ARTICLE I + LAS NE
Exposé du dogmatisme exagéré
SOMMAIRE : 44. Le dogmatisme cartésien et la question du
premier principe de la philosophie. — Ampleur donnée à la question dans la philosophie de Balmès. —45, Existe-t-il un premier principe, auteur de tout être et source de toute vérité ? — 46. Existe-t-il un premier principe, fondement de toute certitude ? — 47, La conscience de l'existence du moi n'est pas le premier principe de la philosophie. — 48. Existe-t-il un ensemble déferminé de vérités réunissant les conditions d'un principe fondamental de la certitude ? — Doctrine de Balmès à ce sujet. — 40. Théorie des frois vérités = primitives de Tongiorgi. À A4. Le dogmatisme cartésien et la dues ton du premier principe de la philosophie. — Le doute même, se disait Descartes à la seconde étape de sa Méthode, est. un fait ; dans ce fait, je saisis immédiatement la réalité de
ma pensée, du moi. « Remarquant que cette vérité: je.
pense, donc Je suis, élait si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes supposilions des sceptiques n'élaient pas capables de l’ébranler, je jugeai que Je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier Principe de la
philosophie que je cherchais » 1).
Le premier principe de la philosophie ! Ces trois oc a Discours de la Méthode ont posé un grave problème et soulevé des controverses qui ne sont point terminées.
Qu'est-ce à dire : le premier principe de la philosophie? Dans la pensée de Descartes, le premier prnene se dire
i) Discours de la Méthode, 4 Partie. : | |
une première certitude, fondement de toutes les autres cer-
titudes.
Descartes veut dire : La Vétee « je pense, donc je suis » ne doit, pour être certaine, s'appuyer sur aucune autre vérité ; sur elle, au contraire, repose la certitude de toute autre vérité. :
L'auteur du Discours de la Méthode n'avait qu’une préoccupation : Donner à la science une base assez certaine pour défier les assauts du scepticisme. Balmès, esprit métaphysique, élargit le problème ; d’un coup d'œil d'ensemble, il envisage et les êtres etles connaissances, l’ordre ontologique et l’ordre logique : D'abord, ya-t- il, dans l ordre ontologique un Étre suprême, premier principe de tout ce qui est et de Lout ce qui se fait ?
Ensuite, y a-t-il, dans l'ordre logique, une intuition primordiale, Premier principe logique de tout le connais-
sable ?
Une recherche générale du premier principe de la philosophie comporte, en effet, cette double question ; car suivant la définition d’Aristote, le principe est ce par quoi quelque chose est, se fait ou se connaît !).
Mais la première question : « Existe-t-il une première cause de tout ce qui est ? » ressortit à la Théodicée. Il nous suffit de l'avoir indiquée. |
La seconde question appelle une subdivision : S'il existe un premier. principe logique, c’est-à-dire une première connaissance, principe de toute connaissance, qu'est ce premier principe d
Est-il une source d’où l’on tire le contenu des autres connaissances ? Question d'idéologie, relative à l’origine de
nos Connaissances.
Est-il une première certitude sur laquelle est fondée toute certitude ? Question de philosophie critique. « Ce mot, premier principe, écrit Balmès, sepeutentendre
1) Iaoüvy pèv oÙv xowvdv Tüv dpyGv vo npdroy slvat 60ev À Éoriv À ylyvetar À
yiyyosxetar, Aristote, Mét., L. V, 1, éd. Didot,
de deux manières : il désigne une vérité unique, origine de toutes les autres, ou bien une vérité dont il faut supposer l'existence sous peine d'anéantir toute vérité. Dans le premier cas, le premier principe est comme une source d’où partent les mille canaux qui fertilisent l'intelligence ; dans le second, c'est un point d'appui qui doit porter sans faiblir le poids d’un monde » !). | Nous voici donc en présence de plusieurs questions, les unes générales, les autres d’ application.
Existe-t-il une vérité première, source de toute vérité ? Existe-t-il une certitude première, fondement nécessaire de toute certitude et, en particulier, la certitude de l’existence de la pensée et du moi est-elle, comme le voulait Descartes, le principe premier de la philosophie ? Existe-t-1l, enfin, plusieurs vérités réalisant ensemble les conditions d'un premier principe fondamental de toute cerüitude ?
