‹ Critique de la philosophie de Thomas BrownChapitre 37 sur 43 · II. — Du beau et du sublime · texte numérisé non relu

II. — Du beau et du sublime

Chacune des questions de cette partie du cours a son mérite propre ; mais il en est une qui nous a paru de beaucoup la plus intéressante et la plus instructive : c'est celle qui roule sur le beau et le sublime.

On a beaucoup écrit sur ce sujet. Mais Brown se soucie fort peu des différents traités d'esthétique; il évite même avec soin d'en parler, dans la crainte de porter la confusion dans l'esprit du lecteur. « Il y a, dit-il, des sujets qui deviennent d'autant plus obscurs, que.l'on compare un plus grand nombre des opinions diverses dont ils ont été l'objet, de même que les eaux d'un lac troublé deviennent moins claires à mesure qu'on les agite davantage. » — « En pareil cas, ce que la prudence conseille, c'est d'attendre, avant de regarder au fond, que les eaux soient calmées; ou, pour parler sans métaphore, dans une question qui a été embrouillée par tant de théories contraires, le mieux que nous ayons à faire, c'est de considérer la matière comme si elle n'avait

été l'objet d'aucune recherche antérieure, et d'étudier les phénomènes comme s'ils étaient entièrement nouveaux, et que nous fussions nousmêmes les premiers investigateurs (1). »

D'après lui, le premier caractère du beau est d'être un sentiment agréable. « Quand nous parlons, dit-il, de l'émotion qu'excite en nous la beauté , nous parlons nécessairement d'une émotion qui est agréable, car c'est seulement lorsqu'il s'agit d'une émotion semblable que tous les écrivains et le vulgaire lui-même, dans son langage ordinaire, s'accordent à faire usage du mot beauté. Au fond, ce n'est rien autre chose qu'une des nombreuses formes de cette joie délicieuse que j'ai rangée dans la classe des sentiments primitifs. Le plaisir est donc d'abord, selon moi, un des caractères essentiels de cette émotion (2). »

Deuxième caractère du beau : une tendance instinctive de l'esprit (tendance dont Brown ne recherche point l'origine , mais que nous pouvons considérer comme une application du principe de causalité) transporte l'émotion qui est en nous du sujet à l'objet.

« Un autre caractère, dit-il, qui n'est peut-être pas aussi apparent, mais qui, selon moi, n'en est pas moins un élément constitutif de la beauté,

(1) Leç. 54.

(2) Ibid.

de l'esprit humain. 15j

telle qu'elle existe dans letat où nous sommes forcés de la considérer, je veux dire dans l'esprit de l'homme modifié par l'éducation et l'expérience de la vie, c'est que nous transférons, en partie du moins, et que nous incorporons, pour ainsi dire , le charme qui est en nous à l'objet en présence duquel nous l'éprouvons. L'idée de l'effet produit en nous se combine avec la conception de l'objet qui en a été la cause occasionnelle; dès lors cet objet pour nous devient beau. C'est ainsi que nous revêtons les formes extérieures des couleurs qui n'ont d'existence que comme sensations dans notre esprit , ou que , dans les idées vagues que nous nous formons des substances sapides ou odorantes qui flattent nos sens, nous considérons presque comme existant en elles quelque chose du plaisir qu'elles nous procurent (1). »

Ainsi deux choses caractérisent le beau : nous éprouvons un certain plaisir, que nous transportons et que nous réalisons au dehors; un phénomène sensible et un phénomène intellectuel ; un sentiment et un jugement.

La beauté n'existant que dans l'esprit (2), nous

(1) Leç. 54.

(2) Dans toutes nos recherches sur ce sujet nous avons porté notre attention sur un grand nombre de sentiments de l'âme, et non point sur une qualité simple et unique des objets qu'on

n'avons pas besoin de la chercher dans les objets extérieurs, puisque, selon l'auteur, elle ne s'y trouve pas. Ce qui nous reste à faire, c'est donc

pût appeler le beau; car le beau n'existe nulle part, pas plus que le moelleux, le doux ou l'agréable. Chercher ce que c'est que le beau, si toutefois cette expression a un sens raisonnable, ce n'est donc point rechercher une qualité commune à un grand nombre d'objets; c'est tout simplement chercher qu'elles sont celles de nos émotions agréables qui ont un caractère de ressemblance suffisamment marqué pour être classées sous un mot générique.

La beauté n'est pas une chose qui existe dans les objets indépendamment de l'esprit qui les perçoit, ni par conséquent qui soit permanente, comme les objets dans lesquels on la suppose faussement. C'est une émotion de l'âme qui varie, comme toutes les autres, suivant les circonstances et les dispositions différentes de l'esprit. Nous n'avons pas à sonder la nature d'une essence inaltérable, d'un beau en soi, tô -/«Xôv, mais à examiner des sentiments passagers, excités par des objets qui peuvent n'avoir d'autre propriété commune que celle de produire en nous des affections à peu près semblables. Lorsque nous parlons du sentiment du beau, ce n'est pas d'un sentiment unique que nous entendons parler, mais de plusieurs sentiments analogues auxquels nous avons donné un nom commun, de même que nous désignons par le même nom de couleur le vert, le rouge, le bleu , etc. Nous ne cherchons pas une beauté unique, pas plus qu'une couleur ou une forme unique. 11 n'y a que des beautés différentes, c'est-à-dire différentes émotions agréables que nous rangeons dans une même classe, parce qu'elles ont entre elles certains rapports de ressemblance. Le beau n'existe pas plus dans les objets que le genre ou l'espèce n'existent dans les individus. Au fond, ce n'est rien autre chose qu'un genre ou une espèce, un simple nom général donné à plusieurs senti-

de l'esprit humain. 153

d'étudier lu faculté esthétique dans sa nature et dans ses opérations.

