PROPAGANDE SOCIALISTE
Lors de je ne sais plus quel i" mai, je disais dans un sermon laïque (oh ! très laïque !) adressé aux socialistes :
Croissez et multipliez, mes frères ! Car vous n'êtes encore que le droit et, pour être la force, il faut être le nombre.
« Croissez et multipliez! Cette journée ne sera point perdue, si chacun de vous y prend cette résolution : D'ici à un an je veux gagner au moins une penonne à mes idées.
« Une personne en un an ! C'est peu. Et pourtant cela ferait au i" mai prochain, rien que pour la France, quinze ou seize cent mille socialistes de plus. Serait-ce un si mince résultat u ?
Pourquoi le vœu que j'exprimais alors me revient-il aujourd'hui à la mémoire ? Peut-être parce que c'est la saison des almanacbs, ces petits livres tiiniliers et entrants qui vont porter au foyer le
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plus pauvre l'écho de ce qui s'agite dans le vaste monde.
Ah certes ! la propagande de nos doctrines peut et doit revêtir mille formes diverses. Salut aux théoriciens, aux savants, qui, comme Letourneau, de Greef, Hector Denis, Eririco Ferri, pour parler seulement de quelques vivants, jettent en pâture aux affamés de savoir de gros livres bourrés de faits, de chiffres, de pensées, d'arguments I Mais les gros livres épouvantent les faibles par leur masse, par leur seule apparence ; il faut donner la clef des champs aux idées qui risqueraient d'y rester prisonnières.
Viennent alors les orateurs, qui les animent du feu de leur passion et les lancent brûlantes à travers l'espace : les critiques, qui les dégagent, les signalent, les recommandent aux esprits en quête de vérité ; les revues et les journaux, qui les dispersent et les éparpillent en leur prêtant des ailes; les brochures légères qui leur ouvrent l'accès des ateliers et des chaumières, où la lecture est encore un luxe trop souvent interdit par la pauvreté.
Les almanachs sont parmi les meilleurs agents de cette dissémination intellectuelle. Aussi^ rien d'étonnant qu'il en paraisse chaque année plusieurs consacrés tout entiers au socialisme. J'en connais trois, en France, et je demande pardon i ceux que je pourrais oublier. L'un s'appelle Almanach illustré du Parti ouvrier français. Le second est intitulé : Almanach socialiste illustré. L'un est ^Xwioiguesdiste^ Tautre ^\\xiài allemanistey tous deux sont intéressants. Moi qui dirais volontiers, en arrangeant un mot fameux du chancelier de THospital. — Otons ces noms diaboliques, noms de partis dans un parti ; ne changeons celui de socia-
listes — je leur souhaite à tous deux une égale bonne chance ; il n'y aura jamais trop, je ne dis pas de concurrence, mais d'émulation, pour éclairer les intelligences.
Toutefoisjle plus considérable, le plus ancien et le plus large aussi, c'est VAlmanach de la question sociale. Il va de Clemenceau à Jean Grave, en passant par Millcrand, Jaurès, Vaillant, Guesde, Alle-
. mane, etc. C'esi un grand arc-en-ciel, où ne manque aucune des nuances de l'opinion socialiste. Sans compter que les mons y fraternisent avec les vivants, les étrangers avec les Français.
Comment résumer une série d'articles où se déploie une immense variété de tempéraments? Il faut les lire. Tel qui ne sera pas touché par une étude scientifique sera séduit par un conte, une chanson, une boutade. Telle que la lettre imprimée laissera ftoid sera conquis par une gravure où les choses auront pris corps et parleront aux yeux.
Je remarque dans cette petite encyclopédie socialiste une solide étude d'Argyriadès sur les trusts et accaparements, ces deux formes redoutables de la concentration capitaliste. C'est un spectacle saisissant de voir ainsi s'organi;er, dans le but de hausser démesurément leurs bénéfices, des syndicats de gros propriétaires et d'aventureux spéculateurs, en face des syndicats de travailleurs qui s'efforcent péniblement d'améliorer leurs maigres salaires. On assiste ainsi à l'organisation des deux grandes armées (patronale et ouvrière), qui, de part et d'autre, se groupent, se préparent, se mobilisent pour un choc décisif.
Je note au passage la traduction par le citoyen Vaillant d'une remarquable conférence de Lassalle
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sur ce sujet qui est à Tordre du joiir : Qu est-ce qu^une Constitution ?
