‹ Critique de combatChapitre 6 sur 8 · MS · texte numérisé non relu

MS

2$b- CRITIQUE DE COMBAT

Cet homme consciencieux les juge d'après les pamphlets de leurs adversaires, les accable d'objections surannées sans se préoccuper des réponses au'ils ont pu y faire, leur prête même libéralement es doctrines d'autant plus faciles à réfuter qu'elles n'existent point.

Ainsi nous apprenons que, d'après ces êtres affreux, la question sociale est purement économique : faut-il supposer que M. Wuarin n'a pas lu un seul dés ouvrages où Benoit Malon, un collectiviste, répète à satiété le contraire ? Nous sommes avertis que les collectivistes ont grand tort de ne pas s'occuper de l'hygiène ouvrière et de l'instruction populaire : M. Wuarin ne semble pas se douter que le docteur Pioger a consacré un volume entier à la question sanitaire et que l'éducation intégrale de tous les enfants est un des principaux articles du Credo colkctiviste. Nous sommes informés que les collectivistes n'admettent point la coopération, alors qu'en Belgique, d'où est venu le nom de collectivisme, les sociétés coopératives sont la base même du parti. On nous révèle encore que les collectivistes prétendent tout remettre à l'Etat, tandis qu'ils sent, comme M. Wuarin, hostiles à toute réglementation de la conscience et, plus que M. Wuarin, hostiles à toute science officielle ; ils demandent, en réalité, un déclassement des attributions de TEtat dans le sens de cette formule qu'ils ont empruntée d'Auguste Comte : « Remplacer de plus en plus le gouvernement des hommes par Tadministraiion des choses ».

Et quel raisonnement pour terrasser ces maudits! « La propriété à titre privé est Iç corollaire de ma liberté, c'est-à-dire de ma dignité d'homme...

■Je trawille ; je reçois le (irix de mes peines, etc.. » Bref, M, Wuarin fonde le droit de propriété sur le travail personnel et il ne s'aperçoit pas que c'est précisément un des plus forts arguments sur lesquels s'appuient les collectivistes. Ce n'est pas moi qui vais répondre : c'est Charles Secrétan. « La personne est propriétaire d'elle-même et par conséquent de ce qu'elle a fait elle-même. Mais la terre, instrument indispensable à tout travail utile et qui n'est elle-mtme le produit d'aucun travail, ne saurait devenir, en droit naturel, la propriété d'un individa ». (^Revue socialiste de ]3.nviex 1895,

Je laisse de côté d'autres menues critiques, j ai à peine assez d'espace pour conclure. Ce livre ne fera point, je crois, avancer d'un pas la science sociale; maisest-ce à dire qu'il soit inutile et méprisable. Je suis loin de le penser. Bien qu'il défigure nos doctrines avec un étrange sans-façon, je lui souhaite beaucoup de lecteurs parmi les bourgeois encore epfoncés dans leur égoïsme capitonné. Il a le mérite de condamner avec énergie, voire même avec courage, et l'aumône que les bonnes gens vous offrent comme une panacée, et la résignation prêchée par Tolstoï, et l'abus du darwinisme employé à légitimer l'oppression du faible par le fort, et le détachement dédaigneux des dilettantes, etc. II est propre ainsi à ébranler bien des préjugés et à préparer bien des esprits aux idées que nous défendons.

Je sais gré surtout i M. Wuarin d'avoir écrit ceci : « Les divergences de vues sur le dernier terme de l'évolution sociale ne sauraient constituer un obstacle à l'étude en commun des questions d'ordre social. » Pourquoi ne s'est-il pas

souvenu, en parlant du collectivisme, de cette large et sage maxime, prélude nécessaire de toute alliance féconde entre gens d'égale bonne volonté?

J*ai le droit de lui dire, en m'armant de son propre précepte : « Cher Monsieur, de votre aveu même, vous acceptez une grande partie de notre programme. Vous préconisez nombre de réformes que nous réclamons. Vous prétendez qu'elles sutfiront à guérir le mal social. Nous croyons qu'il en faudra d'autres plus profondes. Si nous opérions d'abord celles sur lesquelles nous sommes d'accord, voulez-vous ? Nous verrons après.

a Nous sommes convaincus qu'il faut, non pas détruire, ce qui est absurde, mais établir sur ues fondations nouvelles la société. Vous dites, vous, qu'il faut « la réparer de fond en comble »

(p. 124). L'écart n'est pas si considérable. Nous proposons de remettre à la collectivité, non pas tout ce qui constitue l'activité humaine, ce qui serait fou, mais seulement plus que vous ne proposez ! Nous pouvons faire ensemble un bout de route, comme vous nous y conviez. Mais peut* être ne faudrait-il pas commencer par nous traiter de déments, si vous désirez vraiment que nous marchions quelque peu côte à côte » !

Janvier 1896.

A. Odin. — Gtnést des grands bommu.

(Paris,— Welter, éditeur.)

Un gros ouvrage en deux tomes massif, roulant sur h littératuTC française et venant du fin fond de la Bulgarie (i), cela n'est pas commun et mérite d'être signalé, d'autant que le livre n'est pas seulement considérable par son volume, mais qu'il a une valeur sérieuse.

Le titre déborde, il faut l'avouer, le contenu; en revanche le contenu nous offre des choses que le titre ne promet pas. J'y vois trois éléments essentiels : d'abord une histoire de l'histoire, un raccourci des phases par lesquelles a passé cette branche du savoir humiin, et j'y note au passage une bonne critique de Taine et de Lombroso, un vigoureux hommage rendu à l'importance de ta fameuse théorie développée par Marx et Engels et connue sous ie nom de « matérialisme historique », une excelleme page encore sur l'illusion d'optique qui fait affirmer par certains prophètes à

(i) L'auteur, mon depuis, était alors professeur i l'Uni-

260 CRITiaUE DE COMBAT

courte vue la disparition prochaine du génie dans rhumanité.

Vient ensuite un plaidoyer en faveur de cette thèse : que, pour faire de l'histoire une véritable science, il faut y pratiquer, comme dans les autres sciences naturelles, la, méthode inductive et, en particulier^ cette étude collective des faits qui s'appelle la statistique; et si la thèse n'est pas aussi neuve que le souhaiterait Tauteur, elle me paraît dû moins juste, à condition qu'on prenne la statistique comme une auxiliaire, non comme une remplaçante des autres moyens de découvrir les lois de l'évolution historique. La méthode a déjà été brillamment appliquée par notre ami Hector Denis dans sa remarquable étude intitulée : La dépression économique et sociale et f histoire des prix.

M. Odin l'applique à son tour, et cet essai d'application est la pièce maîtresse de son ouvrage. Une question le préoccupe : Comment se développent les grands hommes et sous l'influence de quelles causes ? Mais elle est si vaste qu'il se hâte de la restreindre au cas, suivant lui, le plus Éicile à étudier : Comment s'est produite en France la genèse des gens de lettres ?

Pour résoudre ce problème, il dresse, parmi leîs gens de lettres, nés de 1300 à 1830, une liste qui renferme plus de 6,000 noms; hommes et femmes, écrivains et orateurs, acteurs et Mécènes y sont compris. Pour éliminer autant que possible, dans le choix de ces matériaux, ce que je nomme Cl le coelficient personnel î», il a pris ces noms dans plusieurs dictionnaires biographiques^ nationaux et étrangers, se fiant ainsi aux renommées qui ont obtenu une sorte de consécration dans le temps et dans l'espace.

Plus de 6,000 noms ! C'est tou^ de même beaucoup de « grands hommes ». L'auteur l'a compris et il s'est efforcé, pour au'on ne l'accusât pas d'être trop prodigue de ce oeau titre, de trier sur le volet parmi cette troupe d'hommes connus ceux qu'il appelle les hommes de talent et les hommes de génie. Il trouve 1,136 des premiers et tantôt (car il hésite) 38 ou 144 des seconds.

