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est fâcheuse; mais, cette réserve faite, je reconnais que Voltaire fut d'abord le champion du libre arbitre et qu'un beau jour il se convertit, sinon au fatalisme, du moins au déterminisme. C'est la marque, disons-le en passant, que son esprit était capable de progrès et d'élargissement, quoi qu'en pense M. Faguet. Il faudrait ajouter que jusqu'à la fin de sa vie il resta fidèle à l'opinion qu il avait embrassée dans la maturité de l'âge ; et, si cela prouve qu'il n'eut pas sur un point les mêmes convictions dans la vieillesse que dans la jeunesse, ce qui est arrivé à bien d'autres, cela n'autorise pas à qualifier l'œuvre du penseur de « prodige d'incertitude. »
Oui, sans doute il est un domaine où il n'a jamais su se fixer : c'est celui de la métaphysique. Un personnage qu'il met en scène et qui lui ressemble fort s'écrie : « Moi, je ne suis sûr de rien; je crois qu'il y a un être intelligent, une puissance formatrice, un Dieu. Je tâtonne dans l'obscurité sur tout le reste. J'affirme une idée aujourd'hui, j'en doute demain, après-demain je la nie, et je puis me tromper tous les jours. Tous les philosophes de bonne foi que j'ai vus m'ont avoué, quand ils étaient un peu en pointe de vin, que le grand Être ne leur a pas donné une portion d'évidence plus forte que la mienne. «Conclurons-nous de là
guet l'accuse de n'avoir point soupçonné qu'il y eût dans le monde un mysière, Voltaire se moque de la fatuité qui croit pouvoir clécliifFrer toutes les énigmes et il lance, à l'adresse des philosophes que rien n'arrête dans leur rage de dogmatiser, son petit conte intitulé : Les aveugles juges des couleurs. Cela ne l'empêche pas, à l'occasion, de hasarder et do retirer des conjectures sur ces graves sujets ; il ébauche, comme un autre, son petit système ; puis il le détruit lui-même, parce qu'il n'en est pas satisfait. C'est qu'au fond sa méthode est le bon sens. De \h. sa faiblesse et sa force. Il lui arrive de rencontrer en lui des croyances qui répugnent à rester cête à côte et il s'efforce, tantôt de les concilier, tantôt de les sacrifier l'une à l'autre; mais aussi, sur le terrain de la philosophie pratique, il s'est établi solidement à distance égale des deux extrêmes. Enmorale, en religion, il a su ce qu'il pensait, ce qu'il voulait, et il s'y est tenu avec une fermeté inébranlable. M. Faguet
lui-même le montre « redisant à soixante-dix ans son Credo de la trentième année », et il le lui reproche ; après quoi il lui reproche d'être une girouette. « Voltaire est admirable pour se contredire, » écrit-il. Je connais quelqu'un qui est plus admirable encore.
Mais M. Faguet est si heureux de découvrir des contradictions dans les autres qu'il en met, qu'il en crée dans tous ses personnages. Montesquieu observe que les lois des peuples sont en grande partie l'effet du climat où ils vivent ; il propose d'autre part des lois nouvelles pour le pays qu'il habite. Contradiction ! Comme si, parce qu'on reconnaît l'action des causes physiques sur le développement des nations, on devait nier du même coup l'action des causes morales (idées ou sentiments) qui sont des forces aussi naturelles que les autres ! Voltaire aperçoit dans l'histoire de grands courants qui entraînent une époque entière ; mais il admet en même temps que les volontés individuelles no sont pas une quantité négligeabledans l'évolution d'un siècle. Contradiction! Comme si les volontés humaines n'étaient pas à la fois effets et causes ; comme si, tout en subissant l'influence du milieu qui les enveloppe, elles ne réagissaient pas à leur tour sur ce milieu pour le modifier! M. Faguet serait-il trop simpliste pour
ae no pas etro assez pniiosopne ï
A force de prêter des contradictions aux gens, il devait finir par transformer leur vie en un péle-inôle incohérent 1 C'est bien ce qui lui est arrivé. Nous apprenons,cequinelaissepasdenou8 surprendre, que « la vie intellectuelle de Voltaire n'a pas eu d'idée maîtresse. » On se demande, en présence d'une assertion pareille, si le critique se moque de ses lecteurs. Elle est si visible, si éclatante, celte idée maîtresse, qu'il faut vraiment fermer les yeux pour ne la point apercevoir.
