CRITK^UE DE COI
X hommes
J fbrêt, plus humai C'est ta gloire i me:
Aàle où doucement s'accalmit la douSeur, Nid discret aux amours, cher promenoir des rêves, Chamaniesous l'autan comme la houle aux grève C'est ta gloire, b forêt, grand luih éolien.
Moins d'iQjpiter des vers que de faire du bien.
Mais quel danger de s'apitoyer sur les pauvres gens ! On ne sait plus où s'arréier. La pitié est une terrible ensorceleuse qui mène loin, et l'on en vient à s'écrier :
La grande douleur e La grande douleur I
: celle des autres, i grande douleur !
Et l'on aperçoit l'étoile de midi- La connaissez-vous, cette étoile ? C'est elle que l'on voit briller an ciei, lorsqu'on descend en plein jour dans le sombre puits où s'engouffrent les mineurs. Les heureux de la terre, ceux qui vivent dessus, dans la joie, l'abondance et la clarté du soleil, ne se doutent même pas qu'elle les regarde de là-haut. Elle est quand môme sur leur tête, cachée dans l'azur profond, et elle grandit, l'étoiie des prolétaires :
Que la terre un peu tourne encore.
Et le EOir d'un mond; est venu.
Et fa pourpre sera l'aurore De l'astre qu'ils ont mi}connu.
Oh ! l'espérance triomphale !
Mes frères, elle aura son tour, La grande étoile sociale De la justice et de l'amour.
<Kj v^i\i,xi\^ux:i i^J^ \^\ji.nD^i.x.
Ainsi^ au bout d'un livre où Fauteur semble avoir mis sa coquetterie à montrer son talent sous les faces les plus diverses, c'est sur une vision de fraternité future que s'arrête sa pensée. Encore un généreux que le socialisme a conquis !
Il n'est pas le dernier. Voici une œuvre de Hugues Lapaire, une idylle où les mœurs rudes et la langue semée de mots patois ont un fort goût de terroir ; une idylle réaliste et sensuelle à la Zola, quoiqu'elle se déroule dans un coin de province cher à George Sand.
VAnnette, l'héroïne du poème, est une robuste fille de ferme qui, au printemps, en la saison des foins, a aimé comme la rose a fleuri, docile à la nature, ignorante ou insouciante des entraves que la société peut mettre à l'amour libre. Pendant que l'année accomplit son cercle de travaux champêtres, l'enfant croît dans les flancs de la paysanne et, par un gris matin driver, un garçon naît dans la chambre où elle agonise. Puis la mère^ brisée de fatigue, a un rêve et alors (est-ce d'hier qu'elle se souvient ? est-ce demain qu'elle pressent ?), elle voit son gas, son pauvre gas sans avoir, qui grandit, souffre et prêche la révolte.
Il ne comprenait pas la misère des uns Et les autres crevant d'orgie et d'opulence, S'engraissant du labeur des paysans à jeun...
Elle le voit à la tête d'une foule hurlante qui, au son du tocsin, se rue à l'assaut des châteaux
et feil pétiller la fusillade dans le silence des campagnes. Et l'idylle, comme une meule de blé qui flambe, s'achève sur cette rouge évocation des jacqueries d'antan.
Qui nous fera, pour un Premier Mai, ce recueil de poésies socialistes qu'Ajalbert demandait naguère dans sa chronique de la Revue socialiste ? La matière ne manque pas; elle manquera de moins en moins. Et vraiment, je le dis aux ligues de vieux messieurs qui veulent arrêter le mouvement populaire avec la toile d'araignée de leurs formules usées : Quand on entend sonner si haut et si clair les fifres et les clairons, c'est que l'armée en marche est forte, pleine d'entrain, d'espoir, de jeunesse, prête à combattre et à bien faire.
Février 189s.
Sully-Prudhomme. — Lt Bonheur
(Lcmerre, éditeur)
C'est une entreprise peu commune, dans notre époque fertile en oeuvres de courte haleine, que ce poème largement déroulé en près de cinq mille vers, — et son apparition fut l'événement poétique d'un hiver.
Deux idées maîtresses paraissent avoir guidé le poète. L'une, maintes fois exprimée par lui, c'est que l'humanité, résumé d'un travail séculaire de la nature, fleur de la terre, qui, pour la faire grande, a sacrifié tant de races, œuvre la plus récente et la plus achevée de notre globe^ doit justifier ce rang éminent et tout ce labeur du passé par un effort pénible et tenace vers le vrai et le juste. L'autre pourrait r.e résumer ainsi : Comment être heureux, tant qu'il existe des malheureux? Le poète, qui, dans sa dernière oeuvre.
avait choisi pour Muse la Justice, a eu cette fois pour iospiratrice la Fraternité.