Je signale une pièce en quatre actes et six tableaux, intitulée Monseigneur. Le sujet tient en quatre mots : Comment on devient évêque. C'est un drame vigoureux et poussé au noir, auprès duquel Tartufe peut passer pour bénin, bénin. Je ne crois pas que Tauteur, M. Charles Raymond, ait de sitôt chance de faire applaudir ce tableau réaliste des intrigues de sacristie sur les planches du Théâtre Français ou de TOdéon.
J'indique aux curieux... Mais non I Encore un coup, un ouvrage de ce genre ne se résume pas. On le parcourt à bâtons rompus ; on le consulte, quand on veut être renseigné sur le mouvement social dans le monde contemporain; on le quitte et on le reprend ; c'est un recueil assez divers pour qu'on puisse toujours en tirer pied ou aile.
Inutile, je pense, de donner d'autres preuves que la propagande socialiste ne chôme pas. On a fait beaucoup, j'en conviens; je crois pourtant qu'il reste encore plus et mieux à faire.
Je vois en Allemagne le Vorwarts fournir chaque jour à ses abonnés de douze à seize pages d'impression très serrées, plus un supplément littéraire illustré tous les dimanches, pour instruire et amuser les femmes et ks enfants petits et grands.
Je vois nos amis de Belgique inonder villes et ' campagnes de minces brochures à un sou, auxquelles
les meilleurs écrivains du Parti n'ont pas dédaigné de mettre la main.
Je vois la Joyeuse Angleterre, un excellent petit livre publié à Londres par Robert Blatchford, le directeur du Clarion, arriver en quelques mois à une vente de 875,000 exemplaires. Vous avez bien lu : près d'un million, et beaucoup plus d'un million, si l'on compte les éditions débitées en Amérique, en Hollande et ailleurs. Succès inouï 'et mérité : car cet opuscule de 200 pages (que je voudrais voir, sinon traduit, du moins adapté pour la France, parce que certains détails ont un goût de terroir trop prononcé pour l'étranger) est un modèle de limpidité, de raisonnement solide, de bon sens pratique, et je puis dire aussi de robuste bonne humeur.
Voyez, par exemple, cette façon de rendre sensible ce qu'a d'étrange et d'anormal le droit de propriété perpétuelle sur la terre (p. 64) :
Un noble possède un domaine. Il en tire 30,000 livres de revenu par an. Lui, et sa femille avant lui, en ont tiré une rente équivalente pendant cinq ou six siècles, et la terre est encore à lui.
« Mais si John Smith d'Oldham invente un nouveau métier à tisser et prend pour cela un brevet, le privilège que lui assure son brevet expire au bout de quatorze ans. Pendant quatorze ans, il peut recueillir les fruits de son habileté. Ce temps écoulé, n'importe qui peut mettre son invention en œuvre, sans rien payer à l'inventeur. Elle est devenue propriété publique : telle est la loi.
V Ou bien John Smith d'Oldham écrit un livre. Ses droits d'auteur sur le livre durent quarante ans, ou toute la vie de l'auteur et sept ans après. Tant que le livre est ainsi propriété réser-
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vée, personne ne peut Timprimer sans la permission de John, et de la sorte John peut tirer quelque argent de la vente de son oeuvre. Mais, au bout de ce tempslà, plus de droits d'auteur, le livre devient propriété publique. N'importe qui peut le réimprimer.
« Vous saisissez maintenant la différence entre les lois qui régissent la terre et celles qui s'appliquent aux autres propriétés. Le privilège du propriétaire terrien n'expire jamais. Jamais la terre ne devient propriété publique. La rente qu'elle produit est perpétuelle. Et pourtant le propriétaire n'a pas fait la terre, tandis que John Smith a inventé son métier ou écrit son livre. ï>
Impossible de mieux mettre une question difficile à la portée des plus simples.
Or, quand je compare notre propagande encore si restreinte à celle que nos voisins ont su faire rayonner dans un si vaste cercle, je suis pris de tristesse et je me pose des questions mquiétantes.
Assurément je rends hommage au zèle et au mérite de nos orateurs, de nos conférenciers, de nos journalistes, de nos faiseurs d'almanachs et de brochures; mais je me demande s'il n'y a point quand même de notre faute dans l'expansion trop lente et trop étroite encore de nos doctrines.
