DE LA
On peut compter jusqu'à six grandes thèses philosophiques qui reconnaissent Kant pour auteur, et dont chacune pourrait sufllre à illustrer l'œuvre dun philosophe.
La première est l'idée naturelle et logique, si tard venue pourtant, de considérer la critique de la raison comme le prodrome obligé de toute démonstration possible des vérités qui ont la raison pour fondement.
Nous nommerons pour la seconde la thèse que Kant a formulée dans ce qu'il nommait l'esthétique transcendantale, mais qui est simplement le premier principe de la sensibilité quand on considère la perception chez l'être sensible et non dans son objet projeté extérieurement. Son énoncé le plus simple est que l'espace et le temps sont les formes les plus générales imposées a priori à nos perceptions, l'une quand elles sont externes, l'autre quand elles sont rapportées essentiellement à la pensée discursive.
La troisième thèse porte sur l'entendement et les concepts. Les concepts sont les formes logi(|ues a priori (jue les sens et l'expérience ont pour conditions et dont
Renouviek. — Ivant. i
2 GRITIQÛK DF! LA DOCTRINE DE KANf
les sensations peuvent être les sources. Ils établissent les rapports et constituent Tunité synthétique des éléments divisés des impressions sensibles. Celte théorie de l'imagination intellective et de Tentendement, condition formelle de la synthèse de phénomènes impliquée par tout acte d'intuition, est la solution rationnelle, définitive, de Fantique problème des idées innées.
La quatrième thèse est la distinction des jugements anahjtiques et àea, jugements synthétiques qui a mis fin, d'un côté, aux prétentions d'une méthode philosophique dont les partisans voudraient que toutes les connaissances humaines fussent enchaînées, des principes aux conséquences, par une suite de déductions exclusivement fondées sur le principe de contradiction, de l'autre, à la conclusion sceptique tirée de Timpossibilité de justifier par la logique les synthèses impliquées notamment par nos idées de substances, esprit ou matière qu'on les nomme. Kant a reconnu la nécessité d'admettre des synthèses, œuvres spontanées de l'esprit, irréductibles par l'analyse, ainsi que d'autres uniquement données par l'expérience entre des phénomènes dont on ne découvre pas autrement le rapport.
La cinquième thèse est le principe de l'obligation morale. Nous entendons la réduire ici à deux points, et faire abstraction d'un formalisme excessif généralement reproché à Kant qui a entendu exclure du pur acte de devoir le sentiment et la considération hypothétique des suites à prévoir. Les deux points qui subsistent sont: une formule des impératifs moraux la plus rationnelle, la plus profonde et la plus irréprochablement précisée qui ait jamais été donnée, et, par suite, la distinction la plus nette possible entre ce principe d'action et tous les autres mobiles envisagés dans une société idéale.
La sixième thèse est celle (jui réunit les postulats
INTRODUCTION ;i
moraux et les l'ormule en établissant les rapports qu'ils ont entre eux, de manière à suppléer, par des croyances rationnelles, à des démonstrations apodictiques impossibles des vérités souveraines de Tordre moral du monde, et à concilier le j^rincipe de moralité inscrit dans la conscience avec la lin de bonheur inséparable des passions du cœur humain.
Ces six thèses appartiennent à la Critique de la Raison pure. Nous ne nous proposons pas de les discuter, ni de les exposer même sommairement. Elles sont sufTisamment connues dans leurs termes généraux. Elles ont fait partie des principes adoptés par le criticisme français dès son origine, et nous ne nous en sommes jamais écarté d'une façon grave, mais seulement dans quelques interprétations ou déductions. 11 en est tout autrement de certaines doctrines de Kant qui s'y rattachent, quelquefois intimement, par exemple dans la question des catégories, oii le substantialisme, d'un côté, le principe de relativité, de l'autre, établissent une divergence profonde. C'est à ces doctrines, que nous avons toujours répudiées, que se rapporte l'étude que nous abordons et qui sera tout d'abord une critique de la Critique kantienne.
Ainsi, déjà, si l'on remonte à l'idée maîtresse d'une critique de la raison, on peut reprocher à Ivant de n'avoir pas été rigoureusement fidèle à la logique à propos de cette idée. Il existe, en effet, un cercle vicieux inévitable dans la prétention d'étudier les principes de la raison, les lois de l'entendement, d'en chercher les bonnes formules, d'en contrôler les titres à notre adhésion, et dans la nécessité, d'autre part, d'emprunter à ces mêmes principes et à ces mêmes lois les motifs des jugements à porter sur leur sens véritable et sur leur valeur. Le critique ne semble-t-il pas, soit qu'il affirme.
nie ou doute, un formel professant d'une vérité ou d'une autre, dont il ne peut légitimer la source sans s'appuyer sur quelque autre vérité encore, à l'égard de laquelle il se trouvera dans le même cas que pour la précédente ? N'est-ce pas, dès lors, une prétention vaine que celle de juger du jugement par un autre jugement qui n'offre que les mêmes garanties ? Si l'impossibilité de découvrir Valiquid inconcussum logique s'étend sur tout le domaine de la raison, à quel organe recourir pour raisonner avec sûreté sur la raison ? 11 n'y aurait manifestement qu'un parti à prendre pour le critique impartial, s'il se rendait sérieusement compte d'une telle difficulté, ce serait de partir des revues et des classifications d'idées et de systèmes enregistrés par l'histoire de la philosophie, de les perfectionner s'il le pouvait, de mettre en balance les principales oppositions de doctrine qui ressorlent des faits de la spéculation de tous les âges et de présenter enfin l'appréciation qu'il en fait, son propre sentiment, au jugement indépendant des penseurs. Hors de cela l'autorité seule ou la coutume paraissent capables de trancher les questions. Mais le vrai philosophe ne veut connaître ni autorité ni coutume.