Sur ce point, toute la pensée de Brown se

monts analogues. Chose étrange! parmi les écrivains, ceux-là même qui s'étonneraient, si on les croyait capables de croire à l'un des universaux a parte rei, admettent une beauté universelle et substantielle, et ils s'appliquent à la découverte de ce qui constitue le beau, à peu près comme les logiciens scolastiques recherchaient l'essence réelle de l'universel.

Aussi diffèrent-ils tous dans leurs opinions : selon quelquesuns, la beauté est une ligne ondoyante; selon d'autres, c'est un composé de certaines qualités physiques; d'après ceux-ci, c'est l'expression des qualités morales, et d'après cinquante autres, c'est tout autant de choses différentes; comme si la beauté existait en soi, comme si c'était autre chose qu'un nom général pour toutes les émotions agréables que font naître en nous les formes, les couleurs, les sons, les mouvements et les états intellectuels et moraux de notre esprit. Ces émotions sont semblables, il est vrai, mais elles sont loin d'être identiques; elles sont semblables entre elles, comme le sont toutes les affections qui causent à l'àme un plaisir, et nous les rangeons pour cette raison sous une même dénomination, bien que ce plaisir ne soit pas une réalité distincte de nos sentiments agréables.

Demander ce qui constitue l'agréable, serait en général considéré comme une question bien étrange; et dire que c'est une vue, une odeur ou une saveur, que c'est le brillant, le doux, le parfumé ou le moelleux, serait regardé comme une réponse plus singulière encore. Et cependant personne ne s'étonne, lorsque nous recherchons ce qui constitue le beau; et nous sommes à peine surpris des efforts de ceux qui voudraient nous persuader que les sentiments du beau peuvent se ramener à une émotion unique ou à un très-petit nombre d'émotions du même genre.

résume en ce qui suit : des inductions probables nous autorisent à croire à l'existence d'un goût naturel, diversement modifié par Y association , laquelle opère tantôt à l'aide de la mémoire et de la comparaison, tantôt à l'aide de la généralisation.

Tirons ces idées du vague et de l'obscurité où les laisse ce simple énoncé.

C'est un fait qu'en présence de certains objets nous éprouvons une émotion agréable, et que nous reportons sur eux le charme qui est en nous, en les appelant beaux; c'est un fait encore qu'en présence de certains autres objets nous éprouvons un sentiment désagréable, que nous transportons en eux, en les appelant laids, et, comme le dit Brown , « si la même impression se produisait toujours à la vue des mêmes objets, rechercher les causes de la beauté des uns et de la laideur des autres, serait tout aussi absurde que de se demander pourquoi le miel n'est pas amer, et l'absinthe sucrée, pourquoi les pétales de la rose ne sont pas vertes, et l'herbe de nos prairies rouge (1). » — « Mais, ajoute-t-il, la ques-

Des formes, des couleurs , des sons différents sont beaux , différentes productions de l'esprit sont belles, de môme que nos diverses affections morales, parce que toutes ces choses excitent en nous des émotions à peu près semblables. {Leç. 57.)

<\) Leç 55

de l'esprit humain. 4 55

tion prend un aspect bien différent, quand on considère la diversité des émotions excitées par le même objet et l'influence de l'association sur nos sentiments de toute espèce. En pareil cas, nous sommes autorisés à douter au moins s'il existe une beauté ou une laideur primitives et absolues, ou si elles ne dépendent pas entièrement des circonstances contingentes qui peuvent les modifier à ce point (1). »

(I) Cette aptitude générale à sentir le beau physique, intellectuel et moral, qui forme une partie de notre constitution mentale, est tellement modifiée par les circonstances où les individus se trouvent placés, que nous jugeons beaux des objets que, sans ces circonstances, nous n'aurions pas considérés comme tels. Il est donc évidemment impossible de résoudre d'une manière parfaitement certaine la grande question de savoir s'il existe un beau primordial, puisque, sous l'influence de ces circonstances dont l'action commence à notre naissance même, nos sentiments primitifs, quelle qu'en ait été d'ailleurs l'origine, doivent avoir été complètement modifiés avant que nous puissions les étudier en nous, et avant même peut-être que dans l'enfant nous puissions surprendre aucun signe certain de ses émotions.

Puisque, sur ce point, nous ne pouvons nous décider avec confiance ni pour L'affirmative ni pour la négative, ce qui nous reste à faire en bonne philosophie, c'est de comparer les probabilités. Mais, du moins, ces probabilités nous autorisent-elles a supposer que dans le principe tous les objets soient également susceptibles de subir les influences primitives des circonstances accidentelles qui peuvent seules les rendre beaux? Ou bien n'indiquent-elles pas plutôt une tendance naturelle à recevoir l'impression du beau en présence de certains objets et à rester indifférents en présence de certains autres, cette tendance fût-elle

Nous voici donc en présence de deux questions nouvelles : 1° existe-t-il un beau primitif? 2° est-iî soumis à l'influence des circonstances accidentelles?

