II. — MÉTHODE
Mais avant d'entreprendre l'exposé de la philosophie de Brown , nous devons donner une idée de ce qu'on exige d'abord pour l'intelligence d'une doctrine quelconque; nous devons en un mot parler de la méthode.
Or l'idée générale de méthode se décompose en différentes idées particulières : le critérium de la certitude; l'objet et la circonscription de la science; enfin les procédés employés dans la recherche et dans la démonstration de la vérité.
Selon Brown les sources de nos connaissances sont au nombre de trois : l'expérience, l'intuition, et le raisonnement (4).
(!) Leç. 13
de l'esprit humain. 45
L'expérience nous fait connaître ce qui se passe en nous et hors de nous.
L'intuition nous révèle les vérités premières; « elle est universelle, immédiate et irrésistible (1). »
Des données de l'expérience et de l'intuition , le raisonnement tire des conséquences, vraies au même titre que les principes d'où elles découlent (2).
Brown , il est vrai , n'entend ici parler que du raisonnement déductif, et c'est un assez grand défaut dans une théorie générale de l'origine des idées, que de ne point faire à X induction sa part, de ne point donner une base à la croyance aussi bien qu'à la certitude et de ne point tracer la ligne de démarcation entre l'évidence et la probabilité; mais la faute qu'il a commise dans la théorie , il la répare bientôt dans la pratique, car lorsqu'il s'aperçoit que la science a non - seulement des faits à constater, mais encore des lois à établir, et que l'intuition ne nous instruit que de ce qui est, et l'expérience de ce qui a été, mais jamais de ce qui sera, il est alors obligé d'avoir recours à « une loi constitutive de la nature humaine, » h « une tendance naturelle de l'esprit ta opérer la conversion
(1) Leç. 13.
(2) Ibid.
du présent au futur (1), » tendance àlaquelle il ne donne point de nom particulier, mais qui n'est rien autre chose que ce que nous appelons induction.
Ainsi dans la réalité , Brown admet quatre sources de nos idées : l'expérience , l'intuition , et le raisonnement, qui procède tantôt par déduction , tantôt par induction.
Quel est maintenant le but que l'auteur se propose dans l'étude des phénomènes intellectuels? Quelle application fait-il des procédés de la méthode? Quelles sont enfin les limites qu'il pose à la raison humaine ? Trois questions inséparables et qu'il nous faudra par conséquent résoudre en même temps.
Un des amis de Marivaux lui faisait un jour cette question : « Qu'est-ce que l'âme ? — Je n'en sais rien, répondit celui-ci, si ce n'est qu'elle est spirituelle et immortelle. — Eh bien, reprit l'ami, interrogeons Fontenelle, et il nous dira ce qu'elle est. — Non, s'écria Marivaux, demandez à tout autre qu'à Fontenelle, car il a trop de bon sens pour en savoir plus que nous là-dessus. »
Cette anecdote , citée par Brown , nous indique assez qu'il va s'appliquer à tout autre chose qu'à sonder la nature de l'esprit humain. Il part en effet de ce principe que tout ce que nous pouvons
■1) Leç. fc.
hé l'esprit humain. 47
savoir des substances se borne aux phénomènes qui nous révèlent leur existence, et que, par conséquent, ce qu'on peut légitimement se proposer dans l'étude de l'esprit, c'est l'analyse et la classification des manières d'être dont il est susceptible. La philosophie pour Brown se propose donc le même objet que les sciences physiques, savoir : l'observation des phénomènes , considérés dans leurs rapports de ressemblance ou de différence et dans leur ordre de succession. Il va même jusqu'à dire que la psychologie n'est qu'une branche de la physique générale, et il donne à la partie la plus considérable de son cours le titre de physiologie de l'esprit.
Puisque la science des esprits et la science des corps n'ont qu'un seul et même objet, elles doivent avoir aussi la même méthode. Il importe donc au philosophe de connaître les procédés du physicien, afin de les appliquer de la même manière et avec le même succès.
Or que peut se proposer le naturaliste dans l'étude de la matière, et que se propose -t- il en effet? « Deux choses, répond Brown, la connaissance de la composition des corps, ou bien celle des changements divers par lesquels ils lui apparaissent comme causes et comme effets (1). »
(1) Leç. 5
Voilà le but; comment y parvenir? par l'observation, qui constate et qui décrit les faits; par l'induction, qui découvre les lois; et par l'intuition, qui en garantit la constance et la régularité. « Quand on est arrivé là, dit-il, on connaît la matière, en tant qu'elle existe dans l'espace, et en tant qu'elle existe dans le temps. Prétendre aller plus loin, c'est poursuivre des ombres et s'attacher à des chimères. »
Vraie ou non, telle est, selon Brown, la méthode des naturalistes. Applicable à l'étude de la matière, l'est-elle également à l'étude de l'esprit? il le prétend (4).
