CHAPITRE PREMIER
LA PREMIÈRE ET LA DEUXIÈME DES ANTINOMIES DE LA RAISON PURE. — L'INFINI ET LE PRINCIPE DE CONTRADICTION.
Je ne sais si l'on a jamais assez remarqué que le caractère propre de la dialectique transcendantale et de la Solutionde l' idée cosmologique , chezKant, tient essentiellement au parti pris du philosophe qui attache une égale valeur à deux thèses dont l'une demande sa preuve immédiate au principe de contradiction, et dont l'autre viole ce principe. Il admet ainsi implicitement que deux affirmations, mutuellement contradictoires, peuvent être vraies en même temps, du même sujet considéré sous le même rapport .
La première et la deuxième des quatre antinomies formulées dans la Critique de la Raison pure mettent en opposition, chacune, deux propositions que Kant donne comme autant (ou aussi peu) démonstratives Tune que l'autre, alors que, cependant, l'une s'appuie, comme on vient de le dire, simplement et directement, sur le principe de contradiction, et l'autre sur d'autres raisons, en violation de ce principe, par conséquent, s'il est vrai qu'elle soit la contradictoire de la première.
Nous disons s'il est vrai qu'elle soit la contradictoire de la première; Kant semble bien nous les présenter avec
ce caractère ; tout le monde à première vue jugera que chacune d'elle est la négation de l'autre :
Première antinomie. — Le monde a un commencement dans le temps, et il est également limité quant à l'espace ; — le monde n'a point de commencement, point de limites dans l'espace ; mais il est infini dans le temps comme dans l'espace ;
Deuxième antinomie. — Toute substance composée dans le monde consiste en des parties simples et il n'existe nulle part rien que le simple et ce qui est composé du simple; — aucune chose composée dans le monde ne consiste en des parties simples et nulle part dans le monde il n'existe quelque chose de simple.
Constatons avant de continuer que, dans ces deux antinomies, les antithèses sont démontrées par diverses raisons, que nous n'avons pas à examiner encore, mais sans qu'il soit ("ait appel au principe de contradiction. Les thèses, au contraire, s'appuient : la première sur ce que l'infinité d'une série consisterait en ce que cette série ne pût jamais être achevée par une synthèse successive ; que, par conséquent, on ne peut admettre ni une éternité antérieure de phénomèmes actuellement passés en acte, ni une série infinie d'états successifs des choses du monde ; et que, par une raison semblable, la synthèse des choses ou parties quelconques, supposées coexistantes dans le monde, ne peut pas résulter del'addition, par hypothèse interminable de ces parties'. Cette démonstration est, ont le voit, fondée sur ce que la synthèse, ou sommation accomplie, de parties sans fin et sans nombre en quelque matière que ce soit, est un concept contradictoire.
I. Nous simplifions ici sans l'allérer la démonstration de Kanl, qui l'accompagne inutilement, en ce qui concerne l'espace, de la considération du temps, et par là l'expose inutilement à des objections tirées du temps qu'exigerait l'énumération imaginaire des parties de l'étendue.
Sernblableiiient, la thèse de la deuxième antinomie s'appuie sur ce que le concept de composition se détruit lui-même par la supposition que les parties du composé seraient sans fin, en sorte qu'on ne saurait plus dire de quoi finalement il se com[)ose. En d'autres termes, une l'ois le fait de la composition ôté et abstraction faite des composants partiels et déterminés dont la composition supposée totale est faite, il ne resterait point de composants qu'on put assigner. Le composé ne peut pas être à la fois terminé et interminable en sa composition'.
Revenons à la question de l'option à faire entre la thèse et l'antithèse. Nous disions qu'elle paraissait logiquement forcée. Cependant la prétendue solution de Vidée cosmologique de la totalité de la réunion des phénomènes dans un univers et la prétendue solution de l'idée cosmologique de la division d'un tout donné dans l'intuition — ce sont les termes de Kant — reposent sur un moyen qu'il imagine pour éluder la nécessité de cette option. Le procédé logique est simple, il consiste à nier le sujet des propositions : Le monde est fini — le monde est infini — tout composé est formé de parties simples — nulle chose composée n'est composée de parties simples : les thèses et les antithèses se réduisent en eft'et à ce peu de mots. Or, s'il n'y avait pas de monde réel, s'il n'y avait pas de substances réelles dans les objets de notre expérience, les proprositions tomberaient d'elles-mêmes et, avec elles, la nécessité logique d'opler entre les contradictoires. C'est le résultat que Kant
I. Nous réduisons à sa plus simple expression la formule do la coiilradiction, cpie Kant a emljarrassce et obscurcie, en voulant porter sur la com position des substances une question qui s'cclaircit, en se généralisant, quand on l'envisage dans le rapport logique du composé au simple, quelle que soit la nature des parties ou éléments, pourvu qu'ils soient distincts et qu'ils comportent, par conséquent, l'application de la loi d'unité et de nombre.
oblienl par la négation de Vêtre en soi du monde phénoménal et de ses parties : négation qui lui laissera la tAche, qu'il n'a non plus remplie que négativement : celle de nous faire connaître Véire en soi véritable. Mais c'est une autre question ; ne nous en occupons pas maintenant.