Hélas I C'est ici que reparaît brutalement l'arbitraire, peut-être inévitable en pareille matière. J'ai pour ma part d'autant moins le droit de le reprocher à M. Odin oue j'ai montré longuement les diificultés extrêmes a'une pareille classincation (i). Mais je ne puis m'empêcher de constater combien l'incertitude de certaines données peut apporter de vague dans les résultats. M. Odin avoue qu'il s'est galamment montré moins sévère pour les femmes que pour les hommes. Il ne se dissimule pas, j'imagine, que bien des personnes apprendront avec surprise que Paul et Virginie est de toute la littérature française l'œuvre ayant « le caractère le plus universel », et il se doute aussi que plus d'un lecteur protestera en voyant Bernardin de Saint-Pierre rangé parmi les étoiles de première grandeur, alors que Michelet et Balzac sont relégués parmi les astres de moindre éclat. L'auteur fait tout ce qu'il peut pour réduire au minimum des causes d'erreur qu'il déplore. Mais comment ne pas être inquiet?

Quoi qu'il en soit, une fois ses 6,000 gens de lettres disposés en bel ordre chronologique, M. Odin inscrit en regard du nom de chacun d'entre eux, la date et le lieu de leur naissance et

(1) La Nouvelle Revue, i" Mars 1S94.

262 CRITIQJJE DE COMBAT

de leur mort, les parents célèbres qu'ils ont pu avoir, les genres où ils se sont distingués, la profession de leur père, les conditions de fortune et d'éducation dans lesquelles ils ont grandi, le culte dans lequel ils ont été enrégimentéis. Après quoi il trace des cartes variées, par départements^ par provinces, des courbes et des diagrammes pour découvrir les régions ou les époques qui ont été le plus fécondes, les milieux qui paraissent le plus favorables à l'éclosion du talent littéraire.

Le second volume est ainsi un répertoire de faits et de dates qui épargnera bien des recherches et permettra un contrôle facile à ceux qui voudront vérifier les résultats obtenus. Ils sont modestes, ces résultats. Mais peu importe, s'ils sont certains. L'auteur conclut dune série de comparaisons que dans la genèse des grands hommes il sied de faire une part assez vague, mais petite en tout cas, à l'hérédité, à la race, au milieu géographique; qu'il faut, au contraire, reconnaître une influence très considérable au milieu social et économique -, que les villes et les châteaux, ou plus exactement les milieux où il est aisé d'acquérir une instruction supérieure, les pays protestants et les classes aisées, portent, toutes conditions égales d'ailleurs, une plus ample moisson d'écrivains que les campagnes^ les contrées catholiques et les classes déshéritées à la fois de la fortune et du savoir.

Je suis trop à l'étroit ici pour discuter toutes les questions que M. Odin (je le dis à son honneur) soulève en grand nombre sur son chemin

et tranche parfois d'une mais imprudente. C'est à peine si je puis indiquer quelques réserves qui s'imposent à mon esprit et poser quelques points d'interrogaiion.

• J'admire tout d'abord les harmonies providentielles (des harmonies à ravir l'excellent Bernardin de Saint-Pierre) qui existent entre les conclusions où aboutit l'auteur et les désirs inconscients qu'il a dû éprouver. Il déclare que les gens de lettres formentla catégorie de grands hommes la plus utile à étudier; que ceux de France conviennent mieux que ceux de toute autre nation à une étude de ce genre; qu'après Paris, les contrées protestantes et la Suisse romande en panlculier sont les milieux de prédilection où germe cette élite. El il se trouve (voilà de tes coups. Hasard !) que M. Odin est précisément professeur de littérature française, protestant et originaire de la suisse romande. A voire place, je me défierais de cet accord trop partait, monsieur Josse !

Puis i'oserai me demander si les quelques tàits que M. Odin note et considère dans la vie de ses personnages sont assez nombreux, assez bien choisis, pour que la comparaison permette d'obtenir des conclusions solidement as;ises. Par exemple, les influences subies par un homme aux environs de sa vingtième année me paraissent avoir dans son développement une importance extrême, aussi grande pour le moins que le point du globe où le hasard l'a fait naître ; et je ne vois pas que M. Odin s'en préoccupe. Je crains que cette lacune ne nuise à l'explication du mystère qu'on veut éclaircir, j'entends la genèse des grands hommes.

Ils me paraissent trop isolés par lui, ces pauvres

2^4 CRITiaUH DE COMBAT

grands hommes^ des circonstances ambiantes, des événements contemporains. J'aurais souhaité qu'il les tournât et retournât de cent façons diverses, pour voir si leur destinée ne présentait pas des analogies qui échappent à une observation superficielle. Cest fort bien d'aligner des chiffres, beaucoup de chiffres; mais il faut encore de l'art pour faire de la science; il faut de l'imagination, oui certes, une imagination d'un genre spécial pour multiplier les données de la statistique, pour varier ingénieusement les points de comparaison possibles, pour combiner les calculs et les courbes dont la réunion permet seule d'approcher de la vérité.

Une chose me trouble encore. M. Odin découpe pour les comparer des périodes de j ans, de 25 ans, de 50 ans, périodes factices, arbitraires, s'il en fut. N'eût-il pas mieux valu se rappeler qu'une période historique est une division naturelle que déterminent l'apparition et la disparition de certains caractères communs aux hommes et aux choses ?

Pour ces raisons, pour d'autres encore, j'ai des doutes sur certaines conclusions, qui me paraissent dépasser les prémisses. Il nous est affirmé (p. 564) que la littérature française n'a n>« de national, de populaire, au contraire de ce que croient d'autres historiens. Je voudrais bien savoir ce qui autorise M. Odin à conclure ainsi. Les poésies et contes populaires nous étant le plus souvent par\'enus sans nom d'auteur et M. Odin n'étudiant ûue des auteurs connus, de quel droit est-il si affirmatif sur un sujet qu'il a de parti-pris, laissé en dehors de ses études ?

M. Odin ne serait-il pas enclin à demander à

IX méthode ce qu'elle ne peut pas lui donner? J'en veux citer une autre preuve sur un point où il m'a fait l'honneur de me prendre aimablement à partie (p. 580). 11 cite une théorie que j'ai émise en passant ec qu'il veut bien qualifier d'intéressante : c'est que telle région a, suivant les moments, le privilège d'être en France la région qui donne le ton, la région qui possède pour quelques années une sorte de suprématie pacifique ; ainsi, pour ne choisir qu'un seul des exemples donnés par moi, le Sud-Ouest, vers la fin du xvi' siècle. M. Odin ne se donne pas la peine de vérifier en détail cette théorie et il la condamne en bloc (p. 450) par le motif que, d'après ses tableaux, la fertilité relative des difi'érentes provinces en gens de lettres a été sensiblement la même à toutes les époques.

Et après? En supposant que le fait soit exact, cela empêche-t-il que, gtSce à certains hommes dont le génie rayonna sur le pays tout entier, grâce à certames circonstances politiques et sociales, telle partie de la France ait eu durant quelques innées une influence prépondérante sur l'ensemble ?

Vers la fin du xv)^ siècle, quand Henri IV, le Béarnais, devient l'héritier de la couronne ; quand il y a une cour i Pau et à Nérac ; quand les universités de Toulouse et de Bordeaux sont en pleine floraison ; quand les écrits de Montaigne et de la Boéiie exercent sur les penseurs et les hommes d'action l'ascendant que I on sait : quand Montluc parmi les catholiques, d'Aubigné et du Bartas parmi les huguenots jouissent d'une réputation et d'une autorité incontestées; quand la Gascogne fait triompher son tour d'esprit et son langage

266 CRITiaUE DI COMBAT

dans Tentourage du roi, au point que Malherbe pourra se vanter d'avoir dégasconné la cour ; il est hardi de contester ces témoignages contemporains, de tenir pour nul et non avenu ce faisceau de faits concordants, sous prétexte que la région du Sud- Ouest n'a pas enfanté plus de gens de lettres en ce temps-là qu'en un autre moment I

C'est là que Ton voit bien les limites et le danger d'une statistique insuffisante qui mutile la réalité. La statistique incomplète à laquelle M. Odin se fie trop, peut lui révéler des moyennes : elle ne lui permet point de mesurer les effets produits par une œuvre ou un individu supérieurs, ni surtout d'avoir des lumières sur les autres branches de la civilisation générale avec lesquelles la littérature est sans cesse en rapport intime.

<( Généralisation hâtive », dit-il, d'une théorie qui a le tort grave de ne pas s'être présentée^ntourée d'un formidable appareil de chiffres. Me permettra-t-il d'insinuer modestement que la condamnation en est peut-être plus hâtive encore ?