Les malheureux, il n'est point malaisé de les trouver autour de nous. Mais où sont-ils donc, ceux pour qui le bonheur est une réalité durable ? Le poète a désespéré sans doute de les rencontrer , sur notre pauvre planète ; car il s'envole, et nous emporte avec lui dans un des innombrables mondes qui voguent dans l'espace.
Son héros, Faustus, se réveille de !a mort dans cet astre innommé, et la première forme qui frappe son regard, c'est celle de Stella, sa bien-aimée, morte et ressuscitée comme lui. Ces deux enfants de la terre, désormais immortels et inséparables, n'ont plus qu'à savourer les délices d'une éiernelle jeunesse et d'un éternel amour, au milieu d'un éternel printemps.
Stella guide son ami à travers le monde enchanté où elle est arrivée avant lui, et les sens du nouveau venu sont ravis tour à tour. Un coursier ailé le promène à travers des paysages de rêve. Des fleurs inconnues le charment par un parfum subtil, qui pénètre jusqu'au cœur et lui verse la langueur et l'extase. Des fruits d'une saveur exquise s'offrent d'eux-mêmes à sa bouche. Des êtres d'une beauté parfaite, vraies statues vivantes en qui s'est incarné l'idéal de toutes les races humaines, sont une fête pour ses yeux. Puis la voix de Stella, chant de rossignol ineffabiement doux et serein, berce et endort en lui les derniers souvenirs de ses tristesses passées. En chantant, la bien-aimée s'est transfigurée, et, toujours semblable à ellemênie, mais plus belle qu'il n'a jamais osé la rêver, elle tombe dans les bras de son époux enivré d'harmonie, d'amour et de bonheur.
i^ivi X iv^u c usu ^wmoA X
Leur vie coule, dès lors, comme un ruisseau lim-. pide entre deux rives fleuries. Mais, au sein même du plaisir, une inquiétude, oui est aussi une espérance, surgit dans Pâme ae Faustus. Ne pourrait-il pénétrer enfin le grand mystère^ déchiffrer Fénigme de l'univers ? Quelle tentation pour un penseur ! Et, s'arrachant aux joies sans cesse renaissantes de son hymen, il demande le secret u'il cherché à tous les systèmes philosophiques e la terre, à toutes les sciences qu'ont cultivées les hommes. Vain effort! Le voile qui couvre l'origine de la nature demeure impénétrable, et Faustus languirait altéré de vérité^ si Pascal, hôte passager du même astre que lui, ne venait lui dire : « Homme, ne t'acharne pas à une tâche inégale- La Cause première de tout ce qui existe outrepasse la sphère où ton esprit est enfermé. Tout ce que tu peux connaître, c est la loi unique qui préside au développement de la nébuleuse comme à celui d'une fleur ou d'une civilisation. 3> Pascal lui révèle alors cette loi
... qui règle, universelle, Même le vol du papillon, Qui régit la matière, en sa moindre parcelle, La force en sa moindre action.
Faustus rasséréné, résigné à l'impuissance de voir au-delà, retrouve dans les bras de Stella sa joie et sa tranquillité. Non, ce n'est pas encore la soif de l'inconnu qui peut suffire à troubler leur bonheur.
Que sera-ce donc ? Hélas ! A travers l'immensité roule un long cri de douleur, un gémissement
CRlTiaUE DE COMBAT
lointain qui est le chœur de l'humanilé souffrante ; et cette vague de tamentations va, depuis bien longtemps, perdue dans le vide, sans éveiller sur sa route un seul écho, incomprise des astres qu'elle iCDContre. Mais un soir que Faustus, du haut d'un sommet, contemple sa nouvelle patrie, voici que ces voix plaintives de la terre parviennent i son oreille ! Il les reconnaît, il tressaille, et, dès lors, adieu repos, insouciance, bonheur égoïste 1 Faustus se sent ému d'une pitié profonde pour ces frères en détresse. S'il pouvait leur apprendre ce qu'il sait, leur porter, non plus l'espérance, mais la certitude que la lutte pour le bien est récompensée plus tard
Par un pas vers le bonheur parfait ? Il est pris de héroïque folie du sacrifice. Il veut reûevenir homme et
Tendre sa part de ciel au pauvre genre humain.
