‹ Critique de la philosophie de Thomas BrownChapitre 39 sur 43 · MORALE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

MORALE GÉNÉRALE

Puisque l'objet de la morale générale est de déterminer la nature et l'origine de l'idée du

devoir, nous interrogerons sur ces deux points la doctrine de Brown.

Examinant d'abord les caractères dont il a marqué la notion du devoir, puis les facultés ou la faculté d'où il la dérive, nous signalerons les différences qui le séparent de ses devanciers sur ce point comme sur les autres.

Brown constate d'abord la réalité du phénomène moral. « Dans l'action des objets inanimés, dit - il , nous ne voyons qu'une chose : le bien ou le mal physique; dans les actes des êtres doués d'une volonté, au contraire, le résultat matériel n'est point la seule chose qui nous frappe : nous considérons, en outre, l'intention qui les a dirigés. Chaque fois qu'un agent nous apparaît comme ayant voulu le bien ou le mal particulier qu'il a fait, il se produit en nous, d'une manière immédiate, certaines émotions d'une nature particulière; ce sont des sentiments & approbation ou de désapprobation morale ; si nous sommes persuadés que l'intention de l'agent était de produire le bien ou le mal, son action ne nous apparaît pas seulement comme utile ou nuisible, mais encore comme moralement bonne ou mauvaise (4). »

Ce sentiment immédiat d'approbation ou de désapprobation a un autre caractère plus impor-

(I) Leç. 7:5.

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tant encore : il est simple et irréductible; Brown regarde comme imaginaires les éléments clans lesquels il a été décomposé par certains philosophes ; et c'est en cela qu'il diffère de Reid et de Stewart surtout.

On sait que ce dernier trouve dans le principe moral trois faits distincts : « 1° la perception d'une action, comme bonne ou mauvaise; 2° le sentiment de plaisir ou de peine plus ou moins vif, qui la suit; 3° la perception du mérite et du démérite de l'agent (1). »

Pour Brown, au contraire, le principe moral est tout à fait indécomposable; et la raison par laquelle il le prouve est aussi simple que profonde : si les idées d'obligation, de vertu et de mérite ont paru distinctes à certains philosophes, c'est, selon lui, qu'ils ont considéré une seule et même action à différents points de vue : comme devant être accomplie, comme l'étant actuellement, et comme l'ayant été; cette diversité de rapports dans le temps lui paraît seule avoir causé l'illusion de ces auteurs; et il réduit les idées de vertu, de devoir et de mérite à une émotion unique et simple, à laquelle il donne, comme nous l'avons vu, le nom d'approbation et de désapprobation morale. En vain voudrait -on objecter à Brown

(1) Esquisses de philosophie morale, p. XS; Irad. Jouffroy

qu'identifier ainsi ces notions , c'est confondre Y approbation avec le plaisir qui l'accompagne, le principe avec la conséquence, la loi avec sa sanction; il sera toujours évident que, si certaines actions nous paraissent les unes moralement bonnes, les autres moralement mauvaises; si nous nous croyons obligés de faire celles-ci et de ne point faire celles-là; si, après les avoir accomplies, nous nous croyons dignes d'estime ou de mépris, de récompense ou de châtiment, c'est toujours en vertu d'un seul et même principe qui sert de fondement à toute distinction morale.

La théorie de Brown a un autre mérite bien grand qu'on ne saurait lui refuser : c'est d'avoir nettement indiqué , et heureusement évité le danger des abstractions réalisées, et d'avoir montré par son exemple la nécessité de ne s'attacher, en pareille matière, qu'à la réalité et à la vie. On sentira mieux l'importance de cette précaution, si l'on songe à l'inintelligible logomachie de certains métaphysiciens qui nous parlent de lois, de vertu, de mérite, d'obligation et d'actions considérées indépendamment des faits, des agents, et en un mot du sujet et de l'objet, et qui par là ont été amenés à distinguer des actions « absolument bonnes et relativement mauvaises. » Si, évitant le danger des abstractions réalisées, ils avaient vu qu'une action n'est rien en dehors de