Ne serions-nous point parfois, mes amis, un peu plus savants qu'il ne faudrait ? Passe pour le terme scientifique Quand il est nécessaire ! Mais que j'en connais^ de bons socialistes qui dédaignent de se rendre accessibles aux intelligences populaires et qui ont la superstition des vocables rares et rébarbatifs, comme s'ils voulaient en les employant se prouver à eux-mêmes leur savoir, comme s'ils mettaient leur gloire à hérisser leur pensée d'une enveloppe épineuse !
Et puis encore ne nous anive-t-il jamais d'être moroses, d'humeur aigre, sérieux comme une porte de prison, tranchons le mot ennuyeux comme de simples économistes ? Nos pères allaient à l'assaut au son des violons. Est-il défendu de s'en souvenir pour fiiire une propagande avenante, séduisante, aimable même, animée du souffle joyeux de la bataille et du sourire de l'espérance ?
J'y voudrais plus d'art, et je veux dire par là, entendéz-moi bien, plus d'aisance, de souplesse, d'entrain, de vie, de naturel. Je voudrais, enfin, qu'au lieu d'éparpiller nos forces en œuvres nées au hasard du caprice individuel, il y eût accord entre les différents groupes pour lancer une série de brochures embrassant toute s les faces de la question sociale. Pourquoi n'aurions-nous pas un grand Comilé de propagande pour coordonner, en vue du profit commun, des efforts isolés qui se contrarient parfois et qui peuvent en s'unissant décupler leur puissance ?
Nous ne craignons pas de dévoiler nos plans de combat à nos adversaires. Qu'ils nous répondent tant qu'ils voudront! qu'ils discutent nos idées! La vérité ne peut que gagner à cette lutte d'opinions au grand soleil, dans la plénitude d'une liberté égale pour tous.
Nous sommes si sûrs d'apporter au peuple, non point le paradis sur terre, mais un régime infiniment supérieur à celui du monde actuel, que nous appelons gaiement la contradiction. Nous ne craignons que l'assoupissement de l'indifférence égoïste ou les préjugés de l'ignorance aveugle, et c'est notre affaire d'éclairer et de réveiller les âmes.
Décembre tS^;,
Ferdinand Brunetiêre. — Instruction et éducation.
(Paris — Firmin Didot, éditeur.)
Quand vous voyez les rats sortir d'un navire, disent les marins, c'est que le navire est bien malade et commence à faire eau.
Je songeais à ce vieux dicton en parcourant la brochure que M. Brunetiêre vient de publier, grossie d'un de ces morceaux de littérature officielle et anodine qu'on appelle des discours de distribution de prix. J'en pouvais à peine croire mes yeux ; mais il n'y avait pas à lutter contre l'évidence ; je le voyais positivement, comme un rat avisé (si j'ose comparer un si infime animal et un académicien si considérable), filer d'un pas agile hors de la société bourgeoise, égoïstement individualiste, vouée au chacun pour soi^ qui est en train d'agoniser dans l'Europe occidentale.
Assez mince d'ailleurs cette brochure (je ne parle pas du nombre de pages). Peu d'idées neuves ou qui vaillent la peine qu'on s'y arrête. Il nous est affirmé qu'il faut des exercices corporels, mais que pas trop n'en faut, ce qui est judicieux; que
le conseil supérieur de l'instruction publique fâït -] assez peu de chose, ce qui est fort possible, maïs qu'il vaudrait beaucoup mieux agrémenté d'un certain nombre d'évêques, ce qui reste à démontrer; que l'étude du latin doit demeurer la base de notre enseignement secondaire, précisément parce qu'elle est inutile, ce qui est une paradoxale façon de la défendre.
On noasditque le système des concours a beaucoup d'inconvénients, ce que personne ne conteste; mais on ne nous dît pas comment remplacer ce moyen de sélection donnant au moins quelques chances de percer au mérite qui n'est pas protégé et qui a négligé de naître ricne ; et je doute fort que le remède au mal soit « une note ou une cote attribuée à l'origine, à la famille, à la situation sociale des concurrents, » M. Brunetière peut essayer de soumettre cette remarquable proposition à ses élèves de l'Ecole normale !
