‹ Critique de la philosophie de Thomas BrownChapitre 34 sur 43 · II. — Des prétendues [carltés auxquelles on a · texte numérisé non relu

II. — Des prétendues [carltés auxquelles on a

faussement rapporté les 'phénomènes de la suggestion simple.

Nous savons ce que Brown entend par suggestion simple. C'est la tendance de l'esprit à passer d'une perception ou d'une conception quelconque à toute autre perception ou conception , en vertu

de sa propre énergie, et en l'absence de tout objet extérieur.

Cette tendance ne suppose aucun procédé antérieur d'association. Elle suffit pour rendre compte d'un grand nombre de phénomènes faussement rapportés à plusieurs facultés différentes.

Les facultés que Brown ramène à la suggestion simple sont la conception, la mémoire, l'imagination et l'habitude.

« Les termes conception et suggestion ne désignent pas deux facultés distinctes, mais une seule tendance générale de l'esprit à laquelle on peut donner l'un ou l'autre de ces deux noms, et même celui d' 'association , si on le juge plus convenable. Quelle que soit la dénomination qu'on adopte, la réalité dont elle sera le signe restera toujours la même, savoir : le principe en vertu duquel certains phénomènes se succèdent dans l'esprit. La conception n'est qu'un cas particulier de la suggestion; entre elles il n'y a point d'autre différence que celle qui existe entre la faculté de prononcer un mot et celle de prononcer des phrases entières. Qu'on donne au principe dont il s'agit le nom qu'on voudra, conception, association ou suggestion, il ne pourra jamais être question d'autre chose que de cette simple tendance de l'esprit à exister dans un certain état après avoir existé dans un autre. La seule différence qu'il

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puisse y avoir quand on fait usage de l'un ou de l'autre de ces trois mots , c'est qu'en nous servant du mot conception, nous avons surtout en vue la relation de cet état de l'esprit à quelque objet extérieur perçu antérieurement, tandis que, par les mots suggestion ou association, nous avons surtout en vue les rapports qui existent entre les phénomènes successifs, considérés directement comme antécédents et comme conséquents (1). » La conception ne constitue donc pas une faculté distincte. Il en est de même de la mémoire. Le souvenir, selon Brown, n'est qu'un phénomène complexe dont les éléments ont leur principe, les uns dans la suggestion simple, les autres dans la suggestion relative. « Un acte de mémoire n'est pas un état simple de l'esprit, mais un phénomène complexe; pour réduire le souvenir à la simple conception, il ne faut que séparer une partie de sa complexité, celle qui consiste dans le sentiment d'un rapport d'antériorité. » — « Le phénomène que la mémoire reproduit en nous, ne serait qu'une conception simple, si, d'une manière ou d'une autre, il ne nous arrivait de le considérer relativement à un phénomène semblable qui a eu lieu en nous dans un passé plus ou moins éloigné. 11 ne devient

I) P/tysiology, p. 2.'ii

véritablement un souvenir pour nous que lorsque la notion de temps vient s'y joindre. » — « La conception , qui forme l'un des éléments du souvenir, est due à la suggestion simple ; le sentiment du rapport d'antériorité, qui en constitue le second élément, doit se rapporter à la suggestion relative, dont nous exposerons plus loin la théorie (1). »

Il y a dans le souvenir des éléments que Brown paraît oublier ; car, outre le rapport de temps, il contient aussi un rapport d'identité ou de ressemblance. Ceci n'avait pas échappé à Destutt de Tracy, dont Brown emprunte ici la doctrine, peut-être sans le savoir.

« On demande, dit le philosophe français, s'il est de l'essence de la mémoire que , quand nous sentons un souvenir, nous sentions qu'il est la représentation d'une impression passée, c'est-àdire, que nous sachions toujours que c'est un souvenir. Je réponds que non ; car il m'arrive souvent d'avoir une idée que je crois nouvelle pour moi , et , le moment d'après , je trouve que depuis longtemps je l'ai écrite quelque part: preuve sans réplique que je puis avoir un souvenir1 sans avoir en même temps la conscience que c'est un souvenir. C'est là une preuve de fait bien suffisante, car elle est péremptoire; cependant

[\) Lcç. 44.

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on peut encore y ajouter une preuve de raisonnement. En effet, sentir une impression actuelle à l'occasion d'une impression passée, c'est là le propre de la mémoire. Mais ensuite reconnaître que cette impression actuelle est une représentation de l'impression passée, en est le souvenir, c'est sentir un rapport d'identité ou de ressemblance entre ces deux impressions. Or sentir un rapport est un acte de jugement (1). »

La mémoire se décompose donc en deux éléments : une conception et un jugement. D'ailleurs, s'il faut rapporter le souvenir à une faculté spéciale, pourquoi n'en avoir pas imaginé une aussi à laquelle on pût rapporter la prévoyance, qui a tant d'analogie avec le souvenir, puisque, comme lui , elle renferme dans sa complexité un rapport de temps. C'est ce que l'on a fait, dira-t-on peutêtre, en la rapportant à l'imagination. Mais celleci, à son tour, doit-elle être rangée au nombre des facultés proprement dites? Brown prétend que non.

Les créations les plus brillantes de l'imagination ne sont, selon lui, que les produits de la suggestion simple et de la suggestion relative opérant conjointement sous l'influence et la direction d'un désir.

