus comme la nuit de la tour, et sa peau blanche comme l'argent de la lune... La petite princesse chinoise endormie I comprends-tu bien? endormie! C'est-à-dire qu'il ne saura rien de ce qu'elle pense, qu'elle lui laissera son bout de rêve tout frais, pas dérangé; elle ne lui fera pas mal en disant la parole indifférente ou cruelle qui tue la joie. Il lui prend son anneau et se rendort... dans le rayon de lune, et... Il me semble toujours, à ce moment là, que j'entends très loin, très loin, des tziganes qui passent... et que c'est sur la lisière d'une forêt.
Elle regardait devant elle, les yeux voilés, sa tête d'enfant un peu extasiée par le coin de vision évoquée.
Très joli, dit madame Haroavon tranquillement. Je goûte beaucoup le mélange heureux des princesses chinoises et des tziganes.
— Je savais bien que tu te moquerais de moi I fit Claude avec une expression un peu peinée. C'est si béte tout ce que j'ai dit 1... Mais, vois-tu, tes livres à idées m'insupportent. Je ne suis pas une personne à idées, moi. Ce n'est pas de ma faute, pourtant!... Je ne pense jamais à rien. De temps en temps j'ai comme un choc là, dans la poitrine, et puis il me passe devant les yeux un tas de choses : des paysages, des gens que je n'ai jamais vus, des grands palais, des endroits qui ont des couleurs folles... Et ce qui me plaît de tout cela, je le garde ; c'est en moi comme dans une armoire où je vais le chercher quand j'en ai besoin ou envie. L'histoire de Camaralzaman est dans cette armoire-là, à cause du rayon de lune... et puis aussi, et puis surtout, parce que la princesse est endormie...
— Quelle chimérique personne l Tu n'as du goût que pour ce qui est impossible.
— Mais tout est impossible, fit Claude avec une gravité subite.
Et après avoir un moment songé sous le pénétrant regard de son amie, appuyé à elle sans qu'elle le perçut :
— CoDMnent trouves-tu mes pieds? fit- elle brusquement avec son beau sourire d'enfant.
— Délicieux. Pourquoi cette question? Tu n'as pas l'intention de m'en faire cadeau, je pense»
Claude éclata d'un rire frais.
— Non, ni à toi ni à personne... je les aime bien trop, mes pauvres chers pieds t
Et en une dislocation de tout son corps, elle en embrassa un avec effusion.
— Et ton chien ? fit Éliane du ton dont on parle aux très jeunes êtres qu'il faut absolument intéresser à quelque chose.
— Mon chien?...
Le pied était retombé sur le tapis, Claude relevait sa figure.
— Mon chien, répéta-t-elle, je l'aimais bien aussi... mais nous sommes brouillés.
— Ah î vraiment I souffla avec un mince sourire madame Harnavon... Qu'as-tu fait hier? reprit-elle après un silence, au cours duquel Claude avait contemplé le tapis d'un air abstrait.
— Hier?... Je ne sais plus... Hier?... Qu'est-ce que j'ai donc fait hier ?
Elle avait rejeté la tète en arrière et pensait, certes, à tout autre chose qu'à rendre compte de ses actes, tandis qu'elle répétait : a Qu'ai-je donc fait hier? » en frôlant de son regard absent la soie chinoise du plafond.
Son amie jugea de quelque utilité d'intervenir effectivement dans ses vaines rechercher, et dit, d'un ton dans l'aménité duquel il y avait un agacement :
— Des armes?... monté à cheval?... attelé tes juments baies?... renvoyé ta femme de chambre?...
inspiré à des hommes que tu voyais pour la première fois la pensée que tu étais sur le point de Méprendre d'eux follement?... Mais, au fait, ne devais-tu pas aller à TOpéra avec les Lavernède ?
— Oui, oui ! cria Claude triomphalement. Je suis alléeàrOpéra, et aussi, lematin,j'ai attelé les baies... Tu sais, ça a très l)ien réussi de mettre Loreley à droite, elle bourre beaucoup moins; du reste, je lui ai mis une guide à l'italienne, elle a la tôte tout h fait placée et elle ne s'enlève plus... L'Opéra, rasant... c'était Salammbô. Oh I je sais bien ce que tu vas me dire là-dessus, mais ça m'est égal. Je ne m'intéresserai jamais à une femme qui devient amoureuse d^une espèce de brute, de troupier pas tube... Et si je ne m'intéresse pas à l'amour des gens, que veux-tu qu'ils soient pour moi? je ne peux même pas y penser cinq minutes. Il y avait Bracancourt dans la loge... Il me fait un œil terrible... Comment le trouves-tu, celui-là?
— ...Pas. Et toi?
— Moi, je ne sais pas trop... Joli garçon, hein ?
— Joli garçon?... Ça dépend des éclairages.
— Chic, enfin... Non plus?
— On voit qu'il veut l'être, donc il ne l'est pas.
— Tiens 1 c'est vrai, ça... Ce n'est pas comme Fouchère... Il est gentil, Fouchère.
— Parce qu'il te dit qu'il t'adore ?
— Non, ce n'est pas pour ça. Du reste, il ne me l'a jamais dit.
— Allons donc ! C'est le seul alors.
— Pas du tout... il y en a d'autres.
— Claude, je t'en prie, ramène ta figure par ici et finis de regarder ce plafond en tordant tes yeux comme si tu posais une vierge des tombes pour Bouguereau.
— Éliane dear, tu as la voix méchante aujourd'hui. Pourquoi ?
— Parce que tu m'exaspères quand tu as ces crises d'insanité qui te font te rouler sur les parquets en lisant l'histoire du prince Camaralzaman.
— Ne me gronde pas... ohl dis, je t'en prie, ne sois pas fâchée non plus. Tu sais bien que je suis bête, bête, bête... mais je t'aime tant. Tu es ma seule chérie à moi qui suis seule, toute seule... si horriblement seule !
D'un mouvement véhément, brûlai parce qu'il était d'un trop grand élan pour l'espace à franchir, elle s'était soulevée et avait jeté ses bras autour d'Ëliane qui s'était assise. Et maintenant elle était à genoux devant elle, le masque pathétique, un petit tremblement à sa lèvre courte.
— Quelle toquée tu es! dit madame Harnavon avec un ton de câlinerie.
Et du bout de ses doigts très pointus, dont les ongles faisaient des coins aigus sous le chevreau gris de ses gants, elle renfonça quelques-unes des longues épingles japonaises dans le paquet lumineusement clair des cheveux maintenant appuyés sur ses genoux.
— Oui, toquée, toquée bien plus encore que tu te rimagines, fit Claude rêveusement. Mais... de quoi parlions-nous ?
— Tu prétendais cette chose difficilement admissible, qu'il y a des hommes qui ne te disent pas qu'ils t'adorent.
— Oui certainement... et beaucoup. Eh bien!
Fouchère est du nombre, et pourtant...
— Pourtant?
— C'est peut-être le seul qui m'aime vraiment.
— Qui te le fait penser ?
— Rien... une impression.
— Et toi?
— Quoi, moi ?
— L'aimes-tu?
— Ohl pas du tout... Comment veux-tu que je l'aime?
— Comment? comme on aime... tout bêtement, il n'y a pas d'autre manière.
— Oh ! si... Mais je veux dire: pourquoi aimerais-je Fouchère ?
— Parce qu'il est beau, spirituel, singulier, attractif...
— Il est beau ? je n'ai jamais remarqué. Attends que j'y réfléchisse... Oui, pas mal. On le voit assez avec un pourpoint de velours noir et cet air tendre et blagueur qu'ont volontiers les portraits du xvi® siècle... n a de beaux yeux qui regardent tout droit... Oui, il est vraiment assez bien.
— Épouse-le.
— Quelle idée abominable!
Elle s'était levée et se tenait toute droite avec les plis de ses draperies de soie orangée tombant rigidement jusqu'à ses pieds comme un voile de statue antique. Un joli sourire retroussait ses lèvres ; la gentillesse de sa jeune tète faisait un contraste irritant à la majesté de son corps de déesse. Gaiement elle répéta:
— Quelle idée abominable I
— Pas du tout, fit tranquillement madame Harnavon avec un demi-sourire ambigu.
Elle ouvrit sa face-à-main d'un joli geste contourné du poignet; puis, regardant attentivement la jeune fille avec un léger clignement de ses trop grands yeux myopes, elle continua:
— Vois-tu, les êtres de ta sorte ne devraient pas se marier, mais dans ton espèce tu es le type d'exception qui doit ne pas faire comme les autres.
— Pourquoi?
— Je te l'ai dit souvent: parce que tu es un faible cœur et que tu feras des insanités un jour ou l'autre. Or, ma chérie, quand on veut faire des insanités, il faut avoir un mari, sans quoi on se casse les reins et on dégringole du monde... et le monde c*est le milieu indispensable des femmes qui te ressemblent.
— Je ne sais pas très bien, fit lentement Claude, ce que veut dire cette expression dont tu te sers
toujours avec moi pour prophétiser ma destinée. Qu'est-ce que : des insanités ?
— C'est mettre son cœur dans les choses, ma chère, riposta madame Harnavon d'un timbre qui vibra très haut — comme s'il eût fallu que cette parole s'en allât au loin inquiéter des âmes.
— Moi, je crois que mettre son cœur dans les choses, c'est vivre, répondit Qaude avec une gravité d'une seconde.
Éliane eut un petit rire intérieur, un rire inexpansif qui lui resta entre les lèvres.
— Écoute, dit-elle, je t'aime parce que tu es un superbe animal, une force magnifique lâchée au travers de la vie, et qu'il y a en toi la puissance de produire cet art en action que sont les grandes passions et leurs souffrances suraiguës... J'aurais voulu organiser cette force en lui ajoutant de la conscience, te diriger vers ton but, t'éclairer sur la réalité des choses et te donner ainsi toute la somme de bonheur que puisse offrir la vie: la puissance... Tu ne veux pas me comprendre, quel dommage !... J'avais rêvé pour toi, vois-tu, la destinée que j'ai manquée, moi, faute d'un peu plus de beauté. Tu la manqueras aussi, pour l'illusion de quelque absurde amourette de pensionnaire, et à cause de ce morceau de ton âme d'enfant qui reste au centre de ton âme de femme et qui te fait lâche devant ce que tu prends pour de la force morale et petite devant ce que tu imagines grand • Rien n'est fort, rien n'est
grand, devant la beauté intelligente d'une femme. . sache-le. Tu as en toi la puissance qui permet de tout oser, de tout commettre, la faculté de détruire ce que tu veux avec un peu du sourire de ta bouche et du regard de tes yeux. Et tu te roules sur les tapis en lisant des histoires de prince persan et de princesse chinoise ! . . . Ah ! quelle déception pour moi il y avait en toi, comme en toutes les choses I...
Elle avait dit cette tirade de sa voix froide et monocorde; et Témotion de ses paroles semblait lui être extérieure, ne pas pénétrer même jusqu'à sa compréhension.
Claude avait croisé les bras et la regardait.
— Tu m'étonnes toujours quand je t'entends parler ainsi, dit^elle avec un peu d'hésitation. Il me semble que dans les paroles que tu dis il y a quelque chose qui est le mot de mon avenir et que moi seule je pourrais deviner... Puis, c'est comme lorsque le vent rabat de la fumée devant un paysage: tout s'embrouille... Explique toi clairement une fois, veux-tu ? car enfin tout ce que tu viens de me raconter ne me dit pas pourquoi je devrais épouser Jacques de Fouchère.
Éliane posa le bout de ses doigts sur l'épaule de la jeune fille, et, levant la tête vers elle, répondit d'un ton coupant :
— Parce qu'il t'aime et que tu ne l'aimes pas. Claude rêva un instant, la curiosité de ses yeux
cherchant dans les autres yeux, aigus et pâles, quelque chose qui s'y voyait mal.
— Tu trouves donc, dit-elle lentement, que la glorieuse destinée que tu dis avoir manquée consiste à « mener » son mari... C'est bien médiocre.
— Claude, tu me navres par ta volonté fixe de ne jamais me comprendre!... Je trouve qu'il faut que tu sois mariée pour pouvoir te sentir complètement libre, que tu ne peux accomplir ta mission de semeuse de rêves que si ton mari t'aime et si tu ne l'aimes pas... pas plus que tu ne dois en aimer d'autres.
Elle releva sa voilette jusqu'aux frisons d'un roux sombre de ses cheveux, prit une cigarette dans une boîte d'argent, la mit entre ses lèvres minces qu'animait un peu de rouge vif, frotta une allumette sur un briquet et, l'approchant de la cigarette, tira lentement quelques bouffées profondes. Tout son petit masque étroit, volontaire et hyper-intellectuel se glaça de violents tons de braise. Puis l'allumette éteinte fut jetée ; et, remise dans un fauteuil très large, ses jambes croisées montrant la soie noire de ses bas brodés de jais, madame Harvanon commença de renvoyer méthodiquement sa fumée en anneaux larges qui giraient avec un frisson nerveux, s'élargissaient en ondulant, montaient dans l'air, plus pâles, toujours plus grands, plus fantômes de leur forme première, et se désagrégeaient enfin très haut contre la soie du plafond.
Claude la regardait, attentive.
— Les femmes coimne toi, dit lentement madame HaniaYon quand elle eut renvoyé en l'air une quinzaine d'anneaux bleus, les fenmies comme toi, faites de beauté supérieure... ce que j'appeUerai la beauté inévitable, celle à laquelle nul ne peut échapper et qui va chercher des sympathies à distance, dompte les nerfs, les volontés, les habitudes les plus invétérées... ces femmes conune toi !...
Elle eut un grand soupir et continua :
— Songes-tu quelle admirable douceur cela est que faire de toute sa jeunesse une marche triomphale au travers des adorations? que de se sentir forte de cette force de savoir, où qu'on aille, qu'il y a des êtres en qui le peu de soi-même mis dans un serrement de mains ou dans un regard, remue et trouble les sources profondes des grandes émotions ? Imagines-tu quelle griserie exquise de respirer de l'amour autour de soi dans l'air, de le voir venir à soi par les yeux, de l'entendre dans les voix, de s'immerger dans les rêves désireurs dont on sent l'étreinte comme en un bain très chaud qui frissonne contre la peau et détend de la fatigue de vivre?...
Elle s'arrêta, et toutes deux sourirent ensemble. La jeune fille eut un hochement de tête pensif.
— Oui, dit-elle.
Et, pendant des minutes longues, elles songèrent. Puis, presque bas, comme avec la vague honte
de mal comprendre quelque chose qu'elle aurait dû savoir :
— Mais, reprit Claude, c'est parce que j'éprouve ce besoin d'être aimée que je suis quelquefois ce que tu appelles coquette... Pourquoi me le reprocher alors?
— Parce qu'il ne s'agit pas pour toi d'être coquette !... Laisse cela aux femmes comme moi, aux non jolies à qui il faut, pour remuer la bête et l'ange qu'est l'amour, montrer des facettes d'intelligence bien taillées, des subtilités de sensation, des affinements d'élégance et de culte de soi, tout l'a côté de la séduction enfin... Mais toil toi, ma chère, qui as à la fois la beauté qui fait retourner les ouvriers dans la rue et celle qui donne aux peintres l'envie de peindre, toi qui as l'âme inquiétante comme une maison hantée, incompréhensible par tant de points^ toi qui es intelligente à ta façon qui n'est guère celle de personnel... tu n'as qu'à passer avec la volonté continue d'être adorée, tu le seras. Vois-tu, toute vie humaine m'apparaît comme une tâche fixe, délimitée, possible à accomplir, si on le veut ainsi, dans un sentiment de beauté. Il y a moyen de traiter son existence en œuvre d'art, même lorsqu'on est concierge ou cantonnier.
— Ah oui! fit Claude avec un peu de sourire, et comment faire?...
— C'est très simple. Il faut se rendre compte de la puissance de rayonnement qu'on a en soi, de
Tespace que les circonstances vous ont octroyé pour exercer ce rayonnement, et faire un équilibre absolu entre ce contenu et ce contenant avec l'effort d'agrandir insensiblement et incessamment le contenant.
— Je ne vois pas très bien le rayonnement du cantonnier, interrompit Claude d'un air railleur.
— Parce que tu es un être sans réflexion... D lui faut être le cantonnier qui casse les pierres avec un art supérieur et fait la route plus douce que d'autres... Puis encore celui qui, par son silence ou sa parole, laisse dans l'âme des passants une somme de sensations, et demeure pour eux, dans l'amas de souvenirs qu'apporte le chemin de la vie, non pas un cantonnier rencontré par hasard, mais le cantonnier, celui qui demeurera seul devant la pensée, le type enfin d'une sensation que rien ne doiY effacer... Comprends-tu qu'en cultivant en toi la perfection, qu'en exaspérant ta beauté par le vouloir fixe d'être toujours plus belle, tu arriveras à faire de toi-même, pour beaucoup de gens, l'image qui seule s'évoque au son du mot Amour, la suprême abstraction qui contient le cycle entier des émotions de passion... et cela de façon que l'empreinte de toi reste sur leur vie comme une marque au fer rouge dans la peau... Trouves-tu que ce soit une carrière digne qu'on s'y donne tout entière? et que cela vaille autant que d'écrire des livres profonds ou de hautes symphonies... œuvres
identiques en somme, car Tart n'a de mission et de but que de cacher le vrai de la vie sous le trouble des nerfs... Et ne serait-ce pas ainsi qu'il faudrait définir la mission de Tamour ?
— Mais, hasarda Claude, de nouveau assise aux pieds de son amie qu'elle contemplait avec la figure attentive d'une enfant très sage, quand on devient vieille, que reste-t-il ?
— Presque tout!... Vois-tu, les hommes, les femmes aussi d'ailleurs, ont dans leur vie passée une série d'histoires de cœur dont ils se moquent âprement ou doucement, selon leur construction intérieure, mais ils en ont d'autres aussi dont jamais ils ne parlent. 11 reste toujours une gravité dans la pensée quand elle a été remuée à une certaine profondeur. À.yant aimé d'une certaine façon, on continue d'aimer, de même que l'on garde la couleur de ses yeux, un peu pâlie peut-être par les années longues et nombreuses, mais toujours identique pourtant. N'as- tu jamais eu l'occasion de t'étonner de certaines fidélités attardées qui faisaient de très vieux hommes les courtisans définitifs de femmes très vieilles?... Ce sont là, ma chère, des grandes amours embaumées.
— Oui... mais il faut aimer pour être aimée ainsi, dit tout bas la jeune fille avec une angoisse dans le son de sa voix.
— Non... Quand on aime, on fait des gaffes à la douzaine : on est trop confiant ou trop soupçon-
neux, trop tendre ou trop réservé, on ne sent pas la minute où il faudrait se taire, on laisse filer celle où il aurait fallu parler. Aimer, c'est vivre du trop tôt et du trop tard, c'est fatalement détruire Tamour de l'autre. Pour créer de belles passions, celles qui durent, il faut qu'un des deux soit pris profondément, et que* l'autre soit... très intelligent... Voilà pourquoi je voudrais t'ôter tes chimériques rêvasseries sur des sentimentalités un peu bétes...
— Mais toi, interrogea mademoiselle Bertheuille, vis-tu ainsi éternellement occupée d'amour?
— Oui, et il faut que je me donne du mal, moi ! comme je te l'ai dit. On ne se retourne, lorsque j'entre quelque part, que parce que ma robe ne ressemble jamais aux robes qui sont là, et aussi parce que j'ai amené pas mal de gens à répéter à d'autres que j'ai de l'esprit. Je ne fais pas, comme toi, que pendant les secondes de ma traversée d'un salon, toutes les faces d'hommes prennent un air de famille et se ressemblent subitement, tant est identique leur pensée...
— Oh! Éliane...
— Ne sois donc pas sotte. Tu sais aussi bien que moi à quoi t'en tenir. Si tu laisses échancrer tes corsages par tes couturières, c'est que tu aimes la sensation des regards qui frôlent ta peau et que tu t'amuses à te sentir être de l'impossible et du follement désiré... Pourquoi n'es-tu pas franche?
— Tu as raison peut-être... Si tu savais comme
parfois je me méprise de trouver en moi ce besoin d'admiration... et pour rien, car ils me sont si indiflférents tous ces gens, tous !
— Tous? répéta madame Hamavon en jetant sa cigarette dans une coupe de vermeil contournée en forme d'orchis.
Puis, voyant sur sa jaquette un peu de cendre, elle se leva, alla à une table longue où s'étalait une garniture de toilette en écaille, y prit une petite brosse, se posa devant une psyché,, brossa longuement, soigneusement, les parcelles de tabac, remit son col en une rectitude parfaite, assura l'équilibre de son chapeau, regarda ses dents qui eurent dans le retroussement des lèvres un joli éclair blanc, tira sa voilette, puis, après avoir reposé la brosse bien exactement à la place où elle l'avait prise, elle dit avec une petite torsion de bouche qui peut-être était un sourire :
— Épouse Fouchère !
Et, sans rien plus qu'un geste bref de la main, elle sortit.
— II y a là une dame qui voudrait voir monsieur. Voici sa carte.
« CLAUDE BERTHEUiLLE », lut Marfi, qui, à rentrée de son valet de chambre, avait relevé sa tête de dessus le microscope contre lequel, depuis un temps très long, il se courbait immobile.
Sur la face pensive du savant, un très léger déplacement de muscles fit passer une expression fugace de joie vive, puis une angoisse.
— Vous avez dit à cette dame que je travaillais ?
— Oui, monsieur. Alors elle a répondu de donner sa carte à monsieur et qu'il la recevrait sans doute.
— ... Oui, faites entrer.
Tandis que le domestique sortait à gauche, Marfi s'en fut à droite, tout contre une immense fenêtre ogivale qui faisait, avec ses vitraux vieux de quatre cents ans, une lumière de jadis dans le fond de la pièce. Un petit carré de ce vitrail était ouvert à hauteur des yeux ; un bout de vaste jardin apparaissait, s'encadrant sèchement, semblant fuir ainsi qu'un arrière-plan candide et frais de tableau gothique.
U se prit à contempler le tranquille morceau de paysage avec un pli sur son front large, élargi encore par un commencement de calvitie, et qui faisait une lumière brusque au-dessus, tout près de l'ombre profonde où ses yeux se reculaient mystérieux et puissants. Il y avait des fils blancs déjà dans sa courte barbe blonde. A ses tempes, des grifiures disaient une précoce fatigue de vivre — excès de travail ou excès de sensations ? ceci était difficile à induire du simple examen de ce beau masque énergique, spirituel et triste.
Lorsqu'il entendit une porte crier derrière lui, il se retourna : Claude était là, très loin, à l'autre bout de l'immense pièce, brutalement éclairée par la fenêtre qui faisait pendant au vitrail ogival — une baie ronde, à petits carreaux incolores, par où le jour entrait en coulées immenses et s'étalait joyeusement sur le tapis.
Dans la lumière blanche de ce matin de printemps la jeune fille était toute blanche. Sa beauté clairement écrite par les soies molles de sa robe, un
feutre noir sur l'or fluide de ses cheveux, elle mettait un sourire dans l'allégresse de l'heure. Et de loin, à demi perdu au fond d'ombre que le grand vitrail teintait d'une ardeur de vin ancien et de reflets de pierreries mates, Maurice Marfi la regardait comme elle le regardait; mais, lui, ne souriait pas.
— Vous ne vous attendiez pas à me voir, n'est-ce pas? dit-elle sans avancer.
— Non.
— Vous avez cru que c'était fini, que vous ne me reverriez jamais?
Sans avancer non plus, il dit :
— Vous êtes venue ici seule?
— Mais oui... Allez-vous me dire que c'est inconvenant?
— Sans aucun doute.
— Dois-je m'en aller?
— Vous feriez mieux, je crois.
— Naturellement ! Mais tenez-vous particulièrement à ce que je m'en aille... parce que je vous dérange, par exemple?
Il avait eu une hésitation. Comme malgré lui il répondit :
— Non, vous ne me dérangez pas.
— Alors, je reste.
Et elle avança dans la pièce. Bientôt elle fut hors du rayon de soleil ; la blancheur de sa robe cessa de rayonner, ses cheveux s'éteignirent et son regard parut s'animer d'une vie plus forte.
Elle était si près de lui maintenant qu'il fut contraint à faire un pas au-devant d'elle.
Claude lui tendit la main. Il la prit, la serra d'une banale crispation du bout des doigts ; mais comme il allait la laisser retomber, ce fut la jeuoe fille qui le retint, haussant sa petite main jusqu'à la bouche du savant, qui toucha très légèrement le gant pâle de ses lèvres. Alors d'un geste bref elle dégagea cette main, la déganta et la lui appuya nue sur la bouche. Violemment il lui prit le poignet et serra contre ses lèvres la peau fraîche et pure. Puis il la lâcha et, d'une voix sèche :
— C'est pour vous demander pardon, sans doute, qu'il faut que je vous baise la main? fil-iU
Elle répondit doucement :
— Non, c'est pour me montrer que vous m'avez pardonnée,
— Je n'ai rien à vous pardonner, mademoiselle. C'est moi qui ai eu, qui ai toujours eu, vis-à-vis de vous, tous les torts. J'oublie trop que vous êtes une enfant, et surtout j'ai tort d'oublier que je suis vieux, moi, et que je devrais garder mon calme avec vous parce que j'ai une plus grande expérience des choses... Mais... et tenez, c'est la raison pour laquelle il vaut décidément mieux que nous suspendions nos relations... il y a en vous une faculté de troubler ma sérénité qu'aucune des choses de ce monde ne m'a encore montrée à un tel degré. Oui, mademoiselle Claude, rien ni personne n'a le don de me
58 CUISTAL FÊLÉ
mettre en colère, vous exceptée... Vous comprenez que pour un vieux savant doublé d'un vieux philosophe, c'est une chose à éviter... Voilà donc pourquoi, après nous être bien cordialement dit que nous n'avons pas gardé la moindre rancune Fun contre l'autre de cette ridicule scène du mois dernier, nous allons nous dire aussi adieu... sinon pour toujours, du moins pour très longtemps.
— Non, dit-elle tranquillement et d'un air de résolution. Je ne peux pas, moi, me passer de vous voir... Arrangez-vous.
— Vous êtes en veine de gracieuseté ce matin, dit Marfi, qui, s'étant approché de son microscope, s'aperçut sans doute que quelque chose d'insolite y était survenu, et se mit à le démonter avec application.
Un silence passa dans toute la pièce. Puis Claude dit d'une voix humble :
— Vous me détestez ?
— Je ne crois pas.
— Alors, pourquoi ne voulez*vou8 plus me voir?... Je ne vous ai rien fait, en somme, n'est-ce pas dites? Et j'aime quand vous étes-là<<. ouij même quand vous êtes méchant pour moi, même quand je sens le mépris horrible que je vous inspire...
