AUX CONCERTS POPULAIRES
Dimanche dernier, les partisans et les adversaires de Richard Wagner s'étaient donné rendez-vous au cirque Napoléon.
M. Pasdeloup avait réservé, pour clore le concert de ce jour, l'ouverture des Maîtres chanteurs.
Disons tout de suite que l'ouverture a pu être entendue jusqu'au bout, mais que cependant les dernières mesures se jouaient
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encore que le vacarme commençait. Des sifflets et des protestations, partis d'un assez grand nombre d'adversaires , ont immédiatement provoqué les applaudissements et les bravos des admirateurs du maître allemand, et, après une tempête de cris et de clameurs, il a paru que les wagnériens étaient les plus nombreux. La journée peut donc être considérée comme un succès à mettre au compte de la nouvelle musique.
Rien n'est plus surprenant que de voir les difficultés sans nombre rencontrées par les inventeurs et les esprits originaux, dans toutes les voies de l'activité humaine.
Wagner nous est un nouvel exemple du fait. Il lui arrive ce que nous avons vu arriver à Victor Hugo et à Delacroix. Il est original, il diffère de ceux qui Font précédé. Cela suffit pour qu'il soit, non pas
seulement discuté, mais nié et excommunié. Havnd. Mozart, Beethoven, Mendelsohn ont composé de la musique d'une certaine facture, crime certaine couleur, qui a été goûtée et acceptée; surgit un artiste qui est autre que les maîtres qui l'ont précédé, qui, vivant dans un autre moment, dans un autre milieu, avec des facultés différentes, produit de la musique qui a un cachet nouveau; la gent moutonnière et le public bourgeois la conspuent ou se bouchent les oreilles pour ne pas l'entendre. Wagner est sifflé, tandis que la musiquette et le crincrin d'imitateurs et de pasticheurs de quatrième ordre sont applaudis et acceptés. Mais qui ne voit que de pareils procédés sont la négation la plus flagrante de l'art, qui est avant tout invention, c'est-à-dire chose personnelle et prime-sautière?
Cependant, vont dire ici les adversaires
de Wagner, nous admettons parfaitement l'originalité et l'invention en musique, à condition qu'elles nous donnent, comme résultat, de bonne musique; or, comme celle de Wagner nous parait exécrable et n'est, à nos oreilles, qu'une cacophonie de sons incohérents, nous la sifflons. — Voilà qui est fort bien; malheureusement, ce raisonnement est le même que celui tenu par les juges qui ont si longtemps fermé les expositions de peinture à tant de grands artistes, et, en définitive, la distinction du bon et du mauvais, pour les écoles, se réduit toujours à ceci : ce qui est connu et familier, ce qui est neuf et original.
Il faut, en effet, en revenir là. Wagner est nouveau, et il produit, sur certaines oreilles habituées à la forme de Beetboven et de Rossini, la même impression d'horreur que produisaient la Barque du Dante
et les Femmes d'Alger sur les yeux qui s'étaient arrêtés jusqu'alors sur les peintures de l'école' de David. On se demande aujourd'hui comment il a pu se faire que Delacroix fût un moment considéré comme une sorte de démoniaque; et, en vérité, on en est également à se demander, quand on a pris la peine de l'écouter, comment la musique de Wagner peut paraître aussi peu humaine que le prétendent ses détracteurs. Certes, Wagner est profondément original; et, dans le cycle des compositeurs allemands, il faut le classer à part. Mais il n'en est pas moins vrai que sa musique est bien de la musique allemande, ayant pour éléments constitutifs les mêmes éléments que l'on retrouve chez tous les maîtres allemands. Elle ne surgit pas comme une apparition météorique, sans racines dans le passé, sans point d'attache avec ce qui l'a
précédée; son originalité ne va pas et ne peut aller jusque-là; tout ce qu'elle fait, c'est de mettre en œuvre, d'une façon particulière et nouvelle, les matériaux que comporte le fonds commun du génie musical allemand.
