‹ Critique de la philosophie de Thomas BrownChapitre 33 sur 43 · I. — Lois de la suggestion simple · texte numérisé non relu

I. — Lois de la suggestion simple

L'auteur étudie d'abord les lois de cette fonction de l'esprit humain, puis il démontre qu'elle suffît pour rendre compte de tous les phénomènes faussement attribués à plusieurs facultés distinctes, telles que la conception, la mémoire, l'imagination et l'habitude.

C'est un fait attesté par la conscience que les idées se renouvèlent clans l'esprit indépendamment de toute perception des objets qui les ont fait naître d'abord.

C'est un fait aussi que ces idées ne se succèdent point au hasard, mais qu'elles suivent un ordre régulier et constant.

La suggestion simple est donc soumise à certaines lois qu'il importe de connaître.

Brown en reconnaît deux espèces : 1° les lois primaires; 2° les lois secondaires (4).

De tout temps les philosophes ont recherché les circonstances générales de la succession régulière des idées dans l'esprit humain.

M) Liv. 35.

de l'esprit humain. KM

D'après Aristote, la ressemblance, l'opposition et la contiguïté sont les trois principes généraux qui président à l'exercice de la mémoire.

Hume ramène à trois les différentes lois de l'association des idées : la ressemblance, la contiguïté dans le temps et dans l'espace, et la cau-

sation.

Cette classification de Hume fixe seule l'attention de Brown , qui l'attaque comme redondante. « La causalion, dit-il, loin d'être opposée à la contiguïté de manière à constituer un principe distinct, n'est, au contraire, qu'une espèce de proximité dans le temps, et souvent aussi de contiguïté dans l'espace, la plus parfaite qu'on puisse imaginer; car ne tenant à aucune circonstance accidentelle et changeante, elle dépend uniquement de l'existence de deux objets liés entre eux par le rapport de la cause à l'effet, rapport fixe et invariable (1). »

Les trois principes de Hume se ramènent donc. à deux; on pourrait même, ajoute Brown, les réduire à un seul ; car, « si l'on pousse un peu loin l'analyse, dit-il, on trouvera que toute suggestion dépend d'une coexistence antérieure, ou du moins d'une proximité telle qu'elle pourrait bien n'être qu'une sorte de coexistence (2). »

Mais, quoique l'analyse puisse ramener toutes

(1) Leç. 35.

(2) Ibid.

les lois particulières de l'association des idées à une loi générale qui les comprenne toutes , savoir : la proximité ou la coexistence antérieure, cependant, pour étudier ce principe avec plus de fruit, Brown adopte les trois subdivisions suivantes : 4° la ressemblance, 2° le contraste, 3° la proximité antérieure dans le temps et dans l'espace. Telles sont les lois générales qui président à la succession de nos idées; mais elles ne sont point les seules; elles subissent l'influence de principes particuliers qui modifient leur action et que l'auteur appelle lois secondaires. « Si, en vertu de certains rapports , les idées succèdent aux idées ; si la vue d'un portrait, par exemple, peut nous rappeler la personne à laquelle il ressemble, l'artiste qui l'a fait, l'ami qui nous l'a donné, l'endroit où il était auparavant suspendu, la collection de peintures dont il faisait alors partie, et une infinité d'autres circonstances accidentelles, comment se fait-il que ce portrait nous suggère tantôt un objet, tantôt un autre, et celui-ci de préférence à celui-là? Cette diversité frappante dans nos suggestions suffit assurément pour nous convaincre que les principes généraux d'association ne sont point les seuls; car alors la suggestion opérerait d'une manière uniforme. Outre les lois que nous avons appelées primaires, il en existe donc d'autres qui déterminent et modifient leur action,

de l'esprit humain. 103

et que nous pouvons comprendre sous la dénomination de lois secondaires de suggestion (1).

Ces lois secondaires , au nombre de neuf, sont ainsi caractérisées par l'auteur :

1° « Toutes circonstances égales d'ailleurs, une suggestion a lieu plutôt qu'une autre, selon le plus ou moins de temps qu'a duré dans l'esprit l'association primitive des idées.

2° « La suggestion dépend aussi de la vivacité plus ou moins grande qu'ont eue les sentiments lors de leur coexistence ou de leur succession première.

3° « Les idées naissent à la suite les unes des autres avec d'autant plus de facilité, que cette succession s'est plus souvent renouvelée. C'est ainsi qu'une lecture répétée grave dans l'esprit des vers que nous n'aurions pas retenus en ne les lisant qu'une fois.

4<> et 5° « La nature d'une association renouvelée dépend du souvenir plus ou moins récent de l'association primitive, et du nombre plus ou moins grand d'éléments étrangers qui se sont mêlés à celle-ci.