Avant de résoudre la première, Brown énumère les modifications diverses que subit en nous le sentiment du beau :

Dans la vie ordinaire, influence de la mode sur tous les objets d'agrément et de luxe;

Influence des souvenirs et des associations diverses sur les impressions produites par les scènes de la nature;

Influence des préjugés sur l'appréciation des œuvres de l'art et des productions de l'esprit;

Enfin influence des institutions civiles et politiques, des idées philosophiques et religieuses sur les sentiments moraux.

Il examine successivement leur action sur le sentiment du beau tant dans l'ordre physique, que dans l'ordre intellectuel et moral, et il arrive aux conclusions suivantes :

« Dans une pareille recherche, où les données nécessaires nous manquent, il est impossible d'arriver à un résultat certain. Il s'écoule beaucoup de temps avant que les opérations intellectuelles de l'enfant puissent se révéler à nous d'une

d'ailleurs susceptible de modification au point d'être dans la suite changée entièrement ou en partie par l'influence plus puissante des causes accidentelles? (Leç. 55. )

de l'esprit humain. MM

manière directe ou indirecte, et à cette période de la vie , la plus importante de toutes , où la pensée s'élabore lentement et se dégage des éléments grossiers de la sensation, les circonstances mêmes dont nous voulons reconnaître l'influence ont déjà produit des effets qu'il nous est entièrement impossible d'apprécier (1). »

L'incertitude de Brown sur l'existence d'un goût naturel provient, nous n'en doutons pas, de sa condescendance pour son ingénieux et illustre ami, Archibald Alison, l'auteur d'un Essai sur la nature et les principes du goût (2). On sait que dans cet ouvrage, ce dernier dérive tous nos sentiments esthétiques d'une source unique : de X association. Séduit par des arguments spécieux et peut-être par les illusions de l'amitié, Brown n'a que faiblement combattu cette théorie célèbre en Ecosse. Et c'est là, sans doute, ce qui l'a empêché de se prononcer sur cette importante question.

Mais, si, comme nous le verrons bientôt, le goût n'est pas en nous le produit de Y association, il en subit certainement l'influence , et il est modifié par elle d'une manière très-remarquable.

Brown signale deux procédés d'association : le premier suppose le concours de la mémoire et de la

(1) Leç. 56.

(2) JnEssay on Un1 mit are. and principles oftaste: 2 vol. m 8° Edinbure . Isii

comparaison, et par des analogies morales et d'heureuses souvenances renouvelle à chaque instant et multiplie indéfiniment nos plaisirs intellectuels.

« En premier lieu, dit -il, un vif sentiment de plaisir, excité d'abord accidentellement par un objet particulier, peut dans la suite se réveiller en nous à la vue du même objet; et l'effet de l'association peut être tel que ce qui n'eût été peutêtre pour nous qu'indifférent nous devienne pour toujours agréable. La même émotion peut aussi se reproduire de la même manière en présence d'un objet analogue ou semblable au premier; elle peut se renouveler uniformément, et nous faire trouver des charmes là où il n'en existe que grâce à cette suggestion rapide et presque inaperçue (1). »

Tel est le premier mode d'association.

Selon l'auteur, « il explique la diversité des sentiments dans les hommes, lorsqu'il arrive qu'une chose admirée des uns laisse les autres dans l'indifférence; il explique surtout ces variations plus étonnantes encore que nous rencontrons quelquefois dans la manière de sentir du même individu, lorsque nous le voyons en certains cas se livrer à des transports d'admiration , qui nous paraissent incompatibles avec les répugnances qu'il montre en d'autres occasions (4). »

(1) Leç, 36.

de l'esprit humain. 159

C'est ainsi que l'association modifie d'abord le sentiment primitif. Mais Si son action se bornait à cela, la beauté serait changeante et personnelle; le hasard des circonstances, les caprices de la mémoire et de l'imagination donneraient à chaque instant au même objet un aspect différent; ce qui serait beau pour celui-ci serait laid pour celui-là; enfin le domaine du beau à jamais circonscrit ne pourrait s'étendre. Il n'en est pourtant pas ainsi dans la réalité; car, en général, ce qui une fois nous a paru beau reste tel à nos yeux, et, malgré les diversités de caractère, les hommes sentent d'une manière à peu près la même. Enfin le goût, en dépit de ses variations, n'en a pas moins quelque chose de fixe, et il est en outre susceptible d'un perfectionnement graduel. Il faut donc qu'il existe un second mode d'association qui corrige, règle et accroisse l'influence du premier.

Ce second mode d'association consiste dans un procédé de généralisation, et nous donne ce que dans d'autres écoles on appelle l'idéal.

Voici comment il est expliqué par Brown.