Voltaire jeune disait un jour : « Je m'ennuie d'entendre dire que douze hommes ont pu établir la religion chrétienne ; il me prend envie de montrer qu'un seul suffit à la détruire. » Voltaire vieux, jetant un coup d'œil rétrospeçtifsur sa longue carrière, se rend cette justice ; J'ai fiiit plus en mon temps que Luther et Calvin.
Prenez sa première tragédie : il y soufûète le clergé catholique sur la joue des prêtres païens :
Nos prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense, Notre orédulité fait toute leur s.
Regardez les Lois de Minos, une de ses derniè-
res tragédies : il y continue contre 1 Église la campagne commencée quelque soixante ans plus tôt. Et durant cet intervalle, pièces de théâtre, épîtres, satires, romans, ouvrages historiques, une bibliothèque entière de pamphlets révèlent sous mille formes et à peu près sans relâche la passion tenace, ardente, infatigable de cet ennemi du. dogme catholique.
Ah ! vous cherchez l'esprit de suite dans la conduite de Voltaire et vous ne le trouvez pas ! Qu'estce donc que la Henriade ? Un plaidoyer en faveur de la tolérance. Mahomet ? Une attaque indirecte contre tous les fondateurs de religion. UÉpître à Uranie ? Une charge à fond contre la doctrine de la chute et de la rédemption. Le Dictionnaire philosophique ? Un arsenal d'arguments et de railleries contre le miracle et les récits de la Bible- L Essai sur les mœurs? Un effort pour rendre l'his* toire purement humaine. Et dans tout cela vous ne sentez pas la persistance, je dirai même l'obsession, d'une idée unique ! Elle ne fut pas seulement dominante, elle fut impérieuse, tyrannique chez Voltaire. Elle l'exposa vingt fois à l'exil et à la prison ; elle lui mit à dos catlioliques et protestants, jésuites et jansénistes ; elle l'empêcha de comprendre certaines époques, comme le moyen âge ; elle lui valut cette critique de Montesquieu ;
bours. Les conlomporains ne s'y sonl pas trompés, la postérité non plus. Demandez à n'importe ([uî ceque Voltaire représente et l'on vous répondra : La libre pensée, l'impiété railleuse, la lutte contre la théologie, la raison hpposée à la foi.
J'ai honte do redire des choses qui sont banales à force d'être connues. Qu'on le pardonne à M. Faguet 1 C'est lui qui m'y contraint, puisqu'il n'apas su ou voulu voir ce qui donne une redoutable et presque excessive unité à la vie si active et si remplie de Voltaire. 11 s'avise bien quelque part que « la guerre au surnaturel a été sa grande tâche et préférée. » Eh I sans nul doute ! Seulement il ne fallait pas se borner à mentionner le fait en passant. Cette guerre-là, on doitl'étudier dans ses procédés, dans ses raisons d'être, dans ses résultats, quand on se mêle de parler de Voltaire. Sinon,c'cst enlever de son œuvre ce quionestrâme. Je comprendrais certes qu'on s'écriât : « Catholique fervent, je déplore et condamme le téméraire aba-
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lis de croyances qu'il a opère ; je déteste en lui le plus cruel adversaire de mon Église. » Mais qu'on vienne dire avec sérénité :« Voltaire lest-ce qu'il a jamais eu une idée directrice? » qu'on escamote (passez-moi le mot ) celte campagne incessante qu'il a menée contre les dogmesdu ciiristianisme ; cela produit sur moi le môme effet qu'un article oi un soi-disant historien voudrait apprécier le rùle de Calvin en laissant de côté ce que Calvin a pu faire dans le domaine de la religion.