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l'agent, et que ees mêmes aetions, diversement qualifiées par eux, étaient au fond des actions tout à fait différentes, c'est-à-dire des agents placés dans des circonstances différentes, ils eussent compris que ce qui est relativement bon est bon absolument, et leurs doctrines n'eussent point contribué à jeter dans certains esprits peutêtre l'incertitude sur les vérités les plus évidentes que la main divine ait gravées en nos âmes : les révélations de la conscience. Nous montrerons dans la suite la supériorité, sous ce point de vue, du système de Brown sur le système auquel nous venons de faire allusion. Achevons d'abord l'exposition de sa doctrine.

Un troisième caractère du sentiment moral , c'est d'être primitif ; c'est-à-dire qu'il n'existe aucun principe qui lui soit antérieur (1).

(1) Dire d'une action qu'elle est moralement bonne ou mauvaise, et dire de la personne qui l'a faite, quelle mérite ou démérite, c'est dire exactement la même chose. Nous ne partageons donc pas l'opinion de ces auteurs qui, dans leurs théories morales, ont essaye de taire d'une question unique plusieurs questions différentes qu'ils ont encore divisées indéfiniment. Toutes leurs distinctions verbales n'ont abouti qu'à leur faire prendre pour des réalités des rapports d'un sentiment unique et simple à différents objets.

Lorsque nous sommes témoins de certaines actions, ou que nous en entendons le récit, nous éprouvons à l'instant des sentiments d'une vivacité particulière; l'agent nous apparaîl comme vertueux ou vicieux, digne d'estime ou de mépris. Son action.

Tel est le principe de la moralité : il est primitif, immédiat et simple. Ces trois caractères supposent et renferment tous les autres , l'univer-

disons-nous, est moralement bonne ou mauvaise, et lui-même digne de récompense ou de châtiment. Mais ces appréciations morales de l'action et de l'agent sont-elles fondées sur des sentiments différents? Ou bien voulons-nous dire simplement que l'agent, en accomplissant cette action, excite en nous un sentiment d'approbation ou de désapprobation morale, et que tout autre, en pareil cas, accomplissant la même action, c'est-à-dire voulant, dans des circonstances semblables, produire la même somme de bien ou de mal, pour le bien et le mal lui-même, exciterait en nous un sentiment d'approbation dans le premier cas et d'improbation dans le second? L'action, à vrai dire, ne peut avoir aucune qualité qui ne doive être attribuée à l'auteur, puisqu'au fond l'action n'est rien en elle-même, si ce n'est l'ensemble des circonstances où s'est trouvé placé l'agent que nous voyons ou que nous nous représentons. La vertu, en tant que distincte de la personne vertueuse, n'est qu'un mot, aussi bien que le vice, en tant que distinct de l'agent vicieux. L'action, pour qu'elle soit quelque chose de plus qu'un mot insignifiant, doit être prise pour un certain agent placé en certaines circonstances, voulant et produisant un certain effet; et l'émotion, quelle qu'elle soit, qui est excitée en nous par une action, est en fait, et ne peut pas ne pas être une émotion excitée par un agent réel ou supposé. Nous pouvons parler de devoir, de vertu, de convenance, de mérite, etc.; nous pouvons les attribuer diversement à l'action ou à l'agent; mais, soit que nous parlions de l'un ou de l'autre, nous ne voulons jamais dire qu'une chose, savoir : qu'un certain sentiment d'approbation morale a été excité en notre àme par la vue de la production volontaire, dans des circonstances données, dune certaine somme de bien. Lorsque nous nous demandons à nous-mêmes : Est-ce là ce que nous

