‹ Critériologie généraleChapitre 81 sur 90 · NÉ · texte numérisé non relu

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question de l’origine de nos connaissances, autre est la question de la Source d’où découle leur certitude.

Personne ne reproche « aux scolastiques !) et à Tongiorgi » avec eux d’avoir dit que la connaissance certaine des » trois vérités primitives est une source où nous puisons

» la connaissance de toutes les autreS vérités », mais on a demandé si Tongiorgiet ses partisans n'ont pas fait de la certitude des trois vérités la source de la certitude des autres vérités. |

Non, disent les Annales, « les trois vérités primitives » sont le fondement de toute certitude ; ce sont les con- » ditions requises et suffisantes à l'acquisition de Loute » autre vérité certaine », mais elles ne sont pas la source » de la certitude des autres vérités », « elles ne sont pas » des motifs de certitude, etc... »

Qu'est-ce à dire ? Les notions de fondement, de condilions nécessaires et suffisantes, de mokf, de source de Îa certitude ne sont-elles pas autant d'expressions nuancées d’une même pensée ? Où git l'opposition irréductible que l’on affirme exister entre elles ?

La certitude de toute connaissance certaine repose, dit-on, sur la connaissance des trois vérités primitives, comme sur un fondement; mais alors, comment soutenir que la certitude de ces trois vérités n’est pas la cause qui motive le repos de l'esprit, le motif donc de toute certitude ? — Et si le motif de toute certitude réside dans la certitude de ces trois vérités, n'est-il pas permis de dire aussi que la cause originelle ou l'origine et, par conséquent, en langage métaphorique, la source de toute certitude est là?

Après cette observation générale, le R. P. Potvain passe aux objections faites à chacune des trois vérités dites

primitives.

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Nous avons dit que le principe de contradiction ne peut s'appeler vérité primitive que dans un sens déterminé, à bien définir. Nous voulions éviter que l’on ne confondit les premiers principes, condition d’évidence de toutes nos

1) Nous avons vu plus haut (pp. 386-389), ce qu’il faut penser de Ja doctrine des scolastiques.

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434 Ge CRITÉRIOLOGIE

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connaissances, avec Îles principes propres aux sciences

particulières. Notre première observation n'avait donc qu'un seul but, c'était de prévenir une équivoque. ra

Or, l'auteur des Annales écrit : « Le principe de contra- ;

» diction, dit-on, n’est pas une prémisse sur laquelle uisse © : ÿ 1 e 3 j

» reposer une conclusion scientifique. La raison en est qu'il » conslitue pour l'intelligence une règle directrice néces- » saire, soit, mais dont l'application, instinctive et tout » implicite, ne laisse guère sa trace dans les opérations de » l'esprit » (p. 75). | a ES Nous croyons volontiers que l'effet de cet alinéa n'est pas calculé, mais il est de fait que la première phrase, séparée des explications qui l’entouraient dans notre article, fausse notre pensée. Nous n'avons pas dit d’une facon absolue que le principe de contradiction n’est pas une pré-

misse, nous avons dit que ce principe n'entre pas comme

prémisse dans la démonstration de vérités plus complexes,

à la façon des principes des sciences particulières, tels que

ceux, par exemple, dont la notion de quantité fournit les

éléments en arithmétique et en géométrie 1) Fe Des vérités que l’on appelle « fondamentales » doivent

être les premières prémisses de démonstration, celles SU.

lesquelles s’appuüieront, immédiatement ou médiatement,

toutes les conclusions scientifiques. Or, la question qui so

pose est de savoir si le principe de contradiction peut être appelé une prémisse de démonstration et, dans l'affirmative, en quel sens il peut l'être. Dans le sens où il ess prémisse, il sera nécessairement aussi prémisse fondamentale, vérité primitive.

À cette question nous avons répondu et répondons avec Aristote et l'Ecole que le principe de contradiction n’est prémisse et, par voie de conséquence, vérité fondamentale

1) I ne s'ensuit pas que « l'application du principe de contradic- » tion soit instinctive et ne laisse guère sa trace dans les opérations » de l'esprit ». Bien au contraire, l'application du principe de contradiction est la condition d’évidence de toute affirmation certaine, el

qué dans un sens spécial qu'il faut bien définir, c’est-à-dire à titre de règle directrice suprême de l'intelligence !).