Mais Stella? Pourra-t-il la quitter? Il hésite; il craint de lui briser le cœur. Il lui avoue avec tremblement le mal dont il souffre. O joie douce et amère 1 Stella est digne de lui, souffre comme lui de la souffrance des hommes, veut comme lui se dévouer à l'honneur d'abolir leur misère. La Mort, docile à leur vœu, arrive, et, sur ses vastes ailes, les rempone vers la terre, à travers les abîmes.
Au moment de les y déposer, elle s'arrête, et plane immobile. C'est que la terre n'est plus le séjour de l'homme. L'humanité est morte. Il ne reste plus d'elle que ses plaintes qui lui survivent, des villes submergées par la verdure : ce qu'elle a d'immortel voyage d'étoile en étoile.
En- présence de ce globe où bêtes et plantes
fpurmillent en pleine liberté, le couple bienheureux ne sait plus s'il doit rendre à la terre des maîtres, en recommençant l'humanité; il a peur de donner le jour à des descendants malheureux ou criminels : il se résout pourtant à faire naître de nouveaux hommes qui puissent, par la lutte, par l'effort, conquérir une plus haute place dans l'échelle des êtres.
Mais Faustus et Stella ne repeupleront pas la terre : il suffit qu'ils l'aient voulu. Aux yeux de l'Auteur des choses, leur dévouement projeté a la même valeur que s'il était accompli ; et, d'un essort vertigineux, la Mort les porte au delà des mondes imparfaits jusqu'au vrai Ciel, où, radieux et triomphants, ils entrent en possession du bonheur suprême. La Charité les a sacrés hôtes de cet empire idéal auquel aspire tout ce qui vit.
Un poème philosophique a deux grands écueils à éviter : il risque d'être trop poétique ou de l'être trop peu, de s'écarter trop des données de la science ou de s'y trop asservir.
Si décolorée que soit nécessairement une analyse, celle qui précède suffit à montrer que l'auteur du Bonheur n'est pas de ceux qui se traînent terre à terre. On ne saurait contester à sa conception d'être noble et puissamment originale. Depuis que Victor Hugo a disparu, aucun de nos poètes connus n'osait se lancer en plein ciel; la poésie
, ait le sol d'un vol timide; ]u:ti£, cette fols, elle a pris l'essor au plus profond de l'infini.
— Essor téméraire 1 diront sans doute les esprits positifs. Fantaisie mystique que rien n'autorise! De quel droit le poète nous représente-t-il linsi le lendemain de la vie ?
De son droit de poète, peut-il répondre, — et cela suffit ! La science part du mystère et y aboutit. La philosophie ne parvient pas à soulever le voile impénétrable qui dérobe à nos regards l'origine et la fin des êtres. Elle s'arrête devant cette question : Pourquoi y a-t-jl quelque chose ou quelqu'un ? Elle se borne à dire : C'est l'inconnu, c'est l'inconnaissable. Eh bien ! ce vaste champ refusé à notre certitude, il s'ouvre tout grand aux hypothèses, aux visions, aux rêveries, aux souhaks du poète. C'est son domaine propre ; c'est là qu'il peut, qu'il doit s'aventurer, hardi pionnier de l'avenir, oien loin en avant du prudent bataillon des hommes de science. A ceux-ci de chercher la solution rigoureuse des problèmes qui s'imposent à la pensée moderne. Lui, il se plait à refaire une fois de plus, h l'usage de notre siècle, le roman de la vie future, à étaler devant nos yeux l'image séduisante d'un Paradis nouveau, musulman autant que chrétien, où l'àme et le corps, , également satisfaits,
;tfin,
S'il nous réconforte ou nous charme un instant en caressant son rêve, nous n'avons qu'à lui dire : Merci 1
Quand Jean Reynaud, dans son fameux ouvrage Terre et Ciely prétendit établir, comme un dogme, que nos âmes, après la mort, voyagent en se perfectionnant de planète en planète, on eut raison de lui demander ses preuves, de les discuter, de les critiquer. Mais ôter au poète son droit à la fiction, ce serait vraiment lui couper les ailes. Qu'il plonge donc hardiment, en dépit des fanatiques d'un étroit réalisme, dans l'insondable obscurité de la destinée humaine I Qu'il nous fasse penser à Platon, à Dante, au Faust de Goethe I Ce n'est pas nous qui lui reprocherons de s'envoler trop haut dans les régions bleues, d'être enfin trop poète. Nous voudrions qu'il l'eût été davantage encore et que personne ne pût lui reprocher d'avoir sacrifié la poésie à la science.
