CLAUDE
Cetle lettre, par un hasard comme il en est, arriva au Havre — où était allé Marfi quoi qu'en crût
son concierge — après le reste de son courrier, qu'il avait télégraphiquement ordonné de lui envoyer avant son embarquement pour Buenos- Ayres. Il était parli à dix heures du matin, le billet de Claude ne fut remis à Thôtel qu'au dernier courrier du soir.
La lettre fut retournée à Paris, et le concierge du savant la déposa pieusement avec les quelques autres qui, déjà, attendaient sur le bureau où la jeune femme avait appuyé son front en une matinée de fin de printemps.
Il faisait rouge et rose dans le grand atelier. Il faisait cette lumière de sang et d'or fusant qui met une gloire dans les gluantes nuits froides de Paris — cette lumière qui saute, vibre, éclabousse des Ions d'apothéose en frappant les écorces des fruits sur les voitures des marchandes d'oranges. C'était l'une des jolies organisations de la maison si merveilleuxsèment comprise du peintre Henry Cuvillier que la coloration de ses éclairages* Il y avait une serre à boiseries Louis XV où la lumière était mauve, mais d'un mauve savant qui n'altérait pas les maquillages; elle était jaune dans un salon, verte au fumoir, mais l'atelier était empli de reflels rouges et roses.
Sur les satins blancs des robes un glacis se posaity sur les visages aussi, et c'était une harmonisation habile, un estompage des blancs excessifs, un joli effacement des modelés vieillisseurs. Là, les femmes étaient jolies comme nulle part. Aussi aimait-on cette cordiale maison. La sœur du peintre faisait les honneurs avec un gentil grain de bohème artiste dans ses façons de mondaine élégante. On s'amusait là comme nulle part. Les virtuoses qui demandent deux mille francs pour chanter ou jouer, du bout des lèvres ou du bout de Tarchet, deux morceaux dans les salons, se mettaient là, devant le piano et n*en bougeaient plus, donnant le meilleur d'eux-mêmes : talent, cœur, voix et. nerfs. Nulle part on n'était plus simple ; pour aller nulle part pourtant, les femmes ne se mettaient plus en frais d'élégance et d'efforts de beauté. C'était l'un de ces coins d'élection qui tiennent tant de jouissances complexes qu'on s'y console un peu de vivre.
Ce soir-là, c'était un bal. Cuvillier avait eu une idée triomphale pour renouveler un peu la sensation fatiguée des bals costumés. Le costume ici était obligatoire, mais le costume devait être en papier.
Et l'idée avait réussi pleinement. Les fantaisies les plus joyeusement cocasses s'étaient donné librement carrière. Des monarques mérovingiens traînaient de somptueuses robes en papier de tenture sous des manteaux ceruléens en papier à pain de sucre, des couronnes en papier doré s'encastraient superbement
sur des chevelures en lanières de papier d'emballage, des papiers « chambre de jeune fille » faisaient des toilettes Louis XV à paniers audacieusement retroussés, des images d'Ëpinal bariolaient absurdement des costumes d'incroyables et des robes de moines.
11 y avait un Lohengrin en foolscap et papier d'épicerie, des abat-jour plissotés, noués aux tailles par des rubans semés de fleurs de papier, des Isabeau de Bavière dont le voile était fait de papier dentelle comme celui que mettent les pâtissiers de province sous les petits fours — un grand pierrot en papier de soie. On était vêtu de papier à musique, de journaux, d'affiches, de lanternes japonaises ; et c'était une gaieté grande à chaque nouvelle entrée, a chaque trouvaille d'une fantaisie plus cocasse.
Madame Harnavon et Claude étaient venues ensemble. Ëliane en lampe, avec autour du cou une immense pèlerine plissée qui couvrait ses épaules et faisait de cette partie de son corps Tabat-jour, pendant qu'un corselet de mica posé sur un maillot rose simulait le verre p'appuyant à une ceinture d'or qui se terminait elle-même en deux gaines d'or où étaient passées les jambes imitant le corps de la lampe. Au milieu de la poitrine et du dos, deux petits foyers électriques, dont les accumulateurs étaient cachés sous les plis de l'abat-jour, dardaient un jet clair.
G'était un peu risqué, mais très charmant. Audessus de la fine tête spirituelle de la jeune femme s'agitait frénétiquement un fumivore.
Claude, elle, était vêtue d'un fourreau de forme empire qui tombait tout droit de sa poitrine à ses pieds. C'était du papier blanc glacé, entouré d'une large bande noire, et une inscription courait sur le papier : « Y(ms êtes prié d'assister aux convoi, service et enterrement de madame Claude deFouchère », l'avis s'arrêtait là. Elle avait une coiffure très haute dans les coques de laquelle s'ébattait une bande de petits squelettes japonais en carton.
A la vue de ce costume, madame Harnavon avait poussé quelques exclamations d'horreur. Mais Claude s'était bornée à répondre :
«— Si cela t'ennuie d'aller avec moi, je resterai volontiers à la maison.
Éliane n'avait pas insisté. Depuis quelque temps, il y avait en Qaude quelque chose qui faisait que, d'un commun accord, tout le monde la ménageait jusque dans ses caprices, et elle en avait considérablement.
Accoudés dans la tribune sculptée de l'atelier, des peintres causaient. Il y avait : Ernsti, ses cheveux floches et bouclants glacés d'argent précoce, l'œil toujours allumé de sensualité mélancolique; Jumilhac, le spirituel, le séduisant, le comblé des dons de la fée Heureuse, avec de la tendresse et des ironies aux plis de sa moustache blonde, aux angles de ses
yeux gris ; Reed, le peintre de la Légende sacrée, couronné du nimbe envolé de ses souples et crêpants cheveux blancs, souriant son sourire concentré, disant parfois un mot qui doucement se moquait; puis le grand Lardet, courbant pour parler aux autres son corps de géant, la face grave et gaie tour à tour, suivant Toscillation de sa mordante et subtile blague qui, d'un air de bonne enfance, entrait aux chairs cruelle, aiguë, scintillante; et Moyard, le dessinateur terrible, d'une correction hyper-anglaise, cravaté jusqu aux dents, sa face nerveuse, pâle et d'excessive expression, immobilisée en une froideur voulue, ses yeux mobiles allant et venant avec des vivacités fureteuses et anxieuses de bête chassée ; et Vallenton, le fils du banquier, d'apparence tranquille et douce, avec, dans certains traits de sa jolie figure un peu féminine, des tiraillements légers qui indiquent qu'en passant la vie a parfois appuyé ; et Mezzettini, le verveux Italien, faunesque, blagueur, spirituel et féroce. D'autres encores : pointillistes, incohérents, membres de Tlnstitut, toute une bande s'était réfugiée là pour regarder dehauttourbillormer en paquet la cohue d'au-dessous, pour voir mieux, aussi, les corsages ouverts largement.
— Dis donc, Vallenton, toi qui es un homme du monde, connais-tu la grande blonde, là-bas, en blanc et noir?... celle qui cause avec Cuvillier? interrogeait Lardet.
— Oui, la comtesse de Fouchère, répondait l'in-
terpellé avec un petit mouvement agacé des sourcils, car l'allusion au rang d'amateur, où ses confrères faisaient effort à le confiner, irritait la plaie vive de sa sensibilité.
— Jolie femme I dit Rééd. Elle vient chez moi.
— Qui est ce qui ne vient pas chez vous, illustre maître? fit Moyard, l'accent railleur.
— Hais...
Reed fit semblant d'hésiter, puis il ajouta avec un sourire cordial :
— ... Vous.
— C'est vrai, fit Moyard très calme ; mais vous savez bien que c'est parce que je ne veux pas.
— Qui est-ce qui a fait le portrait de la dame noir et blanc? demanda une voix.
Un rire courut.
— Tiens, c'est vrai!... portrait étonnant. Elle a un chic, cette femme.
C'était Mezzettini qui s*exclamait. Il reprit après une seconde de contemplation :
— Une femme au picrate, je ne vous dis que çal Un vrai modèle pour Mezzettini, et quelles jambes! Dîo santol
— Mais est-ce que ce n'est pas d'elle qu'on parlait avant-hier chez la duchesse, demanda Ernsti d'une voix lasse. Vallenton, vous vous souvenez bien, vous étiez là... On disait qu'elle s'affichait avec cet imbécile... comment doncs'appelle-t-il?
— Signalement insuffisant, fit Moyard. Si vous
croyez que c'est assez de dire d'un homme qu'il est imbécile pour que tout le monde devine son nom.
— C'est Bracancourt, le nom, dit Jumilhac. Je crois, d'ailleurs, que cette histoire est de la pure calomnie. Je connais un peu madame de Fouchère, nous avons souvent causé ensemble, j'ai même fait un bout de pastel avec elle, une après-midi, l'été dernier, dans un château où elle était venue faire une visite à cheval... elle est flirt, très libre, tout à fait américaine de genre, mais je serais très étonné qu'elle eût des aventures... et puis, vous savez, elle est mariée depuis moins d'un an.
— Le temps ne fait rien à l'affaire, dit Reed, avec encore un petit sourire affable.
— Tenez, reprit Jumilhac, voilà le mari, là, avec cette dame jaune au bras. Je ne sais plus bien qui c'est, la dame jaune. '
— Madame Harnavon, jeta Vallenton qui continua avec une intonation de boniment ; cette jeune femme, à peine âgée de trente-deux ans, surprend les populations par la férocité tranquille du viscère dénommé cœur. Son mari, homme chic, dans les grandes affaires, a renoncé, comme jadis Dupuis dans le Grand Casimir, à venir à bout de ce petit morceau de femme. Il peut aussi chanter, dans ses moments perdus :
Je n'ai jamais, je n'ai jamais pu parvenir A dompter, à dompter madame Casimir.
Ces personnes appartiennent, d'ailleurs, aux couches supérieures de ce morceau d'humanité où l'argent est Dieu... Ils sont salement riches.
— Est-ce que tu n'as pas fait le portrait de la dame, il y a deux ans? Interrogea Moyard.
— Oui.
— Et on te Ta payé... combien? demanda Lardet gouailleur.
— Rien, naturellement.
— C'est peu... Alors, madame de Fouchère est la maîtresse de Bracancourt?
— Il paraît.
— Conmie elles sont bêtes, ces femmes du monde!... Est-ce qu'elles ne feraient pas mieux de se dévouer à nous rendre heureux, nous autres pauvres peintres, dit piteusement Mezzettini.
— Mais il y en a qui s'occupent de cela, répUqua Ernsti, en tortillant sa moustache. Tiens I elle a disparu la jolie blanche et noire... où est-elle passée?
— Sans doute, dans le salon qui est au fond, là-bas.
— Il y a un salon derrière l'ateher? C'est drôle, je ne l'ai jamais vu.
^- C'est le flirting-car, un coin très bien compris, il n'y fait pas clair, beaucoup de paravents, énormément de portes...
— Allons voir ça, dit Lardet. Venez-vous, vous autres?
— Oui, on se fait vieux dans cet endroit suspendu. Et les peintres prirent en masse le petit escalier
qui, de la tribune, descendait dans Tatelier.
Au fond du flirting-car^ Claude s*était assise seule, déjà lasse de la fête. Accoudée à des coussins, elle songeait une de ces songeries profondes et amères où, depuis quelque temps, elle s'enfonçait sans cesse les yeux perdus et désespérés.
11 n'y avait personne dans le petit salon lorsqu'elle y était entrée. Mais, très peu d'instants après, quelqu'un avança la tête entre les draperies d'une porte avec un air d'anxieuse recherche. C'était M. de Las Vuelgas.
Il vit la jeune femme, vint à elle rapidement, s'assit à ses pieds sur un tabouret et dit :
— Enfin, vous voilà... Depuis un quart d'heure, je visite toute la maison pour savoir où vous êtes.
Elle répondit d'un ton morne :
— Je viens d'arriver.
— Il faut que nous causions ensemble, commença M. de Las Vuelgas en la regardant bien en face avec une expression agitée. Vous m'avez défendu votre porte deux fois, cette semaine... Je veux savoir ce que cela signifie.
— Rien. J'avais la migraine.
— Je ne vous crois pas. Vous voulez vous débarrasser de moi, voilà tout... Mais moi je ne veux pas être repoussé éternellement, entende^vous, je ne veux pas !
— Est-ce que vous allez me faire une scène? demanda-t-elle en essayant un soufijre aussitôt éteint sur sa bouche lamentablement triste.
— Non, pas une scène... U faut que nous nous expliquions une fois pour toutes, ou du moins que je m'explique, car je vous comprends, vous, tellement bien î... Vous pensez me lasser et me dégoûter en me faisant croire que vous êtes éprise de Bracancoutt, en vous compromettant avec lui. C'est inutile. Je sais que vous ne Taimez pas, que vous ne pouvez pas Taimer... mais si vous continuez ce manège je vous jure que je me battrai avec lui et que je le tuerai.
— Oh! Diego, je vous en supplie...
— Laissez moi parler... Voilà dix mois que je vous ai revue et que je vous aime, il faut que vous m'aimiez, que vous soyez mienne, il le faut!... Rien n'empêchera cela, c'est la destinée, c'est ma volonté aussi... Vous croyez que vous devez lutter contre moi à cause du souvenir de Pierre, et c'est le souvenir même de Pierre qui vous poussera dans mes bras. Mais je vous ai dit cent fois ces choses I A quoi bon les répéter? Ce que je tiens à vous faire bien comprendre, aujourd'hui, c'est que je suis las d'attendre, qu'il faut vous décider à venir à moi librement, sans cela, je vous en avertis, j'irai vous prendre, quoi qu'il en coûte... et ce qui sera sur la route, je le briserai.
Elle eut fait pitié à quelqu'un qui aurait regardé
cette scène, tant la misère et répouvante de son âme étaient remontées à la surface d'elle.
— J'ai pour vous une affection profonde, dit-elle d'une voix basse et faible; mais je ne peux pas avoir d'amour. Diego, vous êtes si bon! pardonnezmoi, oubliez-moi, ayez pitié de moi surtout.
— Pourquoi ne pouvez-vous pas avoir d'amour pour moi... vous aimez quelqu'un d'autre? Si cela est, je le tuerai comme vous avez tué mon frère.
Haletante, les paupières battant sur ses yeux horréfiés, décolorée comme en une syncope, elle murmura :
— Non... taisez- vous... Je ferai ce que vous voudrez.
Une lueur courut dans le regard de M. de Las Yuelgas; il prit une des mains pendantes de la jeune femme et la serra farouchement.
— Nous partirons ensemble demain, voulez-vous?
— Non, oh! non, pas cela... Je vous en conjure. Il y avait une révolte telle dans son accent qu'il
en fut un moment troublé.
— Alors? interrogea-t-il.
— Pas cela... pas partir... pas quitter le seul être au monde qui m'aime.
— Votre père?
— Oui.
Un léger sourire sardonique releva la lèvre de M. de Las Vuelgas. Lui non plus, sans doute, ne croyait guère à cette paternité. Mais Claude était
frémissante d'un tel bouleversement intérieur, que, n'osant insister, il continua douœment :
— Je vous attendrai demain chez moi, l'aprèsmidi entière, nous reparlerons de tout ceci... Nous nous entendons maintenant, chère bien-aimée, n'estce pas?... Dites que vous m'aimez un peu?
Et de sa voix somnambulique, sans timbre et sans vie, avec son visage de morte navrée, elle dit :
— Oui... comme vous voudrez.
— Là, tu vois bien, dit Jumilhac à Emsti lorsqu'ils sortirent du flirting-car qu'ils venaient de traverser, ce n'est pas avec Bracancourt que madame de Fouchère va dans les petits coins; par consé* quent...
— Par conséquent elle va dans les petits coins avec plusieurs personnes, voilà tout ce que cela prouve, répondit tranquillement Ernsti.
Jumilhac l'entraîna vivement.
— Eh bien! nous sommes jolis, fit-il quelques pas plus loin. Le mari était derrière nous ! il a tout entendu !
Et, quoiqu'ils ne fussent méchants ni l'un ni l'autre, Tidée de l'involontaire cruauté qu'ils venaient de commettre les fit rire tous deux et, se séparant, ils s'en furent conter l'incident aux quatre coins du bal.
Jacques de Fouchère avait, en effet, entendu. Mais, depuis quelque temps, il en entendait bien d'autres de ces potins qui se sifHent à mi-voix dans
les salons dont ils remuent et refont l'atmosphère, la rendant respirable aux mondains pour lesquels la calomnie est Toxygène indispensable. Il entendait et se taisait. Déjà, on commençait à se demander quelles raisons avait cet homme qui tirait bien Tépée, dont la crânerie et le peu d'endurance étaient connus de tous, pour supporter que sa femme se donnât en pâture aux pires racontars, pour sembler même prendre à tâche de les justifier.
Jacques avait laissé passer les deux peintres sans paraître les voir. Il allait lentement dans la t'oulc bruissante du joli bruit joyeux du papier froissé que faisaient les costumes en se frôlant. Tout à coup il marcha plus vite, il venait d'apercevoir madame Harnavon. Elle avait une expression câline sur sa figure — toujours éclairée d'un sourire prêt à se faire et qui ne se faisait presque jamais, parce que, d'une part, avoir l'air gracieux rajeunit, et que. de l'autre, sourire ride.
M. de Fouchère l'aborda.
— Vous êtes seule?... Quel bienheureux hasard 1
— Je me suis débarrassée de mes raseurs, je vous cherchais, fit-elle avec une grâce particulière.
— Vous avez quelque chose à me dire? répondit-il très vivement.
— Non, rien de spécial... Envie de causer un peu avec vous... pour le plaisir, voilà tout.
Il lui prit le bras.
— Où allons-nous? demanda Jacques.
— Dans le salon, là, en face.
— Non, pas là... la place est prise.
— Par qui?
— ... Par Claude et monsieur de Las Vuelgas... Venez dans la salle à manger, il n'y a presque personne, nous y serons très bien et vous pourrez boire du thé à flots.
— Allons.