— Le mépris que vous m'inspirez ?
— Oui... Vous voulez biein me permettre de m'asseoir? Je suis fatiguée.
— Certes. Pardon de na pas vous l'avoir offert,
mais j'imaginais que vous comptiez repartir tout de suite.
— Au contraire, je compte rester, et très longtemps... Non, pas ce fauteuil-là, il a Tair de mauvaise humeur. Tenez, voilà mon affaire, ce petit tabouret, le gros là, bon enfant, à côté de votre bureau. Je pourrai voir ce que vous faites... Ça vous gêne peut-être que je sois si près de vous?
Il la regarda un moment assise à ses pieds, la tempe appuyée à Tangle de la grande table. Quelque chose lutta sur sa figure, puis un clair sourire s*y fixa, et, d'une voix nette et railleuse, il dit :
— Non, cela ne me gêne pas du tout. Je suis de ceux qui peuvent vous voir de très près sans inconvénients pour leur raison.
Elle eut un petit frisson qui courut tout le long d'elle comme une douleur lancinante, et sa radieuse figure se tirailla péniblement. Les yeux agrandis, elle le regardait.
— N'est-ce pas, dit-elle d'une voix vague et comme si en elle quelqu'un eût parlé pour elle, vous ne m'aimez pas du tout?
Il y avait une misère subite dans son accent dont il eut pitié, sans doute.
— Si, mon enfant, je vous aime beaucoup...
comme un homme de mon âge doit aimer une jeune fille du vôtre. Mais mon amitié ne peut vous être d'aucune utilité, n'est-ce pas? Au contraire, vous dites vous-même souvent que ma seule présence
VOUS exaspère dans le sens de vos besoins d'excentricité, de mauvaise éducation, de brutalité, de garçonisme, que sais-je? Donc, puisque, quoique bien involontairement, je vous pousse dans une voie que vous reconnaissez être mauvaise, il vaut mieux ne plus nous voir... Je suis d'un médiocre intérêt pour vous; souvenez- vous de votre dédain pour mes cornues, mes microscopes et mes bouquins... il faut me laisser avec ces choses qui sont toute la vie pour moi.
— Quand je vous ai connu, il y a quatre ans... vous avez oublié, sans doute... vous... c'était chez madame de Margentis... vous n'aviez pas l'air de trouver que les cornues, les microscopes et les bouquins fussent toute la vie.
— Je ne vous comprends pas.
— Alors je serai plus claire. A cette époque-là vous étiez très amoureux de madame de Margentis, et vous la préfériez à la chimie, à la physique et au reste.
— En admettant, ce que je nie du reste formellement, que j'aie été amoureux de madame de Margentis, qu'en faudrait-il conclure?... que j'ai quatre ans de plus^ et que je ne suis plus amoureux d'elle. La situation serait, vous voyez, totalement changée, et il y aurait une logique parfaite entre l'indifférence que vous me supposiez alors pour mes travaux et l'intérêt qu'ils m'inspirent aujourd'hui...
— Aujourd'hui que vous n'êtes plus amoureux de personne.
— Comme vous dites.
— Mais êtes-vous sûr, sûr, sûr de ne pas l'être? Croyez-vous qu'il n'y a pas dans le monde une seule fenmie... pas une seule... qui pourrait vous émouvoir un peu en venant vous dire : « Je vous adore, prenez ma vie, je serai trop heureuse de vous la donner et de me plier sous votre volonté. »
Sa voix avait baissé ; elle faisait un murmure qui frôlait les choses. Ses yeux gris étaient moites ; une prière en sortait, troublante et forte.
Accoudé sur sa table, Marfi la regardait, très grave, une expression ambiguë sur son visage, comme si une partie de sa volonté eût poursuivi l'autre en quelque inquiétante fuite.
— L'heure des romans et des songes est passée dans ma vie, dit-il doucement. Savez-vous que j'ai quarante ans? Ne voyez-vous pas que j'ai des cheveux blancs et des rides... et surtout ne sentez-vous pas que je sais la vie et les intolérables lendemains des songes de la jeunesse? Si une femme venait me dire les paroles que vous avez prononcées tout à l'heure, je la bénirais de l'illusion qui la pousse à me parler ainsi, je garderais en moi le souvenir cher infiniment d'une semblable minute, et puis je lui dirais adieu. Car il ne faut pas se revoir après qu'on a compris... qu'on ne pouvait pas se comprendre.
— Mais pourquoi ne pas se comprendre? Vous êtes ému, mon ami, ne dites pas noni je le vois très bien et c'est si bon à vous ! ... Oh I je vous en prie,
ne redevenez pas ironique et froid et dur, cela me fait si mal et je suis si misérable... j'ai tant besoin de vous!...
Elle eut un léger spasme; et de grosses larmes, de belles larmes d'enfant malheureux débordèrent sur ses joues. Marfi s'était penché un peu vers elle et lui avait posé la main sur l'épaule. Elle inclina la tête, serrant cette main entre sa joue et son épaule, et la retint. Puis, d'un mouvement très insensible, elle se glissa à terre et resta là, à ses pieds, pleurant toujours, mais doucement.
La figure pâle de Marfi était devenue plus pâle — dans ses yeux une lueur un peu folle remuait.
Assez longtemps ils restèrent ainsi tous les deux; le front du savant se creusa d'une ride profonde, il dégagea sa main. Claude ne pleurait plus, et relevant sur lui son visage que les larmes avaient rosé :
'— Écoutez-moi, dit-elle un peu haletante.
n l'interrompit :
— Non, je ne veux pas vous écouter, il ne faut pas que je vous écoute... Ne voulez-vous pas que nous restions de bons amis? Prenez garde à l'irréparable de ce que vous voulez dire, ne mettez pas entre nous le souvenir d'une souffrance... et puis aussi ayez un peu pitié de moi, mon enfant^ je vous en supplie...
— NonI est-ce que vous avez besoin de pitiés vous? Et une fois au moins j'aurai dit...
— Claude ! je vous en supplie encore, ne dites
rien... Tenez : vous êtes nerveuse, bouleversée... Restez tranquille ici. C'est moi qui m'en irai... Quand vous serez mieux, vous rentrerez chez vous.
Elle se mit à genoux et lui prit les mains avec une violence irrésistible.
— Je veux vous le dire, je vous le dirai!.., que je vous adore, que vous pouvez faire de moi ce qu'il vous plaira, que je vous donne ma vie et vous supplie de la prendre... mon ami si cher! si cher! Ne sentez-vous pas combien je serais heureuse d'être comme un enfant soumis devant votre volonté... J'ai bien compris ce que vous étiez pour moi pendant ces quatre semaines où je n ai rien su de vous, où j'ai pu croire que vous ne m'aimiez pas... Mais non, ce n'est pas possible, n'est-ce pas? Vous, justement vous, vous ne pouvez pas être le seul qui ne m'aimiez pas!... Vous pensez que je suis coquette et folle, mais je n'ai été ainsi que pour vous faire m'aimer... Et puis... si vous saviez ce qu'il y a dans mon passé de cruel, d'affreux... Ah! vous auriez pitié de moi, vous me prendriez contre votre cœur comme un pauvre être abandonné, misérable, que vous pouvez sauver, à qui vous pouvez donner tout le bonheur qu'il y ait au monde en l'aimant un peu... Ayez confiance en moi... vous verrez que je n'en serai pas indigne. Mais dites!... dites que vous m'aimez !
Tenant toujours la main de Marfi, elle se dressa debout, sa figure rapprochée de la sienne.
Il y avait subitement sur le masque de Thomme
une gravité dure, quelque chose comme ces expressions de peur et de résolution féroce des gens qu'on va opérer et qui ne voudraient pas crier.
— Je vous avais dit que mieux aurait valu vous taire, fit-il d'un ton amer. Vous me contraignez à être très ridicule... et cela un peu douloureusement. Que me demandez-vous?... de vous épouser? Réfléchissez un moment, vous verrez tout l'impossible de cela. J'ai le double de votre âge, une santé détraquée, un système nerveux ébranlé profondément, un besoin de solitude pour la majeure partie de ma vie, un goût dominant pour les recherches scientifiques, un caractère passablement morose et attristé, car la vie m'ennuie. Enfin, pour achever de vous éclairer sur la pauvre chose que je suis, je n'ai même pas droit à la sorte de prestige dont m'a doué pour vous cette conviction où vous êtes de mon impassibilité à l'égard des femmes en général... Je les aime infiniment, chère enfant ; jpourquoi ne pas vous le dire ? et je puis peut-être avouer ceci à une trop moderne jeune fille de votre sorte : j'ai été, je suis encore, ce que je vous ai entendu parfois appeler un fêteur... je ne suis pas un fêteur gai, voilà tout. Que dites-vous d'un tel mari à donner à un être de vie, de passion, à un être que rien ne comprime, qui va devant soi dans l'impétuosité de sa force, à une délicieuse créature telle que vous, à qui il faut un nouveau flirt tous les jours, à qui bientôt il faudra plus...
— Vous m'aimez pourtant, dit-elle reculée de lui.
Une fièvre brillait dans ses yeux noircis par la dilatation extrême de leur iris.
— J*ai beaucoup d'amitié pour vous, articula-t-il avec tranquillité.
Elle resta un moment immobile, silencieuse, puis dit lentement :
— Vous avez quelque raison que je ne devine pas pour me parler comme vous faites... Vous rendez-vous compte que vous me brisez dans le cœur le seul sentiment de tendresse que j'y doive avoir jamais? Comprenez-vous bien quel crime... oui, quel crime, cela est? Vous rendez-vous compte qu'à partir de cette minute vous devenez responsable de toutes les misères qui tomberont sur moi ?
Elle s'interrompit comme cinglée par le passage rapide d'une pensée inattendue :
— C'est parce que vous ne voulez pas m'épouser que vous me dites tout cela! Je comprends... Eh bien ! non, je ne vous demande pas cela... dites-mol seulement que vous m'aimez I
Il ne répondit pas .
Alors elle eut une sorte d'explosion rageuse et désespérée.
— Mais puisque je le sais ! A. quoi bon tout cela?... Croyez- vous que je ne l'aie pas vu cent fois dans votre regard? Croyez- vous que l'on trompe une femme là-dessus et qu'elle ne sache pas qui l'aime
OU non?... Et puis, je ne suis donc pas assez belle?... Dites, ohl dites-moi que vous m'aimez!
Il répondit — sa voix, redevenue calme, son be^u masque pensif apaisé, rien, que son extrême pâleur, ne marquant plus par quelle émotion i) avait été traversé :
— Vous êtes de l'espèce des femmes qui envahissent la vie, la remuent et la troublent... Je ne veux pas vous subir.
U y eut pendant quelques secondes une allée et venue de leurs deux regards, se cherchant et s'évitant œmme des épées. Puis, elle sortit de la grande pièce d'un pas très rapide, d'un pas glissant, et, sa forme de lumière disparue, tout sembla s'être décoloré.
Marfi se leva, vint de nouveau près de la haute fenêtre gothique, où s'ouvrait un carré sur le grand jardin tranquille, et il resta là, songeur, avec dans ses yeux tout l'écœurement des vaines besognes de la vie.
C'était dans la petite salle du Conservatoire, plus close, à ce qu'il semble, qu'aucune autre, et où flottait autour des choses une lueur rouge — comme un peu de buée colorée par le reflet d'un feu — et qui émanait des rouges de terre cuite ou de laques de tout ce qui était là : les murs, le plafond, les loges, les pupitres, les banquettes où les choristes allaient venir s'asseoir — tout était de cette rougeur vibrante qui baignait les visages^ les fardant d*un peu de fraîcheur. Et le public, dans le court repos d'entre deux morceaux, avait l'attitude particulière à cet endroit et qui vient de la conscience du privilège spécial que cela est d'être là, et aussi de l'idée
affermissant dans Tadmiratioa de soi que le fait d'être assis sur le fauteuil où Ton est donne un droit personnel de critique artistique et marque du sceau d'un esthétisme, non peut-être de qualité plus rare, mais bien certainement de meilleur ton, que celui des habitués des autres concerts.
Dans une loge de face, Claude se tenait toute droite, sa petite tête immobile absorbée en ses songes. Derrière elle, M. Bertheuille, accoudé familièrement contre son épaule, causait avec madame Harnavon et M. de Bracancourt.
Le jeune homme était très souriant, très préoccupé aussi sans doute du prolongement que pouvait avoir le sens de ses plus indifférentes paroles dans l'attention et l'impressionnabilité de Claude, car, à chaque mot détaché des autres avec soin et prudence comme une chose précieuse et qu'il importait de ne pas risquer en des dangers, même en des hasards, il envoyait ses yeux vers elle, d'une rapide impulsion, puis les ramenait vers madame Harnavon.
Celle-ci semblait, elle, prodigieusement intéressée par ses vues sur la musique de Schumann, qu'il déclarait un peu confuse et un peu informe aussi, s'afBrmant hautement le partisan de Haydn, le seul, d'ailleurs, des maîtres anciens qu'il goûtât pleinement, étant, il le déclarait, un naïf, un gobeur, un sentimental, à qui Gounod limitait l'horizon. Oui, il savait bien que c'était tout à fait le vieux jeu. Mais il avait besoin, au milieu de la banalité et du sur-
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chauffage de la vie du monde et de club, d*uQ peu d'émotion fraîche et jeune. C'est si bon parfois de se laisser aller à quelque impulsion simple et vraie, si exquis d'être ce qu'on est, sans s'imaginer nécessaire de poser pour une galerie de sceptiques et d'ironistes. Comme on découvrait, en ces rares instants, de vieilles richesses enfermées en soi, de forces affectives ignorées!
Le chef d'orchestre était tourné vers la salle ; son regard avertisseur courait très vif sur le public dont la causerie tintait hautement avec des houles plus bruyantes. D'un geste bref, il frappa sur son pupitre avec son bâton de mesure et, à ce claquement précipité, impératif, une petite traînée lumineuse courut sur les pavillons des instruments de cuivre, tandis que tous les archets, animés du même mouvement, dressaient dans la clarté rougeoyante comme le hérissement des mâts d'une réduction de port de mer.
Un peu de lumière se posait un instant au bâton de mesure immobile, au-dessus de l'attente des artistes. Puis, tout à coup, des accords emplissaient la salle d'une sonorité ronde, un frisson sifflait sur les instruments à cordes oscillant avec un mouvement de balancier. C'était le ronron rythmique du Rouet cCOmphale. ■%:
Claude avait sur la figure une expression amère et méchante qui la vieillissait de toute une longue vie de douleur, de regrets, de remords peut-être, et qui en de tels moments semblait être derrière elle
dans un passé extrêmement lointain et la faisait paradoxale, inquiétante, par cette expression qu'elle ne pouvait avoir, elle, Theureuse, la jeune, la rayonnante fille — et qu'elle avait pourtant.
Le morceau se terminait au milieu d'un très grand enthousiasme, assez peu ordinaire en cet en* droit où les gens croient assez témoigner de leur admiration par leur présence — et où d'ailleurs ils gardent la conviction que cet orchestre impeccable est un peu d'eux-mêmes, comme la sonorité exquise de la salle et le génie de Beethoven. Ne sont-ils pas là, eux, les a abonnés » ? cela n'est-il pas suffisant pour la gloire de tout le monde ?
— Voilà, par exemple, de la musique que je ne sens pas du tout, dit avec ménagement M. de Bracancourt; mais, là, pas du tout !
U y avait dans son accent une pitié extrême pour cette pauvre musique incapable de le pénétrer.
— C'est d'une belle couleur, pourtant, dit M. Bertheuille.
Et Ton sentait que cela lui était égal, très complètement.
— D'une belle couleur, si vous voulez... Mais cela manque toujours tellement de mélodie, la musique de Saint-Saëns ! Je sais bien que c'est très fort comme... harmonie, mais il n'y a pas d'idées...
— Trouvez-vous, vraiment? coula madame Harnavon de sa voix froide et caressante. Vous avez peut-être mal écouté, car ceci justement est fait
d'une idée musicale très fine. Vous n'avez donc pas entendu la jolie phrase câline et cruelle qui raconte si bien Omphale et qui glisse tout le long de Taccompagnement du rouet?... Je trouve, moi, au contraire de vous, que c'est plein d'idées et qu'il n'y avait pas moyen de rendre avec plus de compréhension émue cette belle histoire de la femme dompteuse de l'homme et de l'amour avilisseur.
Claude tourna d'un mouvement soudain la tête vers elle :
— C'est vraiment cela que veut dire cette musique ? interrogea -t-elle âprement.
— Oui, sans doute... n'est-ce pas cela aussi que tu as compris ?
— Non.
— Quoi, alors?...
— Cela m'a semblé le sanglot de douleur d'un être qui aime follement... Dans ce que tu appelles une phrase câline et cruelle, je n'ai entendu que quelque chose de plus triste encore : ce que cela doit être de souffrir abominablement du mal que Ton fait aux autres... à ceux qui nous aimenté*. que nous aimons aussi peut-^étre...
— De quoi parles-tu ? Il est temps peut-être de t'avertir que nous sommes-là, et que nous l'écoutons sans te comprendre, car, à ce qu'il semble, c'est aux choristes que tu adresses ce discours singulier.
La voix de madame Harnavon donnait en ce mo-
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ment la sensation de pincer comme de méchants petits ongles durs et pointus.
Claude cessa de regarder les choristes ou dans leur direction» et lentement apporta son masque douloureux sous le regard aigu des immenses yeux égyptiens de son amie. Madame Harnavon mordillait sa lèvre inférieure qui souriait d'un aigre sourire, et Claude restait grave, sa belle tête blonde et pâle inclinée sous un navrement particulier.
— Pourquoi ne voulez-vous pas me donner Toccasion de vous voir seule un moment? J'ai tant de choses à vous dire !
C'était M. de Bracancourt qui venait de formuler ceci, après le concert, en descendant l'escalier, le bout des doigts de Claude posé sur sa manche.
Elle répondit, les yeux au loin :
— Quoi médire?... que vous m'aimez? Ce n'est pas vrai, et puis si c'était vrai cela me serait tellement égal I D'ailleurs, vous n'avez pas du tout l'intention de demander de m'épouser, n'est-ce pas?... Alors...
— Mais, mademoiselle...
Il eût voulu être interrompu par elle. Mais déjà lés pensées de Claude s'en étaient allées et sa figure se faisait plus morne» De sorte qu'après s'être tu par la force des choses 'et voyant bien clairement que rieii ne s'offrait qui pût être dit, M. de Bracancourt se retira avec une dignité neutre et protesta
qu'il comprenait parfailement le congé qui était contenu dans les paroles de la jeune fille. Il avait déplu, il devait s'abstenir désormais d'aller chez mademoiselle Bertheuille ; elle pouvait compter sur sa discrétion, elle ne le verrait plus.
Elle répondit simplement :
— Ce sera comme vous voudrez.
Puis elle quitta son bras pour monter dans le coupé de madame Harnavon.
— Qu'as-tu dit à Bracancourt? il s'en va a\ec la figure d'un homme empoisonné, demanda madame Harnavon quand la voiture roula.
— Je l'ai empêché de me faire une déclaration en lui donnant à entendre que je me rendais compte qu'il appartenait à la confrérie des poseurs de jalons pour après le mariage.
Madame Harnavon eut un petit rire.
— Alors?
— Alors il ne doit plus me revoir jamais... Tu vois comme je suis mal tes avis et quelle mauvaise séductrice je fais.
— Marie-toi.
— J'aurais plutôt envie d'aller me jeter dans la Seine, si l'eau n'était pas tellement sale.
— Claude! qu'as-tu fait pendant mes dix jours de Cannes?... Tu es très changée, je ne te reconnais pas. H y a en toi quelque chose qui vibre trop... Tu souflfres d'un mal précis... l'amour?
— Ahl je t'en supplie, ne disons pas de bêtises*
L'amour!... Moi, allons donc! Non, j'ai mal aux nerfs, je m'ennuie, et je suis à un de ces moments où l'on sait que ce sera toujours la même chose, que le bonheur est une blague, et l'amusement même, une corvée.
— Non, ma chérie, le bonheur n'est pas une blague, comme tu dis, mais les gens sont idiots avec leur manière de concevoir la vie. Être heureux, qu'est-ce que cela évoque à l'esprit? une sensation pareille qui dure des années après des années I Vois combien c'est inepte. L'existence est faite d'une quantité de secondes toutes différentes et qu'il s'agit de remplir les unes après les autres comme des petits tubes en verre. Si tu mets dans tes petits tubes de jolis liquides colorés et parfumés, tu auras une suite exquise de sensations délicates qui te conduiront sans fatigue à la fin des choses... On veut toujours juger la vie humaine par grands blocs, c'est de là que vient tout le mal... Amuse la seconde que tu tiens, fais-la charmante, ne songe pas qu'il en est d'autres... Voilà comment on est heureux...
— C'est ainsi que tu fais?
— Oui... et j'y joins un art d'agrément qui est de regarder les autres faire tout ce que, moi, je ne voudrais pas faire.
Elle rit encore, de ce rire en trois notes arrêté brusquement comme s'il se brisait, de ce rire sans gaieté qui faisait mal à entendre^ comme certains sons désaccordés.
— Tu es heureuse? dit doucement la jeune fille.
— Pas assez jolie... et puis, il me faudrait cent mille francs pour m'habiller tout à fait comme j'imagine, etje n'en ai que trente... Ceci à part... oui, je suis heureuse.
— Et monsieur Harnavon, crois-tu qu'il soit heureux aussi?
— Je ne songe jamais à ces choses-là, ma petite. Monsieur Harnavon aune des maisons les mieux tenues de Paris, mon salon est composé comme pas un, jamais je ne lui ai fait une question sur ses mouvements ni une objection .. Si monsieur Harnavon n'est pas heureux, c'est que monsieur Harnavon est un imbécile, et s'il est un imbécile, il n'y a pas lieu de s'en préoccuper... Veux-tu descendre jusqu'au Bois? H y a un joli soleil rouge qui dégringole là- bas... ou bien as-tu faim? Nous irions d'abord au thé.
— Non, pas faim du tout... Allons au Bois.
— Monsieur de Fouchère.
M. de Fouchère entra dans la salle d'armes de Claude. Il était deux heures à peine. La jeune fille était seule, assise sur un trapèze qui mouvait très imperceptiblement avec elle. Ses fines jambes tombaient en un geste mol et abandonné; les pieds croisés donnaient Tidée qu'ils étaient endormis. Elle était en maillot noir, en caleçon de velours noir bouffant aux hanches, et cette tenue de gymnaste la dévétissait aux regards d'une irritante sorte.
— Qui vous amène ? dit-elle.
Et décroisant ses pieds, elle en tendit un à M. de Fouchère.
— Le désir de vous trouver seule.
— Parce que vous avez besoin de causer avec moi?... Cbmment, vous aussi?... vous, si peu banal!
— Savez-vous ce qui est banal ? c'est de faire religieusement ce que d'autres jugent excentrique.
Et très amicalement, il serra son pied. Elle se dégagea d'un leste mouvement et posa ce même pied sur la tête du jeune homme.
— Jacques, mon ami, voulez- vous tâcher de ne pas être bête... Ignorez-vous donc qu'il y a plusieurs semaines que je suis de mauvaise humeur et que j'ai envie, oh ! mais tout à fait envie d'être laissée tranquille...
Et elle tambourinait le crâne du jeune homme de son petit pied vêtu du satin noir d'un chausson de danse. M. de Fouchère recula un peu et la regarda quelques moments d'un air pensif. Ses réflexions aboutirent à ceci, formulé d'un ton un peu mélancolique :
— Vous êtes diablement jolie.
Puis il s'assit, renversa en arrière sa tête qu'il appuya sur ses deux mains croisées à sa nuque et, du même air très paisible et un peu triste, il commença :
— Oui, je sais que vous êtes de mauvaise humeur. Cela m'ennuie même énormément. J'ai beaucoup cherché quelque chose de drôle à vous offrir comme distraction... Je crois que j'ai trouvé... Alors je suis venu.
— Vous allez me ^faire une déclaration! ça se voit dans votre œil gauche... Quelle scie! quelle sciel... vous étiez le seul non crétinisé, le seul avec qui je pouvais parler de tout, vous réalisiez pour moi Tidéal du camarade... comprenez- vous tout ce qu'il y a de flatteur dans cette manière de vous classer?... maintenant vous allez aussi commencer à faire des yeux de poisson bouilli... ohl n'essayez pas de protester, tous les hommes font des yeux de poisson bouilli quand ils sont amoureux... Est-ce que ça n'est pas bien là ma déveine ordinaire!
— Je ne sais vraiment pas si je dois vous raconter mon histoire après cette sortie, car vous me mettez dans l'impossibilité absolue de vous dire que je ne suis pas amoureux de vous... Comment faire?
Elle avait pris les cordes du trapèze et, d'une forte impulsion de ses reins creusés, d'une grande flexion de ses jambes unies, elle lui imprima un balancement d'abord très lent et dont la vitesse allait grandissant à mesure que s'élargissait l'espace traversé par le vol du trapèze.
Au moment où elle passait par-dessus [la tête de Jacques de Fouchère, qui voyait ainsi en raccourci son visage où les yeux et la bouche semblaient rire :
— Après tout, dites votre affaire... Nous verrons ce qu'il y a dedans! jeta-t-elle.
Et, avant qu'il eût répondu, le trapèze la remportait en arrière avec une grande courbe molle.
— Je voulais vous proposer une association...
— Pourquoi faire?... dévaliser les passants?
En deux mouvements très vifs, elle avait posé un de ses pieds, puis Tautre sur la barre. Et maintenant elle était debout, coupant Tair de la ligne droite qu'elle faisait ainsi, avec une palpitation de ses cheveux légers soulevés par le vent que remuait le balancement violent et silencieux du trapèze, et qui alternativement, d'un mouvement rythmé, la nimbaient d'or lointain ou se couchaient contre son front en un assombrissement subit.
M. de Fouchère réfléchit un instant.
— Non, répondit-il avec infiniment de flegme, il ne s'agit de rien de semblable. Ce serait quelque chose de bien vulgaire pour des gens comme vous et moi.
— Alors?
— C'est un mariage que je voulais dire.
— Hein?... Comment?
Ses mains avaient coulé le long des cordes ; elle était à genoux, puis de nouveau assise sur le trapèze, dont elle n'activait plus l'élan. Et elle contemplait le jeune homme avec des déplacements de tête pour le voir encore au moment où la courbe qu^elle décrivait la portait en avant de lui.
— Un mariage 1 répéta-t-elle avec un sérieux profond, tandis que s'étrécissait et devenait plus lente sa course aérienne. Mais, continuait-elle, êtesvous vraiment tout à fait fou? ou pauvre? ouquoi?... amoureux alors?... Vous disiez que non.
