I.-H. RosNY. — Renouveau
(Librairie PIoq).
11 est fait de rien, ce roman de J.-H. Rosny. Sujet, intrigue, procédés dramatiques, style même trahissent un vigoureux et heureux effort de simplification. Il feut en féliciter Vauteur ou les auteurs (l'un et l'autre peut ou peuvent se dire ; car je crois bien qu'ils sont deux frères, mais si intimement fondus qu'on ne perçoit plus qu'une seule personne). Il semble en tout cas que dans l'œuvre qui vient de paraître on se soit donné pour tâche, comme Puvis de Chavannes, de rendre des âmes visibles avec aussi peu de matière que possible.
De ouoi y est-il question ? De la floraison dernière ue l'amour dans un cœur âgé de quarantehuit ans. Aussitôt s'évoquent dans la mémoire des livres qui ont étudié le même cas passionnel : Amour d'automne, qu'André Theuriet a velouté d'une grâce caressante et mélancolique; Fort comme
la mort, ce chef-d'œuvre d*émotion sobre et poignante, où Maupassant a mis toute sa mâle énergie.
Le sujet n'est point neuf, mais il est renouvelé par la façon dont il est traité et dénoué. La crise d'âme concentre sur elle toute la lumière ; elle se déroule, comme une bonne tragédie classique, dans un minimum d'événements et de mise en scène.
Les personnages sont réduits au nombre strictement nécessaire et à leur plus simple expression. Us sont quatre en tout : le héros de l'histoire, Dehancy^ dont nous ne savons rien, sinon que c'est un juriste consommé, assez vigoureux de corps, d'esprit et de cœur pour aimer et qui sait ? être aimé encore; son ami, un philosophe, qui se plaît à rêver et à raisonner sur les choses, les bêtes et les hommes; sa sœur, Geneviève, une jeune femme de vingt-six ans, ombre gracieuse, délicate et mauve, qui a le charme d'une fleur aux nuances et aux senteurs discrètes. Tous trois sont d'ailleurs des natures généreuses et hautes. Seul, le quatrième et dernier personnage, un joli garçon de vingt-quatre ans, fils de l'amoureux attardé, tranche parmi les autres : c'est un petit Monsieur, sec, positif et plat, composé de toutes les mesquineries et lésineries bourgeoises.
Presque pas d'obstaclts extérieurs à la passion qui a peu à peu envahi le juriste. La jeune femme est veuve, de caractère grave, pleine d'estime et de sympathie pour lui. Son frère observe une neutralité bienveillante, très bienveillante ; il les a emmenés tous deux dans une campagne solitaire au bord de l'Océan. L'amoureux est veuf aussi, pnrtant libre; il a une fille mariée qui reste invisible et n'a aucune part à l'action ; il a, comme
celle qu'il aime, une fortune indépendante qui ne doit rien à personne.
A peine un essai d'opposition du futur héritier, qui, riche déjà du bien de sa mère, prétend avoir, en sus, des droits sur l'argent de son père et se croirait spolié par un second mariage de celui-ci. C'est assez pour alarmer un instant la délicatesse scrupuleuse de la jeune femme. Mais cela se passe entre gens qui n'admettent guère que des
Jwrents soient obligés de se crucifier pour laisser à eurs enfants le maximum de bien-être, et les manœuvres répugnantes de ce fils trop prévoyant pour ne pas être frustré de ses espérances ne servent qu'à faire ressortir sa vilenie.
D'où viendra donc la lutte, qui est l'indispensable condition du drame? Où est l'obstacle qui va retarder une solution d'apparence si aisée ?
Il est tout intérieur. Il est dans l'angoisse d'un homme mûr, conscient de son âge et qui se dit avec amertume : Puis-je encore êire aimé ? Il est dans les timidités enfantines que lui donne cette pensée. Il est surtout dans la jalousie folle, irrésistible, féroce qui s'empare de lui, quand son fils est venu tomber, sans penser à mal, dans l'intimité de la solitude à trois où l'orage couvait sans éclater.