M. Faguet a-l-il craint de se brûler les doigts à ces questions de controverse ? Les a-l-il négligées par dédain? Il prétend que, pour nous passionner à ce sujet, « nous sommes trop loin des querelles religieuses, reléguées aujourd'hui dans les basses classes de la nation * ». Je n'aurai pas Tindiscrétion de lui demander si, par hasard, les hautes classes se sont réconciliéesdans une foi commune, ce qui serait bien beau, ou dans une commune indifférence, ce qui serait bien triste pour elles. Je voudrais seulement savoir comment, après un simple coup d'œil sur Taclivité philosophique du grand moqueur; il a pu écrire et répéter cette phrase étonnante : « Voltaire fut conservateur en toutes choses. » Musset disait :
Voltaire jette à bas tout ce qu'il voit debout. 1. Page 325.
pieux aeieiisour ae iuuibb les li'<iuuio[is ei partant de la traditioQ catholique, il faut avouer que c'esl plus neuf et plus outré encore. Celte métamorphose est d'autant plna singulière que M. Faguet s'attache à prouver que le déisme de Voltaire équivaut à l'athéisme, attendu qu'il » n'avait pas l'idée de Dieu présente à son esprit d'une manière constante >t et que « l'idée de Dieu n'est rien, si elle n'est pas tout ". Je ne me charge pas d'expliquer par quel tour il peut être à la fois qualifié d'athée et de « conservateur -on toutes choses u; mais je me figure tout de même q le, s'il avait été plus conservateur en matière religieuse, beaucoup de ses détracteurs et M. Faguet lui-même, qui est à genoux devant Bossuet, auraient été moins durs à son égard.
- Je m'arrête. En voili plus qu'il n'en faut sans doute sur les graves défauts qui me gâtait le livre de M, Faguet. Ce n'est pas que je réclame de lui ou de qui que ce soit une apothéose des hommes du xviii^sièele : un peude justice mesuffirait. L'historien ne doif être le dévot de personne ; mais encore moins doit-il rapetisser, mutiler, déligurer ceux dont il est censé faire l'histoire. Or on peut louer, tant qu'on voudra, dans les études de M. Faguet telle jolie page sur Fonteuelie, tel
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résumé bien fait et puisé aux bonnes sources des théories de Buifon : il n'en reste pas moins que le jugement d'ensemble, et, par dessus tout, rarticle sur Voltaire, laissent l'impression d'un pamphlet attardé.
On peut dire aussi que c'est un pamphlet déguisé, ce qui n'est pas une circonstance atténuante. L'ouvrage se donne pour un livre de classe, impartial et anodin. L'auteur s'adresse particulièrement aux étudiants en littérature, et, comme depuis cette publication il est devenu suppléant à la Sorbonne, il peut maintenant, du haut de la chaire qu'il occupe, répandre avec plus d'autorité les doctrines qui lui sont chères. Je sais que dans sa leçon d'ouverture il s'est déclaré plein d'horreur pour le parti pris et qu'il a mémo risqué le mot de génie à propos de ce Voltaire si proprement accommodé par lui. Mais je doute qu'il ait été soudain converti à d'autres idées et j'aime mieux croire, à son honneur, qu'il professera dans son cours les mémos opinicms ([ue dans son livre.