Le métier de critique a de cruelles exigences. Il vous faut parler d'une œuvre nouvelle, et il se trouve qu'elle est de votre poète préféré. Vous admirez l'auteur, vous aimez l'homme. Vous lui êtes reconnaissant de ses vers et de leur charme pénétrant, de son acoueil amical et de ses bons conseils. Vous voudriez n'avoir qu'à dire toute votre estime et toute votre affection pour lui. Vous êtes presque honteux de vous ériger en juge d'un maître dont vous seriez heureux d'être le disciple. Vous songez à Gros- Jean qui voulait en remontrer à son curé. S'il vous vient à l'esprit une réserve.
nn regret, vous vous défiez de votre jugement ; vous hésitez à l'exprimer; il vous semble que vous allez rendre le mal pour le bien; vous en souffrez d'avance, et pounant il vous faut parler, et dire ce
3uevous pensezj sous peine de manquer à votre evoir d'écrivain. Heureux quand vous êies sûr de vous adresser à un homme assez modeste et assez fier en même temps pour prélérer à des louanges banales l'hommage viril d'une critique sincère !
C'est parce que je sais à M. Sully- Prudhom me l'àme assez haute pour mettre l'amour de la vérité au-dessus de toute considération d'amour-propre, que [e me permettrai de lui dire :
« Maître, honneur à vous qui partez si vaillamment le drapeau de la haute poésie, de celle qui veut être, suivant l'expression de Lamartine, de la raison chantée ! On est heureux de retrouver en votre poème le dédain du commun, l'horreur du déjà dit, une pensée toujours délicate ou profonde, et cette implacable conscience d'artiste qui se contente si difficilement. On aime à vous voir tenter une fois de plus d'unir
Le laurier du poète à la palme du jujte.
On vous écoute avec joie prêcher à l'humanité cette sorte de pessimisme consolant qui vous est propre, soutenir cette doctrine miséricordieuse où votre cœur a conduit votre esprit, enseigner que la pitié et le sacrifice sont des conditions nécessaires pour atteindre au bonheur. Puissent les heureux éphémères de ce monde prendre leur part dans la leçon que donnent vos deux héros! » Votre oeuvre restera pour témoigner des aspî-
u v^ivixiv^uc ur. y^KjmDAi
rations qu'une âme noble pouvait avoir sur la fin de notre siècle, et, parmi les hommes de l'avenir, ceux même qui ne seront pas philosophes reliront avec admiration le poète qui a si harmonieusement chanté la musique et si puissamment évoqué le tragique tableau de la terre veuve de l'homme.
» Oserai-je cependant vous soumettre quelques doutes, vous poser quelques questions ?
» Les vers où vous passez la revue funèbre des systèmes de philosophie, où vous suivez pas à pas les progrès de la science, sont à coup sûr pleins de choses et merveilleux de précision. Vous avez accompli là une série de tours de force et d^adresse. Vous avez condensé en quarante pages toute Thistoire de Tesprit humain. Mais (je ne sais comment dire) ne semble-t-il pas que la pensée, trop à l'étroit, fasse parfois craquer le moule où elle est enfermée ? Je ne suis certes pas de ceux qui opposent l'une à Tautre, comme deux ennemies irréconciliables, la poésie et la science. Mais ne pourrait-on pas prétendre qu'il faut beaucoup de chaleur et de mouvement pour transformer la science en poésie ; qu'une série de vers, rivalisant d'exactitude avec la prose, ne peut guère entraîner le lecteur sans le secours de la passion qui anime tout ?
» Or, vous faites profession, je le sais^ d'éviter ce que vous appelez la poésie oratoire, et c'est là ce qui m'inquiète. Ne vous défiez-vous point par trop de ce soufflé oratoire qui est une force, qui imprime aux idées un élan rapide, et donne l'apparence de la vie aux mots glacés sur le papier ? N'y aurait-il pas chez vous un ressouvenir de l'antipathie que la passion inspirait à l'école parnassienne ? Vous avez jadis appris d'elle à être délicat jusqu'au raffinement sur le choix des termes et des
times. J'ai entendu votre ami, M. José de Hérédia, vous féliciter (et je le crois sur parole) de n'avoir pas employé deux fois la même rime dans les cinq mille vers du Bonheur. C'est un tour de force ajouté aux autres. Mais le soin des petites choses ne rîsque-t-il pas parfois de nuire à i'émolion ? Ce qui convient à une courte pièce, A un sonnet, est-il aussi bien à sa place dans un long poème? Ce soin méticuleux du détail ne vous aurait-il pas empêché de vous laisser aller à votre verve ? Or, je ne sais si je me trompe, et je le voudrais; mais je crains que la plupart des lecteurs français ne préfèrent, dans un poème, la vivacité de l'allure, dût l'auteur broncher çà et li, à une marche plus sûre et p!us lente, qui ne fouette pas le sang, et paraît parfois pénible à force d'être mesurée et calculée.