Il semblerait que Kant, lorsqu'il a écrit ces mots dans l'une des préfaces de la Critique : « J'ai dû écarter la connaissance pour faire place à la croyance », se considérait comme obligé de soumettre à la commune loi de sa critique, c'est-à-dire de n'offrir au public que comme des croyances aussi, les siennes, des thèses de souveraine importance par lesquelles il motivait ses jugements comme critique. Mais c'est ce qu'il n'a point fait. Partout, et spécialement dans sa doctrine des antinomies de la Raison pure, il a fait usage, pour juger des (piestions et conclure, d'arguments de son chef qu'il n'aurait pu justifier sans des pétitions de principe. Il n'a jamais hésité dans Taffirmation et dans les applica-
lions de la thèse du procès à l'infini des phénomènes de la nature, et il s'est permis le plus étrange saut dans le mystère en imaginant que des êtres, situés hors du temps, étaient les auteurs de nos actes libres prédéterminés dans le temps. Cette théorie est étroitement liée, nous le verrons, aux vues générales et ultimes qui réunissent sa conception du monde à sa doctrine morale.
La Critique de la raison pure est ainsi dominée par des dogmes qui échappent à la critique puisqu'elle les prend pour guides. Le principe de contradiction luimême n'est pas admis à prévaloir contre eux.
Passons à la seconde thèse, à celle qui est le fondement de l'idéalisme. Mais Kant n'admet qu'une espèce d'idéalisme. C'est celui qu'il appelle transcendantal. L'idéaliste transcendantal « considère la matière et même sa possibilité interne comme un pur phénomène qui, séparé de notre sensibilité, n'est rien. La matière est donc pour lui simplement une classe de représentation (Tintuition) qu'on appelle externes, non parce qu'elles se rapportent à des objets externes par euxmêmes, mais parce qu'elles rapportent les perceptions à l'espace dans lequel toutes choses existent les unes en dehors des autres, tandis que l'espace lui-même est en dedans de nous ». On a généralement renoncé à comprendre comment l'idéalisme, ainsi défini, serait compatible avec la thèse de l'existence d'un monde externe que Kant a prétendu démontrer et qu'il a énoncée en ces termes : « Théorème : La conscience simple, mais empiriquement déterminée de mon existence prouve l'existence des objets dans l'espace hors de moi ' .» Ce que nous voulons remarquer seulement, c'est que l'idéalisme kantien, regardant les phénomènes
1. On sait que ce Ihéorcnie fut inséré dans la seconde édition de la Critique de la Raison pure pour répondre aux accusations d'idéalisme portées contre la première.
comme de pures apparences, exclut Texistence du monde extérieur réel, ce que ne faisait nullement l'idéalisme antérieur à Kant, celui de Berkeley, que Kant appelle empirique et qui niait la réalité de la matière des physiciens, mais non le monde des esprits ni la réalité des sensations qui constituent le milieu phénoménal. L'idéalisme kantien est, au contraire, très voisin de cet idéalisme, dit subjectif absolu, que Fichle lui donna pour interprétation toute naturelle. 11 en a déjà le langage quand il se plaît à dire: les phénomènes sont dans l'espace et l'espace est en moi. Cette formule est une contrevérité, au point de vue même de Kant sur l'espace comme forme universelle de représentation de Vexterne, pourvu qu'on admette Vexterne, car il est alors cette trrande loi de la nature mentale, loi essentielle de la représentation mutuelle et des rapports de tous les êtres possibles et, en cela, supérieure à tous et à chacun et non point une simple propriété du moi, qui, considérée dans le moi, n'aurait pas de sens.
Ce que nous voulons conclure de ces observations, c'est que l'idéalisme kantien est un dogme propre à Kant, (juine possède aucun titre à se présenter comme un résultat de sa critique de la raison, et qui contredit outrageusement les croyances naturelles et dépasse sans mesure, par sa transcendance, les vieilles doctrines métaphysiques auxquelles son inventeur ne reprochait que de poser des objets dont la réalité est indémontrable.
La troisième des grandes thèses, la définition de l'entendement et des concepts a prioî^i, conditions et règles de l'expérience, a pour matière principale de son développement la table des catégories. La, dès le premier pas, Kant a dii s'écarter d'une critique dont l'objet est l'étude des relations constitutives delà connaissance et poser les idées absolues (jui ré[)ugnenl — et ce n'est
même pas assez dire — à toute délinilion vraiment rationnelle des radicaux, si je peux enipi'untei' ce terme à la grammaire, do l'intelligence humaine. Réveillé par les analyses dissolvantes de Hume, mais non pas éveillé simplement, comme il a dit, excité, exalté sans doute, Kant remonta le cours du substantialisme nominaliste de Técole cartésienne et de Leibniz, et, au lieu d'opposer à la psychologie empiriste les formes synthétiques irréductibles de l'entendement, inventa des entités nouvelles et dépassa, par le vague ou l'arbitraire des abstractions réalisées, le réalisme scolastique. Sa table des catégories ne fut pas, comme on aurait pu le croire, un système des relations fondanientales de la raison tel qu'Aristote l'avait conçu et imparfaitement composé, mais une classitication des formes logiques de jugements, ce qui est très difïerent.
C'est ainsi que la Belation, qui, en fait, est la notion commune sous laquelle s'assemblent toutes les idées possibles, occupa, dans la table de Kant, une place particulière et servit, sous le titre de relation des jugements, à disc;erner les jugements comme catégoriques, hypothétiques ou disjonctifs.
La Qualité, relation capitale, relation logique de l'attribut au sujet de la pensée, s'appli(|ue aux jugenients comme affirmatifs, négatifs ou indéfinis, et l'idée de substance, qui appartient à la catégorie de qualité indubitablement, fut rejetée, avec la cause, dans la catégorie de l'elation, mais pour la forme du jugement seulement, la substance étant réservée, au fond, en tant (\v\étre en soi, et non pas simple nom de rapport,
Enlin, Kant établit des catégories pour la possibilité, V existence et la nécessité, à raison de la modalité des jugements, qui j)euvent C^Xvq problématiques, assertoriques ou (ipodicliques, aloi's cjue l'existence est manifestement un terme universel qui ne saurait figurer dans une classifi-
cation, tandis que la possibilité ou la nécessité ne sont que des rapports que la pensée rattache toujours à des rapports catégoriques supérieurs de qualité, quantité ou causalité.