Lorsque, dans les Derniers analytiques ?), Aristote traite de l'emploi des principes communs et des principes propres dans la setence, il débute par ces mots : « Non contingere autem simul asserere et negare, nulla accipil demonstralio, msi. ». Le Stagirite reconnaît donc, qu'il y a un sens dans lequel le principe de contradiction n’est pas principe de démonstration ni, par conséquent, vérité primitive. Quel : est ce sens ? Le cardinal Cajetan, commentant ce passage d'Aristote, diten termes exprès que les premiers principes n’entrent pas formellement dans les démonstrations scienlifiques, mais seulement d’une façon virtuelle S).

Notre première observation critique était donc fondée. Lorsqu'on donne au principe de contradiction le nom de vérité primitive, il est nécessaire de bien définir le sens que l’on attache à cettte appellation ; sinon, l'on prête inévitablement à l'équivoque.

Venons-en à l'affirmation de l'existence du moi. Quoi qu'en dise l'auteur des Annales, l'existence du sujet pensant n’est pas à la base de foule certitude. Elle est à la base des vérités d'ordre réel, mais la vérité des propositions d'ordre iédal est indépendante de l'existence des êtres

1) Revue Néo-Scolastique, janvier 1895, p. 15.

2)Liv. 1, ch. XI.

5) Voici les paroles du cardinal Cajetan qui expliquent cette distinction : « Sciendum est quia principia ingredi demonstationem, dupliciter intelligi potest, scil. virtualiter et formaliter. Virtualiter ingredi demonstrationem est virtutem suam ad demonstrationem cooperari, et in proposito fit quando idin quo salvatur princeipiorum virtus, illorum virtute conclusionem infert et hoc modo non est dubium prima principia omnes demonstrationes ingredi, quoniam in omnibus praemissis, quae demonstrationem integrant, salvatur primorum principiorum vis, qua conclusionem inferunt, roborant et confirmant, sicut in omnibus causis secundis vis primae causae operatur.. Formaliter autem ingredi demonstrationem est

contingents, de l'existence du moi aussi bien que de l’existence du monde extérieur 1). | |

L'auteur des Annales voudrait échapper à cette distinction ;il écrit : « Que les vérités de l’ordre idéal soient indépendantes de l’existence du sujet pensant, en tant que vérités objectives, personne ne le conteste ; mais qu’il y ait une seule vérité, même de l’ordre idéal, dont la connaissance que J en ai n implique pas la certitude de mon existence et n'ait pas cette certitude pour fondement, cela ne me paraît pas possible. En effet, puis-je donner mon assentiment à une vérité, quelle qu’elle soit, sans voir, au moins implicitement, que cet assentiment est mien, que c'est moi qui le donne ? Certainement non » (p. 76).

Très bien. Il est donc admis qu'il faut distinguer entre «une vérité objective et la connaissance que j’en ai » ou, plus exactement, entre la nécessité objective d’un rapport d'ordre idéal et la certitude que c'est moi, être réel et vivant, qui aperçois ce rapport et y donne mon assentiment. — Cest tout juste ce que nous soutenons.

Et puisque la vérité du rapport d'ordre idéal ne se confond pas avec l'affirmation de l'existence du moi, mais est logiquement antérieure à elle, nous sommes en droit de dire que toute vérité ne repose pas sur la vérité de l’exis-

secundum seipsum in demonstratione assumi. Quod quia multipliciter in proposito fieri potest, distinctione est opus... Tertio modo potest intelligi de principiis primis in sua communitate in actu exercito, puta A estens et non est non ens. Et similiter quarto modo potest intelligi de principiis primis contractis in actu exercito, puta À est mobile et non est non mobile. Et neutro horum modorum principia prima demonstrationem ingrediuntur ostensivam, quia superfluitatem demonstratio abhorret, vanum autem est postquam affirmavimus aliquid de aliquo, addere negationem contradictorii ab eodem, sufficit enim affirmasse. Sienim intendimus demonstrare mundum non esse infinitum sed finitum, non oportet assumere, omne corpus est finitum et non est infinitum, sed sufficit dicere, omne corpus est finitum ; mundus est corpus : ergo, etc... Nihil enim minus vel magis efficax redditur demonstratio illius substractione vel additione ». Cajetanus, ir I Post. Anal. XII. 1) Voir Kleutgen, La Philosophie Scolasliqae, 4 diss., ch. II.

tence du moi ét que, par conséquent, celle-ci n’est pas une vérité « fondamentale ».