Quand ils furent installés à une petite table qu'éclairaient des globes électriques, cachés dans de grandes fleurs roses, dont la lumière transperçait les pétales claires :
— Pourquoi êtes-vous si peu venu me voir depuis un mois? demanda Éliane...
— J'avais peur de vous ennuyer.
— Non, ce n'est pas cela, vous savez très bien que vous êtes le seul homme qui ne peut jamais m'ennuyer... Vous n'avez plus besoin de moi, voilà tout.
— Méchante amie!... croyez-vous donc que je n*aille vous voir que lorsque vous pouvez m'être utile?
— Je le crains terriblement.
— Eh bienl vous avez tort... J'ai beaucoup d'affection pour vous... J*imagine avoir découvert votre véritable âme^ celle que tout le monde ignore... Oui, vous vous en doutez peut-être, on vous fait une terrible réputation de méchanceté de par le monde.
— Je le sais, même cela me fait un certaia plaisir. C'est utile, vous savez, d'être craint. On n'a d'ailleurs pas le choix des moyens pour éviter le trépignement de la foule sur son cœur, car pour être aimée il n'y faut guère compter.
— Peut-être. Mais vous avez raison, c'est un mauvais calcul que de chercher à remuer la sympathie, on se fait classer dans le rayon des banals, tandis qu'avec des rosseries savamment dosées...
— Justement... Mais dites-moi donc ce que vous avez découvert en moi, cela m'amuse.
— J'ai découvert la faculté d'aimer... Et c'est vraiment un charme singulier que de sentir par instants tinter en vous cette tendresse sous la musique sifflante de votre ironique férocité.
— Vous avez raison et tort, fit-elle songeuse, les yeux entre-clos. J'ai vécu, jusqu'ici, sans rien aimer, et me croyais incapable de cette sorte de chose. Puis, maintenant, presque en même temps que vous, je m'aperçois que je m'étais trompée*
D*Un ton de chaud intérêt il dit :
— Vous aimez quelqu'un?
Elle ramena ses yeux à lui. Puis, brusquement, et d'un ton net, le regardant jusque dans l'âme, elle dit:
— Oui.
— Ah!..* Je n'ose vous demander qui. j'ai sî peu de droits à votre confiance I
— Vous en auriez, si vous pouviez vrairiient vous intéresser à mes sentiments.
— Vous me faites de la peine, sérieusement, en croyant que tout ce qui est vous peut ne pas m'intéresser.
— Mon ami, j'ai tant Thabitude de faire prendre aux autres mon indifférence pour de l'intérêt que j'ai aussi une naturelle méfiance.
— Dois-je, moi aussi, croire alors que ce que vous m'avez montré jusqu'ici de chaleur de cœur est une des formes de votre indifférence.
— Vous... Oh ! non!
— Merci, vous avez bien dit cela... J'ai terriblement besoin, en ce moment, d'être encouibgé à occuper les autres de moi-même.
— Pourquoi?
— Je ne sais : je me dégoûte, je m'assomme et je me méprise. Je suis un triple imbécile ou peutêtre un lâche... pas grand chose de propre, en tout cas. C'est pourquoi je n'ai pas été vous voir ces temps-ci. Il m'a paru que vous entretenir de mon personnage était quelque chose de tout à fait révoltant.
— Vous avez des ennuis? et je ne le sais pas! Quel mauvais ami vous êtes.
— Des ennuis!... appellerons-nous ça ainsi?
— Quoi enfin ?
— Avez-vous beaucoup entendu dire que Claude fût la maîtresse deBracancourt?
— Ah! vous vous occupez des potins? très bien. Je l'ai peut-être entendu dire, mais je n'en crois rien, ni vous non plus. Alors?...
— C'est ainsi. Je ne crois pas qu'elle soit la maîtresse de Bracancourt, mais je crois qu'elle est celle de Las Vuelgas... ou qu'elle va l'être.
— Et quelle raison de le croire avez-vous ?
— Celle dont il faut se contenter lorsqu'on en sait pas pertinemment les choses.
— Racontars? Observations?... Quoi?
— Observations... Mais pourquoi, vous qui savez si bien ces choses, me demandez-vous des explications?
— Diles-moi tout de suite que je suis complice, vous en mourez d'envie.
— Elianel pouvez-vous croire!... Pardon! je crois que je suis inconvenant, mais vous venez de me toucher à une place très sensible de mon cœur où vit mon amitié pour vous... et vous m'avez un peu blessé.
— Vraiment! c'est donc vrai que vous m'aimez?
— Oui, c'est vrai,.. Quelle bizarre figure vous avez en ce moment. Ça ne vous déplaît pas pourtant, car vous aussi vous m'aimez un peu, je le sens si bien.
— Ahl vous sentez cela? J'ai toujours jugé que vous étiez très intelligent.
— Si je ne croyais pas à votre amitié, je ne me déshabillerais pas Tâme devant vous comme je le fais... Se raconter, c'est s'humilier... Mais je souffre trop, voyez-vous, je n'étais pas de force à tenter l'aventure qu'a été mon mariage, je me suis radicalement trompé sur les bornes de mon sang-froid.
Et quelle impasse ! Car l'idée de me séparer d'elle touche à celle de me jeter par la fenêtre... Bref, il m'est impossible de continuer ainsi,
— Que ferez-vous si vous acquérez la preuve qu'elle aime Vuelgas?
— Vous savez qu'elle l'aime? elle vous l'a dit?
— Voyons, mon ami, ne devenez pas tout à fait fou. J'ai déjà eu à vous affirmer, il y a quelques mois, que si je savais quelque chose des affaires de Claude, je me ferais une joie de vous le cacher. Faut- il encore que je le répète?
— Je vous en supplie, ma seule amie, ne dites pas des choses aussi méchantes, et surtout aussi méchamment. Il y a du poison dans vos grands beaux yeux. Ne soyez pas fâchée contre moi, je ne mérite que beaucoup de pitié... Où croyez-vous qu'elle soit?
— Qui?... ma pitié?
— Claude.
— Je n'en ai pas l'idée.
— Prenez mon bras, allons la chercher.
— Pauvre ami! voilà où vous en êtes!
— Vous ne voulez pas venir?
— Oh! mon Dieu, si... Tenez, allons regarder ces gens qui tournent comme des toupies hallucinées.
Elle s'empara de son bras, l'entraînant du bout de ses frêles doigts si forts vers la porte qui ouvrait sur l'escalier.
— Non, pas par là, dit Jacques de Fouchère. Il y a un salon où je ne suis pas entré. Oui, là, à gauche
là OÙ VOUS vouliez aller tout à l'heure... Pourquoi votre main dit-elle si clairement par sa résistance que je ne dois pas aller par là?
— Allons où vous voudrez 1 Je ne contrarie jamais les fous, depuis que Ton m'a affirmé que cela exaspérait leurs accès.
Ils entrèrent dans le salon où Claude et Diego de Las Yuelgas échangeaient leurs dernières paroles. 11 n'y avait qu'eux dans la pièce; il y faisait peu clair.
Tout de suite M. de Fouchère s'arrêta, el, avant que madame Harnavon ait eu le temps de formuler la phrase pour laquelle ses lèvres s'étaient ouvertes, ces paroles arrivaient, rapides :
— Alors, demain, à cinq heures chez moi, c'est convenu irrévocablement ?
— Oui, je vous le promets.
Et, lentement, Claude et M. de Las Yuelgas sortirent sans s*étre retournés vers Eliane et Jacques, sans avoir senti leur présence derrière eux.
Madame Harnavon dégagea son bras de celui de Fouchère et presque brusquement dit :
— N'allez pas faire d'insanités, n'est-ce pas ?
— Quoi donc? Quelles insanités pourrais-je faire? insulter ce rastaquouère ? lui casser la figure à coups de poing?
— Vous semblez en avoir terriblement envie, souffla-t-elle entre ses dents un peu serrées.
— Oui, terriblement... Ahl madame, comme on
redevient l'homme primitif lorsqu'on arrive à la vraie passion, celle qui remue le sang et tord les nerfs! Comme le civilisé, l'homme bien élevé s'efface ! comme on n'est vraiment plus que le mâle qui voudrait tuer pour garder sa femelle!... Et quelles souffrances, quel dégoût de trouver cela en soi après tant d'efforts pour se déprendre des brutalités vaniteuses qui font la jalousie I
— Vous allez me faire le plaisir de rentrer chez vous tout de suite et de tenter de vous calmer. Moi, je vais voir Claude.
— Ah I non, madame, vous ne verrez pas Claude, vous ne lui parlerez pas, vous allez même jurer de ne pas lui écrire ni ce soir ni demain. Je veux qu'elle aille à son rendez-vous!... La ridicule circonstance arrangée comme dans un mauvais drame d'il y a trente ans, et à laquelle je dois la certitude de mon... malheur, ne sera pas perdue, je vous en réponds. De là, je sortirai guéri ou...
— Ou?...
— Qu'importe!... J'en ai pleinement assez de me jouer la comédie pour moi-même et pour les autres. A quoi bon d'ailleurs ? J'aime cette femme, voyezvous, comme une brute et comme un fou. Elle ne m'aime pas... elle n'avait jamais promis dem'aimer. J'aurais dû songer, moi qui sais la vie, que lorsqu'une femme se donne sans amour il se fait de la haine en son cœur. J'ai imaginé bêtement qu'à l'adorer pour ainsi dire anonymement j'arriverais à
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prendre son âme... Elle ne sait même pas que je l'aime et elle en aime un autre... voilà, tout le résultat ! ... J'ai été un sot et je démontre une fois de plus combien avait raison celui qui a dit qu'en voulant faire l'ange on ne fait que la béte... On ne vit pas en dehors de la vie, ni même à côté d'elle. Quand on aime, il faut le dire et ne pas attendre d'être deviné, car les gens n'ont pas le temps... C'est cela que je vais faire, madame... je vais me mettre entre cette adorable folle et cet individu, faire mon effort suprême pour qu'elle comprenne comment et combien je l'aime...
— Et si elle ne veut pas comprendre ?
— Il sera temps de solder à cela, le moment venu.
— Enfin, que comptez-vous faire demain?
— Je ne sais pas encore... Miùntenant, jurez-moi que vous ne la verrez, ne lui parlerez ni ne lui écrirez.
— Je ne jurerai pas cela. Vous êtes en démence. J'ai le devoir d'avertir Claude, et je compte le faire 1
— Jurez-moi ce que je vous demande ou je vais souffleter M. de Las Vuelgas à l'instant même.
— Eh bien I allez-y ! jeta-f-elle avec une colère subite. Vous lui donnerez un coup d'épée ou vous 2n recevrez un, mais au moins je ne serai pas moralement votre complice si, dans un accès de fureur rouge, vous assassinez votre femme, demain, chez
— L'assassiner !
Une profonde stupeur calma un instant la fièvre dont il vibrait.
— L'assassiner I répéta-t-il. Mais vous n'avez donc pas compris que je l'aime jusqu'à toutes les lâchetés? Ce n'est pas la tuer, que je veux, mais la conquérir.
— Des mots, tout cela !
— Non, hélas! non... Voyons, mon amie, vous dans l'affection de qui j'ai tant cru jusqu'ici, ne voudrez-vous pas m'en donner une preuve? Ce n'était donc pas vrai ce que vous disiez tout à l'heure? vous ne m'aimez donc pas ?
Le masque irrité de madame Harnavon demeura immobile, mais il sembla qu'une lueur différente le frappait ; et, sans qu'ils eussent perceptiblement remué, ses longs yeux eurent un adoucissement.
— C'est parce que je vous aime beaucoup que je ne puis permettre que vous vous perdiez en une aventure irrémédiable, dit-elle froidement.
11 lui prit la main, l'attira près de lui.
Il y a au fond de tous les êtres un peu d'émotion physique possible à remuer par la caresse du geste ; c'est cela qui frissonne au cœur des mères dont les enfants sont câlins, cela qui met aux amitiés de certaines femmes une mystérieuse séduction, cela qui fait les aïeules douces aux folies des petits-fils embrasseurs. Et ce geste qui la rapprochait de lui remua sans doute quelque émotion en madame Harnavon, car sa figure se détendit toute.
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— Promettez-moi ce que je tous ai demandé, dit Jacques penché vers elle, les yeux plantés dans ses yeux.
Elle hésita encore. Puis, dans uu soupir où il y avait une suprême lassitude, mais comme une joie trouble, elle répondit :
— Je vous le promets.
11 dit merci et s'éloigna.
— Eh bien I disait Lardet à Jumilhac, deux minutes plus tard, elle est bieo bonne I Sais-tu qui j'ai pincé dans le petit salon empire?... Pas du tout madame de Fouchère, comme tu me l'avais annoncé, mais son mari, avec la dame qui a les yeux tout autour de la tête. Non, mais avoue qu'elle est bonne I
M. de Las Vuelgas, en costume de voyage, attendait Claude. II y avait des malles dans l'antichambre. Dans la cour, un coupé altelé.
Depuis deux mois il combinait ce départ, qui devait lui livrer complètement la jeune femme en la jetant hors du monde.
Le printemps s'avançait. Chaque jour, le marquis était inquiet davantage de la longue résistance nerveuse et triste que lui opposait madame de Fouchère. Il avait cru d'abord que le souvenir seul de la mort de son frère les séparait. Maintenant, d'autres doutes lui étaient venus ; il avait senti par instants 1
sonner des notes âpres et chaudes d'amour en peine.
dans les paroles parfois démentes qu'elle lui jetait au cours de leurs brèves et rudes causeries. Il y avait dans cet exotique une forte faculté de violence; il avait passé bien des heures à imaginer quelle joie ce lui serait de tuer Thomme aimé de Claude. Mais, si elle avait aimé quelqu'un, cette révoltée contre toute entrave aurait-elle fait la moindre tentative pour le dissimuler? Il avait dû revenir à sa première hypothèse. C'était bien le remords de son crime d'enfant qui sonnait la folie en ses paroles et mettait dans ses yeux d'inquiétantes lueurs.
Le timbre électrique traversa les songes inquiets de Diego. Il se leva, et la porte de son saJon s'ouvrit brusquement devant Claude qui entra comme en une course. Elle était très pâle, avec deux larges cercles couleur d'encre sabrant la blancheur de ses joues, faisant éclater la laiteuse coloration des sciérotiques. Sa bouche souriait méchamment d'un sourire de biais, la lèvre inférieure pincée par une canine très légèrement saillante. Ses yeux avaient ime lumière claire comme sont les limpidités des ciels où soufflent les grands vents qui soulèvent la mer.
— Bonjour, dit-elle, et elle s'assit.
Il s'approcha d'elle, se mit à genoux et lui prit la main.
— Nous allons partir tout de suite, n'est-ce pas ? dit-il en baisant son gant avec un geste de respect très profond.
*— Partir?... Ah oui, encore! C'est sans doute
pour cela qu'il y a des malles dans Tantichambre... Vous n'avez donc aucun sentiment du ridicule ?
— Non... Le ridicule est une invention française, et je ne suis pas Français. Je vous demande pour la seconde fois si vous êtes décidée à partir? Je dois le croire puisque vous êtes ici.
— Non, je ne suis pas décidée à partir, pas du tout... Je suis venue parce que vous m'avez fait peur, parce que vous avez le pouvoir d'agir sur ma pauvre âme, parce que vous savez m'imposer de telles tortures qu'elles me domptent... Voilà tout.
— Ainsi vous n'avez pas été poussée par un peu de tendresse? Je ne suis rien pour vous?
— Que vous importe... je suis venue.
— Vous êtes venue froidement, avec la pensée que si Ton vous voyait sortir d'ici vous étiez ce qu'on nomme déshonorée, avec la conscience de la façon dont je vous adore, et la certitude que vous ne vous en iriez pas sans avoir été à moi... et vous ne m'aimez pas?
— Je vous en prie, dit-elle avec im sourire d'ironie angoissée, ne vous mettez pas en colère... Vous m'avez dit devenir, je suis venue. Que vous fauWl de plus ?
— Que vous m'aimiez...
— Je ne vous aime pas... mais... J'ai tué votre frère, oui, vous avez raison de le penser... et de le dire. Je vous dois une réparation. Vous m'avez demandé bien plus que le sacrifice de ma vie, c'est
Texpiation sans doute... je Taccepte. Vous me voulez.., je suis venue.
Elle s'était levée. Il y avait un rayonnement de désespoir magnifique en son regard; un frissonnement la remuait toute.
M. de Las Yuelgas avait lâché ses mains et la regardait.
— Dites-moi donc franchement qui vous aimez, fit-il brutalement, et finissons cette scène absurde!
— Si j'aimais quelqu'un, répondit-elle redressée en une hautaine attitude, j'aurais trouvé, je pense, la force de me tuer avant de venir ici... Non, je n'aime personne, je n'ai jamais aimé, je n'aimerai jamais personne, ne le savez-vous pas?... N'auraisje pas dd aimer ce seul ami de mes heures tristes, le pauvre petit Pierre... et je l'ai tuéI...Non, jene peux pas aimer, puisque je vis encore. Ah! si vous saviez comme je souffre en ce moment, comme mon âme est rompue, comme l'impossibilité de toute joie m'étouffe et m'écrase... Savez- vous que jamais je n'ai cru que l'on pouvait être heureux? C'est comme si j'étais en prison depuis ma naissance, murée dans un cachot noir... Personne n'a voulu me donner un peu de lumière pour que je puisse ne pas devenir aveugle, et c'est cela que je suis maintenant... Vous me parlez d'aimer? je vous dis que je ne peux pas !
Sa voix avait, par instants, des arrachements discordants d'instrument prêt à se rompre. Elle disait
tout cela sans geste, avec tout le drame de son cœur mourant dans les reflets changeants de ses yeux qui semblaient très clairs ou très sombres, alternativement.
M. de Las Vuelgas était maintenant debout à côté d'elle, la contemplant fixement, gravement.
Puis il eut un mouvement brusque, la prit par la taille, Técrasant contre sa poitrine. Elle n'avait pas fait de résistance. Mais lorsqu'il desserra sa rapide étreinte, elle se recula un peu de lui avec une telle expression d'horreur souffrante dans les yeux, qu'il resta là, immobile, la regardant tout angoissé.