La Quantité est la seule des catégories kantiennes dont l'explication soit correctement donnée par les trois notions d'unité, de pluralité et de totalité, cette dernière étant la synthèse des deux autres, mais c'est toujours aux jugements, en tant que généraux, particuliers ou singuliers, que la quantité est rapportée, et ce n'est point à la relation quantitative elle-même que la catégorie s'applique. La même remarque est à faire sur la catégorie kantienne de qualité, où les termes de réalité, négation, limitatioji, portent sur les jugements comme afprmatifs, négatifs ou indéfinis, ce qui est exact, mais devraient s'appliquer premièrement aux rapports entre les représentations qui, posant la différence et le genre, s'unissent dans la détermination synthétique de Vespèce. A ce point de vue, le terme de réalité, employé dans la catégorie kantienne, est un contresens, car c'est la limitation qui constitue le réel.
Le parti, fort arbitraire, que Kant avait jjris de demander sa table des catégories à une classification logique des jugements lui ôtait le moyen d'y faire figurer, avec la causalité, la finalité, avec la quantité, l'espace et le temps, et, avec le temps, le devenir. Au point de vue des rapports essentiels à dénombrer entre les idées, c'étaient là cependant des éléments radicaux de l'entendement non moins distincts et non moins irréductibles que ceux dont il tenait compte. Mais la Cause même il n'avait pu l'introduire que pour ainsi dire subrepticement, grâce à ce qu'il y a des jugements hi/pothétiques, et la Substance (l'idée du rapport de sujet à attribut) que parce qu'il y a des jugements catégoriques, c'est-à-dire à' inhérence .
Les catégories kantiennes ne répondent donc pas à l'objet de former le tableau des relations fondamentales de rentendement, de celles auxquelles se peuvent ramener tous les rapports établis par analyse ou par synthèse entre nos représentations ; et c'est au criticisme français qu'est due cette œuvre à laquelle nous ne connaissons point d'objection considérable, encore moins de grande construction rivale.
Nous avons nommé, pour la quatrième des thèses capitales du criticisme kantien, la distinction des jugements analytiques et des jugements synthétiques. A ces derniers, à ceux d'entre eux qui se posent a priori, répond, lorsqu'on essaie de leur faire dépasser les bornes des idées relatives accessibles à l'entendement, une autre distinction f|ue Kant a trouvé bon d'étudier entre l'entendement et la raison. La raison est appelée, pour cet effet, à une fonction plus élevée que celle de tirer le général du particulier et de connaître le particulier dans le général, et d'assembler ou diviser ainsi les concepts pour créer le raisonnement. L'opération intellectuelle qui permet, qui exige, selon Kant, cette exaltation de l'intelligence est elle-même entièrement fondée sur un raisonnement. Or il s'agirait de savoir si ce raisonnement est juste, et si, en nous le proposant dans le dessein de donner un premier principe : la laison, on ne méconnaît pas, au contraire, l'idée clairement définie de la raison.
A'oyons ce raisonnement. Xous pouvons entendre pour le conditionné un ensemble de phénomènes ou d'idées qui sont les conditions les uns des autres, suivant ce genre de dépendance, qu'établit entre eux leur degré de généralité dans un ordre de choses que l'on considère. Cela posé : « Le conditionné étant donné, dit Kant, avec lui est donnée la chaîne dea conditions, et, par conséquent aussi, V inconditionné, qui rend possible la
10 CRITIQUE DK l>A DOCTRINE DE KANT
totalité (le ces conditions. » C'est là, suivant lui, la conception pure et première de la Raison, le fondement de toute unité de Rakon. Mais nous croyons voir, au contraire, que c'est la négation de Tœuvre de raison et de Funité de raison pour la définition de l'objet universel qu'il est question de concevoir.
Si la chaîne des conditions est donnée, comme le dit l'argument, un inconditionné ne peut ni être lui-même cette chaîne, ni 1 embrasser (lequel des deux qu'on imagine) sans entrer lui-même dans ces conditions ou s'y rapporter d'une façon quelconque, ce qui est contradictoire; et si, pour le concevoir en soi, on élimine tous les rapports de l'idée qu'on cherche à s'en faire, c'est une pure négation que Ton pense, ainsi que cela ressortit jadis de la doctrine néoplatonicienne de l'émanation ainsi que l'entendirent formellement les partisans de cette doctrine, dans leur conception du premier émanant.
La raison, dans sa marclie ascendante du particulier à l'universel, forme des synthèses de plus en plus vastes : c'est ce qui résulte de sa définition même. Or le terme de cette marche des idées ne peut être luimême qu'une synthèse, ou bien c'est de la raison que l'on sort en prétendant compléter son œuvre. Une synthèse totale peut avoir sa condition interne sous les différentes catégories : qualité, cause, etc., mais non pas sous l'aspect d'un inconditionné. Cela n'a pas de sens.
On sait que Kant fait de son inconditionné trois applications qui lui fournissent trois idées Iranscendantales : a La première qui contient \ iinilé absolue (inconditionnée) du sujet pensant \ la seconde, Vnnité absolue de la série des conditions des phénomènes; la troisième, V unité i\h'Ao\nQ, de la condition de tous les objets de la pensée en général » et ces trois classes se rappor-
rSTRODUCTIOX 11
tent rcs[)cctivement à la pfii/rholor/ir rationnollo, à la cosmoloç/ie rationnelle, et à la Ihrologic lran$cendantale . Cette dernièio, que Kant ne qualifie j3as, comme les autres, de rationnelle, le conduit à l'unité de VEtre de tous les êtres de même que la seconde î\ l'unité du sujet pensant, et il n'évite ni ce terme, si peu en rapport avec l'idée de {juelquc chose d'indéfinissable, ni le nom de Dieu que les nations n'ont jamais connu que pour lui attribuer des qualités et des actions et auquel luimême, Kant, en prèle nécessairement quand il l'envisage, ailleurs, sous l'aspect de VIdéal de la Raison pure.
Les trois faces de l'Inconditionné sont subjectives et transcendantales, c'est-à-dire exclusivement relatives à la Raison dans son rapport à elle-même dans la pensée du philosophe. Elles sont, selon Kant, irréalisables à cause des bornes de notre cognition dans l'économie actuelle de notre existence. C'est pourquoi Kant s'attache cà réfuter toutes les théories, psychologiques, cosmologiques ou théologiques, et cela non seulement en montrant que les arguments, à l'aide desquels on voudrait faire passer pour des objets réels les trois inconditionnés, ne sont point des démonstrations apodictiques, mais encore n'offrent rien de rationnellemont acceptable quand ces mômes objets y sont présentés sous des concepts abordables aux catégories de l'entendement. Xi Dieu ni la Conscience ne nous seraient accessibles moyennant des notions d'ordre relatif, comme celles qui permettent d'envisager des existences réelles, ni le monde ne nous serait connu comme autre chose qu'une suite de phénomènes descendus de l'Inconnaissable et (jui ne sont rien en soi. VA ()ourtant, l'Inconnaissable ou inconditionné serait leur cause, ce qui est contradictoire à sa nature absolue, sans propriétés.