Jalousie sans raison. Et c'est ce qui la rend le
Elus tragique. Le fils ne songe pas i Élire la cour à i veuve; la veuve n'a pour lui que de l'aversion et du dédain. Dehancy le voit, le sait. N'miporte ! La jalousie le dévore. Son ami lui démontre un jour l'absurdité de ses soupçons. « Tout ce que tu t'imagines est faux, lui dit-il. — Je !e sais aussi bien que toi, répond le pauvre homme » ; mais il n'en est pas moins malheureux. Sa jalousie appa-
Vrf&XX X A>^^'«i<< JfArf ^rfV^*<»A««aA
raît ainsi comme une folie lucide, comme une démence qui se connaît, mais ne peut se vaincre, et aussi comme un mal inévitable, né d'une situation exceptionnelle, comme la rançon ou, si l'on veut, comme la trempe d*un amour d'arrière-saison.
Cest l'étude de cette jalousie qui fait le principal intérêt du volume. Elle emporte tout en lui, comme un torrent débordé, d'abord sa fierté : cet homme de noble et sévère tenue ne peut s'empêcher d^espionner son fils^ de coller des bandes de papier gommé sur la porte de la chambre du jeune homme pour s'assurer qu'il ne sortira pas en cachette. Elle emporte les digues qu'il cherche à construire avec ses notions morales : lamentable écroulement, d'autant plus rapide, que le lutteur est juriste et, comme tel, dit l'auteur, vacciné contre l'idée du devoir ! Elle emporte ses sentiments les plus naturels et les plus puissants : ce père se surprend à haïr son fils ; il découvre avec honte et stupeur une brute tapie au fond de lui-même, comme un tigre dans les palétuviers ; il est hanté par des désirs de meurtre qu'il chasse, mais qui reviennent à la charge et le laissent abattu et meurtri. Elle emporte enfin, cette force déchaînée^ jusqu'à son amour de la vie, et un jour, dans un coup de désespoir, parti sur mer avec un vieux matelot dans une barque que la tempête secoue et est dix fois sur le point d'engloutir, il supporte le danger et le salut inespéré avec l'indifférence d'un cœur en qui tout ressort est brisé.
Durant ce détraquement progressif, la faculté d'analyse n'est pas morte en ce . vaincu de la passion. Avec sa pénétration d'homme habitué à scruter les crimes et leurs causes, il constate combien de fois les motifs d'ordre intime qui déter-
■ jet
linent à agir sont en apparence déraisonnables; il jette des coups d'ccil épouv.intés dans les profondeurs d'inconnu que recèle toute âme humaine ; il ilémêle les infiniment petits de la conscience avec une sûreté qui devient une torture pour lui ; il sent quelle frêle toile d'araignée i! y a souvent entre trente ans de venu et une violence coupable.
- Sera-t-il criminel ? On peut le craindre à deux ou trois reprises. Le voilà en bateau avec son fils et en lui surgit cette idée atroce : Il faut que l'un ■de nous deux disparaisse. — Mais, quand même, il le ramène au bord. Plus tard, en un moment où le fils insolent le brave et l'irrite à plaisir, « le poing du père se lève, frénétique.,. », et le chapitre, aussi habilement coupé que par un feuilletoniste de profession, finit sur cette incertitude.
Ce sont là les seuls coups de théâtre, les seules péripéties de la tragédie qui se joue à petit bruit, Et pourtant les choses marchent. Rosny est de ceux qui savent vous faire faire vingt lieues sur une feuille de parquet. Les personnages vivent, se développent, se transforment. La situation se modifie sans relâche et le fil qui tient le dénouement suspendu est prêt à se rompre.