Comment donc l’écrivain des Annales peut-il soutenir que, sans la certitude de l’existence du moi, « aucun jugement n’est possible » (p. 71), « qu’il n'y a pas une seule vérité, même de l’ordre idéal, dont la connaissance n’implique cette certitude pour fondement » (p. 76)?

. Lorsque j’énonce que tout être contingent exige unecause, la nécessité du rapport de dépendance entre l'existence d’un être contingent et une cause n'est-elle pas évidente, sans qu'il faille asseoir la vérité de ce rapport sur la crie de l’existence du sujet pensant ?

Autre chose est la vérité du rapport objectif de causalité, autre chose est la connaissance réfléchie que c’est mot qui connais ce rapport, que l’assentiment à ce rapport est ferme et qu'il est mien. Alius est actus quo intelligo lapidem, alius actus quo intelligo me intelligere lapidem. Le premier acte est direct, le second est consécutif, c'est un acte de réflexion psychologique. Le premier peut être certain, indépendamment de la connaissance explicite ou implicite du second.

Sans doute, ainsi que nous le faisions remarquer dans notre première étude, si le moi intelligent n'existait pas, il ne penserait pas, c’est une vérité qui peut sembler banale ; la certitude du principe de causalité ne se produirait donc pas en lui ; mais de ce qu’il doit exister dans l'ordre ontologique un sujet capable de penser, pour que, dans l'ordre ontologique, il exisle une pensée, il ne suit pas que la connaissance et la certitude relatives à la chose pensée soient logiquement subordonnées à la connaissance et à la certitude de l'existence du sujet pensant.

L’affirmation certaine de l'existence du moi pensant n’est donc pas le fondement nécessaire de la certitude de l'ordre idéal, ni par conséquent de toute certitude.

Nous avons écrit, enfin, à propos de la troisième vérité,

GRITÉRIOLOGIE | :

al

que l'affirmation de l'aptitude de j raison à connaître le. vrai n'est pas une vérité primitive. Tongiorgi a confondu, . FA disions-nous, la primauté dans l’ordre ontologique avec re AE primauté dans l’ordre logique. L’aptitude à connaître la

vérité doit incontestablement exister, dans l'ordre ontologique, pour que des connaissances vraies eb certaines à soient possibles, mais la connaissance de cette aptitude mere doit pas précéder toute autre connaissance certaine ; la

conviction que notre facullé intellectuelle est faite podre x atteindre infailliblement au vrai, loin d’être le point de départ et la base de la critériologie, en est le LUE etle ne

po

couronnement. - RS

Le R. P. Potvain reconnaît le Dion. ne de cette distie : tion, mais n'en maintient pas moins la thèse « qu'il faut

» adjoindre la première condition aux vérités fondamen-

» tales. Restant dans l’ordre logique, conclut-il, nous avons #

» dit que la condition nécessaire de toute nos connais-

» sances était l'affirmation implicite de notre aptitude 1

» atteindre le vrai : c'était à bon droit » se 77). Et la preuve

Cest que, «en effet, cette aptitude nous la ons » DANS tout jugement évident. Or, si nous n'avions eu, » NOUS, AVANT Ce Jugement, au moins d’une manière latente, » l'intime persuasion de notre infaillibilité, en face de lévi- DE

» dence, aucun motif, fut-il le plus clair, lé plus probant, be: a » ne serait capable de nous attacher à la vérité » (p. 77)

Nous ne pouvons accepter ni l' affirmation du R. P. Potvain, Re

ni la preuve dont il veut l’étayer. | .

Il n’est pas exact que les partisans de la ÉD que nous 5 discutons « restent dans l‘ordre logique » 1). La confusion

1) Il nous serait aisé de produire des textes à l'appui de notre

dire, mais ne vaut-il pas mieux éviter que la discussion ne dégénère eu querelles personnelles ? Puisqu'on nous y oblige, cependant, -

citons au moins un témoignage. Le R. P. Frick, auquel les Annales

nous renvoient à deux reprises, est très explicite. « Les trois vérités

primitives, dit-il expressément, sont le fondement nécessaire et suffisant de la vérité, objet de la connaissance, Done, conclut-il, la

connaissance de ces trois vérités se le fondement nécessaire et E

ed

ABPENDIÉR + 439

implicite des deux ordres leur est familière ; il leur arrive

même de la formuler expressément.

