I. — EXPOSÉ DE LA DOCTRINE
Brown a divisé son ouvrage en quatre parties : dans la première, il recherche ce qui constitue la relation de la cause à l'effet, et dans la seconde, ce qui l'a fait méconnaître à la plupart des philosophes; dans la troisième, il détermine les circonstances dans lesquelles la croyance à la relation naît dans l'esprit , et enfin dans la quatrième, il réfute ce qu'il appelle les erreurs de Hume, en même temps qu'il défend ce dernier contre ceux de ses adversaires qui interprétaient faussement sa théorie de la puissance. Les trois premières questions épuisent, selon Brown, toute la philosophie de la causation.
DE LA CAUSE A i/EFFET. f)
La substance de sa doctrine sur la relation de la cause à l'effet nous paraît contenue dans la définition suivante : Une cause est ce qui précède immédiatement un changement quelconque, et qui, dans des circonstances semblables, a été et sera, en tout temps, immédiatement suivi d'un changement semblable (1).
Une simple conversion de termes lui donne la définition de l'effet.
Ce qu'on appelle puissance n'est pour lui qu'un mot servant à exprimer d'une manière abstraite et rapide ce rapport de priorité invariable.
Les mots propriété et qualité n'ont point non plus d'autre valeur. « Les pouvoirs, dit -il, les qualités ou les propriétés d'une substance ne doivent pas être regardés comme quelque chose qui vienne s'y ajouter ou qui en soit distinct. Tout cela n'est rien autre chose que la substance ellemême, considérée par rapport aux changements qui surviennent lorsqu'elle existe dans des circonstances particulières (2). » En d'autres termes: «c Nous donnons le nom de cause à l'objet que nous croyons être l'antécédent invariable d'un changement particulier; nous donnons le nom d'effet à ce conséquent invariable; et la relation elle-même, considérée abstractivement, prend la
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l) Pag- 16.
(i RECHERCHE SUR LA RELATION
dénomination de puissance dans l'objet qui est Y antécédent invariable, et de susceptibilité dans celui qui nous offre, dans son changement, le conséquent invariable (1). »
Ces assertions, Brown essaie de les justifier par l'examen successif des phénomènes du monde matériel, intellectuel et divin. Mais avant de le suivre dans cette discussion, tâchons de mettre dans tout son jour l'idée qui, vraie ou fausse, sert de base au système, et de repousser d'avance les objections par lesquelles on est d'abord tenté de l'attaquer.
Reprenons sa définition de la cause. C'est, dit-il, ce qui précède immédiatement un changement quelconque, et qui, dans des circonstances semblables, a été et sera, en tout temps, immédiatement suivi d'un changement semblable. Ne pourrait-on pas reprocher à cette définition deux défauts : celui d'être incomplète et celui d'être trop générale? Car est-il bien vrai que, dans la succession des phénomènes, il n'y ait que des antécédents et des conséquents? N'y a-t-il dans les faits qu'une simple invariabilité d'antécédence? N'y a-t-il pas efficacité, force productrice? Les objets ne renferment -ils pas une puissance inconnue, mais immanente et toujours la même,
HE LA r.AUSE A F. EFFET.
soit qu'ils opèrent, soit qu'ils subissent des changements? Il pourrait donc y avoir puissance sans antécédence ni conséquence, et la définition de Brown risquerait d'être incomplète.
Ne serait-elle pas aussi trop générale? Car n'y a-t-il pas souvent invariabilité d 'antécédence sans puissance? « Il n'est point, dit Reid, de phénomènes qui se soient succédé avec plus de régularité, depuis le commencement du monde, que le jour et la nuit, et cependant on n'a jamais supposé que l'un fût la cause de l'autre. » ïl y a donc antécédence invariable sans puissance causatrice , et la définition de Brown pèche par trop de généralité.
La réponse à cette dernière objection se trouve, implicitement du moins, dans les termes mêmes de la définition, où il est dit que la cause n'est pas seulement Y antécédent invariable, mais aussi son antécédent immédiat : n'est- il pas évident que ces termes impliquent qu'une cause n'est pas toujours ce qui, en apparence, est Y antécédent immédiat d'un changement, mais bien ce qui physiquement en est l'antécédent immédiat? On répond donc à Reid que, dans la succession du jour à la nuit, l'antécédent réel, c'est la position de la terre par rapport au soleil.