— Comme il faut que vous me haïssiez! dit-il enfin d'une voix amère.
— Je ne vous hais pas, répondit-elle.
Puis elle tomba sur un fauteuil, presque défaillante.
Ils se turent très longtemps. Un pli profond se creusait au front de Diego. Enfin, il dit :
— Pardonnez-moi. Je vous aime trop, voyez-vous, c'est pour cela qu'il m'a semblé que vous pourriez m'aimer aussi. Mais je ne suis pas un bourreau ni une brute. Je ne vous accepte pas de vos remords. Si vous ne m'aimez pas, je ne veux rien de vous... Allez vous-en madame, vous n'avez ni n'aurez plus rien à redouter de moi.
D'une voix qui craignait et espérait tout ensemble, elle dit:
— Rien?
Et comme un instant il restait sans répondre, elle ajouta :
— Vous ne vous tuerez pas, dites?
Il eut un sourire amer.
— Non, fit-il, soyez tranquille... Je crois que j'ai passé Tâge où Ton se tue parce que Ton ne peut pas être aimé^
Elle s'était levée et lui tendait la main en essayant de sourire.
— Adieu, dit-elle.
Alors, avec la même brutalité que tout à Theure, il Tétreignit de nouveau,
— Je t'adore, je t'adore, sanglotait-il.
Puis il dénoua ses bras et s'enfuit.
Au moment où il fermait la porte, elle eut un geste, desserra ses lèvres, mais la parole qu'elle allait dire, peut-être un remerciement à cet homme de ce qu'il s'était ainsi vaincu, ne fut jamais dite. Et Claude sortit de l'appartement, rapide, comme on se sauve.
Sur le palier, accoudé à la rampe, elle trouva Jacques de Fouchère.
Claude eut un mouvement d'hésitation, puis ses yeux s'allumèrent d'une subite flamme.
— Que faites- vous là? lui jeta-t-elle d une voix âpre.
Froidement, avec un demi-sourire, il répondit:
— Je vous attendais, afin qu'il vous fut plus
commode de sortir de cette maison étant à mon bras.
— Vous savez qui demeure là ?
— Oui, le marquis de Las Vuelgas.
— Qui vous a dit que je venais ici, aujourd'hui? -r- Personne. Je vous ai entendue fixer ce rendezvous hier soir, chez Cuvillier.
— Vous êtes venu... pourquoi?... pour faire une scène ?
— Vous voyez bien que non... Mais venez, voulezvous ? Cet escalier est absurdement incommode pour la conversation.
11 la fit passer devant lui, la mena à la Victoria qui attendait à la porte.
— Si vous voulez, dit-il, nous irons goûter à Saint-Cloud. Par ce temps merveilleux, ce sera agréable. Nous en avons pour vingt minutes. Cela vous convient-il ainsi ?
Elle y fit un signe de tête, monta dans la voiture et s'étendit comme à bout d'énergie.
— Prenez par les lacs, fit Jacques au cocher au moment où la Victoria passait la grille du Bois.
Puis retomba un lourd silence.
La voiture roula sur le pont. A la vue du fleuve, la jeune femme se souleva, les yeux plus grands, un ton rose aux joues. L'eau courait avec des moirures larges sous le ciel triomphal de la fin de journée printanière. D y avait de Tor et des émaux aux plis dont elle se ridait. Les berges étaient d'un verf aigre et nouveau ; il tombait de la joie, de la
douceur, de la clémence, du grand espace pur où le soleil ardait prêt à descendre dans le sang et le feu des nuages légers.
Combien ce paysage heureux^ épanoui, ressemblait peu au paysage d'angoisse, d'inquiétude et de misère qu'elle avait regardé si près de cette même place, en cet autre inoubliable endroit, trois mois plus tôt.
La voiture s'arrêtait à la Tête-Noire.
Jacques tendit la main à Claude pour l'aider à descendre. 11 y avait dans ce conventionnel geste quelque chose de si cordial, de si affectueux même, qu'elle sortit de ses songes, rappelée pour un instant à la réalité du présent.
Ils entrèrent dans un restaurant et s'installèrent au premier, dans un salon dont les fenêtres ouvraient sur le fleuve où les moirures d'argent se fonçaient sous l'ombre haute des sommets boisés du parc.
On apporta le thé, des toasts ; puis ils furent seuls, et, tout en la servant, M. de Fouchère dit à sa femme :
— Voulez-vous que nous causions un peu... bien tranquillement, en amis et non en adversaires ?
— Oui, dit-elle d'un ton d'indifférence.
— Vous savez combien j'ai, jusqu'ici, respecté vos volontés, quelles qu'elles fussent, et mis de discrétion dans mon attitude vis-à-vis de vous. Cette manière d'être m'est devenue presque impossible... pour des raisons que je vous expliquerai toujl à l'heure. Le fait est qu'à Theure actuelle j'ai des curio-
sites qu'il me faut satisfaire sous peine de devenir enragé... Regardez un peu de mon côté, voulez-vous, cela me gêne de ne pas voir vos yeux. Je désire savoir de vous si Las Vuelgas est... votre amant?
— Non, dit-elle simplement — mais de ce ton ferme et tranquille qui prouve.
Une coloration vive chauffa un moment la âne tête de M. de Fouchère. Il dit seulement :
— Ahl...
Puis il reprit son souffle profondément.
— Me permettrez-vous d autres questions? demanda-tril ensuite.
Elle hésita. Puis, avec un fléchissement fatigué de la tête sur son épaule, un doigt à la tempe soutenant ce fardeau, elle dit :
— Je vous permets tout ce que vous voudrez.
— Est-ce que vous aimez Vuelgas? dit alors Jacques en regardant le plancher d*un air très attentif.
Elle eut un très court rire, amer et dur.
— Non, je ne Taime pas, pas du tout... je le haiis presque.
— Alors?...
— Alors que suis-je allé faire chez lui ? n'est-ce pas ? Vous ne le comprendrez jamais, ni personne* A quoi bon l'expliquer?... J'ai une dette vis-à-vis de cet homme, je suis coupable envers lui!... Oh! il ne s'agit pas d'amour, je vous assure, jamais je n'aurais pu en avoir pour lui, non... Mais je lui ai
fait du mal dans le passé, un mal irréparable, et j'ai cru qu'en lui donnant ce que je pouvais de ma vie, c'est-à-dire tout moi moins l'âme, je m'acquitterais... C'était tellement horrible aussi, n'est-ce pas, de subir cela que cela devait me servir d'expiation.-. Mais Dieu a voulu qu'il eût horreur de l'horreur qu'il m'inspirait, alors c'est fini, fini!... Je voudrais tant ne plus le revoir... j'espère qu'il va partir.
Le doigt toujours appuyé à sa tempe, elle parlait d'une voix vague et blanche, les yeux attachés à la fuite du fleuve, la figure calme, inconsciente de l'étrangeté d'une telle confidence faite à son mari.
Il écoutait, lui, en une extérieure impassibillité, avec rien d'autre sur son visage ne disant l'émotion, que sa lèvre inférieure qui se serrait puis se détendait en une légère contraction d'une très grande rapidité, semblable à celle qui souvent accuse un sourire mal dompté. Mais ce très petit mouvement était incroyablement douloureux dans la sérénité discrète de toute l'expression.
— Je suis heureux, dit-il d'un ton très calme après avoir laissé Claude un moment à sa songerie, que ce rendez-vous ait eu le dénouement que vous dites... Je vais continuer à abuser de votre complaisance et de voire franchise, car il faut, voyez-vous, qu'une fois dans notre vie nous nous soyons expliqués à fond... sur Bracancourt...
— Bracancourt? quoi Bracancourt? fit-elle, ses
mornes yeux toujours suivant le glissement du fleuve.
— Mon Dieu, oui, Bracancourt... Vous vous rendez bien compte qu'il vous a beaucoup compromise ces temps derniers.
— Oui?... peut-être... je ne sais pas, je n'y avais jamais songé.
— Laissez-moi donc attirer votre attention sur ce point. Depuis le commencement de la saison, vous avez passé toutes vos soirées entre les coins de salons où il vous bloquait, empêchant quiconque d'approcher, les buffets où il vous menait, et les valses que vous dansiez avec lui et avec lui seul... Si Las Vuelgas n'était pas intervenu, je crois que, dans le monde, vous n'auriez parlé qu'à lui.
Elle tourna la tête vers lui. Une surprise toute nouvelle flottait dans le découragement de son regard.
— Est-ce que vous êtes jaloux? dit-elle lentement. Et elle sourit, presque amusée de l'invraisemblance
d'une telle hypothèse.
— Permettez-moi de répondre un peu plus tard à cette question, dit Jacques qui, lui aussi, sourit fugitivement. Dites-moi d'abord, s'il vous convient de faire ainsi, de quelle nature sont vos sentiments pour Bracancourt ?
— Bizarres, fit-elle cherchant évidemment à débrouiller quelque chose de complexe. Je crois qu'on pourrait les appeler du mépris affectueux. Je le trouve bourgeois au delà de ce qu'expriment les mots, pas spirituel du tout, ne comprenant pas, la
plupart du temps, la portée des opinions esthétiques qu'il exprime à tout bout de champ, d'ailleurs d*une sensibilité médiocre et tout à fait dénué de dévouement... C*est un peu à cause de tout cela que j'ai pour lui une vague affection. Gela m'attendrit qu'il soit arrivé à m'aimer plus qu'il ne peut aimer et à être, par instants, plus intelligent et meilleur que ne le comporte sa nature, et cela uniquement parce qu'il m'aime... Et puis, voyez-vous, quand on a le cœur très écrasé sous le poids de la vie, c'est une musique dont on sent le besoin absolu que ces idiotes paroles de tendresse. Vous ne comprenez pas cela, vous autres hommes, et vous surtout qui prenez la vie par ses superficies et pour son animation... Mais il faut, parfois, que je m'enlende dire qu'on m aime, au moment précis où je veux et avec les mots bétes qui me calment le cœur. Eh bien, Bracancourt joue ce rôle-là dans ma vie ! A certaines minutes, lorsque je vois ses yeux devenir humides, son nez prendre une forme absurde, sa moustache avoir l'air découragé, toute sa figure exprimer un navrement très ridicule, je me dis : celui-là m'aime vraiment et, si j'arrivais à l'aimer, peut-être que ma vie serait ex* quise...
Jacques de Fouchère s'était levé. S'accoudant à la fenêtre ouverte, il regardait le soir charmant des* cendre.
Claude se taisait. Elle venait de se verser une seconde tasse de thé et maintenant, du bout de sa
cuiller, elle écrasait une tranche de citron contre le bord de la tasse.
Au bout d un très long temps, le jeune homme se rapprocha, la regardant avec une curiosité singulière, sans qu'elle levât les yeux vers lui.
Il dit enfin :
— Vous rendez-vous compte des choses étranges que vous venez de me raconter?
— Étranges ? dit-elle doucement, non : horriblement banales au contraire. Vous voulez dire peutêtre que c'est étrange que je vous les raconte à vous... Mais avez-vous oublié dans quelles conditions vous m'avez offert de vous épouser?... N'a-t-il pas été convenu qu'entre nous il ne pouvait être question que d'une association pour les heures joyeuses, que chacun de nous conserverait son indépendance absolue et serait pour l'autre un camarade indulgent?... Les faits n'onfe-ils pas démontré d'ailleurs que nous sommes liés par Tindifférenoe ?
— Voici justement le point dont il faut que nous causions maintenant... Je vous remercie de votre franchise, elle est digne de vous qui êtes un être fier et très noble. Je vous parlerai avec une franchise aussi complète, et nous verrons après ce qu'il convient de faire... Venez donc regarder les beaux tons que donne à l'eau le soleil couchant.
Il avait effleuré l'épaule de Claude d'un geste qui Tattirait. Elle se leva et tous deux s'accoudèrent à la fenêtre. Le ciel fusait, le fleuve roulait des tons
de sang frais, d'iris violets, de turquoises mortes, et, dans les fines ridules dont il se froncillait sous le souffle frais du crépuscule, fourmillaient des paillettes d'argent, de cuivre et d'or, qui semblaient des fuites cinglantes de larges bancs d'ablettes.
— Je suis coupable d'une très grande stupidité envers vous, commença Jacques après quelques instants de contemplation. J'avais imaginé qu'à vous faire croire que je ne vous aimais pas avec tout mon être et toute ma pensée, j'aurais la chance de vous donner l'idée de me conquérir complètement, et qu'à tenter cela, vous mettriez un peu de vous-même... Je me suis trompé. Vous avez cru ce que je disais. Trop indifférente, vous n'avez pas senti que ce n'étaient pas seulement mes nerfs qui se tordaient d'angoisse quand vous me donniez... si distraitement, quelques minutes de votre beauté, mais que mon âme entière agonisait de douleur à vous sentir ne pas m'aimer... Vous n'avez pas vu, Claude, que je vous adore.
Elle s'était retournée vers lui, une de ses mains serrée à la barre de la fenêtre, ses purs sourcils remontés en la blancheur de son front, les yeux grands ouverts, pleins de l'ondulation rapide et effrayée de pensées indistinctes. Elle ne pouvait évidemment rien formuler qui exprimât ce qu'elle ressentait de surprise et de trouble.
Jacques, de son air toujours très calme, sans cesser de regarder les colorations improbables courir et mourir au fil de l'eau, recommença :
— Vous avez besoin d'être aimée, chère enfant, et moi j'ai besoin de vous aimer... Jusqu'au moment où nous nous sommes rencontrés, j'ai vécu de sensations variées, fugaces, légères et charmantes, qui m'avaient donné le sentiment que vivre est en somme une besogne facile, amusante et peu sérieuse. J'ai tout à fait changé d'idée. Je trouve maintenant que c'est une tâche lourde ; je sais ce que c'est que d'aimer, je sais aussi que vous ne m'aimez pas... Mais pourquoi n'arriverais-je pas à atteindre votre cœur, votre pauvre cœur ardent et triste, que je devine plein de douloureux souvenirs... Vous avez remarqué que, lorsque tout à l'heure vous m'avez indiqué qu'un secret existe entre vous et Las Vuelgas, je ne vous ai pas demandé d'explications. Sur rien des choses de votre passé je ne vous en demanderai davantage, ayant compris que ce passé n'est pas à vous seule... Laissez-moi vous dire seulement que je sais assez de votre vie pour comprendre quelle chose lamentable a été votre première jeunesse. Je devine quelles amertumes ont créé en vous cette tristesse énervée qui vous conduit à faire répéter à Bracancourt qu'il vous aime pour échapper au sentiment de solitude intérieure qui vous hante et vous torture... Oui, je sens tout cela, je le sens... je l'ai senti depuis que je vous aime... C'est une chose bizarre que cette tendresse I... Quand je vous ai demandé de m'épouser, j'étais affolé de votre beauté, amusé de ces excentricités qui, auprès de vous,
devaient ôter l'ennui de la vie. Mais c'est seulement lorsque je vous ai tenue dans mes bras, lorsque j*ai pu avoir Fillusion d'une minute que vous étiez mienne, que mon cœur est pour ainsi dire né en moi. Et chaque jour depuis, à mesure que je souffrais un peu plus par vous, ça été connue un élargissement de ce cœur que vous aviez créé. Ma sensibilité s'est approfondie. Par vous j'ai compris que s'oublier, se sacrifier pour l'être qu'on adore, est autre chose que la blague très vieux jeu que j'avais imaginée. Je suis arrivé à ôter de moi toute habitude vaniteuse et à nettoyer ma souffrance de tout ce qu'il y a d'égoïste, de puéril et d'un peu grotesque dans la jalousie. Vous me torturez, Claude, ma si chère Claude, mais seulement parce que vous ne m'aimez pas... Vous disiez tout à l'heure que ce vous était une jouissance de sentir que vous contraigniez Bracancourt à vous aimer plus qu'il n'était capable d'aimer.. . Que direz-vous de moi, qui suis prêt à tout supporter, tout!... Vous m'entendez et vous me croyez, n'est-ce pas?... Car, enfin, nous venons de l'endroit où vous étiez allée avec le projet de vous donner à un autre, et vous voyez que l'idée même d'un reproche n'a pas traversé ma pensée. Je suis arrivé au point de tendresse où l'on se débarrasse de tout ce snobisme qui fait mêler l'opinion des passants à ses déceptions en dose égale^ en dose supérieure souvent, de manière que c'est la blague des salons qui nous fait encore plus souffrir que notre douleur.
Rien ne m'importe plus que vous... vous seule. Mais comme, malgré tout, il y en moi un besoin sinon d'être heureux au moins d'atténuer ma souffrance, j'ai pensé qu'il fallait tenter de conquérir un peu de vous en me montrant dans ma réalité... C'est ce que je viens de faire. Jugez si, dans la circonstance, j'ai le droit d'espérer que vous m'estimerez sincère jusqu'au fond du cœur.
Elle avait d'abord écouté cette tirade avec la figure figée des gens que les grands effrois rendent calmes. Puis elle avait appuyé son front dans ses mains jointes ; elle demeurait ainsi, immobile, silencieuse, cachée ; son souffle même n'était pas perceptible.
Longtemps après qu'il se fût tu, elle resta ainsi ; puis elle se redressa : elle pleurait.
Jacques ne dit plus rien. Il attendait, craignant sans doute de briser d'une parole ou d'un geste inutiles l'émotion où elle était.
Longuement, très longuement, elle le regardait avec une infinie détresse dans ses grands yeux — pauvres yeux que le trop sentir semblait avoir vieillis d'une expression amère.
— C'est vrai tout cela? dit-elle d'un accent où l'hésitation oscillait.
— Oui, entièrement.