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salité, par exemple, et l'immutabilité; car s'il est vrai que le sentiment moral soit un fait primitif, et qu'il fasse partie de notre constitution

devons faire? nous ne nous faisons point deux questions différentes : d'abord, si l'action est moralement bonne, et puis, si nous n'aurions pas du mérite à faire ce qui est bien, et du démérite à faire ce qui est mal; ce que nous cherchons, c'est de nous assurer si, en agissant, nous exciterons dans les autres un sentiment d'approbation ou de désapprobation, et si nousmêmes nous éprouverons un sentiment analogue de satisfaction ou de douleur morale. Selon la réponse suggérée par la conscience, et dictée par un sentiment unique d'approbation ou de désapprobation, nous avons l'apperception immédiate et de ce que nous devons faire et de ce que nous ne devons pas faire; et, cela connu, nous n'avons plus rien à examiner touchant la moralité de l'action projetée, ni à rechercher s'il y aura mérite ou démérite à faire ce qui nous aura paru moralement bon ou mauvais. v

L'obscurité qui enveloppe les théories morales provient en grande partie, je n'en doute pas, de distinctions qui ont paru à ceux qui les ont faites le résultat d'une analyse fine et exacte, mais dans lesquelles l'analyse ne portait que sur des mots, ou du moins ne se rapportait qu'aux circonstances changeantes de l'action, et non pas au sentiment moral que l'action faisait naître en certaines circonstances particulières. Qu'est-ce qui fait qu'une action est vertueuse? Qu'est-ce qui constitue l'obligation morale d'accomplir certaines actions? Ces questions ont été considérées comme des questions essentiellement distinctes ; et les philosophes, se croyant obligés de l'aire à toutes des réponses différentes, se sont embarrassés dans des difficultés créées par eux-mêmes; en cherchant à découvrir ce qui ne ' pouvait être découvert, ils sont quelquefois tombés dans un scepticisme qu'autrement ils eussent évité; ou bien, en créant

intellectuelle, il est évident qu'il doit se produire toujours le même partout où il y aura des hommes. Brown consacre même une leçon tout entière

un si grand nombre de distinctions insignifiantes, ils ont fourni des armes au doute et à la plaisanterie. Une seule proposition a été convertie en une foule de propositions, prouvées réciproquement l'une par l'autre. Pourquoi telle action particulière est-elle méritoire? Parce qu'elle est vertueuse; et pourquoi l'est-elle? Parce que, dans les circonstances données, il était du devoir de l'agent de l'accomplir; et pourquoi était-ce son devoir d'agir ainsi? Parce qu'il y était moralement obligé, et pourquoi y était-il obligé? Parce que, s'il s'était abstenu, il eût violé son devoir, et qu'il se fût rendu indigne de notre approbation. Dans ce cercle sans fin nous pourrions tourner toujours, sans jamais avancer d'un pas. Nous aurions, il est vrai, l'air de raisonner, mais nous n'aurions pas d'autre résultat; nos réponses, répétant la même chose en termes différents, auraient chacune besoin d'une preuve ou n'en exigeraient aucune. Être méritant, vertueux, avoir agi conformément au devoir, à l'obligation, tout cela se ramène à une émotion unique de lame, à ce sentiment d'approbation qui accompagne la vue des actions vertueuses. Toutes ces expressions ne sont, comme je l'ai dit, que des manières différentes de constater un fait unique et simple, savoir : que, dans un cas particulier, la vue d'une personne agissant comme nous aurions agi nous-mêmes, excite en notre âme un sentiment d'approbation morale.

Cette simple proposition est la seule à laquelle nous aboutissons toujours dans nos jugements moraux, quelles que soient d'ailleurs les distinctions qu'il nous plaise d'établir. Nous approuvons telle action ; nous désapprouvons telle autre : pour exprimer ces deux états de l'âme, nous pouvons employer des mots différents, et les appliquer soit à l'acte, soit à l'agent ; mais la différence des termes n'est fondée que sur la différence des temps dans lesquels nous considérons l'action, selon qu'elle

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à la réfutation de certains systèmes licencieux qui nient l'invariabilité des distinctions morales et ne les considèrent que comme les produits

est projetée, accomplie ou en voie d'exécution. Agir de telle manière, c'est être vertueux; avoir agi de telle manière, c'est être méritant; penser à l'action et à ses conséquences, c'est avoir le sentiment du devoir ou de l'obligation morale. La seule différence <|ue nous puissions concevoir en ce cas, c'est une différence de temps : considérée dans le présent, l'action nous paraît vertueuse; considérée dans le passé, elle nous paraît digne de récompense; considérée dans l'avenir, elle nous paraît obligatoire. Il est impossible d'imaginer une autre différence.

