‹ Critique de la doctrine de KantChapitre 8 sur 90 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LES IDÉES DE COMPOSITION ET DE SUBSTANCE DANS LES DEUX PREMIÈRES ANTINOMIES DE LA RAISON PURE

La preuve de la thèse de la deuxième antinomie kantienne (de celle qui porte sur la relation du composé au simple) repose, comme la preuve de la première, sur le principe de contradiction. Ces deux antinomies n'auraient pas dû être séparées, puisque les antithèses ont ce seul et même argument à éluder : Une somme de parties distinctes et nombrables ne peut pas être conçue comme un tout effectué et donné, quand le nombre de ces parties est par hypothèse indéfini et interminable.

Examinons toutefois l'argument de l'antithèse en ce qui concerne particulièrement l'idée de composition de substances, puisque Kant a voulu faire porter spécialement sur l'idée de substance une question qui peut se trancher sur le pur concept. « Le composé n'est autre chose qu'un amas ou aggregatiim des simples », a écrit Leibniz, au début de sa Monadologie. C'est la proposition essentielle. Voyons comment Kant la prend en son antithèse, c'est-à-dire du point de vue de l'expérience.

Une composition de substances n'est possible que dans l'espace. L'espace a des parties qui sont des espaces. Chaque partie du composé, et par conséquent le simple, qui est une de ces parties, occupent donc un espace ; mais ce qui occupe un espace a des parties en

dehors les unes des autres. Le simple serait donc composé, ce qui est contradictoire. Ainsi le simple est banni du composé, et il ne peut exister rien de simple dans le monde parce que nulle observation, nulle expérience possibles ne comportent la possibilité d'envisager un objet qui ne serait pas donné à l'intuition, dans l'espace, avec des parties extérieures les unes aux autres.

Telle est l'argumentation de Kant. La remarque dont il fait suivre la preuve est dirigée contre les nwnadistes et les atomistes^ et tire toujours, au fond, son unique argument de l'intuition empirique, d'après laquelle nous ne connaissons les corps, ou substances, que comme phénomènes, ni les phénomènes, autrement que dans l'espace, condition de possibilité de tout phénomène extérieur. Quant à la substance simple, considérée comme « objet du sens intime », dans le « moi qui pense », Kant observe qu'à la vérité, la conception d'une telle su])stance n'implique point, pour ce sujet en luimême, l'espace, l'extériorité et la division, mais que « néanmoins, considéré extérieurement^ comme un objet de l'intuition, il laisse voir en lui la composition dans le phénomène. El il doit toujours être considéré ainsi, quand on veut savoir s'il y a oui ou non en lui une diversité dont les éléments soient extérieurs les uns aux autres ».

Ce dernier passage, où les mots extérieur, extérieurement sont soulignés, est bien fait pour étonner et pour instruire le lecteur qui, se souvenant de la très extraordinaire hypothèse, ou fiction, des noumènes, hors du temps et de l'espace, se serait fait une trop faible idée de l'importance que Kant attachait aux manifestations phénoménales dans l'espace, pour constater la réalité certaine des phénomènes. Mais examinons les différents points de l'argumentation contre la simplicité des substances.

La même objection que Kant fait à son propre argument dans sa remarque sur l'antithèse de la première antinomie, et qu'il a vainement repoussée, on l'a vu, on peut la l'aire à l'argument analogue de l'antithèse de la deuxième. L'espace étant l'objet idéal de l'intuition externe, et non pas une chose donnée extérieurement en soi, et les parties de l'espace n'étant que des rapports perçus de l'ordre et de la position des corps, on ne saurôit légitimement arguer de ce que ces parties correspondent, pour nous, à des perceptions, toujours telles que nous en donnent des substances composées d'autres substances, pour prouver que celles-ci ne se terminent jamais à des êtres simples mais sont toujours et indéfiniment composées, comme l'est l'espace luimême, l'espace indéfiniment divisible ainsi qu'il convient à l'essence de cette forme de la sensibilité (définition kantienne).

