II. — CRITIQUE
Résumons d'abord en quelques mots la doctrine de l'auteur : physiquement, il n'y a dans la nature que des antécédents et des conséquents, ou, en d'autres termes, que des objets en rapport avec d'autres objets ; leurs propriétés ou qualités ne sont pas distinctes. La relation que l'esprit conçoit entre la cause et l'effet, est un rapport d'antécédence immédiate et invariable qu'il transporte dans le passé ou dans l'avenir, par une conviction irrésistible, résultat de l'intuition, provoquée par l'expérience.
« Brown , dit D. Welsh , a marqué d'un caractère nouveau cette branche si importante de la philosophie, en séparant nettement l'examen de la relation de celui de l'idée que nous en avons, en dissipant dans le premier les illusions qui favorisaient la distinction des causes physiques et des causes efficientes, et en établissant dans le second la certitude immédiate de notre croyance intuitive à la puissance. Il a montré le véritable objet de l'investigation physique, et fixé les limites dans lesquelles elle doit se renfermer; il nous a appris à nous défaire de plusieurs habitudes mauvaises de philosopher, et, ce qui vaul mieux,
il a délivré cet important sujet de l'athéisme d'une succession accidentelle et du mysticisme d'une efficacité introuvable (4). »
Nous souscrivons à quelques-uns de ces éloges. C'est un mérite d'avoir su poser la question sous ses deux véritables points de vue : d'avoir considéré la relation de la cause à l'effet dans ce qu'elle est en soi, c'est-à-dire physiquement et hors de nous , et dans ce qu'elle est dans l'esprit humain, en tant qu'idée ou conception.
C'est un mérite surtout de n'avoir point trouvé dans la question, au point de vue de l'objectif, d'autres éléments que ceux qui y sont renfermés. Nous enchérirons même ici sur l'admiration de Welsh, et nous irons jusqu'à dire que sur ce point Brown s'est montré non pas l'égal de Hume, mais digne de le commenter; car, en vérité, il a développé d'une manière lumineuse les principes de ce grand philosophe, et quelquefois même il a porté dans les détails une plus grande précision de pensée et de langage.
Avoir démontré qu'il n'y a pour notre conception que des antécédents et des conséquents liés entre eux par un rapport de succession invariable, c'est avoir établi une vérité rarement reconnue,
(\) Life of Brown , pag. 133.
parce qu'elle est obscurcie dans l'esprit humain par un préjugé presque invincible, et trop souvent entretenu par le langage des philosophes. Nous insisterons môme sur ce point, car nous ne serions pas étonné, qu'au lieu de reconnaître ici dans Brown une force peu commune d'esprit philosophique; le lecteur inattentif ne fût plutôt tenté de l'accuser, comme quelques critiques l'ont fait, de nier la puissance causatrice. Si donc quelqu'un voulait ici renouveler cette accusation , nous lui dirions : « N'êtes-vous pas vousmême, sans vous en douter, d'accord avec Brown, lorsque vous admettez, avec tout le monde , l'inutilité des nombreuses hypothèses inventées par les plus grands génies pour expliquer, dans la production des phénomènes, l'influence de l'esprit sur la matière? » Et si, malgré cela, on s'obstinait à supposer dans les objets une force productrice à l'état latent et toujours la même, lors même qu'elle n'agit point, nous dirions : « N'êtes-vous point ici en contradiction avec la logique? Car enfin, le pouvoir n'étant que relatif au changement qu'il produit, si vous ôtez l'effet, n'est-il pas absurde de chercher la cause? » Vaincu sur le terrain de la logique, en appellera-t-on au témoignage de la conscience, et nous demandera -t- on si, par exemple, l'homme ne seul pas toujours en lui-même le pouvoir de
remuer ses membres à son gré? nous répondrions alors que la conscience n'atteste qu'une chose, savoir : qu'à certains états de l'âme succèdent certains mouvements du corps; mais elle n'atteste pas que l'homme qui ne pense pas à remuer son bras, par exemple, ait à ce moment, là même le pouvoir de le faire. Nous répondrions enfin qu'à la rigueur ce n'est pas l'homme en général qui a la puissance de mouvoir ses membres, mais seulement l'homme affecté d'une certaine manière, c'est-à-dire l'homme voulant; et qu'en un mot, quand il ne veut pas, il ne peut pas; et qu'affirmer le contraire, c'est affirmer qu'il v a des causes sans effets , ce qui est contradictoire.
Si, dans la succession des phénomènes, il faut, comme on le prétend, croire à l'existence d'une force distincte de l'antécédent, à quelles absurdités ne devra-t-on point se résigner! Il faudra, par exemple, reconnaître deux pouvoirs différents, deux entités distinctes dans le feu, qui fond la cire et qui durcit un œuf; et si , plongeant mes mains dans un vase d'eau, il arrive que le liquide me paraisse en même temps froid et chaud , je serai forcé de dire que le même degré de calorique possède à la fois deux propriétés distinctes et opposées. Pour expliquer l'influence réciproque du physique et du moral l'un sur
l'autre, nous serons obligés d'avoir recours encore aux causes occasionnelles, à Y harmonie préétablie, au médiateur plastique, à ['influx physique ou à tout autre intermédiaire hypothétique, qui ne fera après tout que reculer la dilliculté, qui l'augmentera même, en doublant le nombre des antécédents.
Qu'un auteur lasse l'aveu d'ignorer la nature et le mode d'action des choses les unes sur les autres, qu'il ne reconnaisse pas que la puissance soit un objet de perception ou de raisonnement, on l'accuse aussitôt de nier l'idée même de puissance; mais autant vaudrait l'accuser de nier la notion de substance; car probablement il admet avec tout 1»' monde que l'essence de celle-ci se dérobera éternellement à nos conceptions.