On nous fait encore assavoir qu'il serait temps de faire rentrer Dieu dans les écoles par la grande porte, au lieu de l'y glisser subrepticement sous des noms d'emprunt, comme ont essayé de le faire ceruins universitaires zélés, mais timides. On attaque, chemin faisant, l'Emile, qui ne peut fournir de bonnes leçons par la raison saugrenue que Jean-Jacques a été lui-même très « mal élevé t, et l'on supprime !a pédagogie tout entière, l'estimant inutile, pourvu qu'on ait * des professeurs qui ne songent qu'à professer », condition assez piquante sous la plume d'un professeur qui est de plus directeur de la Revue des Deux-Mondes et porte-parole du Saint-Père. On n'oublie pas de ressasser la vieille controverse entre l'enseignement littéraire et l'enseignement scientifique, ni de lancer au
passage quelques coups de patte à la sience et aux savants, y compris M. Ribot, le philosophe, quiest flétri du nom de demi-savant. (Après tout demi est peut-être une atténuation de la flétrissure.)
En somme sur un beau et grand sujet, rien de profond, de senti, de puissant. Est-ce que M. Brunetière serait un homme surfait, ainsi que d'aucuns l'ont toujours soupçonné ? Ou bien se serait-il endormi, comme tant d'autres, dans son fauteuil académique ? Elle est autrement substantielle^ logique, pénétrante, la petite brochure que j'ai analysée ici-même et dont l'auteur est M. Payot, qui n'est pas de l'Académie française.
Pourtant, dans le terne opuscule dont je parle aujourd'hui^ il est une chose qui éclate et surprend: M. Brunetière devient socialiste. Je vous assure que je ne plaisante pas. Je vous certifie que je ne cherche pas non plus i\ le tirer de force à nous, et que, s*il nous faut avoir avec nous ce néophyte défraîchi, nous n'en serons vraiment pas plus fiers. Mais enfin les faits sont là.
Lui qui soutenait jadis que le génie est purement individuel, il fait une charge à fond contre l'individualisme. Lui qui déclarait en parlant du fouriérisme, que (( ces théories, sous un voile de générosité, ne s'adressent en fait qu'aux plus grossiers appétits de la nature humaine d^ quelles autorités appelle-t-il à son secours ? P. Leroux, l'inventeur du mot socialisme^ George Sand, la créatrice du roman sociaiste, Lamennais, l'apôtre schismatique, qui n'helista pas quand ilfallut choisir entre le pape et le peuple : tous des ancêtres à nous, tous des disciples ou des émules de Fourier. Lui qui défendait l'étude des langues mortes comme le meilleur moyen de perpétuer Tinégalité de classe.
s avise t tout contraire, comme une excellente école d'égalité, faisant ainsi les yeux doux à la démocratie, sa bête noire d'autrefois.
Et voyez maintenant comme il se rapproche de ces affreux socialistes qu'il a honnis avec tant d'ardeur ! Pour faciliter la comparaison, je mets d'un côté sa prose et de l'autre celle des nôtres.
us ne sommes pas nés ,. L'homme de la nature
c'est l'homme social seul :
existe. (Brochure p. 97.)
11 La société humaine est fondée sur le don mutuel ou le sacrifice de l'homme  l'homme... » (Lamennais) C'est ce que nous avons désapprisdepuis lantât un siècle. ..
Pas de sodété sans cela. (p.
Je veux dire que l'égoîsme tue l'égoïste et, qu'à ne se soucier soi-même que de son propre inléréi.on déiruit l'une après l'autre les conditions qui lui seraient nécessaires pour se réaliser. Voilà l'idée qu'il faudiaii s'efforce r de faire rentrer dans ks esprits, «p. SS).
Le principe essentiel detouie démocratie et de tout socialisme, c'est qu'il n'y a rien qui ressemble à l'indépendance
Eersonnelle dans les affaires umaines. L'homme est une unité de la société, et il doit non seulement tout ce qu'il possède, mais tout ce qu'il esl, aux autres hommes... (JUtTrU- Eiiglarid, p. 75).
La moralité tend à revêtir un caractère collectif de plus en plus net, J se proposer exclusivement un but social, à
s appuyer su la nécessité pour la société de la solidarité... loi fondamentale de tout ce qui esl... (Pio- GER, layiefllaPmsée.p.ié-]).
Bénis soient ces contemporains de l'avenir, qui conçoivent déjà une société.. . OÙ l'égoîsmc étroit, Individuel et familial, aura cédé la place au souci du bien général I (Le- TOURNEAU, L'Evolution de la moralcp. 464).