Les parties désignées par le nom de simples, ou sid^stances simples, dans la thèse de la deuxième antinomie, sont appelées des monades, ou encore des atomes, ainsi que le fait oljserver Kant, en sa remarque sur cette thèse. La remarque sur l'antithèse s'applique nominalement à la réfutation de ces deux concepts. Elle porterait avec justesse sur la notion de l'atome, si la phy- sique moderne posait dogmatiquement l'existence du corpuscule étendu, indivisible, comme élément dernier décomposition de la matière; car il y a contradiction entre la définition de l'étendue comme continue, et l'indivisibilité. Mais tel n'est pas le cas ; les idées des physiciens n'étaient pas fixées du temps de Kant, et ne le sont pas davantage aujourd'hui, sur la nature de l'atome physique, et la question est et demeure essentiellement métaphysique. Kant n'envisage, en réalité, pour le réfuter, que l'espèce d'atomisme physique dans lequel on prend le point mathématique pour atome. Il s'occupe

aussi, mais crmio façon tout à fait irisuiUsante et même erronée, delà monade proprement dite, ou leibnitienne. Examinons ces deux côtés de la question.

u Si Ton était de leur avis (de l'avis des monadistes, dit Kant, donnant ce titre aux partisans de la théorie physique des molécules assimilées à des points mathématiques), il faudrait concevoir, outre le point mathématique, qui est simple, et n'est pas une j)artie, mais la limite d'un espace, il faudrait concevoir, dis-je, des points physi((ues qui, à la vérité, seraient simples aussi, mais qui auraient le privilège, comme parties de l'espace, de remplir l'espace parleur seule agrégation. Sans répéter ici les réfutations ordinaires et claires de cette absurdité, réfutations (jue l'on trouve partout... », mais arrêtonsnous un moment pour examiner ce jugement sommaire sur lequel Kant ne veut pas insister. 11 y a eu en effet des mathématiciens qui ont pris pour méthode d'exposition et de découverte, en géométrie, la fiction des indivisibles considérés comme composants sans nombre des continus; mais il n'est pas à notre connaissance que des physiciens aient entendu de la sorte la composition de la matière des corps; ils ont eu d'autres manières d'envisager le rapport des éléments matériels simples à l'espace.

On ne peut que trouver étrange, il est même inexplicable que Kant présente en ces termes le monadisme physique dont il a lui-même l'honneur, — si ce n'est qu'il doive le partager avec Boscovich, — d'être le premier représentant en philosophie, et qui n'est nullement entaché de l'absurdité dont il parle: attribuer à de simples points (sans étendue) le privilège de remplir des espaces. Kant, auteur à l'âge de trente deux ans de la Monadolofjia phjsica, sive Metaphysica cum Geometria juncta in Philosopiria naturali Spécimen primnm, avait, dans cet ouvrage, considéré l'espace comme un

4i CRITIQUE DE LA DOCTRINE DE KANT

ordre de relations, suivant les principes de Leibniz et de Wolf, et la matière comme un système de points physiques, mais simples, inétendus, dont l'essence propre est une force répulsive à l'égard les uns des autres. En ce cas, c'est la limite d'action de chacun qui constitue l'espace qu'il occupe ou remplit, comme on dit, et rien n'est plus correct. C'est en un sens tout leii)nilien que Kant entendait alors que la substance composée suppose les substances simples. Boscovich, vers la même époque, composait son système : Philosop/nac naturalis theoriaredacta ad unicaralegemvirimn in natura exktenlium. Il donnait pour sièges aux forces naturelles des points mathématiques ; il n'usait pas du terme de monades pour les désigner, parce qu'en effet ces forces n'avaient pour fonction que la production du mouvement (grande différence d'avec les monades psychiques de Leibniz). Leur action était attractive ou répulsive suivant certaines lois de leurs dislances ; et Boscovich, admettant la continuité de l'étendue au sens mathématique, niait formellement toute correspondance entre cette composition du continu et les systèmes de points matériels discrets. Ce philosophe distinguait dans l'espace des points locaux, qu'il ne définissait pas clairement, il est vrai, mais qu'il ne confondait nullement avec les points de forces qui pouvaient les occuper en se déterminant par la position dans l'espace et il rejetait toute possibilité de contact entre deux points de force, en vertu de son hypothèse de la répulsion croissant à l'infini quand la distance diminue.