Elle ouvrit de nouveau les lèvres comme pour prononcer quelque chose ; mais ce quelque chose, elle ne le dit pas. Elle était devenue de cette blan-
cheur transparente qui lui faisait parfois un masque de morte sous For vivant de ses cheveux relevés droits et ondulés au-dessus de son front en un pli large où s'amassait un peu d*ombre qui serrait ses tempes d'une couronne. Son regard s'était comme arrêté. Elle avait aux yeux le vertige qui monte des gouffres.
— Voulez-vous que nous nous en allions sans parler davantage de tout ceci ? dit Jacques.
— Non... il faut en parler encore... Il faut que je vous dise... oui, il le faut!...
— Ahl pour Dieu, ne me dites pas que vous aimez quelqu'un!
Cela avait jailli de lui avec une véhémente expression de souffrance impossible à maîtriser.
Elle se tut encore, puis une subite résolution passa sur tout son être.
— Je vous demande pardon, dit-elle très grave, de tout le mal que je vous ai fait. Je vous jure que jamais je n'ai eu d'amant, je vous jure que... je n'en aurai jamais. Je suis une bien grande misérable malgré cela, car j'ai fait souffrir tous ceux qui m'ont aimée... et je continue. Pourquoi suis-jenée? A quoi ai-je été utile jamais? Pour qui ai-je été une cause de joie?... Je me hais, je me méprise pour tout cela. Je ne sais comment cela est tout à coup devenu clair pour moi pendant que vous parliez. J'ai compris l'infamie qu'il y a à toujours aller où vous mènent l'idée et le désir de l'heure qu'il est. Vous êtes prêt
à VOUS dévouer pour moi... n'en faites rien, c'est moi qui me dévouerai pour vous. Mon père me disait, il y a quelques mois, que vivre hors de soi et pour les autres, c'est le seul moyen de pouvoir vivre; vous venez de me dire la même chose en d'autres termes, vous qui, autrefois, étiez heureux. C'est donc à cela qu'amène infailliblement l'existence!... c'est donc là qu'il faut que je vienne aussi. Allonsnous-en bien loin, ensemble, vous verrez quel effort de tout mon cœur je ferai pour que vous oubliiez les souffrances que vous me devez...
— M'aimez-vous?
Elle eut une hésitation pantelante, puis :
— Oui! dit-elle violemment, oui! je veux vous aimer, je vous aimerai... qu'ai-je à faire d'autre sur la terre !
Et lui posant les deux mains aux épaules, elle tendit ses lèvres.
Jacques résista à l'effort des deux frémissantes mains agrafées à lui et qui l'attiraient. Il regardait l'angoisse folle vaciller dans les yeux larges, nacrés de larmes qui ne devaient pas couler; il regardait la bouche offerte, déplacée par le mouvement que font, sous les lèvres, les dents qui claquent un peu, il la sentait toute vibrante d'une émotion dont les causes devaient être cruelles.
Et les yeux de Jacques de Fouchère devenaient durs, presques féroces, sous la montée de l'anxiété qui lui serrait la gorge. Il résistait encore aux
mains frissonnantes qui l'attiraient; il ne voulait pas de ce baiser de sacri&ce.
Tout à coup, elle baissa ses longues paupières; il ne vit plus Tangoisse de son r^ard, mais seulement la caresse qu'offrait sa bouche. Alors, brusquement, se penchant sur elle, il prit dans ses mains la tête blonde de sa femme et mit ses lèvres sur les lèvres qu'elle lui donnait. Dans le goût de ce baiser il y avait le sel des larmes qui venaient de descendre en un rapide scintillement le long des pâles joues de Claude.
Madame Éliane Harnavon à Jacques de Fouchère^
Hôtel Bellevue
Lugano.
Dites*moi, mon ami, ôtes-vous devenu fou complètement, ou bien sommes-nous brouillés, ou encore est-ce des deux cas réunis qu'il s'agit. A y bien réfléchir, cela irait merveilleusement de compagnie.
Je suis indiscrète, sans doute, mais j'aimerais à savoir en quoi j'ai démérité à ce point qu'après m'avoir servi votre âme découpaillée en petites lamelles — comme celles que Mottin fait faire à ses élèves dans les foies des personnes mortes, avec ces couteaux étonnants qui coupent si bien le jambon aussi — vous disparaissez tout à coup sans le moindre geste de politesse, même élémentaire, à
moi destiné. Savez-vous, monsieur mon ami, que je fais peu de cas de la théorie qui permet que, parce qu'on aime les gens, on les traite beaucoup plus mal que si on ne les aimait pas. Je méprise énormément les intimités qui font qu'on ne se coiffe plus, qu'on arbore des vieux vêtements et... des procédés peu civils, pour vivre avec les préférés.
Voyons, que s'est-il passé entre nous? Vous ai-je, avec toutes mes intentions affectueuses, blessé en quelque endroit de votre sensibilité? Je suis inquiète, mon ami. Vous m'avez fait prendre cette habitude infiniment douce d'imaginer que je tiens quelque place dans votre vie, que parfois je puis vous être utile, qu'en moi vous avez confiance... et voilà que vous êtes parti sans explications, au lendemain du jour où vous avez surpris le rendezvous à Claude donné par Las Vueglas.
Ah! comme je me repens de vous avoir obéi, personnage de duplicité, en n'avertissant pas Claude ! Car, enfin, que s'est-il passé? L'avez-vous emmenée au bord de ce lac pour l'y noyer ? Quelle idée, soit dit en passant, que d'aller regarder un lac pour se remettre d'une émotion I Je ne vous comprends plus du tout. Figurez- vous que, d'abord, lorsque votre concierge m'a dit que vous étiez partis tous deux, j'ai imaginé que vous aviez occis Vuelgas et que vous filiez devant la justice de votre pays en compagnie de Claude, enfin conquise par ce fait d'armes.
C'est Yvette Guilbert, n'est-ce pas, qui a fait une
chanson là-dessus? 11 me semble me souvenir que nous l'avons entendue ensemble il y a quelques semaines. Seulement, si je ne me trompe pas, la dame si fière de son assassin n'est pas une exotique rafBnée, comme notre Claude, mais une personne plus près delà sainte nature, une... gigolette. C'est bien cela, n'est-ce pas?...
C'est pour m'être rappelé cette différence que j'ai commencé à espérer qu'il se pourrait faire que Vuelgas vécût encore. Ce qui m'a confirmé dans cette opinion, c'est de l'avoir rencontré, hier, à l'Opéra. Il est venu dans ma loge, s'est installé avec la physionomie d'un monsieur qui a trouvé la place de sa songerie pour l'éternité. Moi, j'ai immédiatement laissé dégringoler la conversation et battu les paupières comme une personne qui, décidément, va dormir. Tout ceci a découragé mes habitués. Ils sont allés ailleurs voir si, là, la vie marchait mieux, et m'ont laissée avec notre rasta.
Tout de suite, j'ai commencé à le travailler pour tacher de savoir ce qui avait pu se passer. II a été muet comme la tombe — et même encore plus, car, en ce temps où nous nous remuons, les tombes racontent beaucoup d'histoires.
Il avait l'air sombre et hidalgo à un degré grotesque. Il m'a fallu donc croire qu'il avait des raisons pour être mécontent. Mais quelles?... Au bout d'un entr'acte, j'ai compris qu'il ignorait le lieu d'aboutissement de votre fuite ; et, d'abord, je
je ne le lui ai pas dit, les rastaquouères ne doivent pas tout savoir. Après le duo d'amour — on jouait Lohengrin; ça vous est égal, sans doute, mais j'admire la précision en matière historique et les petites circonstances sont tout, voyez certains des détails de Tacite — après le duo d'amour, le beau Diego, que cette musique impressionne horriblement, a essayé de me faire croire qu'il avait un rhume de cerveau et s'est mouché et a tamponné ses yeux d'un air animé. Je lui ai conseillé dix gouttes d'aconit en se couchant. Puis, très naturellement, comme l'acte était fini et que causer était indiqué par la noire nécessité, je me suis enquise de ses projets d'été ; il a répondu : « Je retourne au Brésil la semaine prochaine. »
Je ne sais si ce sont les visions de macaques, de cocotiers, de serpents à sonnettes et de petites négresses huileuses qui ont sans doute traversé son esprit en ce moment et dont le résultat a été une rentrée en lui de son âme de pays chaud un peu reléguée ailleurs par notre septentrion, mais il a retrouvé tout à coup un accent effroyable — vous vous souvenez qu'il l'avait presque perdu — et je me suis revue un certain jour où j'avais six ans, une robe de popeline cerise et une guimpe en valenciennes écoutant avec stupeur et admiration Brasseur qui jouait le Brésilien au Palais-Royal... Je ne sais si j'y avais songé depuis. Ce Las Vuelgas excelle décidément à remuer les mémoires endormies.
Enfin vous voilà renseigné sur Tun de vos ennemis : il s'en va, Dieu le bénisse !
Pourquoi s'en va-t-il? Vous le savez, mon ami Jacques, moi je Tignore. Mais s'il vous plaît qu'il en soit ainsi, je n'ai rien à objecter. J'aime que les choses soient comme il vous plaît... parce que... parce que... parce que je vous aime... beaucoup... Savez- vous cela? — Mais oui vous le savez, et peu vous importe. Le grand intérêt serait d'être aimé par la grande blonde qui connaît si bien les finesses du contre de quarte, et qui fait des huit si purs avec un four in hand.
La question est celle-ci : Peut-on être aimé de cette grande blonde, ou du moins pouvez-voits en être aimé ? Quel moyen stupide, d'ailleurs que d'aller s'enfermer avec elle dans un hôtel en face d'un lacl... Ah! mon cher grand ami, en vérité je vous le dis, vous êtes un incommensurable fou.
A propos de fou, j'oubliais : ce matin j'ai vu Bracancourt au Bois. Il n'y avait presque personne, nous avons causé une heure, il déUre ce garçon : pas fermé comme Vuelgas, ah I non, il m'a tout dit... Elle lui avait donné tant d'espoir! il est bien sûr qu'elle l'aime, comment est-elle partie ainsi, sans le prévenir... pourquoi?... mais cela ne se passera pas ainsi, il va courir après vous, il a des droits moraux sur Claude... Un serin enfin.
Mais tout ceci n'est qu'inutile bavardage, car en somme, voilà ce que j'avais à vous dire: je veux sais
254 ChISTAL FÊLÉ
voir ce qui vous est advenu, votre vie actuelle, vos projets .
Votre amie,
ELIANE UARNAVON.
Jacques de Fouchère à madame Harnavon
Paris.
Ce qui m'est advenu, chère amie ? Une explication nette et loyale avec Claude.
Savez- vous que c'est une très belle âme limpide que cette «grande blonde ». Après ceci, nous avons presque commencé à nous comprendre ; du moins elle m'a compris, et la pitié l'a prise de ma si immense tendresse. Voilà pourquoi nous sommes partis. C'est pour trouver peut-être un peu de joie dans un coin encore solitaire — endroit où, vous avez évidemment raison, il y a un lac, ce qui|est fâcheux ; mais il y a des inconvénients partout.
Notre vie actuelle ? C'est en vérité une vie très étrange. Je ne sais comment vous en faire voir les rouages intérieurs. Claude est certainement très décidée à ne m'être désagréable en rien et jamais ; son allure agressive et vibrante a disparu complètement. Elle est très douce, très calme, très triste aussi. Nous causons singulièrement, comme de très vieilles personnes qui attendraient la mort ensemble, sachant avec une absolue précision à quelle heure elle doit
venir. Il y a sur nos pensées comme les cendres de beaucoup de sentiments morts, d'émotions brûlées, réduites, dont la forme primitive n'est plus. De temps en temps, à des intervalles presque réguliers et comme s'il faUait qu'une évolution toujours semblable s'accomplît en elle pour l'y déterminer, elle me tend sa main, son front, ou bien me dit quelque parole de tendresse.
Puis, comme un ressort revient sur lui-même, elle rentre dans l'ombre grise où son être moral s'est retiré. Alors, elle garde un sourire vague de somnambule. Elle a des heures d'immobilité où rien d'elle ne remue, pas même un pli de sa jupe : elle est partie ailleurs dans des regrets, des désespoirs, ou bien elle s'écoute souffrir de mon amour.
Âh ! madame... tout ceci est bien pis que ce que j'avais rêvé! Savez-vous que mes cheveux blanchissent depuis quelque temps ?
J'avais, en commençant à vous écrire, le projet de vous annoncer que mon expérience a réussi, que je suis heureux enfin. Et cela parce que les dernières lignes de votre lettre m'avaient irrité douloureusement. Mais non... Je ne peux pas. Je souffre... je souffre follement, et je suis le dernier des lâches.
Car enfin pourquoi ne pas vous le dire, à vous qui savez si bien les choses de la vie, qui surtout savez si bien les choses de mon cœur, je sens qu'elle
a besoin de repos, de paix, de solitude, que notre intimité lui torture le cœur, et je n'ai plus la force de sacrifier le misérable affolement d'elle où je suis... Méprisez-moi, excusez-moi un peu aussi peut-être... Que puis-je, lorsqu'elle vient à moi d'elle-même, lorsqu'elle m'offre son irrésistible splendeur?... Maintenant je sais, voyez-vous, ce que sont les jouissances atroces des tortionnaires en matière d'amour... plus encore... Que sont les cruautés physiques auprès de faire saigner une pauvre âme qu'on idolâtre?...
Je suis misérable, sachez-le, misérable à tel degré que le désir de me jeter dans la belle eau pure et profonde de ce lac dont vous vous moquez, semble parfois dominer ma volonté.
Hier soir il tombait du bleu pâle du ciel, il montait du bleu obscur de l'eau ; c'était une heure de silence, un de ces moments où le cœur devient son propre miroir. Alors j'ai senti, madame, combien il est vain et fou d'espérer d'être heureux, j'ai regardé toute la vie avec une soudaine, froide et féroce clairvoyance, j'ai compris que lorsque l'on veut pouvoir aller sa route il faut que les passions qui cravachent l'homme à l'heure de sa jeunesse n'atteignent que les surfaces du cœur, des nerfs et de la volonté ; les autres, les vraies, nous vident de toute joie, et, après qu'elles ont passé, nous laissent semblables à des temples démeublés de leurs idoles, où rien ne vit et ne peut vivre que des remords et du
regret qui rampent dans les obscurités navrées où rien ne palpite plus. Il ne faut pas trop aimer et en trop souffrir, ou bien il faut que cela tue. Car si Ton continue à vivre, si môme on arrive à ne plus sentir...
Eh bien ! dans tout ce bleu qui m'enveloppait j'ai si bien compris ces choses que je suis venu tout près de cette eau presque immobile, et dont le clapotement à peine perceptible sur les cailloux avait une lugubre gaieté de rire ironique écouté de loin.
J*ai eu vraiment une lueur d'intelligence, car, pendant un instant, j*ai été résolu à me tuer, très tranquillement résolu, si vous saviez !... Et quel calme était descendu en moi tout à coup, quelle hautaine sérénité. Que m'importait que cet amour fou et absurde me broyât le cœur ; il ne battrait plus dans quelques secondes sa lamentable musique détraquée, ce pauvre diable imbécile de cœur!...
« Eh bien I pourquoi ne s'est-il pas noyé après tout ceci ? » songez-vous, en remuant un peu les épaules. Madame, c'est tellement bête, banal, déjà dit, en tête de romance, province, incroyable aussi, que je n'ose presque pas l'écrire. Je ne me suis pas tué... parce que Fhôtel est à deux pas du lac... parce que je me suis retourné... parce que dans la nuit qui montait, j'ai vu à sa fenêtre la tache pâle de sa robe... Voilà.
Que me demandiez-vous encore? Mes projets ! Ahl
grands dieux! je n'en ai plus de projets, j'attends la fin... la fin de quoi? je n'en sais même rien, mais cela ne pourra durer ainsi sans que ma pensée se détraque. Alors quoi? Je l'ignore.
Adieu, madame.
JACQUES DE FOUGHÈRE.
Hervé de Bracanamrt à madame Hamavon,
Paris,
Je ne sais, madame, si vous ne serez pas très en colère lorsque vous aurez vérifié que cette lettre est timbrée de Lugano. Je ne suis pas très certain, du reste, d'avoir agi vis-à-vis de vous comme je le devais en vous forçant presque à me dire où les Fouchère étaient allés. Il est vrai que si vous aviez persisté à me le cacher je n'aurais pas hésité à faire causer les domestiques à l'avenue du Bois, et, malgré les ordres formels de ne pas donner l'adresse de leurs maîtres, ils auraient certainement cédé à ma volonté une fois mis en présence de quelques louis.
Mais, enfin, c'est de vous que je tiens le ren-
seignement, et Tutiliser en venant ici directement est peut-être un vilain procédé. J'espère que vous ne jugerez pas ainsi. J'ai toujours un grand plaisir à causer avec vous parce que je vous trouve une femme de jugement large; j'ai moi-même cette faculté d'apprécier les choses en elles-mêmes et non pas d'après les opinions courantes. Vous trouverez certainement, comme je fais, qu'il n'y a ni mal, ni vice, ni vertu, mais seulement des gens bien élevés et d'autres^ qui ne le sont pas. Vous trouverez aussi que la passion est une magnifique et rare chose qui explique et excuse tout.
C'est pourquoi, ne vous en défendez pas, — je suis très observateur et complètement sûr de mon fait, — vous avez si souvent donné une tacite approbation à mes sentiments pour votre adorable amie.
Je suis tout prêt à reconnaître avec vous que j'ai été un grand fou en ne l'épousant pas lorsque cela était possible et même facile. Avec moi, elle eût été heureuse, la chère petite, car je crois qu'elle m'aime un peu, et s'il m'était donné de lui dévouer toute ma vie, elle m'aimerait certainement tout à fait, car il ne doit pas exister dq femme qui p»û&ie rester insensible à une passion aussi profonde et aussi sincère que la mienne.
