‹ Cristal fêléChapitre 4 sur 4 · PRIEZ POUR LUI · texte numérisé non relu

PRIEZ POUR LUI

C'était tout.

Elle lisait et relisait. Elle regardait le tableau, puis lisait encore...

On frappa à la porte. Claude ne répondit pas. Au bout d'un instant, son père entra.

— Ah! fit-il, tu as vu?... Je voulais te prévenir, t'éviter une secousse... Tu laimais bien... Pauvre garçon! On a trouvé dans ses dernières volontés Tordre de Rapporter ce tableau...

— Oui, je lui avais demandé... un jour... il y a longtemps déjà.

Elle parlait d'une voix froide,— une voix qui paraissait n'être plus à elle. Tout à coup, elle détourna les yeux du tableau qu'elle fixait, et, regardant son père, elle eut un petit rire, un léger rire d'enfant heureux.

— C'est une bien jolie plaisanterie! mais j'en ai assez... Comment avez- vous pu imaginer un moment, toi et lui, que j'allais croire cela?... Mort! lui?... Allons donc !

Le joli rire frais sonna plus haut et M. Bertheuille blanc dune peur inconnue, resta silencieux, regardant sa fille qui faisait tourner entre ses doigts le papier sinistre avec cette joie du geste inconscient qu'ont souvent les êtres très jeunes.

Brusquement son mouvement s'arrcla et ses yeux s'agrandirent, les paupières comme tiraillées en tous sens par des fibres affolées. Puis ses lèvres cessèrent de se marquer en couleur dans la lividité de son visage, et, comme si un pinceau les y eût

simultanément posés en une touche large et franche, deux sillons noirs se creusèrent sous ses yeux et sa face eut Taspect terrifiant que prennent celle des êtres frappés en pleine santé par quelque mal féroce et puissant, et dans lesquels la vie lutte furieuse et soubresaute sous la froide et forte étreinte du mystérieux assassin.

Claude serra la main de son père dans Tune des siennes, d'une crispation si forte que leurs os à tous deux craquèrent; et, la voix rauque, comme si elle eût parlé à travers un flot de sang bouillonnant dans sa gorge :

— Ce n'est pas vrai! fit-elle. Dis! père?... pas possible? il n'est pas mort ?

Sans répondre, M. Bertheuille la prit dans ses bras et l'assit sur ses genoux, embrassant doucement son front tout froid.

Elle dit encore, d'une voix plus haute, fausse et cassée, d'une horrible voix où le désaccordement intérieur sonnait comme en une cloche :

— Mais réponds donc! réponds!... est-il mort? Il la serra davantage en ses bras, disant tout

contre son oreille:

— Oui.

Elle se dégaejea violente et forte :

— Laisse-moi, dit-elle, je veux être seule! seule! seule!... toute seule!

Il obéit, dompté sans doute par cette chose qui émanait d'elle comme une épouvante.

Jacques était à la porte, sur le point de frapper.

— Laissez-la un peu tranquille, dit M. Bertheuille en lui prenant le bras. Elle vient d'apprendre la mort de Marfi. C'était un très vieil ami, vous savez. Elle Taimait beaucoup. Elle a besoin de calme pour se remettre.

— Marfi?... Marfi est mort?

— Oui... Comme cela vous trouble, mon ami...

Vous étiez peu liés, cependant.

— Très peu... Vous avez raison, cela me trouble horriblement, sans que je comprenne pourquoi. Les nerfs, sans doute... Au moment où vous m'avez dit cela, il m'a semblé que vous m'annonciez le malheur de toute ma vie; cela m'a fait tout à coup une poitrine trop étroite, un rapprochement des côtes. Vous connaissez ça... C'est stupide. Est ce qu'elle pleure beaucoup ?

— Sans doute... Maintenant du moins, je l'espère.

— C'est que ce n'est pas excellent pour elle de pleurer. Elle en a si peu l'habitude!

— En êtes-vous sûr?

— Non, pas du tout. La vie, vous savez, m'a appris à n'être sûr de rien... Enfin, si vous croyez que je ne puis que l'énerver davantage, je suivrai votre conseil, je ne vais pas entrer chez elle.

Etendue à terre dans sa chambre, comme au temps où madame Harnavon venait distiller son délicat venin en sa pensée, Claude gisait. Elle avait renvoyé sa femme de chambre. Elle était seule et, dans les

coussins où se cachait sa tête, elle étouffait le cri ininterrompu qui sortait de sa bouche — cri d'affre suprême, cri de bête blessée à mort et courant devant elle en emportant dans sa blessure un morceau de fer empoisonné. Et au travers des coussins épais, ce cri aigu sortait, transposé, étouffé, en plaintes mornes, en gémissements sourds, lointains, épuisés.

Lorsque, une demi-heure plus tard, elle entra dans la salle à manger, les deux hommes vécurent quelques secondes d'un malaise presque intolérable. Il semblait qu'avec elle était entré un fantôme, invisible encore, mais qui marchait tout contre son épaule et jetait sur elle un effrayant et mal compréhensible reflet. Elle s'assit en silence, elle mangea et but avec des gestes lents et des yeux fixes. Quand on lui parlait, une très légère trémulation courait en elle, comme si sa pensée fût rentrée en son corps avec une secousse. Elle répondait tranquillement, doucement, d'une voix blanche, inintelligente, qui n'était pas la voix des phrases qu'elle disait.

Elle n'avait pas pleuré. Ses yeux scintillaient excessivement, comme ces magnifiques yeux puissants que la fièvre allume dans les visages.

Le dîner enfin terminé, on alla dans la bibliothèque de M. Bôrtheuille. Claude servit le café, toujours calme de ce calme bizarre. Puis elle s'accouda au marbre de la cheminée, dans la jolie pose souple et songeuse de la Polymnie. Les deux homme» se taisaient, très pensifs tous les deux.