Si maintenant on veut préciser en quoi consiste la grande originalité de cette musique, on trouvera que c'est dans la part prépondérante faite à l'harmonie et à l'accompagnement. Chez les anciens maîtres la phrase musicale, accompagnement et chant, est nettement arrêtée, et un morceau de musique est un composé de phrases complètes en elles-mêmes, qui se suivent, mais seulement juxtaposées et par conséquent distinctes et séparables. Dans la musique de Wagner, il n'en est plus ainsi; la phrase musicale proprement dite, la mélodie est enveloppée dans un grand courant
ininterrompu d'harmonie. L'accompagnement, la partie musicale qui, dans toute œuvre, forme le dessous et le soutènement, se développe ici en dehors de toutes les proportions connues, et prend une importance décisive, car c'est elle qui donne sa couleur générale à l'œuvré et qui doit produire l'impression dominante. On pourrait presque dire qu'il existe entre l'ancienne musique et celle de Wagner la différence que l'on trouve entre une suite de statues en ronde bosse et un bas-relief, — dans le bas-relief les figures étant toutes enchâssées dans une grande pièce de fond qui les tient et les soude, de même que les phrases mélodiques de Wagner sont enveloppées par le grand courant d'harmonie que le maître déverse sans solution de continuité. C'est par là que Wagner, si original, est surtout désagréable aux oreilles françaises.
Chaque peuple a son génie, et le génie musical de la France, vaille que vaille, est exclusivement mélodique, c'est-à-dire placéau pôle opposé à celui de Wagner. Il n'est donc point étonnant que sa musique soulève, en France, de si vives oppositions. Wagner a surtout développé dans la musique le côté exclusivement allemand, et quand on s'est mis parmi nous à goûter la musique allemande, on a commencé à l'aimer par les côtés où elle était le moins nationale. Il faudra donc encore bien des efforts pour faire accepter Wagner au public français, et, comme il est le plus Allemand de tous les compositeurs d'outre-Rbin, il est probable que, d'eux tous, il restera toujours le moins populaire au milieu de nous. Quoi qu'il en puisse être de l'avenir, sachons applaudir aux efforts des hommes et des artistes convaincus qui , comme
RICHARD WAGNER. 29a
M. Pasdeloup, font en ce moment de si nobles efforts pour plier les oreilles françaises à la musique de Richard Wagner.
Les créateurs et les artistes puissants sont rares en tout temps : bannir Wagner et sa musique, c'est vouloir nous priver d'une province du domaine musical et par là diminuer pour nous la source des nobles plaisirs et des grandes émotions artistiques. Résistons énergiquement à de pareilles prétentions, et, après avoir applaudi Haynd et Mozart, sachons goûter Wagner, de même que nous admirons Delacroix tout en pliant le genou devant le Pérugïn et Raphaël.
In Tribune, 26 décembre 1869.
ARTHUR SCHOPEMUUEK
Arthur Schopenhauer est né à Dantzig le 22 février 1788, fils d'un des principaux négociants de la ville. Envoyé très jeune à l'étranger, il séjourna plusieurs années en Angleterre et en France. Il s'initia ainsi de bonne heure à la connaissance des langues, et finit par parler facilement le français, l'anglais, l'italien et même l'espagnol. Il montrait la plus vive répulsion pour la carrière commerciale à laquelle on le des-
tinait ; aussi, à la mort de son père, abandonna-t-il le comptoir pour aller étudier à l'Université d'Iéna. Au sortir de l'Université, il visita Weimar et connut Goethe, puis lit de longs voyages, particulièrement en Italie. Sa fortune se trouva un instant compromise par la mauvaise gestion de sa mère, et, cherchant à se créer une profession, il se fit inscrire à l'Université de Berlin comme privat-docent, pour enseigner la philosophie. Le cours qu'il essaya n'eut aucun succès. H dut renoncer à l'enseignement que régentaient alors des professeurs célèbres, tels que Hegel, dont il s'était déclaré l'implacable ennemi. En 1832, il s'établit à Francfort qu'il ne quitta plus, et où il mourut le 23 septembre 1860.
Schopenhauer publia en 1819 le grand ouvrage Der Welt al s Will und Vorsteilung (le Monde comme volonté et comme
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représentation), qui contient l'exposé de sa doctrine. Ce livre ne trouva point de lecteurs et passa inaperçu. En 1844, il en fit paraître une seconde édition, revue et augmentée, qui n'eut pas plus de succès que la première. Ses idées étaient trop en avance de celles du temps pour pouvoir faire d'abord impression.