En regard de ces déclarations agnostiques, il faut placer maintenant leur contre-partie empirique. Elle consiste en ce que nous ne pouvons être assurés de Texistence réelle d'un objet que par voie d'intuition ; que nous possédons seulement l'intuition sensible, et que nous aurions besoin d'une autre intuition pour aborder les objets intelligibles, insensibles (les nouniènes) ; et que, de cette dernière, nous ne pouvons nous faire aucune idée; que du moins celle que nous possédons nous rend certains de l'existence des corps. Mais, de cette contre-partie empirique, nous revenons à la doctrine transcendanlale, parce que la Raison nous oblige à reconnaître, sous un corps, des substances, des noumènes ; f|ue ces corps eux-mêmes se trouvent ramenés et rabaissés à l'existence purement phénoménale, et que les phénomènes, — Kantne cesse de nous le rappeler, — ne sont rien en soi.
Nous passons alternativement, avec Kant, de l'un à l'autre de ces points de vue. Ainsi, la révolution qu'il semblait opérer dans la métaphysique consistait à restituer les synthèses laissées pour inexplicables dans la philosophie de Hume, et la Critique de la Raison pure se donnait expressément pour la solution de ce problème qui était le sien : Comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles? Non content d'admettre ces sortes de jugeyients, Kant en admettait là où Hume n'en avait pas imaginé, et il y comprenait tous les jugements mathématiques, erreur, de sa part, qui semble être peu contestée'. Puis, quand il en venait à
I. L'arilhméllque est une science entièrement synthétique, selon Kant. La formation des nombres serait une suite de synthèses, ce qui en exigerait autant qu'on pense de nombres. La proposition 7-1-5=12 est prise pour exemple. Kant soutient que la preuve en exige une intuition spéciale. Nous pouvons cependant la démontrer, celle-là ou toute autre pareille, en prenant pour prémisses, exclusivement, l'idée du nombre i -|- i =-: 2, l'idée d'une série indéfinie de nombres ou sommes d'unités dont chacun = i -f- 1 -(- i
chercher leur fondement. A quoi servait d'avoir rendu à la logique et à la psychologie les concepts aprioriques, d'avoir classé les catégories, — non sous leur vrai principe, il est vrai, — s'il devait ensuite manquer de voir, entre les rapports les plus généraux qui les constituent, des rapports secondaires qui les lient dans l'entendement, bien qu'il ne soit pas possible de les faire analytiquement rentrer dans d'autres rapports : l'espace au temps, le temps à la cause, la qualité à la quantité, etc ? Kant admet les jugements synthétiques a priori, mais non leur valeur intrinsèque. 11 faut, selon lui, pour qu'ils soient valables, qu'ils s'appliquent à des données empiriques, qu'ils soient d'intuition, comme il y en a en géométrie, où ils sont communs, et que, tout au moins, ils soient d'expériences possible :
« Pour que la connaissance ait une réalité objective, c'est-à-dire se puisse rapporter à un objet, et v trouver
-t- etc. ^= n. et la convention du système de numération binaire qui permet de représenter l'un quelconque de ces nombres à l'aide d'une loi de position et de la conception d'une suite de sommes : 2X2,3X2X2,2X2X2 X3, etc., application directe de la catégorie de quantité. Cela posé, nous avons : '^ = II I et 5 = lOi, dont la somme 1 1 1 -|- loi ^ 1 100 = 12, c. q. f. d. On objectera peut-être que cette démonstration suppose en outre que la somme de plusieurs sommes (ou nombres) est la somme de leurs parties (ou unités), mais cette proposition est analytique en tant qu'inséparable de l'idée de somme, d'après la catégorie de quantité. Ensuite toutes les règles de l'arithmétique, sans autre fondement que le système de numération, sont analytiquement démontrables, et enfin toutes les relations algébriques à l'aide d'un seul et même procédé de synthèse qui consiste à alTecter aux nombres et à leurs fondions des signes généraux. — Quel que soit le système de numération qu'on adopte pour composer un nombre quelconque au moyen de quelques nombres donnés seulement et de leurs signes, au lieu du système binaire que nous avons pris pour exemple comme le plus simple possible en théorie, on n'aura jamais h. demander à ime synthèse d'intuition (jue les nombres compris entre l'unité et le nombre pris pour base du système (outre ce dernier bien entendu). Comment Kant n'a-t-il pas rcHcchi que nous ne pouvons aborder intuitivement qu'un bien petit nombre d'entre eux et des premiers de la suite infinie.''
sa signification et sa valeur, il faut que, de manière ou d'autre, l'objet soit donné. Autrement les concepts sont vides; nous les avons bien pensés, mais nous ne sommes pas arrivés à une connaissance, nous avons joué avec des représentations. Or, donner un objet, si ce n'est pas médiatemcnt, s'il doit représenter cpiclque chose immédiatement dans l'intuition, ce n'est autre chose que rapporter la représentation de l'objet à l'expérience (réelle ou possible). L'espace même et le temps, quoiqu'ils soient des concepts purs de tout ce qui est empirique, c'est-à-dire représentés dans l'esprit tout à fait a priori, perdraient toute valeur objective, tout sens et toute signification, si l'on ne montrait la nécessité de leur application aux objets de l'expérience. Bien plus leur représentation n'est qu'un schéma toujours rapporté à l'imagination reproductive, laquelle suscite les objets de l'expérience et sans laquelle ils n'auraient pas de sens. Il en est de môme de tous les concepts sans distinction \ »
On n'a guère coutume d'envisager sous ce jour la doctrine kantienne, dont la réputation d'idéalisme est trop bien établie. Cependant le passage que nous venons de citer appartient à la première édition de la Critique, et est fort loin de s'y trouver isolé. La seconde, en une section tout entière substituée, expose à ce sujet la même doctrine :
« Nous ne pouvons penser aucun objet si ce n'est par le moyen des catégories ; nous ne pouvons connailre aucun sujet que nous ayons pensé, si ce n'est au moyen d'intuitions, qui correspondent aux concepts. Or, toutes nos intuitions sont de nature sensible, et toute connaissance, pour autant que l'objet est donné, est empirique.