Si, au lieu de formuler les thèses et les antithèses comme des propositions à démontrer, qui supposent l'existence du sujet, nous considérions le sujet, uniquement, du point de vue de la conception que nous nous en formons, on ne pourrait pas nous opposer la possibilité de nier l'existence de cette conception. Il est trop évident que nous possédons la représentation empirique du monde des phénomènes et que cette représentation comporte et appelle de notre part l'application des notions de l'entendement, de ces notions essentielles, notamment, d'unité et de nombre, de parties et de tout qui trouvent, dans la forme intuitive de l'étendue et dans la forme successive de la pensée, une matière exacte d'opérations logiques et géométriques auxquelles notre adhésion est pratiquement obligée. Si donc nous formulions les propositions thétiques et antitliétiques, d'une part en les unissant, de l'autre en les opposant en manière de dilemmes logiques qui porteraient sur notre conception du monde phénoménal, nous échapperions à toute objection tirée de la possibilité que ce monde n'existe pas en soi. Nous dirions :
Ou les phénomènes qui composent l'ordre du monde dans le temps ont eu un premier commencement et forment un tout, ou la série de ces phénomènes, en tant que nous nous les représentons comme ayant été distincts dans leur succession, et, par conséquent, nombrables à cet égard, est cependant une série infinie de termes.
Ou les phénomènes actuellement donnés dans l'es-
pace et qui sont distincts les uns des autres par leur situation respective, et les parties ou éléments (le coiuposilion qu'on y peut supposer empiriquement foinicnt un nombre déterminé total; ou ces phénomènes sont infinis et ne composent pas un nombre et un tout.
Encore une fois, c'est de noire concept, c'est de nos représentations que nos concepts régissent, qu'il s'agit. Mais, au fait, sur quoi raisonnerions-nous, si ce n'était sur le sujet unique donné par l'expérience à notre entendement. L'être en soi de Kant n'admet pas de loi, car il ne peut même recevoir une définition. C'est donc uniquement dans ce champ des concepts, et de l'entendement, qu'il peut être question du principe de contradiction ; dans le domaine de l'absolu, si on peut dire qu'il y en ait un, ce principe ne porterait sur rien, et c'est bien dans le domaine du relatif que Kant a posé ses antinomies et formulé les raisons des thèses et des antithèses; ce ne peut pas être dans un autre, qu'il a conclu que les deux parties ne se réfutent si bien l'une par l'autre que parce qu elles se disputent pour rien, et que le monde n'existe ni comme un tout fini en soi, ni comme un tout infini en soi, et qu'enfin il n'a pu tirer cette conclusion qu'en refusant de se soumettre au principe de contradiction sur lequel sont fondées les thèses, et, en vertu duquel, sont niables les antithèses, quoi qu'elles prétendent d'ailleurs.
11 est ainsi bien démontré que, dans l'ordre des raisonnements et de la dialectique commune aux penseurs de toute doctrine, Kant a rejeté le principe de contradiction comme sans valeur; et pourtant ne devait-il pas, lui même s'y fonder, quand il avait à tirer, de l'opposition des arguments dont les conclusions sont contradictoires, cette conséquence, que les deux propositions, mutuellement contradictoires, ne sauraient subsister
RiiNouviiii!. — ICaiit. 3
ensemble. Pourquoi s'annuleraient-elles Tune l'autre, au lieu de se faire accepter toutes deux comme également vraies du sujet qu'elles concernent ? parce qu'elles se contredisent; on ne saurait en imaginer une autre raison. On applique donc le principe de contradiction pour conclure dans leur conflit, alors qu'on le repousse, ou qu'on paraît l'ignorer, Là où il s'applique pour démontrer que la thèse est vraie, et, par conséquent, Tantithôse fausse. Pourquoi le principe paraît-il bon pour faire déclarer les |jropositions inconciliables, sans exiger que l'on choisisse entre elles, tandis qu'il n'a pas paru l'être pour s'imposer, dans la thèse, contre d'autres arguments quelconques, invoqués dans l'antithèse, et, sans autre examen, la faire déclarer fausse ?