— Je disais que non parce que, à tout prendre, je ne sais pas si le sentiment que j'ai pour vous peut sincèrement s'appeler de l'amour. Je vous trouve horriblement jolie et vous avez un fond de cocasserie qui m'amuse ; je vous imagine aussi avec des sensations qui ne ressemblent pas à celles des autres et ceci me tente. Mais, si vous refusez de m'épouser, je suis tout à fait certain de ne pas mourir de chagrin, ni peut-être même d'en être malade. C'est un peu grossier ce que je vous dis là, mais vous savez que je suis un drôle de corps.
Le trapèze était tout à fait immobile. Les mains à la barre, la jeune fille brusquement se laissait aller en arrière et demeurait quelques secondes retenue par la tension des bras, le pli des jarrets pinçant la barre comme un ressort refermé; puis elle passait de l'autrç côté de cette barre, les mains retournées en un mouvement si rapide qu'à peine se pouvait-il constater. Enfin, les jambes tendues horizontalement, ses deux bras raidis comme des tiges de fer la portant toute sans effort apparent, la tête dressée, la pâleur de son cou éclatant contre le réseau noir de son maillot, faisant avec tout son corps une rigide ligne droite, elle restait immobile devant le jeune homme, accrochée sous ce trapèze comme un objet léger, fantaisiste et très exquis.
— Quelle drôle de nature vous faites! dit-elle après un instant.
Et rien n'était singulier comme l'expression de
songerie qu'avait cette tête de clownesse en une telle attitude.
— Oui, une drôle de nature, reprit-elle. Qui vous a donné cette idée de m'épouser?... car, enfin, vous conviendrez qu'elle est assez saugrenue pour n'être pas venue tout naturellement.
— C'est vrai... Mon Dieu! mon point de départ est assez médiocre... Je crois bien que mon intention première était d'empêcher quelqu'un d'autre de le faire à ma place.
— Ah! oui... Avez- vous jamais songé que c'est une idée stupide et que ça n'empêche rien... dans les avenirs ?
Et comme si cette conception de 1* « avenir » déterminait chez elle une manière de gaieté, elle pinça de nouveau le trapèze avec ses jarrets et se mit à tourner, ramassée sur elle-même, avec une vertigineuse rapidité qui faisait crier le bois.
— Vous n'imaginez pas, reprit Jacques, à quel point tout ce que vous venez de me dire indique un manque de réflexion affligeant... Ce n'est pas votre chère amie madame Harnavon qui aurait de ces aperçus enfantins. Qu'est-ce que cela fait l'avenir! chose d'ailleurs assez am(}iguë par essence. L'important est d'être le premier. Après... qu'est-ce que cela peut faire ?
Essouf&ée un peu, la jeune fille s'était remise sur la barre du trapèze. Et tous deux se contemplaient avec de la curiosité dans le regard.
— Vous n'êtes pas jaloux? fit Qaude d'un air perplexe.
— Je ne suis pas idiot, n'est-ce pas? alors...
— C'est drôle, dit-elle encore, je ne comprends pas bien votre idée, à moins que vous ne cherchiez à m'impressionner en vous servant de procédés d'une moins grande banalité que les autres...
— Pas du tout, je suis d'une absolue sincérité. Vous ne comprenez pas? Je vaism'expliquer... Vous êtes une personne excentrique, mal élevée, inquiétante, ceci est bien entendu. Les hommes qui vous entourent vous font la cour avec le vague espoir de toucher plus tard de votre fantaisie, de votre enniii, ou de je ne sais quoi, un intérêt quelconque pour leurs soins sans avoir engagé rien de leur vie. Pourtant Cuvillier vous épouserait volontiers, et peutêtre aussi Tod... si on le poussait un peu. Ce serait très fâcheux. Car ces gens sont épris devons, d'abord parce que vous êtes admirablement belle, mais beaucoup aussi parce que vous êtes infiniment extravagante. Leur seule idée, une fois que vous serez leur femme, serait de vous ramener à la parfaitement satisfaisante banalité des « femmes comme il faut » de leur connaissance, et, s'ils avaient le malheur d'y parvenir, ils cesseraient bien vite de vous aimer pour cette même raison. J'ai beaucoup songé à tout ced, et j'en suis arrivé à cette conclusion que vous méritez que quelqu'un ait le courage de vous offrir une association dans la fantaisie et la liberté... C'est
cela que je vous propose. Cette association ne peut être que le mariage... à cause d'un tas de petites oi^anisations qui entravent la circulation des personnes lorsqu'elles tentent de prendre à droite ou à gauche de ce sempiternel chemin... C'est donc le mariage que je vous offre... Mais voici comment je le comprends. Je ne compte sur votre fidélité à aucun degré, pas plus que je ne vous promets la mienne... Je ne crois pas à cette sorte de chose, d'ailleurs. Et puis, pourquoi faire? Non : il s'agit de se créer l'un à l'autre un coin de bonheur, absurde et léger, court sans doute et surtout sans phrases. Le premier des deux qui en aura assez préviendra l'autre poliment et ce sera fini. Il n'y aura plus qu'à continuer une vie de bons camarades, avec un respect parfait de la volonté de l'associé, une entente intelligente pour rendre toutes choses plus commodes dans l'existence en se mettant deux pour les manœuvrer; c'est, enfin, pour quelques mois, un sentiment d'une espèce moins ennuyeuse que l'amour ordinaire qui, comme vous l'avez subtilement observé, mène les gens les mieux constitués à faire des yeux de poisson bouilli... De l'amour gai, comme tout ce qui a le -mépris de l'avenir, une organisation savante de la liberté, voilà ce que je vous offre : voulez-vous de cela? — Vous avez imaginé m'étonner, fit lentement Claude dont le regard souriait un peu. Soyez satisfait, vous avez pleinement réussi... Mais ce sont des mots tout cela, les faits seront différents.
— Non! puisque je vous dis que ce que j'ai pour vous c'est beaucoup d'ajuitié et beaucoup de... goût. Ce n'est pas du tout de l'amour. Vous ne me verrez pas perdre l'appétit, renoncer à dormir, avoir l'air tragique ou amer, vous n'entendrez jamais de moi l'ombre d'un reproche sur vos actions quelles qu'elles puissent être, puisque, encore une fois, vous me charmez très spécialement par votre belle faculté de commettre des insanités.
— Madame Harnavon me juge de la même façon... Et savez-vous ce qu'elle nomme, elle, des insanités ?
— Voyons... Les opinions de madame Harnavon me sont en grande admiration.
— Elle dit que c'est: mettre son cœur dans les choses.
Jacques de Fouchère eut un sourire un peu nerveux.
— Elle a raison, interrompit-il avec résolution. Vous devez être capable même de cela. Mais qu'importe! je ne vous demande pas de m'aimer, mais de me donner quelques mois de votre insoucieuse jeunesse. Je vous paierai avec une existence entière d'amitié dévouée... Cela vaut qu'on y songe... Songez-y.
Probablement pour obéir à ce conseil, mademoiselle Bertheuille, les deux mains aux hanches, les coudes écartés mettant au long de son torse la grâce fine des anses d'une amphore, se laissa tomber en
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arrière retenue seulement par le jarret droit à son trapèze, la jambe gauche tendue — la lumière s'avivait sur une paillette, tout à la pointe du chausson de gymnastique qui moulait son pied.
Sa figure était devenue d'un beau ton uni de corail. Tout à coup, elle lança un de ses bras d'un mouvement très net de ressort et, par un déplacement sec de tout le corps, elle se trouva accrochée par un pied et par une main, les reins creusés violemment.
Jacques de Fouchère s'était levé et approché d'elle; ils se regardèrent au profond des yeux pendant un long temps. Puis, très grave, d'une voix presque triste :
— Vous ne demandez rien que moi... pour un peu de temps? Vous ne croyez pas en moi? Vous n'attendez rien de moi? fit Claude.
— Non, je n'attends rien ; oui, je demande vous seulement, répondit le jeune homme très sérieusement.
Alors restant toujours accrochée par une main et par un pied, elle tendit son autre main, sa blanche main droite, et dit :
— Je veux bien vous épouser.
U fit le geste de baiser la main qu'il tenait, puis s'arrêta, et avec un sourire ironique :
— Vous plaît-il que j'embrasse votre main, ou bien cela vous semblera-t-il ridicule?
Elle songea un moment. Puis avec un noircisse-
ment, pour ainsi dire, de l'expression de toute sa figure, elle répondit d'un ton dur :
— Pas ma main... nous sommes fiancés, n'est-ce pas?
Et avec un sourire méchant et navré, elle lui tendit ses lèvres.
Clavde de Fouchère à Maurice Marfi.
Paris, 23 juin, cinq heures du soir.
Vous n'avez pas voulu assister à mon mariage, vous avez bien fait. D y a entre nous un souvenir trop cruellement déchirant pour moi. Je ne sais s'il est des femmes qui peuvent pardonner à Thomme qui a refusé leur tendresse ; en tout cas, je ne suis pas de celles-là. Depuis ce jour où j'étais allée vous porter mon âme dont vous n'avez pas voulu embarrasser votre vie si bien organisée, un travail s'est fait en moi. Je vous ai haï pendant des semaines. Puis cela s'est atténué; à l'heure actuelle, vous m'êtes devenu complètement indifférent. C'est même étrange que, dans le cœur, un pareil silence puisse succéder à une telle lutte. Pourtant je crois
encore que vous avez eu pour moi de l'amitié. C'est à cause de cela qu'avant de monter dans le train qui m'emmènera en Espagne avec mon mari, j'ai voulu vous raconter le secret de mon passé, vous expliquer un peu les agitations folles qui sont en moi et que, je l'ai cru un moment, vous auriez pu guérir... Je ne le crois plus.
Vous avez dû être frappé parfois de la nuance particulière de pitié triste qui rend si bizarre l'immense tendresse de mon père pour moi. Vous vous êtes demandé sûrement, comme tout le monde, comment cet homme intelligent, d'une si parfaite connaissance de la vie et des choses du monde, tolérait mes extravagances, me permettait l'existence libre el bizarre qui me fait si mal juger à l'ordinaire.
C'est cela que je vais vous expliquer.
D'abord, ce sera une lamentable histoire — histoire dont vous savez peut-être quelque chose puisque vous étiez à Pemambuco vers l'époque où tout cela est arrivé. Moi, j'ai appris les détails peu à peu, en très longtemps, par des récits d'étrangers.
Mon père était très jeune lorsqu'il arriva au Brésil pour y faire ou refaire sa fortune. Presque tout de suite il rencontra ma mère et. l'aima follement. Elle était miraculeusement belle — vous vous en souvenez assurément — je ne l'ai pas assez connue pour savoir. Elle était coquette aussi, comme je le suis. Elle avait été élevée dans la conviction que sa
beauté et sa fortune lui donnaient tous les droits. Mon père était jaloux, le lui laissa trop voir, et au bout de quelques années, sans cesser, lui, de l'adorer, il arriva à s'en faire haïr.
Vous imaginez ce qui sortit, n'est-ce pas, de cet état de choses. Ma mère rencontra une autre tendresse, y donna toute son âme, et, dédaigneuse des conséquences, révoltée d'ailleurs contre une tyrannie qui, sous un prétexte d'amour, faisait sa vie odieuse, ne tenta aucun effort de dissimulation... Fut-elle coupable aussi entièrement que le crut mon père? je ne sais, mais... sans doute ce sentiment vous paraîtra révoltant... je souhaite presque qu'elle l'ait été, car j'aime mon père d'une tendresse infinie et j'ai besoin de lui créer une excuse devant mon cœur... J'étais née depuis trois mois lorsque, rentrant chez lui assez tard dans la nuit, il trouva l'homme qu'aimait ma mère dans sa chambre, à ses genoux. Vous comprendrez que je vous dise brièvement toute cette affreuse histoire, dont la pensée me broie le cœur. Mon père avait toujours un revolver sur lui ; il cassa la tête à cet homme, trouvant dans les circonstances et son attitude une suffisante confirmation au doute qu*il avait depuis plus d'un an. Évidemment il dut résister au désir de tuer ma mère à ce même instant : il l'aimait et devait tant souffrir.
Le reste, vous le devinez. Après, tout de suite, il se constitua prisonnier, fut jugé et acquitté, comme
il arrive presque toujours en cette circonstance, n'estce pas ? J'ai souvent pensé que c'est là le seul cas où les jugements humains soient vraiment humains. Pauvre père I sans doute il a commis un acte d'affreuse justice... si même de justice, que sait-on?Mais l'amertume du remords est restée mêlée à toutes ses sensations et il a souffert chaque minute de ce souvenir hideux ; il a bien expié, voyez-vous, s'il est vrai qu'il faille expier. Jamais je ne l'ai vu sourire...
Ma mère est morte d'avoir assisté à cette chose et de l'avoir causée... D'abord, elle eut une sorte de transport au cerveau, puis des accidents au cœur. Tout cela a marché très vite. J'avais deux ans et demi lorsque, sur son interrogation formelle, les médecins lui déclarèrent qu'elle n'avait plus que des semaines à vivre. Alors, elle écrivit à mon père qui avait quitté la ville. Sans doute, elle savait encore quels moyens employer pour vaincre ses résistances, car il vint. Tout ceci m'a été dit par la quarteronne qui m'a élevée. Il y eut une très longue scène entre ces deux malheureux. Elle avait voulu le revoir pour me remettre entre ses mains, pour lui jurer que j'étais bien sa fille... Il ne l'a jamais cru, il ne le croit pas à l'heure où nous sommes. Si vous saviez quelles douleurs nous avons vécues l'un et l'autre à cause de cela, quelle angoisse intolérable pèse sur nous, même depuis qu'il a commencé à avoir de l'affection pour moi !
Je suis une folle, une extravagante... Une pauvre folle, une douloureuse extravagante, une joyeuse qui a tant, tant pleuré. Il y a, voyez-vous, des excuses à mes excentricités, des excuses à mes coquetteries. J'ai manqué si totalement de toute tendresse aux premières heures de ma vie! Et quand j'ai été aimée enfin, cela a été d'une affection si amère I j'en ai tant «souffert depuis, j'ai tellement seiiti mon père souffrir de cette affection faite d'une pitié profonde, du souvenir déchirant de la morte et aussi d'autre chose : du sentiment de la similitude des raisons que nous avions, lui et moi, de désespérer de la vie... Mais cela, je vous l'expliquerai tout à l'heure.
Il consentit à se charger de moi lorsqu'elle serait morte. Et ce fut tout de suite : elle mourut dans la nuit qui suivit leur explication. Pauvre femme, elle aussi était peu faite pour lutter avec les duretés de l'existence. Probablement je finirai comme elle en quelque tragique aventure, puisque je n'ai pas pu trouver de cœur où m'appuyer pour continuer mon chemin... puisque vous ne m'aimez pas, puisque j'ai épousé un homme pour qui je n'ai pas d'amour et à qui ses théories interdisent de m'être autre chose qu'un camarade des heures joyeuses. Mais qu'importe mon avenir ! que vous importe... puisque vous n'y devez pas être mêlé, puisque pour toujours nous sommes séparés sur la grande triste terre.
Ce qui importe, et encore cela importe seulement à moi, c'est que vous me compreniez, et complète-
tement. J*hési te devant ce que j*ai encore à vous dire, car ce sont de telles douleurs que j'ai des défaillances de toutes mes énergies à tenter de les exprimer même à votre impassibilité, même à vous qui ne m'avez jamais assez aimée pour en venir à rhorreur de moi.
Je crois que j'ai écrit à l'autre page que mon père avait consenti à me prendre avec lui. C'està dire qu'il me permettait d'habiter la même maison, sous l'obligation de ne jamais dépasser une certaine pièce au delà de laquelle nous eussions pu nous ^'encontrer, de ne pas descendre l'escalier qui était le sien, ,de ne pas entrer et sortir par la porte cochère dont il usait.
J'ai vécu ainsi dix ans, sans l'avoir aperçu autrement que dans la rue. Ma nourrice, déjà un peu âgée, était restée auprès de moi ; c'est elle seule qui m'a élevée. De temps en temps, il venait des gens chargés de m'instruire, mais très vite ils renonçaient, découragés par ma paresse indisciplinée, incapables tous de sévérité, parce qu'en ces temps j'étais vraiment très jolie et que les sottises que je disais avaient en elles sans doute quelque chose de désarmant... Comme cela a changé ! Je ne suis plus jolie, probablement, puisque je ne vaux pas que l'on aventure un peu de son calme pour m'aimer, et mes sottises ne sont plus que des sottises, puisqu'elles ne me font plus rien pardonner.
Ah! les tristes années de solitude où j'étais
enfermée loin du monde, où j'avais de si poignantes tristesses, comme elles sont en somme les meilleures de ma vie I. . . N'est-ce pas un peu navrant à songer? et je suis jeune, mon ami !.«. Cela durera longtemps peut-être... car je suis lâche, irréparablement lâche devant le suicide quoique souvent il m'ait tentée déjà. J'ai peur de ce grand couloir d'ombre : V après; je sens qu'il y a là, dans cette ombre, des forces formidables et horribles qui saisissent et martyrisent pour punir. J'ai tant de fois pensé à ma mère et à ce que, peut-être, sa pauvre âme endure... Et puis il est des heures, figurez-vous, où je m'imagine que tout ce que j'ai souifert déjà, tout ce que je dois souffrir encore, c'est pour laider à expier le mal qu'elle a commis... Vous trouverez que c'est fou, vous sourirez en lisant cela. Il me semble que je le vois votre sourire si grave et dans lequel il apparaît comme une pitié triste pour toute l'absurdité humaine. Quand vous souriez ainsi de mes folies, il entre en moi un peu de honte d'être folle et je me sens redevenir une petite fille intimidée, un peu inquiète, et pourtant heureuse aussi d'un singulier bonheur auquel je n'ai jamais rien pu comprendre.
Je viens de m'interrompre pour y réfléchir. J'aurais bien des choses, bien des choses à vous dire à ce sujet dans ce testament de la vieille moi qui va cesser d'être. Mais l'heure court, il faudra bientôt partir. Allons, je vais finir mon histoire.
J'ai donc été seule toujours, ou presque. J'avais
huit ans lorsque mon premier camarade entra dans ma vie; c'était un petit garçon, de quatre ans plus âgé que moi, le fils de voisins qui savaient toute la lamentable histoire de mon père et la mienne. Il s'appelait Pierre de Las Vuelgas. Nous nous étions rencontrés dans un jardin public, nous avions joué ensemble ; il était venu me voir, j'étais allée chez ses parents, nous nous aimions beaucoup. Lui, surtout, avait pour moi une de ces grandes passions enfantines dont il m'a paru, depuis, que c'est un crime de se moquer, car elles sont tout aussi graves que les amours violentes qui, plus tard, font si mal.
Pauvre petit Pierre I ... Je le tourmentais, je m'amusais à le voir souffrir, sans doute pour mieux le sentir m'aimer. Que de méchantes et sottes paroles je lui ai dites qui le faisaient pleurer pendant des heures!... Ce grand garçon était sensitif comme une fille anémique. Mais quand j'y réfléchis, je vois qu'il n'était ainsi qu'avec moi, et peut-être sa sensibilité excessive venait-elle seulement de son immense tendresse... Pauvre petit Pierre 1 Ahl la misère que cela est de se souvenir de tout ceci, et comme cela fait sonner dans mon cœur la douloureuse corde faussée dont la vibration m'a couvert tous les autres bruits de la vie, les bruits heureux au moins. Cette vibration ininterrompue d'un tel souvenir, voyez-vous, a été, est encore ma torture. C'est pour briser l'étreinte de ce cauchemar que j'ai tenté d'excéder mon corps de fatigues excessives^ d'étourdir mon cœur enfiévré de
souffraDce et de remords, avec toutes ces insanités dont vous, avez cru que je m'amusais. Hélas 1 les seules minutes heureuses, de repos, de calme, que j'ai vécues, c'est, je ne sais pourquoi, auprès de vous quand vous vouliez bien me parler de toutes ces choses que j'ignore, de ces choses de l'infini qui donnent délicieusement le vertige, quand j'écoutais votre voix si singuUèrement charmeresse, m'expliquant des prodiges avec des mots de lumière.
Je me souviens d'un soir, à Ville-d'Avray, nous . étions, vous et moi, sur le banc du jardin ; il y avait comme un voile de soie et d'argent qui coulait sur les fleurs endormies, et il montait des bois un silence dont la douceur me paraissait plaindre mon cœur... Vous me nommiez les étoiles et vous me disiez les histoires antiques, les légendes du vieux temps. Je ne savais plus bien si j'étais Claude, si nous étions à Ville-d'Avray. J'avais perdu le sentiment de l'époque où nous vivions pour m'en aller avec vous dans les passés qu'évoquaient vos paroles, et là, je goûtais une autre existence qui m'apparaissait comme immobilisée dans la perfection d'un bonheur qui ne devait jamais passer... C'était -comme si, tous deux, nous étions devenus des personnages d'une très belle fresque racontant une très belle histoire où l'on était heureux dans la grande splendeur d'un soleil d'Orient... Et puis, je me rappelle encore qu'à un moment, comme je n'arrivais pas à distinguer rétoile polaire malgré vos explications, vous avez,
d'un geste un peu agacé, posé votre main sur la mienne. Vous l'y avez laissée, en renonçant à votre explication, et, très longtemps, nous nous sommes tus, les yeux levés vers les étoiles... C'est le moment le plus exquis de toute ma vie, mais je continue à ne pas savoir où est l'étoile polaire...
Sera-t-€lle jamais terminée cette lettre? Je ne peux pas, je ne peux pas vous dire la fin de mon histoire d'enfant... Il le faut pourtant.
Il le faut !
Pendant quatre ans, j'ai tourmenté mon petit ami Pierre. J'avais inventé de lui faire croire que j'étais éprise de Diego, son frère aîné. Ce n'était pas vrai du tout; mais il le croyait, et il y avait parfois sur sa pauvre figure de si tragiques expressions de douleur... llm'arrive, savez-vous, de les sentir brusquement se reproduire sur ma figure, ces expressions navrantes, et c*est comme un masque qui me ferait mal... Un jour, j'avais alors douze ans, lui seize, et il me répétait comme à Fordinaire l'histoire de son grand amour, et comment, dans quatre ans, si je voulais l'épouser, nous partirions pour l'Europe et quelle vie délicieuse nous aurions... Comme il m'agaçait, je ne sais pourquoi je lui redis ma méchante phrase :
— Tu m'ennuies, ce n'est pas toi que j'épouserai, c'est Diego. Il est plus grand que toi et je l'aime mieux.
Qui sait quelle maladie morale se faisait en lui
depuis qu'il s'était attaché à moi ainsi? Sans doute l'heure d'une crise était venue, et il aurait fallu au pauvre petit des ménagements et de la douceur... Mais que pouvais-je deviner, moi, avec mes douze ans, et la perversité que l'ennui de ma lamentable vie mettait en moi?...
U était devenu tout blanc, en entendant mes habituelles paroles, et je vois encore ses yeux, de très beaux, très grands yeux verts, des yeux qui eussent ressemblé aux vôtres, si les vôtres n'avaient en plus celte force qui dompte les volontés et les plie comme des baguettes... Je vis ses yeux osciller, c'est bien le mot; ils semblaient se déplacer dans son front en un mouvement anorm^ et inquiétant. Il vint à moi et me prit le poignet :
— Écoute, fit-il, tu es trop méchante, pourquoi me dis-tu ça toujours? ça n'est pas vrai, ça ne peut pas être vrai. D'abord si c'est vrai, tu vas le répéter, et je me jetterai par cette fenêtre... Comme ça je ne t'ennuirai plus, tu pourras épouser mon frère.
Il y avait je ne sais quoi dans sa voix et dans son être qui disait à quel point il était sérieux . Une vague inquiétude me serrait la gorge; mais comme je ne voulais point paraître impressionnée, je répondis :
— Allons donc !... Tu es bien trop lâche!
Ah! si vous saviez, mon ami, que dans toutes les solitudes et dans tous les silences, j'entends sonner cette misérable phrase, cette phrase meurtrière.
Il alla à la fenêtre et Touvrit. Puis, plus blanc encore qu'avant, blanc comme je crois qu'on Test à Tagonie, il revint près de moi et, d'une pauvre voix toute chevrotante, une voix d'abominable angoisse implorante :
— Dis, dis que ce n'est pas vrai, que c'est moi que tu aimes I
...Bien souvent j'ai cherché quel horrible mouvement s'était fait alors en mon âme. Jamais je n*ai compris. Il m'a semblé que quelqu'un d'autre, un être de méchanceté venait de se substituer à moi en moi, un être né en cette minute même et qui depuis me hante si souvent, me poussant à des férocités et à des désespoirs. Enfin... je savais que Pierre allait accomplir ce qu'il annonçait, je l'aimais tendrement, il était le seul ami que j'eusse trouvé dans ma misérable petite vie, je tenais à lui, il était tout pour moi... Et je répondis :
— Je ne t'aime pas, je ne t'épouserai jamais^ j'épouserai ton frère Diego !
Ah! l'horrible chose que la figure du pauvre enfant, décomposée par la peur atroce de ce qu'il allait faire et rendue un peu sauvage aussi par la volonté de le faire.
Après?... Je ne sais plus* Il me reste la conscience d'une tache sombre arrêtée une seconde devant le jour de la fenêtre, et puis un hurlement, un abominable cri d'épouvante, et puis l'idée qu'il était dans la chambre une seconde plus tôt, qu'il n'y était
plus m^ntenant et que, pourtant, la porte n'avait pas été ouverte... Puis plus rien, la nuit... Je m'étais évanouie, et cela avait duré des heures. Après, j'ai eu le délire pendant plusieurs jours. Enfin, un matin, je me suis sentie comprendre de nouveau, et c'a été comme un coup d'épée très froid qui m'entrait dans le crâne et me traversait toute. Je me suis dressée sur mon lit, avec un cri, sous l'effroyable torture de cette sensation. Et devant moi alors est apparu, comme surgi du rêve de peur qui m'enveloppait toute, cet homme que je voyais passer parfois dans les rues et dont ma vieille nourrice me disait, en me tirant plus vite par la main : « Voilà votre père! »
Je crois que nous sommes restés très longtemps à nous regarder dans le fond des yeux. Je ne sais comment était ma figure, mais la sienne... la sienne était effrayante... on eût dit qu'il me demandait quelque chose... quelle chose?... Et sous son regard je revécus la scène dans cette autre chambre.
A la fin, je dis :
— Où est Pierre?
Alors mon père s'approcha de moi, commençant ces vagues phrases inutiles, avec lesquelles on espère dériver l'attention des malades loin du point dangereux pour leur calme. Mais, très vite, je l'interrompis par une question nette. Je voulais savoir.
— Il s'est jeté par la fenêtre?