Essayons maintenant de répondre à la première objection : elle accuse Brown de nier la
puissance causatrice. Mais, selon lui, la cause n'est pas le simple antécédent, mais bien X antécédent invariable d'un changement. Or cette distinction seule ne renferme- t-elle pas toute la différence que l'esprit peut concevoir entre une connexion accidentelle et l'efficacité dont on parle? Croire qu'un événement en précède invariablement un autre, n'est-ce pas admettre tout ce qui est contenu dans la notion de cause? Au fond, entre la doctrine de Brown et la théorie vulgaire, la différence est nulle, ou, si elle existe, elle consiste uniquement en ce qu'il a soin de n'affirmer que ce qui peut être positivement connu et ce qui peut physiquement exister, tandis que ses adversaires s'abandonnent à des suppositions vagues, et se perdent dans le mysticisme d'une efficacité impénétrable. Justifions cette assertion par un examen plus approfondi.
Mettons devant nous deux métaux, un morceau de fer, par exemple, et une pierre d'aimant. Les yeux y voient des couleurs; la main qui les presse éprouve une résistance; si elle les soulève, elle se sent appesantie vers la terre; approchez-les l'un de l'autre , ils s'attachent ensemble : attraction réciproque , pesanteur spécifique , impénétrabilité, couleur, dans tout cela, Brown ne voit que deux substances, et rien que deux, lesquelles, placées dans certaines circonstances, et
DE LA CM Si: A L'EFFET. 9
mises en rapport avec d'autres substances, seront uniformément et toujours suivies de certains changements; ses adversaires, au contraire, voient quelque chose de plus que deux substances en rapports différents : outre le fer et l'aimant, et dans l'intérieur de leur masse, il existe, d'après eux, certaines puissances, distinctes et toujours inhérentes, soit qu'elles agissent, soit qu'elles demeurent à jamais inactives. Peut -on supposer, disent-ils, qu'il n'y ait aucune différence entre la couleur, par exemple, et l'attraction mutuelle de ces deux corps? N'est-il pas évident qu'ils doivent posséder différents pouvoirs pour produire des effets si différents? Brown admet bien une différence entre chacun des résultats produits ; mais ce qu'il n'admet pas , c'est qu'il y ait en eux différents pouvoirs en vertu desquels ils s'attirent l'un l'autre , tendent vers la terre , résistent à la compression et affectent l'organe visuel.
Non -seulement ce n'est rien expliquer que de taire intervenir un pouvoir, un lien quelconque entre un antécédent et un conséquent, c'est doubler la difficulté, c'est rendre plus impénétrable encore le mystère de la causation. « Si, dans une succession de phénomènes, dit-il, on prétend que les substances A, B , C , considérées comme antécédents et comme conséquents, ne son! pas
elles-mêmes tout ce qui existe dans la série, mais qu'il y ait dans A le pouvoir de produire un changement en B , qu'il y ait dans B le pouvoir de produire un changement en C, et que ces pouvoirs doivent être distingués de A et B , de B et G, n'est -il pas évident que ce qui n'est ni A ni B ni C sera lui-même une réalité qu'il faudra ajouter aux autres? X, par exemple, vient se placer entre A et B , et Y entre B et G ; mais, par la supposition de ces deux intermédiaires, nous n'avons fait qu'augmenter le nombre des phénomènes, nous n'avons rien obtenu qui diffère des antécédents et des conséquents d'une succession régulière et uniforme; au lieu de A, B, C, nous avons A, X, B, Y, G; mais cette nouvelle série ne nous présente, comme l'autre, que ^des choses réellement existantes , et il n'importe en rien que leur nombre augmente ou diminue (1). »
Ainsi, d'après Brown, l'examen des phénomènes de la matière ne peut nous fournir rien de plus que ce qui est énoncé dans sa définition. Il n'y a physiquement que des antécédents et des conséquents , avec la croyance dans l'esprit que la succession a toujours eu lieu dans le passé, et qu'elle aura toujours lieu dans l'avenir.
(t) Pag. i<i.
