‹ Critique d'avant-gardeChapitre 19 sur 20 · LE PESSIMISTE · texte numérisé non relu

LE PESSIMISTE

Le nom de Schopenhauer évoque tout particulièrement l'idée du pessimisme. Le pessimisme chez Schopenhauer fait partie intégrante des idées, il se mêle à toutes les conceptions de la vie et de la nature, il est la manière même de voir et de sentir.

Schopenhauer n'a jamais eu de raisons particulières de se plaindre de la vie, il était

riche, il avait reçu de la nature non seulement une puissance de la pensée, qui resta longtemps méconnue, mais encore une verve et un esprit de conversation qui lui eussent permis de briller tout de suite, au milieu des hommes auxquels il eut voulu se mêler. Il a donc glissé sur la pente du pessimisme d'instinct et spontanément. C'est là ce qui distingue son pessimisme genuine et de première pousse, de celui de seconde venue et d'imitation de Hartmann et de ses autres disciples. •

Pour Schopenhauer, vivre est une souffrance. L'existence n'est qu'une suite de peines et de tourments. Il n'y a point de désir qui ne soit suivi de déception, de plaisir qui n'ait pour contre-partie la lassitude, de jouissance qui n'amène le dégoût. Et combien misérable est en lui-même le cours de la vie ! Le passé ne nous appartient

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plus; le présent n'est qu'un moment qui fuit sans cesse, qu'on ne perçoit qu'alors qu'il s'évanouit ; l'avenir est une page formée et indéchiffrable. L'enfant n'a point conscience de soi; le jeune homme, plein de démence et d'illusions, cherche à embrasser des fantômes et à réaliser des rêves ; l'homme mûr, désenchanté, se fatigue pour maintenir une existence dont il connaît la trame fragile, et voit déjà le terme prochain; le vieillard assiste à sa destruction, torturé par la maladie et miné par le chagrin. Tout est vain, et en particulier rien n'est plus vain que l'amour qui d'abord embrase l'être humain d'un transport qui semble l'élever au-dessus de lui-même.

L'amour n'est que la manifestation de la volonté, du will, qui cherche cà produire la vie, dans son appétit insatiable à se manifester, et tout ce qui fait prendre aux actes

de l'amour un charme souverain, n'est que la tromperie de la volonté qui nous dupe et nous enivre, afin de nous amener à entretenir la vie. L'homme, pour Schopenhauer, n'est donc qu'un éphémère, qu'une manifestation fortuite d'une puissance occulte, et, à celui dont le cerveau est assez développé pour approfondir la nature des choses, la vie n'apparaît que comme une farce lugubre qui se joue dans la douleur et les angoisses. Arrivé là, il n'y a plus qu'à conclure, comme les bouddhistes, que, la vie étant un mal, il vaudrait mieux qu'elle n'eût jamais commencé, et aussi bien Schopenhauer conclut-il ainsi.

Le pessimisme et l'optimisme sont deux manières subjectives d'envisager la vie. Ils se disputent la possession des individus, des peuples, des races, des époques. Dans ce sens ils sont éternels, et celui qui aura

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su fixer les sentiments qu'ils éveillent d'une manière puissante, laissera des écrits sûrs de vivre. C'est là ce qui explique la renommée grandissante des livres de Schopenhauer. Il a exprimé pour nous, modernes, sous une forme neuve et personnelle, ces mêmes sentiments d'amertume et de dégoût de la vie. auxquels YEcclésiaste dans la littérature hébraïque, et les écrits bouddhiques dans l'Inde ont donné expression. Historiquement, on comprend que Schopenhauer et le pessimisme soient apparus au moment où ils sont venus. Le pessimisme de Schopenhauer est une réaction contre l'optimisme à outrance qui a régné à la fin du xvme siècle et au commencement du xixe. En ce sens il est un redressement. Toutes ces conceptions d'une puissance sans limite et d'une perfectibilité indéfinie de l'homme, considéré comme un

agent indépendant dans la nature, tirant de son propre esprit les règles arbitraires de sa vie et de la vie des sociétés, sont ruinées par le pessimisme et la notion purement naturaliste du monde.

Il faut que l'homme se résigne à rester dans la dépendance des forces de la nature qui l'enserre, et qu'il perde l'espoir d'acquérir d'autres connaissances que celles que pourra lui révéler l'étude patiente des lois qui gouvernent le monde. Est-ce à dire qu'il faille avec Schopenhauer se faire ascète et bouddhiste, renoncer à l'amour et à la famille, vivre en la seule compagnie de son chien? Evidemment non; ce sont là des excentricités individuelles qu'on ne saurait prendre pour règle.

D'ailleurs, pas plus le pessimisme que l'optimisme ne sauraient fournir de règle pour la vie. La vie est ce qu'elle est, et trouve

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sa règle dans l'observance des lois qui l'engendrent et la maintiennent. Les derniers venus parmi les grands penseurs, Strauss. Herbert Spencer, s'accordent à proposer, comme but aux efforts de l'homme, l'adaptation de la vie aux conditions externes, pour développer le mieux possible les aptitudes et les facultés individuelles. Ce qui. pour ceux qui n'ont pas le temps d'aller chercher la règle de leur vie dans les livres. revient à dire qu'il faut cultiver son jardin.

Le Siècle, mars 1878.

■Il

IIERBElîT SPENCER

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