Alors il passa sur la figure de mon père quelque
iOO CRISTAL FÊLÉ
chose d'épouvantablement amer. 11 eut pendant quelques secondes Tune de ces expressions comme il semble qu'on en devrait avoir au moment de mourir — car, comment peut-on vivre encore après avoir enduré ce qui les cause ? Il se pencha vers moi et dit tout bas :
— Oui.
— Il est mort? demandai-je ensuite.
Je m'entends haleter bruyamment dans la tranquillité du matin qui emplissait la chambre.
Il répondit simplement :
— Oui.
Mon ami, je vous ai dit tout cela pour vous faire comprendre comment mon père et moi nous nous sommes rapprochés, pourquoi il s'est attaché à moi si fortement, bien qu'il soit convaincu que je ne suis pas sa fille. Jamais rien n'a pu effacer de lui le remords d'avoir tué.,. Il ma î^imée parce qu'il avait deviné, au travers de mon délire, que moi aussi j'avais tué, parce qu'il avait compris que toute ma vie serait écrasée par ce souvenir, parce qu'il pressentait venir la misère morale qui a été mienne depuis huit ans, parce qu'il avait pitié...
Que d'heures nous avons passées ensemble à pleurer sans rien nous dire, quelle compréhension profonde l'un de l'autre nous sommes arrivés à avoir, c'est ce que je me sens impuissante à vous exprimer. Mais vous savez maintenant comment nous avons été amenés h peu nous occuper des lois
mondaines, à vivre à côté de la vie, enfermés chacun en notre inguérissable souvenir comme des prisonniers qui communiquent ensemble à travers des barreaux. Il a été miséricordieux pour moi divinement. Tous les sophismes lui ont été bons pour m'ôter de Tâme Tatroce remords. Nous avons voyagé, vu des pays après des pays, changé de place l'endolorissement de nos pensées : il n*a pas oublié qu'il a tué un homme, je n'ai pas oublié que c'est ma volonté affolée qui a broyé le crâne du pauvre enfant qui n'aimait que moi au monde.
Oui, je suis parfois, souvent, toujours même, absurde et inquiétante ; mais savez-vous ce que c'est que fuir devant de tels souvenirs? Ah! mon ami, j'ai tout mérité, sans doute, mais j'avais douze ans ; j'étais un pauvre petit être abandonné à qui nul n'avait rien dit qui lui montrât le crime que cela est de jouer avec les cœurs. On m'avait fait faire ma première communion avec deux mois de brèves instructions, au cours desquelles un prêtre à figure sombre m avait répété que lorsque l'on manque la messe le dimanche on va en enfer, mais rien n'avait aidé à l'éclosion d'un sentiment de tendresse et d'hu manité dans mon être d'enfant.
Oui, j'ai été bien atrocement coupable, mais aussi j'ai tant souffert, je souffre tant, mon ami, car tout ce vers quoi j'ai tendu mes bras s'est éloigné de moi. J'ai voulu aimer madame Harnavon et j'ai pensé qu'elle m'aiderait ; elle m'a seulement décou-
ragée, troublée, avec des ironies, des doutes, des mépris. J'ai voulu vous aimer... Ah! c'est cela, le châtiment de mon crime ! Tout me fuit et me repousse comme j'ai repoussé Pierre. Vous m'avez fait sentir combien il souffrait au moment où il implorait de moi un mot de tendresse. Et maintenant!... maintenant je suis mariée. Mariée^ comprenez-vous?... perdue... plus lamentablement seule que jamais, le cœur plus navré, plus épouvanté qu'il ne l'a été en aucune heure, parce que autrefois — autrefois, ce sont ces quatre années depuis lesquelles je vous connais — autrefois j'étais soutenue et portée par mon amour... Oh ! ce qu'il a été, cet amour!...
A quoi mon dévouement pour vous était prêt, vous ne le devinerez jamais, et vous irez votre chemin sans regrets ni remords d'avoir brisé cela en passant. Car, je vous Tai dit : je ne vous aime plus du tout.
Adieu.
GL/iUDE.
Maurice Marfi à madame de Fouchère.
{Hôtel de Pains) Madrid.
Mon enfant, votre lettre m'a donné la plus grande douleur de ma vie. Je ne vous en dirai pas plus de moi, à quoi bon ?
Nous ne nous sommes pas compris, nous ne pouvions pas nous comprendre. Les circonstances ont mis entre nous l'irrévocable impossible. Nous ne devons pas nous aimer, m'enlendez-vous, Claude. Il faut oublier. D'ailleurs, il est trop tard.
Peut-être, après tout, est-ce mieux ainsi. Nous sommes Tun et l'autre deux violents, sans doute nous nous fussions brisés. Et puis je le redis encore : il est trop tard.
Vous avez raison de le croire. J'ai su bien des
choses du drame qui a irrémédiablemeat bouleversé la vie de M. Bertheuille. Je me suis rapproché de vous, parce que j*ai deviné une partie des souffrances de votre vie d'enfant... Si j'avais tout su... Ce que Je veux vous dire, Claude, ma pauvre chère amie, c'est qu'il faut que vous alliez courageusement devant vous dans le devoir et dans la règle. Faites cela pour moi, pour le souvenir de l'aiieclion profonde que je vous ai donnée et où j'ai mis le meilleur de mon être.
Vous ne m'aimez plus, dites-vous. Moi, je vous aime toujours. Toujours l'enfant chère et douloureuse sera au fond de ma pensée comme une douceur amère, comme un rêve qui doit rester un rêve. Quand nous reverrons-nous? IMus tard, peut-être, dans bien des années, lorsque vous aurez fait loyalement, courageusement, héroïquement tout votre effort, quand vous aurez donné votre âme aux autres et broyé dans votre cœur tout espoir, tout désir de bonheur. Alors, si vous êtes trop lasse, enfant si chère, venez à moi. Je vous attendrai — toujours.
MAURICE MARFI.
Jacques de Fouchère à madame Harnavon, à Paris»
Tétuan, 16 juillet 1891.
Chère madame — je crois que je vais même risquer cAere amie — voici que sur le point de mourir d'une chaleur qui fait germer certainement la peste, je me mets, comme vous m'avez demandé de le faire, à vous écrire, sous un fil de jour qui perce les petits volets clos de la fenêtre exiguë dont la chimérique mission est, paraît-il, d'aérer une vague chambre en forme de couloir où j'attends la mort avec une douce résignation .
Votre amie Claude occupe ses heures dans la pièce voisine à s'immerger dans un tub, puis à s'étendre sur un lit, puis à se réimmerger. Cette malheureuse jeune femme a trop chaud, moi aussi, et vraiment
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je voudrais bien être ailleurs. Pourquoi ne pas vous en aller? objecterez-vous, sans nul doute, avec cette précision de bon sens que j'ai admirée en vous si souvent. Mais justement, madame, nous nous en allons demain matin à quatre heures pour arriver à Tanger avant le moment où on devient overdone en dix minutes d'exposition au soleil. Maintenant j'y songe, tous ces détails doivent manquer totalement d'intérêt pour vous.
Nous étions convenus, au départ de Paris, de nous écrire régulièrement, moi pour vous raconter les difficultés inévitables que je devais rencontrer dans la fréquentation journalière de mon exquise et indevinable femme, vous pour me conseiller et m'aider en cette heure un peu inquiétante de ma vie. Or voici trois semaines que nous courons et je n'ai pas encore écrit.
Pourquoi n'ai-je pas écrit? Oui, pourquoi?...
Je viens d'aller entr'ouvrir le volet et regarder dans la rue pour m'assurer si, par un hasard bienheureux, la raison que j'ai eue de ne pas vous écrire ne se promènerait pas par là sous quelque forme symbolique. La rue était toute bleue d'ombre et orange d'égratignures de lumière qui avaient l'aspect de coups de couteau ; les maisons closes. Il y avait un chien crevé non loin et une température de chambre de chauffe. Un immense découragement est en moi. Et pourtant, voici qu'en écrivant ce moi de découragement, je suis illuminé tout à coup par
cette idée que c'est cela précisément qui m*a empêché de vous écrire.
Madame, percevez- vous ce que c'est qu'avoir Thorreur du ridicule et sentir irréfragablement que Ton va être ridicule? Si oui, je n'ai plus à me raconter, vous me savez par cœur dans mon aspect du moment.
Claude est venue à bout de moi en quarante-huit heures. Mais, ô dieux I que ces aveux restent entre vous et moi, emballés dans ce coin d'ombre qu'il y a toujours à l'endroit où deux cœurs se joignent en un sentiment d'affection.
Oui... Figurez-vous que le surlendemain de notre mariage nous étions, elle et moi, dans un bastringue madrilène dont la traversée lui avait valu une de ces ovations silencieuses qui battent dans les regards des hommes et se communiquent de l'un à lautre en traînée rapide au passage de celles de vous qui irradient plus que les autres. Au bout d'un quart d'heure, il y avait six paires d'yeux couleur de cirage, roulant dans six faces pâles comme de la bougie en une mimique véhémente dont le but était d'indiquer à la senora que ces Espagnols de conditions diverses étaient prêts à s'agiter pour sa conquête.
Vous savez ses théories et — hélas I — les miennes, en matière de jalousie, et vous n'ignorez pas que je lui ai promis, ainsi qu'à moi-même, de ne lui jamais donner l'ombre d'un souci. Et puis, vraimentj
jusqu'à ce jour j'avais considéré que cette manière d'être excessive et voyante du ridicule humain m'était à jamai3 défendue, ce dont je me réjouissais fort. Du reste, je juge qu'un homme ddit attendre pour manifester, vis-à-vis d'autres hommes, l'irritation que peut lui causer leur attitude, que la femme qui l'accompagne l'y ait incité. Car, enfin, s'il plaît à une femme qu'on lui manque de respect, la plus élémentaire bienséance veut qu'on ne la prive pas de cette frêle joie. Eh bien 1 madame, j5gurez-vous qu'au bout de dix minutes de roulements des yeux cirage j'étais agacé, mais intolérablement agacé, agacé comme je ne me suis jamais senti l'être, même aux minutes de ma vie où j'ai subi la nécessité de faire opérer des jonctions entre ma canne et certains visages.
C'est curieux, qu'en pensez- vous ? je suis sûr que malgré sa longueur déjà peu tolérable ma lettre commence à vous intéresser.
. C'était très ennuyeux, du reste, ce bastringue : un défilé de Hacarona et de Soledad qui se déhanchaient grotesquement. Claude regardait avec de l'attention dans ses yeux d'étoiles. Mais il lui fallut bien finir par constater le manège de ses six adorateurs. Alors elle eut ce petit frissonnement de physionomie que nous connaissons vous et moi, et qui annonce le début de ses crises de coquetterie, et, je vous le dis avec candeur, les yeux d'étoiles s'amusèrent très vite à verser leurs grands rayons
clairs aux douze yeux cirage. Au fond, rien n'était plus comique, j'en ai bien le sentiment, mais je n'en ai tiré que de l'horripilation. Je crains d'être plus bête que je ne le croyais moi-même.
Or, donc, quand tout ceci eut duré une demiheure, je demandai à Claude, avec toute l'indifférence qui convenait, si elle n'en avait pas assez. Oui, figurez- vous que oui : elle en avait assez.
Alors...? dites-vous d'où vous êtes. Alors? Eh bienl alors nous sommes sortis, et le plus correct des yeux cirage lui a glissé un billet, et elle a pris ce billet, et elle a presque souri, et elle a regardé un moment cet individu de ce regard dur et possessif qu'elle a parfois et qui met des frissons à la peau. Puis, lorsque nous avons été à l'hôtel, elle a lu son billet sous la lueur de la lampe, l'a jeté sur la table, et s'est mise à songer, les yeux fous, tristes et lointains. Elle me fait peur lorsqu'elle est ainsi. J'ai demandé ; « A quoi pensez-vous ? »
Elle a bâillé, s'est étirée tout en un énervement douloureux, et m'a quitté en me répondant : « Je pense que tous les hommes me dégoûtent et m'ennuient. 3)
Avouez que les lettres d'amour ont une action singulière sur votre amie !
Mais elle a le droit d'être irritable ou irritée. Elle a d'ailleurs tous les droits. Ne sommes-nous pas unis en une association d'où tout préjugé et toute gêne doive t être bannis? Aussi, ce n'est pas me plaindre
d'elle que je voulais auprès de vous, mais de moimême. Concevez-vous, chère madame, rien de plus sinistre et de plus grotesque en même temps ? Je suis jaloux. Si elle le savait, comme elle se moquerait de moi I Mais elle n'en saura jamais rien.
Écrivez-moi à Lisbonne. Nous finissons ce voyage absurde par un tour de Portugal. J'espère que je serai encore assez vivant pour lire et comprendre les sages avis que je vous demande de m'envoyer afin de m'aider à revenir au bon sens qui m'a été si utile depuis que je suis né, et qui , maintenant me déserte.
Ah! madame, qu'il fait chaud! Permettez-moi de râler mon profond respect et mon amitié dévouée sous les jolies semelles des jolis souliers de vos jolis pieds.
JACQUES DE FOUGHÈRË.
Claude, passant très vite devant le valet de pied qui ouvrait la haute porte blanche vrillée d'arabesques minces, entra dans le grand salon où Éliane Hamavon et M. de Bracancourt causaient entre deux paravents dont les peintures amorties leur faisaient un fond de lointain et de passé.
Éliane rosit légèrement et dit de sa voix tranquille, de cette voix qui n'avait jamais le congé de se permettre une intonation de surprise :
— Lisbonne est beaucoup moins loin de Paris que je n'avais imaginé.
— Oui, dit Claude, cela ne doit pas être loin de
Paris du tout. D'ailleurs^ je n'en sais vraiment rien,
n*ayant pas retenu la géographie et n'étant pas allée à Lisbonne.
— D'où arrives-tu donc?
— Tout droit du Maroc. Nous sommes revenus sans poser en route... Il faisait chaud! tu n'imagines pas, et ennuyeux I
— Ah ! fit simplement madame Hamavon dont les yeux allèrent une seconde vers M. de Bracancourt.
Claude sourit.
— Tu crains que je ne risque des aperçus irrévérencieux sur le mariage et les maris devant monsieur de Bracancourt ? dit-elle. Mais qu'est-ce que cela fait à présent? Je ne suis plus à marier, il m'est permis d'avoir mauvais ton sans que cela ait le moindre inconvénient. Au contraire, même... puisque les hommes s'imaginent que de tout, dire à tout faire il n'y a qu'un très petit pas...
— Ce en quoi ils se trompent, dit avec un sourire très froid madame Harnavon.
Puis, se tournant vers Bracancourt, qui, silencieux et trop correct, demeurait sur ses pieds depuis l'entrée de Claude :
— Il est entendu que vous voulez bien vous charger de m'avoir cette loge du Vaudeville. Nous dînerons ici très exactement à sept heures et un quart, vous, Maud O'Really, la princesse, Todmer et Gray... Tâchez que l'on vous donne l'avant -scène de gauche, j'ai une antipathie pour le côté droit des théâtres.
M. de Bracancourt comprit le congé. Pourtant, il marqua un regret et une hésitation. Mais les trop grands yeux de madame Harnavon devinrent si autoritaires et la conduite à tenir s'y lut tellement indiscutable qu'il se retira immédiatement.
Dès qu'il fut parti, Claude interrogea :
— Il te fait la cour?
— Non, ma chère, il vient ici pour parler de toi. Je commence à en avoir tout à fait assez... C'est drôle combien peu d'hommes arrivent à comprendre à quel degré on insulte une femme en la prenant pour confidente de l'amour qu'on a pour une autre ! car c'est bien dire, n'est-ce pas : « J'ai du bon tabac... tu n'en auras pas... »
— Moi, fit Claude d'un air grave, j'en suis bien revenue d'inspirer de l'amour aux gens... C'est ennuyeux, au fond, l'amour.
— Ah ! c'est l'impression que tu as rapportée de ton voyage de noces?
— Positivement.... Du reste, crois- tu que mon mari soit amoureux de moi ?
— C'est à craindre, dit madame Harnavon, qui marcha vers une des larges portes-fehôtres ouverte sur le jardin endormi dans le calme de cet après midi d'été et où passait en ce moment un très léger tintement de cloches, un joli son grêle et pur.
— Sais-tu, reprit Claude, que tu me reçois très mal... Voilà un mois que nous ne nous sommes vues, que tu n'as rien su de moi, et tu ne m'embrasses
même pas!... Il semble que nous nous soyons quittées hier soir... et encore, après une dispute.
— Ma chère, répondit madame Hamavon qui, évidemment, éprouvait un très grand besoin de faire de Texercice et qui revint rapidement de la grande fenêtre près de la cheminée où Claude s'accoudait, ma chère, je ne t*ai pas embrassée parce que tu as certainement de la poudre sur la figure, que, moi, j'ai du rouge aux lèvres, que nous avons mis de ces deux ingrédients la quantité la plus propre à nous embellir et qu'il serait fâcheux d'en déranger le dosage. Et puis je t'aime infiniment, mais il fait excessivement chaud et embrasser c'est tellement ennuyeux... Tu ne trouves pas?
— Ohl sil exclama la jeune femme dans un élan d'intime conviction.
Les longs yeux froids de son amie vinrent aux siens avec une curiosité avide qui leur donnait un mouvement inquiétant de vie comme certaines ondulations inexpliquées aux profondeurs des eaux dormantes.
— Comment va ton mari? demanda-t-elle au bout d'un instant, tout en s'installant dans une chaise longue dont les brocarts verts et argent s'harmonisaient, avec des délicatesses de pastel, aux minces étoffes presque roses de sa robe.
— Mon mari va très bien. Mon mari a une belle santé, un bon caractère, des goûts d'artiste, de l'entrain, une parfaite humeur, la faculté de s'intéres-
sera tout, le talent de ne rien faire et de ne pas s'ennuyer... Mon mari est une perfection. Là! es-lu contente?... Désires- tu d'autres renseignements? Demande et il te sera répondu. Je vois bien que tu as un besoin auquel tu ne résisteras pas longtemps de m'entendre raconter ma « lune de miel »... Interroge. Je suis prête à tout avouer.
— Il t'adore, conviens-en.
— A quoi voit-on qu'un homme vous adore ?
— A la fréquence de l'ennui qu'il vous donne. Claude sourit un peu, rougit, et très tranquille :
— Alors il ne doit pas m'adorer du tout, car je ne puis imaginer personne de plus discret... Sérieusement, son unique préoccupation paraît être de ne pas m'imposersa présence. Il en est arrivé à me forcer d'aller le chercher quand j'en ai assez de moi, et que voir un visage connu me devient une nécessité.
— Très habile !
Et madame Harnavon eut un léger hochement du menton dont le geste d'approbation se démentait par l'expression d'ironie un peu irritée de son petit masque intelligent.
— Pourquoi habile? fit Claude visiblement absente. On appelle les gens pour voir une figure humaine quand on est seule dans une chambre d'hôtel ou dans une cabine de bateau, mais à Paris...
— A Paris?
— A Paris, comme en tout endroit où la vie est
il6 CRISTAL FÊLÉ
divisée et active, j'imagine qu'on doit oublier les gens qu'on ne voit pas tout le temps.
— Es-tu bien certaine de ceci ?
— Je ne sais pas, je ne suis certaine de rien... Du reste, ça m'est bien égal ! Ce qui est certain, c'est que mon voyage m'a ennuyée comme jamais rien au monde. Tu n'imagines pas la joie bote et commune de ces grands soleils méridionaux I On est irrité de sentir cette faculté de vivre, cette griserie d'existence qu'il y a dans les nuits chaudes de ces pays stupides et dans les yeux animaux de leurs habitants. Il me semble qu'à voir cette lumièr(î où il y a de Tor, et encore de l'or, et toujours de l'or, on doit prendre un spleen qui mènerait vite au suicide. J'ai toujours éprouvé ça... Au Brésil, c'était intolérable. Toutes les fois que j'entends quelqu'un dire : « Quel beau temps il fait aujourd'hui », j'ai le sentiment qu'on me roule un crêpe autour du cœur, et cela m'étouffe. Oh I comme je le hais, ce soleil...
Elle regardait le jardin.
— Ici, au moins, continua-t-elle, il a l'air triste, comme s*il se rappelait des tas de vieilles histoires qui sont très mélancoliques parce que... ce sont de vieilles histoires... Quand quittes-tu Paris?
— Dans huit jours, je vais en Angleterre. Et toi ?
— Moi?... je ne sais pas. Justement, j'étais venue parler de cela avec toi.
— Quand es-tu arrivée?
— Ce matin, à six heures.
— Où est ton mari?
— Il vagabonde... J'ai trouvé mon père assez mal en train... il ne peut pas vivre loin de moi, sais-tu... Je n'aurais jamais cru cela. Cela m'a remuée. Je suis tout à fait décidée à ne plus le quitter... il n'a que moi, et je n'ai que lui.
— Et ton mari ?
— Mon mari... c'est un camarade charmant, je te l'ai déjà dit. Mais il n'a aucune intention d'être autre chose, ça l'ennuierait bien trop... moi aussi, du reste. Sais-tu quelle question je me pose trois ou quatre fois par jour. C'est pourquoi je me suis mariée? J'ai dû avoir une raison, une idée... Est-ce que tu te souviens de cela, toi?
— Tu t'es mariée comme on se marie : pour te marier. Ne te trouble donc pas la tête à méditer là-dessus. Tout est très bien. Tu trouves ton mari charmant, pas gêneur, il t'aime d'une façon tolérable... Il faut maintenant savoir ce que tu veux faire, organiser ta vie... Beaucoup de monde, je présume?
— Je n'y ai pas songé. Pourquoi faire? Il me semble que... maintenant... le monde m'ennuie. Au fond, le monde, c'est le moyen de se fuir soimême... Quand on ne peut plus cela... à quoi bon?
— Tu as mal aux nerfs, vois ton médecin.
— Tu crois que mes nerfs sont malades, ce doit être mon âme qui l'est. Vois-tu, il y a des heures
OÙ, au milieu de mes gaietés folles et bêtes, c'est en moi comme si une corde se brisait dans ma poitrine avec le son si navrant qu'elles font dans le bois des luths anciens. Et alors il y a en tout mon corps une infiltration d'un désespoir atroce, je vois l'insoutenable que cela est de vivre et Tépouvantement de mourir. Je comprends la solitude où sont tous les cœurs enfermés loin les uns des autres, sans qu'il leur soit donné jamais de communiquer ; je sens qu'il est impossible de jamais faire comprendre rien de ce qu'on a éprouvé... Dans ces moments-là il me semble que je deviens comme un bout de chiffon qui tourne dans des remous et que j'appartiens à la volonté de n'importe quel passant. Dans ces moments-là, sur Tordre d'un inconnu, je me tuerais... ou pis encore... Ah ! je suis folle sans doute, mais comme cela fait mal d'être folle !
Elle était si décolorée par son angoisse, que ses cheveux clairs semblaient tout assombris contre son front.
Une pitié passa sur le visage mince de madame Harnavon ; elle se leva de sa chaise longue, vint à la jeune femme, et de son bras lui entourant la taille :
— Viens au jardin, dit-elle. Il fait délicieusement frais et obscur là-bas sous les arbres, et nous prendrons du thé, de ton cher thé qui te rend le goût de vivre... Il ne faut pas t'abandonner et être triste; rien ne déforme la figure comme la tristesse. D y a
encore des choses très amusantes dans la vie, des sensations joyeuses. Seulement tu as passé ta nuit en chemin de fer, et tu as de la poussière sur tes idées... C'est Doucet qui t'a fait cette robe-là? elle va joliment bien.
— Oui, c'est Doucet, oui, elle va bien... mais, vois-tu, tu as tort de croire que me parler de mes robes suffira, aujourd'hui, à me remettre le cœur. Ça m'est si égal, mes robes ! Comme tout, même comme ta bonté, pauvre chérie... Ma corde de luth cassée me fait trop mal ! - ...
— Viens tout de même au jardin, je vais te raconter des histoires... Il s'est passé des flots de choses étonnantes depuis ton départi Madame de Trins a épousé Mertens, ils sont partis pour les pays lointains; et puis il y a Safifray qui a pincé sa femme avec Dan vers... une histoire bête comme tout ; Saffray a été raconter cela à tout le monde, et il garde sa femme quand même... Les hommes sont gauches !
— As-tu vu Marfi ces temps-ci? demanda Claude d'une voix vague et tandis que son regard errait.
— Marfi? non... Au fait, sais-tu ce que je ferai si tu vas chez ton père maintenant?... Je t'y joindrai en revenant d'Angleterre. Tu pourrais inviter des gens, on tâchera de s'amuser... J'ai retrouvé dans un fond de bibliothèque des vieilles comédies avec des couplets d'un individu dont rien ni personne ne fait mention. Il y en a de délicieuses. Nous pourrons
les jouer en costume du temps, et puis installer un échiquier équestre pour faire des parties aussi en costume... Tu sais, on fait ça en Angleterre. J'ai des tas d'idées amusantes!... Il faudra inviter Bracancourt.
— Oui, si tu veux... Tout ce que tu voudras pourvu qu'on me laisse m'abrutir tranquillement dans un coin.
— Cet appétit-là te passera, et très vite... Tu verras !
Une heure plus tard, c'était Jacques de Fouchère qui entrait chez madame Harnavon.
Après le départ de Claude, la jeune femme était revenue aux paravents de son salon, et là elle était demeurée parfaitement inactive, profondément songeuse, assez longtemps. A la vue de Jacques, elle eut ce très léger déplacement qui indique une volonté musculaire, si l'on peut ainsi dire, aussitôt réprimée par l'autre, la volonté consciente.
Elle tendit la main, sourit un peu, et cette ombre de sourire si vite éteint, mit pourtant une inmiédiate cordialité dans son accueil.
— Combien je suis heureux de vous voir, dit avec une chaleur sincère M. de Fouchère en lui baisant la main.
Et elle répéta d'une voix plus basse et presque grave :
— Combien je suis heureuse de vous voir.
Il y avait aux paroles que venait de dire cette femme comme la sorte de séduction inévitable que comportent toujours les désarmements. Son ironie s'éteignait en une câlinerie sérieuse du ton et du regard : c'était un aveu d'involontaire et spontanée sympathie, trop forte pour être dirigée, et qui la faisait un autre être pendant une seconde, montrant très vite un coin d'âme, un angle de sensibilité cachée sous ses apparences combattantes, et qui prenait une signification flatteuse et comme une sorte de caresse subjuguant le cœur.
Fouchère la remercia d'un regard; il avait des yeux charmants, des yeux tendres et gais qui pourtant, en de rares moments, semblaient s'éteindre, se faner, eût-on pu dire, se décolorer de mélancolie.
Mais qu'il fût capable, à l'occasion, de mélancolie et madame Harnavon de tendresse, cela pouvait ne prouver, après tout, que ceci : qu'ils avaient quelque chose de pas complètement en ordre du côté des. hypocondres, et n'empêchait en rien qu'elle fût une charmante vipérine et lui un optimiste très convaincu.