Sans doute, il paraîtra évident que les phénomènes de l'esprit, en tant que successifs, peuvent aussi bien que ceux de la matière, se classer comme antécédents et comme conséquents. Mais l'esprit étant indivisible de sa nature, on n'admettra peut-être pas que l'analogie de la méthode puisse aller plus loin dans l'étude de deux objets si différents.
« Il est vrai, dit Brown, que l'esprit étant simple, chacune de ses modifications doit être marquée du même caractère; mais dans certains cas où un sentiment de l'âme résulte d'autres sentiments antérieurs, nous sommes naturelle-
;i) Leç. 10.
DE !. ESPRIT BUMA1N,
ment portés à le regarder comme renfermant en lui les sentiments qui l'ont précédé. Or distinguer les unes des autres les sensations, les pensées ou les émotions qui paraissent quelquefois se combiner entre elles et constituer un seul état de l'esprit, c'est appliquer un procédé qui, bien que n'étant pas une analyse réelle, paraît cependant en être une, du moins relativement à notre manière de concevoir. La complexité qui nous occupe en pareil cas n'est pas absolue, mais relative; c'est une complexité apparente qui se rencontre dans la conception des rapports de toute espèce (1). »
Dans un autre endroit, à propos de cette prétendue complexité, après avoir dit avec raison que: « la conception du nombre quatre, par exemple, constitue un état d'une substance simple, aussi bien que la conception de un, de deux ou de trois , » il ajoute que « c'est la nature même de la première conception de paraître renfermer les trois autres dans sa compréhension. » Et partout il conclut, non pas sans doute à une divisibilité actuelle, mais à une complexité apparente, non pas à une séparation réelle, mais à une analyse virtuelle des phénomènes intellectuels (2).
Complexité apparente! analyse virtuelle/ vir-
I) Leç. 10.
i Ibid.
tualitéf de tels mots, propres tout au plus à déguiser une pensée incertaine et flottante, devraient disparaître du vocabulaire des philosophes; ils doivent surtout étonner dans la bouche d'un auteur comme Brown, toujours soigneux d'éviter les abstractions vides et de ne s'attacher jamais qu'à la réalité. Du reste, nous pouvons le déclarer d'avance, c'est peut-être le seul exemple de mysticisme dans l'expression que l'on puisse rencontrer dans ses ouvrages, et nous n'en aurions point ici parlé, si les explications indécises et les expressions vagues que nous venons de rencontrer, ne mettaient en péril une vérité importante à établir.
Essayons donc de substituer aux vagues indications de Brown une explication nette et précise de ce que l'on doit appeler analyse, et de déterminer son rôle dans l'étude des phénomènes psychiques. Malgré les précautions de l'auteur à proclamer l'indivisibilité du sujet pensant, si l'on ne rectifiait les assertions qui semblent contredire l'affirmation de cette grande vérité, il faudrait admettre qu'une substance simple pût exister en même temps dans deux états différents ; il faudrait mettre Brown en contradiction avec lui-même, car il explique très-bien en d'autres endroits l'absurdité d'une telle supposition.
11 suffit de la simple exposition des faits pour
1»E LESPR11 BDMA1N. 51
remettre ici la vérité dans tout son jour : je per çois un objet, puis un autre, qui lui est semblable, et j'ai conscience d'avoir été deux fois affecté de la môme manière, ou, si l'on veut, je conçois un rapport d'égalité; cette conception, d'après Brown, « contient les notions simples des deux termes, entre lesquels s'établit la comparaison. » Elle suppose leur existence antérieure dans l'esprit, mais elle ne les contient pas. L'esprit existe successivement dans trois états : une première perception est remplacée par une seconde qui lui est semblable, et celle-ci par une conception, ou plutôt par la conscience que lame a éprouvé deux lois la môme modification. Les deux perceptions ne peuvent exister simultanément dans l'esprit, car celui-ci ne peut exister dans deux états à la lois. La conception qui vient la dernière, est également indécomposable; elle n'est que l'un de ces actes simples dont la chaîne constitue le sentiment de l'identité personnelle. Ce qui a coutume de nous donner ici le change, c'est l'abus du langage et surtout la rapidité des actes de la mémoire, qui nous lait regarder comme simultanés des phénomènes qui ne sont et qui ne peuvent être que successifs.