Brusquement, Claude se retourna, le souffle accourci, une flamme rose et forte montée à son visage où scintillaient de plus en plus ses yeux en fusion :

— J*ai quelque chose à vous dire, commençât-elle.

Les mots qu'elle jetait avec un effort terrible pour chacun, se coupaient à la brièveté de son souflle.

— J'ai quelque chose à vous dire, ajouta-t-elle. A vous d'abord, Jacques... et puis à toi... père. Je veux savoir...

Elle n'en dit pas plus ; ses mains s'étendirent, cherchant à s'accrocher, ses jarrets plièrent. Jacques la reçut dans ses bras, évanouie.

Une heure plus lard, le médecin qui sortait de la chambre où Claude venait de reprendre connaissance, disait à Jacques avec un sourir cordial :

— Ne vous tourmentez pas, monsieur, très au contraire, cette syncope n'a rien d'alarmant. Madame de Fouchère était fatiguée de la route probablement, elle est tellement impressionnable. Et puis, dans son état... mais vous semblcz ne pas me comprendre... vous n'ignorez pas, je suppose, que madame de Fouchère est dans une situation intéressante?... Ohl c'est encore très récent, cela ne doit pas se voir... Tout va bien, absolument bien... Bonsoir, je reviendrai demain, mais ce sera plutôt par acquit de conscience.

AXVl

Quelques mois en passant avaient achevé la fêlure de cette fragile et brillante matière qui était l'âme de Claude. Le mystère de désagrégation qui s'accomplissait en elle demeurait incompris des deux tendresses pourtant si vives qui, près d'elle, émanaient leur chaleur douce.

Le changement terrible qui lui faisait cette tête de madone poignardée, ce regard de douleur tragique qui la plongeait en des silences imbrisables, l'anéantissait en des immobilités de cadavre, c'était un effet de la grossesse, assurait-on ; rien, d'ailleurs, ne semblait s'annoncer inquiétant. Elle ne se plaignait d'aucune souffrance, n'était atteinte

d'aucune de ces misères qui humilient les femmes au cours de la maladie sacrée de la maternité.

— Tout va bien, répétait le médecin.

Tout, excepté les étranges insomnies, les états somnambuliques où la jeune femme passait les nuits.

Son mari, averti par les gardes effrayées, avait voulu veiller lui-même auprès d'elle, alors qu'elle s'anéantissait dans son premier sommeil, profond comme une morte. Pendant quelques heures, elle demeurait ainsi, tellement immobile, le souffle si indiscernable, que, par instants, Jacques s'approchait, se penchait sur elle, pris de l'anxiété subite et terrible qu'elle fût morte ; il cherchait à percevoir sa frôle respiration, la touchait légèrement, s'assurait qu'elle était tiède de la bonne tiédeur de la vie.

Puis il retournait sur son fauteuil. 11 attendait.

Les crises étaient annoncées par un tremblement nerveux, d'abord 1res léger, et qui, peu à peu, augmentait jusqu'à secouer et faire craquer le lit. Enfin le calme venait et elle commençait à parler pendant des quarts d'heure. Alors elle répétait un nom, toujours le môme :

— Pierre !

C'était d'abord la douce imploration d'une pitié qu'elle semblait espérer. Sa voie rajeunie, devenue humble, tendre et délicatement sonore, comme une voix de fillette, mettait des caresses ingénues dans le nom si tendrement dit :

— Pierre 1

«Pardonne!)) disait Taccent triste et tendre. Mais les lèvres n'articulaient rien d'autre :

— Pierre!

Puis, peu à peu, comme si elle se fût senti refuser ce qu'elle implorait, la répétition se faisait plus fréquente, plus anxieuse, elle voulait convaincre, détourner d'elle la menace qu'elle pressentait :

— Pierre! Pierre!

Cette fois l'accent disait, poignant : c Aie pitié ! » La voix montait plus rude, plus haute, une voix contenue encore pourtant comme par la crainte d'être entendue au loin :

— Pierre ! Pierre !

Après, c'était un arrêt brusque. Elle semblait attendre quelque chose. Puis elle s'arrachait de son lit, toute blanche dans les flots un peu dorés des dentelles.

Et elle jetait un cri, le grand cri de la peur qui, enfin, a compris ce que menace le cri terrible de la raison qui cède :

— Pierre !

La voix vrillait les oreilles de son acuité insoutenable. C'était la peur suppliante. Claude tombait à genoux, se traînant autour de la chambre avec des gestes accrochés dans le vide à quelqu'un d'invisible et qui voulait s'arracher d'elle, par instants rejetée en arrière comme si elle eût été repoussée violemment. Et le cri s'élevait plus fort, plus haletant, pareil à un hurlement qui s'entendait jusque

dans l'escalier. Et, enfin, elle courait à la fenêtre, ôtreignant le vide avec des crispations furieuses de tout son corps; la face moite d'angoisse, les yeux ouverts et ne voyant pas, toute retournée qu'elle était en dedans, vers sa vision intérieure, son horrlfique vision. Et le cri éperdu montait toujours :

— Pierre !

Cela durait jusqu'au moment oii on l'arrachait de la fenêtre, de l'air nocturne aux froideurs mortelles, pour la remettre dans son lit. Alors ses yeux se fermaient. Et pendant deux heures c'était le délire incohérent, une suite de mots qui ne semblaient tenir ensemble par aucun lien discernable, et où revenait sans cesse la môme hantise d épouvante :

— Pierre !

Pendant des nuits après des nuits, ces mêmes scènes se renouvelèrent. M. de Fouchère n'avait pas dit ces détails à son beau-père. Chaque soir seulement, au moment précis où, malgré les calmants, la crise reprenait, il venait remplacer la garde, et, pendant quatre heures, il restait là, veillant sur ce délire désespéré. Ensuite elle s'endormait de nouveau d'un sommeil profond, et Jacques retournait dans son appartement, le cœur lourd, étouffant sous la peur du lendemain.