« Au spectacle souvent renouvelé d'un grand nombre d'objets qui nous ont paru beaux, nous avons éprouvé des émotions agréables qu'il nous a été impossible de ne pas comparer entre elles; à la suite de ces comparaisons, et au moyen de

cette faculté qui perçoit les rapports de ressemblance, nous nous sommes formé insensiblement une notion générale de beauté ou d'excellence, ou plutôt nous nous sommes formé progressivement différentes notions générales de plusieurs espèces et de plusieurs degrés de beauté ou d'excellence. Or ce sont ces idées générales qui s'associent dans notre esprit à la perception ou à la conception des objets qui ont avec elles des rapports, de la même manière exactement que les idées générales d'un autre ordre, de fleur, par exemple, d'oiseau ou de quadrupède, une fois formées en nous, se réveillent ensuite avec la plus grande facilité à la vue d'un objet qui paraît appartenir au genre ou à l'espèce qu'elles représentent dans l'esprit (4). »

Il est facile maintenant d'opposer l'un à l'autre ces deux procédés d'association, et de voir en quoi ils diffèrent et en quoi ils se ressemblent : les notions générales du second peuvent, comme les idées particulières du premier, se répandre au dehors et se fixer, pour ainsi dire, sur des objets déterminés. Celui-ci ne suppose que les opérations de la mémoire et de la comparaison , tandis que celui-là, plus complexe, exige, en outre, l'exercice de la généralisation; les effets de l'un sont

(I) Leç. 57.

de l'esprit humain. lGl

changeants et bornés; l'action de l'autre, au contraire, soumise jusqu'à un certain point à des règles, s'exerce dans une sphère presque sans limites.

De la question du beau, Brown passe à celle du sublime, à laquelle il applique les mêmes principes et la même méthode.

Celui-ci n'est, comme le beau, qu'une modification subjective.

« Le sentiment du sublime , dit - il , on peut bien le supposer, ne naît pas sans une cause, pas plus que le sentiment du beau; mais le premier, comme le second, n'est qu'une affection de l'âme, et non une qualité des objets extérieurs; il passe, comme le beau, du sujet à l'objet, et dès lors il en fait, pour ainsi dire, partie, mêlé aux autres qualités matérielles, et cloué d'une existence indépendante de l'esprit qui le perçoit et le sent (1). »

Ainsi le sublime n'a d'existence que dans l'esprit; il est d'ailleurs soumis aux mêmes lois d'association que le beau , et il ne faut pas s'en étonner, car nous devons dire que Brown identifie ces deux sentiments : ils ne sont, d'après lui, que les différents degrés d'une émotion de même nature.

(I) Leç. 57.

« Pour nous convaincre, dit-il, de l'identité de ces deux sentiments, malgré leur opposition apparente, voyons par quelles gradations insensibles ils peuvent se fondre l'un dans l'autre. Suppo-. sons-nous en présence d'un ruisseau qui serpente mollement dans une campagne fertile et riante ; voyons- le couler tantôt à l'ombre du feuillage, tantôt aux rayons du soleil dont il reflète l'éclat. Suivons-le dans son cours jusqu'à ce que, devenant une rivière majestueuse, il voie se succéder sur ses bords, non plus des hameaux, mais des cités populeuses auxquelles il apporte l'abondance; descendons ce fleuve jusqu'à l'endroit où il va perdre ses eaux clans une mer sans rivage. Qu'éprouverions -nous effectivement, si un pareil spectacle se déroulait à nos regards? Une série d'émotions, dont chacune serait semblable à celle qui l'aurait précédée, mais dont les dernières nous paraîtraient si différentes des premières, que nous aurions de la peine à les ranger dans la même classe. Nous dirions, pour nous conformer au langage ordinaire , que le ruisseau est beau, le fleuve magnifique, et l'océan sublime. Mais en créant des mots différents , avons - nous créé des classes correspondantes de réalités différentes? Si nous n'avions pas inventé ces trois mots, nous aurions nettement distingué le progrès et les gradations de nos sentiments, nous aurions

de l'esprit humain. 163

vu leurs nuances successives se confondre, et nous n'aurions pas formé trois catégories d'une seule et même classe d'émotions (1). »

Rassemblons ici les traits épars de la pensée de Brown : le sentiment esthétique est une émotion agréable; le beau et le sublime n'existent que dans l'esprit; l'un et l'autre ont leur principe dans une faculté que des inductions 'probables nous autorisent à regarder comme primitive , et que nous pourrions appeler goût naturel; celui-ci est modifié par Y association, dont les deux modes exigent, le premier l'exercice de la mémoire et de la comparaison, le second celui de la généralisation.

Telle est la théorie du beau dans Brown. Nous n'avons pas l'intention de l'examiner ici au point de vue psychologique; mais l'admettant telle qu'elle est, nous allons indiquer, en courant, ce qui nous frappe en elle.

Ce qu'il est impossible de ne pas remarquer, c'est son opinion touchant la nature du sublime. Nous savons que, pour lui, le sublime n'est qu'une modification subjective, que d'ailleurs il ne diffère pas essentiellement du beau , mais qu'il n'en est, au contraire, qu'un degré supérieur.

(I) Leç. 57.

L'examen de ces deux assertions nous permettra peut-être de jeter un nouveau jour sur une question qui nous paraît n'avoir pas été résolue jusqu'à présent, du moins d'une manière satisfaisante.

Que le sublime , comme le beau , ne soit pas une qualité des objets , c'est incontestable ; mais le préjugé contraire est si invétéré qu'il ne sera peut-être pas inutile d'appuyer de quelques exemples l'assertion de Brown.