Le philosophe, attendri par les souffrances de son ami, passe de la neutralité à une pitié active. La jeune femme est touchée, vaincue par cette agonie d'une âme ; et quand le jeune homme, petit monstre d'égoïsme, veut l'effrayer par la crainte d'un scandale, l'amour lui monte du cœur aux lèvres. Dehancy est aimé, Dehancy est sauvé ; et sur sa tristesse de père inconsolé flottent la tiède caresse et l'immense joie du renouveau.
le CRITIQUE DE COMBAT
Ce qui se dégage de ce roman, ce n'est pas l'éloge de la passion morbide et sénile. Rosny n'a point voulu faire pour l'homme de cinquante ans ce que Balzac a fait pour la femme de trente ans. S'il est capable de sourire, comme les gens de notre époque, en entendant Montesquieu s'écrier : A trente-cinq ans j'aimais encore, — il sait que l'amour est pourtant une fleur de printemps et d'été. Mais il sait aussi qu'en certains cas la jeunesse peut refleurir dans la maturité déclinante d'une vie d'austère labeur. Il dirait volontiers avec le vieil Agrippa d'Aubigné :
Une rose d'automne est plus qu'une autre exquise.
Seulement il montre combien cette exception, ainsi que toute dérogation aux règles ordinaires de la nature, est une aventure chanceuse, grosse de douleurs et de périls.
Il n'a pas conclu au renoncement ni au suicide, comme d'autres ont fait, et en cela transparaît le tempérament du romancier. C'est un viril; c'est un énergique. C'est aussi un esprit droit et sain qui pense net et parle ferme.
Il faut voir avec quel beau mépris sont crosses les vils calculs, si communs, hélas ! dans la classe bourgeoise, par lesquels des enfants escomptent la mon et Théritage de leurs parents! La victoire du héros est le triomphe de la noblesse d'âme sur la bassesse. De la lutte et du dénouement ressort une morale militante et vaillante, plus haute (aije besoin de le dire ?) que le terre-à-terre de la mo-
raie vulgaire, plus haute même que la morale aagéliquemetit résignée, mais par trop veule,
Erêchée par certains romans russes. C'est ie droit à Lvie, le droit au bonheur, le droit à l'épanouissement complet qui s'affirme avec vigueur audessus des conventions sociales. Et de la sorte circule dans les pages de ce livre un air tonique et réconfortant pareil au souffle de la brise marine. Elle vient tout naturellement sous la plume, cette comparaison ; car la mer est un des personnages dn drame, et non le moindre. Son éternelle palpitation se mête aux orages de leur cœur. Sa musique accompagne leurs soupirs d'angoisse et leurs plaintes. Sa grandeur prête de l'iniini à leure rêves. Les puissances mystérieuses donc elle est le réservoir inépuisable passent jusque dans leurs veines et leurs passions. L'auteur se plaît à laisser voir en raccourci ces affinités de l'homme et du monde qui l'entoure. « Incessamment, dit-il^ s'élevait une brise mâle, une brise pleine de courage, lente pourtant, qui voyageait sur les courbes de la vague. Cette brise savoureuse à respirer était comme le peintre du grand paysage, modificatrice des nuances, des nuées, des moires de l'eau et de la moiteur du sol. »
On était accoutumé avec J.-H. Rosny au charme étrange que donne à sa pensée le rappel fréquent de la solidarité universelle, le subtil débrouillement des fils imperceptibles qui unissent chacun de nous aux étoiles on aux êtres primitifs enfoncés dans le lointain de l'espace et du temps. On n'est donc pas étonné de retrouver ici de hardis regards jetés dans la nuit du passé ou dans les brumes grises de l'avenir. Les rêveurs pourront prendre plaisir à de curieuses conjectures sur la métaphy-
12 CRITIQtJE DE COMBAT
sique des bêtes ou sur les causes qui font varier notre humeur au gré de Tatmosphère ambiante.
Mais jusqu'à présent, dans son désir de dire tout ce qu'il concevait, de faire voir tout ce qu'il voyait, Rosny se perdait quelquefois en des empâtements de couleurs^ en des fourrés de mots savants. Aujourd'hui, adieu l'inutile complication des phrases contournées, les lourdeurs et les bizarreries d'expression, qui contristaient ceux qui, comme moi, aiment et estiment le plus ce talent si original et si fouilleur ! Le style, toujours vivant, toujours éclairé d'images neuves, s'est purifié^ clarifié, simplifié.