Puis les crises se modifièrent. Les paroles qu'elle disait se firent plus distinctes; il devint compréhensible qu'elle voulait, au cours des accès, empêcher quelqu'un d'arracher quelque chose qu'elle tenait

dans ses bras et que la lutte terrible contre le vide tendait à reconquérir cette si. précieuse chose qu'on lui avait enlevée.

Une nuit, elle cria :

— C'est son cœur, son pauvre cœur... regarde-le saigner... rends-le-moi! je t'en supplie !

La phrase se rompit dans ce mot :

— Pardon !

Et elle jeta spasmodiquement cet appel et le répéta pendant une heure entière, éperdue, hoquetante, brève.

Quand la crise était calmée, pendant le délire doux qui suivait sa remise au lit, Claude parlait de sa mère incessamment, — elle la voyait sans doute, — et lui adressait de longues phrases dénuées de sens précis où parfois revenaient des souvenirs du Brésil, des allusions h des endroits inconnus de Jacques. En ces moments, sa voix avait une pitié merveilleuse, des attendrissements qui, parfois, la rompaient en un sanglot. Elle consolait avec des accents de navrante tendresse, et il semblait que ce fût elle qu'elle plaignît en plaignant la morte à qui elle s'adressait. Souvent des larmes arrêtaient sa parole, et elle pieu rait en silence.

— Nervosisme extrême, disaient les médecins.

Sans doute madame de Fouchère a eu des émotions violentes au commencement de sa grossesse. Avec beaucoup de calme, tout cela s'apaisera... Il faut lui éviter toute contrariélé...

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Autour d'elle, c'était une entente parfaite pour que rien ne fît obstacle ; aucune de ses paroles et de ses volontés ne se discutait. Pas de questions agaçantes sur ses projets ou sur ce qu'elle avait fait. Le respect absolu des silences mornes où elle s'enlisait, les yeux fixes, la figure cireuse, attentive à quelque voix intérieure.

Chaque jour, à deux heures, elle sortait en voiture; à cinq, elle rentrait. Où elle allait? Les domestiques le savaient, mais ni M. Berlheuille ni Jacques de Fouchère. Ce qui était visible, c'est qu'elle revenait en un épuisement profond, anéantie par quelque formidable dépense de fluide nerveux. — Où allaitelle?

Tout au bout de Paris, tout en haut de la colline mélancolique, au Père-Lachaise.

Elle avait obtenu la permission d'entrer en voiture dans le cimetière ; le jour de sa première sortie, une syncope l'avait arrêtée plus d'une heure avant d'arriver à la place qu'elle cherchait.

Lentement, en un piétinement impatient des chevaux, la voiture gravissait les allées larges, le long des tombes, claires, neuves, détachées du sol par leur propreté de couleur, ou éteintes sous les frôlements des années, de manière à sembler s'unir, harmonieuses et humbles, avec la terre qui les portait. Parfois une des roues du coupé passait avec un soulèvement subit sur le bourrelet moisi d'une vieille couronne d'immortelles débordant d'un tas d'or-

dures funèbres. Et c'était alors pour elle comme si elle eût roulé sur un peu des pauvres chairs en destruction qu'elle devinait sous elle, humbles et lamentables.

Le grand ciel gris d'hiver étendait son froid et sa morne apathie au-dessus d'elle; les grands arbres frottaient leurs branches éplorées avec un bruit sinistre dans le vent qui rôdait autour des tombes, poussant de grands soupirs désespérés. Et c'était plus lamentable encore les jours où un peu de soleil venait dorer la misère des coins solitaires, pénétrant comme à regret dans certaines petites ruelles bordées de chapelles très anciennes, abandonnées, en face les unes des autres, vêtues de mousses vertes et semblant se regarder avec des tristesses de veuves pauvres. Ou bien encore c'était la mélancolie suprême de la lueur vive sur le pétillement de quelques immortelles demeurées fraîches dans la pourritures des guirlandes, et qui navraient l'œil de leur brusque gaieté.

Tout en haut de la colline, la voiture tournait, Claude descendait, et lente, grave, les bras chargés de fleurs écloses dans les serres brûlantes, elle s'en allait au milieu du froid de l'air. De détour en détour, elle arrivait à une tombe très simple dont la dalle, entourée d'une marche large, portait seulement : « Maurice Marfi. ï>

Rien d'autre. II était seul là, dans celte place qu'il avait choisie, préparée depuis bien des années. L'ins-

3iO CRISTAL FÊLÉ

cription môme était déjà ancienne. H semblait que depuis très longtemps il dormît là son sommeil de paix, cet homme dont la mystérieuse vie psychique semblait avoir comporté tant de luttes violentes.

Sur la dalle, sur ce nom gravé en noir, Claude répandait ses fleurs après avoir ôté celles de la veille, tuées en très peu d'heures par le froid. Sous cette jonchée de tons vifs et clairs disparaissait une partie de la tombe. Alors la jeune femme s'affaissait sur la marche et demeurait immobile, remuant par instants les lèvres comme si elle eût parlé, le regard lointain fixe des somnambules en contact avec une vision. Et pendant très longtemps sa figure restait calme.

Puis une agitation passait sur elle, elle semblait se réveiller d'une hypnose, ses lèvres ne remuaient plus. Elle regardait sur la dalle large les fleurs déjà mordues par le froid et dont les pétales se roulaient en une souff'rance visible. De plus en plus son regard se troublait, sa respiration s'accourcissait, le sang montait en flots brusques à sa face.