Abordant ensuite les phénomènes intellectuels, il examine successivement tous les changements qui ont leur antécédent dans un état antérieur de l'esprit, et qui surviennent soit dans le corps, soit dans l'esprit lui-même. 'Considérant d'abord les mouvements spontanés du corps, comme lorsque l'activité des fonctions vitales s'accélère ou se ralentit sous l'influence des passions, il n'a aucune peine à démontrer que ces phénomènes intellectuels d'une part et corporels de l'autre présentent une succession analogue à celle des phénomènes purement matériels. Passant ensuite aux mouvements volontaires, il admet bien que l'antécédent dont nous avons alors conscience est marqué d'un caractère différent, mais il nie que la différence affecte en quoi que ce soit son rapport avec le conséquent. L'antécédent diffère; car c'est ici une modification volontaire de l'âme, presque toujours décomposable en d'autres éléments , tels , par exemple , que la conception d'un but quelconque, le désir et quelquefois la confiance de l'obtenir, mais la relation de la cause à l'effet reste toujours la même.
Brown arrive enfin aux phénomènes purement intellectuels, et, recherchant ce qui se passe dans l'esprit, 1° lorsque la pensée succède spontanément à la pensée, u2° lorsque les modifications
sont supposées soumises aux ordres de la volonté, il arrive toujours au même résultat; il ne retrouve encore que la simple succession d'un phénomène à un autre , qu'un antécédent et un conséquent; seulement ceux-ci maintenant sont psychologiques; mais cette différence ne peut nous faire imaginer entre eux une liaison plus étroite et plus invariable que celle qui unit les phénomènes du monde matériel.
L'intervention même de la volonté ne change rien à la question : qu'un désir, par exemple , soit l'antécédent d'un autre fait intellectuel , « ce désir, dit Brown, impliquant nécessairement la conception plus ou moins claire d'une fin quelconque, nous avons alors, pendant la durée de ce désir, la conscience d'une série de conceptions diverses naissant d'après certaines lois d'association, des idées qui se succèdent spontanément, sans autre cause que la préexistence d'autres idées relatives. »
C'est sans doute la lecture de ce passage qui a porté un homme de génie , M. Cousin , à prononcer sur Brown un jugement trop sévère dans son Introduction aux œuvres de Maine de Biran , où il parle de « la théorie célèbre qui prétend expliquer la relation de la cause à l'effet par le principe de l'association des idées, théorie fantastique qui donne un démenti à la croyance uni-
verselle et aux faits, théorie destructive de toute vraie métaphysique et à laquelle le successeur infidèle de D. Stewart et de Reid , homme d'esprit, philosophe assez médiocre, Th. Brown a donné en Angleterre et même en Ecosse, et jusqu'en Amérique, une déplorable popularité. »
Sur la foi de l'illustre critique, nous avons lu attentivement tous les ouvrages de Th. Brown , et nous n'avons trouvé nulle part ni la théorie fantastique ni les démentis dont il est ici question.
Il n'est ombre de tout cela ni dans le traité de la causalité, ni même dans les Leçons sur la philosophie de l'esprit humain, auxquelles M. Cousin renvoie dans une note. Non-seulement Brown ne prétend pas expliquer la relation de la cause à l'effet par le principe de l'association des idées, mais c'est précisément tout le contraire qu'il s'attache à faire : presque toute la quatrième partie de l'ouvrage qui nous occupe est consacrée à réfuter contre Hume la théorie qui fait dériver la notion de cause de l'habitude et de l'association des idées dans l'esprit; et la troisième partie tout entière n'a pour objet que de démontrer que l'idée de cause ne s'explique ni par l'expérience, ni par le raisonnement , mais qu'elle a son principe et son origine dans l'intuition.
Mais n'insistons point sur une simple erreur de fait, peut-être insignifiante après tout. Aussi
bien n'est-ce point là précisément la question. Car, au fond , ce qu'on reproche à Brown , du moins ce qu'on est censé lui reprocher, c'est d'avoir une doctrine opposée à celle de Maine de Biran et de son illustre éditeur, c'est d'avoir affirmé que l'influence de la volonté sur les opérations de l'entendement est moins grande qu'on le pense, et qu'un grand nombre de nos idées ne naissent que d'après certaines lois d'association.