CRITiaUE DE COMBAT
Si nous nous devons à nos contemporains, ai-je besoin d'ajouter que nous ne nous devons pas moins à ceux qui viendront après nous ?.. Les générations passent, mais l'humanité demeure, ou plutôt c'est à elle qu'appartient la réalité de Texistence, et nous ne vivons, à vrai dire, que pour en assurer la continuité.
L'individualisme, voilà de nos jours l'ennemi de l'éducation, comme il l'est de l'ordre social ! Il ne Ta pas toujours été ; mais il Tesdevenu. Il ne le sera pas tout jours; mais il l'est, (p. 87).
Tout homme contient l'humanité antérieure comme l'humanité future ; il est dès lors obligé envers l'avenir par tout ce qu'il doit au passé ; il ne peut s'isoler, s'enfermer en lui-même, sans faire banqueroute à ses devanciers et à ses successeurs, sans être coupable d'ingratitude envers hier ou de vol envers demain, (Georges Renard, Un Exilé, p. 191).
Au dire des socialistes, la tendance individualiste a prédominé en France, depuis cent ans surtout, d'une façon tellement excessive qu'il est devenu nécessaire de la combattre et de ramener la société dans le sens opposé. (Georges Renard, Etudes sur la France contemporaine^ p. 87).
Je pourrais citer bien d'autres passages ; ceux-là suffisent amplement. Je sais bien que le socialisme de M. Brunetière est vague et creux ; qu'il reculerait devant la première application économique du principe posé ; qu'il trahirait bien vite une énorme disproportion entre la solennité des mots et la mesquinerie des actes ; qu'il est tout au plus bon à jeter de la poudre aux yeux d'électeurs naïfs en vue d'une candidature politique peut-être secrètement rêvée ; qu'il est au fond une simple variété du socialisme à l'usage de l'Eglise et des classe dirigeantes, du socialisme sans socialistes. .
La preuve, c'est qu'après avoir fait l'éloge du socialisme de Pierre Leroux (lequel, étant mort^ a
CRIHafE DE COMBAT
■l'inappréciable avantage d'être moins dangereux aue tes vivants), M. Branetière prétend mettre à
I écart les socialistes actuels, en les accusant d'être de purs individualistes. Il écrit, en effet (p. 24) : Qu'est-ce que réclament la plupart de nos socialistes, sinon la constitution d'un Etat idéal, où n'ayant plus de devoirs à remplir envers personne, chacun ae nous sera libre de ne songer désormais qu'à soi» ?
Nous la connaissons, cette tactique. C'est celle des ralliés visantà chasser delaRépublique les républicains quil'ont faite. Il est commode des'installer et de se carrer dans nos doctrines, pour nous crier ensuite : Hors d'ici ! La maison est à nous I Place au vrai, au bon, au seul socialisme!
Est-il bien nécessaire de faire à ces assertions de haute fantaisie l'honneur de les réfuter? Quoi ! vraiment nous ne serions que des individualistes déguisés ! C'est pour cela, apparemment, que nous sommes en guerre avec les anarchistes! Mais que dire alors des passages cités plus haut, où nos principes sont assez nettement affirmés, ce me semble ? Faut-il croire que M. Brunetière pousse le mépris de ta science jusqu'à l'ignorance et qu'il aime mieux calomnier qu'étudier les idées de la vile engeance que nous sommes ?
La vérité est que la critique bourgeoise en désarroi fait flèche de tout bois pour n^ us combattre.
II lui est indifférent de dire blanc ou noir, pourvu que ce soit toujours contre nous. M. Brunetière nous reproche de sacrifier la société i l'individu, et en même temps M. Léon Say, en pleine séance aadémiqCie, s'écrie en parlant de nous (car on parle beaucoup de nous dans les Académies) : « Tous se font gloire de sacrifier l'individu à la société...
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Leurs grands adversaires, ou plutôt leurs seuls adversaires, sont les individualistes. »
De grâce^ Messieurs, tâchez donc de vous mettre d'accord, à moins que vous ne préfériez vous foudroyer mutuellement! Et si cela vous plaît ainsi, courage ! La Revue des Deux-Mondes contre Itjour^ nal des Débats I U Académie française contre VAca^ demie des sciences morales et politiques ! Le tournoi ne laissera pas d'être amusant pour nous.