Puis elle redevenait de sa pâleur de cire et brusquement elle s'abattait sur la pierre, l'étreignait de ses bras, couvulsive, folle, étouffant sur la dalle le cri d'appel qui sortait de sa bouche. Parfois elle s'évanouissait à demi.

Puis elle se ranimait, se dressait péniblement et s'en allait avec lenteur, se retournant à chaque pas, emportant sur son visage désespéré l'inquiétant mouvement des raisons qui oscillent.

Ud soir, au milieu du dîner, elle sortit du silence qui durait depuis une demi-heure pour dire :

— Jacques, est-ce que vous croyez en Dieu ?

— Mais, chère amie, répondit M. de Fouchère, je crois... oui... Je crois que j'y crois... Quoique, à vrai dire, j aie le très grand tort de ne pas assez m'inquiéter de lui.

— Alors, vous acceptez tout ce que la religion affirme?

— Je vous dirai, en principe, que j'estime que Tesprit humain a fortement besoin de lisières et que Ton ne saurait trop le contenir; donc j'approuve la religion même dans ce qu'elle peut sembler avoir outré... quand ce ne serait d'abord qu'à cause de ceci, qu'il faut à l'homme le mieux trempé, le mieux préparé, une énergie exceptionnelle pour mener une vie aussi bonne que celle d'un prélre ordinaire.

— Oui... mais, par exemple, croyez-vous à la loi..: si dure, de la faute des parents qui retombe sur les enfants?

— Oh! oui, tout à fait... et je trouve que c'est une belle loi de justice. On prend la vie de ses parents, c'est-à-dire tout. On doit hériter les conséquences de leurs douleurs, de leurs joies, de leurs vertus et de leurs vices, en même temps que leur sang et leurs muscles. Il ne saurait f tre question de choisir entre ce qui convient et ce qui ne convient pas... N'est-ce votre avis aussi?

Elle hocha la tête lentement, gravement.

— C'est mon avis, dit-elle d'une voix nette. Il faut quelqu'un pour payer les crimes et les fautes.

Elle s'arrêta, les yeux perdus. M. Bertheuille, mortellement pâle, la regardait fixement.

— 11 faut quelqu'un, répéta-t-elle, c'est justice... Des larmes coulaient sur ces joues sans qu'elle les

sentît.

Son absorption était telle que ce ne fut qu'au bruit de la porte se refermant sur M. Bertheuille qui venait de sortir de la salle à manger, qu'elle abaissa ses yeux errants, regarda la place devant elle et dit d'une voix étrange et si douloureuse:

— Pauvre père 1

C'était en juin, par un été brûlant coupé d'orages brusques qui arrivaient vite et s'effaçaient de même.

M. Bertheuille et son gendre venaient de rentrer du jardin, où il avaient passé une heure ensemble à causer et fumer. Le roulement des voitures allant au Bois faisait comme la pédale assourdie d'un orchestre très lointain.

Le ciel devenu d'un noir d'encre se coupa d'un éclair violent qui sembla parti au-dessus de leur tête.

— Voilà l'orage, dit M. Bertheuille.

— Il est là depuis longtemps, répondit Jacques, est-ce que vous ne l'entendiez pas?

— Non... le bruit des voitures, sans doute...

— Quelle heure est-il doncî fit Jacques tout à coup après un silence.

— Six heures et un quart.

— Comme Claude rentre tard ce soir!... Elle commence à me tourmenter... Du reste les médecins disent que de longues courses en voiture en ce moment ne peuvent que lui être mauvaises... Mais comment faire?

— Oui, comment faire? puisqu'il faut encore moins la contrarier... Comment s'est passée la nuit dernière?

— Toujours de même... Il me semble que son excitation augmente au lieu de diminuer... elle a parlé beaucoup.

— Que dit-elle ?...

— Elle demande pardon, incessamment... Je crains que toutes les malheureuses histoires qui ont précédé la mort de... madame Harnavon, ne lui aient laissé un souvenir douloureux et très exagéré... Ah! ce que je ferais pour lui rendre un peu de calme ! pour ne pas sentir en elle cette incessante angoisse, cette peur, cette douleur aussi!... Pauvre chère enfant, il y avait peut-être quelque part un homme dont la tendresse aurait pu faire sa vie heureuse... Que ne suis-je cet homme-là 1

— Attendez qu'elle soit mère, vous verrez quelle modification complète cela amènera dans ses impressions, combien ses souvenirs seront rejetés à des plans éloignés... L'enfant, voyez-vous, c'est la vie dans l'avenir.

— Pour certaines femmes, peut-être... iMais rappelez-vous quel êlre de fantaisie, d'indépendance, de liberté folle, d'ardeur et de chimère, elle était... il y a deux ans.

M. Bertheuille soupira.

— Quoi qu'elle ait été, elle est aujourd'hui un être vaincu par l'effort de la vie. Rien ne reste plus de ce que vous avez imaginé voir en elle autrefois.

— Imaginé voir en elle? Je me suis donc trompé 1

— Peut-être... Mais à quoi bon parler de ce qui a été. C'est à ce qui sera qu'il faut penser. Votre vie, à tous les deux, a traverse une crise terrible. Il faut effacer, pardonner... oublier... Oublier surtout!... si vous pouvez. Vous êtes très jeunes tous deux... Vous l'aimez tellement, et, pauvre chère petite, quelque inconséquente qu'elle ait semblé être, elle est si digne de tendresse et de pitié!...

— De pitié?... Je ne vous interroge pas, non... ne dites rien que ce qu'il vous convient de dire. Pourtant, je voudrais bien comprendre pourquoi elle mérite tant cette pitié que vous dites... et que je sens en moi pour elle, si violente et si triste en même temps, que, parfois, je suis prêt à en pleurer... C'est étrange.

— Tout est étrange dans l'âme humaine... Combien il faut avoir sondé les êtres pour oser les juger ! Si l'on pouvait savoir ce qui saigne dans les replis profonds de tant de cœurs!...