A qui n'est -il pas arrivé pendant la nuit, à ces heures où les villes sont silencieuses, d'entendre ou de croire entendre tout à coup le bruit du tonnerre? Alors, pour peu qu'on ait d'imagination, on se représente aussitôt toutes les circonstances d'un orage ; et si l'on n'est pas artiste, il surgit au moins dans la mémoire une tempête poétique.

rubente

Dextera sacras jaculatus arces

Terruit urbem. (Horace.)

Saepe etiam immensum cœlo venit agmen aquarum Et fœdam glomërant tempestatem imbribus atris Collectas ex alto nubes

Ipse pater, média nimboriiin in nocte, corusca Fulmina molitur dextra (Virgile.)

Ces réminiscences ne suffisent pas; comme Vernet, on veut assister au spectacle imposant

de l'esprit humain. 165

de la lutte des éléments, des convulsions de la nature; on interrompt ses élucubrations nocturnes ; plein d'inquiétude, on regarde, on écoute ; mais le bruit lointain s'est rapproché; on s'attendait aux émotions graves et solennelles du sublime, et l'on revient à sa table de travail en riant : c'était une charrette vide qui roulait sur les pavés de la rue.

Les objets ne sont donc pour nous que ce que l'imagination les fait être. Lorsque Volney s'arrêtait devant les ruines du désert pour y méditer les leçons du passé, qu'avait -il sous les yeux? Des monceaux de pierre. Mais ces débris épars , qui suggéraient au philosophe des pensées si sublimes et des sentiments si profonds, parlaientils le même langage au pâtre grossier qui venait planter sa tente au lieu où avait été Palmyre?

The beings of the mind are not of clay. Essentially ininiortal, they create Ami multiply in us a brighter ray And a more belov'd existence.

Byron. Child Ilarold. Cant. IV.

En présence des Thermopyles le Grec ancien s'embrasait de l'ardeur des combats et de l'amour de la patrie; le rocher de Léonidas se transformait à ses yeux et lui inspirait un saint respect. A quoi pense aujourd'hui le Grec moderne qui passe par ces lieux consacrés par le sang des martyrs

de la liberté? Aux réverbérations suffocantes d'un soleil incommode, et aux difficultés d'un passage étroit et affreux.

Non , ni la beauté ni la grandeur ne résident dans le spectacle extérieur; elles sont tout entières dans l'âme du spectateur. La matière n'est rien , l'esprit est tout.

Le sublime ne se trouvant point dans les objets du dehors, c'est dans l'âme que nous devons l'étudier, afin de le connaître dans sa nature propre et de déterminer les éléments qui le constituent.

Nous avons accordé à Brown que le sublime n'est qu'une affection de l'âme; mais qu'il soit identique au beau, qu'il n'en soit qu'un degré supérieur, c'est ce que nous ne pouvons lui accorder. Cette opinion, il est vrai, avait été également celle de son prédécesseur. « Il n'y a certainement pas, dit D. Stewart, entre le sublime et le beau cette incompatibilité que la plupart des écrivains se sont plu à supposer entre eux (4). » « Cette opinion, ajoute-t-il dans une note, cette opinion qui paraît loin d'être généralement admise sur le continent, ne s'est accréditée parmi nous qu'à la faveur du grand nom de Burke. A un grand nombre de passages que ce dernier et

(\) On the sublime, part. Il ; — Essay II, eh. Ist.

de l'esprit humain. lf>7

Blair ont cités des poètes et des orateurs, comme exemples du sublime, un Français sans nul doute aurait cru pouvoir appliquer avec d'autant de justesse l'épithète de beau. »

Voyons d'abord ce qu'il peut y avoir de vrai dans l'opinion de Stewart et de Brown ; nous verrons ensuite ce qu'il faut ajouter à la doctrine de Burke pour qu'elle soit complète, la seule vraie et la seule admissible.

D. Stewart prend le mot sublime dans sa signification étymologique, soit au propre, soit au figuré, dans le sens de sublimis (supra limum). « Ce qui nous frappe d'abord dans le sublime, dit-il, c'est qu'il emporte nos pensées dans une direction contraire à celle dans laquelle agit la grande et universelle loi de la gravitation terrestre (1). » Et si l'on veut se donner le plaisir de lire son ouvrage, on verra que les exemples qu'il choisit appartiennent tous aux genres de sublime que Kant appelle le sublime noble et le sublime magnifique.

Brown s'est mis exactement au même point de vue. Et il est facile de s'en convaincre, si l'on consent à assister de nouveau au spectacle qu'il a mis sous nos yeux (2); on verra qu'il n'a porté son attention que sur les circonstances capables

(1) On ihr sublimé, paît. II; — Essaij II, ch. H (1) loir pag. 102.

d'exciter l'admiration, et qu'à cette succession de scènes variées il n'a fait correspondre dans l'âme qu'une série de sentiments qui changent non de nature , mais d'intensité , jusqu'au moment où ils atteignent un degré suprême, qu'il marque par le mot sublime.

Brown, de même que Stewart, n'a donc vu dans la nature que le sublime noble et le sublime magnifique, et s'il faut croire avec Kant à la réalité de ces deux genres de sublime , ce sera là la part de vérité contenue dans l'opinion des deux philosophes écossais.

