CLAUDE
Les Fouchère et M. Bertheuilie étaient revenus presque silencieusement de la gare.
En descendant du train, à Paris, Claude avait eu une suffocation, une sorte de spasme, à revoir son père souffrant, amoindri, vieilli par sept mois de maladie et de solitude . Ils s'étaient étreints et embrassés comme font les matelots du même bord après la tempête qui les a jetés aux sables de Tîle déserle où ils vont mourir. Jacques avait regardé cette scène, une surprise inquiète aux yeux. Mais il avait lui-même accueilli son beau-père avec ces façons de sympathie tranquille et forte sous lesquelles on devinait une véritable puissance d'affection.
Puis on était monté en voiture et, très vite les questions s'apaisant, un grand silence les avait enveloppés tous trois d'un malaise vague, d'une anxiété inexplicable.
Il faisait un froid aigu, morne et boueux. C'étaient ces heures qui précèdent les grandes gelées meurtrières des nuits parisiennes. Le ciel était lourd et la fraîcheur extrême ne donnait pas la sensation de purification de Tair, habituel aux basses températures. 11 traînait une misère infinie dans les coins plus noirs de la nuit ; les lumières semblaient endeuillées par un brouillard, léger encore, qui embuait tout lamentablement.
Le coupé fila le long des quais, puis dans les Champs-Elysées déserts et pleins de cette tristesse de nuit d'hiver. Les roues tournaient sans secousse ni bruit, et le tintement clair et rythmique du grelot des chevaux coupait le silence très régulièrement.
Puis, après TArc de Triomphe, ce fut comme un approfondissement de Tobscurité. et du mutisme; plus une voiture ne passait dans l'avenue du Bois ; les maisons s'éclairaient à peine, le ciel semblait plus bas. C'était comme la marche en avant de la mystérieuse nature nocturne dont le souffle glaçait plus encore l'air si froid et qui, un moment arrêtée là-bas aux grilles avivées d'un peu d'or, allait tout à l'heure envahir la ville irrésistiblement et y tuer l'agitation futile des vaines humanités courant, çà et là, faire des ruines de mystère et d'inquiétude avec les grandes
maisons bruyantes des carrefours hérissés des squelettiques arbres d'hiver, avec ces places où stationnaient les fiacres, où allaient, venaient et remuaient les vivants, jeter des fièvres et de la peur et l'horreur des ténébreuses solitudes sur la grande ville.
Le coupé s'engagea dans la contre-allée. Le cocher jeta un appel; la grille, puis une porte çochère s'ouvrit. Dans le large éclairage de lumière électrique, les yeux ranimés par le ton rouge des grands tapis unis, enveloppée de chaleur douce, Claude eut un petit frisson des épaules, un demi-sourire, et dit:
— Il fait bon ici. Je suis contente d'être arrivée, on gelait dans cette voiture.
— Oui, tu dois avoir eu froid, répondit lentement M. Bertheuille qui l'examinait avec attention. Je ne t'ai jamais vue si pâle.
— Oh I vous savez, je suis un peu soufifrante en ce moment, mais il n'y a rien d'inquiétant..* Allons, je vais monter chez moi. On dîne dans une demiheure, n'est-ce pas, père très chéri.
— Non, dans une heure seulement.
Vive, presque gaie, elle monta le grand escalier, traversa sa chambre à coucher et arrivée dans son cabinet de toilette elle se jeta sur une chaise longue avec un geste de lassitude.
— Madame veut-elle son bain? Il est prêt, dit la femme de chambre.
— Non. Je prendrai mon bain avant de me coucher. Vous me ferez seulement une friction au géra-
nium, et puis je vais me rhabiller entièrement... Il y a des lettres? donnez-les-moi de suite.
D'un mouvement vif elle prit les papiers empilés sur un plateau de cristal. Du bout des doigts elle retourna tout: faire-part, réclames, invitations, lettres de deuil, cartes, factures, puis elle soupira profondément, remit les lettres en tas à côté d'elle et s'allongea sur la chaise longue avec une sorte d'affaissement de son visage aminci.
Comme si ces morceaux de la vie des autres que sont les lettres n'avaient plus un suffisant attrait pour qu'elle fît l'effort de les ouvrir, elle se mit à promener ses yeux tristes sur les choses autour d'elle, sur l'élégance anglaise des meubles blancs aux très légères moulures, sur le ton singulier des tentures quadrillées étroitement de rose et de mauve et brochées de larges chrysanthèmes blancs défeuillés.