Mais enfin, il n'y a pas à revenir sur le passé. Je ne l'ai pas épousée, mais je l'adore. Elle m'aime, j'en ai la conviction à certains indices auxquels
un homme qui a Thabitude de la vie ne saurait se tromper. Nous ne sommes séparés par rien, puisque son mari est un tel indifférent qu'il Ta laissée se compromettre avec cet imbécile de Vuelgas sans même avoir Tair de s'en apercevoir. Qui peut nous empêcher d'être heureux Tun par l'autre, pendant que nous sommes jeunes ? Et plus tard, si le bonheur veut qu'elle devienne libre, qui nous empêchera d'unir enfin nos vies et de les finir côte à côte en nous aimant encore, quoique nous soyons devenus vieux?
Je viens de m'arrêter d'écrire, j'étais tellement ému que je n'y voyais plus clair.
Je vous ai dit tout cela, madame, pour que définitivement vous compreniez que ma passion pour madame de F... n'est pas un de ces sentiments d'une parfaite banalité comme nous en voyons tant dans les salons.
Je n ai jamais aimé personne comme je l'aime. Chaque jour cela augmente et cela devient plus sérieux.
C'est pourquoi je suis venu ici. Il faut que je m'explique avec elle, que je sache si elle est partie pour me fuir, que je lui fasse comprendre les droits absolus de la passion qui ennoblit tout. J'ai bon espoir de la toucher enfin. Je suis anxieux, mais très heureux aussi. Voici une demi-heure que je suis arrivé, je ne l'ai pas encore vue.
J'espère, madame, que vous voudrez bien m'ap-
prouver ou au moins m'absoudre, et je dépose ■ vos pieds mon affectueux respect.
HERVÉ DE RRACANCOURT.
Bracancourl. Hôtel Bellewe. Lagano.
Attendez-moi. — Arrive demain.
— Comment... Vous venez d'arriver? Qu'y a-t-il? monsieur Bertheuille serait-il malade?
— Mais non, mais non, répondait Éliane arrêtée devant M. de Fouchère, au centre du vaste vestibule de l'hôtel.
Toute vêtue de gris perle, du feutre léger de sa toque à la peau de Suède de ses souliers, elle se tenait très droite en la fantaisie correcte de son élégance, grandissant sa mignonne stature de figurine ; un demi-sourire accroché à sa lèvre, qui s'allumait d'un léger frottis de rouge, une lueur inquiétante au fond de ses longs yeux. Et il semblait qu'elle eût une joie malicieuse à ne pas dire pourquoi elle était venue ainsi, sans prévenir.
— Je suis content de vous voir, dit M. de Fouchère.
— Vous n*en avez pas excessivement l'air, je vous en préviens au cas où vous tiendriez particulièrement à me persuader du fait.
— Mais expliquez-moi comment il se fait que vous n'ayez averti ni Claude ni moi?
— Est-ce que vous m'avertissez l'un ou l'autre lorsqu'il vous convient de quitter Paris?
— Ohl pour une fois...
— C'est la bonne, celle qui compte... Mais, voyons, je ne veux pas vous faire languir davantage. Venez sur la terrasse où mon déjeuner doit m 'attendre. Vous aurez l'aspect du lac... vous aimez ça... et celui de mes sandwiches en même temps. Puis nous y serons mieux pour causer.
Il la suivit. Dans un angle bien abrité contre toute brise, une petite table avait été dressée; on avait mis sur les dalles un tapis d'Orient, et deux paravents faisaient de ce coin une sorte de petite pièce. Un maître d'hôtel attendait tout près.
Madame Harnavon eut un rapide coup d'oeil sur la table.
— J'avais dit que je voulais faire le thé moimême, emportez tout cela, faites-moi donner un samovar... il y en a, je pense, dans l'établissement? Et puis, envoyez-moi chercher des roses et donnezmoi un petit banc et deux coussins.
M. de Fouchère dit, en souriant un peu, tandis
qu'elle s'installait dans un fauteuil de canne et de bambou :
— Vous avez le sentiment de l'organisation.
— J'ai toujours pensé, répondit-elle, que ne pas faire rendre aux circonstances, aux choses et aux gens, tout ce qu'ils peuvent et même un peu plus qu'ils ne peuvent donner, c'est faire preuve d'imbécillité. Pourquoi n'aurais-je pas tout le confortable que ce moment, cet endroit et mon argent sont susceptibles de me procurer?... Savez-vous une chose? J'ai le très grand dégoût des gens qui mangent sur un coin de table taché quand ils peuvent le faire sur du linge, et aussi de ceux qui, ayant le moyen d'être élégants, ne le sont pas sous de vains prétextes de commodité... lesquels cachent tout simplement un goût pour l'économie sordide ou la saleté, deux choses indicatrices du mépris de soi. Or, mon ami, rien ne conduit plus sûrement à l'avilissement que de ne pas s'estimer, s'admirer, s'aimer, et surtout se cultiver en tendance vers un idéal de perfection et de beauté.
— Vous êtes l'esthétisme en réalisation, fit Jacques.
Puis, le samovar, les roses, le tabouret et les coussins apportés, il regarda un moment en silence les mains étroites aux doigts aigus remuant avec de jolis gestes nets et faciles au milieu de ces choses, arrangeant les fleurs dans un haut vase de cristal, fabriquant le thé, mettant chaque objet là où il était le mieux; et enfin :
— C'est agréable à regarder, vos mouyements, fit-il.
Elle eut la voix brève en répondant :
— Vous ne devez guère être sincère ! Vous aimez les femmes à gestes amples, à bras loin du corps. Je serre un peu trop mes coudes à la taille pour un amateur de gymnastique de votre sorte.
— Tout ce en quoi il y a de l'harmonie me (charme et me séduit, dit-il doucement, et vous êtes très harmonieuse.
— Factice tout cela, mon ami, factice !... Si vous me connaissiez depuis assez longtemps et si, surtout, vous aviez pris la peine de me regarder attentivement, vous sauriez que tout est en angles et en saccades chez moi.
— Qu'importe, si tout semble si joliment arrondi et rythmé!
— Mais ne sufflt-il pas que tu sois V apparence pour réjouir un cœur qui hait la vérité ? déclamat-elle avec une ironique emphase.
Et elle reprit très vite :
— J'ai longtemps cru que vous étiez, vous aussi, un contempteur du vrai, un de ceux qui prétendent que le faux est l'art véritable, le génie humain, en somme, se surajoutant à la nature pour la parfaire, ou, mieux, pour la refaire... Mais je me suis trompée, vous êtes l'adorateur des extériorités rayonnantes et simples ; vous aimez Claude parce qu'elle est bâtie comme une des belles fantaisies de la Re-
naissance dont vous avez meublé votre appartement... Si elle était plus maigre ou plus grasse...
— Savez-vous que vous devenez une très méchante personne ? dit Jacques en la regardant fixement. Je sens bien que ce n*est pas notre départ de Paris qui vous a ainsi irritée contre moi, il y aurait quelque stupidité à Timaginer. Mais je cherche en vain quelle autre chose cela peut être... J'espère que rien ne vous fait douter de ma profonde amitié ?
— Votre profonde amitié?... Je n'ai pas d'idée li*dessus. Je pourrais peut-être en avoir davantage sur ma profonde utilité.
— Madame, chère madame, dites-moi donc simplement ce que j'ai commis, au Ueu de me faire de la peine. Je vous assure que je n'ai pas très besoin de cela.
— Qui donc en a besoin ?
— Les gens trop heureux qui asphyxient dans leur joie.
— Je n'en ai jamais vu.
— Pourquoi sonnez-vous?... Vous voulez quelque chose?
— Oui, des cigarettes russes, les miennes sont finies^ et une chaise longue pour m'étaler... on est assez bien dans cet endroit.
— Les sybarites étaient-ils ou non des gens agressifs? fit Jacques d'un air préoccupé.
Elle rit.
— Sans doute, quand ils étaient de mauvaise humeur, répondit-elle.
— Pauvres gens! il leur arrivait de ces choses-là? Comme on vous instruit mal dans les collèges! J'aurais justement imaginé qu'un sybarite ne pouvait pas être de mauvaise humeur.
— Ils l'étaient quelquefois, soyez-en sûr... Au fond, c'étaient des gens bien à plaindre.
— Pourquoi?... Mais oui, vous avez raison.
Quand j*y songe, il me paraît tout à coup que ce devait être des asphyxiés sous les roses, comme ces problématiques personnes dont nous parlions tout à l'heure... Que faire pour qui a orienté sa vie vers l'épuisement délicat de la jouissance, lorsque vient la fatigue de jouir ou l'impossibilité?
— Se tuer, dit-elle avec un joli sourire qui se moquait.
— C'est brusque!... D'où croyez-vous que venaient leurs premières désillusions, aux natifs de Sybaris? Peut-être leurs chaises longues étaient-elles moins confortables que la vôtre.
— Ah! pour eux, j'espère bien que non... Et aussi qu'elles ne criaient pas comme celle-ci pour faire imaginer aux passants qu'elles peinaient sous trois cents kilos. Non... Ils avaient d'autres raisons d'être dégoûtés, les natifs de Sybaris. Il est aisément compréhensible que, à mesure qu'en toute chose, en art, en amour, en amitié et même en simple recherche d'élégance matérielle et morale, on s'élève
au-dessus du barbotoir public, l'air se raréfie de plus en plus. Et puis, n'est-ce pas, sommet implique solitude?
— Je ne peux pas croire que nous parlions de la même chose. U est impossible que ce soit les recherches d'exquisité de vie auxquelles vous vous appliquez sans cesse qui vous mettent dans une solitude de cœur capable de donner à vos yeux Texpression qu'ils ont en ce moment. Qu'avez-vous, chère amie?... Vous soufTrez?
— Oui, atrocement, et vous avez raison. Ce n'est pas parce que je suis plus élégante que d'autres, ou même moins sotte, que je me sens si misérablement seule !
— C'est?... pourquoi?
Il s'était rapproché et se penchait vers elle avec une émotion tendre. Elle baissa les paupières et resta immobile, ses narines fines battant, sa mince petite figure tout anxieuse. Puis elle rouvrit les yeux, et, d'un ton tranquille, dit :
— Si nous parlions un peu de Bracancourt?
— Ah I non, ne parlons pas de Bracancourt. je vous en prie, ce sera d'un ennui mortel.
— Alors, je m'en vais, dit-elle en glissant un œil tendre vers les montagnes mauves et grises au bord du ciel.
— Je ne vois pas de rapport?
— Vous allez le voir... Je vous ai permis de me regarder déjeuner parce que vous avez semblé
270 CRISTAL FKLÉ
curieux desavoir les raisons de mon arrivée au bord de cette cuvette. Je veux commencer à vous les expliquer : vous me priez de me taire. Alors, notre réunion étant ainsi devenue sans objet, je me prépare à (( porter ailleurs mes pas ».
— C'est à cause de Bracancourt que vous êtes venue ?
— Précisément... Je ne pense pas vous apprendre qu'il est ici.
— Comment ici?... à Lugano !
— A l'hôtel Bellevue.
— Depuis quand?
— Quarante-huit heures... Mais cessez cette plaisanterie sans aucune gaieté, n'espérez pas plus longtemps que je vais croire que vous ne l'avez pas encore vu et que Claude ne vous a pas dit son arrivée.
— Elle la sait donc ?
— Pauvre, pauvre ami!... Quand je songe qu'il y a dix-huit mois à peine, vous étiez un garçon de tant d'esprit.
— Je vous en supplie, madame, cessons un moment d'être très drôles et expliquez -vous.
— Mais que voulez-vous que j'explique I... Vous m'écrivez une lettre qui suffirait, si votre famille voulait en user, à vous faire interner dans une maison de fous. Me voici donc inquiète de vous... Là-dessus, c'est-à-dire par le courrier suivant, je reçois une lettre de Bracancourt, qui m'annonce son
arrivée ici, et... d*iine façon très amphigourique, je dois l'avouer, me donne à comprendre qu'il a été, au moins moralement, autorisé à faire ce déplacement. Je prends le train pour venir me pincer les doigts entre des écorces et des arbres, comme c'est assez ma louable habitude. A peine arrivée, je réussis à me disputer avec vous... Voilà tout ce que je sais.
— Vous avez la lettre de M. de Bracancourt?
— Ah çà I mon ami, pour qui me prenez-vous ?
ceci est aller un peu loin, même pour mon extraordinaire patience.
— Je vous demande pardon, mais vous me troublez horriblement.
— Je croyais que vous aviez renoncé au snobisme de la jalousie... Vous avez tout de même encore un peu le snobisme du partage.
— Madame, madame, je vous supplie, ne me raillez pas. Vous ne pouvez imaginer ce que je souffre dans l'extrême fond de mon cœur... ayez un peu de pitié.
— La pitié, c'est l'aumône... Vous n'êtes pas un pauvre, vous êtes un riche en énergies. Souvenezvous de vous-même... Ne vous êtes-vous pas assez longtemps dissous le cœur dans l'acide de cette stupide passion? Réagissez, sachez ce que vous voulez. Si Claude ne peut ou ne veut être pour vous ce que vous souhaitez, reprenez votre liberté, rendez-lui la sienne, mais ne vous détraquez pas
dans des compromis avec vous-même... Manquer de loyauté vis-à-vis d'autrui, c'est une inélégance d'âme. Mais vis-à-vis de soi!... les mots manquent pour caractériser cela. Ayez donc le courage de descendre en vous et regardez. Vous dites que vous n'êtes pas jaloux, que vous accepterez tout parce que vous imaginez que votre amour sera pour Claude le salut... Soyez donc sincère : vous ne pouvez vivre sans elle, et voilà tout !... eh bien, je vous le dis, vous serez coupable de tout ce qui pourra arriver, et je vous dis encore ceci pour finir: c'est que vous ne supporterez rien du tout malgré vos beaux projets de résignation... et qu'il sortira quelque drame banal et féroce de tout ceci.
— Vous parliez autrement il y a un an.
— U y a un an, vous n'étiez pas au point où vous en êtes... J'aime Claude, vous savez, et je voudrais beaucoup éviter que vous lui donniez des coups de couteau.
— Lui en ai-je donné quand je l'ai vue sortir de chez Vuelgas ?
— Je ne sais rien de cette histoire.
— Eh bien! je vais vous la dire.
En mots brefs, il conta toute la fin d'après-midi qui avait marqué une évolution nouvelle de sa vie.
Madame Harnavon écoutait sans que rien dit son intime sentiment. Quand il eut fini, elle détourna ses yeux des montagnes et lentement les ramena vers lui :
— C'est très bien agi, fit-elle, je vois que je me suis trompée. Vous êtes plus fort que je n'espérais. Bon courage, peut-être trouverez-vous la paix... à la fin. Vous l'aurez méritée. Ah! voilà Claude... et... tenez! voilà aussi BracancourtI
— Me voici, madame, j'espère ne vous avoir pas fait attendre, disait M. de Bracancourt, ce même soir, en entrant dans le petit salon où madame Harnavon lisait, étendue près de beaucoup de fleurs, dans beaucoup de dentelles.
— Attendre I...
Elle eut un sourire ambigu .
— Vous ne pouviez pas me faire attendre, achevât-elle en allongeant la main.
— Comme vous êtes aimable.
— Oui, extrêmement aimable, je jouis à cause de cela de l'admiration des humains... Vous avez à me parler?
— Sans doute!... Votre télégramme ne signifiait-il pas absolument que vous veniez à mon aide?
— A votre aide pour tenter la séduction de ma plus chère amie? de la femme de quelqu'un pour qui j'ai une très vive affection? Vous êtes tout à fait délirant pour qu'une pareille supposition vous vienne à Tesprit!
— Alors?... quoi?
— Alors... rien. J'ai pensé que vous étiez sur le point de faire des bêtises... ou des malheurs, comme on dit à Ménilmontant, je suis venue pour tenter de vous en empêcher.
— Jusqu'ici, pourtant, vous m'aviez permis de vous parler de mes sentiments pour votre amie.
— Je vous le permets encore. Tant que vos... sentiments resteront dans la période littéraire, je n'y verrai nul inconvénient... Du reste, n'est-ce pas, on ne se commande ni on ne s'arrête d'aimer...
— Ah ! certes, non.
— Mais je vois un inconvénient immense à ce que vous entriez dans la période des gestes inutiles... N'ayez pas l'air hagard... J'appelle gestes inutiles toute espèce d'action mettant le public au courant d'affaires intimes sans résultat aucun. Vous m'avouerez que votre arrivée à Lugano rentre absolument dans cette catégorie.
— Croyez-vous?
N — J'en suis sûre. Voyons, vous êtes un homme
de cœur. Je fais appel à vos sentiments les meilleurs : ne troublez pas davantage la vie de madame de Fouchère, laissez-la en repos. Qu'aurez-vous gagné à l'agiter en lui communiquant l'amour que vous avez pour elle ? Rien, car elle est une nature très pure, très honnête, et, vous m'entendez bien, elle ne sera pas votre maîtresse.
— Madame, j'ai pour elle tous les respects, en même temps que toutes les adorations ; je voudrais qu'elle fût heureuse, même au prix de mon propre bonheur. Si je pensais qu^elle aime son mari, je disparaîtrais de sa vie comme vous me le conseillez... je vous le jure, je n'hésiterais pas. Mais... elle n'aime pas son mari, n'est-ce pas?
— Certes, non, mais ce n'est pas une raison pour lui rendre l'existence avec lui impossible... Allons, ayez un peu de courage, tâchez de l'oublier.
— Ah! cela, c'est impossible! Ne me demandez pas ce que je ne peux pas faire... Mais, du reste, qu'importe que je souffre, moi I ce qu'il faut, c'est qu'elle ne souffre pas, elle... Vous êtes bien certaine qu'eUe ne m'aime pas ?
— Mais, je n'en sais rien du tout!... Vous comprenez bien que je ne le lui ai pas demandé. Je suis certaine qu'il vaut mieux qu'elle ne vous aime pas... Ce qui est très différent.
— Pourquoi?