Il me semble que cette belle œuvre, la plus parfaite de forme que l'auteur nous ait encore donnée, indique une tendance nouvelle du roman contemporain. Je l'ai déjà notée dans le si intéressant volume que Gustave Geffroy a publié^ sous ce titre : Le cœur et Vesprit. C'est comme un effort
f)our sortir des outrances^ qui sont preuves de aiblesse, et des fouillis de détails, qui sont preuves de courte vue. Il semble qu'on travaille à faire des études d'une vérité plus générale, d une conception plus synthétique, et^ en même temps, d'une structure plus ramassée, d'une vie plus condensée.
Honneur à ceux qui ouvrent le chemin ! Salut à cette quintessence de roman psychologique!
Février 1895.
D' JoLiEN PioGER. — La vie sociale, la morale,
le progrès.
Guillaume de Greef. — Le transformisme social.
Ce n'est point par hasard que je rapproche ces deux volumes; ce n'est pas non plus parce qu'ils appartiennent à la même collection (i); ils ont beaucoup d'autres raisons de figurer côte à côte. Chez le philosophe français comme chez l'éminent professeur belge même méthode, mêmes questions traitées, mêmes conclusions, même style de savant, précis et solide, mais qui ne sacrifie pas aux grâces et qui se soucie peu d'épargner au lecteur les épines et les grands mots abstraits du langage philosophique.
L'un se dit sociologue, l'autre sociologisle ; à part cela ils s'accordent pour rire au nez de quiconque leur parle d'une banqueroute de la science. * C'est si facile, s'écrie le docteur Pioger. de proclamer l'impuissance de la science que l'on ignore, ou
(i) Bibliothèque de philosopbit cotilmparaiiie, Akan, édiieur.
du moins que l'on n'a jamais interrogée qu'avec des préjugés irréductibles, et seulement pour lui faire dire ce qu'on désire ! » Et l'autre de reprendre : « La foi en la science est aussi une religion ; nous n'en connaissons pas de plus universelle et de plus haute ; le savant sait attendre et espérer ; s'il est des choses qu'il ignore, et certainement leur nombre est illimité et dépasse celui des vérités découvertes, sa conscience est tenue en éveil, mais non troublée, et il n a pas besoin de recourir aux dogmes religieux et aux formules métaphysiques pour conquérir cette paix de l'âme et maintenir cette énergie au travail que procure naturellement à ses disciples la seule philosophie des sciences. »
Donc point à! a priori, point d'autres sources d'informations que l'observation et l'expérience ; des inductions tirées des sciences naturelles et de la biologie en particulier, mais sans oublier qu'une société n'est point un organisme comme un autre, qu'elle est une combinaison d'individus de plus en plus conscients, ce qui suffit à lui assurer un mode de développement particulier; un effort pour déterminer les conditions et les lois du progrès ; une étude des moyens qui peuvent conduire un peuple et l'humanité, non pas à un Eden (la perfection, si elle était possible, serait l'immobilité et la mort), mais à un état de civilisation supérieur et pouvant s'élever indéfiniment ; pour finir, un appel au travail et à la confiance ; car de part et d'autre la conception de la vie est toute déterministe, c'est-à-dire qu'à distance égale du fatalisme et du libre arbitre, qui mènent à l'inertie ou à Taction désordonnée, elle considère l'homme à la fois comme effet et cause, comme un être formé
sans doute par !e passé et par le milieu qui l'environne, mais réagissant à son tour sur le inonde et sur les autres hommes pour créer l'avenir.
Voilà quelques-uns des points les plus importants sur lesquels convergent les opinions de deux penseurs qui sont deux bons ouvriers de la sociologie positive ou du socialisme scientifique, ce qui pour eux est tout à fait synonyme.
En présence de deux ouvrages pareils, qui se chiffrent chacun par des centaines de pages, le rôle du critique, qui dispose de quelques lignes 3e feuilleton, est difficile et modeste, ouoique utile. Il ne saurait les discuter pied i pieu; cest tout au plus s'il peut en donner un aperçu, en indiquer l'esprit, en signaler les parties les plus neuves ou les plus intéressantes, et c'est ce que je vais tâcher de laire.