Il est donc clair que l'auteur de la Critique de la liaison pure, vingt-cinq ans après la publication de sa Monadolofjia physica, n'était pas seulement arrivé, grâce à son nouveau système des antinomies, à regarder l'hypothèse de la continuité de la matière, accompagnant

corrélativement la continuité de l'espace, comme la meilleure au point de vue de l'expérience et de la perception externe et comme excellemment propre à combattre l'argument logique de la thèse de la finité, tiré de la contradiction intrinsèque de rantithèse-.affîrmant l'infinité actuelle des éléments du composé. Il n'était pas seulement parvenu à ce résultat, disons-nous, mais encore il avait oublié la véritable raison du monadisme physique qui avait été le sien, il la défigurait, il y substituait une absurdité, pour la mieux réfuter.

Reprenons les remarques sur l'antithèse : « 11 ne s'agit dans cette question, continue Kant, que àes pJiénomèjies et de leurs conditions. Il ne suffit donc pas de trouver, pour un concept intellectuel ^nv du composé, le concept du simple, il s'agit de trouver, pour V intuition du composé (de la matière) l'intuition du simple, ce qui est tout à fait impossible d'après les lois de la sensibilité, et, par conséquent, aussi en ce qui touche les objets des sens. On peut toujours accorder que relativement à un tout composé de substances, qui est simplement conçu par l'entendement pur, il est nécessaire de poser le simple préalablement à la composition de ce tout. Mais il n'en va pas de même pour le totuni substantielle phoenomenori, qui, comme intuition empirique dans l'espace, comporte la propriété nécessaire de n'avoir aucune partie simple, parce qu'aucune partie de l'espace n'est simple. » Mais puisqu'il est impossible, c'est Kant qui le dit, et rien n'est plusjuste, detrouver^«r les lois de la sensibilité, dans les objets des sens, Cintuition du simple, en ra[)port avec l'intuition du composé, impossible, en d'autres termes, de nous rendre sensibles les substances simples, il est, ce nous semble, naturel et même nécessaire de recourir à des concepts intellectuels pour atteindre, autant qu'elle est possible, la connaissance de ces substances. Et ces concepts ne seront

pas de purs concepts, s'ils nous représentent des monades dont il s'agira de définir les propriétés induites, s'il est possible, des propriétés de leur composés.

Kant veut absolument, sous ce prétexte qu'il s'agit du monde phénoménal, et non de concepts, que la continuité des monades composantes des corps doive accompagner la continuité de Tétendue Mais on ne voit ijio\.n\.\)OUY(\ao\V intuition empirique àes composés, parce qu'elle a l'espace pour condition de la possibilité des perceptions externes, impliquerait en outre la nécessité que, autant il y a de parties imaginables de l'étendue, autant il dût y avoir de parties réelles de la matière, qui serait alors, comme l'espace, un continu ; et nous ne voyons pas que Kant ait essayé de le démontrer. Le contact des corps est lui-même une simple apparence, et nullement un fait d'observation possible.

On serait tenté peut-être de remarquer à cette occasion que la Monadologie de Leibniz admet aussi le continu, le plein de matière, l'infinité des substances simples ; mais on oublierait alors que ces substances ou monades sont absolument inétendues, ne sont pas davantage assimilables à des points géométriques, et que, de son coté, l'espace n'est que l'ordre des êtres, dans la doctrine de Leibniz.

C'est en terminant ses remarques sur l'antithèse de sa deuxième antinomie, à la suite de cet argument pris du j)oint de vue empirique, et qui, en l'étal actuel de la physique et de la chimie, n'a plus guère de sens, que Kant consent à envisager le monadisme psychologique; encore est-ce pour ne considérer seulement que la monade supérieure le moi ; comme si la doctrine des monades psychiques élémentaires ne méritait pas son attention. L'affirmation dialectique de la composition iidinie : nulle part, il n'existe rien'de simple a contre elle, dil-il, une assertion dogmatique, de toutes les

subtilités la seule qui tente de démontrer péremptoirement, dans un objet de Texpérience, la réalité de ce (|u'il n'a admis lui-même ailleurs que sous l'aspect d'une idée transccndantale pure : à savoir, la sinipliciu'' absolue de la substance, ou cjue l'objet du sens intime, le moi qui pense, est une substance absolument sin)ple :