Voyons donc si sur ce point même Brown a complètement tort contre ses adversaires , et mettons les deux doctrines face à face. « L'attention, dit M. Cousin, est la condition de toute apperception de conscience. Or l'attention, c'est la volonté; je l'ai prouvé plus d'une fois (1). » Le prouver même une seule fois nous paraît cependant bien difficile, h' attention, c'est la volonté! soit. Mais l'une et l'autre contient un élément que vous oubliez : quand on est attentif, quand on veut, on est attentif à quelque chose, on veut quelque chose sans doute ; un acte d'attention , de volonté n'est possible qu'à la condition d'avoir un objet. Or, avant d'être remarqué , d'être voulu , cet objet doit nécessairement avoir été conçu. Un phénomène volontaire suppose donc une conception antérieure, c'est-à-dire un acte de l'enten-
\) ('.mus de 1S2!). loin. 2. lor. 10. pag. IX%.
dément; et je conclus non -seulement que la volonté n'est pas la condition de toute apperception de conscience , mais qu'une apperception de conscience est la condition de tout exercice de la volonté. On pose en principe l'empire absolu de la volonté sur l'entendement! Mais de deux choses l'une : cette action de la volonté sur les idées consiste ou à les faire naître dans l'esprit ou à les en bannir; dans le premier cas cette phrase : « je veux penser à quelque chose , » aurait donc un sens ! Mais n'y a-t-il pas ici une contradiction manifeste et dans les mots et dans les idées? Car l'objet auquel on veut penser doit être présent à l'esprit avant que la proposition soit prononcée, avant même qu'elle soit conçue. Toute l'influence qu'on peut accorder à la volonté, c'est d'augmenter la vivacité des conceptions déjà présentes à l'esprit; elle ne peut en faire naître une seule directement. Ajoutons qu'il lui est tout aussi impossible de les bannir de l'entendement. La conscience atteste que tous les efforts qu'on peut faire pour chasser une idée importune , ne servent qu'à la graver plus profondément dans l'esprit, de même qu'une passion s'irrite et s'enflamme par les moyens mêmes qu'on emploie pour l'étouffer et l'éteindre.
Mais quand Bien même l'influence de la volonté serait aussi réelle et aussi étendue qu'on le sup-
pose, l'enchaînement des phénomènes volontaires, de même que la succession des mouvements spontanés et des faits de l'ordre matériel, ne pourrait, d'après Brown, fournir aucun élément de plus que ceux qui sont impliqués dans sa définition de la cause.
S'il est vrai que cette définition traduise exactement la notion de cause suggérée à l'esprit par les phénomènes dont les créatures nous offrent les manifestations, pour qu'elle soit généralement adoptée, il ne lui reste plus qu'à s'appliquer avec une égale justesse aux opérations de l'être, qui est le principe même de toute puissance. La définition pourrait - elle donc s'appliquer à l'action de Dieu sur le monde? A cette question voici ce que répond Brown : « Puisque toutes les idées que nous pouvons nous faire de la nature de la Divinité nous sont suggérées par le spectacle des phénomènes que l'univers présente à notre observation; puisque les notions des attributs divins ne se forment en nous qu'en réfléchissant sur nos propres facultés , sa bonté , en tant que conçue par nous, n'étant qu'un degré supérieur de cette bonté dont nous-mêmes avons conscience, et la notion de sa puissance et de sa sagesse , en tant que manifestée par la grandeur et par l'ordre de l'univers , n'étant qu'une conclusion tirée par analogie de l'ordre que nous établissons
nous-mêmes clans ce qui dépend de nous, il parait à peine possible que notre conception de la puissance par rapport à l'Être suprême soit tout à fait différente de l'idée que nous nous en formons par rapport à ses créatures , qui peuvent seules , par le spectacle de leurs changements successifs , nous donner l'idée de l'intervention de Celui qui donna l'être et la vie à tout ce qui n'est pas éternel (4). »
La conclusion est légitime, et la question se trouve résolue, si toutefois l'on consent à se tenir renfermé dans les limites tracées par Brown , et au point de vue choisi par lui; car on voit qu'ici même, comme ailleurs, il se borne à l'examen de Vidée de cause. Qu'il ait ou qu'il n'ait pas même soupçonné le principe de causalité, peu importe ici. Notre tâche est d'exposer d'abord sa doctrine telle qu'elle est.