Le livre du docteur Pioger, que je cite le premier, parce ou'il est le premier en date, est la fin d'une série, l'achèvement d'un système. L'auteur s'est fixé pour tâche de montrer comment la loi de solidarité ou d'équilibration s'applique à l'évolution des sociétés ainsi qu'au monde phj'sique et organique.
Il fait voir que le travail est l'agent qui socialise les éléments d'abord mal soudés dont une société est composée; qu'il produit entre eux des groupements de plus en plus variés et multiplie ainsi les liens des individus entre eux et avec le milieu où ils évoluent; qu'ainsi une solidarité croissante, imposée par la nécessité de s'unir pour
lë CRmOVE DE COMBAT
1% a lutte contre les obstacles et les dangers corn.-:
muns, est l'aboutissant naturel de ces rapports
forcés.
L'attraction, qui rapproche et coordonne de$ êtres sensibles de même nature, ayant mêmes besoins et mêmes aptitudes, s'appelle la sociabilité. Le jour où elle devient consciente, elle prend le nom de moralité, et l'auteur, passant peut-être trop dédaigneusement par-dessus la tête des philosophes qui reconnaissent à l'homme des deyoirs envers lui-même, identifie le bien moral et le bien social.
Il écrit : a Qu'on réfléchisse à ce que pourrait être une société composée uniquement d'individus incapables de dire la vérité, de s'aider, ne pensant qu'à s'entretuer, qu'à se voler, etc., etc., qu'on essaie même de se représenter une société d'égoïstes effrénés, comme nous en connaissons tous des exemples répugnants, et on comprendra tout de suite que nous ne faisons que traduire une des conditions vitales de la vie sociale en proclamant la moralité comme une loi de cette vie sociale. »
Cela admis, le philosophe se demande en quoi consiste le progrès et dans un chapitre serré, qui serait plus lumineux s'il était illustré de quelques exemples, il établit que deux choses le constituent : une sélection des individus s'épanouissant de plus en plus dans leur intégralité, et une organisation de l'ensemble de plus en plus solide, complexe et souple.
Partant de là, il constate dans le régime où nous vivons quantité d'institutions et de coutumes, survivances d'autrefois, qui entravent soît le développement individuel, soit la solidarité générale (choses au fond inséparables), et il regarde
CBiTlQira DE COKSAT I?
le soci.ilisine actiK-i, tel qu'on commence ;i le bien comprendre en France, comme l'éveil du sens social, prenant conscience de son but et des moyens propres à l'atceindrc.
La seconde moitié- du volume est consacrée à montrer en action les différentes forces que l'aaa- ,lyse à isolées ; à feire ce qu'en chimie on appelle .la synthèse ; enfin à dégager les conséquences pratiques de cette savante et consciencieuse étude. Je noce seulement les deux princ-pales ; dans le domaine politique, une représentation fédérative des intérêts se substituant peu à peu à notre amorphe et grossière ébauche de suffrage universel et laissint une autonomie plus large aux individus et aux groupes ; dans le domaine économique, la propriété des fruits du travail demeurant attachée exclusivement à celui qui les a produits et revenant lors de sa mort à ta collectivité.
L'ouvrage de Guillaume de Greef, plus volumineux, plus noufTÎ de faits, plus soucieux de formules rigoureuses, ' malheureusement imprimé trop vite et réclamant une sévère révision typographique, est composé sur un plan tout autre.
La première partie est une revue historique et critique des croyances que les hommes ont eues aux différences époques sur l'évolution de l'humanité ; elle nous fait assister à la genèse et aux variations des théories qu'ils se sont forgées à ce sujet : elle suit à travers toutes les civilisations la lente éclosion de l'idée du progrès et elle nous amène jusqu'au xix'' siècle où les lois de ce pro-
grès deviennent un objet d'études vraiment scientifiques.
A remarquer dans cette longue exposition les pages où Tauteur, dégageant la pensée de Fourier des rêveries qui la dérobe^it aux yeux des observateurs superficiels, lui rend un hommage mérité (p. 188-195). ,
A relever encore (p. 284-290) le passage où il reproduit et approuve les additions et corrections que le socialisme français, par la plume de Malon et de ses amis, a apportées, ces dernières années, à la doctrine de Marx.