Pourquoi tel acte nous semble - 1 - il vertueux? Pourquoi l'agent nous paraît-il digne de récompense, ou, en d'autres termes, digne de notre approbation? Pourquoi, lorsqu'il s'agit de faire cette action, la regardons-nous comme un devoir? Pourquoi nous sentons-nous obligés de l'accomplir? La seule réponse que nous puissions faire à ces questions est la même pour toutes : c'est qu'il nous est impossible de penser à la réalisation de cet acte, sans sentir qu'en l'accomplissant, nous obtiendrions l'estime de nous- même et l'approbation des spectateurs, et qu'en ne l'accomplissant pas, nous nous attirerions les reproches de notre propre conscience et le blâme de nos semblables. Sans doute il est facile de remonter d'un degré ou deux, et de dire que nous considérons cette action comme méritoire, parce qu'elle tend au bien général, ou parce que c'est la volonté manifeste du Ciel qu'elle soit accomplie; mais il est évident qu'une pareille réponse ne nous fait faire qu'un pas de plus ou deux, et que les mêmes questions nous pressent toujours avec la même force. Pourquoi est-il méritoire, vertueux ou obligatoire de faire ce qui tend au bonheur universel, ou ce qui paraît être la volonté de Dieu? Ici, comme plus haut, nous n'avons encore qu'une seule et même réponse à faire : aux mots vertu, obligation, mérite, nous ne pouvons attacher d'autre sens que celui qui nous esl

changeants de circonstances accidentelles. Toutefois, en rétablissant l'autorité de la conscience contre les auteurs et les complices de cette triste philosophie, il se garde bien de donner dans l'exagération de certains philosophes qui, en voulant trop prouver, n'ont fait, dans leur zèle imprudent, que compromettre des vérités qui n'ont pas besoin des vains subterfuges du rainement pour être entendues partout et toujours, et pour conserver, même dans les cœurs les plus dépravés, leur évidence et leur inviolabilité. L'universalité du sentiment moral est un fait incontestable, mais cependant il n'échappe pas à l'influence de certaines circonstances accidentelles qui peuvent, non pas l'étouffer, mais l'empêcher parfois de naître.

Parmi ces circonstances, Brown en énumère

suggéré par le sentiment irrésistible d'approbation qui naît en nous à la vue de l'action particulière. Le sentiment dont il s'agit est une émotion simple qui ne paraît complexe que parce que nous avons pris l'habitude de considérer les actions et leurs circonstances, abstraction faite de l'agent. En effet, ce que nous ne pouvons ressentir que pour les personnes, nous l'appliquons aux abstractions de notre esprit : à l'action, comme à quelque chose de distinct de l'agent, nous attribuons une sorte de vertu indépendante du mérile personnel de ce dernier; et à ses déterminations volontaires avant l'action, comme à quelque chose d'également distinct de lui-même, nous attachons l'idée d'obligation morale, comme antérieure à l'action. (Leç. 73.)

trois : 1° les passions extrêmes , 2° la complexité de certaines actions , 3° l'association.

Il n'est que trop vrai sans doute que la violence des passions parvient quelquefois à donner le change à la conscience; mais peut-on conclure de là que les distinctions morales soient arbitraires? Si cette conséquence était légitime, il faudrait en dire autant des axiomes mathématiques , puisqu'en certaines occasions, l'esprit est tellement aveuglé qu'il est tout à fait incapable d'en percevoir l'immuable vérité.