— Gentil d'être venu tout de suite, dit-elle lorsqu'il se fut assis.
— Non, c'est si vilement intéressé.
— Vous avez besoin de conseils ?
— Ah I... et à quel point !
— Vous n'avez pas l'air très malheureux^ vous savez?
— Je n'ai pas dit que je fusse malheureux. Je ne
suis encore qu'ahuri. Ohl mais d'un ahuri! chère madame... Vous ne pouvez vous en rendre compte, malgré tout votre merveilleux esprit... Ahuri à ce degré que je ne vous ai pas encore demandé si vous êtes bien, ni comment va Hamavon, ni rien de ce que vous êtes devenue depuis ce mois passé.
— Je vais bien, merci, mon mari mieux encore. Ce que j'ai fait depuis un mois ? Pensé à vous, naturellement... presque tout le temps.
— Pensé à Claude... et à moi par ricochet, c'est gracieux tout de même.
— Non, pensé à vous d'abord, à vous surtout, à vous... presque seulement.
Ses yeux immobiles sous son front étroit, un peu trop bombé, avaient en leur fixité une force singulière. Jacques de Fouchère les sentait faire pénétrer en lui — comme la piqûre des sérums ou des éthers qui refont une vie aux agonisants — de petits jets d'une volonté dont il ne pouvait percevoir la direction.
Il était en quelques secondes devenu grave et un peu anxieux, enveloppé de malaise. Et il souriait mal en répondant :
— Vraiment? vous avez bien voulu vous occuper de moi. Vous m'aimez donc un peu?
— Je vous aime?... beaucoup, répondit-elle avec une ironie ambiguë et brève à la surface de son regard qui tout de suite s'apaisa et reprit sa fixité forte, posée sur lui.
Assez longtemps il chercha quoi dire. II était troublé, démonté, cet homme habitué à tous les courtstournants des conversations tête-à-tête avec les femmes, certain d'ailleurs de la sympathie de celle-ci : quelque chose se dressait pourtanat devant les paroles qu'il eût pu dire. Et tandis qu'elles se formulaient dans le coin cérébral d'où elles sont dictées à la bouche qui les articule, il les sentait toutes inutiles ou dangereuses. Mais pourquoi dangereuses? Qui le retenait de s'abandonner entièrement à cette charmante et spirituelle créature qui lui offrait son amitié et qui connaissait si bien Claude?...
Elle reprit enfin :
— Votre expérience conjugale n'a pas réussi comme vous vouliez ?
Il sourit.
— C'est un désastre d'un bouta l'autre! Mais je vais vous conter cela avec le moins de mots possible... D'abord, je vous dirai ce que je m'étais imaginé de moi-même et d'elle, et puis ce qu'est, enfin, l'absurde réalité. Toujours j'ai eu l'horreur des sentiments de tout le monde et aussi le dégoût. La jalousie, l'enthousiasme manifesté, les affections dites du sang, tout cela, quand je m'imaginais pouvoir l'éprouver par pur instinct, m'a toujours donné une révolte de nerfs, assez pareille à ce que je pourrais sentir à mettre mon pied dans un de ces lamentables cadavres de souliers que l'on voit parfois sur des tas d'ordures. Quant à l'amour, je l'ai d'abord com-
pris comme une belle joie physique, demandant des conditions parfaites de beauté dans Têtre aimé, un cadre élégant, et faite pour être goûtée à côté de la vie... Vous pensez bien que j'ai eu des maîtresses? Eh bien ! jamais je ne les ai laissées entrer dans mon existence, jamais non plus je ne suis entré dans la leur. Jamais je n'ai pu m'imaginer que, parce que Ton se donne mutuellement d'exquises secondes de griseries nerveuses, il s'ensuivît que Ton dût aller, dans la même soirée, faire des visites à la même heure, dans les mêmes maisons, et se retrouver dans des coins de salon ou des loges de théâtre... Qu'est-ce que cela a à voir avec les griseries nerveuses en cause? Au fait, avez-vous jamais compris cela, vous qui comprenez tant de choses?
— J'ai compris que les hommes ne sont agréables que pendant qu'ils font ces courses au clocher dont vous parlez, et qu'ils ne les font que quand on ne leur a pas donné ce que vous appelez les griseries nerveuses. D'où je conclus que les femmes qui tiennent à être bien aimées, doivent éviter jusqu'à la dernière minute possible... les grands accidents... Mais tout ceci nous emmène incroyablement loin de nos affaires. Revenons, si vous le voulez bien, à votre cas particulier. Vous en étiez à me confier que vous ne faisiez cas que de l'amour physique.
— Cela a été ainsi pendant quelques années, et puis j'ai changé ma manière. Alors j'ai découvert qu'il n'y avait de bon, d'exquis dans l'amour, que
les mots que Ton pourrait dire et que Ton tait, les joies que Ton rêve et que jamais l'on n'ose. Enfin, j'ai compris que l'amour est un joli souffle qui passe en sentant bon, qu'il faut le respirer comme ce peu de leur âme que jettent les orangers fleuris dans l'air du soir, et s'en rappeler, ainsi que d'une saveur fine, rare, vite évaporée... C'est là que j'en étais lorsque j'ai rencontré votre amie... ma femme.
— Tout ceci me paraît très simple. Vous avez pensé et senti selon vos âges successifs. C'est l'histoire de tous. Une sensualité violente de dix-sept à trente-deux ans... puis, favorisée par une légère fatigue, prédominance de l'idéalisme qui, comme tout ce qui n'aboutit à rien, ennuie vite les hommes, êtres d'activité... enfin, lassé de théoriser, vous avez pris les choses comme elles venaient. Si vous croyez que c'est en cette circonstance que vous vous êtes promené dans des boites personnelles et faites sur mesure, combien vous vous trompez!... Mais, assez disserté: au fait, au fait!... Quand je pense que vous aviez annoncé que vous diriez peu de mots !
Il y avait de la caresse dans la voix de la jeune femme; elle semblait gronder un enfant cher, et, bien que son visage de petit sphynx demeurât sans sourire, il y circulait comme des clartés heureuses qui faisaient de la lumière sur sa belle pâleur de brune.
M. de Fouchère était assis de biais, toutprès de la chaise longue de madame Harnavon, sur un fauteuil
au dossier duquel il appuyait ses bras croisés en une familière attitude.
Ils se regardaient tous deux affectueusement ; elle, avec sa jolie pose de grande sœur très sérieuse, et lui, rajeuni par le sentiment qu'il avait de la justesse contenue, en somme, dans l'ironie si douce des mots qu'elle disait.
Il se formula ainsi :
— Je suis ridicule... Voilà déjà un fait acquis à rhistoire. Je vous semblerai l'être encore bien davantage lorsque je vous aurai montré mon point d'arrivée. Figurez-vous que j'ai épousé Claude avec la certitude absolue que, dans six mois au plus, elle aurait repris toute sa liberté, que sans doute elle me tromperait... et aussi avec cette certitude, encore bien plus forte que l'autre qui n'était qu'absolue : que cela me serait égal... J'avais beaucoup réfléchi sur l'adultère et il m'était impossible d'y attacher l'importance vraiment extrême que lui donnent la plupart des gens. Je connais des hommes char mants, parfaitement corrects, ne prêtant nullement à la plaisanterie, que leurs femmes, pour lesquelles je garde infiniment d'amitié et d'estime, ont trompés avec moi, sans cesser pour cela de leur être merveilleusement dévouées... Et, à cette occasion, dussé-je une fois encore me faire dire que je n'arrive guère à ma propre histoire, je vous demanderai si dans le nombre des confidences reçues vous avez eu de quoi dégager cette observation, que des
expériences personnelles m'ont suggérée être un axiome: il n'y a presque pas de femmes qui hésitent à sacrifier leur amant au repos de Thomme qu'elles trompent... Je trouve ça un des plus beaux arguments que l'on puisse faire valoir pour affirmer que la femme est, avant toute chose, respectueuse des lois, des choses établies, de tout ce qui tient la société en équilibre, en un mot que de race, d'instinct et même de culture, elle est invariablement conservatrice.
Madame Harnavon appuya sa tête sur un coussin et regarda le plafond clair où, au-dessus d'une balustrade jaunie, des silhouettes se penchaient en des attitudes joliment fléchies, avec des frissons de lumière arrêtés aux chitTonnements soyeux des plis nombreux de leurs robes.
— Décidément, je renonce à rien savoir de ce qui vous touche I dit-elle avec un soupir. Faisons donc une conférence sur le rôle social des femmes!... Vous dites qu'elles sont conservatrices, je suis de votre avis : elles sont les grandes empêcheuses d'avancer. Quand elles s'exaltent, quand elles s'emballent sur une idée, soyez bien certain que l'avènement de cette idée sera, au moins momentanément, une immobilisation ou une reculade de la pensée humaine. Les femmes veulent que tout reste comme tout est... Elles le veulent au point de se refusera vieillir... ce qui est certainement le comble de l'inintelligence dans l'entêtement.
i28 CRISTAL FÊLÉ
— Vous trouvez peut-être la vieillesse une séduisante perspective, vous ?
— Ma foi oui... Quand je serai vieille, j'aurai forcément renoncé aux efforts terribles que je fais maintenant pour être plus jolie que je ne suis... pour qu'on le trouve surtout. Ce sera admirablement délicieux et reposant, car je sens le vide et l'inutilité de toutes ces opérations. Quand je serai vieille, je serai fixée sur la solidité des affections qui font semblant de m'entourer et qui, sans doute, n'auront pas résisté à la déformation de mes yeux par les rides, et à la couperose de mon teint... Quand je serai vieille, je saurai si monsieur Jacques de Fouchère a un peu de vraie amitié pour moi, ou si seulement je lui apparais comme une personne capable de persuader à madame Claude de Fouchère qu'elle ait à devenir amoureuse de lui dans le plus bref délai possible.
— C'est étrange, dit Jacques lentement, comme parfois il passe sur votre figure des expressions dures, presque féroces... c'est au point qu'il me paraît que vous êtes sortie et qu'une autre dame est entrée avec une robe comme la vôtre et s'est mise à votre place... une dame que je ne connais pas et qui me fait peur. .. C'est fini ! elle est repartie et vous êtes revenue. Cela me remet... Avais-je dit quelque chose qui vous ait particulièrement déplu ?
— Non. Ce sont mes pensées parfois qui me déplaisent tellement que j'ai envie de leur sauter à la
gorge... ce qui est 1res difficile à exécuter. Et comme rimpuissance est la chose qui m'affole le plus, il m'arrive de prendre, en effet, un air féroce qui ne s'adresse qu'à moi-môme. Encore une chose qui sera enterrée quand la bienheureuse vieillesse aura fait son entrée !
Es songèrent un peu, puis Jacques recommença :
— Que disions-nous ?
— Ah ! je ne sais plus du tout, mais du tout, répondit Éliane. Quand vous êtes apparu, j'avais la persuasion que vous veniez me parler de votre femme. Je dois m'être trompée, car remarquez que je ne puis arriver à l'introduire dans la conversation.
— Au contraire. Je crois que nous y sommes arrivés... Je vous disais mon mépris de la jalousie, mon indulgence pour l'adultère^ mes certitudes d'avenir quant à Claude.
— Oui... et naturellement tout cela est changé. Vous êtes éperdument jaloux, décidé à la tuer si elle donne sa photographie ou même ses gants à n'importe qui... Je sais tout cela. Oubliez- vous ce que vous m'avez écrit de Tétuan?
— ' Je ne savais si ma lettre vous était parvenue.
— Oui, très bien. Je l'ai méditée dans tous les sens... Votre cas est sérieux, mais non désespéré. Claude ne vous trompera pas... seulement elle aura l'air de vous tromper jusqu'à son dernier souffle de vie : le tout est de savoir si vous êtes vaniteux et si
VOUS tenez aux apparences... en ce cas, je vous plains... Mais si vous êtes simplement, bêtement jaloux, de la jalousie courante qui s'attache à la seule idée de ce que j'appelle les accidents graves... alors vous pouvez être en plein repos.
— J'aimerais à en être certain, mais cela ne me suffirait pas encore. J'ai imaginé de partir pour FEspagne, et pour Tavenir, avec une joyeuse enfant gâtée, heureuse de vivre, ivre de liberté, criant de tout son être vers les sensations fortes et violentes, un beau type de l'épanouissement physique, une femme que la contradiction affole, mais qui, dans la sympathie et l'admiration, devait fleurir magnifique et heureuse...
— Eh bien?...
— Eh bien! c'est quelqu'un d'autre... C'est une navrée qui fait du tapage pour ne pas entendre je ne sais quel bruit qui est en elle et dont elle souffre... une femme qui glisse à des silences qui l'enveloppent comme un suaire, sur qui les impressions nouvelles, les impressions joyeuses surtout, ont un effet d'inexplicable répulsion. Cette joyeuse, cette vivante, cette mobile, hait le soleil et la gaieté, et les odeurs des fleurs et la tiédeur des nuits... J'ai vu parfois dans ses yeux une telle douleur que j'ai presque crié du mal que cela m'a fait... Pas une fois, tout le temps de ce voyage, elle n'a eu de ces crises d'irritation que je lui voyais autrefois. Elle allait où je voulais, faisait un effort pour s'intéresser à ce que
nous regardions ensemble. Elle n'a eu qu'un moment de colère, c'était à Madrid, je vous Tai conté dans cette lettre dont vous parliez tout à Theure. Après, ça a été fini... Et rien ne pouvait plus me faire sentir combien je lui suis profondément indifférent, que rintolérable ennui que lui donnent ma présence et... mon amour. Car, après tout, pourquoi essayer de garder une attitude avec vous?... Je Taime... horriblement.
— Oui, vous faites bien, comme vous dites, de ne pas essayer de garder d'attitude... avec moi. C'est bien complètement inutile! Cela se voit que vous l'aimez... Cela se voyait déjà avant votre mariage. Mais que voulez-vous que je fasse à tout cela ?
— Que vous me donniez un conseil d'abord.
— Voilà le conseil tout de suite... Ne l'ennuyez pas. C'est une manière d'être original : ne pas ennuyer la femme qu'on aime... Et puis, c'est encore ce qu'il y a de plus sûr pour arriver à quoi que ce soit.
— Je voudrais encore que vous me disiez qui elle a aimé ou qui elle aime... Car il y a quelqu'un entre elle et moi, et je voudrais savoir...
— Pourôter le quelqu'un, n'est-ce pas?... Excellente méthode pour se faire adorer I... C'est bizarre comme les sentiments violents ont toujours pour effet de rendre vulgaire et inintelligent I Vous êtes un homme spirituel, très bien élevé, non banal. .« et votre idée* en venant me trouver, est que, tout
simplement, pour vous distraire, je vais vous raconter si ma meilleure amie, votre femme, aime ou a aimé quelqu'un... Combien de temps avez- vous rêvé sur ce projet sans vous apercevoir qu'il est inepte... et un peu impoli pour moi ?
— Est-ce que vous êtes très fâchée ? C'est particulier, vos mots et votre ton le disent, et pas votre figure... Peut-être, comme tout à Theure, l'expression de votre visage est-elle destinée à vos pensées et non à votre conversation... Seulement, cette fois, ce sont des pensées que vous auriez plutôt envie d'embrasser que d'étrangler, n'est-ce pas?
— Que vous importe ce que je pense?
— Beaucoup, madame mon amie... Vous vous méprenez singulièrement en imaginant que je vous traite en confidente de tragédie ! J'ai pour vous une drôle d'affection où il y a de la confiance, de la méfiance, de la tendresse et de la crainte, à doses presque égales. Cela fait une cuisine très spéciale... Pourquoi ce sourire? que veut-il dire?
— 11 veut dire que j'aime que l'on se méfie de moi d'abord.
-^ Pourquoi?
— Parce que l'on tient mieux les gens que l'on a conquis malgré leur résistance.
— Vous êtes très jolie quand vous avez ces yeuxlà... et ce léger mouvement des narines. Je vous aimerais avec un casque d'or, un joli petit casque...
— De Minerve?
— Non, plutôt de Walkyrie. II y a tant de septentrion dans le mat de votre peau et la limpidité de vos yeux.
— Allez-vous me faire une déclaration? avouez que ce serait finir joliment cette causerie.
— Une déclaration!... Je voudrais pouvoir vous en faire une.
— Soyez poli. Et surtout laissons ces insanités et reparlons de notre chère Claude.
— Non, n'en parlons plus! Quen dirions-nous?
Vous m'avez bien fait comprendre que je suis grotesque, et vous m'avez donné un conseil que je suivrai. Je ne Tennuierai plus. Je n'ai pas le droit d'ennui sur elle. Je lui ai promis une association... je n'ajouterai pas à la mélancolie qui lui pèse sur le cœur... Elle n'a aucune raison de m'aimer, elle n'a pas promis de le faire, j'ai commis une sottise, peut-être pis, en l'épousant, quand il était si simple de la laisser tranquille, c'est moi qui dois porter le poids de cela et non pas elle... C'est bien ainsi que vous pensez?
— Entièrement... Vous partez déjà?... Que j'aurais donc de peine à croire que vous êtes venu un peu pour moi !
— Pardonnez-moi de sembler si mal élevé. Mais puisque, aujourd'hui, je vous montre le fonds de mon magasin d'absurdités, je vous avouerai que j'ai affreusement mal aux nerfs... c'est bien comme cela qu'on appelle ce mélange de strangulation,
d'envie de pleurer et de besoin de broyer des potiches ?
— Eh bien ! c'est pour cela qu'il faut rester avec moi. Je vous calmerai les nerfs en vous expliquant cette chose ignorée de vous, comme de la plupart de vos semblables, c'est que les heures de toute la vie où les femmes, fines et douées de la faculté de pen* ser, ont le cœur le plus triste et éprouvent le plus de peine à continuer de vivre, sont précisément celles que traverse votre Claude, notre Claude... qui est une femme, cher ami... Je crains que votre instruction n'ait pas été assez soignée pour que vous soyez informé que jamais, et moins encore dans certains cas, une femme n'est pareille à un honmie...
Elle savait sans doute très bien ce qu'il convient de dire pour apaiser le besoin de pleurer, et aussi celui de briser des potiches, car, le lendemain, Jacques de Fouchère se faisait annoncer chez madame Ilarnavon au milieu de la journée.
— C'est re-moi, fit-il en entrant. Je crois bien que je vais venir tous les jours. Vous avez le don de me remettre de bonne humeur... Je Tai été toute la soirée, hier, figurez-vous.
— Et aujourd'hui ?
— Aujourd'hui, moins.
— Qu'est-il arrivé?
— Pas grand'chose... Ce matin, promenade au
Bois, à cheval. Nous avons pris le galop à la porte Dauphine. En arrivant à Boulogne, nous galopions encore ; à Saint-James, nous avons pris le trot, et là, je dois Favouer, mon cheval s'est mis à genoux et couronné jusqu'à l'os...
— Êtes-vous vraiment venu me voir pour me raconter vos malheurs d'écurie ?
— Oh ! non. Si vous saviez à quel point ça m'est égal que mon cheval soit couronné...
— Alors?
— Alors, vous devinez bien qu'on ne fait pas des trottes pareilles à de pareilles allures, le tout dans un silence profond, sans avoir un état d'esprit qui vous déplaît et que l'on veut secouer... D'ailleurs, cela n'a en rien réussi... Elle n'était même pas essoufflée après ceci... Ne trouvez- vous pas que c'est une de ses beautés, cette condition spéciale qui la met au-dessus de la fatigue? Il semble qu'elle soit faite d'une matière plus rare et plus solide que la chair humaine.
— Oui, certainement... Et après?
— Après? son cheval ouvrait des naseaux convulsifs dont on voyait les muqueuses jusqu'au fond de la tête, il avait des yeux hagards, sa sueur roulait par terre en petits ruisseaux, sa respiration faisait un bruit de machine à vapeur, il était tout à fait désanglé; je vous affirxne que rien n'était moins rassurant que de la voir plantée sur cet animal apocalyptique : elle était un peu rose, pas décoiffée du
tout, elle avait Tair très calme et ses grands yeux distraits et si tristes...
— C'est très joli, cette description... Aurons-nous maintenant quelques épithètes sur les genoux de votre cheval?
— Non, vous aurez rhistoire tout de suite. Comme nous étions à deux pas de Madrid, où il y a presque toujours des fiacres, il m'avait paru assez acceptable d'aller jusque-là, d'en prendre un et de faire ramener nos chevaux en main. Mais non, ce n'était pas son idée. Elle allait rentrer seule, déclara-t-elle. Vous savez ma résolution de ne jamais contredire aucune de ses volontés. Cela m'ennuyait un peu tout de même, ce retour avec ce cheval assez visiblement éreinté pour permettre de supposer qu'il pourrait manquer des quatre pieds sans raison apparente. J'avais extrêmement envie de dire tout cela à Claude, mais je me suis souvenu de votre avis et j'ai répondu : « Très bieni » Sans doute je dirai encore souvent cette phrase avec le même sentiment d'enfreindre les lois les plus fondamentales de la sincérité... Alors, sans plus de paroles, nous sommes partis côte à côte, moi tenant mon cheval par la figure, elle au petit pas du sien. A peu près à la porte de Madrid arrivent deux cavaliers qui, à quelques mètres, ralentissent puis s'arrêtent. C'étaient Bracancourt et un monsieur inconnu qui reste un peu en arrière. Bracancourt s'approche, s*exclame, demande de quel drame nous sortons. On
lui raconte, il trouve ça charmant, s'écrie qu'il va ramener Claude. Moi je continue à dire « très bien », faute d'un autre vocable pour exprimer « très mal » , et je me préparais à m'en aller avec mon cheval couronné chercher d'autres destins, quand le second monsieur s'approche, ôte son chapeau et dit à Bracancourt, avec une sorte de sourire qui vraiment m'a déplu comme peu de choses l'ont encore fait sur cette terre, où pourtant il ne manque pas de choses déplaisantes : « Mon cher ami, voulez-vous me faire le plaisir de me présenter à madame de Fouchère. J'ai eu l'honneur de la connaître beaucoup quand elle était encore une enfant, mais je vois qu'elle m'a oublié. » Il avait dit cela très vite. Cependant j'avais eu le temps de l'effort de volonté que cela est toujours de détacher ses yeux de la personne qui parle pour aller voir l'effet de ses paroles sur une autre personne. Je ne sais pas comment, moi, qui suis si peu intuitif, j'avais deviné que la vue de cet homme ne devait pas laisser Claude complètement indifférente.
— Eh bien? interrogea d'une voix sèche madame Harnavon que les lenteurs de tout ce récit avaient visiblement agacée.
— Eh bien ! elle était devenue extrêmement blanche, avec un serrement de la bouche sur ses mâchoires contractées fortement... Vous savez quelle héroïque tête, crâne et brave, elle a d'ordinaire : en ce moment, elle exprimait la peur
comme je n'imagine pas qu'on puisse le faire... Cet individu n'avait pas fini sa phrase que Bracancourt, avec cette correction subite, ce pincement de la bouche et ce nez plus pointu qu'il a, on ne sait pas pourquoi, quand il officie mondainement, articulait ; « Le marquis Diego de Las Vuelgas. »
— Et qu'a dit Claude?
— Elle a dit presque tout bas d'une voix humble qui allait très bien avec la peur de sa figure : « Vous vous trompez, monsieur, je vous reconnais parfaitement... je n'ai pas oublié. »
— Après cela?
— Après cela?... Elle s'est tournée de mon côté et a déclaré qu'elle se sentait un peu souffrante et qu'elle acceptait ma première combinaison d'aller à Saint- James prendre une voiture... Nous avons salué Bracancourt et ce marquis de Las Vuelgas... et nous sommes partis ensemble sans qu'elle ait rien ajouté.
— Vous ne l'avez pas interrogée sur cet individu?
— Non... A quoi bon d'ailleurs? Et puis, elle avait l'air tellement misérable, pauvre chère créature. En rentrant, après son bain, elle s'est couchée, elle m'a dit qu'elle avait mal à la tête... Si vous aviez vu dans ses yeux cette terreur des questions que je pouvais lui faire, et l'expression presque aimante qu'elle a eue lorsque je lui ai annoncé que je sortais pour la journée et que je ne monterais chez elle en rentrant, que si elle me faisait dire par sa femme
de chambre qu'elle était mieux... Elle avait compris que je ne demanderais rien, pauvre enfant! Cela m'a tellement remué, que, pour la remettre un peu, je Tai grondée de l'absurde galopade du matin, en lui affirmant que c'était cela qui l'avait fatiguée. Elle en est convenue avec une précipitation qui m'a fait mal... Maintenant, madame, comment expliquezvous la formidable émotion... émotion d'épouvante je vous l'ai bien indiquée, qui l'a prise en voyant ce monsieur, et encore, et surtout, comment expliquez-vous ce besoin de se cacher de moi, elle aussi indifférente à mon opinion qu'à celle des balayeurs qui nettoient le trottoir devant son hôtel? Que se passe-t-il dans cette âme hautaine si totalement dégagée des craintes et des préjugés vulgaires?... Ceci, vous en conviendrez, est bien inexplicable, et bien intolérablement douloureux aussi... Remarquez que, pas une minute, je ne soupçonne rien dans son passé. L'idée qu'elle ait pu avoir un amant ne peut même pas me venir... et pourtant il reste au centre de sa vie intérieure, je le sens bien, un grand amour mal étouffé... ou pas étouffé du tout, si c*est cet homme qu'elle aime au point d'être ainsi bouleversée par sa vue.
— Comment est-il, votre rastaquouère?... Et d'abord quel âge?
- Trente-cinq ans, très comme il faut, avec ses grands traits droits bien emmanchés que je trouve, moi, intolérablement ennuyeux et qu'on nomme
généralement de la beauté régulière... Que vous dire encore?... la barbe, les cheveux, les sourcils un peu trop noirs, les yeux un peu trop brillants, les lèvres un peu trop rouges, les dents un peu trop visibles, la peau un peu trop mate, Tair très bon enfant, pas fatal pour cinquante centimes... Peutêtre, après tout, suis-je injuste pour lui : il m'a pris sur les nerfs... je ne vous dis que ça... Comment vous le faire bien voir?... C'est un de ces hommes qui ont des regards de femme, des regards menteurs et câlins qui promettent et mentent.
— J*aime assez cette définition. Je vous en remercie pour mes congénères et pour moi...
— Oh! vous n'avez pas ce regard-là, vous, non, pas du tout.
— Comment alors? j'aimerais savoir.]
— Vous avez des yeux possessifs... des yeux en même temps froids et chauds de dompteur de fauves.