a Je voudrais, maître, vous prier de réfléchir encore à un parti pris dont peut-être vous avez été virtime en quelques endroits. Et maintenant pardonnez-moi de vous avoir dit avec une hardiesse si franche toute ma pensée. — Toute ? Non pas ! car il me reste à vous redire ma profonde sympathie pour votre esprit, mon respect pour la noblesse de votre inspiration, mon admiration pour tant de vers forts ou suaves, mes souhaits enfin pour le succès d'une œuvre qui sera toujours une source de réflexions pour les penseurs et de jouissances pour les délicats. »
A. DoRCHAiN. — Conte (ï Avril. — Vers la lumière.
(Lemerre, éditeur.)
Un pays de rêve où fleurissent à la fois les lilas, les orangers, les jasmins, l'amour ardent et pur, les sentiments ' nobles et fiers. Un air tiède où flottent des rubans et des chansons, des murmures de violons, des chants d'oiseaux, des bruits de baisers, des parfums de roses et de femmes, des soupirs de la brise et du cœur, une griserie douce et capiteuse. Des êtres jeunes, beaux, charmants, dont les noms et les voix sonnent harmonieusement, dont les aventures amènent tour à tour le sourire aux lèvres et les larmes au bord des yeux.
Un frère et sa sœur jumelle, habillés de même, pris l'un pour l'autre, séparés, perdus, retrouvés. De tendres quiproquos. D'amusantes méprises.
Une veine comique serpentant à travers une fraîche idylle, comme un ruisselet babillard parmi les herbes vertes. Des épées qui n'effleurent que les épidermes. Une mer bleue qui rend fid(*lement ceux qu'elle a engloutis. A la fin chacun et chacune ayant ce qu'ils souhaitent, comme il
boDvient dans ce monde enchanté. Sur cette histoire tissée d'or et de soie des vers gracieux, pimpants, aériens, qui voltigent
Comme un parfum léger sur l'aubépine en tiear.
Bref, le songe d'une nuit de printemps, qui vous emporte sur les ailes de la fantaisie loin, bien loin de la vie de tous les jours. Une pièce toute poétique, ébauchée par la molle Italie, embellie par le génie de Shakespeare, affinée par l'esprit français. Une pièce dont le titre seul. Conte d'Avril,
Est comme une musique et semble une caresse ;
Tel est le régal dramatique que la Société de Zofingue, une société d'étudiants, n'a pas craint d'offrir au public.
L'entreprise était hardie. Pensez donc ! Faire jouer le rôle d'une fille habillée en garçon par un garçon travesti en fille ! Organiser en môme temps une troupe et un orchestre, rendre sans secours étranger la poésie si fine de M. Dorchain et la musique si nuancée de M. Widor ! Mais quoi ! Les étudiants sont braves et ils comprennent que, s'ils peuvent se permettre de dérober quelques moments à leurs études, ce n'est point pour se tailler un succès facile avec quelque grosse bouffonnerie; qu'il y a pour eux plus d'honneur et de profit à braver les difficultés et les périls d'une œuvre vraiment littéraire et artistique. Acteurs et actrices étaient jeunes, prin-
taniers comme la pièce : ils ont réussi, et c'était justice.
Mais il ne faut pas que les interprètes fassent oublier l'auteur. M. Dorchain est un poète encore jeune et qui n'est que poète, chose rare ! Heureux au théâtre dès ses débuts, il a séduit également les lecteurs. Il les a conquis dès son premier recueil de vers : La jeunesse pensive. Et le voici qui publie un second volume intitulé : Fers la lumière. Bonne occasion pour définir son talent!
Il s'y montre un Parnassien attendri ; un amant des formes irréprochables, mais aussi un sensitif qui frémit au choc des moindres émotions; un délicat qui se rattache par l'imagination à Shakespeare, mais par le cœur à Virgile, à Racine, à SuUy-Prudhomme ; un ciseleur de sonnets précieusement ouvrés^ mais de sonnets où s'enchâsse et vit un sentiment triste ou gai, comme un scarabée couleur bronze ou azur dans le calice d'une rose ; un orfèvre qui pleure parfois, mais qui sait tailler une larme cristallisée à la façon d'un diamant ; un artiste d'une grâce féminine, mais qui est homme et qui a de viriles pensées ; qui aime, mais qui, reconciliant en lui l'idéal et le réel, l'amour et le désir, donne à la passion chaste une expression franche et saine ; qui voit le mal, mais écarte l'ironie stérile, les lâches découragements et croit à l'aurore, au bonheur, à l'avenir; qui souffre de la souffrance d'autrui et ne tient point l'univers
Pour un spectacle offert à son indifïérence,
mais qui crie au poëte : Sois bon ! sois généreux 1
Respecte ton art et ton tnleiit ! Mène le peuple au bien par le beau !