Ainsi l'idée que Brown s'est formée de la relation de la cause à l'effet est celle-là même qui se trouve dans l'esprit de tous les hommes, même dans celui dos métaphysiciens, soit qu'ils l'ignorent, soit qu'ils le sachent. L'analyse qu'il en a faite a cet avantage d'être réduite rigoureusement à ce que l'esprit peut clairement concevoir, et surtout d'être dépouillée de l'obscurité mystérieuse qui lVnveloppait dans les écrits antérieurs, ou plutôt elle a l'avantage de montrer que tout I»1 mystère de l 'action At^ substances les unes sur
les autres n'est rien que le mystère même de leur existence.
Tels sont les mérites que nous nous plaisons à reconnaître dans la doctrine de Brown. Mais ici s'arrêteront nos éloges.
Que Brown ait fait de la question totale deux questions distinctes, c'est ce que nous avons accordé plus haut à D. Welsh, partageant en cela son approbation, mais sans craindre d'aller au delà de notre pensée, car nous n'ignorions pas alors les restrictions que nous aurions à faire plus tard.
Si, dans sa théorie de la causation, Brown avait compris l'importance de la question fondamentale , s'il avait distingué le principe de causalité de l'idée de cause , la critique aurait pu se montrer indulgente ; mais qu'il se soit arrêté précisément au point où Hume avait laissé la question ; qu'il ait confondu des éléments tout à fait différents, de manière à nous laisser douter s'il en a jamais soupçonné, je ne dirai point la distinction, mais même la réalité: tout cela surmonte en nous le regret que nous avons de nous séparer ici entièrement de son affectueux et savant biographe, et nous paraît suffisant pour justifier les critiques que la vérité réclame et que l'impartialité nous impose.
Selon nous , Brown s'est trompé et sur la
nature et sur l'origine de la conception écologique. Deux mots vont suffire pour le démontrer.
Il définit la cause : ce qui précède immédiatement un changement quelconque, et qui, dans des circonstances semblables, a été et sera, en tout temps, immédiatement suivi d'un changement semblable. Évidemment il ne peut être ici question que de la cause contingente, la cause seconde ; mais ne tenir aucun compte de la cause nécessaire, la cause première, n'est-ce point mutiler la philosophie de la causalité? Donc il s'est trompé sur la nature de la conception écologique. Je dis de plus qu'il s'est trompé sur son origine.
En effet, il la rapporte, comme nous l'avons vu , à l'intuition ; mais cette assertion n'est vraie qu'en partie : car, dans sa définition de la cause, n'y a-t-il pas trois choses essentiellement distinctes qu'il confond , c'est-à-dire trois actes de foi, dont deux identiques, et un troisième irréductible aux premiers , ou plutôt deux actes de foi et un jugement d'une certitude absolue? Je suis témoin d'un effet quelconque; je lui donne une cause; je suis certain , je sais qu'il eu a une et qu'il ne peut pas ne pas en avoir; cette vérité, je la rapporte avec Brown à {'intuition; et voilà ce qu'il v a de vrai dans sa doctrine. Mais si, eu
présence du même fait, j'affirme que, les circonstances étant supposées les mêmes , il a toujours eu lieu dans le passé , et qu'il aura toujours lieu dans l'avenir, je ne suis plus certain de rien , je ne sais plus, je ne fais que croire; cette croyance, je la rapporte à l'induction, source des idées, qui ne se rapportent qu'à la foi.
Ainsi Brown s'est d'abord trompé sur l'origine de la simple notion de cause, parce qu'il ne s'est pas attaché à séparer les éléments qu'elle renferme. Mais une faute plus grave , c'est de n'avoir pas même soupçonné l'existence du principe de causalité.
En présence d'un fait quelconque , soit intérieur, soit extérieur, l'esprit humain ne peut pas ne pas y reconnaître un effet, ne peut pas ne pas croire à un phénomène de causation : voilà la simple notion de cause , mais de cause seconde ; et à l'occasion de cette même conception d'une cause contingente quelconque, l'esprit humain, étant ce qu'il est, c'est-à-dire incapable, en vertu des lois constitutives de sa nature, de concevoir l'absurde en général , et incapable , dans un cas particulier quel qu'il soit, d'admettre une série de causes secondes à l'infini, l'esprit humain, dis-je, au delà de cette cause particulière et au delà de toutes les séries possibles de causes secondes imaginables , conçoit la cause première
et nécessaire, c'est-à-dire l'Être incompréhensible que l'univers reconnaît pour son unique auteur et son conservateur suprême , Dieu !
Voilà le principe de causalité ! Sa valeur est celle de la raison même; son autorité, celle de la conscience ; son évidence est immédiate , et sa certitude absolue.
Telle est la conception étiologique ; nous y trouvons deux éléments qui la constituent : la notion de cause contingente, donnée par X expérience et transportée par Yinduction dans l'avenir et dans le passé, et enfin le grand principe en vertu duquel nous nous élevons intuitivement jusqu'à la cause première et nécessaire.
Ces éléments , nous avons dû les dégager en passant, et leur rendre les caractères qui leur appartiennent, mais qui leur manquent dans la théorie de Brown. Toutefois, ses méditations sur le rapport de la cause à l'effet ont exercé la plus salutaire influence sur l'esprit général et sur les résultats de toutes ses recherches touchant les phénomènes intellectuels : elles lui ont appris à se tenir en garde contre le danger des abstractions réalisées ■., et à ne voir que des états ou des manières d'être de l'esprit là où d'autres philosophes voyaient des facultés ou des puissances distinctes.