Elle fit un petit salut ironique du haut du front, avec un battement de paupière et un frisson de la lèvre inférieure qui voulaient voiler la joie ressentie d'un compliment qui la flattait comme elle désirait être flattée,
— Où croyez- vous qu'elle ait connu ce Vuelgas?... au Brésil? fit-elle.
— Sans doute... ou peut-être ailleurs. Elle est allée partout, vous savez... Du reste, qu'importe où elle l'a connu!
— Ce qui importerait c'est de savoir si elle l'a aimé?
— Oui...
— Pourquoi avez-vous Tair si humilié?
— Toujours pour cette même raison que je vous ai dite : parce que je me sens grotesque... Est-ce que vous l'aviez jamais entendue prononcer le nom de ce personnage?
— Non, jamais... Du reste... j'y songe, pour la première fois... Comme c'est bizarre I... Je ne sais rien du tout de son passé. Elle m'a, je crois, raconté au jour le jour toute sa vie... ou presque... depuis que nous nous connaissons; mais de ce qui s'est produit dans ses premières années, j'ignore tout. Comment n'ai-je jamais songé à l'interroger sur son enfance?... Pourtant j'ai dû le faire... C'est elle, sans doute, qui aura glissé sur ce sujet... Savez-vous qu'il me revient tout à coup que, moi aussi, comme vous, j'ai eu quelquefois la perception d'une autre Claude que celle qu'elle juge bon de nous montrer, et qui serait un être triste, fermé de cœur et de pensée, avec des sensations mystérieuses et indevinables?
— Alors?
— Alors ! que voulez-vous, il y a eu erreur. C'est quelqu'un d'autre... Résignez-vous. Elle n'en est pas moins belle.
— Mais... je croyais m'être mieux fait comprendre de vous, madame... Je l'aime.
— Eh bien 1 n'est-elle pas votre femme ?
— A quoi cela me sert-il ?
Madame Harnavon eut un sourire fermé qui laissait closes ses minces lèvres spirituelles et perfides.
— A quoi cela sert? fit-elle à mi-voix. Mais... à tout, ce me semble.
— Beau résultat que d'arriver à changer sa demiindifférence plutôt sympathique en une positive détestation de moi.
— Une positive détestation de vous? En ce cas elle serait tout à fait démente... Savez-vous que vous êtes un de ces hommes les plus attirants que j'aie jamais rencontrés?
— Vous êtes très bonne, madame, au moins très bonne pour moi si vous pensez un peu ce que vous dites... Je crains que Claude ne me voie avec d'autres yeux.
— Enfin, résumons-nous. Qu'attendez-vous de moi ? dites-le franchement, je suis prête à tout pour vous être agréable.
— Merci... Eh bien! je voudrais d*abord un avis sur la conduite à tenir.
— Attendre, vous attendre à tout, vous résigner.
— C'est dur.
— C'est pourtant selon toute votre théorie* Allez- Vous, vous aussi, installer à droite ce qui doit être, et faire passer votre vie à gauche ? Êtes-vous aussi de ceux à qui la loi semble juste seulement lorsqu'elle frappe les autres? Avez- vous édifié en vous cette
large et bonne et humaine compréhension de la faiblesse sentimentale et charnelle, ce pardon du crime, si peu grave, en somme, de l'adultère, pour devenir platement, petitement jaloux, pour défaire la jolie harmonie de votre vie intérieure?... Ahl mon ami, comme je serais déçue en vous si c'était ainsi !
— Cène sera pas ma faute, aussi... Au moins, je ferai tout mon effort pour que rien ne paraisse de mes impressions intimes... Mais, croyez- vous réellement que, dans Tavenir, Claude ait... des aventures?
— Vous savez aussi bien que moi que toutes les femmes, même les laides, sont exposées à avoir des aventures... Je vous dirai qu'en ces matières je ne crois pas qu une certaine sorte de tempérament ou d'éducation ait la moindre influence sur les événements. Tout dépend des circonstances... Il est très difficile à uno petite bourgeoise qui fait son marché et ses robes elle-même, élève ses enfants et porte tout le poids de son ménage, de trouver le temps d'avoir des amants. Il est presque impossible à une mondaine de tuer son temps autrement qu'en ayant des amants. Conclurons-nous que les femmes de la petite bourgeoisie sont honnêtes et les autres pas ? Non, sans doute, mais seulement que les circonstances sont différentes. Ceci revient à dire, que quoique je connaisse bien Claude, je ne puis pas partir de ce que je sais d'elle pour vous affirmer
CUISTAL FÊLÉ 143
que dans un an ou deux elle n'aura pas d'aventure. Car, eût-elle un tempérament de... chercheuse, il faudrait encore qu'elle rencontrât des gens susceptibles de lui donner de la curiosité, et eût-elle un tempérament de sainte, elle pourrait rencontrer des gens capables de tourner sa mysticité en autre chose. Je vous le dis: attendre et vous résigner, vous n'avez que ce parti... Si, je me trompe: tâchez de ne pas aller trop loin dans la voie de passion où vous êtes engagé, cela vous mènerait très vite à mal.
— Je ne sais si vos avis guérissent, mais ils brûlent terriblement, fit Jacques avec un sourire souffrant.
— Préférez-vous des lieux communs? Par quel moyen, alors, ferai-je comprendre la profonde et admirative estime que j'ai de votre manière habituelle de penser?
— Non. Merci de me dire la vérité, malgré tout le mal que cela fait à un coin de moi que je ne connaissais pas... Notre sensibilité, c'est comme nos viscères dont nous ignorons la forme, la place, les dimensions, jusqu'à ce qu'une maladie vienne les dessiner en nous avec de la souffrance et nous donner la nette compréhension de ceci que le poumon est fait pour la congestion, le cœur pour l'hypertrophie, le foie pour les calculs...
— Pessimiste ! Regardez donc les choses sous leur aspect réel... Vous aimez une femme qui se trouve être la vôtre, elle a pour vous de l'amitié, c'est une créature très fière, incapable de vilaines petites com-
promissions... Si elle a Tidée de vous tromper, vous pouvez être certain qu'elle vous quittera. Vous n'avez donc, tant qu'elle demeurera auprès de vous, aucune inquiétude à avoir... Quelle autre chose vouliez-vous me demander?
— L'explication de ce que vous avez dit tout à l'heure : elle m'a raconté toute sa vie... ou presque toute... Avez-vous deviné, pendant ces années qu'elle a passées dans le monde, à Paris, quelque secrète histoire de sentiment dont elle ne vous aurait rien avoué?... Pourquoi hésitez-vous à me répondre?... Je devine que vous savez d'elle quelque chose que, moi aussi, j'ai besoin de savoir... quand ce ne serait que pour la défendre contre elle-même. Dites, je vous en supplie!...
La porte du salon s'était ouverte.
— Monsieur Marfi, annonça un valet de pied.
Madame Harnavon eut un geste involontaire qui
la souleva à demi sur son siège — geste vite réprimé. La palpitation rapide de son visage s'immobilisa. A peine un ton plus profond chaufFait-il la coloration de ses joues minces lorsque le savant s'arrêta devant elle, et, du bout des doigts, serra le bout des doigts qu'elle lui tendait.
— Quelle heureuse surprise 1 dit-elle de sa voix qui raillait méchamment, est-ce que vous vous mettez à faire des visites maintenant? Quel est ce nouveau genre?
— Rien de nouveau, répondit-il de ce ton si net
qui rendait tout de suite impossibles les petites escarmouches — où les femmes sont supérieures, parce qu'elles osent tout dire, tandis que les hommes, en général, ont le devoir de tout taire. Rien de nouveau. Je ne fais pas de visites au sens que Ton donne généralement à ce mot. Je vais voir les gens avec qui j*ai besoin de causer. Voilà tout.
n avait serré la main de Jacques et, d'une voix tranquille, demandait :
— Madame de Fouchère se porte bien?
— Très bien, merci... C'est-à-dire, pardon... pas bien du tout, aujourd'hui; elle s'est fatiguée ce matin, en montant à cheval un peu brutalement, comme elle fait volontiers.
— Elle est assez souffrante pour s'être couchée ? L'interrogation vibrait.
Tout de suite, Marfi refroidit sa voix pour ajouter :
— Elle est si peu raisonnable quand il s'agit de sa santé !
— Oui, elle est couchée, répondit M. de Fouchère. Au moins, elle l'était lorsque je suis parti... En rentrant, je vais peut-être la trouver pendue par une jambe à son trapèze avec, au bout du bras, Germain affolé suspendu par la queue.
— Comment va-t-il, au fait, ce pauvre Germain ?
— Admirablement*.. C'est une bien vilaine naturel... Vous en savez quelque chose.
— Oui, c'est lui qui a brouillé sa maîtresse avec moi... Pauvre Germain I Je ne suis pas de votre aviô«
Ce n*est pas une vilaine nature qu'il a, mais un caractère aigri. Encore ceci vient-il de l'exclusivisme de sa passion pour madame de Fouchère. Quand on se cantonne dans une seule tendresse, on se fausse lesprit et Ton devient injuste pour la vie... et pour les personnes... Germain est un exemple indiscutable de cette vérité.
— Il n'y a pas que Germain ! dit Jacques avec le même sourire pénible qu'il avait peu d'instants plus tôt en causant avec madame Harnavon.
Puis il se leva et prit congé.
A peine eût-il fermé la porte que la jeune femme qui l'avait suivi d'un regard pensif et plus doux, tourna la tête vers Marfi, et, avec un effacement subit de sa jolie expression affectueuse, lui demanda :
— Vous n'avez pas songé un moment que j'allais croire que vous veniez ici pour me voir?
— J'ai d'autant moins espéré ce résultat que, dès mon entrée, je vous ai annoncé que j'avais besoin de vous parler.
— De Claude?
— De Claude.
— Vous comptez venir à bout de moi par l'intimidation. Combien vous me jugez mal !
Elle s'était reucoignée dans la bergère. Ses étroites mains aux doigts pointus faisaient et défaisaient des coques dans la moire semée de fleurettes d'un ruban large arrêtant à sa taille la molle étoffe infiniment plissottée de son corsage blanc colleté d'argent. Il y
avait du désir de combattre dans ses prunelles vivement scintillantes — et de l'inquiétude au mouvement sans cesse renouvelé de ses narines.
— Je n'ai pas le projet de venir à bout de vous... Je désire seulement savoir si vous avez vu madame de Fouchère, si elle est heureuse dans sa nouvelle condition. Vous conviendrez que c'est assez simple en soi.
— Prodigieusement simple... presque trop simple. Pourquoi n'étes-vous pas allé le demander à ellemême?
— Vous savez bien que depuis quelque temps nous sommes un peu en froid, elle et moi. J'ai eu d'ailleurs tous les torts. Mais comme ma présence lui apporte un incontestable agacement, je ne veux pas faire la démarche qui peut-être renouerait nos relations... Pourtant, comme aussi j'ai pour elle beaucoup d'affection, je désire savoir d'une façon certaine si elle est satisfaite de sa vie. C'est pourquoi je suis venu vous demander de ses nouvelles.
— Cela vous fera tellement plaisir de la voir satisfaite ? comme c'est touchant I Je ne puis vous dire assez combien je suis ravie que votre... sympathie pour elle, ait comme effet de vous rapprocher un peu de moi... Nous ne nous sommes jamais très bien compris jusqu'ici, n'est-ce pas?
— Je pense, au contraire, que nous nous comprenons admirablement. C'est peut-être pourquoi nous n'avons pu nous entendre.
— Eh bien I l'heure est venue de commencer une grande amitié, qu'en dites-vous?... 11 n'y a rien de tel que d'avoir besoin des gens pour cesser de les haïr.
— Je ne vous hais pas du tout, fit le savant d'une voix un peu amère.
— Bien, mettons que ce soit moi qui vous haïsse, et n'en parlons plus... Vous désirez savoir si Claude est satisfaite de son mariage ? eh bien I non, pas du tout. Mais elle ne pouvait être satisfaite de rien... vous le savez bien... puisque le rêve qu'elle s'est imaginé de faire ne s'est pas réalisé... Â ce propos, dites -moi, pourquoi, vous, ne l'avez -vous pas épousée?
La pâleur de Marfi se colora un moment ; son regard profond s'anima violemment puis s'éteignit.
— Elle n'aurait pas voulu, dit-il d'une voix plus basse... D'ailleurs j'ai le double de son âge, et je ne suis vraiment guère l'homme auquel peut rêver une jeune fille comme était Claude.
— C'est bien possible... Vous n'en êtes pas moins l'homme auquel elle a rêvé, je ne pense pas que ce soit moi qui vous l'apprenne.
— ... Vous disiez qu'elle n'est pas heureuse, reprit Marfi, après une minute de silence. Fouchère l'aime, pourtant?
— Follement.
— Ah!
— On dirait que cela vous surprend... Vous de-
vriez pourtant comprendre mieux que personne qu'on Taime ainsi.
— Parce que ?
— Parce que c'est ainsi que vous l'aimez.
Pendant quelque temps, Marfi regarda la jeune
fenune avec une expression douloureuse et profonde. Puis, d'une voix glacée, il dit :
— C'est parce que vous pensiez cela que vous lui avez conseillé d'épouser Fouchère?
— Oui.
— Que vous a-t-elle fait pour que vous ayez ainsi paru souhaiter le malheur de sa vie?
— Ceci est d'une fatuité charmante ! Croyez-vous vraiment que ne pas être votre femme doive constituer le malheur de sa vie ?
— Non certes. Mais je crois qu'il aurait fallu qu'elle aimât l'homme qu'elle épousait. Pour cela, il aurait fallu la laisser libre, sans conseils... C'est ce que vous n'avez certainement pas fait.
— Vous avez raison ; je l'ai poussée de toute ma force à épouser Jacques. Je crois que c'est ce qu'elle pouvait faire de mieux ; je crois que, comme il est charmant, spirituel, très bon et qu'il l'adore... elle finira par l'aimer. Et puis, si elle n'y arrive pas, elle trouvera en lui un mari indulgent... Avouez qu'on ne peut souhaiter mieux à quelqu'un pour qui on a une véritable amitié... Pourquoi me regardez- vous ainsi?
— Je songe que, pendant quelque temps, à voir
la si perverse influence que vous exerciez sur Claude, .j'ai gravement suspecté votre amitié. Ne vous indignez pas, j*ai reconnu mon erreur... Et maintenant je crois avoir compris en partie comment il peut se faire qu'une femme très honnête, très froide môme, une femme telle que vous êtes, trouve une grande joie dans les folies ou les fautes des autres et les y pousse avec Tardeur de prosélytisme que les croyants peuvent mettre à convertir ceux qu'ils aiment... C'est justement pour vous parler de cela que je suis venu vous trouver. Claude est, pour des raisons que nous ignorons tous les deux et qui tiennent peut-être à la fois de sa constitution physique, de son hérédité, de son éducation et des milieux où elle a vécu, Claude est une âme en peine... Où ira-t-elle chercher le bonheur, la pauvre charmante créature ? c'est ce que nul ne peut deviner. Mais cela sera peut-être dans quelque mauvais espoir où elle brisera tout son être... Vous allez voir combien je suis disposé dans la sincérité de mon cœur à vous traiter non pas comme une ennemie mais en alliée... Vous croyez que je l'aime, et vous avez raison.... J'aime assez pour vouloir de toute ma volonté qu'elle souffre le moins possible de l'existence. Or, vous pouvez beaucoup à cela. Vous pouvez faire qu'elle demeure une honnête femme, ce qui est sa seule chance contre le désespoir, croyez-le bien... Dites-lui des choses banales et vulgaires avec lesquelles on défend les âmes simples au lieu d'infuser en elle vos sataniques ironies sur
toutes les choses que respectent les cervelles bourgeoises. Cette enfant a souffert déjà, aidez-la à trouver le calme que donne le placide accomplissement du devoir de chaque jour. Si elle est une femme droite, une mère de famille tendre, elle sera aussi heureuse qu'elle peut être. Si vous la laissez aller ou que vous la poussiez à Taventure, elle criera un jour contre vous du fond de son désespoir. Il faut, madame, faire du bien quelquefois... ne fût-ce que pour pimenter ses sensations intellectuelles.
Madame Harnavon se leva lentement et s'approcha du savant.
Ds étaient émus tous les deux, profondément; lui, plus pâle encore que de coutume, sa belle tête pensive rajeunie d'une ardente et douloureuse expression; elle, avec une lueur sautillante et pointue dans la froideur de ses yeux.
Elle se croisa les bras et demeura droite devant lui, comme choisissant avec soin les paroles qu'elle allait dire.
Lui aussi s'était levé; et ils semblaient bien deux adversaires, ainsi en face l'un de l'autre.
— Franchise pour franchise, fit Éliane d'un ton tout uni. Vous avez raison dans quelques-unes des choses que vous avez dites, ainsi ne me fâcherai-je pas de ce qu'elles peuvent avoir d'insultant. Oui, j'aime les fautes des autres : elles sont la griserie de mon orgueil. Mais j'aime Claude aussi, autant que je puis aimer, et je ne désire pas qu'elle souffre. Je
154 CBISTAI. PâLÉ
TOUS promets que mes conseils ne la jetteront à aaeun péril, mm, quels qu'ils soient, mes conseils seront inutiles et impuissants, car l'aventure que vous redoutez tant pour elle, l'aventure où elle ira forcément, inévitablement... c'est vous... Ne protestez pas. Elle vous aime comme elle n'aimera jamais, et de façon à ne pouvoir vous oublier. Je n'imagine pas qu'au nom de son bonheur, lorsqu'elle aura assez lutté et qu'elle viendra tomber .dans vos bras, vous ayez l'héroïsme de la mettre k la porte en lui conseillant d'aller... être une bonne mère de famille. Qu'en dites-vous?... Est-ce que vous êtes souffrant î
— Moi, non... Pourquoi?
— On vous dirait sur le point de vous trouver mal.
— Pas du tout... Croyez-vous, vraiment, qu'elle ait pour moi autre chose qu'une affection d'enfant prise un moment au sérieux exagéré d'un homme?
— Je crois qu'elle vous aime avec son cœur, sa fête et ses nerfs, avec ce qu'il y a en elle de profond et de fou, avec son &me mystérieuse, torturée sous son rire... Cela vous fait souffrir, ce que je dis?
— Je suis un peu nerveux et mal portant en ce moment... D'ailleurs, j'aurais mauvaise gr&ce à ne pas avouer que vous me troublez profondément.
— Eb bien I que ferez-vous ?
— Je ne la reverrai jamais... probablement.
— Alors, vous quitterez Paris?
— Je quitterai Paris.
— Voilà un courage surhumain .
Elle s'éloigna de lui, fit quelques pas dans la pièce, puis, s'accoudant à un piano à queue, un genou plié sur le tabouret, elle lança d'une voix lente, d'une voix blanche et méchante :
— Claude vous a-t-elle jamais parlé du marquis de Las Vuelgas?
L'intonation était si chargée de perfidie qu'il y eut un peu d'angoisse dans le ton de Marfi quand il répondit :
— Non, jamais. Pourquoi me demandez-vous cela... comme cela?
— Je vais vous l'expliquer... Asseyez-vous donc, vous êtes encore ici pour longtemps.
D obéit. Et toujours accoudée à la soie chinoise qui couvrait le piano, madame Harnavon dit la rencontre du matin, telle que l'avait racontée Jacques de Fouchère. Seulement, pesant sur certains détails, en effaçant d'autres, elle dévia très légèrement le récit et parvint à donner à cet incident une importance nouvelle et particulière.
Marfi l'écouta sans un mouvement.
Elle finit ainsi :
— Décidément, vous quittez Paris?
— Non, répondit-il.
Et après quelques l)rèves formules d'adieu, il sortit.
Quandelle fut seule, Éliane s'étendit sur sa chaise
longue, les mains nouées au derrière de son chignon Très longtemps elle demeura ainsi, son mince corps élégant bien dessiné par de longues lignes creusées en l'étoffe de sa robe, une petite lumière' aux boucles d'or de ses souliers vernis. Rien d'elle ne remuait. Ses yeux mêmes — ses trop longs yeux de statue égyptienne — demeuraient fixes. Et toujours aussi immobile elle était, quand une larme brusquement jaillie courut très vite sur sa joue fine. Mais elle baissa ses paupières, et ce fut de ses yeux clos que coulèrent d'autres larmes.
L'été était devenu automne, puis arrivaient les mois d'hiver. M. et madame de Fouchère venaient de rentrer à Paris, après une saison d'animation folle passée aux Ramilles, la propriété de M. Bertheuille, où s'était réalisée une partie des projets de madame Harnavon. On avait joué la comédie, organisé des pantomimes équestres, dansé, chassé, illuminé; puis, un matin, Claude avait dit en descendant au déjeuner :
— Je pars.
Tout le monde s'était débandé en trois jours. Le château fermé, le silence et la paix s'étaient abattus sur la façade silencieuse, aux rives des étangs désertés.
Dans la cour de Fhôtel de Favenue du Bois, les chevaux réinstallés piaffaient, les fenêtres se rouvraient. La vie était revenue là.
Une après-midi, M. Bertheuille entra chez sa fille. Assise auprès d'une table, les poings aux tempes en une attitude enfantine et attentive, Claude lisait un épais volume, une barre d'attention creusée entre les sourcils.
A ses pieds était couché Germain, qui la contemplait avec une dose considérable de perplexité dans ses yeux jaunes, avec aussi, dans l'attitude de ses oreilles, les marques évidentes d'un profond découragement et, en même temps, d'un suprême effort pour pénétrer des choses qui passaient très au-dessus de ce qu*il admettait comme compréhensible.
— Que lis-tu là, chérie, avec tant d'absorption? fit M. Bertheuille en passant sa main d'un geste tendre sur l'or pâle des cheveux de Claude.
Elle releva la tête, et dit avec une sorte de confusion :
— Un traité sur la classification des invertébrés.
— Cela ne t'ennuie pas?
— Non... Mais je n'y comprends rien... ou presque, avoua-t-elle avec une charmante expression candide de ses limpides yeux d'enfant.
— Je ne te savais pas le goût des lectures sérieuses.
— Moi non plus ; je n'aimais que les romans au-
trefois. Maintenant ils m'assomment... c'est bête, c'est... comment dirai-je? c'est si peu comme ça.
— Qu'est-ce qui est si peu comme ça? interrogea avec une tentative pour sourire, M. Bertheuille.
— L'amour, répondit Claude d'un accent très grave.
Son père s'assit près d'elle.
— Es-tu heureuse, ma chère chérie ? interrogea-t-il doucement en lui prenant la taille en un mouvement de câlinerie infinie.
Elle secoua la tête.
— Non, répondit-elle, tu le sais bien... D'abord comment pourrais-je être heureuse?
— Oui, lu le pourrais en ne t'enfermant pas le cœur dans des souvenirs trop douloureux... Ton mari t'aime, n'est-ce pas?
— Non, dit-elle encore. D a eu pour moi une sorte de caprice... c'est passé maintenant. Nous sommes deux bons camarades, très indifférents. Il a un caractère excellent... tuas eu, du reste, l'occasion de le juger aux Ramilles.
— Tu ne l'aimes pas, toi non plus?
— Non.
M. Bertheuille la rapprocha de lui plus encore, de sorte que la petite tête blonde tomba sur son épaule. Et lorsqu'ils furent ainsi et qu'ils ne purent plus se regarder, il dit à mi-voix :
— Tu n'aimes personne d'autre?
Il la sentit se raidir tout contre lui et un frisson courut sur elle. Mais elle ne répondit rien.
— Claude, ma chérie, dit le père, il n'y a d'apaisement ici-bas qu'à s'oublier soi-même. Tout ce qu'on fait pour soi tourne en amertumes ; à courir après la joie, on a chance de ne rencontrer que la douleur. 11 faut vivre pour les autres, c'est le moyen de trouver le calme... Je crains de ne pas t'avoir guidée comme je l'aurais dû. Mon espoir était de t'arracher aux pensées qui te font tant de mal. J'ai peu réussi... Écoute, maintenant, le conseil de ma tendresse si grande. Les rêves quels qu'ils soient, sont malsains. Il n'y a pas place pour eux dans la vie, non plus que pour les passions, qui ne peuvent être que torture. Il faut songer à l'heure qui vient et qui sera grosse du souvenir de l'heure actuelle, de ses conséquences aussi... Tu conviens que ton mari est bon, qu'il a pour toi de l'amitié, que tu en as aussi pour lui. Enferme-toi dans cette amitié, dévoue-toi... C'est ta seule chance contre les amertumes et les regrets. Tu auras des enfants, je l'espère. Cela te remplira le cœur et tu connaîtras la joie de tout donner de toi à des êtres qui seront toi-même... Cela suffit, crois-moi. Tout ne dure qu'un moment, les joies précaires qu'apporte la vie. comme aussi ses douleurs. On en a si vite fini avec ce temps à passer ici!... L'important, c'est de s'être fait, avec de la résignation, de la patience et du dévouement, un oreiller paisible où mourir soit facile... J'ai beaucoup souffert, moi aussi; mais j'ai aimé ma souffrance, parce qu'elle m'a paru être une expia-
tion et le rachat dé moi-même devant ma conscience. . . Je voudrais que tu penses ainsi, cela soulagerait ton pauvre cœur...
Des larmes lentes coulaient sur les joues de Claude.
— C'est si long, si long, la vie! dit-elle tout bas.
— Non, répondit M. Bertheuille, c'est très court, tu verras... D'autant plus court qu'on en remplit les minutes par la constante immolation de soi.
Il se tut, et tous deux restèrent ainsi, appuyés l'un sur l'autre, revivant les cruautés du passé.
Claude ne pleurait plus: une détente semblait s'être faite en elle.
— Ecoute, dit le père lorsqu'il entendit, à la régularité de son souffle, qu'elle était apaisée. J'ai à te dire quelque chose qui, sans doute, te sera pénible... Es-tu prête à l'entendre?
Un tremblement léger secoua le corps abandonné de la jeune femme et dans un souffle elle dit :
— Oui.
— Savais-tu que Diego de Las Vuelgas fût à Paris?
Les longues mains de Claude étendues sur ses genoux se fermèrent en une contraction. Mais, calme encore, elle répondit :
— Je le savais... Je l'ai rencontré.
— Moi aussi, hier soir, au cercle. Il est venu à moi très affectueusement, m'a conté sa vie depuis notre départ de... là-bas. Il a perdu ses parents et
compte se fixer définitivement à Paris. D a demandé la permission de venir te voir. Je n'ai pas cru qu'il fallait la lui refuser.
Elle s'était redressée sur son siège, et ses yeux agrandis ouvraient comme des jours d'épouvante sur la pâleur de son visage.
— Diego va venir? demanda-t-elle d'une voix mate.
M. Bertheuille la regarda :
— Oui, il va venir, répondit-il doucement. Je n'avais aucun prétexte à lui opposer pour l'en empêcher. Tu le rencontreras sans cesse dans le monde. Comment expliquer vis-à-vis de lui une autre attitude que celle commandée par des relations anciennes et excellentes?