I. Critique de la Raisnii pure. — Logique Iranscemlantute, umilylique IransceiuUiiitale, t. II, cliap. ii, sect. 2, /'/; principe suprême de tuas les juyeinenls synlhéliqucs.
INTRODUCTION lo
Mais une connaissance empirique, c'est rexpérience ; il n'y a donc pas d'autre connaissance a priori possible j)our nous que celle des objets d'expérience possible. »
Kant n'entend j)as nier par là que d'autres concepts « priori ne puissent avoir leur utile emploi, mais ceux-là ne peuvent servir à la « détermination des objets ». 11 ne dément pas non plus sa propre théorie sur la nécessité des catégories ou concepts pour rendre possible l'expérience ; il la nomme un système d'épigénèse de la Raison pure; ce n'est donc pas l'expérience qui rend possibles les concepts; mais seule elle permet de déterminer des objets qui leur correspondent. Il n'}^ a pas d'exception.
Cette doctrine nous suggère deux remarques inverses l'une de l'autre et qui, rapprochées, lui donnent un aspect bizarre. Considérons tour à tour les deux extrémités de la pensée qu'elle nous donne à contempler : les hauts sommets de l'épigénèse de la Raison pure et la région de l'intuition sensible et de l'empirisme.
Pour ce qui concerne la Raison il n'y a pas un grand inconvénient à regarder des concepts tels que les idées géométriques, par exemple, comme privés de réalité objective. Une ligne qui n'enferme pas un espace, deux lignes qui font avec une troisième, en la coupant, deux angles exactement égaux ne sont pas des choses d'expérience possible; mais enfin on sait se servir de leurs apparences. Il en est autrement des idées des substances ou noumènes et du suprême inconditionné dont la Raison, d'après Kant, ne saurait se passer en regard du monde ensemble des conditions. Il est trop clair que ces idées n'ont pas des objets d'expérience possible.- Les raisons, alléguées pour leur démonstration, que visent-elles? Est-ce de leur pure apparence idéale qu'on veut se servir? Est-ce autre chose qu'une assertion arbitraire, quand on dit qu'ils pourraient être des objets pour lesquels existerait, dans une autre éco-
iiomie des choses, une intuition appropriée, non sensible ? et, s'il faut avouer franchement que ces idées n'ont pas d'objets, ne réduit-on pas à rien l'intérêt que l'on croirait avoir à supposer leur existence? Cependant, en regard de ces fictions, Kant veut que nous regardions comme vaines et sans issue les théories qui nous proposent, mais sans démonstrations apodictiques, des idées moins absolues de Dieu, de l'âme et du monde.
Si maintenant nous abaissons les yeux sur le monde de l'intuition et des sens où devraient se rencontrer les objets réels, ce ne sont plus même des objets que nous trouvons, mais de simples apparences d'objets, nos, ou plutôt mes représentations objectives, et tout ce que sont les choses, tout ce que je suis moi-même, mon corps et ma pensée, n'est que phénomènes qui ne sont rien en soi, et dans lesquels il n'y a rien de déterminable et de saisissable de ce que l'ancienne métaphysique appelait des âmes, ou des personnes; car cela même qui est en moi, que j'appelle ma volonté, et que je pourrais croire capable d'être et d'opérer de mien, d'introduire du mien dans la série sans bornes des phénomènes du temps et de l'espace, cela, autant qu'il existe, est le fait d'un noumène qui est en soi, mais dont l'existence ne peut être connue comme réelle, puisque je n'ai pas l'intuition qu'il faudrait pour le percevoir.
Si, par une étude littérale exacte de la Critique, et par une distinction difficile entre ce que Kant y établit affirmativement, de son chef, dans ses jugements propres, au cours des analyses, et ce que finalement ses théories et leurs conclusions lui permettent d'affirmer, on ne trouverait pas un écart qui ruinerait la logique de son œuvre, c'est une question malaisée à résoudre à cause du fré(|uent embarras des explications. Mais, à certains endroits, le ton dogmatique s'accuse indubita-
blement: ainsi sur la (juestion du déterminisme phénoménal et sur eelle de l'existence nécessaire des noumènes. En ce qui touche l'opposition des idées de la Raison aux concepts de l'Entendement on ne voit pas d'où pourraient se tirer des prémisses pour une démonstration de sa légitimité, ou, pour mieux dire, on voit assez qu'il n'y en a pas de possibles. ()n se demande enfin s'il n'y a pas une contradiction profonde, portant sur l'ensemble de l'œuvre, entre la thèse de l'existence des noumènes qui est, ou paraît être, — elle n'aurait sans cela aucun sens, — posée comme réelle, et la thèse de l'intuition sensible, critère unique de la réalité des objets de la pensée. 11 est manifeste que les noumènes ne satisfont pas à cette condition, et nous pensons que Kant lui-même a dû le reconnaître. Sa doctrine, à cet égard, porte le caractère étrange d'un mysticisme hypothétique indéterminé, dans l'attente d'une intuition suprasensible dont l'économie actuelle du monde ne nous permet pas de nous former la moindre idée. Toutes ces difficultés, pour le lecteur placé au commun point de vue de l'esprit critique, se résument en ce qu'il se voit suspendu, par l'œuvre de Kant, entre la connaissance absolue et la connaissance empirique : l'une inaccessible, l'autre illusoire.