On peut nous objecter que cet examen a été justement le sujet des Remarques dont Kant a fait suivre immédiatement le texte formulé de chacune des ses propositions antinomiques; mais, tout en considérant et même en établissant scrupuleusement le véritable sens mathématique de l'infini, qui exclut, comme contradictoire en soi, l'hypothèse qu'une suite sans fin de termes (la suite des nombres par exemples, ou celle des quotients possibles d'un continu) constitue un tout donné, il n'a point tenu compte du caractère essentiel et unicpie du principe de contradiction, principe recteur de toutes les opérations de l'entendement, et victorieusement opposable, à ce titre, à tous les arguments empruntés d'autre part pour échapper à son application.
Examinons ces remarques, et voyons si elles sont logiquement valables contre ce principe. La remarque sur la thèse est correcte pour l'établissement raisonné (h; l'illogicité de la supposition d'un infini actuel. La remarque sur l'anlithèse ne porte, et ceci est déjà remarcpjablc, qu'une réfutation indirecte de la thèse ; il
n'en pouvait être autrement. En efFet, la preuve prétendue de l'antithèse est tirée de l'impossibilité de comprendre l'existence d'un monde fini dans le temps et dans l'espace, et cette impossibilité, à son tour, de ce fait, ({u'il faut envisager, pour y parvenir, un temps vide avant que n'existât le monde, un espace vide actuellement donné autour du monde. Il n'existerait donc pas de corrélatif au monde ; le rapport du monde à un te?nps vide, à un espace vide, n'élant pas un rapport à un objet, est lin rapport à rien. L'objection est celle qui a été si souvent formulée en termes psychologiques: nous ne saurions nous représenter ni qu'un monde sorte de rien, ni qu'un monde puisse exister, soit en repos, soit en mouvement dans le néant. Ce fait, Kant le présente sous une forme toute logique, qu'on peut dire tirée du principe de relativité, et c'est la plus intéressante comme nous allons le voir en la réfutant, à notre tour, parla pure logique. Mais nous remarquerons, avant d'y |)rocéder, que, sous sa forme commune, — l'impossibilité d'une représentation imaginative du monde commençant, ou du monde sans rien qui l'environne, — ^'objection se mesure mal à la thèse, il peut, en effet, exister une raison pour qu'un fait échappe à notre compréhension et cette raison il faut la rechercher; mais il n'en existe aucune poumons soustraire à une obligation rationnelle de toute conception : celle de n'être pas contradictoire en soi. Or, la sommation effectuée d'une série qui est interminable par hypothèse est une contradiction in te?'minis.
Et nous remarquerons aussi que l'idée, envisagée par Kant, de la série des phénomènes, le monde, se terminant par le rapport à rien, n'est pas exacte. Cette série, en eft'et, se termine, dans la doctrine de la création, par le rapport du monde à la volonté créatrice, et encore, bien que l'on dise le monde créé de rien, la
question de rincompréhensibilité se présente sous un aspect assez dillerenl pour que cette doctrine ait trouvé accueil auprès de beaucoup d'esprits qui n'étaient pas médiocres.
Les fictions du temps vide et de Vespace vide jouent un rôle d'épouvantail, de prime abord, dans la preuve de l'antithèse kantienne, anais Kant lui-même, en sa sincérité qui est parfaite, se voit obligé, dans sa remarque qui suit la preuve, de retirer ces imaginations réalistes. Elles sont inconciliables avec son esthétique transcendantale. L'espace n'étant que l'intuition externe, le temps que l'ordre et la succession de nos pensées, intuition interne, il n'y a plus de juste sujet d'étonnement dans la théorie qui limite et termine les phénomèmes là où s'arrêtent les objets réels de l'expérience sensible ou de la pensée. L'intuition pure qui va au delà n'est que la forme générale de la représentation spatiale et temporelle. Ainsi Kant réfute sa propre objection, 11 la réfute, et ne se rend pas. Pourquoi cela? 11 faut ici citer textuellement, c'est le nœud du problème logique, et il y a réellement un point à éclaircir, qui concerne le rapport fondamental de l'entendement aux perceptions.