— Mon Dieu, c'est très complexe. Elle est, vous le savez, une nature profondément passionnée, l'amour
la jettera hors des gonds. Ce peut être une grande joie dans sa vie, me direz-vous. C'est bien possible, mais ça peut être aussi une grande douleur, et il suffît qu'il y ait cet aléa pour que ma tendresse s'arme contre vous. Et puis encore, je vous Tai dit, elle est une très honnête femme, et, quant à présent, l'amour restera pour elle un immense trouble de cœur et de pensée... rien d'autre.
— Pourquoi dites-vous : quant à présent ?
— Ai-je dit cela? Je ne crois pas... je n'en ai pas le souvenir.
— Mais si, mais si, vous l'avez dit.
— Eh bien ! c'est que je me suis trompée de mot... cela peut arriver.
— Non, vous ne voulez pas en convenir, mais vous aviez certainement une raison de dire ce : quant à présent.
— Assurément, une raison sans importance...
c'était une manière de réserver l'avenir... Vous conviendrez que c'est d'un esprit au courant de la vie.
— Vous admettez donc que, dans l'avenir, elle pourrait aimer quelqu'un ?
— Mais, mon cher monsieur, quelle est la femme dont on peut affirmer que, de toute sa vie, elle n'aimera personne. Réfléchissez un peu à quel point votre anxiété vous éloigne de la vulgaire raison... D'ailleurs, que sais-je de tout cela? Je ne lis pas l'avenir dans le marc de café.
— Vous la connaissez tellement bien !
— Pas assez pourtant pour être tout à fait sûre... qu'elle ne vous aime pas.
— Pourquoi souriez-vous ainsi en disant cela?... Elle vous a dit qu'elle m'aime 1 Oh! madame, si jamais vous avez éprouvé quelque chose qui ressemble aux émotions qui me secouent, ayez un peu pitié, dites-moi ce que vous savez !...
— Rien, rien, rien, je ne puis pas vous en dire plus... Résumons-nous. Vous allez partir pour Paris et laisser cette chère créature reprendre son calme.
— Et si quelque autre, moins discret et moins dévoué, se fait aimer?
— Que voulez-vous, si c'est la destinée, vous ne Tempôcherez pas. Mais, au moins, vous laisserez à celui-là le remords d'avoir entraîné la pauvre petite dans ces aventures où pour quelques heures, merveilleuses, j'en conviens, on risque sa vie entière... Eh bien! est-ce décidé?
— Ce serait décidé si j'étais certain que, moi parti, elle n'en aimera pas un autre.
— Je ne comprends pas ce que cela peut vous faire, dit madame Harnavon avec candeur.
— Comment?... Mais, non! les femmes même très intelligentes ne comprennent jamais la manière de sentir des hommes!... Il est bien évident que vous ne vous rendez pas compte de ce que j'éprouve, sans cela vous me parleriez autrement.
— Peut-être, dit-elle avec un grand sérieux . Puis elle reprit :
ClUSTAL FKLÉ 279
— Enfin, que comptez-vous faire ?
— Lui proposer de partir avec moi.
— Absurde!... Elle vous mettra à la porte, voilà tout.
— Alors, lui dire tout ce que je souffre pour elle?
— Ce sera la trois cent dix-septième fois qu'elle entendra cette histoire. Elle la sait.
— Mais quoi faire alors?... Quoi faire?
— Je croyais vous l'avoir déjà répété plusieurs fois : vous en aller.
— Je n'en aurais pas le courage.
Sur cette phrase, M. de Bracancourt, s'accoudant à la petite table, posa son front sur ses deux mains jointes et demeura dans un accablement profond.
Éliane le regarda quelques instants. D y avait un frisson à Tangle de sa bouche, un méchant frétillement de sourire, et ses yeux avaient des lueurs courtes et dansantes qui partaient en éclairs très rapides.
Pourtant, lorsque Bracancourt releva le front, son regard rencontra le masque grave de la jeune femme et ses longs yeux noyés en un songe et vaguant parmi le paysage noir, criblé d'étoiles qui vibraient dans le ciel et dans Teau, encadré par la fenêtre ouverte à côté d'elle.
Après un soupir :
— A quoi pensez-vous, madame ? dit-il.
Elle eut un très léger tressaillement et tourna vers lui sa tête mystérieusement pensive.
— Pardon, fit-elle d'une voix dormante, vous m'avez parlé?
— Oui, je vous demandais à quoi vous songiez. Elle passa ses doigts sur son front avec un efSeu-
rement très léger*
— Je songeais à des folies passées, dit-elle presque bas, à de chères folies envolées.
— Vous avez aimé, vous aussi?
Une envie de pleurer serra la gorge du jeune homme et fit détonner ridiculement sa voix.
Eliane renversa la tête sur le coussin de sa chaise longue, puis ferma les paupières. Un rayon de lune s'était posé sur son front où n'arrivait qu'atténué le reflet lointain de la lampe. Sa cliarmante petite tête avait une grâce touchante de tristesse délicate, toute intérieure, voilée, comme devait être chaque sensation chez un être de raffinement sentimental aussi exquis.
Bracancourt, ému encore, la regardait.
Elle dit, au bout d'instants qui s'égrenaient lents, comme avec le respect du rêve de ce moment:
— Vous demandez si j'ai aimé?... Oui, et follement. Il y a bien des années déjà.. . j'avais l'âge de Claude!... Comme à elle, ma vie de femme ne m'avait apporté que de la désillusion et d'infinies tristesses, comme elle j'avais rencontré l'amour, un grand amour, tendre, sûr et profond... comme vous dites qu'est le vôtre... Ahl que j'ai lutté, quel courage j'ai mis à faire saigner et crier mon cœur!..
Cela a duré deux années entières. Au bout de ce temps-là, mes forces étaient rompues, je ne pouvais plus me défendre... jeraimaistrop.il ne Ta jamais su.
— Comment! s'écria Bracancourt.
Elle rouvrit les yeux.
— Non dit-elle, avec un geste doux de la tête. J'étais parvenue à lui cacher ma tendresse si absolument qu'il est parti. Vous voulez savoir à quoi je songeais tout à l'heure? A ses adieux dont le souvenir me navre encore, à l'heure lamentable où pour tomber sur son cœur je n'attendais que ceci: qu'il m'ouvrît les bras.. 11 est parti... Et voilà pourquoi vous me voyez souvent un peu féroce : c'est qu'alors se rouvre en moi la blessure de ce regret du bonheur perdu... Voyez- vous, si les hommes devinaient qu'à certaines heures la femme la plus pure veut être prise et pardonnera toute audace qui l'arrachera de cette lutte contre ellemême qui la torture et l'affole, il y aurait plus d'amour et plus de bonheur dans ce triste monde... Mais pardon, j'ai tort de vous parler de mes pauvres souvenirs, quand c'est de vos chagrins présents qu'il s'agit. Laissons cela et revenons à Claude.
Il était tard très tard. La lune coulait toujours sur le lacsonétain en fusion, la nuit se faisait plus fraîche, et toujours la solitaire silhouette d'Éliane demeurait immobile au balcon, où elle était venue s'accouder
après le départ de Bracancourt. Elle avait encore sur la bouche le sourire de particulière cruauté qui s'y était alors dessiné d'un trait sec, et encore dans les yeux la même expression douloureuse et féroce. Elle regardait dans la nuit et semblait écouter en elle quelque chose.
— Est-ce qu'il y a longtemps que tu es là? dit Éliane qui venait d'ouvrir les yeux.
Elle avait un frissonnement sur la peau.
Au pied de sa chaise longue, en une pose bizarre, les genoux remontés au menton et les bras noués autour des genoux, Claude était assise et la regardait.
Il était très grand matin. Par la fenêtre qu'on n'avait pas fermée, la nuit avait, pendant de longues heures, coulé son grand soufQe mouillé. Il faisait humide et glacé. Madame Harnavon avait aux joues et aux lèvres la pâleur verte des nuits sans sommeil, car, sans doute, elle s'était endormie peu d'heures avant,
sur cette chaise longue au pied de laquelle Claude était assise; la regardant pensivement.
Au lieu de répondre à la question qu'Éliane répétait, la jeune femme dit:
— Tu ne t'es donc pas couchée?
— Non, j'ai veillé très tard... Sans doute, je me serai endormie brusquement là. Cela m'arrive souvent.
— Tu as dû avoir très froid?
— Oui, je suis gelée... Je vais prendre un bain et me coucher, cela me remettra.
Elle s'était approchée de la fenêtre et regardait le paysage, largement éclairé. Un léger frisson continuait à remuer son corps sous les étoffes de sa longue robe vague.
— Mais, du reste, dit-elle au bout d'un instant, comment es-tu ici, toi, de si bonne heure?
— J'avais envie de causer avec toi, de te dire des choses...
— Dis-les.
— Non, tu as Tair trop fatigué... et trop méchant.
— On est grognon, tu sais, lorsqu'on a dormi peu et en plein air... mais jamais je ne suis assez cela pour que tu ne me dises pas ce que tu as à me dire.
— Tu as causé longtemps avec mon mari, hier matin?
— Oui.
— De quoi?
— De toi, bien entendu.
— Il t'a dit qu'il m'adore ?
— Oui, il t'aime bien, je crois... C'est une excellente nature, je te l'ai toujours dit, tu n'aurais pas pu trouver un mari mieux fait à la mesure de ton caractère.
— Pauvre garçon!
— Pourquoi : pauvre garçon? Il n'est pas très à plaindre; il te trouve belle, tu es sa femme... Il me paraît que c'est tout un idéal atteint.
— Est-ce que tu crois vraiment qu'il ne m'aime que... comme ça? •
— Naturellement, c'est un homme qui a des nerfs et pas du tout de sentimentalité... Mais tu sais cela mieux que moi, tu me l'as dit au bout d'un mois de mariage.
— Oui... j'ai changé un peu d'avis depuis... Et Bracancourt, comment crois-tu qu'il m'aime?
— Qui peut dire!... A propos de quoi aurais-je des lumières particulières sur les sentiments de Bracancourt?
— Parce qu'il te les a beaucoup racontés.
— C'est vrai.
-> Eh bien?
— Mais pourquoi tiens-tu tant à savoir comment Bracancourt t'aime?
— Pourquoi tiens-tu tant à ne pas me le dire?
— Parce que c'est faire un drôle de métier que
te vanter Tamour d'un monsieur qui n'est pas ton mari.
— Tu aurais donc à le vanter?
— Mon Dieu, oui... C'est pourquoi je te serais reconnaissante de me parler d'autre chose. D'abord, il faut que je sonne pour le bain.
— Sonne pour le bain, si tu veux, et après tu liras ceci et tu me diras ce qu'il faut faire.
Elle tendait au bout de ses doigts une lettre à demi sortie de son enveloppe. Madame Harnavon ne sonna pas D'un geste indifférent elle prit la lettre, la déplia, la lut lentement et la rendit à Claude en étouffant un soupir.
— Eh bien? dit encore madame de Fouchère.
— Eh bien! que veux-tu que je le dise?... Cet imbécile t'adore, il est très malheureux... Mais qu'est-ce que cela fait? Ce n'est pas le premier qui est malheureux par toi, n'est-ce pas, ce ne sera pas le dernier non plus... Et tu n'y peux rien. Tu ne peux pas empêcher le charme qui est en toi d'agir, tant pis pour qui ne sait pas s'en garer. D'ailleurs, tu n'as jamais donné lieu à Bracancourt d'imaginer qu'il t'intéressera à un degré quelconque... donc tu ne lui dois moralement rien.
— Mais si, au contraire... souvent j'ai été horriblement coquette avec lui. L'hiver dernier, bien des fois j'ai senti qu'il croyait que j'avais un peu d'amour pour lui... je ne l'ai pas détrompé. Et puis, tu as dit un mot qui justement touche à un point
qui m'est si douloureux : « Ce n'est pas le premier qui a souffert par toi, ce ne sera pas le dernier. » Ah! non! non, je ne veux plus qu'on souffre par moi, c'est moi, moi seule qui dois souffrir. Je veux consoler, guérir ceux à qui j'ai fait du mal, je veux qu'ils soient heureux...
— Tu as le moyen de rendre Bracancourt très heureux... mais c'est vif.
— Élianel... Mais non, tu plais^^ntes, que je suis bétel
— Naturellement, je plaisante, dit très vite madame Harnavon qui resta un moment à contempler l'expression inquiète s'effaçaut très lentement de la figure de Claude.
— Voyons, reprit-elle, examinons la question sur ce nouvel angle de dévouement et de charité où tu te places. Le pauvre Bracancourt renonce à te poursuivre et à troubler ta vie... C'est du moins ce qu'il déclare. 11 demande seulement à te voir un quart d'heure seule pour pouvoir te dire une dernière fois sa respectueuse tendresse... Il y a: « respectueuse tendresse », j'ai bien lu la lettre... Tout ceci est assez banal comme idée dans son apparence, mais peut-être l'est-ce moins dans la réalité.
— Pourquoi?
— Parce que ce malheureux garçon a passé, hier soir, deux heures à causer avec moi et que c'est après cette conversation qu'il s'est résolu à te laisser enfin tranquille, comprends-tu?
— Oui... tu lui as démontré qu'il n'avait aucune chance de succès.
— Pas du touti Je lui ai démontré que, même s'il en avait, il serait coupable d'introduire un élément de remords ou de regrets dans ton existence.
— C'est cela qui Ta décidé?
— Oui, ma petite chérie... C'est un homme capable de vraie tendresse, voilà tout. Nous nous sommes trompées sur lui, toi et moi, en le jugeant un vulgaire snob; il a du cœur, et pas mal de noblesse dans ce cœur-là. Il est très misérable, mais cela vaut bien mieux ainsi... Vois-tu, je me suis encore trompée autrefois en croyant que tu pouvais trouver de la joie à ce rôle de mangeuse d'âmes pour lequel tu es plastiquement créée. Au contraire, ce serait la pire souffrance pour toi, car tu ne peux pas jouir des sanglots et des angoisses et les respirer comme des parfums. C'est dommage, mais c'est ainsi... Il vaut mieux qu'on t'aime le moins possible et qu'on ne te le dise jamais. Laissons partir Bracancourt, n'y songe plus, j'espère qu'il est trop bien élevé pour faire. . . je ne sais pas quoi, moi. . . une excentricité. . . Ces hommes de fête et de noce sont tellement crétinisés quand ils sont vraiment pris...
— Tu crois qu'il...
— Mais non, je ne crois rien du tout, sinon qu'il ne faut pas faire une figure pareille. Tout cela s'arrangera, va... Et puis, si cela ne s'arrange pas, comme on n'y peut rien...
— Trouves-tu que j'aurais tort de le voir comme il demande?
— Ah! je n'en sais rien du tout!... Écoute, tu es assez grande pour juger ces questions toi-même.
— Éliane! je t'en supplie, conseille-moi... Si tu savais dans quelle misère est mon cœur!... Il me semble, la nuit, quand je ne dors pas, entendre crier contre moi la voix de tous ceux à qui j'ai fait du mal... Je me sens maudite pour cela... et je le suis... Il y a sur moi une justice qui pèse, une justice qui ne permettra pas que jamais la joie d'aimer et d'être aimée me soit donnée. Je suis une paria, hors de la vie, moi... mais je ne veux plus des remords qui sanglotent contre mon oreille, pendant ces nuits si longues. Si je peux faire un peu de bien à ce malheureux, dis-le-moi et comment... je le ferai, je ferai tout.
— Tu es seul juge, répéta froidement madame Harnavon...
— Mais si mon mari sait que je vais donner ce rendez-vous, car c'en est bien un...
— Il ne sera naturellement pas ivre de satisfaction, quoique pourtant... Je ne vois pas pourquoi il objecterait plus à Bracancourt qu'à Las Vuelgas... Au fond, il a beaucoup d'esprit, ton mari, il sait la vie et n'attache d'importance qu'aux choses réellement importantes... Remarque du reste que tu feras probablement beaucoup mieux de ne pas voir Bracancourt...
Claude s'était approchée de la fenêtre. Elle regardait Feau paisible.
— Comme on serait bien là dedans, dit-elle d'une voix songeuse et, avec un geste, désignant le lac :
— Oui, répondit Ëliane.
Et toutes deux se turent.
— Décidément, je ne répondrai pas à sa lettre, dit Claude sortant brusquement de ce silence.
— Tu as raison, il faut penser à soi en ce bas monde et aux conséquences que peuvent avoir dans l'avenir les actions que Ton commet.
— Ce n'est pas par peur de qui que ce soit, protesta madame de Fouchère, le sang aux joues. Je n'ai peur de rien. C'est parce qu'il me semble que c'est mieux d'agir ainsi, à cause démon mari... Tu ne dis rien ?
— Oh! moi, tu sais, je n'ai jamais pu juger les choses conventionnelles, ainsi qu'il est comme il faut de faire. Jamais il n'a été compréhensible pour moi que ce simple fait qu'un monsieur est votre mari puisse vous créer des sentiments de devoir visà-vis de lui. On est marié pour aller dans le monde ensemble, tenir une maison, avoir des enfants, s'aider vers des ambitions, toutes choses dans lesquelles les émotions du cœur n'ont rien à voir. Tu sais bien que je ne trouve pas que tromper son mari soit lui faire un tort quelconque, pourvu que cela se passe convenablement. Donc, tu n'obtiendras pas que je pénètre les subtilités qui te font juger que tu as plus
de ménagements de cœur à garder vis-à-vis de monsieur de Fouchère que vis-à-vis de Bracancourt... Mais n'oublie pas que je suis une personne dénuée de sens moral et que mes opinions sont subversives.
— Alors tu trouves que j'ai un devoir envers Bracancourt ?
— Jamais de la vie I C'est toi qui as inventé toute cette théorie singulière du devoir. Mon opinion à moi, c'est que les femmes qui sont très belles sont créées pour être aimées, et qu'ensuite si les aimer conduit les hommes à la ruine, à la folie... ou au suicide, c'est tant pis pour lesdits hommes, voilà !
— Je verrai Bracancourt... Mais où?
— Ici, si tu veux.
— Cela t'est égal?
— Complètement. Je suis tellement convaincue de l'absurdité larmoyante de cet entretien, et que tu n'as rien à y risquer...