Il y a cependant, selon Kant, un pont jeté sur l'abîme qui sépare ces deux mondes de la connaissance, que nulle théorie ne peut rapprocher ; aussi ce pont n'estil pas théorique, mais pratique, et non pas pratique en ce sens (ju'il offre le moyen d'opérer une traversée réelle, mais parce qu'il remédie à l'impossibilité d'y parvenir. C'est ici le passage à la cinquième des grandes thèses de Kant que nous nous sommes proposées comme objet d'un examen rapide en commençant cette introduction : la morale, mais considérée exclusivement au
Renouvier. — kant. a
point (le vue de la méthode et de la place que lui assigne la s|)éculation pour suppléer à la métaphysique et frayer la voie, d'ailleurs impossible à parcourir, entre l'expérience et l'absolu, après la ruine, qu'on admet, de la spéculation. Kant explique sa pensée à ce sujet dans le passage capital de la préface de la seconde édition de la Critique de la Raison pure. On y voit clairement qu'il ne se faisait point illusion sur la contradiction qui existait entre son principe empirique de la réalité et sa doctrine de l'Inconditionné — F. H. Jacobi la relevait à ce moment même (1787) avec beaucoup de force, — mais seulement sur la possibilité d'y échapper par une distinction de secundwn quid. Kant veut expliquer comment notre faculté de connaître ne nous permet pas de dépasser l'expérience possible, tandis que nous avons à l'étendre aux choses en soi qui, réelles en elles-mêmes, nous sont inconnues:
« Ce qui nous pousse nécessairement à franchir les limites de l'expérience et de tous les phénomènes, c'est y Inconditionné que la Raison réclame dans toutes les choses en soi, de nécessité et à bon droit, pour tout ce qui est conditionné de manière que la chaîne des conditions soit complétée. Nous trouvons alors que, dans la supposition où notre expérience porterait sur des choses en soi, il est impossible de concevoir Vlnconditionné sans contradiction, mais que, dans la supposition où notre représentation des choses, telles qu'elles nous sont données, ne s'y rapporterait pas comme à des choses en soi, mais, au contraire, comme à des objets relatifs à notre mode de représentation, la contradiction disparait. L'incondilionné n'est point à envisager dans les choses en tant que nous les connaissons (en tant qu'elles nous sont données), mais en tant que nous ne les connaissons pas (en tant que choses en soi). »
Interrompons la citation pour remarquer que la con-
tradiction ne lait que se déplacer. Si elle n'est plus entre les conditionnés et l'Inconditionné, pris l'un et l'autre dans les objets de l'expérience, elle subsiste entre la loi de ces objets, soumis par l'entendement aux relations catégoriques, et cet Inconditionné que l'on dit exicfè par la Baisoîi pour compléter la chaîne des conditio7is, — à moins qu'on ne préfère remplacer la contradiction par une pétition de principe : le droit prétendu de la Raison de sortir des limites de l'Entendement pour constituer, dans la pensée, un objet inconnu qui est soustrait à ses lois. Quoi qu'il en soit, c'est cet inconnu qui reçoit le privilège de poser le fondement de la morale, après la ruine de tout ce que la spéculation a pu imaginer de connaissable au delà des phénomènes, et Kant continue en ces termes :
« Tout progrès étant ainsi refusé à la Raison spéculative dans le champ du suprasensible, il nous reste à savoir s'il ne se trouverait pas, dans sa connaissance pratique, des données qui nous permettraient de déterminer ce concept transcendant de l'Inconditionné, et si nous ne pourrions pas, en ce cas, accomplissant le vœu de la métaphysique, dépasser les bornes de l'expérience possible à l'aide de notre connaissance «^r/ori, qui ne se peut obtenir que pour des buts prati(|ues. » Mais comment, pour des buts pratiques, se peut-elle obtenir ? Kant promet un peu plus loin (c'est dans une préface) de nous démontrer que « toute connaissance spéculative possible de la Raison se réduit aux seuls objets de l'expérience ». 11 ajoute : « Il faut se garder d'oublier que la voie nous reste parfaitement ouverte de penser ces mêmes objets comme choses en soi, quoique nous ne puissions les connaître. Autrement nous arriverions à cette conclusion absurde, qu'il y a une apparence phénoménale sans qu'il y ait cpielquc chose qui apparaît. » Mais on peut répondre que l'absur-
dite est du côté de celui qui pense que quelque chose pourrait apparaître qui, d'après l'idée qu'on s'en fait, ne possède aucune qualité par la manifestation de laquelle il lui serait donné d'apparaître, et tel est justement le cas du noumène inconnaissable dont Kant demande la révélation à une certaine connaissance a priori, recherchée pour un but pratique seulement et pour être le fondement métaphysique de la morale.
On sait que le fondement théorique de la morale, à un autre point de vue, au point de vue de sa possibilité dans les conditions humaines, est, selon Kant, le libre arbitre humain, qui doit être réel, par cette raison que nous possédons la notion et que nous avons le sentiment de l'obligation. 11 serait en effet contradictoire que l'obligation fût réelle et que le pouvoir ne le fut point de faire, pour s'y conformer, autre chose, selon les cas, que ce qui serait arrêté d'avance par une loi d'enchaînement universel des phénomènes. Cette doctrine est aussi la nôtre, mais nous prenons pour le sujet de la liberté l'homme véritable, unique et réel du monde phénoménal auquel la loi des phénomènes antérieurs et ambiants laisse une sphère d'action libre dans l'application des lois, dans la génération et la destruction des phénomènes. Mais Kant, en sa ferme conviction du déterminisme absolu des phénomènes, dédoublait la nature humaine afin de se procurer, d'un côté, un sujet libre dans le monde nouménal, en laissant, de l'autre, le sujet phénoménal dans la chaîne des choses où, non plus qu'elles, il n'existe comme être en soi. Et il se flattait d'éviter par une telle distinction la contradiction de l'agent libre en même temps que nécessité dans l'accomplissement d'un même acte.
« Si notre criticisme est vrai, quand il nous enseigne à prendre un objet en deux sens, comme phénomène et comme chose en soi ; si notre déduction des concepts
(le rentendement est correcte, et que le concept de causalité ne s'applique aux choses que prises dans le premier sens, comme objets d'expérience et non comme choses en soi, nous pouvons sans contradiction penser la même volonté comme phénoménale (dans ses actions visibles), nécessairement conforme à la loi de la nature, non libre, par conséquent, et, d'une autre part, si elle appartient à la chose en soi, la penser comme non soumise à la loi de la nature, et, par conséquent, /ibre. Il est bien vrai que je ne puis connaître mon mue comme chose en soi au moyen de la raison spéculative (encore moins empiriquement, par l'observation) ni la liberté, par suite, comme la qualité de l'être auquel j'attribue les effets dans le monde des sens ; il faudrait pour cela que j'atteignisse la connaissance d'un tel être comme existant, toutefois non déterminé, dans le temps (chose impossible faute de pouvoir joindre à mon concept aucune intuition). Mais je ne suis pas pour cela empêché de penser la liberté ; la représentation que j'en ai est exempte de contradiction, pourvu qu'on ait d'abord bien établi la distinction des deux modes de représentation (le sensible et l'intelligible), et, par conséquent, la limitation des concepts du pur entendement- et des principes dont il est la base...