A regretter une petite lacune, dont la caus'e fort excusable est sans doute que Fauteur ne sait pas le russe. Je ne le sais pas plus que lui ; mais un hasard m'a mis sous les yeux, l'an dernier, la traduction manuscrite d'un remarquable travail que M. Mikhaïlowski a publié dans une revue de son pays sous ce titre : Qu^ est-ce que le progrès 1 C'est une réponse à certaines assertions exagérées ou hasardées de Spencer, et je me fais un plaisir de signaler à M. de Greef une œuvre originale où est fuis en lumière le côté subjectif et individuel du sujet.
Dans la deuxième partie du volume, qui est la plus neuve, 1 auteur nous présente les résultats de ses propres investigations. C'est sa contribution personnelle à l'édifice ébauché par ses prédécesseurs.
Il la formule en lois. Impossible de les énumérer toutes. Je me borne à indiquer la plus essentielle. Tous les phénomènes sociaux se divisent en classes naturelles que G. de Greef, en de précédents ouvrages, a soigneusement déterminées d'après leur complexité croissante ; ainsi à la base,
sont les phénomènes économiques ; viennent ensuite les phénomènes génésiques (famille, population, etc.), artistiques, scientiliques, moniux, juridiques, politiques. Tous ces phénomènes agissent et réagissent les uns sur les autres ; mais l'ordre de leur action est l'ordre môme où ils sont ici rangés. Cela revient à dire que la vie économique, par exemple, modèle le reste de la vie sociale ; qu'elle exerce une influence très considérable sur ta vie de famille, moindre sur l'art, moindre sur la science et ainsi de suite. L'ordre de réaction est précisément inverse. D'où se déduisent des conclusions imposantes sur la façon dont il faut procéder pour améliorer et réformer une société.
Viennent à ce propos des questions graves.
D'abord comment mesurer le degré de civilisation d'un peuple ? L'auteur rappelle, ce qu'on oublie trop souvent, qu'il faut d abord étendre son enquête sur toutes les branches de l'activité humaine, faire » un inventaire général. » Puis en quoi consiste le progrès d'une société? Et, suivant lui, c'est dans une complication de plus en plus grande avec une coordination de plus en plus parfaite.
Mais n'y a-t-il jamais de régressions ? Assurément il s'en produit. Parfois elles sont nécessaires pour un progrès nouveau ; tel moule doit être brisé pour permettre à l'organisme de continuer sa croissance. Mais souvent elles ne sont qu'apparentes. Et il yaici un chapitre que je recommande, ou plutôt que je recommanderais à MM. Guyot et consorts, s'ils n'avaient pas leur siège fait d'avance et s'ils n'étaient trop heureux de pouvoir affirmer à la légère que le socialisme est un recul vers des formes abolies. Guillaume de
Greef démontre, avec un grand luxe de preuves, que la propriété collective, la législation directe, la suppression de la monnaie, telles que les socialistes travaillent à les organiser, seraient un formidable pas en avant, et non point un retour aussi impossible que ridicule aux institutions rudimentaires de l'humanité primitive.
En ai-je dit assez, pour faire comprendre l'intérêt et la valeur des deux ouvrages dont je viens de parler ? Je le voudrais. A tous les esprits de bonne foi qui tiennent à ne pas se laisser payer de mots, à la jeunesse studieuse jalouse d'entendre autre chose que les redites de la science domestiquée, ils offrent une mine de pensées à méditer, à approfondir, à propager. Des livres comme ceux-là ressemblent à des lingots de métal précieux; trop gros pour circuler aisément, il faut souhaiter qu'ils se monnaient bien vite. Puissent les vérités qu'ils contiennent, comme des pièces d'or et d'argent, se mettre à courir de mains en mains, frappées à l'effigie de ceux qui les ont découvertes, mais roulant et brillant pour tout le monde.
Février 1895.
Duc DE Dmo. — Le pays du silence.
Charles Gros. — Sous tÉtoile.