Je me reprocherais, en finissant sur une critique, de laisser croire que je condamne à mon tour son livre. Je tiens au contraire à le recommander en félicitant l'auteur de son horreur des phrases sonores et vagues, de sa patience germanique, de son effort vers la précision, de sa recherche loyale d'une méthode rigoureuse. D'autres viendront qui la perfectionneront et l'appliqueront avec plus de sûreté. M. Odin n'en aura pas moins contribué à faire entrer dans la voie scientifique l'histoire des littératures.

Janvier 1896.

Henry Michel. — L'idée de l'Etat.

(Hachetie, éditeur, — Paris.)

Cet énorme volume de 659 pages m-S", qui fut une thèse de doctorat es- lettres soutenue l'an dernier en Sorbonne, se compose de deux parties très inégales d'importance et de valeur. C'est d'abord une histoire critique des théories politiques et sociales qui se sont combattues, remplacées et mélangées en France depuis la Révolution. C'est ensuite une série de conclusions, presque un système à demi personnel à l'auteur, sur les rapports de l'individu et de l'Etat,

La partie historique est soignée, intéressante, largement développée, solidement documentée, J'a! plaisir à y louer des analyses bien faites, un effort heureux pour dégager les grandes lignes des diverses doctrines, pour en marquer les ressemblances et les différences, pour indiquer telle filiation mystérieuse de l'une à l'autre, pour noter au vot l'apparition de telle formule promue depuis lors au rang des idées qui ont l'honneur d'être devenues banales et anonymes.

A peine pourrais-je signaler quelques omissions

265 CRlTiaUE DE COMBAT

fâcheuses. On est étonné de ne pas voir citer Charles Secrétan par un homme qui fonde sa théorie du droit sur la philosophie de la liberté, de ne pas entendre nommer Walras par quelqu'un qui prend pour base de son économie sociale la dignité de la personne humaine. On regrette qu'il ait négligé les penseurs belges et qu'il paraisse connaître assez mal les corrections que le socialisme idéaliste français propose et apporte au collectivisme.

Mais on peut louer sans réserve le ton courtois de la discussion, le désir visible d'être équitable. « Dans les pages suivantes, écrit l'auteur (p. 487), le socialisme scientifique est toujours traité comme une doctrine ayant les mêmes droits que les autres à une étude impartiale. » Excellent principe, dont j'ai honte de dire qu'il est nouveau dans le inonde de la science officielle française, et dont nos adversaires feraient bien de se sou venir dans leurs livres, leurs revues, leurs académies 1

M. H. Michel va même jusqu'à certaines constatations d'une loyauté courageuse, étant donné le milieu où il vit (il est, si je ne me trompe, rédacteur au Temps). Ne déclare-t-il pas sans ambages que les socialistes d'aujourd'hui ont souci de respecter la liberté de l'individu (p. 485), que le collectivisme, ce bouc émissaire chargé de tous les péchés d'Israël, est accusé à tort (p. 502) de vouloir travailler sans moyens de production, de condamner toute propriété privée, de réclamer des partages périodiques, d'être anti-social, quand il se pique de resserrer les liens de solidarité entre les membres de la société, de confiner à l'anarchie, quand il est essentiellement organisateur, etc.

II faut être reconnaissant à M. H. Michel d'oser dire ces vérités. Nous ne sommes pas habitués à de

Mteilles gâteries de la part de ces messieurs dû Timps. Pendant qu'il y était, il aurait pu pousser plus avant et s'interdire certaines affirmations hasardeuses ou tout à fait fausses. C'est se moquer des lecteurs que de reprocher au socialisn-e actuel l'indifférence aux grands intérêts colleciife, tels que ceux de l'art, de la science, de la littérature, quand il réclame à cor et à cri l'instruction intégrale pour tous les enfants, quand il demande que la lumière du savoir, comme celle du soleil, luise enfin pour tout le monde. C'est se moquer de la logique que de lui reconnaître le souci de ménager la liberté individuelle et d'écrire après cela (p. 510) qu'il veut soumettre à un pouvoir absolu toutes les démarches, toute la vie de cliacun. Le vieil homme reparaît ainsi à l'improviste dans l'historien consciencieux qui a été surpris de trouver quelque bon sens chez des théoriciens si mal famés.

N'importe ! La justice relative qu'il leur rend a dû étonner et choquer plus d'un de ses juges, et il en est de même ssns doute de sa sévérité envers les pontifes de l'économie orthodoxe. Il remarque (p. 360) qu'économistes et socialistes peuvent discuter à perte d'haleine sans arriver à s'entendre, puisque les uns se demandent : — Quel est l'ordre social le plus favorable à l'accroissement de la richesse générale ? — et les autres : Comment la richesse doit-elle être répartie, pour que la justice soit satisfaite ? Remarque fine quoique à demi vraie seulement.

Il n'est pas tendre, M. H. Michel, pour l'individualisme bec, étriqué, rétréci, tel que les Thiers et les Bastiat l'ont compris et professé. Il laisse voir quelque mépris pour les opinions successives et opportunes de Renan^ socialisée en 1848, au début

270 CRITiaUE DE COMBAT

de sa carrière, mais gardant en portefeuille un volume qui lui paraît dangereux (V Avenir de la science), et écrivant entre temps des phrases comme celle-ci : n Des classes entières doivent vivre de la gloire etde la puissance des autres ï>.

Il a le sentiment vif et juste de la crise doctrinale d'aujourd'hui, et il indique comment à l'antithèse superficielle de l'Etat et de l'individu tend à se substituer une synthèse où se concilient de plus en plus les intérêts et les devoirs de l'un et de l'autre.

Malheureusement, il sacrifie lui-même à cette vieille habitude d'opposer ce qui est individuel et ce qui est collectif, et j'ose dire que cette antithèse prolongée gâte son exposition historique. Il oublie trop souvent que Fhmme étant à la fois un individu et un être social (pour reprendre une formule qui nous est chère), le problème consiste non pas à étouffer l'un de ces caractères, mais à les limiter et à les compléter l'un par l'autre. Dans réternelle querelle qui roule sur le dosage des attributions correspondant à ces deux faces de la nature humaine, il est enclin à être unilatéral et il ne songe pas assez que, les domaines où s'exerce notre activité étant fort différents, un homme, une école, un parti peut fort bien être en même temps, dans des domaines divers, très socialiste et très individualiste.

Il nous parle longuement par exemple de l'indi* vidualisme du xviu* siècle ; on pourrait avec autant de raison parler du socialisme de ce même siècle, témoin la thèse où M. André Lichtenberger a établi cette autre moitié de la vérité. Il a vu et bien vu que la Révolution se plaça tour à tour aux deux points de vue. Mais pourquoi nous dire que Sismondi

n'estpas du tout iodividualiste (p. 259), quand on nous avoue à quelques pages de distance que Sismondi allie « le sentiment dé la liberté au soût le plus vif pour l'intervention de l'Etat (p. 261) ». Pourquoi encore dénoncer chez Fourier comme illogique et contradiaoire la coexistence très permise d'une prédilection connue pour l'harmonie librement réalisi^e et d'une aversion marquée pour le morcellement et l'incohérence ?

Si j'insiste sur cette tendance de M. H. Michel à classer les gens et les théories en catégories trop tranchées, qui ne répondent pas à la réalité et encore moins à l'idéal, c'est qu elle se retrouve dans ses conclusions.

Elles réservent, ces conclusions (je le dis i regret, mais je suis obligé de le dire), une désillusion aux lecteure. Elles sont vagues et timides. Quoi ! Un si long chemin pour en arriver là 1 On apprend tout à coup que M. Renouvier est Dieu et que M. Henry Michel n'estque son prophèie. L'auteur se révèle très docile disciple du néo-criticisme, mais par là-mème très médiocre critique des théories du maître.

Il a rencontré la perfection : un système, nous dit-il, qui n'a pas un point feible. Et quel est ce merle blanc ? Un individualistne (nouveau modèle), qui, d'une part, se perd dans une métaphysique nuageuse et s'appuie sur une pénible et fragile reconstitution du libre arbitre ; qui, d'autre part, sur le terrain de la pratique, déclare irréalisable l'impôt progressif (déjà réalisé dans maint canton suisse); qui ne reconnaît guère aux déshérités de la fortune que le droit d'assistance comme sanction du droit de vivre; qui aboutit enfin à cette subtilité bizarre : Il faut poser- le principe du

socialisme et il faut ensuite Tinfirmer immédiatement.