La moralité requiert seulement que la liberté n'implique pas contradiction, et que, quoique impossible à comprendre, nous puissions au moins la penser; et il n'y a pas de raison pour que la liberté fasse obstacle au mécanisme naturel d'un seul et même acte pris seulement en un sens différent; la doctrine de la moralité peut ainsi trouver sa place, et la doctrine de la nature garder la sienne. C'est là ce qui n'aurait pas été possible, si notre critique ne nous avait pas instruit de notre inévitable ignorance en ce qui touche les choses en soi, et si elle n'avait pas borné aux purs phénomènes
2â CHiTiouE dp: la doctrine de kant
tout ce que nous sommes en état de comprendre théoriquement. »
Le seul point sur lequel il soit peut-être nécessaire d'appuyer dans cet intéressant passage, c'est que le temps, le devenir et la causalité (la causalité expressément mentionnée) appartiennent au côté phénoménal, empirique des (dioses, et que l'acte de la volonté, en tant que libre, est situé hors du temps et des causes (malgré la parfaite impossibilité de penser un acte qui ne soit pas une cause, une cause qui ne soit pas dans le temps et n'amène pas un devenir). Mais si le temps est ainsi une loi réelle des choses, le moyen de jienser^ comme le veut Kant, un seul et même acte, tout à la fois déterminé par des phénomènes antérieurs successifs, dans la suite des temps, et produit, au même moment de ce temps, par un être qui n'y est point situé. L'espèce d'annulation de la série infinie écoulée des temps et des causes nécessaires, indispensable pour obtenir leur réduction à l'unité et leur identification avec l'acte nouménal libre, ne se peut concevoir que dans l'hypothèse où la succession des faits et des causes de l'acte phénoménal, ces faits eux-mêmes et ces causes par consé- {[uent seraient de pures apparences. Une clarté parfaite est alors jetée sur le sens où il faut entendre cette continuelle affirmation de Kant, que les phénomènes ne sont rien en soi. La formule doit se traduire : ce qui est dans le temps n'est rien parce que la succession est une loi illusoire des choses. Et il faut ajouter : Ce qui existe en soi, hors du temps, est inaccessible à la connaissance.
Dans cet inaccessible Kant a placé le fondement de la morale : la liberté, en imaginant que chacun de nous a un double de sa personne, ou pour mieux dire, c'est sa personne vraie, qui réside dans l'inaccessible pendant que son être phénoménal subit les illusions de la causalité. Et il a cru, par cette hypothèse, ne faire pas
œuvre do spéculation métaphysique, parce qu'il en posait l'objet au delà des bornes de l'Entendement, tandis que l'Entendement est le domaine de la spéculation.
La sixième et dernière des thèses que nous nous proposions d'examiner sommairement dans cette introduction comprend les célèbres postulats de la Raison pratique. Le postulat du libre arbitre est le premier, et les deux autres ont le même fondement rationnel, hors de la spéculation métaphysique. Après avoir rappelé, comme nous l'avons vu tout à l'heure, que la Critique a résolu le problème de la contradiction du libre arbitre et de la loi de la Nature en nous montrant notre ignorance des choses en soi, et en bornant aux phénomènes notre connaissance théorique, Kant ajoute :
(( La même discussion des avantages positifs tirés des principes critiques de la Raison pure est applicable aux concepts de Dieu et de \\x nature simj)le de notre âme... Je ne saurais admettre Dieu, la liberté et l'immortalité en vue de l'usage pratique nécessaire de ma raison, si je ne puis en même temps dépouiller la Raison spéculative de ses prétentions à des vues transcendantes. Car la Raison, pour s'élever à ces vues, a besoin de faire usage de principes qu'on n'a entendu appliquer originairement qu'à des objets d'expérience possible et que malgré cela on transporte à ce qui ne peut être objet d'expérience. On change ainsi réellement cet objet en phénomène, et on rend de la sorte impossible Yextention pratique de la Raison pure. » Ce passage est immédiatement suivi de la déclaration si connue : « J'ai dû, par conséquent, supprimer la connaissance pour faire place à la croijance. » Mais cette déclaration n'a jamais été, si tant est qu'elle ait pu l'être, bien comprise. Jacobi, critique profond et pénétrant, et intéressé dans la question comme ardent défenseur lui-même d'une
doctrine de croyance, a pu s'y tromper. Il ne s'agit pas, pour le philosophe du moins, de la simple croyance ou de ce que chacun entend naturellement par ce mot, mais d'un état d'esprit très complexe difficile à suivre et à expliquer à travers les détours et les broussailles d'une dialectique souvent obscure,
11 est vrai que Kant, parlant au public, en cette même préface dirigée contre toute philosophie spéculative, fait suivre l'étonnante apparition de la croyance dans sa philosophie propre, si contournée, si subtile, d'une explication soigneusement composée de termes à la portée de toutes les intelligences, sur les choses d'ordre transcendant auxquelles est due la foi de l'homme de bien.