Schopenhauer vivait à Francfort inconnu du monde, sans parents et sans amis, dans la seule compagnie de son chien. Ses habitudes excentriques et les idées étranges qu'on disait renfermées dans ses livres, le faisaient passer, aux yeux des habitants, pour une sorte de fou. En 1852, il publia son second ouvrage important, Parerga und Paralipomena (Petits Ecrits philosophiques), qui attira enfin l'attention. Les qualités littéraires et de style étaient de premier ordre ; et les chapitres purement philosophiques
étaient suivis d'études pleines d'observations fines et originales sur la vie réelle, de nature à être comprises de tout le monde. Une revue anglaise, the Westminster, fut la première, en 1852, à faire connaître la « Philosophie de la volonté » au public. Presque en même temps, Frauenstadt, un disciple, publiait une série de lettres sur la doctrine du maître dans un journal de Leipzig. A partir de ce moment, la renommée du philosophe de Francfort a sans cesse grandi, et aujourd'hui l'Allemagne le place, comme penseur à côté de Kant, comme écrivain à côté de Gœthe.
LE MÉrAPHYSICIEN
Kant, dans sa Critique de la raison pure, avait établi la relativité de nos connaissances. D'après lui, la chose en soi, l'essence
de l'être, le principe premier et la raison dernière des phénomènes doivent nous rester éternellement inconnus, ils sont hors de la puissance et des aperceptions de notre esprit.
Schopenhauer se rattache à Kant et prend sa philosophie pour point de départ, mais il prétend cependant être remonté jusqu'à la cause première des phénomènes, et pouvoir donner ainsi une explication du comment des choses. D'après lui, rien dans le monde ne se manifeste qu'à l'état transitoire, et n'existe qu'à Fétat passager. Aucun objet, aucun être n'a d'existence en soi, ne possède de vie permanente. Tout ce qui apparaît et se produit, se manifeste comme représentation (vàrstellung) d'une volonté (toi II) obscure et inconsciente, partout présente et toujours agissante. C'est cette volonté "qui, dans son inépuisable
activité, donne naissance à tontes les apparitions de l'univers, et qui, par superpositions successives des phénomènes de la matière brute, des affinités de la force chimique, de la vie graduée des plantes et des animaux, arrive jusqu'à l'homme. Ce dernier ne possède donc rien à part dans la nature, mais n'est que la manifestation la plus parfaite de la volonté, àuwill, arrivant seulement en lui à se connaître et à avoir perception de soi. Voici, résumée en aussi peu de mots que possible, l'idée mère de la métaphysique de Schopenhauer.
Ici le lecteur m'arrête pour me dire : Mais cette volonté que Schopenhauer donne pour cause première, de laquelle tout découle, qu'est-elle en soi , d'où vient-elle , pourquoi agit-elle? En un mot, cette cause, qui explique tout, comment l'explique- 1il elle-même? Il ne l'explique pas. C'est
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que toute métaphysique est en définitive impuissante à trouver une cause première et à comprendre Ten-soi des choses, et que la démonstration faite par Kant de la relativité de nos connaissances demeure inattaquable. Tous les efforts des philosophes de tous les temps, pour remonter à l'origine même des phénomènes et expliquer l'essence de l'être, n'ont en effet jamais abouti qu'à donner une explication qui n'a rien changé à notre ignorance, puisqu'elle se trouvait elle-même aussi inexplicable que ce qu'elle était destinée à expliquer.
Il semble cependant que le système de philosophie de Schopenhauer n'ait pas partagé le discrédit général qui s'est attaché de nos jours à toute métaphysique, et qu'alors que les grands échafaudages philosophiques édifiés par les Hegel, les Schelling, ses contemporains, se sont écroulés, le
sien ait survécu et ait même reçu une consécration nouvelle des écrits de disciples tels que M. de Hartmann. C'est que son système semble plus que tout autre concorder avec la réalité des faits.
Si dans l'étude des phénomènes on procède par la méthode scientifique, si on va du connu à l'inconnu et des faits de détail à des causes de plus en plus générales, on arrive, à l'extrême limite du connaissante, à trouver la persistance de la force. La force, quantité toujours égale, sorte de grand réservoir d'où, par un enchaînement ininterrompu et une évolution universelle, tout découle et s'épand. Or, la volonté, le will de Schopenhauer, ressemble singulièrement à la force, établie et démontrée par la méthode scientifique. Le regard perçant de Schopenhauer avait donc fort bien entrevu ce qui apparaît de plus en plus, que les
existences particulières et les énergies individuelles ne sont que des manifestations d'une cause unique, d'un moteur universel que la science appelle maintenant la force. Seulement, nous n'avons garde de prétendre connaître la force en soi, et nous savons très bien que, quoique lui ayant rattaché l'explication des phénomènes, elle reste ellemême inexplicable et incompréhensible.