Sans doute (et je ne fais aucune difficulté de le reconnaître) Tindividualisme de M. H. Michel, quelque peu teinté d'un reflet de F^'Urier et de Proudhon, n'est point cet individualisme étroit et stérile qui est prêché parles partisans du chacun pour soi et du laisse:!^ faire et qui n'est qu'une formé répugnante de l'égoïsme. Il est imprégné de ce que l'auieur appelle « l'idée sociale ». Il repose sur deux principes : la dignité de la personne humaine et Y égalité (équivalence me paraîtrait un tertne plus exact) des personnes. Il impose à l'Etat deux devoirs : Procurer à chacun de ses membres le moyen de devenir une personne et de développer aussi complètement que possible sa personnalité.

M. Henry Michel se doute-t-il qu'il emprunte là les idées et les expressions de plusieurs socialistes contemporains (i) ? Se doute-t-il surtout que de ses principes et de ses formules, dont il n'a peut-être pas calculé toute la portée, il est aisé de faire découler tout un collectivisme libertaire, tel que le comprennent bon nombre des nôtres ?

L'Etat, nous dit-il, doit assurer à tous ses membres des moyens égaux de se développer inégalement. Donc égal point de départ pour tous les enfants, ce qui ne peut s'obtenir qu'en assurant à chacun l'instruction intégrale et l'indépendance économique. Pour cela, il faut universaliser la propriété ; car, pour emprunter ses propres paroles à Benjamin Constant, le théoricien du libéralisme, (c un certain loisir est indispensable à l'acquisition des lumières, à la rectitude du jugement et la pro-

(i) Voir la Revue socialiste^ Mai 1894. Août et Octobre 1895.

priété rend stulc des liouiiiiC!> cipjbj cicc des droits politiques. »

Or, on ne peut universaliser la propriété que de deux façons: ou en assurant à chacun une part de propriété privée, ce qui amènerait une série de partages toujours à recommencer; ou en assurant à chacun une part de la propriété collective, demeurant indivise, ce qui est précisément le procédé du collectivisme.

Au fond, quoique M. H. Michel s'en défende, il aboutit à uq inditidualisme socialiste. II nous permettra, à nous qui sommes partisan d'un socialisme ■ libertaire, ou, ce qui revient au même, individuon liste, de nous en réjouir. Peu importe, au fond qu'on parte de l'homme-individu ou de l'hommeêire social, pourvu qu'on arrive à ne pas sacrifier l'un à l'autre, pourvu qu'on travaille à faire croître de compagnie la liberté et la solidarité.

Faut-il espérer que les deux camps opposés sont sur le point de se rapprocher; que la synthèse féconde des principes rivaux est en voie de s'accomplir; qu'individualistes et socialistes, parvenus sur un terrain commun par des chemins différents, sauront s'accorder sur une série de mesures qui pourraient être, en attendant mieux, le programme d'un ministère réformateur?

Ou bien n'est-ce qu'un rapprochement illusoire qui, au lendemain des vaines tentatives d'un nouveau ministère Turgot, ne laisserait plus de place qu'à une nouvelle Révolution ?

Question grave que décidera un avenir plus prochain peut-être qu'on ne pense.

Février 1896.

LÉON Daudet. — Le voyage de Shakespeare,

(Paris, Bibliothèque Charpentier.)

Il se pourrait que la première idée de ce livre fut contenue dans ces lignes de Taine : « Si Shakespeare avait fait une psychologie, il aurait dit avec Esquirol : — L'homme est une machine nerveuse^ gouvernée par un tempérament, disposée aux hallucinations, emportée par des passions sans frein, déraisonnable par essence, mélange de l'animal et du poète, ayant la verve pour esprit, la sensibilité pour vertu, l'imagination pour ressort et pour guide, et conduite au hasard,. par les circonstances les plus déterminées et les plus complexes, à la douleur, au crime, à la démence, à la mort. »

Montrer Shakespeare se faisant cette psychologie, acquérant sa conception personnelle de la vie, apprenant du monde à comprendre le monde pour le reproduire un jour, développant en luimême, au contact des hommes et des choses, sa puissante faculté de grand dramaturge lyrique, tel est le but que M. Léon Daudet semble s'être proposé.

Par une curieuse transposition d'art, son roman est une esthétique vivante, de ta philosophie qui marche, de k haute critique en action.

Shakespeare, âgé de vingt ans, est supposé s'embarquer pour courir les aventures sur le con-linent. Il traverse la mer du Nord, risque d'y faire naufrage, débarque en Hollande, dans cette Hollande encore rouge du sang versé et des incendies allumés par la guerre a indépendance, et de la, franchissant à cheval les vastes plaines de l'Allemagne ravagées par les soldats, il arrive en Danemark, où il s'arrête, subitement illuminé .du pressentiment de sa gloire, devant le château d'El' seneur.

C'est à la fin du xvi" siècle, de ce siècle ora-

feux, tumultueux, révolutionnaire, ivre de sang, e volupté, de savoir, de passion, de vie. Chemin faisant, le voyageur assiste à de tragiques spectacles, surprend des paroxysmes d'amour et de co'ère, rencontre des pamphlétaires, des artistes, des poètes, (ait avec eux des orgies de bière et de théories, amasse une copieuse provision d'émotions et d'images, témoin plus souvent qu'acteur dans les drames à travers lesquels il passe, mais vivant aussi pour son propre compte, aimant, aimé, cueillant au vol les tendresses ingénues de la villageoise ou les caresses raffinées de la comédienne.

Et un ù un apparaissent les personnages oui, transfigurés par lui, deviendront les héros immortels de son théâtre. C'est un Othello espagnol

•» I \j v->j;\i X ivc.v^x:» l/x:. KJ\jïy\oi\.M.

OU un Hamlet de treize ans, fils d'une paysaiine veuve et remariée ; c'est sur une tombe un fossoyeur qui chante, au fond d'un bois un misanthrope redevenu sauvage, dans le brouillard une sorcière avec le diable en personne, par une nuit d'orage un fou qui se croit souverain et le deviendra sous le nom du roi Lear, sur un bateau une espèce de gnome qui sera Caliban ou un capitaine, au rire énorme comme son ventre, qui s'appellera Falstaff.

Ainsi s'ébauche dans le cerveau de ce pèlerin de la poésie tout un peuple d'êtres réels ou fantastiques, en qui s'incarneront les idées ou les rêves de* celui qui les aura portés en lui durant des années. Ainsi s'opère, avec la collaboration du hasard, la genèse de l'artiste en qui la vie de tous les jours jette des impressions et des sentiments, qui s'y implantent, y végètent, y poussent des racines et des tiges vertes, s'y épanouissent en feuilles et en fleurs, comme des graines déposées par le vent dans un terreau fécond.

Heureux Tauteur à qui s'offre un sujet en harmonie avec son naturel ! C'est alors qu'il a chance de faire, presque sans effort, une œuvre supérieure. Le talent brutal et puissant de M. Zola fut-il jamais plus à son aise et à son avantage, que lorsqu'il eut à peindre dans Germinal le grouillement houleux et les révoltes hurlantes du pays noir? Un bonheur du même genre me semble échu cette fois à M. Léon Daudet.

Autant qu'il est permis d'en juger par ses pré-

cédents ouvrages, il aime d'instinct le violent, l'exubérant, l'excessif; il se complaît aux frénésies d'âme et de style, aux fanfares de mots et de couleurs, au déchaînement des énergies et des métaphores. Il a le goût de l'horrible et du plantureux ; il ne craint ni le charnier nauséabond ni la sensualité « bien entripaillée » à la Rabelais. Il est aussi, comme beaucoup de jeunes gens de sa génération, gorgé et grisé de métaphysique, de symbolisme, de systèmes philosophiques.

Or, tout cela trouve son emploi à propos de l'époque qu'il retrace et du génie qu'il essaie de Élire revivre. Où chercher contrastes plus heunés, natures plus débridées que dans le bouillonnement océanique du xvi' siècle? Où lutte d'idées plus ardente, conflit de pissions plus forcenées ? Ht le ruissellenient des métaphores peut il être mieux à sa place que dans le portrait d'un poète qui fut le plus éblouissant créateur d'images, qui voyait toutes choses se dérouler en lui par tableaux évocateurs, qui traduisait en comparaisons sans nombre les affinités mystérieuses de l'homme et de l'univers environnant ? M. Léon Daudeta une certaine parenté d'âme avec celui dont il a voulu suivre la formation; c'est même sans doute ce qui l'a poussé vers ce grand homme des temps passés; c'est aussi ce qui fait l'intérêt et la valeur de son livre.