Car c'est U U noblesse et ta gloire assurée De servir par tes chants â la marche sacrée De ce monde en travail qui se cherche et se crée.
M. Dorchain ne se pique pas de beaucoup produire. Il se dit sans doute à lui-même ce qu'il conseille à son frère en poésie, Jean Lahor :
C'est une âme discrète, qui n'ose point s'adresser aux foules et ne se sent ni la force ni l'envie
D'être la voix qui parle au siècle finissant.
H se borne à mériter l'estime et la sympathie d'une élite. On ne peut guère le lire, sans entendre chanter dans sa mémoire ce vers qui semble fait pour lui :
Du moment qu'on l'écoute, on lui devient ami.
En vérité, parmi l'avant-dernière génération de nos poètes, on ne saurait recommander d'ami plus aimable, de compagnon plus gentil et de guide plus sûr à la jeunesse lettrée de France et même d'ailleurs.
Ga:;e!ie de Lausanne, Fiivrier 189^.
Henry Bérenger. — L aristocratie intellectuelle,
(Armand Colin et O*, Paris.)
Je commence cet article avec quelque embarras. L'auteur m'a fait l'honneur de me citer à deux reprises avec sympathie comme représentant d'une doctrine que je ne suis pas seul heureusement à représenter. Comment le louer sans être suspect de faire un utile commerce d'éloges ? Comment le critiquer sans paraître coupable d'ingraMtude ? Il faut oublier ici nos petites personnalités, car il s'agit d'idées graves qui les dominent de bien haut. Il faut se souvenir seulement de cette devise qu'on retrouve toujours sur le cachet de Sainte- Beuve et assez souvent dans ses écrits : Truth (Vérité).
Que M. Bérenger soit avant tout félicité des préoccupations sérieuses et élevées qui hantent sa pensée! A l'âge où d'autres ne songent qu'à jouir de la vie, il s'efforce d'en pénétrer l'énigme; il regarde en face les grands problèmes qui se posent à la génération montante ; il essaie de les résoudre à sa façon.
CRITIQUE Di; co;
Son ouvrage ne contient pas seulement de bonnes intentions: l'enfer de la littérature en est pavé comme l'autre. Voulant se rendre compte de ce qu'est la société actuelle et de ce que doit être la société future, il venge résolument la Science et la Démocratie, ces deux grandes forces du monde moderne, des reproches ridicules qu'on ne leur épargne pas. Aux amateurs d'antinomies irréductibles, il montre combien est superficielle l'opposition que tant de gens établissent entre la recherche du beau et celle du vrai, entre !e génie et la critique, entre ia démocratie et l'aristocratie ! C'est q ueLque chose de savoir ainsi résister à la tentation des antithèses faciles.
Sagement conciliateur, M. Bérenger sait aussi qu'en tout grand artiste, écho sonore et grossissant de son époque, il convient de considérer l'élément social et l'élément individuel- 11 écrit : « Les hommes de génie écoutent les millions de petites âmes qui parlent autour d'eux ; ils les associent à leur grande âme ; ils parlent à leur tour, et leur voix traverse les silences de l'histoire. Mais dans cecte voix nous entendons encore les petites voix qui se sont tues, et i'émotion nous serre au cœur comme si d'innombrables frères ressuscitaient dans cet appel et que nous les entendions vivre, devant nous, avec nous... »
Il serait aisé de cîier plusieurs pages du même genre, solidement pensées et nettement écrites; et, quand l'écrivain parle d'art, on reconnaît en lui un poète et le romancier-philosophe qu'il a commencé par Être.
Malheureusement M, Bérenger n'a pas toujours cette netteté. Sur bien des points il apparaît hésiunt, tiraillé entre des influences contradictoires ;
sa conception propre des choses n'est pas dégagée autant qu'il le faudrait de ses lectures, de ses souvenirs et de ses camaraderies d'école. Son âme semble en proie à une crise qui n'est pas finie. Il est vrai qu'il intéresse précisément par TefFort qu'il fait pour sortir de cet état d'incertitude et d'angoisse.