Ce n'est donc point comme cause première et nécessaire que Dieu apparaît ici à Brown, mais comme providence. Dieu donc conserve tout; mais intervient-il dans tous les événements d'une manière directe ? et faut - il admettre la théorie vulgaire qui distingue des causes physiques et des causes efficientes ? Brown la rejette à l'exemple de Hume (2) , dont il reproduit presque tous les
(1) Pag. 78.
(2) Ffume's Esssays, chap. VII . part. I.
arguments. « Si la matière, dit -il, est incapable d'agir sur la matière ou sur l'esprit, elle ne possède aucune qualité qui puisse nous révéler son existence ; et si son existence nous est inconnue, quel droit avons -nous d'en parler sous le nom de matière ?» et un peu plus loin : « Sans doute, il est juste en un sens de dire que Dieu est l'auteur de tous les changements qui arrivent, puisqu'il a créé les choses, afin qu'elles puissent agir et réagir les unes sur les autres; mais supposer-qu'il soit le seul agent dans tout ce qui survient, c'est admettre que le monde, qu'il a créé, n'existe pour aucune fin (1). »
En résumé, il n'y a, d'après notre auteur, aucune différence entre les causes physiques et les causes efficientes. Il n'y a, à proprement parler, qu'une seule cause, savoir : l'événement qui en précède immédiatement un autre. L'examen des trois variétés génériques de phénomènes présente partout entre la cause et l'effet un seul et même rapport : priorité immédiate et subséquence invariable, tels sont les éléments de la notion de cause. La nature n'offre que des antécédents et des conséquents; mais une erreur générale suppose l'existence de quelque chose de plus. Les philosophes eux-mêmes, réalisant les abstractions
l Pag. 84.
DE LA CAUSE A l'kI'I'1.1 . !!)
de leur esprit, ont considéré les pouvoirs des substances diverses comme n'étant pas ces substances elles-mêmes. Quelles peuvent être les causes de cette illusion presque universelle?
Brown en signale trois principales : les formes abstraites et trompeuses du langage, la nature du sujet et l'imperfection des sens.
L'emploi nécessaire des métaphores consacre certaines expressions qui, justes d'abord dans l'esprit des inventeurs , sont dans la suite prises à la lettre par le vulgaire. On parle d'abord de connexion, de conjonction , de lien unissant les faits entre eux, et l'on finit par regarder ces mots figurés comme des êtres véritables, sans songer qu'en réalisant ces intermédiaires supposés, on n'aboutit qu'à transporter une difficulté imaginaire d'un objet observé à un autre objet inconnu, et qu'à laisser entre le nouvel antécédent hypothétique et son conséquent, une invariabilité de succession aussi inexplicable qu'auparavant.
Le même préjugé est favorisé encore par l'emploi de certaines constructions grammaticales. <r Nous avons, par exemple, l'habitude de parler des oiseaux de l'air, des poissons d'une rivière, et nous apprenons insensiblement à considérer la propriété d'une substance, ou la propriété qu'une substance possède , comme quelque chose qui diffère de la substance elle-même , et qui peut exister séparément. »>
Les autres sources d'erreur sont la difficulté du sujet et l'imperfection de nos sens.
D'où vient, par exemple, que les philosophes, aussi bien que le vulgaire, se sont imaginé que la force causatrice est toujours égale à elle-même, et que, même lorsqu'elle n'agit point, elle reste dans les objets à l'état latent? d'une analyse superficielle, ou, pour répondre comme Brown, « de l'oubli qu'il y a une différence entre le pouvoir en tant que conçu par l'esprit, et le pouvoir en tant qu'existant réellement dans les objets. Ce qui est permanent dans notre imagination peut bien ne pas l'être dans les objets. Là où il n'y a pas exertion de puissance, il n'y a réellement pas de puissance, si l'on veut donner aux mots leur sens véritable (1). »
Telles sont les sources principales des illusions qui nous portent à renfermer dans la notion de cause des éléments étrangers.
L'examen de ce qui constitue la relation de la cause à l'effet et de ce qui cause nos préjugés à cet égard , épuise une grande partie de la philosophie de la causation. Ces deux recherches préalables étaient prescrites par la méthode, avant d'aborder celle de l'origine de l'idée de cause dans l'entendement humain.
I Pag! 129.