Vous dire après cela que Shakespeare a bien été ou a dû être tel qu'il nous est représenté par son H ressusciteur », je n'oserais. Je ne dirai pas qu'il apparaît là plus grand que nature ; je croîs

que Shakespeare n a jamais voyagé hors d'Angleterre et, pour qu'il ait pu, sans sortir de son pays, concevoir et dresser en pied tant d'hommes de toute race et de toute époque, il faut lui reconnaître une puissance inventive difficile à exagérer. Mais il y a pourtant dans le Shakespeare de M. Léon Daudet quelque chose qui m'inquiète.

Il s'analyse avec la précision et la sûreté d'un disciple de Stendhal. Il se regarde agir, il s'écoute penser, comme un psychologue de profession. Et je me demande si la germination des idées, dans un esprit comme le sien, a pu être aussi consciente d'elle-même, si son génie ne procéda pas plutôt par vives et brusques intuitions. Un artiste, qui passe par l'imagination d'un autre artiste, en sort, je le crains, presque nécessairement déformé. Shakespeare n'aurait-il pas subi là une légère métamorphose ? Le grand dramaturge, le grand constructeur d'âmes ou'il fut avant tout posséda-t-il cette faculté de dissection personnelle, qui convient mieux à un romancier et à un critique de nos jours ? Ne l'aurait-il pas reçue indûment des mains de M. Léon Daudet, qui se trouve être à la fois l'un et l'autre ?

Oui, plus j'y pense, plus je crains que ce Shakespeare ne soit par plus d'un trait un nomme d'aujourd'hui. Il a certainement vécu parmi nous, à preuve qu'on lui conte la façon dont Victor Hugo dessinait (p. i68) : « Il projetait, sur une feuille de papier du vin, de l'encre, du jus de pruneaux, quelquefois du sang quand il se piquait une veine. Ensuite il considérait longuement le contour de ces éclaboussures, et, comme il n'est aucun chaos que le regard n'humanise, il y découvrait bientôt des chevaliers, des châteaux-forts et

ies fontaines, des lions combattants, des hydres, des forêts fantastiques, toute une architecture de rêve puissamment ombrée et éclairée. Alors à l'aide d'un bout de bois, d'un calame, du premier instrument venu, il améliorait, retouchait, pignochait, et, en quelques minutes, on voyait naître positivement un paysage ».

De même Shakespeare a rencontré un pamphlétaire à barbiche qui ressemble étrangement à Rochefort : « Dans sa figure précocement ridée et de .forme triangulaire, les yeux surtout étaient remarquables, noirs, vifs et doux, d'une mobilité surprenante, tels que deux petits faucons dressés, II a lu Drumont et s'en souvient, quand il pénètre dans le quartier juif d'Amsterdam. Il voit, comme Aznsls Chevalier des touches, ce nerveux chef-d'œuvre de Barbey d'Aurevilly, les ailes des moulins à vent faire tournoyer dans le ciel des cadavres humains. Il entend Anatole France, devenu libraire à Rotterdam, (p. yt) lui prêcher le dédain transcendant de ce qui passionne les foules et l'amour des raisonnements subtils habillés de phrases élégantes. Il sait, d'après Newton, (p. 32) que les bulles d'eau subissent les mêmes lois que les astres. 11 dit avec Loti que la musique du vent dans les cordages célèbres les noces au ciel et de la mer. Il n'est pas étonné qu'on lui parle de la a nécessité ethnique » {p. 26:) qui précipite les peuples du Nord sur ceux du Midi. 11 est sur le point de mettre sur la scène la légende du docteur Faust, et il se résigne, non sans peine, à laisser à Gœthe le plus beau fleuron de sa couronne.

Pour parler sérieusement, Shakespeare, interprété par M. Léon Daudet, me parait avoir parfois

2ÔO CRITIQJUE DE COMBAT

des idées, des expressions, des clartés qui sont de notre temps et point du sien. Mais n'importe! Il vit et intéresse. Il n'émeut guère, parce qu'on nous montre en lui l'artiste plus que l'homme, un être sentant plus vivement que profondément et ayant dans le cœur certaines parties sèches « qui lui ferment bien des sources vives. »

L'œuvre du romancier n'est pas ainsi de nature à séduire les foules qui aiment à être émues, d'autant qu'il ne faut pas non plus lui demander la grâce légère, la gaîté, le sourire... Mais elle a en revanche la verve, la fougue, l'éclat, une luxueuse floraison d'images, une abondance d'aperçus ingénieux, qualités précieuses qui la recommandent aux gourmets de littérature.

C'est vraiment le roman d'un critique; on y sent le plaisir que l'auteur a éprouvé, après avoir démonté un mécanisme délicat et compliqué, à rajuster les rouages, à les mettre en branle et à relancer dans la vie le poète reconstruit par son industrie et ranimé par son imagination.

Février 1896.

Benoit Malon. — La morale sociale.

(Avec pré&ce de J. Jaurès et biographie de

LÉON Cladel.)

(Paris, librairie de U Revue socialiste, 78, passage Chdseul.)

« La doctrine du socialiste n'admet aucun principe moral... II lui manque un idéal qui en soit l'étendard lumineux (r). »

a J'ai déjà dit que le but des préoccupations socialistes est le bien ôire de l'humanité, et non son améhoration morale, son bien matériel et non son bien moral (2) ».

C'est ainsi que nos adversaires, les uns avec une bonne foi doutei:se, les autres avec une légèreté qui ne l'est pas, affirment effrontément que le socialisme n'a dans ses plans de réforme aucun souci de moralité. Q.ue font- ils donc de lextes comme ceux-ci, que je prends dans l'ouvrage ci-dessus ciié de notre bon et si généreux Malon ? Il parle

(1) Baron Gauofalo. La mperililion sxialisU (pp. 171 et 159 de la iraduction fiançaise),

(2) Th. ZlEGLlR. La qneslion sociale est uiuquestion morale (p, 144 de la tiaduction française).

(p. 369) de la nécessité de poursuivre en même temps le redressement des institutions et celui de rhomme et il ajoute : « Qu'on le sache bien, l'un ne va pas sans l'autre. » Il dit encore : « Pour parler dignement des revendications sociales, il faut sentir en soi le ferment des plus hautes aspirations morales de l'époque. » Et son livre tout entier, publié en articles dans la Revue socialiste, voici déjà près de dix ans, est l'effort d'un honnête homme pour dégager le principe idéal qui doit, suivant lui, régir la conduite humaine.

Il est honteux que, sous prétexte de polémique, des écrivains qui devraient avoir le respect d'euxmêmes et de leurs lecteurs, se permettent des travestissements aussi hardis de la vérité; et, quand on voit ces affirmations devenir monnaie courante dans les journaux « distingués » ; quand on entend ces calomnies répétées à satiété par des gens qui professent l'égoïste chacun pour soiy qui pratiquent la morale du succès, qui amnistient la corruption, à condition qu'elle soit dorée, qui sont pétris d'indulgence pour les' pots-de-vin, pourvu que ceux-ci soient de belle taille, on ne peut se défendre d'un profond écœurement, et Ton se dit qu'à ces tartufes de mœurs, il n*est dû, comme dit Musset,

Que beaucoup de silence et qu'un peu de mépris.

Aussi n'est-ce pointa eux que je veux m'adresser aujourd'hui, mais à vous, socialistes, mes camarades, pour qui Malon a écrit ce livre digne de devenir, au jugement de Léon Cladel, « une des Bibles des déshérités». Dans le feu de la lutte, sous le coup des injustices dont vous souffrez et

i^BPBwfBres

csmoys ob combat

Efores qu'on vous prodigue par surcroît, vous pourriez être tentés d'oublier que vous êtes les semblables de ceux qui vous traitent de la sorte; vous seriez excusables de leur rendre les sentiments de loups dont ils témoignent à votre égard. Il est bon qu'un des nôtres, s'élevant par la noblesse de son caractère au-dessus des colères et des rancunes les plus légitimes, vous proche la bonne parole, l'Evangile laïque de l'avenir.