« Sans m'engager maintenant dans cette question, j'observe que si quelque chose est simplement conçu comme objet, sans qu'on ajoute à son intuition une détermination synthétique (précisément comme il arrive dans la pure représentation du moi), rien de divers, aucune composition ne peut assurément être perçue dans une telle représentation. De plus, comme les prédicats par lesquels je conçois cet objet sont simplement des intuitions du sens interne, ils ne peuvent nous rien présenter de semblable à un être dont les éléments composants soient en dehors les uns des autres, par conséquent une composition réelle. C'est pourquoi la nature de la conscience de soi exige, par le fait que le sujet qui pense est en même temps son objet propre, qu'il ne puisse se diviser lui-même (quoiqu'il puisse bien diviser les déterminations qui lui sont inhérentes); car par rapport à lui-même, tout objet est une absolue unité. Néanmoins, quand ce sujet est considéré extérieurement comme un objet de l'intuition, il laisse aisément voir une sorte de composition dans le phénomène. Et il doit toujours être considéré sous ce jour quand on veut savoir s'il y a ou non en lui une diversité dont les éléments soient extérieurs les uns aux autres'. »

Cette polémique, assez obscure, contre la possibilité des substances simples, sera éclaircie par un passage intéressant que nous empruntons aux Principes métaphijsiques de la Science de la nature, ouvrage publié par

I. Critique de la Raison pure, Ucinarqiic sur la deuxième antinomie.

Kant cinq ans après la Critique de la Raison pure, et, par conséquent, à l'époque où il était entièrement fixé dans sa doctrine des antinomies. On y verra qu'il aurait admis la monadologie, afin de donner satisfaction au principe de contradiction, mais alors à condition de considérer le système des monades comme adapté au concept d'un monde objet du pur entendement, mais qu'il la jugerait inapplicable au monde objet de nos sens ; et on y remarquera cette singularité, que Kant avait si complètement perdu de vue la doctrine de Leibniz, à cette époque, qu'il l'interprétait comme la construction idéale, dans le genre platonicien, d'un monde étranger aux phénomènes et non point comme une sérieuse doctrine de la nature.

« La monodalogie, dit-il, ne se rattache point à l'explication des phénomènes naturels; elle est une notion platonicienne du monde, développée par Leibniz, et d'ailleurs exacte en elle-même, dans la mesure ou le monde, considéré non pas comme un objet des sens, mais comme une chose en soi, est un pur objet de l'entendement, qui toutefois sert de fondement aux phénomènes sensibles. Or, sans doute, dans les choses e)i soi, le composé doit être constitué par le simple ; car ici les parties doivent être données avant toute composition. Mais, dans le phénomène, le composé n'est point constitué par le simple ; car le phénomène ne saurait jamais être donné autrement que comme composé (comme étendu) ses parties ne peuvent donc être données que par la division ; elles ne sont pas antérieures au composé, mais ne peuvent être données ({u'en lui. Aussi la pensée de Leibniz n'était-elle pas, autant (pic je puis la comprendre, de définir l'espace comme un ordre d'êtres simples situés les uns à côté des autres, il plaçait bien plutôt cet ordre à côté de l'espace et comme lui correspondant, mais dans un

monde pu renient intelligible (inconnu de nous) ; il ne soutenait donc pas autre chose que ce que nous avons montré ailleurs, à savoir que Tespace (aussi bien que la matière dont il est la forme) ne contient pas le monde des choses en soi, mais seulement le phénomène de ce monde, et qu'il n'est lui-même que la forme de notre intuition sensible externe*. »