Hdgues Lapaire. — VAnnette.
Vous savez comment on peut donner aux fleurs les couleurs les plus diverses. On plonge leur tige, qu'on a eu soin de fendre, dans des solutions chimiquement colorées ; la sève monte chargée de bleu, de jaune, de rouge et la corolle peut se revêtir ainsi de toutes les nuances de l'arc-en-ciel.
La poésie, cette fleur du génie humain, prend, elle aussi, les teintes du milieu où elle puise le suc et la vie. On l'a vue azurée comme un lac, verte et rose comme le printemps, noire comme une tenture de mort. Aujourd'hui elle a volontiers le rouge éclat des coquelicots et du drapeau populaire, ce qui laisse à penser que la société, dont elle est la resplendissante efflorescence, est étrangement imprégnée de socialisme. Symptôme significatif quï je signale aux bonnes gens(s'il en est encore) qui croient ou voudraient croire que les socialistes sont quelques douzaines d'utopistes éparpillés par le monde !
22 CRITiaUE DE COMBAT
Il est frappant dans l'œuvre "de trois poètes que je choisis à dessein très différents.
L'un est Maurice de Talleyrand-Périgord, duc de Dino. Il nous emmène au Pays du Silence(^i)y c'està-dire au désert. Il nous fait gravir avec lui le Sinaï. Nous voilà, semble-t-il, à mille lieues de la grande question contemporaine ! Ce fils des croisés doit être, pensez-vous, un pieux pèlerin. Belle occasion de pages mystiques, n'est- il pas vrai ? Eh bien, non ! Lisez et vous verrez combien vous êtes loin de compte.
Sans doute, vous avez une description à la fois éclatante et précise des contrées que traverse le voyageur. Cest un peintre qui emploie savamment toutes les ressources de l'art moderne pour rendre visibles les prestiges dont la lumière voile la nudité du grand tapis de sable roux.
Il semble que broyant sur d'exquises palettes Tous les tons empruntés au cœur des violettes, A l'âme des lis blancs, des bluets, des iris, Aux sentiments des fleurs d'amour — les sensitivcs, Comme nous, ici-bas en exil et captives — Les doigts de quelque fée en ce tissu léger Aient fondu toutes ces nuances fugitives Pour parer ce squelette à la vie étranger.
Sans doute encore ce poète, qui emprunte aux Parnassiens leur style somptueux et leurs images
(i) Libmirie de la Nouvelle Revue ^ Paris.
où il cristallise Timpression reçue, aura aussi des élans lyriques, des apostrophes lâmartiniennes, des cris d'émotion. Il demandera, frappé de la caresse muette qui, chaque soir, descend des étoiles sur le sol aride :
O désert, serais-tu de la nuit amoureux ?
Le mirage, indispensable élément de toute excursion en Orient, lui paraît non plus une illusion de ses yeux, mais un rêve émané des choses ellesmêmes et prenant corps ; et il s'écrie ;
is tes songes ?
Là encore la légende, cet autre mirage, iîotte, comme une brume dorée, sur les imaginations, et entre deux silhouettes de chameliers croquées sur le vif, on eiC étonné de voir surgir le récit de quelque aventure merveilleuse du temps jadis. Le pays du silence est aussi le pays du miracle. Puis surviennent des attaques de brigands, des sauvetages périlleux sur le bord des précipices béants, des orages épiques où les rochers chancellent et croulent. C'est bien un poète qui voyage. Il agrandit et transfigure la réaUté.
Mais nous voici au Sinaï. Va-t-il s'élever, ou, comme tant d'autres, se guinder à la hauteur des souvenirs qu'éveille la montagne miraculeuse ? Contraste imprévu ! L'auteur nous montre des moines ignorants, fripons et crasseux, grouillant comme iine vermine sur les âancs du mont ;
cré. De là-haut, sa pensée revole vers la France lontaine et, pris de colère contre
Celui qui burina ce crime.
Le code des Hébreux,
il envoie un salut à Voltaire et à Rousseau qu'on ne s'attendait pas à retrouver si près du buisson ardent où apparut Jéhovah.