— Mais vous savez bien, n'est-ce pas ? dit vive-

ment. Jacques, qu'aucune amertume ne reste en moi au sujet des scènes passées dont nous avons parlé tout à l'heure. D'aimer Claude, cela m'a refait l'âme. Il y a, je vous le jure, quelque chose d'aussi noble, d'aussi grand, d'aussi saint dans mon adoration d'elle que dans la vôtre.

Avec un sourire triste, il ajouta :

— Ce sera la perfection le jour où je me serais résigné à vivre de sa simple amitié. Mais nous n'en sommes pas encore là, tout à fait... Qu'est-ce que c'est que cet individu qui entre dans le jardin?

— Un commissionnaire... attendez je vais voir. M. Bertheuille se levant marcha vers l'homme qui

venait d'apparaître à l'entrée de l'allée.

Ils échangèrent quelques mots, puis violemment M. Bertheuille se retourna :

— Jacques ! vite I venez ! cria-J-il.

Et un tremblement convulsif passait sur sa figure devenue blafarde.

Lentement, sous un grand soleil qui filtrait oblique et jaune entre deux nuages, la Victoria montait les allées larges du cimetière. Un vent inégal et chaud courbait les arbres en rafales brusques puis tombait complètement laissant après lui l'angoisse étouffante des minutes de repliement et d'attente qui précèdent la tempête. Au fond de l'horizon les nuages étaient si sombres qu'ils prenaient une consistance inquiétante et semblaient tout proches des feuilles dont le vert était devenu livide sous la lueur fausse et malade du soleil.

Claude était arrivée au but de sa course. Descendue de voiture, elle avançait lentement, les bras en-

combrés d'immenses gerbes de roses épanouies qui pleuraient des perles pures sur le sol, devant elle. Plus lassée que de coutume, elle allait, élé^'ante, gracieuse et superbe encore, malgré la grossesse avancée, à peine visible d'ailleurs, — malgré le cilice déchirant qui lui meurtrissait Tâme. Elle avait une robe sombre, une robe du ton de ce ciel de tempête, et sur l'étoffe morne, contre la pâleur extrême de sa mince figure, les roses éclataient en un joyeux crépitement de couleurs fraîches et heureuses... Elle allait, très lente, entre les tombes.

Sur la dalle où le )iom de Maurice Marfî s'accentuait d'un noir net, avec quelque chose d'impérieux, comme l'avait été l'âme volontaire de cet homme énigmatique et fort, les roses de la veille, brûlées de soleil, — ainsi que les orchis d'hiver s'étaient flétris sous la morsure du froid — jaunissaient déjà, exhalant un parfum violent et triste.

A genoux, elle les ramassa en une large brassée ; puis elle fit sa jonchée nouvelle et resta immobile, les bras étendus sur la pierre tiédie comme si elle eût étreint une forme chère. Le soleil avait disparu sous l'envahissement croissant, rapide, des énormes nuages charbonneux qui s'escaladaient les uns les autres, s'amoncelaient avec une hâte d'armée qui se groupe pour l'attaque. Les rafales, plus fréquentes, courbaient très bas les cimes vertes ; des pas furtifs et vifs s'entendaient; on fuyait l'orage montant en un grand souffle terrible et chaud.

Affaissée sur la pierre, Claude pleurait. Ses larmes coulaient, rapides, incessantes, mouillant les fleurs en un flot sans cesse renouvelé, comme si toute sa vie s'était fondue en cette eau amôrequi s'épanchait.

Le vent augmentait, des gouttes de pluie se mêlaient aux larmes de la jeune femme ; elle se releva et s'en fut très lentement, se retournant à chaque pas. Ainsi faisait-elle chaque jour, comme pour un adieu hésitant, irrésolu, à celui qu'elle laissait seul.

Au moment où elle montait en voiture, un éclair coupa le ciel de son cra vachement, les chevaux reculèrent brusquement, les naseaux violemment ouverts, renâclant avec force.

La jeune femme était montée. Le cocher tourna, contenant les botes frémissantes. A ce moment, un second éclair sillonna l'encre des nuages. Le cheval de droite se pointa en un effort furieux, le cocher le rabattit, mais il partit au grand trot, bourrant à la main, entraînant son camarade.

Claude, accotée en un angle de la voiture, regardait le ciel avec un peu d'extase dans ses yeux gris.

Au moment d'arriver au tournant de la descente, un troisième éclair flamba illuminant tout le cimetière de sa clarté bleuâtre. Cette fois il sembla que la foudre était tombée devant les chevaux, et en même temps que l'acre lueur brûlait les yeux, le tonnerre s'entendit en un effroyable et déchirant éclat...

— Celle dame revient à elle, monsieur, et jusqu'ici je n'ai constaté aucune fracture, mais elle a reçu les fers d'un des chevaux très malheureusement...

— Perdue, n'est-ce pas?

— Je ne peux pas dire encore... Tenez, elle se plaint.

Claude ouvrait tout grands ses larges yeux qui semblaient cerclés d'encre. Puis convulsivement ses paupières retombèrent et elle eut un gémissement haché par sa respiration qui reprenait rauque et pénible.

On l'avait couchée sur un lit de sangle dans l'ar-

rière-boutique d'une pharmacie voisine du cimetière. Depuis une heure et demie elle était là. Le tonnerre continuait son fracas furieux, Taverse son clapotis funèbre.

A grand'peine, on avait libéré la pharmacie de la foule des curieux. Il en restait, attroupés devant la porte, acharnés sous des parapluies, les yeux tout vibrants d'un intérêt hystérique devant le drame de mort qui se jouait là.

— Peul^on la transporter ? demandait Jacques de Fouchère.

— Oh ! non, monsieur, il n'y a pas à y songer L'accouchement va certainement avoir lieu à bref délai.