Les fleuves et les montagnes, a dit Pascal, sont à la fois les limites des empires, des vertus et des vices ; et l'on a conclu de là que l'approbation et la désapprobation morale changent avec les temps et avec les lieux. On apporte même des exemples particuliers; il en est un qui depuis longtemps est en possession de servir de base à ces redoutables objections ; c'est le vol flétri partout ailleurs, mais en honneur à Sparte. A cet exemple on pourrait ajouter le meurtre des vieillards permis chez certaines tribus sauvages; mais si l'on avait voulu se donner la peine d'examiner la nature de ces actions, on eût vu que leur complexité était la cause pour laquelle elles étaient différemment appréciées , et que ces exceptions apparentes, loin d'être en contradiction avec la règle immuable de la conduite

humaine, ne faisaient que la confirmer. En effet, ces habitudes ayant leur bon et leur mauvais côté, on fermait les yeux sur le mal qu'elles renfermaient pour ne considérer que le bien qui en résultait. Ainsi la législation de Lycurgue permettait le vol à la jeunesse lacédémonienne; mais c'était afin qu'elle pût s'exercer à la hardiesse, à la vigilance et à certaines vertus nécessaires à une république guerrière. Les citoyens permettaient ces atteintes à la propriété, à laquelle ils n'attachaient pas du reste la même importance que les autres peuples; ils accordaient même leurs éloges au ravisseur habile, mais ce qu'ils admiraient en lui, ce n'était pas le vol en luimême; ils le flétrissaient, au contraire, lorsqu'il n'avait ,pas atteint le résultat utile prévu par la loi.

La troisième influence que subit l'approbation morale, est celle de l'association. Ici nous nous servirons des paroles mêmes de Brown,afin de donner enfin une juste idée du rôle que l'association joue dans sa doctrine, et afin de réfuter une dernière fois les critiques de W. Makintosh, lequel, dans son Histoire de la philosophie morale, a prêté à notre auteur des opinions non-seulement fausses, mais encore diamétralement opposées à celles qu'il professait.

« Ce qui parait en troisième lieu, dit Brown,

modifier quelquefois nos sentiments moraux, c'est l'influence de l'habitude et de l'association en général. Elle transporte à des actes particuliers les émotions qui se sont associées à la pensée de toute une classe d'actions dans laquelle ces actes ont pu être rangés ; ou bien elle modifie les sentiments d'un individu, en vertu de certaines circonstances qui lui sont particulières. Il est doux, par exemple, d'aimer ceux qui nous entourent, et surtout nos amis, et ceux à qui nous devons l'existence; et non-seulement il est doux de les aimer, mais nous sentons encore que c'est pour nous un devoir de le faire. Ce sentiment se mêle à l'appréciation de la conduite de ceux que nous aimons; et c'est ainsi que l'association opère. Elle n'a point pour effet d'amoindrir notre haine pour le mal, mais elle tempère cette haine par l'amour que nous portons à l'agent; en un mot, c'est le bien mêlé au mal que nous aimons, et non point le mal en lui-même (4). »

Tel est au juste le rôle que Brown fait jouer à l'association. Il y a loin de là à prétendre, comme le fait W. Makintosh , qu'il « applique hardiment le principe de suggestion ou d'association à cette partie de la nature humaine, et qu'il semble incliner à y rapporter la sympathie elle-même (2).»

(1) Leç. 75.

(2) Hist. de la philos, mor.; trad. H. Poret, p. 388.

Nous ne pousserons pas plus loin la défense de Brown. D'ailleurs, les attaques de son adversaire ne peuvent pas être prises au sérieux; et ce serait juger très-favorablement ce que ce dernier appelle l'exposition de la doctrine de Brown, que de dire qu'elle est, comme la plupart de ses critiques des autres philosophes , on ne peut plus superficielle. En résumé, l'association, la complexité des actions, la violence des passions, voilà les trois influences qui modifient le principe moral , dans ses applications particulières quelquefois, mais dans son essence jamais ; car sa nature est de rester inaltérable, puisqu'il est universel, immuable, simple, immédiat et primitif.

Connaissant sa nature, cherchons maintenant à quelle faculté Brown rapporte son origine.

Puisqu'il range ce principe dans la classe des émotions, il est d'abord évident qu'il le rapporte non à la raison, mais à la sensibilité. En effet, les émotions morales ressemblent, selon lui, plutôt à l'amour et à la haine qu'à la perception et au jugement (1).