Que vous dit-il, en effet, ce prolétaire devenu moraliste ? Oh ! sans doute, il ne prétend pas construire savamment un de ces systèmes compliqués qui « touchent l'homme à peu près autant que l'astronomie ». Il n'essaie pas d ajuster les pièces d'une théorie rigoureuse, comme en peuvent élaborer les philosophes de profession. Il n'écrit pas ici pour les lettrés; il songe avant tout à ses irères de misère, à ceux qui, ne trouvant plus dans l'Eglise un guide digne de confiance, risquent de rester sans boussole et sans étoile dans leur marche à travers l'existence. Faut-il s'étonner si l'auteur a couru à l'essentiel ?

II voit, à l'origine, le fait moral dériver du fait social. Il voit la morale, fille de la société, corriger peu à peu la férocité des entremangeries primitives, et c'est là le fait capital qu'il retient ; c'est la base qu'il va donner à ses préceptes. Est-elle solide ? Demandez au docteur Letourneau, qui arrive à une conclusion toute pareille (La Sociologie) ou à M, Izoulet qui l'an dernier a brillamment repris et développé cette thèse en Sorbonne {La Cité moderne).

Cramponné à cette vérité initiale, Malon en déduit que la solidarité, la coopération, l'association sous toutes ses formes, la sympathie univer-

selle, voilà le vrai moyen de créer sur la terre plus d'ordre, d'harmonie, de bonheur. Bref, pour lui, « le motif moral par excellence, c'est l'altruisme. »

Et qu'on ne l'accuse pas de supprimer ainsi le côté individuel de la morale ! Il répond que nous avons tous Tégoïsme assez avant chevillé dans l'âme pour qu'il ne soit pas nécessaire de lui faire sa part. L'égoïsme saura bien se la tailler luimême, et le difficile est plutôt d'empêcher qu'elle ne soit trop grande.

L'égoïsme, c'est à ses yeux l'héritage de notre passé lointain, notre reste d'animalité, destiné non as à disparaître, mais à décroître sans cesse ; 'altruisme, c'est l'idéal, né de la réalité sans doute, mais destiné à la transformer et à réaliser dans l'humanité future les hautes aspirations qui hantent et soulèvent déjà l'élite de l'humanité actuelle.

Il aurait souhaité, le pauvre Malon, développer cet idéal dans une sorte de catéchisme altruiste. La mort, qui le guettait, ne le lui a pas permis. Il n'a pu que résumer en deux mots: justice et honte, l'orientation à suivre. Il n'a pu qu indiquer le rôle dévolu dans l'évolution du globe « à la sainte et trois fois sainte Pitié », qui doit faire entrer dans la cité humaine, comme des frères inférieurs, les animaux amis de l'homme. Mais n'importe ! Il a le droit de s'écrier après cela (P- 375)- ^^ Nous sommes sûrs ainsi de ne pas errer. »

Oui, certes, il a raison. Et sans vous embarrasser d'une métaphysique douteuse, sans vous perdre dans les grands mots et les longues recherches, vous pouvez, vous auxquels il songeait en écrivant, traverser noblement la vie, les yeux fixés sur ce

raUE DE t:OMBAT 285

double phare : jusiia et bonté. Votre morale, réduite à cette quintessence, est assez haute pour toiser et défier celles cjoi ont cours autour de vous. Il en est deux surtout. L'une est la morale religieuse, et vous entendez de temps en temps des prophètes attardés vous crier qu'en dehors d elle il n'y a rien que honte et désordre. Inclinez-vous ■ avec respect (car ce fut alors en Occident chose nouvelle et d'immense portée) devant l'esprit de fraternité qui anime l'Evangile; mdis relevez la tête et osez dédaigner les ours et sauvages préceptes qui abondent dans l'Ancien Testament; osez même soumettre à votre critique la morale chrétienne, qui d'ailleurs est souvent loin d'être celle du Christ. Elle a le tort de concentrer les efforts de l'individu sur son salut personnel; d'imposer comme une vertu indispensable la foi à certains dogmes que la raison éclairée ne peut pas accepter; d'encourager l'intolérance et le privilège en restreignant le nombre des élus à ceux qui, par grâce spéciale, ont reçu la Vérité (avec un grand V) ; de parler comme si l'idéal et le savoir étaient à jamais pétrifiés dans des textes soidisant sacrés; de maudire la vie et la joie; de renvoyer à un autre monde la justice dont il est plus virilet plus généreux de poursuivre l'accomplissement sur ta terre. Dites-vous fièrement : Notre morale vaut bien celle-là. Tout aussi im-

Î)régnée de l'amour du prochain, elle est plus arge, plus haute, plus favorable à l'action féconde. Quant à l'autre, k morale mondaine, ce manteau d'Arlequin qui couvre tant de vilaines choses, ce tissu multicolore de conventions, de préjugés, de conseils intéressés qui sert de règle dans la société bourgeoise agonisante, écoutez ce qu'en dit

20t> CRITIQ.UE DE COMBAT

un auteur qui ne fut point un révolutionnaire. Voici comment la juge un jeune homme entrant dans la vie parisienne : « Autour de lui on prêchait le désintéressement et on pratiquait Tégoïsme. Les journaux exigeaient impérieusement Pamour de la patrie et tous les hommes graves de la société, quand ils achetaient quelque terre, déclaraient un faux prix de vente afin de frauder l'enregistrement. Une quantité de maximes morales pêchées dans les auteurs voltigeaient devant ses yeux, mais pour s'arranger à la fin d'une période ou pour s'enchâsser dans un vers latin, simples ornements d'esprit, très bien placés dans le discours ou dans l'écriture, comme des vases sur une cheminée ou des potiches sur une vitrine; du moins tel est Tusage qu'on en disait autour de lui (i)».

Ce n'est point cette morale-là (même en y ajoutant le respect de l'argent et l'aplatissement devant la puissance, ces deux vertus si utiles pour pai venir), qui pourra humilier et remplacer celle que Malon vous offre comme le suc des philosophies et des religions de tout temps et de tout pays. ^

Qu'il faille développer, préciser, compléter ce qu'il a esquissé, nous l'accordons volontiers : ce sera l'œuvre de ceux qui viendront après nous. L'idéal est une étoile qui monte dans le ciel, à mesure que les générations marchent vers elle. Mais, en attendant, Malon a donné une formule de vie aux vivants d'aujourd'hui : et en ce faisant il a renoué la tradition du socialisme français, rappelé que les sentiments et les idées sont des

(i) Taine. — Note sur Taris, p. 259.

, compris qu'en prcsentant nos revendications au nom de k justice et de la fraternité nous obligeons la conscience et le cœur des meilleurs de nos adversaires de pactiser avec nous et, pour ainsi dire, de passer à l'ennemi.

A ceux qui croiraient que c'est une façon d'abandonner ou d'atténuer les réclamations économiques du socialisme international, Jaurès, dans une belle introduction, s'est chargé de démontrer que l'idéal n'est point en contradiction avec l'évolution historique, qu'il en est simplement le prolongement, la projection dans l'avenir. Le socialisme (ses détracteurs finiront peut-être par le reconnaître, quand ils ne pourront plus faire autrement) entend relever l'homme tout entier. Et c'est pour l'amélioration morale autant que matérielle de l'humanité qu'il veut la fusion des classes, l'abolition des derniers privilèges héréditaires, la participation de tous les hommes aux biens de toute espèce réservés jusqu'ici à une petite minorité- Honneur à Malon pour avoir dit si net et si bien que le socialisme tient à poursuivre ce double progrès !

Uits 1896.

Pierre Leroux

Un parti qui se respecte se doit à lui-même d'honorer ses morts. Et c'est pourquoi nous nous associons de cœur au double hommage qui va être rendu à la mémoire de Pierre Leroux, lors du centenaire de sa naissance, en 1897. La ville de Boussac (Creuse), où il a fini ses jours en 1871, a décidé de lui élever un monument ; sa famille et ses amis méditent de réimprimer ses œuvres, monument de papier aussi durable et aussi glorieux qu'aucun autre.