Son livre se compose, par suite, de deux parr ties distinctes. L'une, tout historique, est un tableau de ce tournant di\ siècle, où vers 1883 environ, suivant la loi du rythme qui gouverné l'évolution humaine comme le mouvement de l'Océan, la tendance réaliste qui régnait en France depuis 1850 fut vaincue et provisoirement remplacée par la tendance contraire. Uautre, toute personnelle, est la proposition d'un moyen pour résoudre la crise qui trouble aujourd'hui les individus et la société.
Sur l'ensemble de la première, sur les causes oui ont amené la renaissance de l'idéaHsme, j'ai d'autant moins d'objections à faire que l'auteur y reprend, sans y songer, des idées développées par moi dans une longue étude sur le naturalisme contemporain, qui parut en avril 1884 dans la Nouvelle Revue ( i ). Je suis heureux de voir adoptées et propagées par lui des opinions qui, en ce tempslà, ne couraient pas les rues et m'engagèrent dans une discussion courtoise avec M. Zola, étonné et
(i) Voir mes Etudes sur la France contemporaine, (Savîne, éditeur).
scandalisé qu'on pût annoncer la floraison prochaine d'un nouvel idéal. Reprocherai- je à M. Bérenger une réminiscence qui me flatte ? J'aime mieux l'en remercier.
Je voudrais seulement, puisqu'il entend faire de l'histoire, qu'il prît garde à certaines légendes habilement accréditées. Vous souvient-il d'un article où M. de Vogué baptisa quelques écrivains, bien pensants selon lui, au nom quelque peu ridicule de cigognes de l'idùlisme ? Désireux de détourner et d'accaparer au profit de l'Eglise un mouvement général des esprits, qui déborde singulièrement ces étroites limites et se fait sentir dans tous les domaines,.il eut soin de passer sous silence ceux qui prêchaient le retour à un idéal tout humain, né de la réalité même, n'ayant rien de mystique ni de surnaturel. Il cita en revanche
Earmi les précurseurs de ce réveil idéaliste des ommes qui n'avaient été que des suiveurs. Ce fut comme si l'on eût transformé les ralliés en initiateurs de la République.
Pourquoi M. Bérenger, qui n'a pas les mêmes raisons d'être partial, commet-i! des omissions et des erreurs semblables ? Je vois, par exemple, indiqués parmi les ouvrages qui préparèrent cette évolution des âmes, « les premiers romans de M. Rod. » M. Rod apprendra avec plaisir peutêtre, mais avec étonnement, j'en suis sûr, que ses premiers romans furent idéalistes Le fait est qu'il fut à ses débuts, durant plusieurs années, un acharné champion du naturalisme triomphant. Il écrivait en 1879 à quelqu'un que je connais fort bien et qui lui prédisait la réaction imminente contre les tenants du réalisme outré : « Parmi les jeunes littérateurs, c'est-à-dire parmi les généra-
tions de l'avenir, je ne connais pas un seul talent qui nous soit opposé. Ceux mêmes qui ne sont pas avec nous ne sont pas contre nous. » En 1888, il écrivait à la même personne : « Depuis ce temps-là, mes opinions se sont bien rapprochées des vôtres. J'étais un enthousiaste et vous étiez un critique, et c'est vous qui voyiez juste. »
Que M. Rod ait changé de convictions littéraires du tout au tout, c'est son affaire, et je ne m'en indigne ni ne m'en étonne, grands dieux ! non. Mais que M. Bérenger mette en vedette les ouvriers de la onzième heure en laissant dans l'ombre ceux de la première, c'est cela qui ne me paraît pas juste. ^
Il fera bien de revoir les faits et les dates de son étude historique, s'il veut, comme je n'en doute pas, rendre à chacun ce qui lui appartient.
Mais j'ai hâte d'arriver à ce qui est, d'après lui, la solution de la crise actuelle. Cela peut se résumer en ces termes :
— Il faut une aristocratie intellectuelle, qui soit en même temps une aristocratie morale, pour élever, honorer, couronner, diriger la démocratie.
C'est un privilège charmant de la jeunesse de découvrir avec ravissement de vieilles choses qui sont vraiment neuves pour elle. Elle a des joies de Christophe Colomb devant ce qu'elle croit inventer. C'est ainsi que M. Bérenger nous déclare
. ^6) qa'U va réparer les insuttisances du socialisme intégral par une philosophie qui est ta sève de son livre.