Il n'en est pas moins vrai que M. Brunetière approuve aujourd'hui, tout en s'efForçant de faire accroire que nous les avons reniés, nos principes essentiels. Heureux les hommes-roseaux, surtout quand ils sont peints en fer! Ils plient à tous les vents qui soufflent, et, comme le vent de l'opinion met un certain temps à changer, ils comptent, en prenant de fières attitudes, qu'on ne s'apercevra pas qu'ils s'inclinent dans des directions opposées, mais successives. On peut ainsi tour à tour avoir été l'enfant gâté des coteries cléricales et réactionnaires et faire risette à la démocratie. On peut prêcher le maintien^ dans l'école, un jour de l'esprit de caste et plus tard de l'esprit d égalité. On peut être, suivant les temps et suivant la face qu'on présente, contre ou pour le socialisme.
Et, certes^ je ne conteste point à M. Brunetière son droit à l'évolution. Je réclame seulement le droit de constater cette évolution curieuse et d'en rire, en ajoutant, pour finir comme j'ai commencé, qu'elle est pour le succès de nos doctrines un heureux symptôme.
Louis WuARiN. — Une vue d'ensemble de la question sociale. — Le problème. — La méthode.
Voilà bien des choses pour un petit volume de 266 pages ! Il me faudrait au moins deux volumes pareils pour soumettre à une critique sérieuse les opinions que l'auteur y émet et parfois y assène avec raideur sur une foule de sujets difficiles. Aussi me bornerai-je à indiquer l'esprit dont il est animé, la méthode qu'il suit, la place qu'il prend entre les différents partis.
Je connais de longue date M. L. Wuarin, professeur à l'Université de Genève, et je le tiens pour un très honnête et très galant homme, plein (i'ardeurs généreuses, pétri d'excellentes intentions pour le bien de l'humanité. Ce n'est pas un égoïste celui qui écrit ces lignes (p. 127) : « Les tâches diverses étant illimitées, les maux à guérir profonds et douloureux, chacun est impérieusement tenu de s'enrôler. Et si, à cet appel, quelqu'un se refuse à donner son nom, son cceur, sa coopération dévouée, qu'il pense de lui et du
irci: de s'LsoIer et cu'il voudri. c'est ci! déser-
ktr-'A ^k»A >Wtt»» •«•-•W ^kA»»«r -%<»^-- fcW « W W2» «A.^^ ^.a^.K.^ a& -*
Dcnc poin: de doute sur si bonne foi, sur sa vc.cr.tt ce ccntnruer ce rcuic son sme £ la Lirre recherche des mcvens eu: renneirrcnt de réscuire li cuestion scciûle. Mais, cuelle est sa mé-
:l deux grandes époques oui se ■une eu la cuestioa politiqoe absorbe routes les précccupations, Tautre où la question scciile risse au premier plan.
Cette sintphf.cation de l'histoire est difficile à air::ettre. Je voudrais bien sjvoir si. au début de \x ri: ub'.ique rontjîne, le condit entre patriciens et plébéiens n'étiit pas une lutte de classe, donc une question sociale ùu premier chef. Et qui osera soutenir qu'au Moyen âge, la Jacquerie, les révoltes des communes avaient un caractère exclusivement ou même essentiellem.ent politique ?
M-i:s laissons ces vues trop sommaires sur le
«i2iC.
\'oycns d'après quels principes M. Wuarin entend résoudre les difficultés du présent. Il les a proposées sous forme de thèses : je les parcours et •j n'en rencontre qu'une qui ait une apparence de ricueur philosophique. La voici : « Uindividua- \::i\c il le ::::alismc sont deux conceptions unilatérales également inapplicables et qu'il y a, dès lors, n'jC'.siitc à tempérer l'une par 1 autre. » Ce n'est r^s nous qui dirons le contraire. Notre pro-
gramme (Revue socialiste du 15 mai 1894) contient cette profession lie foi :
« Notre socialisme est synthétique. Cela veut dire qu'il s'efforce de concilier des principes, qui sont bons, sils sont réunis et limités 1 un par l'autre, funestes, s'ils sont isolés et outréi séparé-, ment.
a L'homme étant à la fois par nature un individu et un être social, notre socialisme poursuit à la fois le développement de Vindividualiié et celui de la solidarité ly...
Mais comment faire le départ entre ce qui doit rester ou revenir à l'individu, rester ou revenir à la collectivité, c'est là ce qu'il serait intéressant de savoir, et c'est ce que M. Wuarin n'essaie pas de nous dire. Il demeure dans un vague commode.