Pour nous, la noblesse et la magnificence ne sont que des formes diverses de la beauté, qui n'ont rien à voir avec le sublime proprement dit.

Avant de le prouver analytiquement , qu'on nous permette de constater par un fait la distinction radicale du sublime et du beau. (C'est du reste un fait auquel Brown lui-même a fait allusion sans avoir su en profiter.)

Il n'y a rien de beau sans doute dans deux ou trois arpents de terre aride et sablonneuse. « Cependant c'est quelque chose d'assez imposant que la vaste étendue d'une plaine stérile et désolée. Quoi de plus sublime , par exemple , que l'idée seule du grand désert du Sahara? Pourrait -on dire qu'il est beau? Il l'est si peu, qu'aux yeux de

de l'esprit humain. 169

l'Arabe vagabond, l'endroit le plus misérable, pour peu qu'il contienne quelques touffes de palmiers flétris, quelques herbes jaunies par le soleil et le simoon et une mare d'eau bourbeuse , se transforme aussitôt par l'effet du contraste en une île fortunée , une oasis , un Eden.

Le sublime ne peut donc se confondre avec le beau. Mais en quoi consiste- t-il? Est-ce un sentiment simple, ou un sentiment complexe? Jouffroy affirme qu'il est simple. « Pour moi, dit-il, le sentiment du sublime est tout à fait distinct dans sa nature du sentiment du beau; je ne puis dire en quoi ils diffèrent, parce que je ne saurais définir les sentiments simples; mais je suis sûr de ce fait comme je suis sûr que le blanc n'est pas le noir (1). »

Nous ne craindrons pas d'adopter une opinion contraire à celle de ce profond penseur, et de considérer le sublime comme un sentiment essentiellement complexe.

Pour se convaincre qu'il en est ainsi, il suiïit d'interroger sa conscience en face d'un objet sublime. Qu'on se transporte dans l'un de ces pays qui offrent au voyageur les spectacles les plus propres à faire naître l'émotion dont il s'agit, en Suisse, par exemple, sur le Rigi, d'où

(1) Cours d'esthétique, |». 337.

l'on peut contempler comme une armée de montagnes qui s'échelonnent à perte de vue ; qu'on s'y représente un orage et des tonnerres lointains qui rebondissent sur le flanc de ces neiges vieilles comme le monde; qu'éprouverons -nous en présence d'un pareil spectacle? C'est d'abord, avec l'idée de notre petitesse et de notre néant, un sentiment vague de tristesse profonde; mais bientôt l'âme , atterrée d'abord , se replie sur ellemême et se relève ; elle ose mesurer ces sauvages et terribles grandeurs qui semblaient devoir l'accabler , et elle prononce en elle-même le mot de Pascal : « Quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt ; et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien. »

Ainsi la tristesse qui nous abat, la fierté de l'âme qui revendique les droits de la pensée, voilà les deux éléments qui constituent le sentiment du sublime.

Ce témoignage de la conscience est confirmé par l'autorité des poètes. Aux éclats redoublés du tonnerre, la création tout entière tremble et s'humilie :

Quo niaxima motu Terra tremit, fugere ferœ, et mortalia corda Per genteshuniilis stravit pavor....

Lorsque Byron fait à l'océan ses sublimes et

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derniers adieux, de quoi son imagination est-elle surtout frappée? Du contraste effrayant entre la faiblesse de l'homme et la force incommensurable de ce terrible élément :

Roll on, ihou tleep and dark blue oceau — roll! Ten thousand fleets sweep over tliee in vain; Mail marks the earth with ruin — his control Stops with the shôre....

Byron, Chikl. Harold. Cant. IV.

Ainsi, crainte et tristesse, exaltation du sentiment de la vie et joie, voilà tout ce qui entre dans la complexité du sentiment du sublime.

Nous sommes maintenant en état d'apprécier la théorie célèbre de Burke, qui de tous les auteurs s'est approché le plus de la vérité. Yoici ce que dit cet illustre écrivain : « La passion causée par le grand et le sublime dans la nature, lorsque ces causes agissent le plus puissamment, est letonnement; et l'étonnement est cet état de l'âme dans lequel tous ses mouvements sont suspendus par quelque degré d'horreur. Alors l'esprit est si rempli de son objet, qu'il ne peut en admettre un autre, ni par conséquent raisonner sur celui qui l'occupe (4). »

Je trouve bien ici la première condition du sublime, mais je n'y trouve pas la seconde; car si

fi) Burke on the beautiful and sublime, ch. I, p. I.

l'âme ne sort pas de cet étonnement décrit par Burke, elle reste sous l'empire d'une tristesse lâche et d'un stupide abattement, c'est-à-dire qu'elle reste sous l'impression d'un sentiment qui est tout- à -fait l'opposé du sublime, émotion généreuse et fière qui naît de la conscience de la dignité humaine. Le sublime sans doute vient de la crainte, mais de la crainte surmontée par l'énergie de la volonté libre.