— Vous ne i)ouvez rien préjuger des lésions internes?

— Rien, quant à présent.

Jacques se rapprocha du lit. Son visage, blanc d'une blancheur d'étoffe, disait tant de souffrance.

La nuit tout entière avait passé. Dans Tarrièreboutique, le jour blafard naissait faiblement, rosissant la lueur des lampes. On allait et venait silencieusement autour du lit de sangle où, depuis des heures, Claude se tordait dans de monstrueuses tortures. Dans les accès de son délire revenait le cri habituel, où la douleur physique s'ajoutait au détraquement de la pensée :

— Pierre 1

Un des médecins entra dans la boutique du pharmacien où Jacques et M. Bertheuille attendaient le dénouement de leur angoisse.

— Messieurs, la délivrance s'est faite dans d'assez bonnes conditions, mais... Tenfant est mort.

— Et la mère ? jeta Jacques d'une voix de fièvre.

— Elle est relativement bien. Pourtant je ne puis vous cacher que d'assez graves désordres sont à redouter, les fers du cheval l'ont atteinte sur tout le torse.

— Enfin, croyez-vous la sauver?

— Oh ! je ne crois à aucun danger immédiat.

— Mais dans l'avenir?

— Ah!... dans l'avenir...

Le médecin détourna les yeux avec un air de doute et de distraction.

— Vous voulez dire que c'est une affaire de temps, interrogea M. de Fouchère d'une voix froide. Combien de temps ?

— Mais je n'ai pas du tout dit cela... On ne peut rien savoir... Avec une nature aussi vivace, aussi saine, une femme si jeune... et puis les accidents que je crains peuvent parfaitement ne pas se produire. Pormettez-moi de retourner auprès d'elle.

Jacques restait immobile, regardant attentivement les bocaux coiffés de vert et d'or.

— Savez-vous, fit-il âprement en se tournant vers son beau-père, qu'elle ne mourrait certainement pas sans cette grossesse maudite !

— Mon pauvre enfant ! dit M. Bertheuille d'une voix douloureuse.

Et il passa son bras aux épaules de Jacques et le serra contre lui d'im geste de paternelle protection. Tout à coup M. de Fouchère tourna la tête.

— Que venait-elle faire dans ce cimetière? remarqua-t-il d'une voix étrange.

— Je ne sais pas, répondit M. Bertheuille qui se mit à arpenter l'officine d'un pas lassé.

— Jacques, dites-moi Theure qu'il est ? voulez-

vous?

— Trois heures et demie, ma chérie.

— Seulement !... Comme c'est long, le temps!

— Vous vous ennuyez?

— Non, oh Tnon. Vous êtes si bon... Je ne sais pas ce que j'ai aujourd'hui, je suis nerveuse. Pourtant je vais bien, si bien... Vous rappelez-vous le temps où nous faisions de l'épée ensemble, comme cela, à l'air, loin, loin... Vous me ménagiez toujours, vous, et je ne vous en savais aucun gré... D'ailleurs, vous avez continué à me ménager dans toute la vie Seulement, maintenant, je vous en ai une telle re-

connaissance!... Jacques, où êtes-vous?... à vous frotter les yeux dans un coin, méchant garçon ! Venez ici, là, mettez-vous à genoux et écoutez... Je suis heureuse de vous avoir épousé... Bienl vous pleurez. Mon petit Jacques, ne faites pas ça, oh? je vous en prie... vous savez, nous trouvions que c'était tellement ridicule... autrefois!

— Vous me rendez si heureux, chère, chère aimée, que je ne suis plus le maître de mes nerfs.

— Pauvre garçon!... vous voulez embrasser mes mains, mes vilaines pattes maigres?... C'est laid d'être maigre à ce point... Je comprends très bien, maintenant que je suis devenue un os, combien vraiment j'ai été belle... Vous souvenez-vous de cela aussi ?

— Vous êtes toujours belle, vous l'êtes plus que vous ne l'avez jamais été... D'ailleurs vous allez bientôt engraisser si vous êtes une enfant bien sage, bien obéissante, si vous prenez bien les petits paquets, les petites gouttes, toutes les petites saletés des médecins...

— Je vous en prie, mon ami, évitez-nous cela, désormais.

— Quoi?... les paquets? les gouttes? les médecins?

— Non... la pauvre comédie que vous jouez si courageusement et qui vous fait tant de mal.

— Quelle comédie ? je ne comprends pas du tout Voulez-vous un peu de lait? j'ai rémarqué que

lorsque vous avez l'estomac vide vos idées vont un peu de travers.

— Non merci, pas de lait... mes idées sont tout à fait nettes. Vous savez mieux que personne mon état, sa gravité, son terme prochain. N'essayez pas de me donner des illusions dont, au reste, je ne veux pas et qui ne peuvent me faire aucun bien... Passons ces derniers jours sans mensonges, en toute franchise. Si vous avez envie de pleurer, pleurez, mon ami, je ne vaux pas cela certes, mais vous êtes si bon !

— Claude, je vous en supplie, taisez-vous ! N'exagérez pas les choses... A votre âge, avec votre constitution...

— On meurt tout de même... N'essayez pas de me tromper. Je sais.,, comprenez, comprenez donc cela... Regardez mon père, il n'a pas tenté de me faire croire à ma guérison. Il m'aime aussi cependant... mais, voyez- vous, il sait que ma pauvre petite âme folle et légère est assez forte pourtant pour regarder la mort avec calme... avec sympathie même. J'ai beaucoup souffert, Jacques, cruellement... Quand je serai partie, père vous dira un peu de tout cela... tâchez de ne pas m'en garder un souvenir moins bon... oui, il m'a promis de tout vous dire... en revenant de... là-bas.