(1) Un grand nombre d'auteurs rapportent nos sentiments moraux à la raison ou au jugement. D'après eux. c'est ta raison qui, mesurant ta convenance de nos actions, les approuve on les desapprouve, selon qu'elles paraissent propres ou non à produire un résultat désire. La vente est que les mots approbation et désapprobation morale que j'ai été forcé d'employer, parce

DE L ESPRIT HUMAIN. \9i)

La perception, la conception et le jugement, sans doute, précèdent et font naître l'émotion; mais ce qu'il y a de vraiment moral dans le phénomène, c'est le sentiment, c'est Y émotion.

que l'usage les consacre, et que la pauvreté de la langue n'en fournit pas d'autres, sont des termes tout à fait impropres à exprimer la force et la vivacité des sentiments qu'ils désignent. Les émotions morales ressemblent plutôt à l'amour et à la haine qu'à la perception ou au jugement. Ce que nous appelons approbation morale est une espèce d'amour inoral, quand l'action est celle d'un autre, et une sorte de satisfaction morale, lorsque l'action a été faite par nous; elle n'est rien de plus; elle n'est point le résultat d'un exercice de la raison découvrant les convenances des actions et jugeant de leur aptitude relative à produire le bonheur ou le malheur. L'exercice du jugement peut, il est vrai, précéder l'approbation morale, se combiner avec elle, et lui communiquer une vivacité plus ou moins grande; mais même alors, celle-ci en est tout à fait distincte; car, quand bien même nous n'aurions pas été ce que nous sommes, c'est-àdire des êtres moraux, naturellement enclins à vouloir du bien à nos semblables et ressentant une émotion délicieuse à la vue des actions qui tendent au bonheur du genre humain, nous n'en eussions pas été peut-être moins capables que maintenant de juger de la propriété des actions à produire le bien-être ou la misère. Quelle que soit la faculté qui nous fait prévoir les conséquences possibles des actions, le principe moral dont nous parlons est la source unique des émotions qui naissent en nous à la vue de ces actions et de leurs résultats. Le jugement peut bien calculer et mesurer les différents degrés de convenance et d'utilité, niais il n'engendre pas l'émotion morale, pas plus qu'il n'engendre les convenances elles-mêmes. Lorsque nous parlons de l'approbation morale d'une action, nous pouvons sans doute renfermer dans la compréhension de ces mots les deux éléments

Tel est le rôle que Brown assigne à la raison dans la production des phénomènes moraux. Sa théorie n'a donc rien à voir avec les systèmes rationnels proprement dits; elle doit même être regardée comme une réaction contre le semirationalisme de Reid et de Stewart, et comme une sorte de réhabilitation des doctrines plus anciennes de Shaftesbury, de Butler, de Hutcheson, de Smith et de Hume.

En effet, à l'exemple de ces auteurs, c'est à notre nature sensible qu'il rapporte l'origine de nos idées du bien et du mal; c'est dans la classe des sentiments ou, comme il s'exprime lui-même, dans la classe des émotions, qu'il range les phé-

divers dont nous parlons, c'esL-à-dire le jugement sur la propriété de cette action à produire le bien personnel ou général, et l'espèce d'amour moral que cette action bienfaisante fait naître en nous; mais il ne faut pas oublier que le phénomène affectif seul constitue le principe moral dont nous étudions la nature. Le jugement sur les conséquences futures des actions n'est qu'une opération purement intellectuelle; c'est pourquoi, dans ma classification des phénomènes de conscience, j'ai rangé les faits moraux dans la catégorie des émotions; car, quoique nous ayons l'habitude de parler de jugements moraux, les opérations que nous désignons par ces termes, ne renferment pas seulement rémotion vive qui seule constitue le fait moral, mais encore le jugement sur la convenance et les propriétés de l'action, lequel, en tant que phénomène de l'entendement, a précédé et fait naître l'émotion. Mais, rigoureusement parlant, ce qu'il y a de vraiment moral dans ce phénomène complexe, c'est l'émotion, e! l'émotion seule. [Leç. 82.1