C'est à cette importante question que Brown a consacré le troisième chapitre de son livre.
Il montre d'abord que la relation de la cause à l'cflet ne peut se découvrir à priori, mais qu'elle dépend, d'une manière ou d'une autre; de l'expérience. Cette doctrine n'avait pas été sans doute ignorée de plusieurs philosophes du xvne siècle même; Bacon, il est vrai, l'avait prise pour base de sa logique inductive, mais c'est Hume qui le premier l'a nettement posée et solidement établie.
La seconde proposition de Brown , c'est que , môme après l'expérience, la notion de cause ne peut dériver du raisonnement. Ce principe, dégagé encore et mis en lumière par Hume, était admis par tous les vrais philosophes pour tout ce qui concerne les sciences physiques, sauf une importante restriction : on croyait qu'indépendamment de l'expérience, on pouvait prédire avec certitude tous les faits qui dépendent de l'inertie de la matière, de la composition des forces et des lois de l'équilibre. Cette erreur se trouve victorieusement réfutée par notre auteur contre l'autorité de D'Alembert et d'Euler.
Après avoir prouvé que nous ne devons l'idée de cause ni à la perception ni au raisonnement, il la rapporte à ['intuition, laquelle est, selon lui, la troisième et dernière source de nos idées après l'expérience et le raisonnement. C'est ici qu'il se
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sépare de Hume, qui fait dériver la notion de puissance de l'habitude et de Y association.
Sur quoi pourrait s'appuyer une induction à priori des propriétés de la matière ? Sur l'apparence des corps sans cloute ; mais ce mot n'étant que l'expression abrégée de certains changements déjà observés, partir de là, ce serait supposer la question même, et faire un cercle vicieux. L'expérience est donc nécessaire pour la connaissance des phénomènes de la nature , et elle l'est aussi pour celle des faits de l'esprit. « C'est après l'expérience seulement que l'enfant au berceau sait que le mouvement de son bras succède au désir de le remuer. Le paralytique impuissant croit posséder la faculté de mouvoir son corps tant que l'inutilité de ses efforts ne l'a pas averti de son erreur. L'homme illettré ne soupçonne même pas les plaisirs que procure la contemplation des chefs-d'œuvre de l'intelligence. Les passions de l'amour, de l'ambition, de l'avarice, ne sont connues que de l'amant, de l'ambitieux et de l'avare; ceux qui ne les ont jamais ressenties en eux-mêmes ne peuvent s'en faire une idée que par l'observation ou la description de leurs effets dans autrui. C'est l'expérience seule qui nous apprend que la vue du malheur, qui ne cause aucune émotion chez les uns, excite chez les autres un sentiment de pitié, dont l'amertume
DE LA CAUSE A l'eFFEI , 23
égale presque les douleurs qu'ils déplorent; comme c'est l'expérience seule qui nous enseigne que le feu, qui s'éteint dans l'eau, enflamme l'éther (4). »
Mais l'expérience ne nous instruit que du passé. Elle ne suffit donc pas pour expliquer l'origine de l'idée de cause, qui renferme dans sa compréhension le passé, le présent et le futur. Il faut donc s'adresser à un autre principe. Est-ce au raisonnement que nous aurons recours?