Disons merci et examinons. — Déblayons d'abord le terrain de certaines affirmations, dont j'ose appeler de l'auteur distrait à l'auteur plus attentif. 11 prête quelque part (p. 206) au communisme et à l'anarchie « la prétention de se combattre et de s'exclure ». Voilà qui surprendra fort les Kropotkine, les Jean Grave, les Elisée Reclus dont la doctrine est précisément le communisme aiiarchiqtie.
M. Bérenger n'a pas le pied très sûr, quand il s'aventure sur le terrain de théories sociales. Ainsi encore il voit des abîmes entre les socialismes des divers pays, alors que la presque identité de leurs programmes est un fait acquis. Ou bien il pose le problème de deux façons contradictoires : il demande en un endroit (p. 22S) qui, du socialisme ou de l'aristocratie, 1 emportera définitivement, comme si c'étaient deux choses inconciliables; puis il écrit ailleurs (p. 255); o Aussi longtemps que le socialisme n'aura pas reconnu à l'aristocratie intellectuelle sa place, il restera suspect aux sages et dangereux au peuple » ; ce qui laisse à supposer que les deux choses inconciliables peuvent et doivent Ctre conciliées.
C'est probablement cette dernière pensée qui est celle de l'auteur. Mais est-il vrai que les socialistes ne l'aient point comprise et exprimée ?
Si nous considérons les deux principalesécoles qui se partagent les esprits en France, il y a belle lurette que les marxistes ont assigné un grand rôle dans l'émancipation des travailleurs à ce qu'ils appellent le prolétariat intellectuel, c'est-à-
dire à une élite plus riche de savoir que d'écus. Quant aux opinions de Malon, aux nôtres, sur ce même sujet, voici, dans la Revue socialiste du 15 mai 1894, un fragment de notre programme : « Essentiellement démocratique, puisqu'il veut que le point de départ et les moyens de s'instruire soient les mêmes pour tous les enfants, notre socialisme fait sa juste part à la seule aristocratie respectable, à Varistocratie de mérite, puisqu'il veut que la moralité, le travail, l'intelligence soient les seuls titres valables dans le partage des différentes fonctions sociales. . . » Cette idée est même largement développée dans les paragraphes suivants. On ne saurait donc accorder à M. Bérenger l'hopuenr d'avoir mis en lumière un principe méconnu.
Sans doute nous différons avec lui sur l'application du principe. Nous n'admettons point que la fonction des esprits d'élite soit de chercher une conciliation impossible entre la science et la foi. Nous nous refusons à contresigner ce vc^eu chimérique : (c Tous les hommes et toutes les femmes s'incHneront-ils un jour devant les mêmes symboles de l'Homme-Dieu ? Que l'Eglise exauce la v(^u du siècle, qu'elle fasse la paix véritable (?), et le siècle ne reniera plus l'Eglise 1 »
Nous voulons bien que les Universités régénérées et affranchies deviennent, ce qu'elles auraient dû être toujours, des pépinières de penseurs indépen» dants ; mais nous ne voulons pas une aristocratie de mandarins ; nous reprochons à Tautear d'avoir négligé les cerveaux de premier ordre que peut former la vie pratique^ et surtout de n'avoir rien dit des réformes économiques nécessaires pour que l'instruction supérieure soit accessible à toutes les intelligences capables d'en profiter^ et non
CRlTiaOE DE COMBAT
^plas seulement aux privilégiés de !a fortune. Nous ne pensons pas oue l'armée, utile instrument de défense nationale, soit un bon outil de perfectionnement social, et nous lisons avec quel- ■ que défiance (page 223) cette phrase étrange sur I une aristocratie « répressive, et non oppressive, dont les bras sont armés par la foudre, mais conduits par la bonté, n
Nous trouvons la grosse question de la répartition des richesses bien hardiment tranchée par cette sentence : « Il y aura toujours des riches et des pauvres, i; L'auteur nous paraît par trop modeste pour l'aristocratie intellectuelle, quand il lui assigne la fonction d'inspirer aux riches le désir « de favoriser autour d'eux le bien-être et la beauté ». c'est-à-dire de faire l'aumône et de protéger les lettres et les arts. Nous considérons même comme une sorte de blasphème contre l'esprit cet aphorisme résolument asséné : a Les grandes fortunes sont aussi nécessaires que les grandes pensées », Non pas que nous contestions la nécessité de gros capitaux pour exécuter une entreprise grandiose ; mais il ne nous semble pas nécessaire qu'ils sortent d'une caisse privée, M. Tout le monde devant et pouvant être infiniment plus riche que personne.
Nous regrettons d'avoir tant de réserves à faire sur l'ouvrage de M. Bérenger. Mais, aussi convaincus que lui que la bonne organisation de la