« 11 est ici question, dit Kant, du Mundus phoenomenon et de sa quantité, et nous ne pouvons pas faire abstraction des conditions de la sensibilité sans anéantir l'essence de ce monde. Le monde sensible, s'il est borné, est nécessairement dans le vide infini. Néaflioe-t-on cette circonstance et fait-on abstraction de l'espace, condition a priori de la possibilité des phénomènes, tout le monde sensible s'évanouit. Dans notre question, ce monde est cependant seul l'objet de notre étude. Le Mundus intelliyibills n'est que le concept d'un monde en généial, concept dans lequel on ne tient compte (raiiciiiK^ des conditions de l'inluilion, et par rapport
auquel aucune proposition synthétique, allirmative ou négative n'est par conséquent possible'. »
En concluant ainsi, Kant pense échapper à la contradiction logique de Tinfini actuel par la reconnaissance d'une contradiction d'une autre espèce: à savoir, celle qu'il croit trouver entre l'entendement qui rejette cet infini, et la sensibilité, qui lui semble l'aflirmer. Et il croit pouvoir ensuite lever toute difficulté en renonçant à la fois à la loi de rentendcmenl et à l'apparent enseignement de l'expérience, pour transporter sa spéculation dans un autre monde, un monde en soi, dit-il, mais indéterminé, dont-il n'est possible de rien connaître, ni de rien dire!
Mais le défenseur de la thèse de la finité du monde n'est nullement obligé de laisser de côté, comme le dit Kant, ce vide illimité de l'intuition qui est l'espace, et de substituer, au monde sensible, un monde en général, ou purement intelligible. Il peut, au contraire, garder le concept de ce vide dans le sens même où Kant le réclame, c'est-à-dire comme « condition a priori de la possibilité des phénomènes » en tant qu'il s'emploie, grâce à sa divisibilité indéfinie, toute mentale, à représenter leur ordre et leurs rapports intérieurs ; et le o-arder encore, dans le sens du mode universel d'intuition des possibilités extensives et locales. Nous nous représentons ces possibilités pour des phénomènes qui ne sont pas actuellement donnés, mais imaginables seulement. Dans l'hypothèse d'un monde fini, les rapports des phénomènes sont intérieurs, soit entre eux sous les diverses catégories d'après lesquelles notre entendement les classe, soit de chacun d'entre eux avec le système qui les asscmljle.
I. Critique de la Raison pure, Remarque sur l'antithèse de la première antinomie.
Ce système entier des relations, cette synthèse universelle est psychologiquement le monde extérieur de chacun de nous. Une extériorité physique pour tous est impossible. Où cesse l'existence physique doivent cesser les rapports. Les rapports réels sont tous vers le dedans du monde. Le principe de relativité le veut ainsi. Comment ce principe pourrait-il exiger que l'on assignât une relation de ce qui existe à ce qui n'existe pas? La célèbre objection de la flèche qu'on suppose lancée par un archer, dans le vide, aux limites du monde, et dont on demande ce qu'elle devient, est un enfantillage, si ce n'est une pétition de principe du philosophe qui croit à la réalité en soi de ce vide. La réponse à faire est que l'archer verrait le flèche voler, puisque, par hypothèse, il n'y aurait pas d'obstacle au mouvement. Le monde serait en cela prolongé dans une certaine dimension pour autant que la flèche dépasserait la sphère des objets antérieurement donnés. Le monde n'est pas limité extérieurement; il se fait a luimême sa limite, qui n'est autre chose que son existence, en tant que synthèse finie de tous les rapports actuels entre les êtres dont il se compose.
Ajoutons, pour achever d'éclaircir l'application du principe de relativité à la question de la finité des phénomènes, que la preuve prétendue de l'infinité est une fausse induction tirée de l'expérience. Il est aisé de s'en rendre compte. Il est très vrai, en effet, que, dans l'ordre de la sensibilité et de l'expérience, nous ne saurions voir le commencement ou la fin de rien. Tout fait donné ou imaginable a des antécédents et des conséquents, toute substance est une partie d'un ensemble de substances qui l'enveloppent; elle a elle-même des parties sans que nous puissions atteindre, d'une part, le tout, de l'autre, l'élément. Le jeu de la quantité extensive, indéfiniment augmentée ou diminuée, tandis que l'unité
concrète fuit toujours et que la grandeur est et demeure toujours relative ; d'une autre part, les apparences de la succession, indéfinie en deux sens, des effets, qui sont des causes, et des causes qui sont des effets, accoutument nos esprits à la conception illogique des séries sans extrémités. Comment a-t-il [)u échapper au génie métaphysique d'un Kant qu'il y avait deux points de vue différents à prendre sur la sommation des phénomènes : celui du mouvement de la pensée appliquant les lois de l'entendement à des relations toujours et nécessairement bilatérales, le relatif supposant nécessairement son corrélatif; et celui du premier commencement des phénomènes ainsi que de la limitation intrinsèque de leur synthèse totale en opposition avec l'indéfini de l'intuition spatiale ! La question est fout autre de juger des faitsconlingents par l'application des catégories, dans le cours des choses, ou de prononcer rationnellement sur la conception à se former de l'origine et du tout des choses antérieurement à l'expérience possible. Dans ce dernier cas c'est le principe de relativité luimême qui exige la position du terme limite auquel doit se rapporter l'intégralité du monde.