« 6° Ce qui contribue surtout à modifier l'influence des lois primaires, ce sont les différences constitutionnelles qui distinguent un indi-

n Leç. 37.

vidu d'un autre, et qui, s'étendant sur le cours entier de la vie , donnent à l'activité intellectuelle une direction particulière. Telles sont les différences de génie, de caractère ou d'humeur, causes naturelles et persistantes de l'infinie variété qui éclate dans les manifestations de la pensée.

« 7° Outre ces inégalités, fondées sur la nature même, il en est d'autres qui ont leur principe dans les circonstances accidentelles, dont l'influence se manifeste dans les changements soudains qui s'opèrent en nous, et qui, d'un moment à l'autre, font succéder la tristesse à la joie et la crainte à l'espérance.

« 8° L'influence du physique sur le moral n'est pas moins puissante.

« 9° Enfin la suite de nos idées est constamment modifiée par l'habitude: le même objet \u pour la première fois par plusieurs individus de différentes professions leur suggère des idées différentes; car à chacun d'eux il rappelle les objets qui lui sont le plus familiers (4). »

Telles sont, d'après Brown , les lois particulières qui modifient les lois générales et primitives de la suggestion. Il est loin de prétendre que ces lois secondaires soient irréductibles; car la ré-

(I) Lcç. 37 à 40.

flexion la plus légère suflit pour en faire rentrer un grand nombre les unes dans les autres; mais il a préféré traiter la question sous ces différents chefs afin de la considérer à tous les points de vue, et de ne laisser échapper aucun détail. Cette partie de l'ouvrage contient d'ailleurs un grand nombre d'aperçus nouveaux, et place l'auteur à un rang distingué parmi les observateurs moralistes. En ce qui regarde la suggestion simple, nous devons faire deux remarques que Brown regarde comme étant d'une haute importance.

« La première, c'est que, quand nous nous servons des expressions « suite des idées, » nous ne devons point nous figurer que celles-ci ne fassent leur apparition sur le théâtre de la conscience que pour s'évanouir aussitôt, semblables aux images qui se reflètent sur la surface d'un miroir. Au contraire, la conception qui en évoque une autre peut souvent coexister avec celle-ci, et même avec celles qui peuvent succéder à cette dernière et former avec elles toutes un groupe d'images plus ou moins nombreuses. La seconde chose importante à constater, c'esl que nous ne savons absolument rien touchant la succession de nos pensées, sinon qu'elles se précèdent et se suivent d'après certaines lois; nous ne devons donc point supposer que iioii> fassions connaître la nature de ce phénomène, lorsque

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nous disons que ces idées , avant de s'enchaîner dans l'esprit, tiennent ensemble par les liens de Y association (4). »

Puisque ce dernier mot se présente ici de nouveau, nous relèverons une seconde fois l'erreur émise d'abord par sir James Makinstoh, consacrée depuis par son élégant traducteur, M. Poret, et maintenant accréditée sur la foi du célèbre fondateur de l'Éclectisme; nous voulons parler de la prétendue théorie de l'association dont Brown se serait servi pour résoudre les problèmes les plus importants de la métaphysique et de la morale. .

Il est si peu vrai que Brown ait eu recours à la théorie de Y association, qu'il n'en veut pas même entendre parler. Il rejette absolument et le mot et la chose ; et qui plus est, il la considère comme la source des plus grandes erreurs en philosophie. Selon lui, le mot association, tel qu'on l'entend, suppose « un procédé quelconque » antérieur à la succession primitive des actes de l'esprit; ce qui implique une absurdité, car cela équivaut à dire que les idées sont associées avant de l'avoir jamais été ; la même expression , en l'interprétant d'une manière plus favorable , lui paraît d'ailleurs n'avoir qu'un sens trop res-

(I) Lee. 50.

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treint; car Y association n'est point particulière à nos idées; mais elle s'étend aussi à nos jugements, à nos émotions, et à nos sentiments de toute espèce. Enfin l'association, prise au sens vulgaire, lui semble avoir été le principe d'un grand nombre d'erreurs; car, comme elle ne peut rendre compte de plusieurs phénomènes intellectuels, pour expliquer ces derniers, on a été obligé, dit-il , d'avoir recours à plusieurs facultés qui n'ont d'existence que dans le dictionnaire des philosophes.

Voilà pourquoi il rejette constamment la phrase association des idées, et pourquoi il la remplace toujours par les termes de suggestion relative, fonction de l'esprit qui lui paraît suffire à la production de tous les phénomènes faussement rapportés à un certain nombre de facultés imaginaires inventées par les philosophes pour rendre compte de ce que l'association des idées ne pouvait expliquer.

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