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LA PHILOSOPHIE DE L'ÉVOLUTION

Deux méthodes se sont offertes aux hommes pour sonder le problème de la nature des choses. Par l'une, celle des métaphysiciens, suivie la première et qu'on supposait devoir livrer tous les secrets, l'esprit se lance d'emblée dans les explications, se forme un jugement a priori sur l'être en soi, la nature, le moi et le non-moi, et prétend ainsi arriver à la connaissance des

essences et à la compréhension de l'univers. Cette méthode, malgré une longue suite d'efforts, n'a jamais produit que des systèmes contradictoires qui, tous, successivement battus en brèche, ont été reconnus sans base et sans réalité objective. Il a donc bien fallu admettre que, par la méthode de l'explication à première vue, il n'y avait aucun moyen de serrer de près la vérité et d'arriver à rien connaître réellement.

Alors sont venus les savants, qui ont suivi une tout autre voie. Par celle-ci, l'homme ne prétend plus rien découvrir par intuition et rien deviner a priori. Il fonde au contraire la connaissance sur l'amas péniblement acquis des faits et des observations de détail; il scrute, analyse, pèse, mesure toutes choses; il ne s'élève de la notion la plus simple à une plus complexe

que par degrés, et établit ainsi laborieusement, par assises et étages successifs, tout l'édifice de la connaissance.

Cependant quelque multiples qu'aient fini par être les connaissances scientifiques acquises, bien que la méthode de l'étude positive, restreinte d'abord à des ordres particuliers de recherches, ait été successivement étendue à tous et ait conduit à des vues synthétiques, la connaissance ainsi obtenue s'est trouvée arrêtée à un point qui lui est resté infranchissable. Elle n'a pu donner qu'une explication relative : ce que Kant appelle das ding an sich, la chose en soi, l'essence de l'être, la compréhension du pourquoi primitif et dernier lui sont demeurées fermées. Toutes les tentatives faites par l'esprit, dans ses efforts pour franchir l'irritante barrière, sont restées impuissantes, elles n'ont conduit qu'à réduire à

un plus petit nombre les données ultimes incompréhensibles, sans qu'on puisse nourrir l'espoir d'arriver jamais, par réductions successives, à les éliminer toutes.

Aujourd'hui, après Kant et Comte, deux points sont donc considérés comme acquis par tous les philosophes, sauf par ces quelques survivants de l'ancienne métaphysique qui achève de mourir : le premier, que l'essence et la raison dernière des choses sont impénétrables à l'esprit humain; le second, que toute la connaissance que l'homme pourra posséder, sur le problème de l'univers, lui sera donnée par la méthode positive des sciences.

Tout en étant contenue dans les limites du relatif, l'étendue du savoir est aujourd'hui assez vaste pour que le philosophe voulant expliquer le monde par la science, voie s'ouvrir devant lui le plus vaste champ

de spéculations. Edifier une philosophie qui soit la coordination du savoir scientifique, exigera une heureuse combinaison de dons naturels et de circonstances favorables. Il n'y a qu'à voir combien de tentatives ont été faites sans succès. Comte a bien démontré que toute connaissance effective exigeait une base positive, il a établi la filiation et l'enchaînement des sciences qui, de la plus simple à la plus complexe, doivent nous procurer toute l'explication que nous pouvons jamais espérer obtenir des choses ; mais après avoir exposé la méthode, lorsqu'il a voulu s'en servir, on peut penser qu'il n'a point réussi. Dans l'application qu'il a essayé en particulier de faire de son système à la direction pratique des affaires humaines, il n'est arrivé qu'à des formules irréalisables. Schopenhauer, tout en se rattachant a lvant, a cherché à franchir les bornes du

relatif, mais « la volonté » qu'il présente comme agent producteur des phénomènes, transformée depuis en a inconscient » par son disciple M. de Hartmann, n'est en définitive qu'un dernier concept métaphysique, donnant de l'incompréhensible une explication tout aussi incompréhensible que lui. Plus en dernier, Strauss a expliqué qu'à l'ancienne foi il fallait en substituer une nouvelle; cependant', de son ouvrage Y Ancienne et la nouvelle Foi y la partie critique, qui s'applique à la mise à néant de l'ancienne, s'est trouvée de beaucoup la plus achevée et la plus satisfaisante. Arrivé tard, à la fin de sa vie, comme conclusion d'un lent travail d'esprit, à la conception exclusivement scientifique de l'univers, Strauss n'a pu que donner une indication de l'idée qu'il s'en formait, sans avoir le temps d'en faire un exposé complet et méthodique. M. Renan

a, lui aussi, essayé dans ses Dialogues philosophiques d'esquisser une philosophie fondée sur les découvertes scientifiques modernes. Son insuccès est connu.

M. Herbert Spencer, plus heureux, a su mener à bien la vaste entreprise de construire une philosophie, embrassant toutes les parties du savoir humain. M. Herbert Spencer, après Kant, acceptant comme un fait démontré la relativité de toute connaissance, dans ses Premiers principes, fait deux parts. D'un côté, il place ce qui échappe à notre compréhension, the unknowable, l'inconnaissable, c'est-à-dire la chose en soi et les notions dernières auxquelles la connaissance positive vient se heurter sans pouvoir les expliquer, les idées d'absolu, d'infini, de temps,, d'espace. Là, il s'arrête, subissant la limitation et confessant l'infirmité de l'intelligence humaine.

32i CRITIQUE D'AVANT-GARDE.

A côlé de l'inconnaissable qui reste fermé, se place le connaissable, c'est-à-dire toute cette partie accessible aux recherches et à l'explication; et sur ce terrain Herbert Spencer, avec Comte, fait venir toute connaissance des conquêtes et des acquisitions réalisées par les sciences.

En cherchant quelle est l'idée ultime et fondamentale qui, tirée par synthèse du savoir positif, puisse donner l'explication la plus générale possible du comment des choses, Herbert Spencer trouve la persistance de la force. Au delà commence l'inconnaissable. Comme loi des phénomènes dérivés, par enchaînement ininterrompu, de la persistance de la force, il met l'évolution. La philosophie de l'évolution, telle que l'expose Herbert Spencer, ne reconnaît point d'existences immobiles, de monades indépendantes . de faits explicables sans

leurs antécédents; elle renverse toutes les distinctions qu'on avait cru établir entre l'inorganique et l'organique, l'esprit et la matière, la vie et l'intelligence; nulle part elle ne saisit autre chose que des phénomènes qui succèdent à d'autres, lesquels en engendrent eux-mêmes de nouveaux, sans qu'on puisse découvrir de point d'arrêt dans l'universel mouvement, qui fait que toutes choses commencent, se développent et se dissolvent. La philosophie de l'évolution ne repose que sur la généralisation d'une hypothèse. Mais dans l'état actuel des connaissances, cette hypothèse est de toutes celle qui semble le mieux se plier à l'explication des faits.

Le Siècle, février 1877.

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