M. de Fouchère sanglotait, le front dans les étoffes de la longue robe qui drapait l'effrayante maigreur de Claude étendue sur la chaise longue, dont elle

ne bougeait plus maintenant que pour être portée sur son lit.

Doucement, elle passait sa mignonne main de squelette dans les cheveux de son mari... Au bout d'un moment elle dit :

— Voulez-vous remettre du bois au feu? j'ai froid. Et puis demandez les lampes, c'est triste cette nuit qui vient... Enfin, vous allez être gentil, gentil et me lire Thistoire du prince Camaralzaman qui aimait une princesse qu'il ne connaissait pas et qu'un génie avait mise près de lui, dans un rayon de lune... et puis tout de suite remportée... pour qu'ils connussent l'un et l'autre la joie des rêves irréalisés sur la terre...

C'était un matin blanc de novembre, la neige toute la nuit avait fait sa silencieuse besogne, ouatant les angles, feutrant les chemins et les rues. Amortisseuse des sons, resserreuse d'intimités, la neige, la belle neige claire, la souriante morte s'était couchée sur la ville.

Avec de très grands efforts, des temps d'arrêt, de lamentables épuisements, Claude avait fini sa toilette de malade. On Tavait remise dans les draps frais de son lit relevé, on lui avait apporté les fleurs que chaque matin son père et Jacques allaient choisir. Des parfums traînaient dans l'air. La chambre était rangée harmonieusement. Tout semblait en

p;iix et en joie. Et pourtant lorque des lumineuses tentures, des meubles délicats, l'œil glissait à la têle blonde émergeant des dentelles et appuyée à des coussins de soie, on sentait tout à coup qu'une décoloration, une déformation désolait toutes ces choses.

La figure de Claude était devenue si petite qu'on eût dit une figure d'enfant. Toute l'ossature apparaissait et des ombres fortes marquaient les pommettes, les maxillaires, l'os du nez, les tempes.

Elle était presque complètement incolore ; dans sa pâleur la bouche vivait seule — d'un rouge animé, excessif, de maquillage : la pourpre aiguë de la fièvre qui lente la brûlait depuis quarante-huit heures. Ses yeux avaient pris une couleur étrange, comme sous un glacis d'argent, et leur regard errait distrait, fugitif, avec une sorte de hâte de parvenir à d'autres visions pressenties.

De toute la nuit elle n'avait pas dormi. Très calme pourtant. Ses navrantes mains, à demi cachées par le volant de malines de ses manches, jouaient avec un large médaillon d'émail noir, suspendu à son cou par une chaîne qu'on ne voyait pas.

Jacques entra.

— J'ai une orchidée inédite! fit-il avec un entrain où discordait l'effort.

Elle sourit, et la lumière s'arrêta une seconde sur la blancheur de ses dents, apparue dans la rougeur fiévreuse de sa bouche.

M. de Foùchère choisit une fleur dans la gerbe qu'il portait et la lui tendit.

La main droite de Claude se sépara du médaillon, et, avec un geste où Ton sentait la souffrance, elle prit Torchidée. C'était une fleur d'un mauve singulier, rigide et nette, une apparence insolente de vie figée et solide. 11 y avait un contraste poignant entre cette fleur d'aspect robuste — et qui pourtant devait mourir demain — et cette femme brisée.

Jacques se détourna.

— Elle est jolie... merci, dit Claude d'une voix qui semblait décolorée comme son étroit visage.

Puis elle reprit :

— Vous avez vu le médecin tout à l'heure ?

— Oui.

— Qu'a-t-il dit ?

— 11 a dit qu'il fallait prendre votre température à onze heures.

— C'est fait.

— Ah !... où est le thermomètre?

— Rangé... J'ai vu le degré.

— Vous avez fait cela vous même?... drôle d'idée. On vous laisse donc seule?... Et combien aviezvous?

— Trente-neuf degrés un dixième... Pauvre ami I venez ici... Je voudrais savoir s'il pense, ce brave docteur, que cela va durer encore longtemps.

— Claude I... ayez pitié de moi I ne dites pas des choses semblables, c'est fou, c'est cruel I...

— Jusqu'à la fin alors?... Pauvre êtrel est-ce possible que vous m'ayez aimée ainsi I

Elle l'avait fait asseoir sur le lit auprès d'elle. Une pitié immense rayonnait dans ses yeux élargis.

— Écoutez, dit-elle doucement, il faut avoir du courage... je vais vous dire la vérité, moi... Nous sommes bien, n'est^îe pas, le vingt-cinq novembre?. . . oui?... eh bien!... c'est pour aujourd'hui, pour ce soir... quand la nuit viendra... Oh! Jacques, Jacques, ne pleurez pas ainsi, vous me faites tant de mal !... Je suis si bien, j'ai le cœur si calme. C'est la première fois de toute ma vie!... Et puis aussi, père ne vous a pas- dit? j'ai fait demander un prêtre... Si cela vous est trop pénible, il ne faudra pas rester là... Voici père, tâchez d'être fort, il aura besoin de vous... demain.

— Comment vas-tu, ma chérie? demandait M. Bertheuille en se relevant après le baiser mis au front si chaud, entre les ondes larges des cheveux d'or blanc qui descendaient de chaque côté du visage navrant et doux de la jeune femme.

— Toujours de même... La fièvre augmente, j'aurai sans doute une crise très forte dans une heure ou deux. . . peut-être plus tard. .. le médecin a dû te le dire.

— Oui... il a dit aussi qu'on te pique à la morphine si tu souffrais trop.

— Je ne veux pas... je veux tout supporter.

Elle tendit les doigts à son père et ajouta d'un accent pénétrant :

— Tu me comprends... toi!

— Oui, dit encore M. Bertheuille dont la figure parfaitement calme exprimait une douleur morne, intolérable, et pourtant acceptée.