Pour résoudre une fois pour toutes cette question qui est si simple, et qui pourtant a si longtemps embarrassé les philosophes et les critiques, et pour mettre notre idée dans tout son jour, ne craignons pas de nous répéter, et montrons que le sentiment du sublime n'existerait pas sans les deux éléments qui forment sa complexité; prenons l'exemple d'une émotion composée quelconque, de l'espérance , si l'on veut. L'espérance est un état complexe de l'âme, qui contient l'espoir et la crainte, et par conséquent la joie et la tristesse. Otez l'un ou l'autre de ces deux éléments , ôtez la crainte, ou ôtez l'espoir, vous détruisez également l'espérance , et il ne reste plus dans l'âme qu'un sentiment simple et primitif. De même, ôtez du sentiment du sublime la timidité ou le courage, l'humilité ou l'orgueil, la pusillanimité ou la magnanimité, le sublime n'existe plus et ne peut plus même exister. Le sublime est le résultat

d'un combat intérieur, où il faut au moins deux adversaires; c'est une lutte entre deux inclinations naturelles, c'est la victoire de l'âme sur ellemême, de l'âme qui s'abaisse d'abord et finit par se relever; c'est le triomphe de la liberté. J'insiste sur cette dernière observation : prenez un exemple quelconque et voyez si le sublime peut naître là où la liberté n'a plus d'adversaire, où la première condition n'est pas donnée, où la crainte n'existe pas. Croit-on que l'homme véritablement intrépide ait besoin de s'exalter à la vue du danger, et que l'âme vertueuse et forte ait besoin d'enthousiasme pour la pratique du devoir? Le marin qui a bravé pendant des années la tempête et la bataille, se rit des plus terribles orages; et parce que son cœur, affermi contre les dangers, ne connaît plus la crainte, la vue de la mer agitée jusque dans ses abîmes ne lui offre plus rien de sublime; pour lui, c'est un spectacle beau ou joli.

Il en est de même dans l'ordre moral. Les âmes fortes et grandes ne sont plus susceptibles du sentiment du sublime. L'habitude de la vertu leur fait considérer les plus grandes actions comme quelque chose de très-naturel et de trèsi ordinaire. Xénophon, lorsqu'il raconte la mort de Thrasybule , n'emploie que ces mots : « Ainsi mourut Thrasybule, qui paraît avoir été réellement

un excellent homme. » Un historien moderne ne se fût point servi d'expressions si simples, il eût cru se déshonorer aux yeux du lecteur.

« L'homme de cœur, dit l'auteur des Caractères, n'est guère plus vain d'avoir paru à la tranchée, emporté un ouvrage ou forcé un retranchement, que le couvreur d'avoir monté sur de hauts combles ou sur la pointe d'un rocher. » Le père Bouhours épuise toutes les ressources de sa rhétorique pour justifier cette comparaison; il s'évertue, dans ses Pensées ingénieuses, à ne point trouver basses des expressions qui feraient honneur à tout autre qu'à Labruyère.

Quoi! nous dira-t-on peut-être, l'expression du sublimé, l'enthousiasme, les transports ne sont donc que les marques d'une âme vulgaire et petite?

Nous ne répondrons qu'en faisant nous-mêmes une question : s'il est vrai , comme quelques-uns le prétendent, qu'il y ait deux espèces de sublime, le sublime noble ou admirable et le sublime effrayant, ne sera- 1- on pas forcé de convenir que, si c'est un beau privilège de ne point rester froid en présence du sublime admirable, il y a bien aussi quelque vérité dans l'adage vulgaire qui dit de l'admiration qu'elle « est fille de l'ignorance.»

Quant au sublime effrayant, puisqu'il résulte du combat d'un sentiment qui nous abat et d'un sentiment qui nous élève, il faut bien admettre

que si d'un côté il honore l'homme, de l'autre il est la preuve de sa faiblesse et de sa pusillanimité.

D'un autre côté , la doctrine de Brown ne nous paraît pas moins attaquable. Il ne fonde que sur des probabilités l'existence d'un goût naturel. Car pour arriver à la certitude sur ce point, il lui semble nécessaire d'étudier et de connaître à fond les premières opérations intellectuelles de l'enfant; et comme cela lui paraît tout à fait impossible, il reste dans le doute sur la question de savoir si le phénomène esthétique est le produit d'une faculté primitive ou seulement acquise et de formation secondaire.

Est-il bien vrai que la solution du problème ne soit fondée que sur des probabilités, et que l'induction ne puisse atteindre ici la certitude ? Notre auteur n'est- il pas la -dupe d'un scrupule de méthode? scrupule mal fondé, car la méthode d'observation nous livre ici tout ce qu'on peut lui demander. Sans doute il ne nous est pas donné de surprendre dans son origine et dans sa première manifestation dans l'âme de l'enfant la faculté dont il est ici question ; mais avons - nous besoin de remonter si haut, et d'épier les signes équivoques de la sensibilité naissante pour affirmer, sans crainte de nous tromper, que c'est une faculté native? Dans notre état actuel nous scn-

tons le beau; c'est un fait incontestable et admis par Brown comme par nous; ce point accordé nous suffit, nous pouvons en conclure, sans avoir rien à craindre du doute et du scepticisme, que la faculté esthétique est un principe constitutif de notre nature; car, s'il n'en est pas ainsi, il est nécessaire qu'elle vienne ou de l'habitude ou de l'éducation. Hutcheson a fait justice de la coutume, de l'éducation ou de l'exemple. Nous reproduirions ici ses arguments, s'il ne leur avait donné en longueur ce qui leur manque en précision. On peut, d'une manière plus directe et plus simple, démontrer l'impuissance de l'habitude et de l'éducation à rien créer dans l'homme : qu'estce en effet que l'habitude? une tendance à reproduire certaines actions que la répétition rend plus faciles : elle est le résultat d'une série d'actes antérieurs. Or, si le goût résulte de l'habitude , il résulte de chacune des parties de la série qui la constitue, de la première aussi bien que de la seconde et de la troisième, etc.; mais il ne peut résulter de la première, puisque l'habitude n'est pas encore formée, ni de la seconde, puisque la première étant ôtée, elle cesse d'être la seconde pour commencer elle-même la série; il en est de même de la troisième et du reste; il est doncabsurde de supposer que l'habitude puisse créer en nous une faculté quelconque. L'éducation n'est