— Alors tu m'approuves?
— Es-tu tout à fait décidée, tout à fait ?
— Oui, absolument.
— Eh bien, alors, je te dirai ma façon de penser. Tu as complètement raison d*agir comme tu fais... Et je t'engage, en outre, à être très douce pour cet aliéné* C'est vraiment bien stupide, bien coupable aussi, que de pousser un homme aux pires extravagances, plutôt que de lui accorder le bout de ses doigts à serrer, ou son front à baiser... Quand comptes-tu le voir?
— Pas avant ce soir... Nous allons être partis toute la journée, tu sais bien, nous allons à Ponte- Capriasca.
— C'est vrai, je l'avais oublié... Eh bien? oui, ce soir, c'est parfait... L'express de Paris part à onze heures et demie, on pourrait le laisser venir à dix.
— Oui, à dix... Adieu, je vais lui écrire un mot et m'habiller.
— Adieu, moi je me repose jusqu'à midi.
— Au fait, tu ne m'as pas dit pourquoi tu avais veillé si tard ?
— Pour rien... pour rêvasser... pour en avoir assez.
— Tu as donc les heures de spleen, toi aussi ! Eliane rit de son rire court et amer.
— Moi aussi, fît-elle en courbant la tête en une affirmation ironique.
A six heures du soir, comme madame Hamavon, revenant de l'excursion faite avec les Fouchère, montait le grand escalier qui menait à sa chambre, elle se heurta presque avec Bracancourt qui descendait en ouragan :
— Vous allez chercher, je pense, un médecin pour quelqu'un qui est au plus mal? dit-elle sèchement.
— Moi? non, pourquoi?... Il y a quelqu'un de malade ? Qui ?
— Personne, personne, calmez-vous. Je vois que
VOUS ne semblez pas attacher de sens à la manière, très spéciale pourtant, dont vous bondissez sur ces marches. Evidemment, c'est une habitude... Vous avez beaucoup d'énergie.
— Ahl oui... vous voulez dire que je descendais un peu vite...
— Oui, c'est précisément cela que je veux dire.
— Je suis très pressé... je vous cherchais.
— Pourquoi êtes-vous pressé ?... Pourquoi me cherchez- vous ?
— J'étais pressé de vous trouver.
— Pour m'annoncer des événements en forme de cataclysme ?
— Pour vous dire que je suis le plus heureux des hommes.
— Vous savez qu'on n'est jamais le plus heureux ni le plus malheureux des hommes. Est-ce qu'il ne suffirait pas de dire que vous êtes content?
— Non, cela ne me suffirait pas.
— Bien, je n'insiste pas... Vous voilà à ma porte, je présume que vous voulez entrer ?
— Oui, si vous permettez.
— Je permets.
Lorsque tous deux furent dans le salon, madame Harvanon ôta son chapeau d'un air très tranquille, tandis que le jeune homme arpentait la pièce à larges enjambées.
— Est-ce que vous voulez être assez bon pour vous asseoir? dit Éliane avec un sourire. Je ne peux
pas supporter entendre les meubles remuer comme ça. Ils sont si mal d'aplomb, tous ces faubourg-Saintr Antoine d'hôtel.
Puis, lorsqu'il fut assis :
— Quel est ce grand bonheur qui vous est arrivé? interrogea-t-elle. Claude divorce et vous épouse? Vous êtes amoureux d'une autre femme?
— Oh ! madame I
— Ce n'est rien de cela? Alors, je ne devine pas.
— Elle a consenti à me recevoir ce soir I
— Ce n'est pas possible !
— Si... Seulement c'est pour que nous nous disions adieu.
— Ah! vous me rassurez... Alors vous partez? c'est très bien.
— Non... Je ne crois pas que je parte. Pourquoi souriez-vous, madame?
— Je n'imaginais pas vous avoir donné le droit de m'interroger.
— C'est que votre sourire était si singulier... Je vous en prie, dites-moi ce qu'il signifie ?
— Savez-vous ce que je cherche vainement, c'est pourquoi vous me faites faire et dire les choses que je suis résolue à ne pas faire et à ne pas dire. J'ai souri parce que, en effet, je suis très sûre que vous ne partirez pas.
— Elle vous a parlé de moi ! Elle vous a avoué qu'elle m'aime!... Madame! vous qui êtes si admirablement bonne, malgré votre air moqueur, ne me
faites pas attendre davantage, dites-moi ce que vous savez... ie Taime tant !
— Écoutez, mon cher monsieur, je n'exerce pas ce genre de métier, faites vos affaires vous-même et laissez-moi tranquille.
— Dites-moi si elle m'aime.
— Je n'en sais rien^ là 1
— Merci, j'ai compris. Je l'ai vue dans vos yeux, la chère réponse!... Madame, vous êtes un ange, et je vous adore.
— Moi aussi?... Quelle élasticité de cœur I
— Ah! pas comme elle.
— Merci. C'est drôle comme les passions violentes rendent impoli... Eh bien ! maintenant, vous allez mettre votre smoking le plus exquis, n'est-ce pas ? Moi, je vais m'habiller pour dîner... Au revoir.
— Un mot encore! madame... Elle me dit dans le petit billet que j'ai reçu après le déjeuner, qu'elle montera dans votre salon à dix heures et que je puis l'y rejoindre pour lui dire adieu... Vous autorisez?
— Certainement. D'ailleurs, tous les endroits sont bons pour se dire adieu, mon salon comme le hall de l'hôtel.
— Oui, en effet... Merci encore, madame, à tout à l'heure.
Les heures se traînèrent pendant cette soirée. Les Fouchère et Éliane dînaient à une petite table séparée dans l'immense salle à manger. Bracancourt, seul à un autre angle de la pièce, gardait une phy-
sionomie qui eût assez bien pu se symboliser par une porte close sur un brasier et de tous les joints de laquelle rutileraient des rayons. Il était, dans toute son allure, mystérieux jusqu'à l'indiscrétion.
Claude, très pensive, très pâle, très mélancolique, regardait au delà des choses avec des yeux qui traversaient les murs, des yeux qui voyaient dans des lointains indéfinis. Jacques était nerveux; il avait causé avec Bracancourt quelques minutes avant le dîner, et il restait crispé de son attitude. Éiiane, ellemême, avait perdu quelque chose de sa belle maîtrise de soi. Elle avait une conversation soubresautante, hachée, convulsive, et dans ses longs yeux une involontaire agitation.
Après le dîner, on s'installa, sur la terrasse dans la délicieuse attente de la nuit.
Il y avait encore peu de voyageurs. Ji'hôtel avait ce calme des trop grands endroits qui semblent ne prendre une âme que par la foule et qui restent mornes, sans communication sympathique avec les passants peu nombreux. Mais cette cataleptique hostilité des murs trop ornés faisait tomber une tranquillité qui détendait les nerfs.
A neuf heures, la nuit presque close étouffait, comme avec de lentes mains silencieuses et gantées de noir, les derniers spasmes du jour agonisant aux ancoches des montagnes. Les bruits semblaient se transposer, devenir mineurs, accordés par quelque volonté mélancolique pour parachever l'harmonie
de mort temporaire qui se dégageait du sommeil venant aux choses.
La conversation était depuis longtemps tombée entre les Fouchère et madame Hamavon, personne ne faisait plus Teffort de la relever. Chacun s'immergeait en ses pensées, ne dérangeant son immobilité que pour écarter le vol vibrant des insectes attirés par la lampe.
En sortant de table, Bracancourt s'était approché. On avait parlé vivement du temps de la journée, de celui qui s'indiquait pour le lendemain. Puis il avait raconté, avec une insistance inutile, qu'il allait faire une grande promenade en barque, qu'il comptait ne rentrer que bien après minuit. Puis on s'était séparé.
Un lointain clocher jeta tout à coup la mélancolie de sa sonnerie affaiblie dans la mélancolie de cette nuit d'été encore veuve du grand sourire nacré de la lune.
— Dix heures I fit Claude, et elle se mit debout.
— Tu vas te coucher? interrogea madame Hamavon qui n'avait pas bougé.
— Non, je vais chez moi pour une vingtaine de minutes et je reviens.... Attendez-moi tous les deux.
Jacques s'était levé. Il se rassit et regarda la mince forme svelte et pure disparaître de son allure rythmique.
— Bonne journée ? fit Éliane lorsqu'il ramena ses yeux vers elle.
— Comme toutes les journées.
— Vraiment?... Il m'avait semblé pourtant que Claude était pour vous d'une tendresse... anormale.
— Oui, par instants. Mais on sent un tel effort dans cette tendresse!
— Un peu, c'est vrai... Je me rappelle avoir fait cette réflexion, je ne sais plus très bien à quel moment, qu'elle se raccrochait à vous avec les élans
actices des mioches qui veulent se faire pardonner d'avoir cassé quelque chose... Mais, pour tout dire,
e crois que nous sommes, vous et moi, des esprits mal tournés.
— Peut-être bien.
— N'en doutez pas... Vous voulez tirer de cette âme d'enfant et de gymnaste des violences d'émotion comme, sachez-le bien, peu d'êtres en peuvent donner... Moi, je souhaite, pour vous, plus encore que vous ne le souhaitez vous-même, l'amour dont vous êtes digne, que vous pouvez comprendre et rendre, une de ces tendresses puissantes et parfaites où il y a tout: la possession du cœur complètement envahi, détaché de tout dans la vie afin de s'incruster pour ainsi dire dans l'autre cœur adoré, la domination de l'esprit asservi et joyeux de l'être, goûtant l'ivresse que cela est de se sentir intelligent pour mieux comprendre l'intelligence dont on veut être maîtrisé, la griserie des nerfs aussi qui complète et satisfait tous les autres appels des facilités
exaspérées, dans un besoin terrible et doux d'être heureux... C'est ainsi que vous savez aimer, n'est-ce pas, c'est ainsi qu'il faut qu'on vous aime?
Jacques la regarda une seconde.
— Je n'aurais jamais cru, madame, que votre ironie cachât un tel pouvoir d'être émue, dit-il lentement.
ElJe baissa les paupières et répondit presque bas :
— Vous me connaissez si peu, si mal surtout 1
— Peu, c'est vrai. Mal? je ne sais... Il y a des moments où il me semble que votre cœur est une route trouée de terribles fondrières où l'on reste... A d'autres moments j'ai senti vibrer en vous des choses inexpliquées qui m'ont fait penser que, peutêtre, vous étiez une grande passionnée méconnue.
— Que sais-je moi-même de ce que je suis!...
Une assez triste femme... En tout cas, votre amie de toute mon âme.
Par-dessus la table qui les séparait, elle tendit sa main. Et comme elle passait sous la lueur de la lampe, un gros rubis, dont l'absence de monture apparente faisait comme une goutte de sang pur sur la pâleur de sa peau, eut un cruel éclair rouge.
Jacques serra la main offerte et la garda un moment dans la sienne.
— Comme vous êtes brûlante! dit-il très affectueusement. Avez-vous la fièvre?
— Je dois l'avoir.
— Vous êtes malade ?
— Peut-être... mais qu'importe!
— Il importe beaucoup à moi, qui suis votre ami comme vous êtes mon amie. Vous souffrez, je sens cela en vous, et, depuis que j'ai souffert moimême je comprends mieux la peine d'autrui. Elle m'atteint davantage... Vous souvenez-vous qu'au commencement de ce printemps vous m aviez presque fait une confidence? Ne voulez-vous pas la compléter aujourd'hui? Où trouverez -vous mieux quelqu'uo qui puisse sympathiser avec vos froissements d'âme?
— Au commencement du printemps? Oui, c'est vrai, je me souviens... C'était le soir où nous avons entendu Claude donner rendez-vous à Las Vuelgas... C'est bizarre I
Une contraction tira la figure de Jacques.
— Qu'est-ce qui est bizarre? fit-il.
— Que le souvenir de cela vous revienne... justement à présent.
— Pourquoi?
— ... Je ne sais pas.
D'un mouvement très naturel, madame Harnavon s'était assise sur le bord de la chaise longue en bambou. Maintenant, elle levait la tête vers la façade de l'hôtel, où de rares fenêtres éclairées faisaient des trous de cuivre rose dans la masse obscure des bâtiments.
— Tiens ! on a allumé chez moi. Quelle drôle d'idée. C'est ma femme de chambre, peut-être...
Mais pourquoi allumer le salon?... Elle doit être occupée à lire mes lettres.
Tranquille, elle s'étendit de nouveau en continuant :
— Comme Claude est longue à revenir !
Puis, très vite, elle reprit : .
— C'est bien lassant, la vie, mon pauvre ami. Mais non, je ne vous ferai pas de confidences... pas maintenant du moins. Il est trop tôt, notre... amitié est trop jeune. Qu'est-ce que vous regardez? Est-ce qu'il y a le feu?
— Il y a quelqu'un dans votre salon.
— Oui, je vous l'ai dit... Ma femme de chambre qui lit mes lettres.
— Non, ce n'est pas votre femme de chambre.
— Ëhbien! c'est celle de l'hôtel... Nous allons avoir de l'orage, je viens de voir un éclair, là bas, tout au fond du lac.
— Peut-être. Du reste, il a fait une température énervante au dernier point... Encore un éclair... C'est pour cela, sans doute, que Claude avait cet état fébrile, dont les manifestations affectueuses vous ont frappé.
— Oh l j'ai sans doute exagéré mon impression. C'est si difficile de voir juste, et, quand on a vu juste, de n'exprimer ni au deçà ni au delà de sa pensée... Décidément, vous êtes intéressé par cette fenêtre.
— Oui... il y a une ombre qui s'y agite extraor-
dinairement. Cette femme de chambre a vraiment le tracassin... Mais... c'est Claude !
Madame Harnavon répondit sans bouger :
— Comment voulez -vous que ce soit Claude ?
— Je vous dis que c'est elle, répéta Jacques. Et, tout à coup :
— Il y a un homme avec elle ! fit-il sourdement. Éliane se dressa avec une subite inquiétude qui
sembla l'envahir toute.
Ils étaient debout Tun contre Tautre, regardant le trou d'or que faisait la fenêtre. On ne voyait plus rien.
— Vous avez des hallucinations ! fit madame Harnavon, baissant la voix comme si elle eût pu parvenir jusqu'à la lumineuse fenêtre.
A peine ces mots dits, la silhouette de Claude marchant nerveusement, s'encadra dans la baie.
— . C'est elle, n'est-ce pas? demanda M. de Fouchère.
— Oui... C'est curieux! que peut-elle faire chez moi ? répondit Éliane d'une voix amusée.
A ce moment, une autre forme s'approcha, et, un rai de lumière la frappant de profil, on reconnut M. de Bracancourt.
Claude apparaissait immobile, Bracancourt lui prenait la main, la baisait. Puis il se mit à genoux, tenant son front dans la jupe de la jeune femme, avec un mouvement pathétique. Puis, encore, il se releva très lentement, lui prit la taille. Elle était
toujours immobile. A des gestes qu'il faisait de temps à autre, on devinait qu'il lui parlait — maintenant elle était contre sa poitrine.
Bracanoourt se pencha vers madame de Fouchère, et leurs deux têtes ne firent plus qu'une seule silhouette...
— Jacques ! où allez-vous ?
C'était Éliane qui avait presque crié cela.
Sans répondre, M. de Fouchère marchait vile à travers la terrasse. Elle le suivit silencieusement et, arrivée en même temps que lui à l'escalier, elle lui posa sur le bras sa main nerveuse, aux ongles pointus, crispée en un tel effort de volonté qu'elle l'arrêta.
— Qu'allez-vous faire? dit-elle impérativement.
— Je n'en sais rien, répondit-il.
Il haletait d'une horrible émotion. Toute sa fine tête de portrait vénitien était envahie d'une poussée de sang qui semblait le masquer de rouge et lui faisait des yeux effrayants de douleur et de rage. Ses bras tremblaient ; ses dents serrées faisaient saillir sa mâchoire et le marquaient d'une expression de férocité.
— Rappelez-vous que vous lui avez donné le droit de tout faire, vous avez promis de tout pardonner! Dominez-vous... De vous-même, vous n'empêcherez rien... Cette pauvre Claude est une demifoUe, irresponsable de presque tout; elle vous demandera pardon et recommencera demain. Com-
bien y a-t-il de temps que vous l'avez trouvée à la porte de Las Vuelgas ? Un mois exactement... Vous voyez que votre effort pour vous attacher cette âme est iuutile. Jamais elle ne vous aimera. Pardonnez, partez, oubliez!... Elle n'est pas digne de vous... Pourtant, vous n'avez pas de droits sur sa vie.
— Soyez tranquille, madame, je ne tuerai personne... ici du moins... Laissez-moi passer, il faut que je passe. Vos raisonnements sont excellents... seulement mal choisis pour l'heure où nous sommes. Restez là, et laissez-moi passer !
Elle ôta sa main du bras de Jacques et, presque en courant, monta derrière lui le grand escalier. En quelques secondes ils atteignirent la porte d'Éliane.
— Vous vous trompez, là c'est ma chambre, souffla-t-elle tout bas.
Il répondit avec un sourire atrocement pénible :
— Je le sais... Mais la porte du salon qui donne sur le corridor doit être fermée en dedans, et celle-ci probablement ne Test pas.
Il ouvrit.
A l'entrée, dans la chambre, la voix de Claude, arrivant de la pièce voisine, convulsive, haute, désespérée, les frappa.
Elle disait :
— Laissez-moi, laissez-moi I... je vous en supplie!...
En la seconde qui suivit, Jacques était sur le seuil. Claude cria son nom. Bracancourt, qui la mainte*
nait à demi renversée dans la chaise longue, se retourna, stupide de peur et d'émotion.
D'un bond où toutes ses souplesses et ses forces de gymnaste se retrouvaient, la jeune femme s'était jetée sur la poitrine de son mari en sanglotant. Il passa son bras autour d'elle d'un geste d'infinie tendresse, et, sans une parole, montra la porte à Bracancourt qui sortit en silence.