Bien plus ! Un jeune moine, Xenta, qui joue sur le violon VAve Maria de Gounod, ouvre au voyageur les replis de son âme vierge et ce Xenta fait une profession de foi singulièrement hérétique. Arrière Moïse 1
Jésus-Christ, plus profond, mystique idéaliste, S'évadant brusquement de la tradition, Osa par sa morale être un socialiste, Et Tâme avait aussi sa révolution.
Arrière les prêtres !
A quoi bon un clergé disant : Tout est mystère, Et qui veut enseigner ce qu'il n'explique pas? A-t-on pour l'inconnu besoin d'un ministère ? Pour l'incommensurable où donc est le compas !
Elargissons Dieu ! Purifions les cœurs ! Humanisons la gloire ! Que l'artiste passe avant le guerrier ! Car il a travaillé pour tous et, en dépit des frontières,
Il n'est qu'une patrie et c'est Thumanité !
Xenta, prenant l'accent d'un prophète, finit par prédire le triomphe prochain du socialisme :
Votre monde bourgeois rSIe ses agonies.
L'idée auguste germe au soleil du progiès.
. Ton jpeuâe pousse» bientôt aus gémouies Vos pTuahommes ventrus, bâtards des Turcacets.
Est<e là pure fantaisie ? Il &ut bien croire que Xenta exprime des idées chères à l'auteur, pubque le livre est dédié à Rochefort et que la préface se termine par cette déclaration solennelle : « Ma conviction profonde étant que le socialisme seul ■ peut relever la France de 1 état de désagrégation dans lequel je la vois se débattre, je n'hésite pas à mettre dans la bouche du héros ae ce poème ce que je pense être la vérité. »
Un ouvrage n'étant pas nécessairement un chefd'œuvre par cela seul qu'il est socialiste, je n'hésite pas, à mon tour, à dire que la verve du poète est parfois heurtée, capricieuse, encline aux inventions étranges ; mais il y a dans ce recueil assez de preuves et de promesses de talent pour qu'on puisse, pour qu'on doive appeler l'attention sur ce début brillant.
Adieu le désert ! Nous sommes maintenant dans les plaines de la Champagne, dans les forêts de la vieille France, sur tes côtes de la mer normande.
Charles Gros, dans un volume intitulé Sous rEtoileÇ^i), nous livre une série de poèmes où l'on
(i) Chez Vanier, Paris.
peut suivre la marche d'un esprit qui a longtemps cherché sa voie et qui paraît l'avoir trouvée. Il a demandé tour à tour son inspiration au passée à la vie, à l'avenir.
Après tant d'autres, il a commencé par mettre à contribution le vieux Boccace ; il lui a emprunté non point des contes égrillards, mais des histoires tendres et mélancoliques. Peut-être n'était-il pas très nécessaire de rimer le récit dont Musset a tiré sa comédie de Carmosine, Peut-être y avait-il aussi un mince intérêt à retracer quelqu'un de ces miracles dont la benoîte vierge Marie a toujours été si prodigue depuis le moyen âge où elle sauvait, en le soutenant en l'air de ses blanches mains, un voleur qu'on venait de pendre, jusqu'au moment présent où elle guérit les malades et ressuscite les morts dans la piscine de Lourdes.
Je redoute la naïveté factice, et si je puis prendre plaisir à voir l'enfant Jésus apparaître dans la maison d'un brave Breton qui offre un repas à tous les gueux du pays, c'est que je reconnais là sous un symbole transparent l'esprit de charité qui est. de tous les temps, tandis qu'ailleurs je sens l'absence d'une foi qui, en dépit des restaurateurs de religion pour le peuple, n'est plus guère de notre siècle.
L'auteur me pardonnera donc si je préfère à ces résurrections et même à de jolies imitations des poètes antiques les pièces où il a mis davantage de son âme. J'aime à l'entendre chanter ses amours en vers gracieux et délicats ; j'aime surtout à l'entendre remercier les grands arbres de l'aumône fraternelle qu'ils font aux miséreux avec leurs bran-* ches mortes et leurs feuilles sèches.