Ce que nous venons de dire ne peut guère s'appuyer que sur le témoignage de la conscience. Ce que celle-ci atteste nous deviendra peut-être
plus sensible, si nous appliquons les même observations à un autre exemple choisi par Brown : la conception du nombre quatre lui paraît susceptible d'une analyse virtuelle, « parce que, dit-il, si des quatre objets conçus on en ôte successivement un, ou deux, ou trois, à chaque soustraction succède un état différent de l'esprit; et ces états entrent dans la complexité apparente de la conception totale. » Nous ne contestons pas la réalité de ces états différents, nous nions seulement leur coexistence, et Brown lui-même est si près de la vérité, qu'il s'exprime à plusieurs reprises comme s'il n'eût cru qu'à la possibilité de leur succession; mais, quand bien même on donnerait à ses paroles cette interprétation favorable, sa théorie ne serait pas -encore entièrement à l'abri du reproche; car l'idée d'un nombre complexe ne consiste pas seulement dans la succession rapide d'autant d'idées qu'il contient d'unités; la conception totale forme elle-même un phénomène à part qui doit s'ajouter aux autres; Et pour revenir au nombre en question : dans la conception du nombre quatre, il ne voit que quatre idées et par conséquent quatre états de l'esprit; cependant dans la réalité il y en a cinq; car le jugement ou l'affirmation que la conscience a été quatre fois modifiée de la même manière constitue l'essence même de la concep-
de l'esprit HUMAIN. f)3
tion totale, qui est elle-même un phénomène particulier et tout à fait distinct de ceux qui l'ont précédé.
C'est la suppression tacite de ce phénomène qui a conduit Brown à obscurcir par ses explications la vérité, qui était très -claire dans son esprit; et s'il s'était en outre bien rendu compte de la nature de la mémoire , il n'eût point balancé à reconnaître que tout état de l'âme est nécessairement simple, et par conséquent n'est pas susceptible d'une analyse même virtuelle.
Ce qui a contribué encore, plus que toute autre chose peut-être, à faire naître et à entretenir son illusion, c'est le parti pris de trouver en tout un rapport d'analogie entre la méthode des psychologues et la méthode des naturalistes, avant de s'être fait une idée nette et vraie de cette dernière.
Il est possible que ce soit là la prétention des naturalistes de considérer les objets de leurs investigations sous deux points de vue, c'est-àdire dans l'espace et le temps; c'était au philosophe à voir au moins s'il y a une différence possible entre l'analyse, qui, dit-on, ne s'attache qu'aux éléments, et l'observation qui s'occupe des phénomènes; c'était à lui d'identifier ce que distingue un langage trop peu scientifique.
Est-il en effet bien certain que les deux procédés
a4 LEÇONS SUK LA PHILOSOPHIE
dont on parle soient réellement distincts? Pour qu'ils le fussent, ne faudrait-il pas d'abord que le premier lût possible? Et, le fût-il, qu'il eût au moins un but raisonnable ? Or il nous semble que l'analyse, au sens où l'entend ici Brown, ne satisfait ni à l'une ni à l'autre de ces deux conditions.
Elle est premièrement impossible : supposons en effet que, dans la décomposition d'un corps, nous soyons arrivés à un élément simple; je demande s'il est possible à l'esprit humain de le concevoir en luimême et indépendamment des phénomènes dont il peut être le sujet ou l'agent? Cet élément ne peut devenir un objet de connaissance que par ses rapports ; or ses rapports sont ceux qu'il soutient avec l'esprit qui le contemple ou avec les autres corps qui l'entourent. Dans ses rapports avec l'esprit , il ne nous est connu précisément que par les phénomènes intellectuels, dont il est pour nous la cause occasionnelle ; et, dans ses rapports avec d'autres éléments, il ne nous est connu que par les influences ou par les changements qu'il peut exercer ou subir. L'analyse qui prétend ne s'attacher qu'aux objets en eux-mêmes et abstraction faite des phénomènes, est donc absolument impossible. Mais quand bien même elle serait possible, elle ne pourrait avoir un but raisonnable; qu'importerait à la chimie , par exemple, de compter un plus ou moins grand nombre d'atomes ou d'éléments
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inertes? Quel résultat positif attendre de l'addition indéfinie d'une unité abstraite à une unité abstraite. Cette prétendue analyse n'existe donc pas ; et si les physiciens se piquent de l'appliquer avec le plus grand succès , il faut , dans leur intérêt même, ne pas les en croire, car, qu'ils le sachent ou qu'ils l'ignorent, la méthode à ce point de vue n'est pas applicable ; et puis ils se proposent et atteignent un but bien autrement important dans l'étude des corps , savoir : la connaissance des phénomènes, de leurs causes et de leurs conséquences.