Quant à la preuve, nous croyons y avoir suffisammént répondu dans notre Mémoire. Il serait fastidieux de nous répéter ; nous demandons au lecteur de vouloir bien relire les pages 18-24 de la livraison de janvier 1895 de la Revue Néo-Scolastique.

- C'est done un jugement, c’est-à-dire un acte, qui nous fait voirle motif de la certitude : c’est en partant de cet acle que nous brrivons à la persuasion intime de Pinfaillibilité de la facullé de connaître, et il est faux qu’il faille revendiquer l'infaillibilité de la facullé, avant d’avoir la conscience actuelle de la possession de la vérité.

Pour faire une bonne digestion, il faut, disions-nous, un bon estomac. Pour produire une connaissance vraie el certaine, il faut une intelligence capable de juger avec.

vérité et certitude.

PA. Pres

Mais, de même que je puis avoir conscience de faire une bonne digestion, sans avoir au préalable fait l'étude microscopique et chimique de la muqueuse de l'estomac el l'analyse des sucs qui contribuent à la fermentation et à la digestion des aliments, de même, je puis connaître Île vrai

suffisant du repos de l'esprit, c'est-à-dire de la certitude ». Le passage de l’ordre ontologique ne peut donc être contesté. Voici

d’ailleurs les paroles textuelles de l’auteur : « Tres vérilales primi-

tivae requiruntur et sufficiunt lanquam fundamentum omnis certilu-

dinis. Thesis probatur : Arg.?. Ex nalura cognitionis ceriae : Certitudo est quies mentis in cognitionis necessaria verilate ; atqui'

- cognitionis necessaria veritas in istis tribus veritatibus habet

fundamentum necessarium et sufficiens ; ergo istae tres veritates cognilae sunt etiam necessarium ef sufficiens fundamentum quietis mentis seu certitudinis.

Ad min. Ut cognitio necessario vera possibilis sit, requirilur et sufficit, ul sil necessaria verilas rerum, cui mens cognilione firmiter conformari possil, ut exislal ipsa mens conformanda, denique ui haec sil necessario per se soli vero conformabilts.

Ad min. Certiludo enim verilati non addit nisi illud, quod mens non solum sil conformis rei, sed eliam clare el firmiter scial se esse rei vere conformem. Ad hoc aulem idem fundamentum requirilur et gufficit ». Logicae Pars LI, Lib, I, cap. II, art, 6, n, 265.

440 ie © GRITÉRIOLOGIE

elavoir conscience que je le connais, avant d'avoir ouvert une enquêle sur la valeur de ma faculté intellectuelle à l'égard de la connaissance des choses. La :

Il y a un moyen naturel et simple de me renseigner sur la puissance digestive de mon estomac, c’est de le laisser

digérer : s’il digère, apparemment c’est qu'il est apte à

digérer. | | | Nous nous arrêtons ici, parce que notre seule intention est d'établir le bien-fondé des griefs articulés dans notre

Mémoire contre la théorie des trois vérités primitives et de

faire voir que l’auteur des Annales n’a pas réussi, comme il l’espérait, « à la confirmer » (p. 69). :

Notre critique est à dessein. toute négative. La face positive du problème critériologique doit faire l'objet d’un autre travail. | Nous avons loyalement reproduit Ja pensée de Tangiorei el de ses partisans, telle que nous l'avons comprisé. Au surplus, le jugement concordant de plusieurs disciples formés à l'école du professeur du Collège Romain nous confirme dans l'idée que nous ne nous sommes point mépris. Que si cependant sur un point ou l'autre nous avions fail erreur, nous répéterions en le faisant nôtre un mot du R. P. Potvain aux prises avéc un texte peu clair de Tongiorgi : « Au reste, peu importe la pensée de Tonglorgi » ; nous discutons la théorie et non point les personnalités qui l'ont produite ou défendue. | |

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