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nomènes de l'approbation et de la désapprobation morale. Pour lui, comme pour Hutcheson, par exemple, il existe en nous trois tendances naturelles qu'il est impossible de confondre : l'amour de soi, la bienveillance, et l'instinct moral, qui nous poussent, le premier à notre bonheur personnel, le second au bonheur de nos semblables, et le troisième à la satisfaction de nos besoins moraux, abstraction faite de tout intérêt soit particulier soit général. Toutefois s'il emprunte quelque chose à la théorie de son devancier, il ne lui emprunte du moins que ce qu'elle contient de vrai ; il laisse de côté l'hypothèse d'un sens moral, et par là il échappe aux conséquences sceptiques qui en découlent, du moins au point de vue des cartésiens, qui refusent l'objectivité à la plus grande partie des phénomènes sensibles. Brown a un autre avantage sur le philosophe irlandais. Ce dernier nous laisse incertains sur la véritable origine du principe moral ; il le rapporte tantôt à la sensibilité, tantôt à la raison; à la sensibilité, puisqu'il fait l'hypothèse d'un sens moral; à la raison, puisqu'il admet je ne sais quelle essence particulière qui s'ajoute aux actions et qui s'en sépare, et qu'il appelle bonté morale, laquelle a beaucoup d'analogie avec la prétendue qualité originelle et irréductible de la beauté dont il parle dans son esthétique. Cette confusion ,

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augmentée encore par son habitude constante de réaliser des abstractions, a rendu sa pensée souvent incertaine et quelquefois contradictoire.

Brown a su dissiper, autant qu'il est possible de le faire dans un système incomplet, l'obscurité qui planait sur les premières ébauches du sentimentalisme. Grâce, sans doute, aux vives lumières que Hume a répandues sur les questions morales, il a corrigé la théorie sentimentale dans ce qu'elle avait de défectueux, et il lui a donné toute la perfection dont elle est susceptible.

Si le sentimentalisme consiste surtout à maintenir que la raison est incapable de nous donner l'idée du devoir et d'exercer aucune action morale sur la volonté, c'est, à coup sûr, de Hume et de Brown que sur ce point il a reçu toute la netteté et toute la précision qu'il possède aujourd'hui. Mieux que leurs prédécesseurs, ces deux philosophes ont assigné à la raison et au sentiment leur rôle dans l'acquisition de nos idées morales, et ils l'ont expliqué avec toute la vérité que comportaient leurs principes erronés touchant les facultés de l'esprit humain. Selon Hume, la raison ne peut intervenir que dans l'appréciation du but, des moyens et des résultats d'une action morale; et, selon Brown, qui s'exprime à peu près dans les mêmes termes, elle ne peut que constater les circonstances où se trouve

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placé l'agent, et calculer les conséquences matérielles de son action; tout à fait incapable d'acquérir a priori la notion du bien moral , elle la reçoit du sentiment.

Brown termine l'exposition de sa doctrine par une critique détaillée des principaux systèmes antérieurs au sien. Cette partie de son cours est peut-être une des plus belles et des plus instructives ; il expose et discute avec finesse et profondeur les théories de Hobbes et de Mandeville, de Clarke et de Wollaston, de Paley, de Hume, de Hutcheson et de Smith (1). L'examen de ces différents systèmes offre partout des modèles de discussion philosophique, fondée non sur de vaines abstractions, mais sur l'exacte observation des faits. Cependant ici on peut reprocher à l'auteur un défaut : c'est de n'avoir point essayé l'énumération et la classification des solutions diverses du problème moral , ni de tous les systèmes possibles sur cette importante question.

Nous avons recherché dans Brown les caractères et l'origine du principe moral. Nous avons essayé de fixer sa place parmi les philosophes moralistes. Nous avons vu ce que sa doctrine a de vrai. Il ne nous reste plus qu'à montrer l'application qu'il faut faire du principe moral,

I Leç. 7o à 82.

dans les différentes circonstances où l'homme peut se trouver placé.

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