La seule étude possible dans les sciences naturelles, c'est donc l'étude des phénomènes. Et nous ajoutons que ces phénomènes échappent également à l'analyse; car, philosophiquement, ils sont indécomposables. Pour s'en convaincre il suffit d'observer que tout ce que nous croyons voir au dehors n'est pour nous rien autre chose que ce qui nous apparaît sur le théâtre de la conscience. On a souvent répété, à propos des sciences psychologiques , qu'elles ont un avantage marqué sur les sciences physiques, en ce que, dans l'étude des premières , l'instrument avec lequel on opère, et l'objet sur lequel on opère sont absolument, identiques; la distinction n'a de valeur qu'au point de vue de la certitude; sous d'autres rapports, elle disparaît entièrement ; car
philosophiquement et même physiquement parlant , dans les expériences sur la matière l'instrument et l'objet sont également identiques; et le chimiste qui se figure analyser une réalité extérieure et physique, n'analyse que ce qui se passe en lui-même à l'occasion de ce qu'il a sous les yeux ou dans les mains. Au fond, nous n'opérons jamais que sur les réalités intérieures, sur des phénomènes de conscience. La physique, la chimie, l'astronomie, toutes les sciences enfin sont avant tout des manières d'être de l'esprit.
Puisque, relativement du moins à notre manière de concevoir, tout ce qui se passe dans le monde physique n'est pour nous rien autre chose que ce qui se passe dans la conscience, il suit que les phénomènes matériels sont identiques aux phénomènes intellectuels. Or nous avons prouvé que ceux-ci sont indécomposables de leur nature, étant des manières d'être d'une substance simple et indivisible. Rien donc, dans la nature, n'est susceptible d'analyse même virtuelle, et la complexité apparente dont on nous parle ne peut être qu'une fiction. Tout cela est vrai , même physiquement; on aurait beau considérer les objets dans le temps ou clans l'espace, on ne trouvera rien qui coexiste, ce sera toujours quelque chose qui est premier ou second , placé avant ou après ; tout est juxta-posé ; rien ne se
de l'esprit HUMAIN. 1)1
combine ; le mystère de l'impénétrabilité se présente en tout et partout avec ses terreurs et sa majesté.
Faudra-t-il donc renoncer à l'analyse ? Oui , si on l'entend au sens de Brown et des naturalistes ; non, si on l'entend au seul sens auquel il soit possible de l'entendre ; non enfin, si on l'applique, non pas aux phénomènes en eux-mêmes, mais aux rapports de toute espèce qu'ils soutiennent entre eux, aux circonstances qui les précèdent, qui les accompagnent et qui les suivent.
Pour en faire l'application, prenons un phénomène quelconque, l'idée du moi, par exemple; ce phénomène n'est pas susceptible d'analyse ; mais il peut avoir une infinité de rapports ; en vertu de certaines lois décrites par les logiciens , il peut suggérer les idées du non moi , de la durée , du temps , du nombre , de la cause et de l'effet, etc; ces rapports s'enchaînent si intimement dans la pensée, que pour l'irréflexion, ils sont, pour ainsi dire, inséparables; mais la réflexion parvient à ralentir la succession trop rapide de ces idées, et à les fixer sous l'œil de la conscience; et le rôle de l'analyse consiste précisément à distinguer ces phénomènes les uns des autres, et non point comme le prétend Brown, à décomposer la complexité apparente d'un état de l'àme; genre de procédé qui, fût-il d'ailleurs pos-
sible, différerait toujours de celui que nous avons essayé d'expliquer, car dans la pensée de l'auteur, il n'a d'autre objet que de séparer des éléments de même nature c'est-à-dire, les mêmes perceptions ou les mêmes conceptions plusieurs fois renouvelées.