45. Existe-t-il un premier principe, source de toute vérité ? — Oui, répond Balmès, dans l’ordre intellectuel universel, car, de l'intuition de l'essence divine jaillit nécessairement l'intuition de l’ordre intelligible universel; non, dans l’ordre intellectuel humain,
Quiconque admet l'existence d' un seul Dieu CHÉUE de l'univers, doit admettre que, dans l’ordre onlologique, tous les êtres dépendent de Lui, tirant de Lui leur origine.
Dès lors la connaissance synthétique de l’univers, telle que Dieu la possède dans la compréhension de son essence, est l'intuition d’une vérité-mère qui embrasse et le monde des possibles et le monde des existences. Donc, dans l'ordre en envisagé en son Pi — Balmès l'appelle
« l’ordre intellectuel universel », — il ya une première Vérité, principe de toutes les tes.
Plus | les intelligences sont haut placées dans la hiérarchie des êtres, ou, à un même niveau d'être, mieux elles ont développé leur énergie propre, plus leur compréhension est
1) Balmès, Philosophie fondamentale, Tome, Liv. 1,chap.IV, n.38.
unitive, moins elles s’écartent de l'unité d’intuition propre
à l'Étre suprême !) ; aucune intelligence finie cependant n atteint à l’unité parfaite ; l'intelligence humaine en parti-
culier est asservie à une multiplicité de formes cognitives, en sorte que, dans l’ordre des connaissances humaines, « dans l’ordre intellectuel Aumain », il n'y a pas, il ne peut y avoir un premier principe d'où jaillirait ce que Balmès appelle « la science transcendantale » de l'univers ?).
Aussi bien, toutes nos connaissances sont d'ordre réel, portant sur une existence, ou d'ordre idéal, portant sur des quiddités es indépendantes des existences contingentes.
Les premières ve! nous informer de ce qui est, elles ne formulent point ce qui doit être ; les secondes énoncent des rapports abstraits, elles ne nous renseignent point sur les existences. Donc ni les premières ne peuvent suppléer les secondes, ni celles-ci les premières. En conséquence, ni les unes ni les autres ne peuvent constituer une source d'où Jailbirait pour l'esprit humain foule vérité.
La première question doit être résolue négativement: Il n'existe point, pour l'esprit humain, de vérité première source de toute vérité.
1) « In Deo tota plenitudo intellectualis cognitionis continetur in uno scilicet in essentia divina, per quan Deus omniacognoscit. Quae quidem intelligibilis plenitudo in intellectualibus creaturis inferiori modo et minus simpliciter invenitur. Unde oportet, quod ea quae Deus cognoscit per unum inferiores intellectus cognoscant per multa : et tanto amplius per plura, quanto ampliusintellectusinferior fuerit. Sicigitur quanto angelus fuerit Superior, tanto per pauciores species universitatem intelligibilium apprehendere poterit, et ideo oportet quod ejus formae sint universaliores, quasi ad plura seextendentes unäquaeque earum. Et de hoc exemplum aliqualiter innobis perspici potest; suntènim quidam quiveritatemintelligibilem capere non possunt nisi eis particulatim per singula éxplicetur. Et hoc quidem ex debilitate eorum intellectus contingit. Alii vero, qui sunt fortioris intellectus, ex paucis multa capere possunt ». S. Thomas, 1405) art. 8:
2) Voir à ce sujet la Logique, 4% Partie, La méthode analyticosynthétique, RE
A vrai dire, cette première question n'était pas strictement
du domaine de la critériologie. Nous l'avons traitée, parce
que son omission aurait pu être une occasion d'équivoque ; mais en réalité il ne s’agit ici ni de l’origine psychologique de nos idées, ni de l’unicité ou de la pluralité des sources
auxquelles elles sont empruntées, mais de la cerlitude de
jugements supposés déjà acquis.
La question à résoudre est donc de savoir s'il v. a une
vérité primordiale, fondementnécessaireetsuffisantdetoutes nos certitudes. Lorsque Descartes se flatte d’avoir trouvé le premier principe de la philosophie, il entend parler d'une
vérité fondamentale, car il l'appelle « une vérité si ferme etsi assurée que toutes les plus extravagantes suppositions <
des sceptiques ne sont point capables de F ébranler ».