Destutl de Tracy . Idéologie . <h. 3.

« Ces trois éléments simples, dit -il, sont les seuls qu'on puisse trouver dans l'analyse de toutes les opérations attribuées à la fantaisie : pour s'en convaincre, il suffit d'interroger sa conscience. Une conception particulière, rendue plus vive et prolongée par un désir qui l'accompagne ; des idées qui succèdent à des idées ; des jugements sur les rapports de convenance ou de disconvenance qui peuvent exister entre l'objet primitivement conçu et les objets qui viennent se grouper autour de lui : voilà ce que l'observation constate dans les procédés de cette faculté prétendue. Les créations qu'on lui attribue se réduisent aux résultats ordinaires de la suggestion provoquée par un désir préexistant. La volonté ne peut commander à une seule image de naître dans notre esprit; car cela passe notre pouvoir. La volonté ne peut non plus commander aux images qui ne conviennent pas à notre plan de disparaître de notre esprit; car un tel effort ne ferait qu'augmenter leur vivacité et prolonger leur durée. Mais les images qui nous paraissent convenir à notre dessein restent présentes à la pensée, en raison de l'intérêt que cette convenance leur donne , et du désir que nous avons de les contempler sous tous leurs aspects. De leur côté, les images qui n'ont aucun rapport avec l'objet qui nous occupe s'effacent bientôt de

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notre esprit; parce qu'aussitôt que nous avons reconnu leur impropriété, nous cessons de rechercher les caractères qui les distinguent (4). »

Enfin une quatrième et dernière classe de phénomènes que Rcid rapporte a un principe originel de notre constitution, mais que Brown explique par les lois de la suggestion, ce sont les phénomènes de l'habitude.

« Il est vrai, dit-il, que, si, comme on le prétend ordinairement, le procédé de la suggestion se borne aux idées seulement, et qu'il ne soit pas applicable aux volitions et aux désirs, on a eu raison de recourir à un autre principe pour rendre compte de l'habitude; mais si on ne fait pas cette restriction, que dans la réalité on n'a pas le droit de faire, on verra que la formation de nos habitudes devient aussi peu mystérieuse que la production de tout autre phénomène. »

« L'affection qui précède tout acte volontaire, le désir, comme nous l'appelons, est un état simple de l'esprit, aussi bien que nos perceptions ou nos conceptions. Il peut coexister, au sens métaphysique du mot, avec la perception ou la conception de divers objets, exactement comme une perception ou une conception coexiste avec une autre; et par conséquent, il pont être, de la même

I Physiology , p. 250 . 2">l .

manière, rappelé par l'affection avec laquelle il a existé auparavant. C'est la facilité avec laquelle cette coexistence se renouvelle qui constitue l'habitude (1). »

L'explication de Brown nous paraît simple, juste et féconde ; l'habitude en effet ne peut impliquer que deux choses : une tendance plus forte à agir et une aptitude plus grande à exécuter; car, dans tout acte intérieur ou extérieur, il n'y a jamais que deux faits successifs réagissant l'un sur l'autre : une conception et un désir ; or , après une première coexistence, la succession devient plus facile , le concours plus puissant ; et cette facilité est le fait ultérieur au delà duquel il est impossible de remonter. Que dans la morale on étudie tant qu'on voudra les lois de la perfectibilité ou de la dépravation humaine, que dans la théorie des passions on cherche à rendre compte de ce qu'on appelle la lui des obstacles, bu bien qu'on explore les causes profondes qui font que la sensibilité s emousse pour le plaisir comme pour la douleur; que dans ces recherches on pousse l'analyse aussi avant que possible, on sera toujours obligé de s'arrêter devant deux faits qu'on pourra bien constater et décrire, mais qu'on n'expliquera pas : une idée et une volition

(I) Pfnjsiology, p. 251.

DE L ESPRIT HUMAIN. | | f,

unissant d'abord, puis confondant leur action, et bientôt acquérant une force capable de faire obstacle à la liberté elle-même. Observer la succession primitive de ces deux éléments, suivre le progrès de leur union jusqu'au moment où, l'habitude une fois formée, elle devient, pour ainsi dire, indissoluble : voilà tout ce que nous pouvons connaître. Prétendre en savoir davantage, c'est chercher à pénétrer le mystère des fonctions de la mémoire, du sentiment, de l'identité mentale, de la conscience, du moi, enfin le mystère de l'existence.

Si , en combattant l'opinion de Reid, qui fait de l'habitude une faculté spéciale, Brown se fût aperçu que les luis de la mémoire sont précisément celles qui gouvernent l'habitude, en réduisant celleci à la suggestion simple, il n'eût point manqué de voir que, sous une dénomination nouvelle, il ne faisait au fond que traiter la question des lois du souvenir, et, sans aller chercher si loin un nom, heureusement trouvé sans doute, mais non consacré par l'usage, il eût probablement donné à cette partie de son ouvrage non point le titre de Suggestion simple, mais celui de Théorie de la mémoire.

Mais, même sous ce titre, sa théorie n'eût pas été irréprochable; car nous aurions toujours eu le droit de lui demander si les phénomènes qu'il

classe à part sont réellement distincts , et si , en oubliant, par exemple, que la mémoire est nécessaire à l'exercice du jugement, et que celui-ci est la conditiou sine qua non de toute notion , il ne s'est pas au fond contenté d'une distinction en grande partie verbale.

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