Si Brown s'est ainsi mépris sur la nature du procédé analytique, c'est qu'il a méconnu le principe fondamental de l'école française : nous le verrons dans la suite reprocher à Condillac d'avoir tout ramené à l'unité ; et par conséquent nous le verrons s'épuiser en vains efforts pour résoudre les questions les plus importantes de la psychologie, de l'esthétique et de la morale, et se briser aux mêmes écueils que les disciples de l'école sentimentale et de l'école rationaliste.
Quoique, même dans les limites étroites où il s'est renfermé, les vues théoriques de Brown sur la méthode en général ne soient pas tout à fait exactes au moins quand à la forme, cependant l'application qu'il en a faite aux phénomènes de l'esprit, étudié à son point de vue, nous paraît à peu près irréprochable. On peut dire qu'il a rectifié dans la pratique les inexactitudes qui s'étaient glissées dans sa théorie; et ce n'est qu'en méditant les modèles d'analyse, où il instruit d'exemple, qu'on connaîtra le fond de sa pensée sur l'objet et les limites de l'observation psychologique.
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Un autre grand principe dirige les investigations de l'auteur : « Tout ce que nous connaissons de l'âme, dit-il, c'est qu'elle est, une substance simple qui, depuis le moment de notre naissance jusqu'au moment présent , a existé en certains états de pensées et de sentiments. »
Ce point de vue n'est pas nouveau sans doute : Le grand Arnauld parmi nous avait nié la réalité objective des idées; et après lui, Condillac avait démontré sous toutes les formes que les sensations, les pensées, les facultés de l'âme ne sont rien autre chose que cette substance elle-même modifiée d'une certaine manière. Mais on ne peut nier que cette importante vérité, quoique généralement reconnue en théorie, ne soit souvent oubliée dans la pratique; nous avons en effet une tendance naturelle à donner une existence à part à nos pensées, à nos sensations, surtout à nos facultés et même à nos idées abstraites, de même que, dans la perception, comme le dit Mallebranche , nous sommes portés, comme malgré nous, à nous dépouiller de ce que nous éprouvons, pour en investir les objets extérieurs.
Pour combattre cette tendance naturelle et le préjugé qu'elle engendre, Brown pose en principe que : Nos sensations, nos perceptions , nos pensées, nos sentiments, et, en un mot, tous les
phénomènes intellectuels ne sont point différents de l'esprit, mais qu'ils ne sont dans la réalité que l'esprit lui-même, existant en diflérents états, que, les puisssances ou les facultés intellectuelles ne sont dans la réalité que ï esprit lui-même changeant de manière d'être à l'occasion de certains changements extérieurs, ou à la suite d'un état intérieur qui s'est produit en lui.
En résumé : ne s'attacher qu'à l'étude des phénomènes; ne les considérer que comme des états de l'âme; les étudier dans toutes les circonstances qui les précédent, qui les accompagnent et qui les suivent; les rapporter aux principes intuitifs au delà desquels il est impossible de remonter; les analyser et les classer suivant des procédés analogues à ceux qu'emploie le naturaliste dans l'étude du monde matériel ; tels sont , d'après Brown, les objets et les limites de l'observation philosophique.
S'il est facile d'apprécier cette méthode dans ce qu'elle renferme, il n'est pas moins facile de l'apprécier dans ce qu'elle omet. On peut dire à Brown : est - il bien vrai que la méthode du philosophe soit identique à celle du naturaliste? Celui-ci , ne se proposant que des faits et des lois à constater et à décrire, peut ne reconnaître et n'employer qu'une seule méthode : la méthode expérimentale. Mais le philosophe, outre des faits
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et des lois à constater, a des problèmes à résoudre; à la méthode a posteriori , il faut donc qu'il unisse la méthode a priori. Si vous négligez la méthode rationnelle, quel droit aurez -vous de remonter à l'origine des choses, de distinguer la nature des substances, et enfin de vous prononcer sur la certitude de leur destinée future? Ainsi sur les questions de l'existence de Dieu, de la distinction de l'esprit et de la matière et de l'immortalité de lame , nous sommes sûrs d'avance que Brown n'aura à présenter que des arguments purement oratoires, de môme que sur la question fondamentale de la psychologie, c'est-à-dire sur la question du développement successif ou simultané des facultés de l'àme, nous sommes certains déjà qu'à l'exemple de Reid et D. Stewart, il échouera infailliblement, parce que, malgré ses prétentions, il a, comme eux, brisé l'unité de la substance pensante et violé le principe de son indivisibilité.