Le cas serait isjlé qu'il n'y aurait pas lieu de
phic, la science. Rien de plus enfantin, si ce n'était odieux.que de chercher à fermer la bouche aux gens qui pensent autrement qu'on ne pense soi-même. Il est bon dans tout paya que l'enseignement supérieur soit hospitalier aux théories les plus opposées ; que la jeunesse soit noise à même do choisir en pleine connaissance de cause entre les systèmes divers ; que penseurs et savants puissent travailler librement à la lente et difflcite élaboration (le la vérité. Qu'il s'agisse de religion, de politique, de littérature, arrière les dogmes officiels! Place au soleil pour toutes les convictions t
J'admets donc sans peine que M. Faguet parle de Voltaire en professeur d'Université catholique ; qu'il soi! injuste et ingrat envers les hommes qui ont émancipé la philosophie et proclamé la souveraineté du peuple ; qu'il réserve toute ses tendresses à Bossuet et aux partisans de la monarchie constitutionnelle qui paraît être son idéal. Je suis môme prêt à blâmer la condition qu'on lui a imposée, dit-on, de renoncer au feuilleton dramatique qu'il faisait avec agrément dans un journal royaliste. Mais ce qui me trouble et me semble étrange, c'est que, à la Sorbonne comme à l'École
Normale, parmi ceux qui enseignent la littérature française moderne et sont ainsi appelés à approvisionner d'idées et de jugements les jeunes hommes et, qui plus est, les jeunes maîtres de demain, je
n*entends que des voix hostiles à la démocratie et aux aspirations de la France républicaine. Ici c'est
M. Brunetière qui crie anathème à l'esprit français coupable d'être (( foncièrement démocratique », à ces « tristes sires » qui furent Voltaire et Rousseau, à tous ceux qui peu ou prou ont mânq'ué de respect pour la tradition. Là, je vois des hommes de mérite, dont je ne veux pas dire de mal; j'ai pour les uns toute la déférence qu'on doit à d'anciens maîtres, pour les autres toute l'estime et toute la sympathie auxquelles ont droit d'anciens camarades qui ne manquent ni de savoir ni de talent; mais enfin pas un d'eux né saurait être accusé d'un penchant trop vif pour les écrivains qui ont travaillé à renverser l'ancien régime. Un seul, M. Lonient, représentait avec modération la tendance démocratique; il est remplacé par M. Faguet.
Faut-il croire que la République, malmenée par ceux qu'elle favorise, a la magnanimité d'être battue et contente? Un homme politique connu disait un jour d'un ministre non moins connu :
« Quand je veux obtenir de lui quelque chose, je lui flanque des coups de pied au derrière. » Il sera-
â cetie eiiie ae la jeunesse nourgeoise qui va ensuite porter dans toutes les professions libérales et dans l'enseignement secondaire les idées reçues de la sorte. On n'espère pas sans doute arracher du cœur des masses populaires l'amour de la démocratie ni la reconnaissance pour la Révolution et pour les philosophes qui l'ont préparée. Ëst-co donc qu'on veut faire deux Frances, l'une élevée dans le mépris de ce que l'autre admire? L'État se donne-t-il la mission singulière d'encourager ce divorce intellectuel et moral ?
Encore une fois je ne demande pas qu'on crée, à l'exemple des gouvernements précédents, une ridicule orthodoxie littéraire ou historique. Mais, Français et ayant à ce titre le droit de dire mon avis sur les choses de France, enseignant à l'étranger et ne pouvant élre en ceci soupçonné d'ambition personnelle, je puis bien exprimer tout haut un vœu modeste que plus d'un professeur à Paris et en province doit se borner à murmurer tout bas. Je le formule ainsi : Puisque l'histoire de la littérature française, surtout au xviii" siècle.
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est et sera longtemps un sujet de discussions passionnées en attendant que les hommes chargés de l'enseigner aient le cœur et Tintelligence assez larges ou assez calmes pour en embrasser les deux faces ; ne pourrait-on pas, à la Sorbonne et à l'Ecole Normale, à côté de ceux qui rabaissent et piétinent les philosophes du siècle dernier, réserver une petite place à ceux qui osent encore aimer et défendre ces précurseurs de la France nouvelle?
La Nouvelle Revue ^ Mai 1894 .
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