« Il est évident que. le raisonnement, avec ses procédés ordinaires, ne peut nous donner la notion de puissance. Celui qui affirme que A a toujours été et sera toujours suivi de B , affirme plus que celui qui constate simplement que A a toujours été suivi de B. » — « Le fait passé ne renferme pas le fait futur, pas plus que la proposition qui affirme l'un ne renferme celle qui affirme l'autre. Il n'y a aucune absurdité logique à croire que l'une des deux propositions pourrait être vraie, et l'autre fausse. » — « Lorsque nous disons que B suivra A demain , parce que A a été suivi de B aujourd'hui, nous ne prouvons nullement que l'avenir ressemblera au passé, mais nous le prenons pour accordé. Nous n'avons qu'à nous demander à nous-mêmes pourquoi nous croyons à cette similarité future, et notre impuissance à
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justifier notre induction nous convaincra que cette croyance, qui s'impose à nous malgré que nous en ayons , est le résultat d'un principe autre que le raisonnement (1). »
D'après Brown, ce principe est l'intuition. « La perception , le raisonnement et l'intuition sont les trois sources de nos croyances, et il n'en existe point d'autres. Par conséquent, lorsque nous croyons que les événements futurs ressembleront à ceux que nous avons observés dans le passé, si, même après l'expérience (car dans tous les cas l'expérience est nécessaire), ce n'est ni sur la perception, ni sur le raisonnement que s'appuie notre confiance, nous devons la rapporter au seul principe qui nous reste. Or nous ne percevons certainement la puissance ni dans les objets extérieurs ni en nous-mêmes; car la perception, opération d'un moment, et bornée à ce qui est, ne peut atteindre ce qui est encore à venir. En outre , il est tout aussi certain que nous ne découvrons pas non plus la relation de la cause à l'effet au moyen du raisonnement, car, indépendamment de notre croyance irrésistible elle-même, il n'est point d'argument qui puisse prouver que le futur ressemblera au passé, plutôt que d'en différer, n'importe comment. En un mot, nous croyons à la
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constance des faits, non point parce que nous pouvons la démontrer aux autres ou à nousmêmes, mais bien parce qu'il nous est impossible de ne pas y croire. La croyance est donc, dans tous les cas, intuitive. Or l'intuition n'a pas besoin d'arguments, elle est instantanée et irrésistible comme la perception elle-même (1). »
Telle est la substance des doctrines développées dans les trois premiers chapitres. Pour donner une idée complète de tout l'ouvrage, nous n'avons que quelques mots à dire de la quatrième et dernière partie.
L'auteur y examine la théorie de Hume. Il cherche d'abord à prouver que ce philosophe s'est trompé en rapportant à X habitude l'idée de puissance ou de liaison nécessaire; puis il le venge des attaques de tous ceux qui, interprétant faussesement sa pensée, l'accusaient de nier l'existence même de la notion de cause dans l'esprit humain.
La philosophie est redevable à Hume de trois propositions qu'il a le premier nettement énoncées : il a prouvé, 1° que la relation de la cause à l'effet ne peut se découvrir à priori; 2° que même après l'expérience, elle n'est pas le résultat du raisonnement; et 3° qu'elle est un objet de croyance seulement.
I) Pag. Î45
Mais à ces propositions Hume en a ajouté deux autres : il soutient, 1° que nous ne croyons à un rapport de cause à effet entre deux objets que lorsque leur conjonction habituelle nous est connue; 2° que l'esprit, après avoir fréquemment observé la succession de deux faits, passe facilement de l'idée de l'un à l'idée de l'autre, et que cette liaison que nous sentons, cette transition habituelle qui fait passer l'imagination de l'objet qui précède à celui qui a coutume de suivre, est le seul sentiment, la seule impression d'après laquelle nous formons l'idée de pouvoir ou de liaison nécessaire (1). »
Ces deux dernières assertions sont combattues par Brown. Il s'attache à prouver que cette prétendue association dans l'esprit entre les idées de cause et d'effet, quoique d'accord peut-être avec la théorie célèbre des impressions et des idées, est en contradiction avec tous les faits dont Hume se sert pour l'expliquer et la justifier; que la conjonction habituelle des phénomènes, loin d'être la condition sine qua non de la croyance à la causation , n'a au contraire pour effet ordinaire que de diminuer la tendance naturelle de l'eprit à supposer une connexion là où il n'y a qu'une conjonction fortuite ; et enfin qu'un seul exemple
I) Hume. Essais philos., loin. I. p. 196.
de succession sullit pour taire naître dans L'esprit la foi à la causalité d'une manière irrésistible. Pour réfuter Hume, Brown emploie les mêmes arguments qu'il a développés dans le chapitre sur l'origine de l'idée de cause; nous ne les reproduirons pas ici. La discussion d'ailleurs ne nous paraît fondée que sur un malentendu. Brown n'a pas saisi le namd de la question entre son adversaire et lui. Hume n'entend en aucune manière parler de l'idée de causation en général ; il n'ignore pas sans doute le principe de causalité, il en parle même en termes exprès, puisqu'on maint endroit il remarque que tout ce qui arrive nous apparaît nécessairement comme effet, et par conséquent que l'idée de la cause nécessaire s'impose intuitivement à la raison; et s'il ne s'attache pas à donner une formule scientifique à cette donnée primitive de l'intuition, c'est probablement que l'ingénieux sceptique est trop habile dialecticien pour tomber dans la tautologie, qu'on ne peut éviter lorsqu'il s'agit des premiers principes. L'auteur des Essais n'a qu'un seul but , celui d'apprécier la valeur de l'induction qui nous fait croire à la constance des lois générales de la nature, et de prouver que la croyance ;'i la régularité des phénomènes s'affermit en nous par le spectacle de leur succession habituelle. Voilà les limites qu'il trace autour de
lui-même et où il se tient renfermé; voilà le terrain sur lequel il fallait le suivre. Brown ne l'a pas fait, et par conséquent, n'ayant pas attaqué son adversaire , il n'a pu le vaincre.