Ses autres thèses sont des conseils empiriques, judicieux souvent, mais qui se suivent sans liaison et qui parfois embrouillent plus qu'elles n'éclaircissent les choses.
Quoi qu'il soit peu tendre pour les hommes politiques, M. Wuarin parle et pense lui-même (s'en doute-t-il?) bien plus en politique qu'en savant. C'est avant tout un esprit pratique, peu porté aux spéculations abstraites, aux discussions de pure théorie. Sa vraie méthode, c'est le sens commun, avec ce qu'il comporte de force et de faibksse : d'une part une attache solide à la réalité, une horreur salutaire de l'absolu; d'autre part une défi.;nce instinctive de la logique et une affection particulière pour les solutitms moyennes.
Cela est bien visib'e dans les conclusions flottantes auxquelles il aboutit. Il est partisan de 1 intervention de l'Etat ; il la réclame même contre les opérations de Bourse, contre les syiidicats
d'accapareurs, contre les paris aux courses, contre les imprudences du cautionnement individuel ; il admet encore que TEtat fixe une limite aux dividendes que les actionnaires d'une société peuvent toucher. Où va-t-il s'arrêter ? Il nous dit : « Evitez, d^une manière générale et autant qu'il se pourra fairey les mesures qui tendent à l'ériger en industriel ou en négociant et à accroître ses responsabilités financières. » Il est malaisé d'être moins précis, et l'incertitude augmente, quand on voit en un autre endroit le même auteur se prononcer pour l'Etat négociant, puisqu'il lui concède le droit de vendre l'alcool ou d'exploiter les chemins de fer, et pour la Commune industrielle, puisqu'il consent qu'elle fournisse à ses ressortissants eau, gaz, électricité, voire même tramways à bon marché.
En revanche il ne veut pas que l'Etat devienne propriétaire du sol national. Pourquoi mettre la limite ici plutôt qu'ailleurs ? Encore un coup M. Wuarin ne nous le révèle pas; et dès lors ses solutions, variant au gré des circonstances, apparaissent comme de pures préférences personnelles, et son programme social est à la fois d'une aimable incohérence et d'un arbitraire déconcertant.
M. Wuarin se pique ainsi de tenir le juste milieu (le milieu qu'on occupe est toujours le seul juste, n'est-ce pas) entre individualistes et socialistes. Il doit donc, naturellement, distribuer i dioite et à gauche des coups d'étrivières ; il n'y manque pas : mais, bourgeois mal guéri de ses préjugés de classe, il a des manières bien diflférentes, suivant qu'il flagelle les uns ou les autres.
Quand il se permet de toucher aux pontifes de l'économie politique orthodoxe, c'est avec tonte
sorte de respects, de précautions, de génuflexions à l'adresse de ces éminents personnages, même lorsqu'ils osent soutenir {p. 25s) que l'ouvrier est « le âvori de la civilisation t et que la misère est un maldonl de petits esprits exagèrent l'importance.
Ah ! c'est bien d'un autre ton qu'il est parlé aux collectivistes, sans distinction d école I Chose bizarre I M. Wuarin est beaucoup plus près d'eux que d'un individualifte à la Molinari. Que demandent, en effet, les collectivistes? que la terre, les mines, les chemins de fer, les usines soient exploités à frais et à béné6ces communs par l'Etat ou la Commune. M. Wuarin veut bien qu'il en soit ainsi, pour les chemins de fer, les tramways, l'alcool, !e gaz, l'électricité, les téléphones, etc. Il est donc, je ne dirai pas un demi-collectiviste (il inflige ce titre, en les malmenant d'ailleurs, à ceux qui soutiennent, comme Ch. Secrétan qu'il nomme ou comme Walras qu'il aurait dû nommer, la nationalisation du sol) ; mais il est tout au moins (demandez plutôt à M. Leroy- Beaulieu) un quart ou un tiers de collectiviste.
N'importe ! Prononcez le mot de collectivisme, e; cet homme conciliant s'emporte; il voit rouge ft il écrit un chapitre qui a l'air d'avoir été composé par un autre ou du moins à une époque bien antérieure, tant il jure avec le reste du livre !
Cet homme courtois oublie de l'être. Il accuse ces malheureux colleaivistes de vouloir établir a le despotisme autoritaire d'une clique »; il les taxe de « démence » ; il leur reproche de « défier le sens commun », et il ne peut assez s'étonner que des hommes qui en d'autres matières « ont quelque intelligence » puissent être aussi naïfe et aussi