Alors Claude, relevant sa tête affolée, aperçut Éliane qui, d'une blancheur cireuse, les lèvres encore amincies, les yeux scintillant d'une manière anormale, se tenait immobile.
La jeune femme se dégagea de l'étreinte de son mari et vint à son amie. Une seconde elles se regardèrent.
Sur la figure de Claude, il y avait une immense douleur, puis une stupeur, de la colère aussi. Elle dit sourdement :
— C'est toi !...
Alors la bouche d'Éliane se tendit en un sourire singulier, — l'un de ces mystérieux et ironiques sourires qui, parfois, sur la bouche des morts, semblent se moquer de la vie.
Il haïssait, il insultait, ce terrible sourire dont l'expression avait une effrayante puissance qui grandissait la frêle élégante, l'éclairait d'une merveilleuse et satanique lueur.
— C'est toi ! recommença Claude d'une voix qui hésitait, toi qui as dit à cet homme que je l'aimais I
306 CRISTAL FÂLÉ
toi qui m'as conseillé ce rendez-vous en me persuadant qu'il serait un simple et définitif adieu ! toi qui as fait croire à cet imbécile que je serais à lui s'il avait un peu d'audace... Ne le nie pas ! Il vient de me le dire... Que t'ai-je donc fait pour que, depuis des années, tout ton effort ait tendu à me pourrir le cœur? Que t'ai-je fait?
Jacques s'approcha, posa sa main sur l'épaule de Claude, et gravement, doucement, il dit :
— Mon enfant, êtes-vous prête à jurer sur... le souvenir de votre mère, que ce que vous venez de dire est la vérité tout entière?.
— Je le jure ! réponditrolle en un élan.
Alors M. de Fouchère regarda madame Hamavon.
Elle soutint ce regard malgré la fureur dont il flambait. Cela dura quelques minutes, puis cette fureur s'éteignit. Les grands yeux d'idole égyptienne avaient vaincu; il y avait en eux une si horrible éloquence que, sous la souffrance de ces yeux damnés, Jacques baissa les siens.
Sans ajouter une parole, il prit la main de sa emme et Temmena comme un enfant lassé.
M. Edouard Harnavon au comte de Fouchèrêj
Padoue.
Cher monsieur,
Vous serez averti le premier du malheur qui vient de me frapper. Telle a été la volonté suprême de madame Harnavon, et je me fais un devoir de l'exécuter strictement. Elle a omis, faute de temps peut-être, de me recommander de vous dire le détail de sa mort; mais je pense que vous et madame de Fouchère serez désireux de savoir comment cet affreux accident est survenu.
Le dernier voyage de madame Harnavon (voyage au cours duquel elle avait eu, m'a-t-elle dit, le plaisir de vous rencontrer au lac Majeur), Tavait beaucoup fatiguée. Elle était extrêmement nerveuse et fébrile, avec de Tagitation dans ses mouvements.
(Je VOUS dis ceci pour que vous compreniez comment a pu se produire la terrible catastrophe.)
Elle était de retour depuis une dizaine de jours environ. C'était hier; nous avions eu quelques amis à déjeuner : le prince de Selms, Robert d'Heurtichamp, le marquis d'Alby-Meignac et d'autres.
Précisément, pendant le déjeuner, on avait parlé de vous. Selms affirmait que vous aviez eu une querelle dans une ville d'eaux, que vous vous étiez battu au pistolet et que vous aviez eu Tépaule gravement atteinte. Ce récit avait beaucoup hnpressionné madame Hamavon qui, justement, depuis son retour, était sans nouvelles de sa chère comtesse, car madame de Fouchère a été la meilleure, la seule amie de madame Harnavon, et je crois pouvoir dire que la comtesse perd beaucoup en la perdant.
Après le déjeuner, pour passer un peu le temps, nous étions allés faire quelques cartons dans un tir que j'ai fait installer au fond de mon jardin. Le marquis est, vous le savez, un des premiers tireurs d'Europe.
Nous avions déjà tiré plusieurs balles. Madame Harnavon s'amusait à charger les pistolets lorsque Selms lui dit: « Prenez garde, madame, on ne manie pas des armes chargées avec autant de fantaisie. » Elle répondit en riant qu'il n'y avait rien à craindre... Une seconde plus tard, le pistolet qu'elle tenait lui est parti dans les mains et elle a reçu la charge en pleine poitrine.
Les médecins et les chirurgiens appelés aussitôt n'ont même rien pu tenter. Elle est morte dans la nuit, en pleine coimaissance, avec ce calme, cette énergie, je dirai même cette distinction, dont elle a donné l'exemple dans toutes les circonstances de sa vie. Quelques moments après Taccident, lorsqu'elle a eu repris connaissance, elle m'a fait signe d'approcher et m'a dit avec des difficultés inouïes, car à chaque parole elle semblait près d'étouffer : « Aussitôt ma mort, prévenez monsieur de Fouchôre... pas sa femme, ça serait une trop grande émotion. » Elle essayait de sourire en disant ces mois, qui sont les derniers qu'elle ait prononcés.
Elle a reçu les sacrements et fait ses adieux par signes, car elle ne pouvait plus parler.
Voilà, cher monsieur, mon triste devoir rempli. Je n'ai pas à ajouter que ma douleur est profonde, je suis sûr d'avance que vous y sympathiserez.
Mettez mon respect au pied de la comtesse et croyez-moi très à vous de tout cœur,
EDOUARD HARNAVON.
P. 'S. — Les médecins m'ont dit que la pauvre femme avait dû beaucoup souffrir.
Le soleil allait se coucher daos les houles larges de la mer. Le ciel brûlait. C'était l'heure où s'excitent plus volontiers les peuples des sols chauds ; Naples criait, chantait, vibrait au bord de son golfe où frisaient des écumes. Sur la Chiaja, les voitures allaient et venaient en une confusion vivante et joyeuse. L'air du soir piquait ; on sentait un peu d'hiver dans cette belle agonie du jour de décembre.
Lentement, M. et madame de Fouchère marchaient le long du quai, Jacques s'appuyant au bras do Claude avec un mouvement tendre et abandonné. De temps à autre, elle s'arrêtait pour donner des
SOUS à quelque enfant vermineux, recuit, audacieux et peu vêtu, qui coupait sa route d'une histoire nasillante et interminable ou bien offrait des violettes.
Silencieux et calmes, ils allaient d'un pas qui s'harmonisait. Des choses étaient changées en eux. Sur la figure de Claude il y avait une gravité que Ton y sentait fixée irréparablement. On subissait en la regardant la certitude qu'elle ne pouvait plus sourire sans quelque violent effort intérieur ; mais ses yeux demeuraient tranquilles. La paix des renoncements définitifs semblait descendue sur elle.
Jacques était pâli, maigri, la face tirée par la souffrance, mais éclairée, vivifiée par un grand rayonnement heureux montant des profondeurs de l'être. Il avait le bras gauche en écharpe et, dans le geste, cette sorte de lenteur qui suit les immobilités prolongées.
Les deux jeunes gens s'étaient arrêtés et regardaient la mer. Le ciel verdissait, les flammes rouges devenaient jaunes, des tons cendrés coulaient, apaisant toute violence dans l'ébullition de l'heure. Un grand navire, sortant du port, gagnait la haute mer; il était tout noir sur la gloire du couchant — tel un fin dessin d'Extrême-Orient, fait d'une main sûre et patiente, avec la pointe aiguë d'un fin pinceau trempé d'encre de Chine.
— Où va-t*il, ce bateau ? dit Claude d'une voix étrange*
Jacques eut uq geste de tête désignant Thorizon.
— Là -bas, dit-il, de l'autre côté de la terre, peutêtre.
Claude ne répondit pas ; elle restait sans bouger, suivant des yeux le grand navire en marche vers le soleil couchant, et, comme la lumière radieuse Taveuglait sans doute, des larmes coulèrent sur ses joues.
Elle reprit sa marche.
— Cela me fait un peu de peine de quitter Naples, et à vous ? demanda Jacques un instant plus tard.
— C'est un bel endroit... Mais vous sentez bien, n'est-ce pas? combien il serait égoïste de laisser plus longtemps mon pauvre père seul et souffrant. Songez qu'il y a sept mois pleins que nous sommes en route, et qu'il ne m'a pas vue pendant tout ce temps, lui pour qui je suis l'unique raison de vivre.
Elle soupira.
' — Je présume que vous ne vous imaginez pas qu'il y a l'ombre d'une plainte dans le regret que je viens de formuler, dit vivement Jacques. Mais c'est ici l'endroit où j'ai, pour la première fois, compris ce que pouvait signifier « être heureux ».
Claude se tourna vers son mari avec une expression de douloureuse joie sur la figure.
— Vraiment? dit-elle. Vous avez été heureux
ici? très heureux?... autant que vous pouvez Têtre? et par moi?... Redites cela encore, je vous en prie.
— Oui, chère, j*ai été heureux... Je le serai absolument, et sans plus d'arrière-pensées, le jour où je vous aurai vue reprendre un peu de votre chèrj folie d'autrefois.
— Vous ne verrez pas cela, dit-elle lentement. Je suis guérie de cette folie dont vous parlez. Il ne faut pas la regretter, c'était Tépoque où j'étais méchante, où je faisais du mal à: tout le monde... C'est fini, fini I 11 faut que vous soyez heureux sans ce . regret-là... Et puis, de temps en temps aussi, il faut me dire que j'ai vraiment fait quelque chose pour votre bonheur.
Il serra contre lui le bras où il s'appuyait.
— Chère adorée ! dit-il très bas.
Puis ils allèrent, sans plus parler, jusqu'à l'hôtel.
Quand ils furent dans leur appartement, où des malles ouvertes, des caisses à demi faites, un fouillis de choses en désordre, armonçaient le départ voisin, Claude, se tournant vers son mari, lui dit :
— J'ai des lettres à écrire... Et vous, que faitesvous?
— Je vais aller m'occuper du sleeping-car. Vous n'avez besoin de rien ?
— Merci, j'ai tout ce qu'il me faut.
— A tout à l'heure, alors.
— A tout à rheure.
Jacques prit la main de sa femme et la baisa. Elle se rapprocha et lui tendit son visage afiectueusèment. Alors il se mit à l'embrasser à petits baisers rapides et pressés qui coururent sur toute sa tête, s'arrêtèrent à sa nuque, sur la ligne étroite de peau qui apparaissait entre son col droit et son menton, dans ses cheveux clairs comme de l'or chauffé à blanc. Elle recevait ces baisers les paupières closes, avec toujours son expression de sérénité très grave.
Enfin Jacques la laissa aller. Un moment il la ^ regarda avec une oscillante impression de trouble dans les yeux. Puis, comme on se résout brusquement, il sortit en jetant un « au revoir » un peu facticement joyeux.
Lorsqu'il fut sorti, elle s'assit à une table et se mit à écrire.
Claude de Fouckère à MauHceMarfi à Port-au-Prince
Haïti.
Je sais enfin où vous êtes ! mon ami. Je le sais depuis trois mois et pourtant je ne vous ai pas écrit... J'ai voulu attendre d'avoir à vous dire que, appuyée sur votre souvenir, j!ai vaincu enfin Têtre mauvais qui était en moi, que mon sacrifice de toute la vie est fait, que je suis entrée dans la route qui mène, vous me Tavez promis, vers la paix.
Cela est ainsi. J'ai pensé à vous à toutes les heures, vous avez été le mobile de toutes mes actions — mauvaises souvent. Mon cher, si cher ami, j'ai tant souffert!
Tout ce qui pèse sur moi de fautes et de crimes
m'a semblé par moments bien léger à porter auprès de la torture écrasante de mon amour pour vous. Je puis vous en parler cette fois encore, cette seule fois. Et pour toujours je fermerai mon cœur sur cette inguérissable et chère plaie.
Quand vous avez été parti, quand j'ai compris que rien ne viendrait plus de vous, que c'était fini, j'ai eu comme un durcissement du cœur; j'ai éprouvé alors des angoisses physiques que rien ne peut exprimer à qui ne les a pas vécues... Oh ! ami! ces réveils au milieu de la nuit avec toute la peau qui brûle et la conscience étouffante d'un désastre survenu, dont le souvenir pendant quelques moments échappe, puis rentre en nous brutalement, comme un coup de couteau si aigu, si déchirant, qu'à peine peut-on s'empêcher de crier... Et ce rayonnement de douleur qui se fait dans la poitrine et où l'on sent matériellement le malheur pénétrer toutes fibres et couler comme un poison liquide jusqu'au bout des doigts, jusqu'au front, dans tout l'être!...
Avez-vous senti, les mortelles heures vous envelopper de désespoir, vous aussi?... Mais oui, je le sais, je Tai senti si souvent moi-même!... Je comprends maintenant combien vous m'avez aiihée. A certains moments, l'émotion de cette idée est tellement forte que j'en défaille de joie.
A travers la distance, je vous ai près de moi, vos bras autour de mes épaules, vos regards dans
les miens, je sens battre votre cœur... comme dans ce coupé où nous nous sommes compris enfin pleinement en cet autre soir de décembre — il y a un an, aujourd'hui.
Que faites- vous à cette heure? Songez-vous à la pauvre fille qui vous avait pris tout votre cœur, à la grande fille mal élevée qui envahissait votre pensée malgré vous... Vous souvenez-vous m'avoir dit un jour : « Je ne veux pas vous subir. r> Vous m'avez subie pourtant. Laissez-moi être vaniteuse de cela un peu, c'est ma seule joie sur cette terre de douleur...
Oui, que faites-vous? A quel point précis du monde êtes-vous? En ce moment vous ne pouvez pas ne pas songer à moi, ne pas vivre de moi comme je vis en vous. C'est à nous, à nous deux seuls, cet anniversaire qui amis mon cœur en deuil pour toujours... le vôtre aussi peut-être... C'est étrange qu'il me soit aujourd'hui impossible de vous sentir près de moi comme toujours quand je vous appelle.
Oh! ami si cher, venez près de votre éternelle solitaire, de votre éternelle abandonnée. Soutenez mon cœur qui fléchit *en cette heure d'effroi et de misère. Pourquoi vous refusez-vous?... On dirait que de nouveau vous venez de partir... C'est que vous ne m'aimez plus peut-être... Oh! cela, est-ce possible? Peut-on adorer comme je' vous adore et être oubliée, rejetée?... Non, cela ne peut pas être; il
ne faut pas que cela soit. Dieu qui a vu le martyre de ma vie ne le permettra pas. Maurice, Maurice, quoi qu'il arrive, vous m'aimerez comme je vous aimerai, moi : jusqu'à la mort!
Pardon, de toutes ces folies. Il y a des moments où je m'échappe à moi-même et où je délire. C'est, je crois, après les trop longues tensions de ma volonté pour accomplir la tâche que je me suis àonnée.
J'ai à vous dire en quelques mots mes fautes et mes courages. Lorsque j'ai été sûre que vous me rejetiez de votre vie, au lieu de comprendre que vous obéissiez à un sentiment de haut sacrifice digne de vous, maître, qui m'avez appris les joies de la douleur, mon désespoir, ma rage aussi, ont été si forts que je n'ai plus rêvé que ceci : vous chasser de mon cœur en salissant ce cœur.
Alors j'ai attiré à moi tous ceux qui voulaient venir, rêvant de me jeter quelque jour au bras du premier venu qui passerait à portée de mon caprice. Il n'est pas né, ce caprice... La femme qui est à vous de toute Tâme ne pouvait se souiller... que par expiation; c'est ce que je fais. Au milieu de toutes ces choses, la pensée de Diego de Las Vuelgas s'imposait. Vous savez qu'il m'a fait croire un moment qu'en me dévouant à lui j'effacerais le crime d'avoir fait mourir le pauvre enfant là-bas, il y a tant d'années déjà... dix ans! dix grandes années passées sans amener de calme... Ne faut-il pas désespérer de l'oubli?
J'ai été sauvé de Las Vuelgas par lui-même. Il a compris ce qui se passait en moi et m'a refusée à moi-même qui venais m'offrir. Puis encore j'ai découvert que mon mari m*aimait, non pas en objet de luxe et de plaisir, ainsi que je l'avais cru, mais... comme j'aurais rêvé être aimée de vous, mon ami.
Alors, il m'a paru que le chemin s'éclairait, la vie m'a semblé me redevenir possible. Il fallait que celui-là au moins fût heureux, puisqu'il s'indiquait tellement digne de l'être . Je me suis vouée à cette tâche. Un moment j'ai failli en être arrachée parÉliane Harnavon... Comment ai-je pu aimer cette femme? elle vous haïssait... Laissons-la, d'ailleurs, pauvre créature, elle est morte... les morts sont absous.
Voilà toute ma vie, mon ami. Telle désormais elle sera. Votre pensée est en moi comme le sang dans mes veines, l'air dans ma poitrine. A cattse de vous y je serai une femme dévouée et misérable... à quel point misérable!... jusqu'à la fin.
Un jour peut-être vous reviendrez, quand je ne serai plus jeune, quand la douleur de vivre aura usé tout ce qui reste en moi de frémissant et de révolté. Vous me trouverez apaisée par l'âge et la résignation, et c'est de vous que j'attends l'arrêt qui m'affirmera que j'ai expié la mort du pauvre enfant, vécu ainsi que vous trouvez qu'il est bien de vivre et... surtout, oh! surtout, un peu racheté le bonheur de celle que vous avez aimée avant moi :
la pauvre misérable qui vous avait perdu... la si heureuse aussi, puisque vous l'avez aimée 1
Il est encore quelque chose que je voudrais vous dire. J*ai hésité jusqu'ici, car vous dire cela me dé* chirc, et aussi cela m'enivre... Je vais être mère... Ahl le cœur de cet enfant que je crois sentir battre en moi, c'est votre cœur à vous, je le sens... Qu'importent les réalités, et ce qui peut s'expliquer, et ce qui ne peut se comprendre!... Mon enfant, ma chair et mon sang, c'est quelque chose qui est à vous, qui est vous, comme tout mon être martyrisé qui vous adore.