Les objets se décuplaient dans de nombreuses glaces subdivisées en petits panneaux par des croissillons blancs. Il y avait une lumière, une netteté, une jeunesse dans ces clartés de couleur et dans l'illusion énervante et exquise des aspects indéfiniment répétés et brisés par les glaces menues des panneaux.
Au centre : la toilette ronde avec ses garnitures de cristal et d'argent posées sur les tablettes en glace. Du plafond descendait une gerbe de femmes délicieusement modelées dans de l'argent et qui tenaient un cube de glaces permettant de se voir en face, d'où qu'on fût. Le tapis était fait iie peaux d'agneaux
blancs. La température était moite et entretenue égale par le souffle brisé d'un calorifère à eau. Et partout se dressaient de hautes gerbes de fleurs.
— J'ai préparé une des robes que madame mettait Thiver dernier... Madame veut-elle voir ci cela lui convient?
Elle se souleva à demi et regarda la robe... très longtemps. Sa figure avait pris une expression de douleur profonde; sans doute, cette robe gardait en ses plis le souvenir d'irréparables heures irréparablement enfuies.
— Que madame me permette d'allumer, madame va se cogner, j'ai éteint l'électricité, cria avec précipitation et obséquiosité la femme de chambre en voyant Claude, qui brusquement s'était dressée, soulever une portière pour entrer dans son petit salon.
— Non, ce n'est pas la peine d'aliumer, je sais où sont les meubles, répondit la jeune femme d'une voix qui s'étranglait un peu.
Puis presque aussitôt elle eut une exclamation de surprise :
— Là ! je le disais bien, madame s'est cognée... et je ne trouve pas le bouton !
— Mais qu ya-t-ildonc là? cen'estpasune chaise? demanda Claude.
— Ah! c'est sans doute le tableau...
— Quel tableau?
— Un tableau qu'on a apporté depuis trois jours. Je ne sais pas de la part de qui, mais monsieur Ber-
theuille le sait, lui, je crois. Ah ! voilà enfin le bouton . . .
La lumière balaya l'ombre d'un coup rapide: en effet un grand tableau était posé à terre, soutenu par deux fauteuils. C'était contre le cadre que madame de Fouchère venait de se heurter. Elle le retourna, regarda, eut une légère secousse de tout le corps comme sous une commotion galvanique. Puis une immobilité complète la fixa là, regardant.
C'était une vieille toile verdâtre et fumeuse, fantaisie de quelque peintre espagnol ou italien de la fin du xvn® siècle.
Un lac noir était en un angle, reflétant des rangées de sapins funéraires ; le ciel était d'une obscurité dense, traversée de hachures brusques et saignantes par un tragique soleil couchant, et, au premier plan, sur des effondrements de pierres devenues indiscernement brunes, des hiboux, rangés en ligne, dardaient l'or de leurs prunelles en une troublante fixité. Le temps avait confondu les silhouettes des objets en une tache acre et sombre.
Le sang du soleil couchant, la pourpre de sou reflet, l'or des yeuïc, émergeaient, singuliers, de ces noirceurs profonde^ : on eût dit, ce tableau, un morceau coupé de la nuit opaque, équivoque et malfaisante, qui, au deho!çs sur l'avenue silencieuse, tendait ses châles de laine. Et toujours Claude restait sans mouvements, pâlissant un peu plus à chaque minute passée devanèla bizarre toile.
Elle frôla son front ] du bout de ses doigts comme
pour y fixer ou y calmer quelque chose. Puis encore elle regarda autour d'elle avec ce geste vague qui prend les objets à témoin des impossibillités que la vie suscite parfois.
Tout à coup elle rentra dans sa chambre, prit le paquet de lettres, revint devant le tableau, se laissa glisser à terre et se mit à déchirer les enveloppes avec des mains frémissantes et maladroites. Elle passait les yeux sur le commencement des lettres et leur signature, puis les jetait à côté d'elle, en prenait d'autres... Tout le paquet s'égrena ainsi. Bientôt il n'en resta plus qu'une, et celle-là demeura dans ses mains qui ne tremblaient plus, immobiles comme deux fines mains de statue de marbre agenouillée au chevet d'un tombeau.
Cette lettre était encadrée de noir et disait ceci :
Vous êtes 'pHé d'assister aux convoi, service et enterrement de
MONSIEUR MAURICE MARFI
décédé à Port-au-Prince (Haïti), le 25 novembre 1891 à rage de quarante-trois ans.
Qui se feront à SainteClotilde, le 20 décembre i894 à midi très précis.
On se réunira, 22, rue Vaneau, domicile du défunt, m le corps a été ramené.
L'inhumation aura lieu au cimetière du Père- Lachaise,