Pierre Leroux a été un grand remueur d'idées ; il a eu le mérite de lancer dans la circulation le mot de socialisme^ qui a fait depuis lors une certaine fortune; il n'a cessé de prêcher la solidarité humaine ; il a réclamé une philosophie intégrale, embrassant tout l'homme et cherchant à unifier toutes les branches du savoir; il a été l'inspirateur de George Sand et de Lamennais ; fidèle au peuple et à lui-même, tandis que ses collaborateurs du Globe devenaient minisires de Louis-Philippe, il ne se soucia d'être ni Académicien, ni préfet, ni décoré, ni riche ; il fut, en revanche, après le coup d'Etat de 1851, exilé, étouffe sous

un Mlence haineux, menacé de mourir de faim ; il fut puni, suivant un vieil usage qu'il serait temps d'abolir, d'avoir eu le caractère aussi ferme que

l'intelligence étendue.

Sans douie, le socialisme, depuis le penseur qui en a été le parrain, sinon le père, s'est modifié en se développant. Il est devenu plus précis, plus scientifique, plus pratique. Mais qu'importe ? Ce n'est pas une raison, parce que nous sommes plus avant sur la route, pour mépriser les efforts de ceux qui l'ont frayée. Nous pouvons saluer, sans nous croire obligés de les reprendre toutes à notre compte, les théories toujours généreuses, quoique trop souvent fumeuses, des romantiques du socialisme. Nous devons surtout estimer et gaider l'esprit de justice qui animait l'éloquence de ces poètes et de ces apôtres de la régénération humaine.

N'oublions pas que, dans la maturité de Pierre Leroux, la République paraissait encore une lointaine utopie; que Musset écrivait (i): «Est-ce à nous qu'on propose un Président civil, à nous qui portons encore sur les épaules les marques du pavois impérial ? Est-ce cliez nous qu'on veut élire ces despotes éphémères qui régnent un ou deux ans, nous quuuc proclamation de Napoléon faisait partir hier pour la Russie? » Sachons gré aux nommes d'avant-garde, qui, devançant leur époque, ont annoncé et préparé la nôtre.

Janvier 1896.

SERGE FiDELis. — Le dtvoir socialiste*

(Paris— Chamuel, éditeur.)

Un livre jeune, plein de fougue, de cœur, de verve, qui veut indiquer à la jeunesse française le vrai « devoir présent » et la guider dans sa « marche à Tétoile ».

C'est d'abord un réquisitoire ardent contre ce que les républicains au pouvoir ont fait du beau programme qui fut celui de la République, au moment où elle n'était encore qu'une espérance; critique vive, alerte, éloquente, souvent nourrie de faits précis, semée de formules piquantes, celleci entre cent autres : « La France a des colonies, comme certains imbéciles ont des maîtresses pour les montrer >. Cest ensuite un examen rapide des solutions proposées pour liquider la situation. Arrière ceux qui tournent leurs regards vers le passé, arrière Ratapoil et Rodin, comme dit l'auteur ! Il n'est pas satisfait non plus de l'anarchie ni du collectivisme marxiste, qui lui paraît trop autoritaire ; de l'une il retient surtout le souci de la liberté, de l'autre l'idée d'organisation. Pour ti-

[iTiaUE DE COMI

lerla France du gâchis où eïls se dftat il convie les jeunes à former le grand parti du socialisme français, et il s'écrie :

* Jeune homme de vingt ans, qui sors des écoles ou peines à l'atelier, toi qui as l'esprit ouvert, la raison saine, le cœur haut, toi qui ne vis ni d'absinthe, ni de débauche... toi qui vas dans la vie avec, comme une cocarde à ton chapenu, une fleur d'idéal sur ton rêve.-., une tâche grandiose s'offre à ton intelligence, s'impose à ton dévoue; ment; refaire la république et fonder à jamais, par l'exemple de la France, le bonheur ds l'humanité... Te prend rais- tu d'une conception plus haute ? Je t'en défie. Vois donc : reprendre les traditions interrompues du grand mouvement libertaire et social de 1789, refaire la Révolution, la seule qui compte, qui ait été autre chose qu'une fausse couche ; remettre au point l'œuvre de la Convention, jeter la patrie dans la voie de la justice sociale...; inaugurer enfin sur les débris de la république opportuniste une ère nou.'elie, la radieuse hégire de la démocratie pacifiée, généreuse, intellectuelle, au sein du bonheur commun, et poussée par l'amour vers le paradisiaque accomplissement des divines destinées ».

Dans quelques pages, qui sont naturellement les plus discutables du livre (le mal étant toujours plus facile A constater qu'i guérir), l'auteur énumère Its réformes Je justice et d'amour qui lui semblent essentielles et dès à présent réalisables. (Chambres ardentes, Convention conslituanie, refonte du Code civil, travail de huit heures, monopole de l'alcool, organisation de nouveaux services publics, abolition graduelle du militarisme, la science à la portée de tous, proclamation et ap-

plication du droit au travail et du droit à Tassîstance, etc.

En résumé, un appel à la génération montante pour qu'elle aide le socialisme à devenir de plus en plus net, généreux, franchement idéaliste, à renouer la tradition nationale sans cesser d'être largement humain, à donner la somme possible de bien-être, de lumière, de noblesse à la Société de demain.

Un vibrant cri d'espérance et de vie ; un coup de clairon retentissant, qui sonne la diane aux bonnes volontés indécises. Nous souhaitons vivement qu'il soit entendu de ceux qui cherchent leur voie.

Mars 1896.

Henri Rochefort. — Les aventures de ma vie.

(Paris. — Paul Duponi).

Les mémoires d'un homme célèbre, d'un homme de combai encore vivant, et très vivant, quel régal pour ceux qui aiment à voir les coulisses et les dessous du théâtre de la vie ! Cela réunit l'attrait d'un roman vrai, vécu, palpitant de passions à peine refroidies, d'une histoire en déshabillé, délivrée du langage et du costume d'apparat, contant à bâtons rompus, les pieds sur les chenets, l'ondoyante mobilité des hommes et des choses.

D'autant que l'auteur, en faisant sa propre confession, fait aussi celle des autres ; et malheur alors aux légendes, à ces vérités courantes qui ne sont souvent que des mensonges parvenus 1 Quand on s'appelle Rochefort, quand on a eu (c'est lui qui le dit) une destinée « de montagnes russes », montant et dégringolant sans cesse avec une vertigineuse rapidité ; quand on a passé avec une égale désinvolture de la prison au pouvoir, des palais du gouvernement dans unecage,du boulevard à la Nouvelle- Cnlédonie ; quand on a été porté en triomphe

et déporté, assourdi de vivats et de sifflets, abreuvé d'injures et d'ovations par des foules en délire ;

3uand on possède de plus une plume agile capable e suivre avec une souplesse infinie les hauts et les bas de cette existence saccadée, on est sûr, sans avoir à sortir de ses souvenirs, de faire un livre qui brille, miroite, papillotte, amuse, intéresse, étonne.

Ce qu'il y a peut-être de plus étonnant dans ce premier volume, c'est le Rochefort inattendu qui s'en dégage. Un Rochefort prix Montyon, bonne d'enfant et bon jeune homme, qui ne fume pas, ne boit pas, ne joue pas, qui repousse les avances des jeunes personnes éblouies par sa célébrité naissante. N'étaient certains soupers en compagnie plutôt légère et des opinions par trop subversives qui se manifestent dès le collège, il serait digne des couronnes académiques et fanées que la vertu reçoit en France une fois par an.

Cela ne veut pas dire que les anecdoctes piquantes fassent défaut sur la route. Rochefort sait de famille comment la Vénus de Milo a perdu ses bras, et Marie-Antoinette sa tête royale ; il dévoile les mystères de l'affaire du Collier et les secrets de l'Hôtel des ventes; il a des lumières particulières sur les derniers moments du duc d'Enghien, sur ceux de son assassin Napoléon P*", ou encore du duc de Morny. Si je voulais écrémer son ouvrage, je pourrais aligner ici vingt passages des plus curieux. Mais pourquoi ôter aux lecteurs le plaisir d'aller les chercher ? Autre chose m'attire. Je vois dans les dernières pages du volume apparaître La Lanterne, cette fameuse Lanterne dont les rayons rouges furent pour Rochefort l'aurore de la gloire, et pour le régime impérial le météore avant-coureur

d'une chute sanglante, je voudrais iaire la philosophie (mais OUI ! la philosophie) du succès qui accueillit la Lanterne et le lanternier.

Avez-vous jamais songé à l'étrange renaissance du burlesque qui marqua le second Empire?