« Je demande au plus obstiné dogmatique si la preuve de la continuation d'existence de notre àme après la mort, tirée de la simplicité de la substance ; si la preuve de la liberté de la volonté opposée au mécanisme universel de la nature quand on la demande à la fine mais insuffisante distinction de la nécessité subjective ou de la nécessité objective pratique ; si la preuve de l'existence de Dieu déduite du concept de VEns realissimam (de la contingence des choses mues et de la nécessité d'un premier moteur); si toutes ces preuves suscitées dans les écoles ont pénétré dans l'esprit public, ou exercé la moindre influence sur les convictions? S'il n'en a rien été, si même cela ne se pouvait à cause de l'inaptitude de l'ordinaire entendement pour de telles spéculations; si, au contraire, sur le premier point, l'espérance d'une vie future s'est principalement appuyée sur le caractère propre de la nature humaine, que rien de temporel ne saurait satisfaire (comme ne répondant pas à l'objet de son entière destination); si, sur le second, la claire conscience de la liberté est née de la claire opposition de nos devoirs
à toutes les exigences des désirs dos sens; si, sur le troisième enfin, la croyance en un grand et sage Auteur du monde s'est entièrement fondée sur la merveilleuse beauté, Tordre et la prévoyance déployée de toutes parts dans la nature^ s'il en est ainsi, la possession de ces vérités demeure intacte et gagne même en autorité, les écoles apprenant à ne pas réclamer pour elles une vue plus entière et plus haute, en une matière qui touche l'intérêt général de l'humanité, que celle qui est à la portée de la grande masse des hommes et à borner leur tâche à l'élaboration de ces preuves intelligibles pour tous et pleinement suffisantes pour le but moral. La réforme n'affecte que les arrogantes prétentions des écoles, etc. »
11 faut relever une confusion, qu'il était de l'intérêt de la critique de Kant de favoriser, entre la valeur apodictique, absolue, réclamée à tort pour les preuves de l'Ecole, et la juste prétention qu'elles pouvaient conserver de donner un caractère rationnel à des croyances religieuses toujours exposées à l'abaissement des superstitions, et mieux encore, de nous offrir des théories d'un mérite spéculatif irrécusable, le jour où les progrès de la philosophie permettraient d'en corriger le vice au point de vue de la raison et du principe de contradiction. Ce vice capital, que Kant est loin d'avoir reconnu, car il l'a aggravé dans cette aberration qui l'a conduit à infirmer et contredire l'Entendement par la Raison prétendue, c'est le substantialisme, c'est Tinfinitisme, et c'est le déterminisme universel des phénomènes, plus absolument affirmé chez lui qu'il ne l'a jamais été dans le panthéisme inavoué, contradictoire, de la théologie orthodoxe.
Et il n'est pas vrai que même avec les vues erronées, dont le progrès de l'esprit scientifique et des sciences permet de les affranchir, les spéculations
métaphysiques depuis Xénophane, Anaximandre et Pythagore, et depuis Platon, Aristote, Epicure et Zenon jusqu'à Descartes, Leibniz, Berkeley et David Hume n'aient pas créé dans l'antiquité philosophique, transmis au moyen âge, perpétué jusqu'à nous la plus haute culture de l'esprit sans laquelle les postulats moraux seraient sans valeur, dont la conservation, à l'aide de considérations de sens commun, devrait être (selon Kant, en sa préface) la tâche unique de la philosophie des écoles. Où serait alors la place de cette spéculation ultratranscendante, portée par Kant au compte de la Critique et qui donne, du premier de ces postulats, celui de la liberté, une explication dont les termes nous transportent au plus extrême éloignement possible de tout ce qu'il y a d'intelligible au monde. A quels élèves, hors des écoles, se devrait enseigner la juste interprétation des postulats ? Quels en seraient les professeurs ? Touchant les questions de l'existence et de l'essence de Dieu et de l'Ame, il est incontestable que la Cintiqite delà Raisonpure ne réfiite pas simplement des preuves, mais combat des croyances parce qu'elle met en doute leurs objets, et les nie, même fornvellement, en tant que leur réalité pourrait être établie par des raisons de théorie. Or, c'est ici la confusion, trop peu remarquée, entre trois significations fort différentes données au mot démonstration. Nous avons Xidéc d'une démonstra tion qui ne laisserait point à l'opposant la faculté de recourir à un principe, qu'il invoquerait, dont on aurait à lui démontrer la fausseté; celle-là n'existe pas, en stricte logique, attendu que la prémisse majeure d'un syllogisme, quelle qu'elle soit, est toujours niable logiquement. Une seconde espèce de démonstration est celle dont les prémisses trouvent, chez les personnes d'une étendue de raison commune, une adhésion générale ; celle-ci, l'histoire de la philosophie, nous
appiend, — c'est matière de fait, — qu'elle ne s'est pas encore rencontrée dans le monde de la pensée, quand elle réclame le jugement des penseurs. Reste donc une troisième espèce, qui a été l'inévitable lot partagé entre les écoles philosophiques. Nous n'avons pas l)esoin de la définir : elle se compose des principes qui ont pu être considérés de manière ou d'autre comme démontrés et dont ces écoles diverses ont déduit des conséquences. S'élever au-dessus de cette condition commune des idées spéculatives au nom d'une critique quelconque est une illusion. Le criticisme kantien n'a pas échappé à la loi d'admettre des vérités comme démontrées et de s'en servir pour en critiquer d'autres.
Il résulte de là que Kant, attaquant comme impossibles les preuves de théorie (les seules possibles) des croyances tr-anscendantes, et voulant par ce motif interdire toute spéculation à leur sujet, a nécessairement attaqué ces croyances elles-mêmes, avec tout ce qu'il leur est loisible d'invoquer à leur appui. Comment il a, contrairement à ridée qu'on s'en fait ordinairement, détruit, comme pouvant appartenir à l'ordre de la Raison, ces vérités qu'il donne à la raison pratique la mission de faire valoir, nous aurons à le mettre -en évidence dans une élude détaillée des quatre antinomies de la Raison pure, de l'antinomie de la Raison pure pratique, de l'antinomie du Jugement, de Vidéal de la Raison pure, de V impossibilité des preuves de rexistence de Dieu, des paralogismes de la Raison pure (en psychologie) et enfin de la théorie de Vidéalisme tramceiidantal opposée à l'idéalisme qui admet l'existence d'êtres donnés dans un ordre idéal de phénomènes hors de la représentation d'un moi individuel. Nous commencerons cette critique de la Critique par l'étude des antinomies kantiennes qui portent sur la suite et la composition des phénomènes dans l'espace et dans le temps, et sur leur
origine et leur cause, parce que ces antinomies et leurs solutions, — leurs solutions, c'est le nom que donne Kant à sa doctrine du néant en soi des pliénomènes, — sont fondées sur le relus d'appliquer aux phénomènes les notions catégoriques d'unité et de tout, et, à leur rapport, le principe de contradiction. Or le mépris du principe de contradiction, en dehors du raisonnement formel (ainsi que chez Hegel), nous apparaîtra comme le vice radical de la doctrine transcendantale.
Pour nos citations nous avons partout comparé et mis à contribution les traductions françaises de Barni et de Tissot, et la belle traduction anglaise de la Critique de la Raison pure de Max Muller. Celte dernière nous a été surtout d'un grand secours pour l'établissement du sens des passages obscurs.