Il s'arrêta; le visage de sa fille lui faisait peur.
De. nouveau, il la prit dans ses bras. Mais tout ce corps si souple et câlinement abandonné tout à l'heure se raidissait en une sorte de défense contre toute tendresse.
— Je ne peux pas le voir ! dit-elle d'une voix où chevrotait une terreur d'enfant. Je ne peux pas le voir! je ne peux pas... Père, je t'en suppHe, ne n'impose pas celai... pas cela.
— Claude, dit-il très grave, je t'ai parlé tout à l'heure de la nécessité de s'oublier soi-même, et de la dignité qu'il y a à porter sa souffrance, à la retenir, plutôt qu'à glisser hors de son étreinte dans l'oubli. C'est une occasion pour toi d'agir ainsi, que
de revoir Diego... Mon enfant, les êtres qui n'oublient pas tout de suite n'oublient jamais... Tu es de ces ôtres-là... Eh bieni vouloir se souvenir est le seul remède en paI^eil cas. La souffrance au-devant de laquelle on va courageusement tendre sa poitrine est plus supportable que celle que l'on fuit et qui vous frappe par derrière, comme sont frappés les lâches... Tu as une âme de courageuse, subis en courageuse... Et puis, ne considères-tu pas que nous avons des devoirs envers Diego et que le traiter en étranger hostile serait mal agir?... Réfléchis.
Elle conservait cette figure d'effroi et d'attente comme si peu de minutes l'eussent séparée d'une catastrophe qu'elle se sentait impuissante à supporter.
De son geste d'habituelle caresse, M. Bertheuille passa la main sur les cheveux de sa fille.
— Il viendra me voir à deux heures... Tu me feras profondément plaisir si tu le reçois avec moi.
Elle hocha lentement la tête, ne répondit rien et laissa sortir son père.
Quand elle fut seule, elle se leva, fit quelques pas devant elle, puis s'arrêta, les yeux vagues... Elle se regardait, sans se voir, dans une grande glace qui vêtissait le panneau en face d'elle. La peur demeurait dans toute son attitude. D semblait qu'elle se fût arrêtée pour se délivrer de l'inquiétude que lui donnait le frôlement léger de sa jupe sur le tapis.
Des minutes passèrent, au cours desquelles, sans doute, les heures d'autrefois revécurent d'une vie
férocement réelle dans sa pensée. Puis elle eut un battement de paupières et ses yeux, dévernis par Texcès de concentration intérieure, reprirent leur lueur. Elle se vit enfin; et longtemps, très longtemps, elle resta sans bouger devant le panneau de glace, immobilisant là sa silhouette de splendeur.
Peu à peu, la douleur peureuse s'efifaça de son visage, où une curiosité triste se fixa. Elle examinait sa beauté avec une attention pensive. Quelque chose frémit très vite en elle, une chaleur rosit ses joues, ses lèvres remuèrent comme pour prononcer une parole, puis elle se laissa couler à teiTe, attira un coussin du divan voisin, s'y cacha la figure et resta là en une immobilité de morte.
C'est ainsi que la trouva madame Harnavon, une heure plus tard, en entrant avec de la combativité dans ses yeux égyptiens et à ses lèvres minces.
— Encore par terre! s'ëcria-t-elle dès la porte. Est-ce que je ne pourrai jamais, en arrivant chez toi, te trouver sur une chaise! Que fais-tu là?... Mal à la tête?... Accès de folie?... Quoi, enfin?
(îlaude se dressa sur les mains.
— Accès de folie, je crois, répondit-elle doucement. Et toi, comment vas-tu?
— Moi, très bien. Je n'ai jamais le ridicule et la malpropreté d'être malade, tu le sais bien... Je venais te parler un peu sérieusement du grand amour de Bracancourt et m'entendre avec toi sur les dispositions à prendre à ce sujet... Où déjeunes-tu?
— Seule?
— Oui. Mon père a un rendez- vous d'affaires, et Jacques a un ami qui se bat ce matin à la Grande- Jatte.
— Ah çà! il me semble qu*il a bien souvent affaire... à la Grande-Jatte ou ailleurs^ ton mari.
— Oui... il paraît être très occupé.
— A quoi?... Enfin, n'importe, je déjeune ici. Fais-moi le plaisir de te ramasser, de te mettre sur un meuble, et causons... Veux-tu désespérer Bracancourt de façon à le garder amoureux? lui donner des espoirs imbéciles? ou tout simplement te débarrasser de lui?
— Comme tu voudras.
— Ahl grands dieux!... si tu savais ce que ça m'est égal! Je t'en parle parce que j'ai le goût des choses bien faites, les nœuds de chapeaux comme les flirts, et que la question Bracancourt prend de telles proportions qu'il faut se décider à quelque chose.
— Eh bien ! débarrasse-m'en !
— Tu es bien décidée?... C'est peut-être dommage. Il est très commode, monte bien à cheval, fait les courses, toujours de bonne humeur, chic... et puis, vraiment, il t'aime à fond.
— Tant pis pour lui !
— Naturellement... Sais-tu une chose que j'ai vérifiée après l'avoir lue dans un petit livre écrit
par un monsieur de mauvaise humeur? c'est que lorsqu'on veut être aimée, il faut être aimée.
— Comment dis-tu cela?
— Pas clairement j'en conviens... je développe: quand on tient à forcer l'amour des gens à venir à soi, il faut être déjà entouré comme par les rayons d'autres amours qui jouent le rôle de pôle magnétique... En somme, je suppose que tu désires inspirer une passion à quelqu'un qui justement, n'éprouve pas le besoin d'en avoir une pour toi. Le mieux est de te montrer à cet individu revêtue, pour ainsi dire, de la passion que tu as inspirée à d'autres... le plus grand nombre possible .. Mais tu n'as pas besoin de ça, n'est-ce pas ? Je vais donc signifier à Bracancourt qu'il n'y a pas pour lui le moindre espoir, que tu le trouves ridicule, et qu'il n'a qu'à débarrasser ton plancher... Tu ne sais pas, au fait : j'ai vu Marô, la semaine dernière.
— Ah!
— Oui. Il va quitter Paris.
— Pour longtemps?
— Mais il m'a semblé comprendre que c'était pour toujours... Pourtant je n'en suis pas sûre. On lui a offert une grande position scientifique dans son pays. 11 n'avait pas l'air d'être encore tout à fait décidé... Ah! voici le déjeuner!... joie ! je meurs de faim.*. Viens-tu ?
Comme elle trempait le bout de ses doigts dans
l'eau anisée d'un bol de Venise, Claude qui, silencieuse presque pendant tout le temps du déjeuner, avait écouté les propos singuliers, élégants et pervers de son amie, dit tout à coup, et sans que rien des paroles précédentes semblât tenir par un lien quelconque à ce qu'elle articulait :
— J'ai envie de donner un dîner. J'inviterai toute ma petite bande de l'année dernière... et ton cher Bracancourt avec. A ce propos, ne lui dis rien, à cet idiot, il m'amusera peut-être... Et, maintenant, montons dans mon cabinet de toilette ; j'attends une visite à deux heures, il faut que je m'habille.
— De si bonne heure ! Que vous ôtes exquise de venir ainsi... Comme je vous remercie... et comme je vous aime I
M. de Bracancourt s'attardait à baiser les gants pâles de Claude, qui, Tair distrait, examinait Tappartement.
C'était, en cette garçonnière très élégante et parfaitement moderne, une bousculade immobilisée de tous les meubles remplacés par d'autres. Dans un angle du salon, le palissandre du piano à queue, dépouillé de sa housse, luisait avec une apparence de cercueil luxueux.
Des petites chaises en soie cerise et bois doré —
déshonneur des fêtes — s'alignaient très serrées, ridicules et aigres de tons, entre les murs laqués en gris, très clair, où des japonaiseries discrètement exécutées au pochoir mettaient, à des distances inégales, d'étranges floraisons noires surgissant des rides fines d'un coin d'étang, ou le vol large d'ufie grue d'or.
— C'est joli chez vous, fit Claude.
Et, dégageant ses mains que Bracancourt tenait encore, elle commença l'examen des murs : des vernis mous de Rops s'alternaient à des planches d'Outomaro et d'Yroshigué, et à quelques-uns des exquis poèmes que sont ces aquarelles de Duez où sous le fléchissement souple d'une branche courbant des floraisonS; file en des lointains infinis la mer frissonnante au bord du grand ciel merveilleusement triste.
Il y avait aux portes des soies drapées où se cabraient, en des fureurs scintillantes, des dragons tordus, où, dans la tristesse d'un crêpe de chine couleur de fumée, il neigeait sur un paysage ceinturé de montagnes et où fleurissaient, brusques, d'inattendus pétales de soie floche couleur de peau d'orange.
— Donnez-moi donc un programme, disait encore Claude arrêtant sa promenade.
Il lui tendit une large feuille de japon vert d'eau, traversée d'un vol d'hirondelles bleuâtres, et où se lisait le menu d'une fête musicale : la divette à la
mode — une petite Suédoise débarquée Tavantveille — le merveilleux ténor que les femmes du monde appellent toutes, sans le connaître, de son nom de baptême, en une câlinerie d'intimité — puis un pianiste, un joueur de mandoline — et encore, toujours parce que M. de Bracancourt était un homme infiniment moderne, Perriwig, le prodigieux clown musical qui devait exécuter un air de cloches.
— Tout cela va être assommant I proféra Claude avec conviction. A quelle heure attendez-vous votre monde ?
— A cinq heures.
— Bien. Alors, nous avons encore une vingtaine de minutes. Je suis venue avant tous les gens, ainsi que vous me l'aviez demandé... pour vous entendre parler de votre amour. Parlez-moi de votre amour, j'écoute.
— Vous allez encore, toujours, vous moquer de moil
— Mais non. Il y a des heures dans la vie où il faut se sentir aimée ou mourir... Je suis dans une de ces heures. Profitez de la circonstance pour être éloquent) me voici disposée à croire tout ce que vous voudrez me dire... Ah ! non ! pas de gestes... Lâchez ma main, voulez-vous?... Je ne vous embrasserai pas. Non, j'y suis tout à fait décidée... Là, c'est bien, vous êtes sage... Dites que vous m'adorezé
— Vous le savez bien!... Je suis horriblement malheureux, et pour la première fois de ma vie... Je suis tellement convaincu que vous êtes une honnête femme, j'ai un tel respect de vous, je sais si bien que vous ne m'aimerez jamais I...
— Voilà quelqu'un, fit Claude en tournant la tête vers une baie... Ah ! fit-elle, en se levant d'un geste brusque, c'est M. de Las Vuelgas.
L'arrivant avait une magnifique tête exotique et lumineusement intelligente. Il y avait tant d'énergie tranquille sur ses beaux traits exquisement enchâssés les uns dans les autres, qu'on ne pouvait même pas lui reprocher d'être trop beau. Son re-
gard avait bien cette légère ambiguïté qui faisait dire à M. de Fouchère que ses yeux promettaient et mentaient comme des yeux de femme, mais les sensuels ont souvent cette sorte d'expression et cela veut dire seulement qu'ils sont des désireurs incessants.
Il serra la main de Bracancourt avec une hâte extrême et se rapprocha de Claude, immobilisée devant un dessin de Prud'hon, en une attitude d'intérêt absorbé.
— J'avais, en venant, la peur snob d'être le premier, d'arriver trop tôt ; j e vois avec joie que je me trompais, dit-il après avoir baisé la main hésitante de la jeune femme.
Très vite, brutalement, elle répondait :
— Non, vous ne vous trompiez pas.
M. de Las Vuelgas eut ce sourire faux et un peu pénible qui sert à cacher que quelque pointe douloureuse vient de pénétrer dans la chair. Et il prononça sur un ton qu'il voulait gai :
— Il me semble pourtant que je ne suis que le second.
— C'est un excellent rang pour celui qui arrive trop tôt, cingla-t-elle avec une méchanceté subite montée h son visage en la rapidité d'une bouffée de sang.
— Dois-je me retirer ?
Il ne souriait plus ; sur ses beaux traits assombris passait une inquiétante expression de colère concentrée.
Sous son regard, Claude détourna la tête.
— Pardon, dit-elle, je ne voulais que vous taquiner un peu...
Bracancourt venait de sortir du salon avec Tair agité d'un maître de maison qui se sent des responsabilités lourdes.
M. de Las Vuelgas dit simplement :
— Vous devriez savoir que vous ne pouvez pas me taquiner un peu.
Elle ne répondit pas et s'en fut vers la fenêtre dont elle écarta les rideaux de soie rose.
Il la suivit et se mit à parler d'une voix contenue et brève, en homme qui sait que les instants lui sont comptés pour s'exprimer.
— Avez-vous songé à ce que je vous ait dit hier: sentez-vous combien je vous ai comprise?
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Voulez-vous me donner votre vie et prendre la mienne?
— Vous êtes fou! dit-elle si bas qu'il Tentendit à peine.
— Non, je ne suis pas fou, recommença-t-il d'une voix qui s'élevait. Savez-vous à quoi vous marchez, si vous restez ici entre votre mari indifférent et tous ces imbéciles qui vous font la cour?... à une liaison stupide qui vous dégradera, puis à une autre, et à d'autres encore, pour vous réveiller un matin, écœurée de tout et de vous-même, et isolée au seuil de la vieillesse. Ce que je vous offre, moi, c'est une belle vie de tendresse, où vous voudrez, dans tel coin du monde que vous choisirez. Chère, vous m'avez appris ce que c'est que d'aimer, par vous une autre âme s est éveillée en moi, j'ai senti des choses inconnues et exquises... croyez-vous que ma reconnaissance de cela puisse jamais mourir, ne sentez-vous pas que vous serez l'amour de toute ma vie... Claude, m'entendez-vous?... me comprenez-vous ?
Elle dit une phrase dans un murmure comme si elle eût peur du son de sa voix.
Et plus vite il répliqua :
— Qu'importe! c'est à cause de cela que vous devez m'aimer, que fatalement vous devez être à moi. N'est-ce pas un peu de son âme qui tremble en moi quand je sens, en pensant à vous, de telles angoisses et de telles joies? Ne devez-vous pas
quelque chose à la mémoire de celui qui vous aimait à en mourir... lui aussi!
— Taisez-vous... Oh ! je vous en conjure, taisezvous! fit-elle d'une pauvre voix sous laquelle on entendait agoniser son âme.
— Non ! je ne veux pas me taire ! je vous aime trop, c'est trop insoutenable de sentir tous ces désirs d'hommes autour de vous, de penser qu'un jour d'ennui, peut-être, vous... Je ne peux pas supporter cela plus longtemps ! Écoutez-moi ! Comprenez que je vous aime comme jamais vous n'avez été ni ne serez jamais aimée... Venez, partons! Toute la terre est devant nous, et je vous adorerai tellement, Claude chère!...
Une feuille du parquet cria très légèrement. La jeune femme se retourna tout d'une pièce, d'un mouvement vif qui l'appuya sur la poitrine de M. de Las Vuelgas, qui venait de dire ces dernières paroles tout près de sa nuque courbée.
Une seconde elle demeura ainsi, inconsciente de cet homme dont le cœur battait contre son épaule. Elle tenait toujours le rideau dans sa main crispée ; par l'écartement de la soie, un rai mourant du jour d'hiver filait dans la chambre non éclairée, dont les coins se duvetaient d'obscurité. Ce rayon pâle s'arêtait fixé un moment à la tête de Maurice Marfi qui venait d'entrer, et sur les ombres inquiétantes des fonds, elle se détachait, cette tête, irréellement, comme surgie d'un rêve.
Marfi était blême, avec dans ses yeux une douleur domptée qui irradiait. Ses yeux volontaires et puissants, il les fixait sur Claude, et bien qu'elle s'enténébrât dans le contre-jour, il semblait qu'il vît son inquiète et douloureuse figure.
Elle repoussa M. de Las Vuelgas d'un geste inconscient et fort, et marcha vers Marfi qui paraissait l'attendre.
Ils ne se tendirent pas la main, mais se regardèrent comme s'il leur eût fallu se reconnaître. Avant qu'ils eussent parlé, Bracancourt entra vivement.
— Pardon, madame, de cette longue absence, mais il m'arrive des anicroches : deux numéros du programme me manquent ! Le harpiste et la mandoline !
Il expliquait encore lorsque s'encadrèrent dans la porte des têtes de femmes coiffées de sveltes ailes vertes et or, quand une voix joyeuse cria :
— Nous sommes venues tôt pour pouvoir goûter avant la musique I
— Brac, où est la nourriture?... Tiens, bonjour, ma chère... c'est donc vous qui allumez l'électricité?
Claude laissa serrer sa main sans répondre, et bien vite les jeunes femmes disparurent dans la salle à manger d'où leurs voix très hautes, un peu pointues — des voix de restaurant d'été — arrivaient.
M. de Las Vuelgas et Marfi s'étaient regardés. En
un élan brusque, comme si elle parait un danger subitement aperçu, Claude les nomma l'un à l'autre. Alors les regards du savant allèrent de la jeune femme au jeune homme, avec une expression si ardente et si souffrante, qu'elle dit ;
— Qu'avez-vous ?
— Rien, répondit-il.
Et il ajouta très vite :
— Monsieur de Fouchère vient-il cet après-midi ?
— Non, les matinées l'ennuient.
— Ah!... Vous êtes à Paris depuis longtemps?
— Depuis trois mois... Vous ne le saviez pas?
— Si... excusez-moi... Je suis très distrait... Jai un mal de tête terrible.
— Vous êtes malade?
Elle s'était avancée vers lui avec une impulsion vive.
— Oui, un peu détraqué... Paris est mauvais, on y fait trop de choses... Je veux m'en aller.
— Pour toujours ?
— Peut-être.
M. de Las Vuelgas s'éloigna. Le jour baissait. Marfi et Claude n'étaient plus, l'un pour l'autre, que deux silhouettes très vagues enveloppées par la brume augmentant.
Il s'approcha et, très bas :
— C'est le frère de...? fit-il.
— Oui, répondit-elle.
— Il vous aime.
Elle dit encore :
— Oui.
— Et vous ?
Brusquement, comme par une saccade silencieuse, la pièce s*éclaira crûment, tous les foyers électriques allumés ensemble. Puis, une dizaine de femmes envahirent le salon.
Bracancourt, très agité, entra:
— Mes artistes sont en retard!... Si vous voulez bien prendre une tasse de thé, mes dames, en attendant?...
D était nerveux et joyeux, comme c'est Tordinaire des hommes qui reçoivent sans femme pour les aider, avec le débordement orgueilleux du sentiment d'une chose difficile bien exécutée et la joie un peu perverse qu'il y à envahir les fonctions de rautrc sexe.
Madame Harnavon arrivait bientôt, puis Todmer, puis Cuvillier et le reste de la petite bande qui suivait partout Claude de Fouchère.
— Tiens, dit madame Harnavon avec son joli sourire anguleux, vous ici, philosophe?... Vous revenez au monde?
— Il y avait trop longtemps que nous n'avions causé ensemble, madame, répondit Marfi à qui ces mots s'adressaient.
— Vous avez quelque chose à me dire?
— Oui.
— Eh bien... dites.
— Il y a bien des gens ici .
— Pas partout... Tenez: ce coin là-bas. Venez. Quand ils eurent atteint ce « coin là-bas », elle
répéta, impérieuse:
— Dites.
— Je vais dire en quelques mots simples. Votre amie est dans une terrible crise morale, je le sais, je le sens... Ayez pitié d'elle, aidez-la.
— Qu'y puis-je?
— Ne pas la pousser vers ce qui sera Tirréparable malheur, répondit-il presque brutalement.
— Merci, fit-elle plus souriante encore.
Puis, quand elle Tout considéré soigneusement au travers de sa face à main, elle reprit lentement d'une voix cinglante :
— ^Vous voulez dire, je crois, mon cher monsieur, que je conseille à madame de Fouchère de prendre un amant?... Vous sentez bien que je ne vais pas discuter ce point avec vous. ..avec vous moinsqu'avec quiconque... Du reste, savez-vous que vous jouez le rôle, vraiment un peu grotesque, du chien du jardinier?
— Vous n'avez donc pas en vous une fibre vivante, pas une ombre de tendresse.. «et de respect, pour cette créature charmante qui vous aime tant?
— Mais non, mais non, elle ne m'aime pas tant que ça... H n'y a que les déshérités qui aiment les autres... Quand on est très beau ou très inteUigent,
quand on a la force de vivre enfin, on n'aime que soi... et on a raison.
— N'avez- vous pas des heures où la détresse de la solitude vous entre au cœur, où vous examinez vos actions avec Tamer regret de ne pas les trouver meilleures, et où le bien que vous avez fait vous rafraîchit un peu?,.. Ne voulez-vous pas, en sauvant cette enfant d'elle-même... et des autres, avoir fait une économie de calmants pour ces heures-là?
— Que ne la sauvez-vous vous-même?
— Je n'en ai pas le pouvoir, vous le savez bien.
— D'ailleurs, vous préféreriez avoir celui de la perdre à votre profit, et vous l'auriez tenté, si vous n'étiez doué d'un tel orgueil que vous ne voulez offrir votre amour que certain qu'il sera accepté... Bien mieux, vous voulez qu'elle vienne vous prier de lui faire la grâce de l'aimer. . . Ne protestez donc pas! . . Ayez la politesse de croire que j'ai compris tout cela depuis très longtemps. . . Vous avez vu l'Exotique; il vous inquiète? et vous avez raison... Voulez-vous un conseil pour finir? Mettez-vous sur les rangs... Vous aurez peut-être des chances.
Sans répondre, Marfi s'éloigna.
Le salon s'était empli. On s'installait en causant très haut. Les vilaines petites chaises cerises disparaissaient sous les jupes* Des rangées de chapeaux fleuris et scintillants faisaient une jolie clarté gaie au-dessus des visages sans préoccupations des mondaines facticement joyeuses* Cela sentait bon les
fourrures tièdes et les essences fortes qui se croisaient en s'évaporant.
Devant le piano se plaçait la divette, très mince dans Tencadrement de ses manches bouffantes dont le velours miroitait de tons qui frissonnaient du mauve très pâle à d'ardentes colorations laqueuses, semblables à d'énormes pétales de gloxynias. Les mains nouées en un geste très simple, la face immobile, ses yeux spirituels amortis en une indifférence lointaine, elle disait avec laccent traînard des chansons de la rue, une complainte amère et grotesque...
Des applaudissements éclataient et, avec une jolie courbe de son col très haut, elle saluait et laissait la place au ténor qu'accueillait ce murmure désirant qui monte des publics féminins vers les virtuoses préférés.
Pendant qu'il chantait un air d'amour en pesant sur les intentions, en expirant doucereusement les chutes de phrases, M. de Las Vuelgas, qui était venu s'asseoir à côté de Claude, un peu reculée dans un angle du salon, parlait très bas, de façon à n'être entendu que d'elle.
Et la misérable expression inquiète s'accrochait de nouveau à la lumineuse figure de la jeune femme. Elle répondait par des monosyllabes de plus en plus rares ; un découragement était monté à ses yeux. En ce moment on la sentait lasse de toute lutte, son irrégulière volonté anéantie.
A quelques pas, debout, épaulé au mur, Marfi la regardait.
Le ténor avait bissé sa mélodie, puis s'était retiré, saluant, souriant, comme accablé sous le délire enthousiaste de ses admiratrices.
Maintenant, une phrase ardente et grave de violoncelle faisait planer des visions de nuit chaudes et remonter au cœur le souvenir des bonheurs morts, — de ceux aussi que y on a manques.
Claude tourna les yeux vers Marfi, et une inquiétude soudaine la traversa, dont elle ne comprit pas la cause. Qu'y avait-il de si changé en lui qu'elle venait de ne pas le reconnaître? Il avait maigri beaucoup, ses traits étaient tirés, ses yeux avaient une lueur sèche de fièvre.
« Il est malade, songea-t-elle, ou bien malheureux ».
M. de Las Vuelgas posa un doigt sur la manche de la jeune femme :
— Vous m'avez entendu et bien compris, n'est-ce pas ?
— Non, répondit-elle, les yeux fixes.
Alors il répéta :
— Je vous ai dit que je vous aimais à mourir... à mourir, vous entendez bien ? Voyez si vous voulez que je meure, moi aussi, de vous avoir aimée.
Elle eut un petit soupir haletant, un battement de paupières. Une angoisse de syncope prochaine allongea toute sa figure.
Cela ne dura qu'un instant ; elle rouvrit les yeux, instinctivement tournés vers le point où était Marfi. Marfi n'était plus là.
Les numéros du concert se succédaient dans l'en* thousiasme inconsciemment communiqué. On s'amusait beaucoup. II faisait trop chaud. De nouvelles arrivées mettaient un surcroît d'excitalion dans les paroles ; certains visages de femmes s'épanouissaient délicieusement au milieu de l'atmosphère d'élégance, d'art salonier, d'admiration sensuelle, qui se respirait là.
Bracancourt exultait. Ça marcjiait vraiment sa matinée. Il songeait aux échos à envoyer le soir même aux journaux et aux noms des personnages qu'il importait de citer : les deux duchesses surtout, et aussi l'ambassadeur d'Angleterre, et la vieille milliardaire américaine, et les deux dames prodigieusement mûres, teneuses de salons littéraires et qui trônaient au premier rang, et la série des noms mondains qui apportent aux lecteurs de province des sensations de robes improbablement chic, de redingotes inappréciables et de mœurs raffinées exceptionnellement.
Et avec un demi-sourire, pendant que la chan* teuse suédoise lançait des notes semblables à des flèches d'argent frappant sur du cristal, il regardait les attitudes familiarisées de certains groupes, des chaises rapprochées, des chuchotantes petites causeries qui mettaient les visages très près les uns des
autres, et il goûtait cet amusement de savoir les dessous de la vie de toutes ces femmes, qui semblaient si candidement occupées à entendre de la bonne musique. Sa revue s'arrêta au coin où Claude et Las Vuelgas, silencieux maintenant, se tenaient immobiles. Leur attitude avait quelque chose de contraint chez l'homme, d'épeuré chez la femme.
— Qu'est-ce qu'il vient donc de lui raconter, ce Brésilien, pour qu'elle fasse une tête pareille? se demanda Bracancourt.
Et oubliant un moment ses triomphes de maître de maison, il se prit à songer à Claude avec une petite poussée de fatuité heureuse qui fit sourire ses yeux.