Nous avons aujourd'hui des idées plus exactes du leibnilianisme. Les monades sont à la fois, pour cette doctrine, les êtres en soi et les véritables êtres de la nature. L'espace qui est l'ordre de ces choses [ordo coexistentium), — qui est en môme temps la forme de rbituition sensible externe, car l'un n'exclut pas l'autre, — l'espace ne contient que comme condition de leur représentation le monde des choses en soi, et le phénomène de ce monde, et ne les sépare pas. ^Nlais Kant, lui, voudrait effectuer la séparation, afin de poser les choses en soi comme incognoscibles, d'un côté, et d'attribuer, de l'autre, au monde sensible l'infinité qui devient exempte de contradiction, selon lui, parce (\\\elle n'est quj.in phénomène. Grâce à ce point de vue phénoméniste, c'est-à-dire illusioniste, à son point de vue, et sans réalité au fond, Kant peut donner à sa philosophie de la nature un fondement de réalisme matérialiste : « La matière divisible à l'infini et divisible en parties dont chacune à son tour est matière. » 11 est vrai que, pour Leibniz aussi, « chaque partie de la matière est divisée actuellement sans fin », mais Leibniz définit les dernières parties, les simples, les monades, « un monde de créatures, de vivants, d'animaux, d'àmes, dans la moindre partie de la matière » [Monadologia, § G6). Ceci est bien différent, et Kant ne

I. Principes métaphysiques de la science de la nature. — Dynamique, Ihcorème IV, scolie II (trad. Gh. Andler).

Renouvii.I!. — kant. 4

veut pas connaître le inonde des créatures; à peine les âmes. Il objecte aux âmes, aux sujets de conscience, on l'a vu ci-dessus, que, considérées extérieurement, elles laissent voir une composition dans le phénomène et que, à ce point de vue, on peut toujours se demander s'il entre ou non dans ces sortes de sujets une diversité dont les éléments soient extérieurs les ims aux autres. C'est le dernier point qu'il nous reste à discuter dans cette opposition du principe de la composition infinie de la substance à l'unité de la substance qui est le sujet de la deuxième antinomie kantienne.

Une distinction capitale est à faire ici pour la question de l'infinitisme, et de la substance simple et composée. \S infinité des substances, c'est-à-dire l'infinie composition du monde, Leibniz l'avait admise, comme devait l'admettre Kant, et c'est un point sur lequel nous ne pouvons adhérer au système physique et cosmologique de Leibniz; nous le jugeons condamné par le principe de contradiction dont Leibniz croyait pouvoir éviter l'application à la théologie de l'Absolu, de même que Kant, en sens inverse, pensait y échapper en refusant l'existence en soi au monde phénoménal ainsi réduit à de pures apparences. Mais Yin/inité de toute substance, c'est-à-dire la négation du fond de Tétre, la thèse de l'impossibilité de l'être simple, individuel ou radical, c'est celle que nous nions, avec Leibniz, cette fois, pour embrasser le principe propre, essentiel de la monadologie : l'unité et l'individualité du principe de l'existence.

La définition de la monade mentale ne comporte rien de ces éléments extérieurs les uns aux autres, que Kant suj)pose devoir appartenir au sujet comme phénomène. Le phénomène, en tant qu'extérieur, ne peut jamais être que la représentation externe ; or, la représentation appartient au sujet, et l'extériorité spatiale

est rintuition propre au sujet; il n'y a donc pas nuilliplicité chez le sujet lui-même à cet égard. Pour lui, le multiple et le divers, objets réels de cette intuition, impliquent, sans doute, aussi sa multiplicité dans sa représentation, mais sa représentation ne se rapporte jamais à la chose de l'espace que comme à un objet étranger au sujet menlal. Ce dernier se définit exclusivement lui-même, sans avoir besoin pour cela de philosopher, par ces qualités de la monade dont les noms généraux sont Activité, Perception et Appétition. La multiplicité de la pensée est celle des rapports des objets en tant qu'internes au sujet conscient, et le sujet qui ne serait pas multiple en ce sens et défini par des rapports ne pourrait être dit posséder l'existence.

La simplicité pure, que Kant paraît avoir en vue dans ses raisonnements sur l'idée de composition, est un concept vide, au lieu que le simple a été placé par Leibniz dans l'ordre réel des choses, lorsque, n'excluant de l'idée qu'on doit s'en faire que l'étendue et la quantité, il a défini la substance simple par ses qualités. Leibniz a, par ce trait de génie, renoncé aux abstractions du réalisme substantialiste, tout en conservant le langage reçu, et Kant a non seulement ramené les entités vides dans la philosophie, il a encore entrepris de nous faire envisager la réalité vraie dans les noumènes impensables et de pures apparences dans les phénomènes.