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pas moins impuissante, puisque son effet est de produire l'habitude.

Le sens du beau ne vient donc ni de l'éducation ni de l'habitude. Il ne doit pas non plus son orisine aux circonstances accidentelles dont nous a parlé Brown, car celles-ci se résument toutes dans l'association qui n'agit que par l'intermédiaire de la mémoire, du jugement et de la généralisation, et ces trois opérations n'appartenant qu'à l'esprit, il est évident qu'on ne peut rapporter le fait esthétique qu'à la sensibilité. D'ailleurs, c'est à cette faculté que Brown le rapporte expressément; or la conscience nous atteste que le sentiment du beau diffère de tous les autres phénomènes sensibles. Nous avons donc une faculté primitive, distincte de la sensibilité soit physique, soit morale , en un mot un goût naturel auquel nous rapportons nos plaisirs esthétiques.

« Il y a, dit Pascal, un modèle d'agrément et de beauté , qui consiste en un certain rapport entre notre nature faible ou forte, telle qu'elle est, et la chose qui nous plaît. Tout ce qui est formé sur ce modèle nous agrée, maison, chanson, discours, vers, prose, femme, oiseaux, rivières, arbres, chambres, habits; tout ce qui n'est pas sur ce modèle déplaît à ceux qui ont le goût bon. »

L'erreur de Brown est d'autant plus regrettable

que cette incertitude sur l'existence d'un goût naturel l'a peut-être empêché de songer à poser les principes qui doivent présider à la reproduction du beau par l'art.

Mais ces omissions et les autres imperfections que nous avons signalées dans cette partie du cours sont jusqu'à un certain point compensées par des beautés d'un autre ordre : quelles hautes et salutaires pensées, par exemple, ne suggère pas le passage suivant, que nous allons traduire pour donner une idée de l'esprit qui présidait à son enseignement. « Le sujet qui vient de nous occuper, dit-il, touche à ce que l'esprit et le cœur peuvent concevoir et sentir de plus grand et de plus noble. En le traitant ici, mon désir était de faire naître en vous, chaque fois que l'occasion s'en présentait, ces sentiments qui me semblent beaucoup plus nécessaires pour votre bonheur que pour votre instruction même. C'était mon désir aussi, je l'avoue, d'accoutumer vos esprits à ce genre de réflexion qui donne à la philosophie, déjà si utile en elle-même, une importance plus grande encore, celle de conduire à la vertu par les sentiments qu'elle inspire. Je voulais réveiller fréquemment dans vos âmes ces grandes idées de la société morale dont vous faites partie, des devoirs que vous avez à y remplir, et de cet Être éternel qui vous y a placés. Voilà

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ce qui s'offrait à vous dans ces études où d'autres esprits peut-être n'auraient songé qu'aux ressemblances ou aux différences des phénomènes, à leurs dénominations diverses, aux solutions différentes des philosophes et aux commentaires de leurs disciples de tous les temps et de tous les pays. Je suis certain d'une chose au moins, c'est que vous n'aurez ni moins d'exactitude ni moins de finesse dans l'observation et l'analyse des phénomènes eux-mêmes, pour avoir cherché en eux quelque chose de plus que ce que pourrait y trouver un simple analyste qui porterait dans l'étude des affinités morales la même froideur que dans celle des affinités d'un sel ou d'un métal ; et quand bien même (supposition absurde) ce mode de réflexion aurait amoindri vos facultés inventives, il n'est pas douteux que, si vous avez appris à penser aux hommes avec plus d'estime et d'amour, à Dieu avec plus de reconnaissance et de vénération , vous n'ayez , par cette amélioration de vos sentiments , gagné infiniment plus que vous ne l'auriez fait par de profondes découvertes qui n'auraient abouti qu'à augmenter vos connaissances (1). »

Outre la grandeur du sentiment moral et l'expression de tout ce qu'il y a de grand et de géné-

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reux parmi les hommes, cette partie du cours de Brown possède encore d'autres mérites incontestables; car, si elle pèche par la base et dans son ensemble, elle est admirable dans les détails. Chacune des émotions des trois grandes catégories est analysée dans ses éléments constitutifs, ramenée jusqu'à un certain point à sa source , décrite dans ses effets et considérée dans ses causes finales. Chaque partie forme un tout, à part sans doute, mais complet. C'est une série de tableaux brillants , un magnifique assemblage de peintures de mœurs où l'auteur a su allier à la finesse et à la profondeur du philosophe le coloris du poète, le feu de l'orateur et l'élévation du moraliste.

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