Le clown Perriwig faisait son entrée, en pierrot noir, la face toute blanche, son regard — deux petits trous bruns, blagueurs, retroussés — vivant seul, dans l'immobilité parfaite de son visage. Il salua gravement, puis, d'un bond imprévu, il fut debout sur le piano, demanda une chaise et se trouva assis sur le dossier, avant qu'il fût compréhensible que cela pût s^étre réalisé. Et alors, dextre, précis, rapide, il attachait aux poulaines excentriques de ses souliers, à son front où elles se fixaient par un cercle de cuivre, à ses poignets et à ses coudes, des cloches de bronze brillant.
Puis, quelqu'un au piano commençait un accompagnement onduleux,lent, aux rythmes brisés, et une cloche y accrochait son premier tintement, faible et
doux, légère sonnerie qui semblait venir de loin ; une autre répondait, d'une sixte plus grave, rapprochée davantage; trois autres faisaient un accord, puis lentement, comme en une oscillation, la sonnerie se détachait en un air d'abord mélancoHque et, ensuite, brusquement joyeux, qui s'élevait, vibrait, coulait en flots d'or, en rais de soleil, dans le salon aux murs laqués. La iBgure du clown restait sans expression autre que la jouissance amusée des deux petits trous bruns de ses yeux ; et son corps, par saccades nettes, se démenait en un remuement mesuré qui mettait parfois une goutte de blanc pur aux légères broderies de jais de son costume,
La gaieté des cloches s'amortit, un ralentissement de leur allure éteignit le soleil qu'elle faisait couler, il sembla qu'une journée se mourait, une journée qui avait été heureuse, dont rien ne resterait, à peine un souvenir paiement coloré. Les sons séparés s'égrenèrent dans l'air du soir. Ils disaient le jamais plus de la joie, et la nuit montante atténuait les vibrations. La dernière tinta comme un soupir infiniment las.
Il y eut un silence. Ceci avait dompté par son évocation étrange la joie de vivre élégamment dont vibraient ces femmes et ces hommes un moment plus tôt. Puis quelqu'un ayant crié bravo, tout le monde cria bravo, et l'on n'y pensa plus.
Le concert étant fini, on se dirigeait vers la salle à manger; à vrai dire, il était tard pour goûter,
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mais n'importe, on avait faim. Une turbulence de compliments, de congratulations, d'exclamations remuait l'air ; des mains se tendaient avec ces élans forts et vifs que donnent l'amusement que Ton vient d'avoir et aussi le sentiment qu'il est fini, chose toujours exquise et qu'il faut sans doute interpréter par une sensation béatifiante de devoir accompli.
Claude avait erré quelques moments dans les salons et la salle à manger. Elle partait maintenant. Son valet de pied lui posait sur les épaules un collet de loutre ; M. de Las Vuelgas s'approcha :
— Quand puis-je vous voir chez vous ? demandait-il.
Son intonation avait dans son calme quelque chose de très impérieux. Elle leva les yeux vers lui, et après une seconde, répondit :
— Quand vous voudrez.
— Demain, alors, à cinq heures ?
— Demain, à cinq heures.
Le froid s'était détendu ce jour-là. Dans la durcie de l'hiver, une moiteur s'infillraiL. H faisait humide, brumeux et doux. Le ciel commençait à s'enténébrer; la terre, déjà brune, semblait exhaler une vapeur de nuit. Claude marcliait d'une allure vive. A cent pas derrière elle, son coupé suivait.
Depuis près d'une heure, elle allait ainsi, la t^le droite et haute, une lueur fixe dans les yeux. Elle Était descendue de voiture au jardin d'Acclimatation, et maintenant elle longeait la Seine, qui se faisait inquiétante sous la nuit prochaine.
Arrivée près du champ de courses, elle hésita un moment, puis tourna à droite, dans une petite
allée qui desœndait vers le fleuve. Il faisait presque complètement obscur sous les hauts arbres dont les ramures squeiettiques s'enlaçaient. A côté de la jeune femme, Germain, les oreilles pointées, Toeil ennuyé, marchait sans s'écarter — comme un être qui n'attend plus rien de la vie. Claude déboucha du chemin couvert. Un peu de clarté restait au large pan du ciel sur sa tête, et aux phs de Teau silencieuse, s'animant par places d'un miroitement rapide, très vite éteint dans du gris louche et lourd.
Il y avait là un ponton d'embarquement pour les bateaux. Souvent elle venait à cette place regarder mourir le jour. Elle aimait cette solitude équivoque que troublaient de suspects craquements de branches dans les taillis voisins. Elle s'asseyait sur un des bancs du ponton, jouissant de l'oscillation légère imprimée par le courant, rêvant à quelque décrochement imprévu, à une fuite aventureuse au fil de l'eau.
Un moment elle s'arrêta avant de mettre le pied sur la passerelle. Il devait être plus tard qu'elle ne pensait, ou bien la nuit venait plus vite que de coutume. Les coteaux en face d'elle étaient, contre la lividité du ciel, de ce ton bitumineux qu'ont les terrains dans les tableaux des vieux maîtres hollandais.
Un train y courait, mettant une petite fumée grisâtre dans le vague hésitant des plans. A droite, vers Suresnos, des lumières piquaient crûment les
tons noirs et violâtres du paysage; des nuages énormes, lourds, couleur d'encre, coulaient sur le reste de clarté du ciel. D y avait de grands souffles de vent qui retombaient par instants et dont Tirrégularité semblait le halètement étouffé de la nature en mal d'angoisse; Teau était sinistre, très silencieuse, et allait vite comme vers quelque obscure besogne ou en quelque fuite criminelle. . Il y avait aux flancs du ponton un clapotis, un bruissement inégal d'une inquiétante et furtive vie.
La jeune femme avança. Germain eut un grondement : il y avait quelqu'un sur le ponton, un homme dont elle aperçut la silhouette. Mais déjà Tombre était trop profonde pour qu elle pût distinguer le visage de l'individu tourné ainsi qu'il l'était.
Avec un résolu mouvement de la tête, répondant sans doute à quelque objection de prudence qui venait de se formuler en elle-même, Claude mit le pied sur le ponton. Alors l'homme se leva et, d'une voix qui voulait être gaie :
— Ce que c'est que la destinée! dit-il. Car, enfin, n'est-ce pas ici le dernier endroit où nous pouvions imaginer nous rencontrer?
Au premier mot, elle avait eu une exclamation :
— Maurice!
Et maintenant elle se taisait, honteuse peut-être de ce que ce nom se fût ainsi échappé d'elle. Marfi s'approcha.
— Que venez-vous faire ici? demanda-t-il.
L'effort de parler naturellement communiquait à
sa voix une incertitude.
— Je ne sais pas, répondit-elle.
Et elle s'assit.
Germain s'était approché du savant et remuait la queue d'un air déférent. Marfi dit à mi-voix en le caressant sur la tète :
— Germain m'a pardonné, vous voyez.
Une humidité pénétrante montait du sol. Le brouillard se levant sur les berges y faisait paraître l'eau plus noire; cette soirée d'hiver émettait un désespoir irrésistible.
Le silence dura très longtemps.
Enfin Je savant reprit de sa même voix faussée :
— Est-ce la première fois que vous venez ici?
— Non, j'y viens très souvent.
— Pourquoi?
— Parce que, à cette heure-ci, c'est de tous les endroits que je connaisse celui où ma propre misère est le plus à l'aise dans la misère des choses.
— Vous venez... toujours... seule?
— Sans doute... Avec qui viendrais-je? Pas avec Éliane, elle aurait trop peur d'abîmer son teint dans cette humidité... Ah! oui, je comprends ce que vous voulez dire. Vous pensez que je donne des rendez-vous ici,.. N'est-ce pas que c'est cela que vous pensez? Dites-le donc!
— Non, ce n'est pas cela que je pense... Je suis
convaincu que vous ne donnez encore de rendezvous à personne.
— Mais vous êtes convaincu aussi que j'en donnerai bientôt... Vous croyez que j'aime monsieur de Las Vuelgas?
— Je ne sais pas.
— Eh bien, vous avez raison I je Taime, je l'adore... Je suis heureuse de vous avoir rencontré ainsi seul, pour pouvoir vous le dire... Vous êtes mon ami, n'est-ce pas? vous m'avez toujours témoigné tant d'intérêt, vous m'avez tellement aidée quand j'étais à demi folle de chagrin, de solitude et de souvenir!... Vous ne pouvez manquer d'être heureux de ce qui m'arrive d'heureux... Eh bien! j'ai trouvé le bonheur de ma vie : c'est d'aimer cet homme. Il m'a persuadée, et je le crois absolument, qu'en lui donnant mon existence j'étoufferai en moi le souvenir de l'autre, du pauvre enfant que j'ai fait mourir... Aussi, voyez-vous, je venais dire adieu à cet endroit... je n'y reviendrai plus.., jamais plus... Quelle heure est-il, croyez- vous? Quatre heures et demie, à peu près, n'est-ce pas?... Je vais rentrer... Diego m'attend... Vous avez tort, vous voyez, de croire que je ne donne pas de rendez-vous... Adieu... Bien adieu, cette fois, pour toute la vie!... Je serai partie avec lui demain... Viens, mon pauvre Germain...
Elle s'était levée et courait presque vers la rive. Marfi la rejoignit, lui prit les bras.
CRISTAL FÊLÉ 19i
— Écoutez-moi, ait-il, ne vous en allez pas ainsi... Claude... je vous en supplie!
Elle marchait toujours, en dépit de la main qui serrait son bras.
Maurice reprit :
— Vous souvenez-vous qu'il y a dix-huit mois vous m'avez dit que vous m'aimiez ?
— C'est possible... Mais maintenant je ne vous aime plus.
Ils allaient vite, côte à côte, sous le chemin cou vert. Marfi avait lâché le bras de Claude.
Comme ils étaient sur le point d'arriver àla grande allée où le coupé attendait, il s'approcha d'elle et s'écria d'un ton de douleur convulsive :
— Mais je vous aime, moi !
Elle s'arrêta avec le geste instinctif de la main à la poitrine — inévitable mouvement de ceux qu'une émotion trop forte frappe au cœur. Tout bas elle répéta :
— Vous m'aimez.
II ne répondait pas, écarté d'elle maintenant, à peine discernable dans la grandissante obscurité.
Claude se remit à marcher. Sans une parole ils arrivèrent auprès de la voiture.
— Montez, dit la jeune femme quand elle se fut installée dans le coupé.
n obéit.
— Jusqu'à Boulogne, en suivant la Seine, et au pas, jeta-t-elle au valet de pied.
192 crista'l fêlé
La portière claqua ; avec une secousse, les chevaux démarrèrent, et la voiture se mit à rouler, très lente, le long du paysage fantôme tout noyé de nuit.
Claude se tourna vers Marfi, cherchant à voir sa figure qui faisait une tache pâle dans Tombre du coupé.
— Voulez-vous répéter ce que vous avez dit tout à rheure?... Oh I je vous en supplie, cela vous coûte bien peu de me donner cette joie... Si vous saviez I
Elle prit sa main dans une forte et brusque étreinte de ses doigts nerveux ; il ne tenta pas de la retirer. Il se taisait encore, mais elle entendait son souffle inégal et très court, le souffle rude que donnent les battements violents et irréguliers du cœur.
Tout près, tout contre lui, elle se pencha, puis tout à coup posa sa tête sur Fépaule de Marfi en un geste câlin et jeune, et elle répéta avec un timbre heureux, avec sa voix d'enfant :
— Dites que vous m'aimez.
Alors, il répondit :
— Oui, je vous aime.
Et à Taccent dont il le dit, elle ôta sa tête de Fépaule du savant avec un mouvement de peur subite, elle lâcha sa main. Et ils se turent tous les deux.
Doucement, la voiture roulait, avec une oscillation sur ses ressorts ; il faisait très chaud ; les vitres
s'étaient couvertes d*une laiteuse buée qui les isolait du monde extérieur ; les roues, amorties par leur bande de caoutchouc, roulaient sans heurt et sans bruit ; le pas des chevaux s'entendait seul et semblait plutôt, dans l'enchevêtrement des sons, un trot rapide et lointain que le pas régulier tout proche. Germain, qui suivait la voiture, éventant une piste sans doute, donna un coup de voix puis s'enfonça dans un taillis, rapprochant quelque vague gibier passé là ; et cet aboi, qui s'éloignait dans le grand silence, approfondit une mélancolie subite et troublante.
Marfi tourna la tête vers Claude, et, avec un accent inconnu d'elle et où il y avait de la folie, une ardeur, toute une effervescence de fièvres intimes longtemps couvées dans le silence et la contrainte, il dit:
— Voici l'heure que j'ai tant redoutée ! Vous me rendrez dans l'avenir cette justice que j'ai fait tout mon effort pour l'éviter. Elle est venue, je ne lutterai pas davantage, je ne puis plus d'ailleurs. Vous voulez que je vous dise que je vous aime, je vous le dirai... jamais assez... Oui, je vous aime, avec l'affolement que l'on a à vingt ans pour la femme qui va vous révéler les premières tendresses, avec la sorte de fureur aussi que l'on met à l'amour qui sera le dernier... Je ne vous ai jamais sentie près de moi sans un trouble tellement violent qu'il s'en fallait d'un rien que je n'y perdisse le peu de bon
sens que m'a laissé Tespèce d'ensorcellement où vous m'avez mis. Jusqu'à votre mariage cette lutte m'a été possible, vous n'apparteniez à personne. Depuis... non, c'est fini, je ne peux plus... Vous voir m'est devenu une torture trop forte. Vous hantez ma vie incessamment, vous êtes entre moi et mon travail, entre moi et mes pensées, j'entends sonner votre voix dans tous les silences, je passe des heures à me ressouvenir de ces jolies choses folles que vous dites... Et puis je songe à ce que vous avez souffert, à ce que vous soufifrez encore, et alors il me semble que vous êtes mon enfant, ma pauvre enfant meurtrie, qu'il faut que je vous prenne dans mes bras, que je vous fasse oublier, à force de bercer votre âme blessée... Et encore ceci s'efface, et il me reste cette idée qu'hier vous étiez à votre mari, et que demain vous serez à votre amant, Bracancourt, Vuelgas ou l'un des autres... qu'importe! Alors, ce que toute une vie usée à penser pour penser, à travailler ardemment pour mieux comprendre et pour entrer dans la sérénité de rintellectualité pure, a mis en moi d'apaisement, de justice, d'équité, tout cela est balayé comme un peu de poussière par un souffle d'orage, et je deviens une brute, quelqu'un qui tuerait avec plaisir, avec fureur... Voyez-vous, j'ai, toute ma vie, traité l'amour comme un excitant qui doit être pris à ses heures, et auquel on ne doit pas permettre de troubler l'économie du système. J'ai ap-
pris par vous que Tamour peut être toute la vie et que cela fait table rase de tout ce que l'on a édifié pendant des années, soigneusement. J'étais décidé à partir. Je crois que pour venir à bout de cette maladie... car c'en est une pour désorganiser un cerveau à ce point, il n'y a d'autre moyen que l'é-loignement... Je venais revoir cette place... où je viens souvent... savez-vous pourquoi?
— Oui, dit-elle très vite. Parce que c'est là que nous nous sommes rencontrés pour la première fois lorsque père et moi sommes arrivés à Paris.
— Est-ce pour cela que vous y venez... vous aussi ?
— Oui.
— C'est donc vrai? bien vrai que vous m'aimez? Ah! dites-le-moi, vous aussi, que j'entende cela encore une fois, pour que le son de cette parole reste en moi conmie un enchantement.
Lente, d'un glissement de tout son être qui frissonnait comme de froid, elle lui noua ses bras autour des épaules et lui dit, soumise, domptée, en une extase de cœur si forte qu'elle semblait en défaillir presque:
— Je vous aime.
Alors, lui aussi l'étreignit et appuya sa bouche au pâle front abandonné.
Très longtemps, ils demeurèrent immobiles dans cet enlacement, sans une parole. Le coupé continuait son cheminement dans la nuit épaisse, et,
par instant, le jappement du chien s'entendait très loin.
A Boulogne» la voiture tourna, le chevaux prirent le trot. Claude dit alors très bas :
— Nous ne nous quitterons plus jamais, n'est-ce pas?
Et comme il ne répondait rien, elle ajouta encore :
— Je suis si heureuse ! Il me semble que ce que j'ai souffert autrefois n'a jamais été. Vous voir maintenant me fera tout supporter ! vous ne m'abandonnerez pas... jamais, jamais ? Dites-le-moi.
Le savant, d'un geste très doux, dénoua ses bras d'elle, l'écarta et, avec mie infinie amertume, répondit :
— Il faut que nous nous quittions... maintenant plus que jamais. D faut que nous ne nous revoyions plus.
Elle se laissa glisser à genoux, saisit ses mains, violente, hagarde presque.
— Qu'est-ce que vous dites ? cria-t-elle. Êtes-vous fou, ou bien voulez-vous seulement me torturer pour être sûr que je vous appartiens de toute mon âme?... Mon ami! je vous en supplie, ayez pitié... je ne puis plus supporter cela !
Il la releva, la rassit à côté de lui, garda une de ses mains dans les siennes.
— Claude, dit-il avec une gravité âpre, je ne peux pas être votre amant... et je n'ai plus la force
de vivre maintenant auprès de vous comme un ami.
— Mais mon mari... Vous pouvez être mon mari ?
— Vous êtes mariée.
— Qu'importe 1 Monsieur de Fouchère consentira certainement à un divorce, et alors...
— Je ne peux pas être votre mari.
— Pourquoi?... Vous n'êtes pas libre?
Elle avait jeté dans ce cri toute sa fureur jalouse en une telle véhémence qu'il dit :
— Pauvre enfant 1
Et sa voix prit l'inflexion tendre qu'il avait autrefois en lui nommant les étoiles du grand ciel d'été.
-— Vous avez une liaison ? reprit-elle, et les ongles de sa main dégantée coupaient la peau de la main du savant qu'elle tenait toujours.
— Non.
— Alors quoi?... vous êtes marié peut-être ?
— Non.
— Mon bien-aimé, ne continuez pas ce jeu féroce. Expliquez-vous... Je ne vous ai pas fait de mal, au moins volontairement; vous êtes tout l'amour de ma vie ; Je n'aime que vous. Encore une fois, ayez pitié de moi, ne faites pas que, moi aussi, je me broie la tête dans une douleur trop forte... Sentez, comprenez, vous qui comprenez tout, que je souffre trop... Ne m'abandonnez pas. Si vous ne voulez rien être pour moi, laissez-moi vous voir au moins, rien que vous voir... De loin,
si VOUS voulez... Pas même vous parler, si cela vous ennuie... Mais non 1 puisque vous me dites que vous m'aimez... Quelle raison pouvez- vous avoir pour me repousser ainsi?... Je deviens folle, Maurice, je vous en supplie!...
Elle sanglotait, renversée dans le coin du coupé, exaltée jusqu'à une sorte de délire.
— Ne voulez-vous pas avoir confiance en moi, me croire sans me comprendre, dit le savant. 11 faut que ce soit ainsi... Vous me demandez de m'expliquer, je ne puis... ce serait un crime avilissant que de le faire. N'étes-vous pas satisfaite d avoir détruit presque toutes mes énergies, de m'avoir réduit, moi qui ai voulu, avant toute chose, être une volonté et une raison, à la démence qui m'a fait vous avouer tout à l'heure ma lâcheté et ma souffrance? Cela ne prouve-t-il pas assez que je vous aime. Et comment ! et combien I Que vous faut-il de plus, mon Dieu! Voulez-vous que je me tue? Je puis faire cela, et de grand cœur. Mais ne demandez pas de vous expliquer cette seule chose que je doive vous taire, ma chérie. Au nom de l'amour que j'ai pour vous, faites -moi crédit de ce peu de confiance !
— Je ne demanderai rien, mais ne me quittez pas.
— Si je reste, que comptez-vous faire?
— Vous voir chaque jour, vous dire toutes mes pensées, être comme autrefois votre élève, tâcher de rendre ma pauvre cervelle plus digne de vous
comprendre... mais vous voir surtout, vous voir incessamment.
— N'avez-vous donc pas entendu ce que je vous ai dit? fit-il à voix basse. Ne comprenez-vous pas que votre présence seule m'obscurcit la pensée ? Ne devinez-vous pas qu*en ce moment je souffre à mourir?... Comment pourrions-nous vivre ainsi? Claude, j*ai de faibles nerfs... je ne peux pas répondre de moi...
Elle répondit dans un élan :
— Qu'importe!
' Alors il répéta la phrase de tout à Theure :
— Je ne peux pas être votre amant.
— Je vous devine maintenant I s*écria-t-elle avec un court rire de démence. Non, vous ne m'aimez pas. Je vous fais un peu pitié seulement. Vous m'avez jeté comme une aumône ces mots qui me sont entrés si profondément au cœur, vous me croyez sans doute détraquée comme certaines pauvres diablesses que vous étudiez dans les hôpitaux... Alors, et parce qu'il ne faut pas agiter les fous en les contrariant, vous avez dit que vous m'aimiez avec l'espoir que ça me calmerait, et qu'ainsi je vous laisserais le temps de vous en aller bien tranquillement, de vous débarrasser de moi... Vous ne voulez pas de moi pour femme : est-ce qu'on épouse les folles, les détraquées? Vous ne voulez pas de moi pour maltresse, parce que vous me jugez trop irresponsable de mes actes...
C'est bien cela, j*ai bien compris... Eh bien! rassurez-vous, restez à Paris, reprenez votre calme, je ne vous importunerai plus... En même temps que vous, je me suis comprise. Vous avez raison. Je suis une détraquée, je vivrai comme telle... et je vous oublierai comme oublient les hypnotisées, une suggestion chassant Tautre. N'est-ce pas, c'est bien ainsi?... Mais... Dieu!.. . ai-je donc mérité tout!...
Elle s'interrompit un moment, sa respiration s'embarrassait dans sa gorge en un spasme. D'un geste saccadé, elle abaissa une glace: — l'air de la nuit entra dans la tiédeur du coupé en un souffle très froid.
Elle respira profondément et reprit :
— Je vais irentrer... Diego m'attend depuis une heure.
Elle prit le cornet acoustique, à côté d'elle, et jeta un ordre au valet de pied ; puis elle releva la glace, et de nouveau ils furent séparés du monde extérieur.
— Nous allons vraiment nous dire adieu, ce soir, dit Claude lentement, d'une voix mauvaise. J'ajouterai que je vous remercie du service que vous venez de me rendre... vous m'aurez appris l'humiliation. Il faut toujours être reconnaissant à qui vous apprend quelque chose.
Elle s'arrêta pour dire :
— Ah ! que je vous hais 1...
Puis elle se mit à pleurer follement.
La voiture filait, à la grande allure des chevaux,
le long des lacs, Marfl se courba sur Claude et, près de son oreille, il dit ces mots dans un souffle :
— Je vous adore, je vous appartiens, je ferai ce que vous voulez que je fasse, dussé-je pour cela détruire en moi la conscience qui juge... Mais... écoutez... Quand j'avais vingt ans, j'ai aimé votre mère, et...
— Et elle?
Quelle effroyable angoisse était contenue dans ces deux paroles !
— Elle aussi m*a aimée, dit presque brutalement Marfi... Vous m'avez contraint à l'infamie de vous dire cela... Vous m'avez déshonoré devant moi-même... et devant vous... Le reste de ma vie vous appartient. Tout est bien et tout est mal... Ordonnez, que dois-je faire?
Elle se taisait tragiquement. 11 n'osa insister. Enfin, d'une voix rauque, détimbrée, de la voix asphyxiée des agonies, elle demanda :
— Alors? vous êtes...
— Non, répondit-il très vite ayant compris l'horrible terreur de la pauvre femme. Non, votre père est bien monsieur Bertheuille. Vous avez toujours eu raison de le sentir et de le croire... comme aussi vous avez raison de croire que l'homme tué aux pieds de la pauvre femme n'était pas son amant... J'ai su tout ce lamentable drame par les lettres qu'elle n'a pas cessé de m'écrire depuis notre séparation jusqu'à sa mort...
La voiture sortait du Bois et s'engageait à gauche dans la contre-allée de Taveude.
— Avais-je raison ]de vous dire que je ne pouvais être ni votre amant ni votre mari, ou bien avais-je tort?... Claude, que décidez-vous de moi... et de vous ?
La voiture s'arrêta. La voix du cocher demandant la porte fit tressaillir Claude. La lueur du bec de gaz voisin entrant dans la voiture leur montrait à tous deux leurs faces effrayantes de pâleur et d'angoisse. Elle surtout : les yeux si grands, si pleins de vertige.
Elle eut un hochement de tête. Quelque chose tordit un peu sa bouche en une déformation pénible qui montra la blancheur de ses dents. Elle fut secouée d'un petit frissonnement et dit :
— Vous aviez raison... adieu!
11 ouvrit la portière, descendit, salua, et rapidement s'en fut dans la nuit pendant que le coupé s'engouffrait sous la voûte de l'hôtel.
Le lendemain, à dix heures, Claude sonnait chez Marfi.
— Monsieur est parti hier soir, répondit le concierge à la demande qu'elle fit.
Elle resla debout regardant l'homme d'un œil distrait. Elle répéta :
— Parti I
Elle devait avoir autre chose à dire^ mais, sans
doute, elle l'avait oublié, et c'était cette chose qu'elle cherchait.
— Parti! répéta-t-elle.
Puis tout à coup :
— Où est-il allé?
— Je ne sais pas, madame... monsieur s'est fait conduire à la gare de l'Est; il a dit qu'il écrirait dans quelques jours pour donner son adresse. Il fait toujours cela quand il s'en va, parce qu'il n'est jamais tout à fait décidé au sujet de l'endroit où il s'arrêtera; alors madame comprend...
— Oui, je comprends... A-t-il dit s'il partait pour longtemps?
— Non, madame... mais monsieur ne dit jamais cela.
Elle s'en fut à pied comme elle était venue. A deux heures seulement, elle rentrait chez elle.
— Nous avons été bien inquiets de toi, lui dit son père dès le vestibule où il l'attendait. 11 ne t'est rien arrivé?... Ton mari est parti à ta recherche.
— Pardon, dit- elle doucement, j'ai beaucoup marché. Est-ce qu'il est si tard?... Vous avez été inquiets de moi... vous avez eu raison.
Elle embrassa son père avec un élan un peu farouche :
— J'ai mal à la tête, je vais me coucher, fit-elle. Tu empêcheras qu'on entre dans ma chambre avant que je sonne.
Claude de Fouchère à Maurice Marfi,
Revenez, il faut que je vous voie. Dieu aura pitié de nous. Il ne peut pas permettre que Ton souffre à ce point; il nous donnera la force dont nous avons besoin, mais je ne peux pas vivre loin de vous, comprenez-le, je ne peux pas. En son nom à elle qui par vous a souffert, ne me laissez pas seule, ne m'abandonnez pas. Ne sentez-vous pas qu'ayant toute puissance sur moi, vous avez aussi toute responsabilité?
C'est : a Au secours 1 » que je crie vers vous.