Partout, dans la littérature du temps, Vhumour avec ses contrastes violents ; joyeuseiés de croquemort en belle humeur, sarcasmes impassibles de pince-sans-rire, gaietés funèbres, tristesses qui ricanent, railleries âpres qui heunent les deux aspects de la vie, qui rapprochent brutalement, en les outrant l'un et ('autre, le sérieux et le plaisant, le tragique et le comique: vous rencontrez tout cela au théâtre, dans le roman, dans la presse, dans la sat:re.

La bhgm triomphe; et entendez par lace que Théophile Gautier appelle

3nie et i'âcre paroxysme;

ce qu'un personnage d'Augîer définît « la dérision de tout ce qui élève l'âme » ; la parodie des grands gestes et des grands sentiments ; ta moquerie s'attaquant aux solennités de langage et d'attitude; le paradoxe exaspéré s'épanouissant en jeux d'esprit énormes et en jeux de mots saugrenus; la drôlerie faisant giimacer tout ce qui peut inspirer du respect aux bonnei; gens.

Le calembour est roi. Il trône dans la haute poésie ; Théodore de Banville ie loge magnifiquenient à la fin de ses vers et V. Hugo parle de ce

maréchal « qui vole autrement que l'oiseau ». Il i ses grandes entrées dans l'histoire ; le jour où Napoléon III confisqua les biens que la famille d'Orléans a plus tard réclamés et obtenus de cette bonne fille de République, un mot vengeur courut tout Paris : C'est le premier vol de l'aigle. — Il tient sa cour au Charivari, au Tintamarre, où le français se disloque et se dégingandé en d'abracadabrantes fantaisies. Il s'étale dans les vaudevilles du temps ; la censure, à l'affût comme toujours de sottises à commettre, poursuit les épigrammes politiques qui peuvent s'y cacher. Ne proscrivîtelle pas cette phrase : « Je ne daignerai pas me disculper devant cette foule d'imbéciles. »

Vous ne saisissez pas le délit ? Prononcez : Fould imbécile. La censure eut peur d'un rapprochement entre ce ministre et cet adjectif.

C'est encore l'âge d'or de la caricature. Derrière Gavarni et Daumier, les maîtres du genre, marchent le vicomte de Noé, qui signe Cham (encore un calembour !), et le pauvre Gill, le Rochelort du crayon, une proie future delà démence.

Oh oui! il est alors partout dans l'art et dans l'air . le contraste du triste et du bouffon. Les frères de Concourt dessinent puissamment en Renée Mauperin « une mélancolique tintamarresque ». V. Hugo chante le sacre de Napoléon le Petit sur l'air de Marlborough et il barbouille de boue juges, évèques, sénateurs, quand il ne s'amuse pas, comme dans les Chansons des rues et des bois, à mettre Pégase au vert. Banville déguise sa Muse en clown, jongle avec des rimes millionnaires et lance, comme une poignée de confetti, ses Odes fiinambidesqties, Labiche s'ébaudit grassement dans la farce. C'est à qui rabaissera les gran-

deurs et les majestés consacrées. Peodant que Michekt dépouille rois et reines de leur manteau de parade, Meilhac, qui n'est pas encore mûr pour l'Académie, blague l'antique Olympe et les principicules du jour ; l'opérette singe l'opéra et sur une musique enragée Offtnbach et Hervé font danser le cancan aux dieux, aux héros, aux grands de la terre.

Voulez-vous des sourires cruels, des gaietés anières, de la raison sévère habillée en masque ? Taine vous fournit à pleines mains des boutades caustiques de coupe anglo-saxonne, et il se transforme, pour jeter au public ses Notes sur Paris, en ex-marchand d'huile et de porc salé de Cincinnati. Flaubert combine à froid contre le bourgeois, sa bête noire, des charges féroces qui le secouent de rires homériques.

Qui donc alors, si ce n'est en un discours officiel, aurait l'idée de parler gravemenr des choses graves ? Regardez le grand athlète du journalisme catholique, Louis Veuillot. Vous vous rappelez comment Giboyer définît sa manière ; « Le talent de tirer la canne et le biton devant l'arche ; un mélange de Bourdaloue et de Turlupin; la facétie appliquée à la défense des choses saintes; le dks ine sur le mirliton. »

Mais pourquoi cette floraison du burlesque dans tant d'œuvres de l'époque ? Eh ! que sais-je ? Conséquence des théories romantiques prescrivant de marier le beau et le laid, le sublime et le grotesque ; lassitude des envolées éperdues dans le bleu et brusque retombée sur le sol ; rencontre du lyrisme finissant avec le positivisme commençant ; contact mettant aux prises ce que Courbet nomme par raillerie Vidéia! avec la vulgaire réalité.

298 CRITIQjUE DE COMBAT

Puis encore et surtout dans la société ambiante des contrastes criants; des choses très distantes qui se trouvent subitement rapprochées ; ouvriers et paysans, électeurs-gueux caressés et flattés par les nobles et les bourgeois, parce qu'ils sont devenus des diminutifs de souverains; dames du vrai monde imitant l'argot, la toilette, les mamières des demoiselles de Vautre y courtisans et courtisanes pêle-mêle ; enfin le second Empire tout entier, parodie du premier, Tépopée ravalée au roman d'aventure, les héros remplacés par de louches soudards, les Tuileries prenant une vague apparence de mauvais lieu ; grands noms et petits hommes, belle façade et piètre charpente. Hélas ! hélas ! comme dit Victor Hugo,

Commencer par Homère et finir par Callot I

Il est bien du temps, ce complot invraisemblable qui faillit supprimer Napoléon III en l'enfermant dans une voiture de la Compagnie Richer et en versant TEmpereur des Français au dépotoir de la Yillette !

C'est dans ce monde discordant, fou, bizarre, absurde, carnavalesque, hurlant et tourbillonnant dans une ronde macabre au son d'une musiquette infernale et canaille, que Rochefort apparaît avec la Lavtenie, fille légitime des Châtiments de V. Hugo. Il est l'homme attendu, le pamphlétaire prédestiné de ce qu'il a baptisé lui-même la Grande Bohême. Il a en lui les contraires qui le mettent en harmonie avec son entourage. C'est un marquis démocrate, une âme ardente sous une couche de gaminerie boulevardière. Il a jusqu'au physique de l'emploi : une figure de clown-Méphisto, des trait»

îrréguliers, contournés, heurtés, des yeux ( pécillant Je malice et de passion ; la tète, avec s barbiche en pointe et sa houppe dressée vers le ciel, (ait l'effet d'une flamme qui se tord dans un courant d'air.

Il débute par être vaudevilliste et d'aucuns le loi ont reproché. Reproche insensé ! N'est-ce pas ainsi qu'il apprend le ton qui doit secouer son public blasé, friand d'amusement et d'épices ? Il saura dès lors poivrer la saiire de aftmbredaines, assaisonner la violence de coq-à-l'âne, masquer le sérieux, le tragique même des idées par des gambades et des acrobaties de style. Il a en main son arme, la blague meurtrière, celle que les Concourt appellent « la grande démolisseuse, la grande révolutionnaire..., le rire terrible, enragé, fiévreux, mauvais, presque diabolique ». (^Manette Salotnon)

11 se faufile dans la politique par la petite porte du Charivari et, quand il entre au Figaro, Villemessant lui donne pour toute consigne « de blaguer tout le monde el de faire rire tout le monde ». Il cultivera d'abord l'art a; de dire quelque chose en ayant l'air de ne rien dire » ; il aura le secret des réticences éloquentes, des phrases à double fond, des allusions rosses; puis, excité par l'exemple courageux de Rogeard (un précurseur auquel il a le bon goût de rendre un hommage mérité), il lancera la Lanterne, une bombe à renversement dans une potiche bariolée de figures drolatiques. Il aura des ricanements aigus qui sonneront comme un fifre ; il donnera, en cabriolant, des coups d'épée qui frapperont l'ennemi au cœur ; il forcera, en les désopilant, l'attention de ses contemporains ; à force de verve et de tours d'adresse, il réveillera enfin la France aveulie.

Et voilà comme, en ce moment, où commencent à paraître les mémoires des acteurs officiels du second Empire, le premier tome des aventures de Rochefort, sans avoir rien d'officiel, est quand même une page très suggestive d'histoire politique, sociale — et littéraire !

Mars 1896.

Page 1