En ce qui touche à la théorie des impressions et des idées , nous nous empressons de dire que Brown s'est montré plus juste à l'égard de Hume que ne l'ont été Beid, D. Stewart et plusieurs autres philosophes ; il reconnaît que le seul reproche qu'on puisse faire à cette classification des phénomènes intellectuels, c'est d'être insignifiante. Ce n'est là pourtant, selon nous, se montrer juste qu'à moitié. Brown pouvait d'un seul mot dévoiler l'injustice des attaques tant de fois renouvelées contre Hume, imposer silence aux clameurs de ceux qui l'injuriaient sans même l'avoir lu , et éclairer l'opinion sur le vrai sens qu'on doit attacher aux mots impressions et idées. Hume lui-même s'est expliqué catégoriquement à ce sujet : il prend le premier de ces mots dans le sens d'idées primitives et le second dans le sens d'idées secondaires, et comme il rapporte l'origine des impressions à l'énergie native de l'àme humaine, il suit que ce qu'il entend par cette expression équivaut en tout point aux intuitions de Brown et aux principes constitutifs de Beid et de D. Stewart. Brown n'a donc pas rendu justice complète à Hume. De plus, s étant mépris sur le
fond même de la doctrine qu'il a prétendu redresser, il l'a laissée ce qu'elle est en ellemême , et il n'a réussi tout au plus qu'à relever quelques erreurs de détails ou plutôt quelques inexactitudes de langage.
Mais si Brown échoue dans sa prétendue réfutation de Hume, il est plus heureux lorsqu'il s'agit de le défendre contre ses adversaires.
On sait qu'une affirmation positive de Reid , c'est que Hume considère le mot puissance comme une expression tout à fait dépourvue de sens, et qu'il nie l'existence même de l'idée de cause. Cette étrange assertion, adoptée sans examen par un grand nombre de philosophes, est devenue, pour ainsi dire, un acte de foi traditionnel; et quand on veut exprimer en peu de mots le résultat de la doctrine de Hume, on a coutume de la réduire à un syllogisme bien simple : « Nous n'avons point d'idée qui ne soit une copie de quelque impression; or nous n'avons aucune impression de la puissance; donc nous n'en avons pas l'idée. »
De ce syllogisme la majeure seule est de Hume, la mineure et la conclusion sont, d'après Brown , de l'invention de Reid et de ses disciples ; et il démontre d'une manière péremptoire que tout ce que Hume a écrit sur la causalité est le développement d'une affirmation qui est précisément le
contre -pied de celle qu'on voudrait attribuer au prétendu sceptique ; et au syllogisme de Reid , il substitue le suivant, qui contient la seule et véritable conclusion qui découle des principes de l'auteur des Essais : « Nous n'avons point d'idée qui ne soit une copie de quelque impression ; or nous avons une idée du pouvoir ; donc nous devons trouver une impression d'où elle dérive. »
Nous nous associons aux conclusions de Brown, et , quoique lui-même se soit mépris sur un point capital de la doctrine des Essais , nous le félicitons d'avoir au moins démontré qu'elle n'est pas du tout ce que Reid et ses disciples la supposaient être.
Ici se termine l'ouvrage de Brown. Nous nous sommes efforcé de faire comprendre ce qu'il renferme d'essentiel et de fondamental; après l'avoir examiné dans ses quatre parties, il nous reste à l'apprécier dans son ensemble, et à en faire ressortir les mérites et les défauts.
(I) Pag. 353.
V CAUSE v l'effet. 31