— Jacques, reprit-elle, quand j'aurai été administrée, si vous voulez que l'on fasse ma photographie... pour avoir un souvenir de moi... encore vivante et pas trop détériorée par la souffrance, je veux bien poser.

Elle souriait avec un reflet équivoque de sa verve blagueuse d'autrefois.

M. de Fouchère fit un vague signe de tête qui sans doute acquiesçait. Sa bouche tremblait convulsivement.

Une portière se souleva, la religieuse qui gardait Claude dans la journée s'approcha de M. Bertheuille et lui murmura quelques mots.

— Faites entrer monsieur le curé, dit Claude comme si elle eût entendu.

Puis très bas :

— Jacques, vous feriez mieux peut-être...

Il eut un geste violent :

— Non... je veux rester I

Le prêtre entra. Les deux hommes s'étaient reculés. Un peu penchée sur la jeune femme, la silhouette sombre remuait à peine ; un léger susurrement froissait seul le grand silence de l'heure solennelle qu'approfondissait la neige, enveloppant la chambre et la maison de solitude.

...Les yeux de la jeune femme, un moment clos sous les huiles saintes, s'étaient rouverts. Ils s'extasiaient vers de lointaines choses, sa bouche souriait un mystérieux sourire de paradis conquis ; une fiévreuse et ardente vie de bonheur lui faisait une tête enivrée de petite martyre...

Le prêtre était sorti. Maintenant ils restaient toas les trois dans la chambre où régnait toujours le même silence qui faisait penser à réternitê.

Les deux hommes contemplaient Claude âprement, avec cette hâte atroce que donne le sentiment de la brièveté du temps, de la fuite rapide de l'être, vivant encore, vers la grande nuit définitive ; et ils voyaient, comme peu à peu vacille, s'affaisse et meurt, une flamme, l'extase heureuse vaciller, s'aflaisser, mourir sur le pauvre visage appuyé à la soie des coussins.

— Tu souffres ? dit le père.

— Oui... cela commence, fit-elle en essayant un peu de sourire.

Et des gouttes de sueur mirent une lumière en couronne autour de son front.

Avec les heures la lièvre avait monté. La crise d'angoisse et de souffrance venait de se calmer, la hideuse lutte contre la douleur et la mort avait brisé Claude. Ghssée très bas dans son lit, presque à plat, couchée sur le dos, elle gisait avec, sur sa figure

creuse, Taffre terrible des heures dernières. Elle suffoquait. Â chaque inspiration les angles de son nez se marquaient lugubrement, et les draps se soulevaient sous Teffort cruel de sa poitrine... Peu à peu cependant le calme se refaisait, très grand ; les traits reprenaient leur place, l'harmonie du pauvre visage se rétablissait.

Elle dit quelques mots, mais si bas qu'on ne les entendait pas. Alors Jacques et M. Bertheuille se penchèrent, chacun d'un côté du Ut, tout près d'elle.

— Quelle heure est-il ?murmura-t-elle.

— Cinq heures.

Elle eut un faible mouvement de tête comme si elle eut répondu « c'est bien » . Puis elle essaya un geste vague.

Les deux hommes tendirent la main d'une même instinctive impulsion. Elle réunit les deux mains et posa dessus la sienne moite et chaude ; puis ses yeux allèrent de son père à son mari, et elle dit :

— Je vous lègue l'un à l'autre.

Puis un temps un peu long passa.

Elle avait baissé les paupières. Lorsqu'elle les releva son regard s'attacha sur son père avec une telle intensité d'expression, qu'il en eut un frisson.

— Tu peux être tranquille et calme, désormais, ditrelle d'une voix un peu plus haute, tu es pardonné... je le sais, je le sens... et moi aussi, je suis pardonnée... et... elle... J'ai expié... Âh I... dil^lle avec un accent d'angoisse.

Et, comme mie buée, une pâleur soudainement plus profonde courut sur ses traits.

— Mon Dieu I haleta Jacques avec un sanglot.

Les yeux fermés de Claude se rouvrirent et errèrent

autour du plafond, sans expression, terribles. Puis, de nouveau, la compréhension leur revint.

— Adieu, dit-elle.

Encore une fois, elle répéta : « Adieu I » Ensuite il y eut comme une lutte courte en elle, et, à peine distinctement elle murmura ;

— Je voulais... je voulais dire... avant...

Jacques...

M. de Fouchère avait mis son oreille tout contre la bouche où balbutiaient les mots.

Claude eut un tressaillement léger, une contraction des doigts, et il entendit encore :

— Jacques, je t'...

M. Bertheuille posa sa main sur Fépaule de son gendre et le releva brusquement. Le soufile s'était arrêté sur la bouche de la jeune femme, ses lèvres restaient ouvertes en une effrayant^ immobilité, et les yeux à demi voilés par les paupières, les yeux tout à coup vitrés, gardaient la terrifiante expression d'anxiété qu'ont les morts qui viennent de mourir.

Il était brisé, maintenant, le cristal fréle, sonore et scintillant.

Une heure après Jacques de Fouchère seul, le

front dans les mains, plearait à grands sanglots, sans pudeur ni lutte, s'abandonnant.

Sur le bureau où il s'accoudait, devant lui, était le lai^e médaillon d'émail noir détaché du cou de la morte.

Il le prit avec des doigts de caresse et l'ouvrit. Un morceau de lettre y était plié ; un moment il hésita, puis plus brusques ses doigts défirent les plis. Il essuya ses yeux pour lire ceci :

« Lorsque vous aurez fait loyalement, courageusement, héroïquement tout votre effort, quand vous aurez donné votre âme aux autres et broyé dans votre cœur tout espoir, tout désir de bonheur, alors si vous êtes trop lasse, enfant si chère, venez à moi. Je vous attendrai — toujours.

J> MAURICE MARFI. "Ù

Décembre 1892 — Mai 1893.

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