Nous paraissons juger ainsi du kantisme en sens contraire des formelles intentions de Kant, qui a toujours déclaré que le monde phénoménal était bien im monde réel, et que même il n'y avait de réel, ou de certain, que ce qui pouvait être confirmé par l'expérience. Mais, comme il est vrai, d'autre part, qu'il affirmait que co monde n'existe pas en soi, tellement que l'alternative : csl-il fini? est-il infini? ne lui est pas .

applicable, laiulis que du monde en soi, si on le connaissait, il semble bien qu'on pourrait dire s'il a ou s'il n'a pas (le bornes, il nous est permis, à nous, de juger que c'est celui que nous ne connaissons pas qui, à ce point de vue, mériterait seul de s'appeler réel. Les éléates étaient plus francs jadis, qui, dans une doctrine à laquelle le kantisme est fort assimilable sous ce rapport, s'attachaient à montrer que des deux mondes, celui de l'unité pure, celui de l'espace et du mouvement, c'està-dire des phénomènes, c'est ce dernier qui n'est pas réel. Et les éléates s'appliquaient cependant à en faire la théorie.

Mais Kant ne la fait-il pas aussi, la théorie du monde phénoménal? Que sont donc, si elles ne sont cela même, les propositions et les raisonnements des antithèses de ses antinomies ? Au point de vue où il nous place en remarquant et répétant que c'est là l'expérience où ce que nous disent les phénomènes, en dehors desquels il n'est rien de connaissable, n'avons-nous pas le droit de penser qu'il nous propose ces antithèses, la composition infinie de la matière, et l'infinité du monde dans l'espace et dans le temps, comme l'expression de la vérité même et non pas, ainsi qu'il le prétend, comme des propositions destinées à balancer les thèses de la finité, et à disparaître en les emportant avec elles ?

En résumé, la théorie des deux premières antinomies soumet à nos réflexions trois mondes, au lieu de deux, comme il le semble d'abord, et nous donne le choix. Il y a le monde de la thèse, qui est selon l'entendement et les catégories, mais qui serait le monde faux si le monde de l'antithèse était démontré ; il y a encore le monde de la sensibilité, qui serait le vrai, si les enveloppements et les développements indéfinis des phénomènes, si leurs séries qui ne se ferment jamais, ou

LES DEUX PREMiKRES ANTINOMIES 53

mille pai'l, pour notre expéiience devaient conclure contre la loi de détermination quantitative ; et il y a le monde que Kant dit être celui de la raison, opposée à l'entendement, mais dont Tunique propriété, qu'on puisse assigner, consiste en ce qu'il est sans relations possibles de Tentendement ou des sens, indéterminé, indéfinissable, inconnaissable, inassignable.

En cet état de la question il est difficile de ne pas supposer, au fond de la pensée du philosophe, une préférence du jugement pour l'un ou pour l'autre des deux mondes qui seuls oftVent une matière à examen quant à leur possibilité logitjue, Nous croyons que le lecteur impartial et attentif des arguments pour et contre formulés par Kant, et des termes dans lesquels il les présente, et enfin de la discussion que nous nous proposons d'établir sur les paralogwnes de la psychologie pure et de la théologie, doit reconnaître à tout le moins un penchant vers la doctrine de l'infini actuel. S'il en est ainsi, Kant aurait au fond et plus décidément rejeté l'autorité du principe de contradiction, qu'il ne lui convenait pas de le marquer pour l'objet de sa dialectique. Mais qu'il ne reconnut point ce principe, ou qu'il en méconnût seulement le caractère péremploire en tout raisonnement, la différence est légère et il aurait en tout cas ouvert la voie à la dialectique des contradictoires de Hegel. Nous avons à voir maintenant ce que peut nous apprendre, sur cette question fondamentale de toute métaphysique, la discussion des troisième et quatrième antinomies, où elle est engagée comme dans les deux premières.

Page 1